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|---|---|---|
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"file_name": "pg21191.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XCII | LE TRIBUNAL DE MONTE-OLIVETO
Hector Caraffa ne s'était point trompé. A neuf heures du soir, on entendit les pas alourdis d'une troupe armée dans l'escalier qui conduisait au cachot des prisonniers; la porte s'ouvrit, et l'on vit dans la pénombre reluire les fusils des soldats.
Les geôliers entrèrent; ils portaient des chaînes qu'ils jetèrent sur le pavé du cachot et qui, en tombant, rendirent un son lugubre.
Le sang du noble comte de Ruvo se révolta.
— Des chaînes! des chaînes! s'écria-t-il; ce n'est point pour nous, je présume?
— Bon! Et pour qui donc voulez-vous que ce soit? demanda en goguenardant un des geôliers.
Hector fit un geste de menace, chercha autour de lui un objet quelconque dont il pût se faire une arme, et, n'en trouvant point, il pesa du regard le rocher qui couvrait l'orifice du puits, et, comme Ajax, fut près de le soulever.
Cirillo l'arrêta.
— Ami, lui dit-il, la cicatrice la plus honorable, après celle que le fer de l'ennemi laisse au bras d'un héros, c'est celle que laissent au bras d'un patriote les chaînes d'un tyran. Voici mon bras; où sont nos chaînes?
Et le noble vieillard tendit ses deux bras.
Lorsque la porte s'était ouverte, Velasco, selon son habitude, jouait de la guitare et chantait, en s'accompagnant, une gaie chanson napolitaine. Les geôliers étaient entrés, ils avaient jeté leurs chaînes sur le pavé, et Velasco ne s'était pas interrompu.
Hector Caraffa regarda tour à tour Dominique Cirillo et l'imperturbable chanteur.
— Je suis honteux, dit-il; car je crois, en vérité, qu'il y a ici deux hommes qui sont plus braves que moi.
Et il tendit les bras à son tour.
Puis vint celui de Manthonnet.
Puis Salvato s'approcha. Pendant qu'on l'enchaînait, Éléonor Pimentel et Michele, qui n'avaient pas perdu de vue Luisa pendant tout le temps qu'elle avait parlé à part avec son amant, soutenaient la jeune femme, tout près de tomber.
Salvato enchaîné, Michele poussa un soupir, plutôt causé par le chagrin de quitter sa soeur que par la honte du traitement qu'il subissait, et s'approcha du geôlier.
Velasco continuait de chanter sans que l'on pût reconnaître la moindre altération dans sa voix.
Un geôlier vint à lui: il fit signe qu'on lui laissât finir son couplet, et, le couplet fini, brisa sa guitare et tendit les bras.
On ne jugea point à propos d'enchaîner les femmes.
Une portion des soldats remontèrent l'escalier, afin de laisser entre eux et leurs compagnons une place que prirent les prisonniers, car on ne pouvait monter que deux de front par l'étroite échelle; puis le reste du détachement se mit à leur suite, et l'on arriva dans la cour.
Là, les soldats se placèrent sur deux rangs enfermant entre eux les prisonniers.
D'autres soldats, placés en serre-file et portant des torches, éclairaient la marche funèbre.
On parcourut ainsi, au milieu des insultes des lazzaroni, toute la rue Medina; on passa devant la maison des deux Backer, où redoublèrent les injures, la San-Felice ayant été reconnue; puis on prit la strada Monte-Oliveto, au bout de laquelle, sur le largo du même nom, s'ouvrait la porte du couvent transformé en tribunal.
Les juges, disons mieux, les bourreaux, siégeaient au second étage.
La grande salle, celle du réfectoire, avait été transformée en chambre de justice.
Tendue de noir, elle n'avait d'autre ornement que des trophées de drapeaux aux armes des Bourbons de Naples et d'Espagne, et un immense Christ placé au-dessus de la tête du président, symbole de douleur, non d'équité, et qui semblait être là pour prouver que la justice humaine avait toujours été égarée, soit par la haine, soit par l'abjection, soit par la crainte.
On fit passer les prisonniers par un couloir obscur longeant le prétoire; ils pouvaient entendre les rugissements de la foule qui les attendait.
— Peuple immonde! murmura Hector Caraffa; sacrifiez-vous donc pour lui!
— Ce n'est pas pour lui seulement que nous nous sacrifions, répondit Cirillo; c'est pour l'humanité tout entière. Le sang des martyrs est un terrible dissolvant pour les trônes!
On ouvrit la porte qui conduisait à l'estrade préparée pour les prévenus. Un flot de lumière, une bouffée de chaleur, une tempête de cris, arrivèrent jusqu'à eux.
Hector Caraffa, qui marchait le premier, s'arrêta comme suffoqué.
— Entre là comme à Andria, dit Cirillo.
Et l'intrépide capitaine apparut le premier sur l'estrade.
Chacun de ses compagnons fut accueilli, comme il l'avait été lui-même, par des cris et des huées.
A la vue des femmes, les cris et les huées redoublèrent.
Salvato, voyant plier Luisa comme un roseau, lui passa son bras autour de la taille et la soutint.
Puis il embrassa toute la salle d'un regard.
Au premier rang des spectateurs, appuyé à la balustrade qui séparait le public des juges, était un moine bénédictin.
Au moment ou les yeux de Salvato se fixèrent sur lui, il leva son capuchon.
— Mon père! murmura tout bas Salvato à l'oreille de Luisa.
Et Luisa se releva sous un rayon d'espoir, comme un beau lis sous un rayon de soleil.
Les yeux des autres prévenus, qui n'avaient personne à chercher dans la salle, se portèrent sur le tribunal.
Il se composait de sept juges, y compris le président, assis dans un hémicycle, en souvenir probablement de l'aréopage athénien.
Les défenseurs et le procureur des accusés, dernière raillerie d'un semblant de justice, étaient adossés à l'estrade des accusés, avec lesquels ils n'avaient pas même été mis en communication.
Un seul des conseillers manquait: don Vicenzo Speciale, le juge du roi.
On savait si bien qu'il parlait au nom de Sa Majesté Sicilienne, que, quoique simple conseiller de nom, il était le véritable président du tribunal.
Il est vrai qu'il y avait un homme qui luttait de zèle avec lui: c'était l'homme qui avait réduit les gages du bourreau, le procureur fiscal Guidobaldi.
Les prévenus s'assirent.
Quoique les fenêtres de la salle du tribunal, située au second étage, fussent ouvertes, les nombreux spectateurs et les nombreuses lumières rendaient l'atmosphère presque impossible à respirer.
— Par le Christ! dit Hector Caraffa, on voit bien que nous sommes dans l'antichambre de l'enfer; on étouffe ici!
Guidobaldi se retourna vivement vers lui.
— Tu étoufferas bien autrement, lui dit-il, quand la corde te serrera la gorge!
— Oh! monsieur, répondit Hector Caraffa, on voit bien que vous n'avez pas l'honneur de me connaître. On ne pend pas un homme de mon nom; on lui coupe le cou, et, alors, au lieu de ne pas respirer assez, il respire trop.
En ce moment, un frémissement qui ressemblait à de la terreur parcourut la salle: la porte du cabinet des délibérations venait de s'ouvrir, et Speciale entrait.
C'était un homme de cinquante-cinq à soixante ans, aux traits fortement accusés, aux cheveux plats et tombant le long de ses tempes, aux yeux noirs, petits, vifs, haineux, s'arrêtant avec une fixité qui devenait douloureuse pour celui sur lequel ils s'arrêtaient; un nez en bec de corbin s'abaissait sur des lèvres minces et sur un menton s'avançant presque de la longueur du nez.
Cette tête se maintenait droite, malgré la bosse bien visible, qui, par derrière, soulevait la longue robe noire du conseiller. Il eût été grotesque s'il ne se fût rendu terrible.
— J'ai toujours remarqué, dit Cirillo à Hector Caraffa à demi-voix, et cependant assez haut pour être entendu, que les hommes laids étaient méchants, les contrefaits pires. Et voilà, dit-il en montrant du doigt Speciale, voilà qui vient encore à l'appui de ma remarque.
Speciale entendit ces paroles, fit tourner sa tête comme sur un pivot et chercha des yeux celui qui les avait prononcées.
— Tournez-vous davantage, monsieur le juge, lui dit Michele, votre bosse nous empêche de voir.
Et il éclata de rire, enchanté d'avoir mêlé son mot à la conversation.
Cet éclat de rire eut dans la salle un écho homérique.
Si cela continuait, la séance promettait d'être amusante pour les spectateurs.
Speciale devint livide; mais, presque aussitôt, le rouge lui monta au visage comme s'il allait avoir un coup de sang.
D'une seule enjambée, il franchit la distance qui le séparait de son fauteuil, et y tomba assis en grinçant des dents avec rage.
— Voyons, dit-il, et procédons vivement. Comte de Ruvo, vos noms, prénoms, qualité, âge et profession?
— Mes noms? répondit celui à qui la question était adressée, Ettore Caraffa, comte de Ruvo, des princes d'Andria. Mon âge? Trente-deux ans. Ma profession? Patriote.
— Qu'avez-vous fait pendant la soi-disant République?
— Vous pouvez prendre la chose de plus haut et me demander ce que j'ai fait sous la monarchie?
— Inutile.
— Ce n'est pas mon avis, et je vais vous le dire: j'ai conspiré, j'ai été mis au château Saint-Elme par cet immonde Vanni, qui ne se doutait pas, en se coupant la gorge, que l'on pouvait trouver pire que lui; je me suis sauvé; j'ai rejoint le brave et illustre Championnet; je l'ai aidé, avec mon ami Salvato, que voilà, à battre le général Mack à Civita-Castellana.
— Donc, interrompit Speciale, vous avez servi contre votre pays?
— Contre mon pays, non; contre le roi Ferdinand, oui. Mon pays est Naples, et la preuve que Naples n'a pas été d'avis que j'avais servi contre mon pays, c'est qu'elle m'a prié de la servir encore avec le grade de général.
— Ce que vous avez accepté?
— De grand coeur.
— Messieurs, dit Speciale, j'espère que nous ne prendrons pas même la peine de délibérer sur le châtiment à infliger à ce traître, à ce renégat.
Ruvo se leva, ou plutôt bondit sur ses pieds.
— Ah! misérable, dit-il en secouant ses fers et en se penchant vers Speciale, ce sont ces chaînes qui te donnent le courage de m'insulter! Si j'étais libre, tu me parlerais autrement.
— A mort! dit Speciale; et, comme tu as le droit, en ta qualité de prince, d'avoir la tête tranchée, tu l'auras, mais par la guillotine.
— Amen! dit Hector se rasseyant avec la plus grande insouciance et tournant le dos au tribunal.
— A toi, Cirillo! dit Speciale. Tes noms, ton âge, ta qualité?
— Dominique Cirillo, répondit d'une voix calme celui qui était interrogé. J'ai soixante ans. Sous la monarchie, j'ai été médecin; sous la République, représentant du peuple.
— Et devant moi, aujourd'hui, qu'es-tu?
— Devant toi, lâche! je suis un héros.
— A mort! hurla Speciale.
— A mort!... répéta comme un écho funèbre le tribunal.
— Passons. A toi, là-bas! à toi, qui portes l'uniforme de général de la soi-disant République!
— A moi? dirent, en même temps, Manthonnet et Salvato.
— Non, à toi qui as été ministre de la guerre. Vite, tes noms!...
Manthonnet l'interrompit.
— Gabriel Manthonnet, quarante-deux ans.
— Qu'as-tu fait sous la République?
— De grandes choses, mais pas assez grandes encore, puisque nous avons fini par capituler.
— Qu'as-tu à dire pour ta défense
— J'ai capitulé.
— Ce n'est point assez.
— C'est fâcheux; mais je n'ai pas d'autre réponse à faire à ceux qui foulent aux pieds la loi sainte des traités.
— A mort!
— A mort! répéta le tribunal.
— Et toi, Michele le Fou! continua Speciale. Qu'as-tu fait sous la République?
— Je suis devenu sage, répondit Michele.
— As-tu quelque chose à dire pour ta défense?
— Ce serait inutile.
— Pourquoi?
— Parce que la sorcière Nanno m'a prédit que je serais colonel, puis pendu. J'ai été colonel; il me reste à être pendu. Tout ce que je pourrais dire ne m'en empêcherait pas. Ainsi donc, ne vous gênez pas pour chanter votre refrain: «A mort!»
— A mort! répéta Speciale. A vous maintenant, continua-t-il en montrant du doigt la Pimentel.
Elle se leva, belle, calme et grave comme une matrone antique.
— Moi? dit-elle. Je me nomme Leonora Fonseca Pimentel; je suis âgée de trente-deux ans.
— Qu'avez-vous à dire pour votre défense?
— Rien; mais j'ai beaucoup à dire pour mon accusation, puisque, aujourd'hui, ce sont les héros que l'on accuse et les lâches que l'on récompense.
— Dites alors, puisqu'il vous plaît de vous accuser vous-même.
— J'ai la première crié aux Napolitains: «Vous êtes libres!» j'ai publié un journal dans lequel j'ai dévoilé les parjures, les lâchetés, les crimes des tyrans; j'ai dit, sur le théâtre San-Carlo, l'Hymne à la Liberté, de Monti; j'ai...
— Assez, interrompit Speciale; vous continuerez votre panégyrique en marchant à la potence.
Leonora se rassit, calme, comme elle s'était levée.
— A toi, l'homme à la guitare! dit Speciale, s'adressant à Velasco; car on m'a dit que tu passais ton temps à jouer de la guitare dans ta prison.
— Est-ce un crime de lèse-majesté?
— Non; et, si tu n'avais fait que cela, quoique ce soit le plaisir d'un fainéant, tu ne serais point ici. Mais, puisque tu y es, fais-moi le plaisir de nous dire tes noms, prénoms, âge, qualité.
— Et s'il ne me plaît point de vous répondre?
— Cela ne m'empêchera pas de t'envoyer à la mort.
— Bon! dit Velasco, j'irai bien sans que tu m'y envoies.
Et, d'un seul bond, d'un bond de jaguar, il sauta par-dessus l'estrade et tomba au milieu du prétoire. Alors, sans qu'on eût le temps de l'arrêter, sans que l'on pût même deviner son intention, il s'élança vers la fenêtre en faisant tournoyer ses chaînes et en criant:
— Place! place!
Chacun s'écarta devant lui. Il bondit sur le rebord de la croisée, mais n'y demeura qu'un instant. Toute la salle poussa un cri de terreur: il venait de plonger dans le vide. Puis, presque aussitôt, on entendit la chute d'un corps pesant qui s'écrasait sur le pavé.
Velasco était allé, comme il l'avait dit, à la mort, sans que Speciale l'y envoyât: il s'était brisé le crâne.
Il se fit un instant de silence pénible dans cette salle si bruyante. Juges, accusés, spectateurs frissonnaient. Luisa se jeta entre les bras de son amant.
— Faut-il lever la séance? demanda le président.
— Pourquoi cela? dit Speciale. Vous l'eussiez condamné à mort: il s'est donné la mort lui-même; justice est faite. Répondez, monsieur le Français, continua-t-il en s'adressant à Salvato, et dites comment il se fait que vous comparaissiez devant nous.
— Je comparais devant vous, dit Salvato, parce que je suis, non pas Français, mais Napolitain. Je me nomme Salvato Palmieri: j'ai vingt-six ans; j'adore la liberté, je déteste la tyrannie. C'est moi que la reine a voulu faire assassiner par son sbire Pasquale de Simone; c'est moi qui ai eu l'audace, en me défendant contre six assassins, d'en tuer deux et d'en blesser deux. J'ai mérité la mort: condamnez-moi.
— Allons, dit Speciale, il ne faut pas refuser à ce digne patriote ce qu'il demande: la mort!
— La mort! répéta le tribunal.
Luisa s'attendait à ce résultat, et cependant elle laissa échapper un soupir qui ressemblait à un gémissement.
Le moine bénédictin leva son capuchon et échangea un regard rapide avec Salvato.
— La! maintenant, dit Speciale, au tour de la signora, et ce sera fini. Allons, quoique nous la sachions aussi bien que vous, contez-nous votre petite affaire. Nom, prénoms, âge et qualité, et, ensuite, nous passerons aux Backer.
— Levez-vous, Luisa, et appuyez-vous à mon épaule, dit tout bas Salvato.
Luisa se leva et prit le point d'appui qui lui était offert.
En la voyant si jeune, si belle, si modeste, les spectateurs laissèrent échapper un murmure d'admiration et de pitié.
— Huissier, dit Speciale, faites faire silence.
— Silence! cria l'huissier.
— Parlez, dit Salvato.
— Je me nomme Luisa Molina San-Felice, dit la jeune femme d'une voix douce et tremblante; j'ai vingt-trois ans; je suis innocente du crime dont on m'accuse, mais je ne demande pas mieux que de mourir.
— Alors, dit Speciale, impatient des marques de sympathie que de tous côtés on donnait à l'accusée; alors, vous prétendez que ce n'est pas vous qui avez dénoncé les banquiers Backer?
— Elle le prétend d'autant plus justement, dit Michele, que la personne qui les a dénoncés, c'est moi; celui qui a été chez le général Championnet, c'est moi; celui qui a donné le conseil d'interroger Giovannina, c'est moi. Elle n'est pour rien dans tout cela, pauvre petite soeur! Aussi, vous pouvez bien la renvoyer tranquillement, elle, et lui demander des prières, comme à une sainte qu'elle est.
— Tais-toi, Michele, tais-toi!... murmura Luisa.
— Parle, au contraire, parle, Michele! dit Salvato.
— Et je puis d'autant mieux parler, dit le lazzarone, qu'à cette heure où je suis condamné, il ne m'en reviendra ni plus ni moins. Pendu pour pendu, autant dire la vérité. Ce sont les mensonges qui étranglent les honnêtes gens, et non la corde. Eh bien, je disais donc que la Madone du pied de la Grotte, sa voisine, n'est pas plus pure qu'elle. Elle revenait tout exprès de Paestum pour les prévenir, ces pauvres Backer, quand elle les a rencontrés aux mains des soldats qui les conduisaient au Château-Neuf; et, avant de mourir, le fils lui a écrit pour lui dire qu'il savait bien que ce n'était point elle, mais que c'était moi qui étais la cause de sa mort. Donne la lettre, petite soeur, donne-la! Ces messieurs la liront; ils sont trop justes pour te condamner si tu es innocente.
— Je ne l'ai point, murmura la San-Felice: je ne sais ce que j'en ai fait.
— Je l'ai, moi, dit vivement Salvato; fouille dans cette poche, Luisa, et donne-la.
— Tu le veux, Salvato! murmura Luisa.
Puis, plus bas encore.
— Et s'il allaient faire grâce!
— Plût au ciel!
— Mais toi?
— Mon père est là.
Luisa prit la lettre dans la poche de Salvato et la tendit au juge.
— Messieurs, dit Speciale, cette lettre fût-elle de la main de Backer, vous ne lui accorderiez, je l'espère bien, que la confiance qu'elle mérite. Vous savez que Backer fils était l'amant de cette femme.
— L'amant? s'écria Salvato. Oh! misérable! ne touche pas cette immaculée, même avec tes paroles!
— Amoureux de moi, voulez-vous dire, monsieur?
— Et amoureux jusqu'à la folie, car il n'y a qu'un fou qui puisse confier à une femme le secret d'une conspiration.
— Lisez la lettre, dit Salvato en se levant, et tout haut.
— Oui, tout haut! tout haut! cria l'auditoire.
Speciale fut donc forcé d'obéir à cette voix publique, et lut la lettre que nous connaissons, et par laquelle André Backer, comme preuve de sa confiance envers Luisa, et de sa conviction qu'elle n'était pour rien dans la dénonciation du complot royaliste, donnait à la jeune femme la mission de distribuer une somme de quatre cent mille ducats aux victimes de la guerre civile.
Les juges se regardèrent: il n'y avait pas moyen de condamner sur un fait aussi complètement démenti, où la victime absolvait et où le coupable se dénonçait lui-même.
Cependant, l'ordre du roi était positif: il fallait condamner, et condamner à mort.
Mais Speciale n'était point homme à demeurer embarrassé pour si peu.
— C'est bien, dit-il, le tribunal abandonne ce chef d'accusation.
Un murmure favorable accueillit ces paroles.
— Mais, continua Speciale, vous êtes accusée d'un autre crime, non moins grave.
— Lequel? demandèrent en même temps Luisa et Salvato.
— Vous êtes accusée d'avoir donné asile à un homme qui venait à Naples pour conspirer contre le gouvernement, de l'avoir gardé six semaines chez vous, et de ne l'avoir laissé sortir que pour aller combattre les troupes du roi légitime.
Luisa, pour toute réponse, baissa la tête et regarda tendrement Salvato.
— Ah bien, en voilà une bonne! dit Michele. Est-ce qu'elle pouvait le laisser mourir à sa porte, sans secours? est-ce que la première loi de l'Évangile n'est pas de secourir notre prochain?
— Les traîtres, interrompit Speciale, ne sont le prochain de personne.
Puis, comme il était pressé d'en finir avec cette affaire, à laquelle plus qu'il n'eût voulu s'attachait l'intérêt public:
— Ainsi, dit-il, vous avouez avoir reçu, caché, soigné un conspirateur, qui n'est sorti de chez vous que pour aller rejoindre les Français et les jacobins?
— Je l'avoue, dit Luisa.
— Cela suffit. C'est de la trahison, le crime est capital. A mort!
— A mort! répéta sourdement le tribunal.
Un long et douloureux murmure s'éleva de l'auditoire. Luisa San-Felice, calme et la main sur son coeur, se tourna vers les spectateurs pour les remercier; mais, tout à coup, elle s'arrêta, immobile et l'oeil fixe.
— Qu'as-tu? lui demanda Salvato.
— Là, là, vois-tu? dit-elle sans faire aucun geste et en se penchant en avant. Lui! lui! lui!
Salvato se pencha à son tour du côté que lui indiquait Luisa et vit un homme de cinquante-cinq à soixante ans, vêtu de noir avec élégance, portant la croix de Malte brodée sur son habit. Il s'avançait lentement vers le tribunal, à travers la foule qui s'écartait devant lui.
Il ouvrit la balustrade qui séparait le public de la junte, s'avança jusqu'au milieu du prétoire, et, s'adressant aux juges, qui le regardaient avec étonnement:
— Vous venez de condamner cette femme à mort, dit-il; mais je viens vous dire que votre jugement ne peut recevoir son exécution.
— Et pourquoi cela? demanda Speciale.
— Parce qu'elle est enceinte, répondit-il.
— Et comment le savez-vous?
— Je suis son mari, le chevalier San-Felice.
Il y eut un cri de joie dans l'auditoire, un cri d'admiration sur l'estrade des prévenus. Speciale pâlit en sentant que sa proie lui échappait. Les juges, inquiets, se regardèrent.
— Luciano! Luciano! murmura Luisa en tendant les mains vers le chevalier, tandis que de grosses larmes d'attendrissement coulaient de ses yeux.
Le chevalier s'avança vers l'estrade: les soldats s'écartèrent d'eux-mêmes.
Il prit la main de sa femme et la baisa tendrement.
— Ah! tu avais bien raison, Luisa, dit tout bas Salvato: cet homme est un ange, et je suis honteux d'être si peu de chose près de lui.
— Conduisez les condamnés à la Vicaria, dit Speciale; et, ajouta-il, remmenez cette femme au Château-Neuf.
La porte qui avait donné passage aux prévenus s'ouvrit pour laisser sortir les condamnés; mais, avant de quitter l'estrade, Salvato eut encore le temps d'échanger un dernier regard avec son père. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre CLVIII — Où d’Artagnan reconnaît qu’il s’était trompé, et que c’était Manicamp qui avait raison | Le roi s’assura par lui-même, en allant jusqu’à la porte, que personne n’écoutait, et revint se placer précipitamment en face de son interlocuteur.
— Çà! dit-il, maintenant que nous sommes seuls, monsieur de Manicamp, expliquez-vous.
— Avec la plus grande franchise, Sire, répondit le jeune homme.
— Et tout d’abord, ajouta le roi, sachez que rien ne me tient tant au cœur que l’honneur des dames.
— Voilà justement pourquoi je ménageais votre délicatesse, Sire.
— Oui, je comprends tout maintenant. Vous dites donc qu’il s’agissait d’une fille de ma belle-sœur, et que la personne en question, l’adversaire de Guiche, l’homme enfin que vous ne voulez pas nommer...
— Mais que M. de Saint-Aignan vous nommera, Sire.
— Oui. Vous dites donc que cet homme a offensé quelqu’un de chez Madame.
— Mlle de La Vallière, oui, Sire.
— Ah! fit le roi, comme s’il s’y fût attendu, et comme si cependant ce coup lui avait percé le cœur; ah! c’est Mlle de La Vallière que l’on outrageait?
— Je ne dis point précisément qu’on l’outrageât, Sire.
— Mais enfin...
— Je dis qu’on parlait d’elle en termes peu convenables.
— En termes peu convenables de Mlle de La Vallière! Et vous refusez de me dire quel était l’insolent?...
— Sire, je croyais que c’était chose convenue, et que Votre Majesté avait renoncé à faire de moi un dénonciateur.
— C’est juste, vous avez raison, reprit le roi en se modérant; d’ailleurs, je saurai toujours assez tôt le nom de celui qu’il me faudra punir.
Manicamp vit bien que la question était retournée.
Quant au roi, il s’aperçut qu’il venait de se laisser entraîner un peu loin.
Aussi se reprit-il:
— Et je punirai, non point parce qu’il s’agit de Mlle de La Vallière, bien que je l’estime particulièrement; mais parce que l’objet de la querelle est une femme. Or je prétends qu’à ma cour on respecte les femmes, et qu’on ne se querelle pas.
Manicamp s’inclina.
— Maintenant, voyons, monsieur de Manicamp, continua le roi, que disait on de Mlle de La Vallière?
— Mais Votre Majesté ne devine-t-elle pas?
— Moi?
— Votre Majesté sait bien quelle sorte de plaisanterie peuvent se permettre les jeunes gens.
— On disait sans doute qu’elle aimait quelqu’un, hasarda le roi.
— C’est probable.
— Mais Mlle de La Vallière a le droit d’aimer qui bon lui semble, dit le roi.
— C’est justement ce que soutenait de Guiche.
— Et c’est pour cela qu’il s’est battu?
— Oui, Sire, pour cette seule cause.
Le roi rougit.
— Et, dit-il, vous n’en savez pas davantage?
— Sur quel chapitre, Sire?
— Mais sur le chapitre fort intéressant que vous racontez à cette heure.
— Et quelle chose le roi veut-il que je sache?
— Eh bien! par exemple, le nom de l’homme que La Vallière aime et que l’adversaire de de Guiche lui contestait le droit d’aimer?
— Sire, je ne sais rien, je n’ai rien entendu, rien surpris; mais je tiens de Guiche pour un grand cœur, et, s’il s’est momentanément substitué au protecteur de La Vallière, c’est que ce protecteur était trop haut placé pour prendre lui-même sa défense.
Ces mots étaient plus que transparents; aussi firent-ils rougir le roi, mais, cette fois, de plaisir.
Il frappa doucement sur l’épaule de Manicamp.
— Allons, allons, vous êtes non seulement un spirituel garçon, monsieur de Manicamp, mais encore un brave gentilhomme, et je trouve votre ami de Guiche un paladin tout à fait de mon goût; vous le lui témoignerez, n’est-ce pas?
— Ainsi donc, Sire, Votre Majesté me pardonne?
— Tout à fait.
— Et je suis libre?
Le roi sourit et tendit la main à Manicamp.
Manicamp saisit cette main et la baisa.
— Et puis, ajouta le roi, vous contez à merveille.
— Moi, Sire?
— Vous m’avez fait un récit excellent de cet accident arrivé à de Guiche. Je vois le sanglier sortant du bois, je vois le cheval s’abattant, je vois l’animal allant du cheval au cavalier. Vous ne racontez pas, monsieur, vous peignez.
— Sire, je crois que Votre Majesté daigne se railler de moi, dit Manicamp.
— Au contraire, fit Louis XIV sérieusement, je ris si peu, monsieur de Manicamp, que je veux que vous racontiez à tout le monde cette aventure.
— L’aventure de l’affût?
— Oui, telle que vous me l’avez contée, à moi, sans en changer un seul mot, vous comprenez?
— Parfaitement, Sire.
— Et vous la raconterez?
— Sans perdre une minute.
— Eh bien! maintenant, rappelez vous-même M. d’Artagnan; j’espère que vous n’en avez plus peur.
— Oh! Sire, dès que je suis sûr des bontés de Votre Majesté pour moi, je ne crains plus rien.
— Appelez donc, dit le roi.
Manicamp ouvrit la porte.
— Messieurs, dit-il, le roi vous appelle.
D’Artagnan, Saint-Aignan et Valot rentrèrent.
— Messieurs, dit le roi, je vous fais rappeler pour vous dire que l’explication de M. de Manicamp m’a entièrement satisfait.
D’Artagnan jeta à Valot d’un côté, et à Saint-Aignan de l’autre, un regard qui signifiait: «Eh bien! que vous disais-je?»
Le roi entraîna Manicamp du côté de la porte, puis tout bas:
— Que M. de Guiche se soigne, lui dit-il, et surtout qu’il se guérisse vite; je veux me hâter de le remercier au nom de toutes les dames, mais surtout qu’il ne recommence jamais.
— Dût-il mourir cent fois, Sire, il recommencera cent fois s’il s’agit de l’honneur de Votre Majesté.
C’était direct. Mais, nous l’avons dit, le roi Louis XIV aimait l’encens, et, pourvu qu’on lui en donnât, il n’était pas très exigeant sur la qualité.
— C’est bien, c’est bien, dit-il en congédiant Manicamp, je verrai de Guiche moi-même et je lui ferai entendre raison.
Alors le roi, se retournant vers les trois spectateurs de cette scène:
— Monsieur d’Artagnan? dit-il.
— Sire.
— Dites-moi donc, comment se fait-il que vous ayez la vue si trouble, vous qui d’ordinaire avez de si bons yeux?
— J’ai la vue trouble, moi, Sire?
— Sans doute.
— Cela doit être certainement, puisque Votre Majesté le dit. Mais en quoi trouble, s’il vous plaît?
— Mais à propos de cet événement du bois Rochin.
— Ah! ah!
— Sans doute. Vous avez vu les traces de deux chevaux, les pas de deux hommes, vous avez relevé les détails d’un combat. Rien de tout cela n’a existé; illusion pure!
— Ah! ah! fit encore d’Artagnan.
— C’est comme ces piétinements du cheval, c’est comme ces indices de lutte. Lutte de de Guiche contre le sanglier, pas autre chose; seulement, la lutte a été longue et terrible, à ce qu’il paraît.
— Ah! ah! continua d’Artagnan.
— Et quand je pense que j’ai un instant ajouté foi à une pareille erreur; mais aussi vous parliez avec un tel aplomb.
— En effet, Sire, il faut que j’aie eu la berlue, dit d’Artagnan avec une belle humeur qui charma le roi.
— Vous en convenez, alors?
— Pardieu! Sire, si j’en conviens!
— De sorte que, maintenant, vous voyez la chose?...
— Tout autrement que je ne la voyais il y a une demi-heure.
— Et vous attribuez cette différence dans votre opinion?
— Oh! à une chose bien simple, Sire; il y a une demi-heure, je revenais du bois Rochin, où je n’avais pour m’éclairer qu’une méchante lanterne d’écurie...
— Tandis qu’à cette heure?...
— À cette heure, j’ai tous les flambeaux de votre cabinet, et, de plus, les deux yeux du roi, qui éclairent comme des soleils.
Le roi se mit à rire, et de Saint-Aignan à éclater.
— C’est comme M. Valot, dit d’Artagnan reprenant la parole aux lèvres du roi, il s’est figuré que non seulement M. de Guiche avait été blessé par une balle, mais encore qu’il avait retiré une balle de sa poitrine.
— Ma foi! dit Valot, j’avoue...
— N’est-ce pas que vous l’avez cru? reprit d’Artagnan.
— C’est-à-dire, dit Valot, que non seulement je l’ai cru, mais qu’à cette heure encore j’en jurerais.
— Eh bien! mon cher docteur, vous avez rêvé cela.
— J’avais rêvé?
— La blessure de M. de Guiche, rêve! la balle, rêve!... Ainsi, croyez-moi, n’en parlez plus.
— Bien dit, fit le roi; le conseil que vous donne d’Artagnan est bon. Ne parlez plus de votre rêve à personne, monsieur Valot, et, foi de gentilhomme! vous ne vous en repentirez point. Bonsoir, messieurs. Oh! la triste chose qu’un affût au sanglier!
— La triste chose, répéta d’Artagnan à pleine voix, qu’un affût au sanglier!
Et il répéta encore ce mot par toutes les chambres où il passa.
Et il sortit du château, emmenant Valot avec lui.
— Maintenant que nous sommes seuls, dit le roi à de Saint-Aignan, comment se nomme l’adversaire de de Guiche?
De Saint-Aignan regarda le roi.
— Oh! n’hésite pas, dit le roi, tu sais bien que je dois pardonner.
— De Wardes, dit de Saint-Aignan.
— Bien.
Puis, rentrant chez lui vivement:
— Pardonner n’est pas oublier, dit Louis XIV. |
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"file_name": "pg13950.txt",
"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre CCXXXII — Les derniers adieux | Raoul poussa un cri de joie et serra tendrement Porthos dans ses bras. Aramis et Athos s’embrassèrent en vieillards. Cet embrassement même était une question pour Aramis, qui, aussitôt:
— Ami, dit-il, nous ne sommes pas pour longtemps avec vous.
— Ah! fit le comte.
— Le temps, interrompit Porthos, de vous conter mon bonheur.
— Ah! fit Raoul.
Athos regarda silencieusement Aramis, dont déjà l’air sombre lui avait paru bien peu en harmonie avec les bonnes nouvelles dont parlait Porthos.
— Quel est le bonheur qui vous arrive? Voyons, demanda Raoul en souriant.
— Le roi me fait duc, dit avec mystère le bon Porthos, se penchant à l’oreille du jeune homme; duc à brevet!
Mais les apartés de Porthos avaient toujours assez de vigueur pour être entendus de tout le monde; ses murmures étaient au diapason d’un rugissement ordinaire.
Athos entendit et poussa une exclamation qui fit tressaillir Aramis.
Celui-ci prit le bras d’Athos, et, après avoir demandé à Porthos la permission de causer quelques moments à l’écart:
— Mon cher Athos, dit-il au comte, vous me voyez navré de douleur.
— De douleur? s’écria le comte. Ah! cher ami!
— Voici, en deux mots: j’ai fait, contre le roi, une conspiration; cette conspiration a manqué, et, à l’heure qu’il est, on me cherche sans doute.
— On vous cherche!... une conspiration!... Eh! mon ami, que me dites vous là?
— Une triste vérité. Je suis tout bonnement perdu.
— Mais Porthos... ce titre de duc... qu’est-ce que tout cela?
— Voilà le sujet de ma plus vive peine; voilà le plus profond de ma blessure. J’ai, croyant à un succès infaillible, entraîné Porthos dans ma conjuration. Il y a donné, comme vous savez qu’il donne, de toutes ses forces, sans rien savoir, et, aujourd’hui, le voilà si bien compromis avec moi, qu’il est perdu comme moi.
— Mon Dieu!
Et Athos se retourna vers Porthos, qui leur sourit agréablement.
— Il faut vous faire tout comprendre. Écoutez-moi, continua Aramis.
Et il raconta l’histoire que nous connaissons.
Athos sentit plusieurs fois, durant le récit, son front se mouiller de sueur.
— C’est une grande idée, dit-il; mais c’était une grande faute.
— Dont je suis puni, Athos.
— Aussi ne vous dirai-je pas ma pensée entière.
— Dites.
— C’est un crime.
— Capital, je le sais. Lèse-majesté!
— Porthos! pauvre Porthos!
— Que voulez-vous que je fasse? Le succès, je vous l’ai dit, était certain.
— M. Fouquet est un honnête homme.
— Et moi, je suis un sot, de l’avoir si mal jugé, fit Aramis. Oh! la sagesse des hommes! oh! meule immense qui broie un monde, et qui, un jour, est arrêtée par le grain de sable qui tombe, on ne sait comment, dans ses rouages!
— Dites par un diamant, Aramis. Enfin, le mal est fait. Que comptez-vous devenir?
— J’emmène Porthos. Jamais le roi ne voudra croire que le digne homme ait agi naïvement; jamais il ne voudra croire que Porthos ait cru servir le roi en agissant comme il a fait. Sa tête paierait ma faute. Je ne le veux pas.
— Vous l’emmenez, où?
— À Belle-Île, d’abord. C’est un refuge imprenable. Puis j’ai la mer et un navire pour passer, soit en Angleterre, où j’ai beaucoup de relations...
— Vous? en Angleterre?
— Oui. Ou bien en Espagne, où j’en ai davantage encore...:
— En exilant Porthos, vous le ruinez, car le roi confisquera ses biens.
— Tout est prévu. Je saurai, une fois en Espagne, me réconcilier avec Louis XIV et faire rentrer Porthos en grâce.
— Vous avez du crédit, à ce que je vois, Aramis! dit Athos d’un air discret.
— Beaucoup, et au service de mes amis, ami Athos.
Ces mots furent accompagnés d’une sincère pression de main.
— Merci, répliqua le comte.
— Et, puisque nous en sommes là, dit Aramis, vous aussi vous êtes un mécontent; vous aussi, Raoul aussi, vous avez des griefs contre le roi. Imitez notre exemple. Passez à Belle-Île. Puis nous verrons... Je vous garantis sur l’honneur que, dans un mois, la guerre aura éclaté entre la France et l’Espagne, au sujet de ce fils de Louis XIII, qui est un infant aussi, et que la France détient inhumainement. Or, comme Louis XIV ne voudra pas d’une guerre faite pour ce motif, je vous garantis une transaction dont le résultat donnera la grandesse à Porthos et à moi, et un duché en France à vous, qui êtes déjà grand d’Espagne. Voulez-vous?
— Non; moi, j’aime mieux avoir quelque chose à reprocher au roi; c’est un orgueil naturel à ma race que de prétendre à la supériorité sur les races royales. Faisant ce que vous me proposez, je deviendrais l’obligé du roi; j’y gagnerais certainement sur cette terre, j’y perdrais dans ma conscience. Merci.
— Alors, donnez-moi deux choses, Athos: votre absolution...
— Oh! je vous la donne, si vous avez réellement voulu venger le faible et l’opprimé contre l’oppresseur.
— Cela me suffit, répondit Aramis avec une rougeur qui s’effaça dans la nuit. Et maintenant donnez-moi vos deux meilleurs chevaux pour gagner la seconde poste, attendu que l’on m’en a refusé sous prétexte d’un voyage que M. de Beaufort fait dans ces parages.
— Vous aurez mes deux meilleurs chevaux, Aramis, et je vous recommande Porthos.
— Oh! soyez sans crainte. Un mot encore: trouvez-vous que je manœuvre pour lui comme il convient?
— Le mal étant fait, oui; car le roi ne lui pardonnerait pas, et puis vous avez toujours, quoi qu’il en dise, un appui dans M. Fouquet, lequel ne vous abandonnera pas, étant, lui aussi, fort compromis, malgré son trait héroïque.
— Vous avez raison. Voilà pourquoi, au lieu de gagner tout de suite la mer, ce qui déclarerait ma peur et m’avouerait coupable, voilà pourquoi je reste sur le sol français. Mais Belle-Île sera pour moi le sol que je voudrai: anglais, espagnol ou romain; le tout consiste pour moi dans le pavillon que j’arborerai.
— Comment cela?
— C’est moi qui ai fortifié Belle-Île, et nul ne prendra Belle-Île, moi la défendant. Et puis, comme vous l’avez dit tout à l’heure, M. Fouquet est là. On n’attaquera pas Belle-Île sans la signature de M. Fouquet.
— C’est juste. Néanmoins, soyez prudent. Le roi est rusé et il est fort.
Aramis sourit.
— Je vous recommande Porthos, répéta le comte avec une sorte de froide insistance.
— Ce que je deviendrai, comte, répliqua Aramis avec le même ton, notre frère Porthos le deviendra.
Athos s’inclina en serrant la main d’Aramis, et alla embrasser Porthos avec effusion.
— J’étais né heureux, n’est-ce pas? murmura celui-ci, transporté, en s’enveloppant de son manteau.
— Venez, très cher, dit Aramis.
Raoul était allé devant pour donner des ordres et faire seller les deux chevaux.
Déjà le groupe s’était divisé. Athos voyait ses deux amis sur le point de partir; quelque chose comme un brouillard passa devant ses yeux et pesa sur son cœur.
«C’est étrange! pensa-t-il. D’où vient cette envie que j’ai d’embrasser Porthos encore une fois?»
Justement Porthos s’était retourné, et il venait à son vieil ami les bras ouverts.
Cette dernière étreinte fut tendre comme dans la jeunesse, comme dans les temps où le cœur était chaud, la vie heureuse.
Et puis Porthos monta sur son cheval. Aramis revint aussi pour entourer de ses bras le cou d’Athos.
Ce dernier les vit sur le grand chemin s’allonger dans l’ombre avec leurs manteaux blancs. Pareils à deux fantômes, ils grandissaient en s’éloignant de terre, et ce n’est pas dans la brume, dans la pente du sol qu’ils se perdirent: à bout de perspective, tous deux semblèrent avoir donné du pied un élan qui les faisait disparaître évaporés dans les nuages.
Alors Athos, le cœur serré, retourna vers la maison en disant à Bragelonne:
— Raoul, je ne sais quoi vient de me dire que j’avais vu ces deux hommes pour la dernière fois.
— Il ne m’étonne pas, monsieur, que vous ayez cette pensée, répondit le jeune homme, car je l’ai en ce moment même, et moi aussi, je pense que je ne verrai plus jamais MM. du Vallon et d’Herblay.
— Oh! vous, reprit le comte, vous me parlez en homme attristé par une autre cause, vous voyez tout en noir; mais vous êtes jeune; et s’il vous arrive de ne plus voir ces vieux amis, c’est qu’ils ne seront plus du monde où vous avez bien des années à passer. Mais, moi...
Raoul secoua doucement la tête, et s’appuya sur l’épaule du comte, sans que ni l’un ni l’autre trouvât un mot de plus en son cœur, plein à déborder.
Tout à coup, un bruit de chevaux et de voix, à l’extrémité de la route de Blois, attira leur attention de ce côté.
Des porte-flambeaux à cheval secouaient joyeusement leurs torches sur les arbres de la route, et se retournaient de temps en temps pour ne pas distancer les cavaliers qui les suivaient.
Ces flammes, ce bruit, cette poussière d’une douzaine de chevaux richement caparaçonnés, firent un contraste étrange au milieu de la nuit avec la disparition sourde et funèbre des deux ombres de Porthos et d’Aramis.
Athos rentra chez lui.
Mais il n’avait pas gagné son parterre, que la grille d’entrée parut s’enflammer; tous ces flambeaux s’arrêtèrent et embrasèrent la route. Un cri retentit:
— M. le duc de Beaufort!
Et Athos s’élança vers la porte de sa maison.
Déjà le duc était descendu de cheval et cherchait des yeux autour de lui.
— Me voici, monseigneur, fit Athos.
— Eh! bonsoir, cher comte, répliqua le prince avec cette franche cordialité qui lui gagnait tous les cœurs. Est-il trop tard pour un ami?
— Ah! mon prince, entrez, dit le comte.
Et, M. de Beaufort s’appuyant sur le bras d’Athos, ils entrèrent dans la maison, suivis de Raoul, qui marchait respectueusement et modestement parmi les officiers du prince, au nombre desquels il comptait plusieurs amis. |
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"title": "Les quarante-cinq — Tome 2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XLII | LA LETTRE DE M. DE MAYENNE
La duchesse s'empara de la lettre, l'ouvrit et lut avidement, sans même chercher à dissimuler les impressions qui se succédaient sur sa physionomie, comme des nuages sur le fond d'un ciel d'ouragan.
Lorsqu'elle eut fini, elle tendit à Mayneville, aussi inquiet qu'elle- même, la lettre apportée par Ernauton; cette lettre était ainsi conçue:
« Ma soeur, j'ai voulu moi-même faire les affaires d'un capitaine ou d'un maître d'armes: j'ai été puni.
J'ai reçu un bon coup d'épée du drôle que vous savez, et avec lequel je suis depuis longtemps en compte. Le pis de tout cela, c'est qu'il m'a tué cinq hommes, desquels Boularon et Desnoises, c'est-à-dire deux de mes meilleurs; après quoi il s'est enfui.
Il faut dire qu'il a été fort aidé dans cette victoire par le porteur de cette présente, jeune homme charmant, comme vous pouvez voir; je vous le recommande: c'est la discrétion même.
Un mérite qu'il aura auprès de vous, je présume, ma très chère soeur, c'est d'avoir empêché que mon vainqueur ne me coupât la tête, lequel vainqueur en avait grande envie, m'ayant arraché mon masque pendant que j'étais évanoui et m'ayant reconnu.
Ce cavalier si discret, ma soeur, je vous recommande de découvrir son nom et sa profession; il m'est suspect, tout en m'intéressant. A toutes mes offres de service, il s'est contenté de répondre que le maître qu'il sert ne le laisse manquer de rien.
Je ne puis vous en dire davantage sur son compte, car je vous dis tout ce que j'en sais; il prétend ne pas me connaître. Observez ceci.
Je souffre beaucoup, mais sans danger de la vie, je crois. Envoyez-moi vite mon chirurgien; je suis, comme un cheval, sur la paille. Le porteur vous dira l'endroit.
Votre affectionné frère,
MAYENNE. »
Cette lettre achevée, la duchesse et Mayneville se regardèrent, aussi étonnés l'un que l'autre.
La duchesse rompit la première ce silence, qui eût fini par être interprété d'Ernauton.
— A qui, demanda la duchesse, devons-nous le signalé service que vous nous avez rendu, monsieur?
— A un homme qui, chaque fois qu'il le peut, madame, vient au secours du plus faible contre le plus fort.
— Voulez-vous me donner quelques détails, monsieur? insista madame de Montpensier.
Ernauton raconta tout ce qu'il savait et indiqua la retraite du duc. Madame de Montpensier et Mayneville l'écoutèrent avec un intérêt facile à comprendre.
Puis lorsqu'il eut fini:
— Dois-je espérer, monsieur, demanda la duchesse, que vous continuerez la besogne si bien commencée et que vous vous attacherez à notre maison?
Ces mots, prononcés de ce ton gracieux que la duchesse savait si bien prendre dans l'occasion, renfermaient un sens bien flatteur après l'aveu qu'Ernauton avait fait à la dame d'honneur de la duchesse; mais le jeune homme, laissant de côté tout amour-propre, réduisit ces mots à leur signification de pure curiosité.
Il voyait bien que décliner son nom et ses qualités, c'était ouvrir les yeux de la duchesse sur les suites de cet événement; il devinait bien aussi que le roi, en lui faisant sa petite condition d'une révélation du séjour de la duchesse, avait autre chose en vue qu'un simple renseignement.
Deux intérêts se combattaient donc en lui: homme amoureux, il pouvait sacrifier l'un; homme d'honneur, il ne pouvait abandonner l'autre.
La tentation devait être d'autant plus forte qu'en avouant sa position près du roi, il gagnait une énorme importance dans l'esprit de la duchesse, et que ce n'était pas une mince considération pour un jeune homme venant droit de Gascogne, que d'être important pour une duchesse de Montpensier.
Sainte-Maline n'y eût pas résisté une seconde.
Toutes ces réflexions affluèrent à l'esprit de Carmainges, et n'eurent d'autre influence que de le rendre un peu plus orgueilleux, c'est-à-dire un peu plus fort.
C'était beaucoup que d'être en ce moment-là quelque chose, beaucoup pour lui, alors que certainement on l'avait bien un peu pris pour jouet.
La duchesse attendait donc sa réponse à cette question qu'elle lui avait faite: Êtes-vous disposé à vous attacher à notre maison?
— Madame, dit Ernauton, j'ai déjà eu l'honneur de dire à M. de Mayenne que mon maître est un bon maître, et me dispense, par la façon dont il me traite, d'en chercher un meilleur.
— Mon frère me dit dans sa lettre, monsieur, que vous avez semblé ne point le reconnaître. Comment, ne l'ayant point reconnu là-bas, vous êtes- vous servi de son nom pour pénétrer jusqu'à moi?
— M. de Mayenne paraissait désirer garder son incognito, madame; je n'ai pas cru devoir le reconnaître, et il y avait, en effet, un inconvénient à ce que là-bas les paysans chez lesquels il est logé, sachent à quel illustre blessé ils ont donné l'hospitalité. Ici, cet inconvénient n'existait plus; au contraire, le nom de M. de Mayenne pouvant m'ouvrir une voie jusqu'à vous, je l'ai invoqué: dans ce cas, comme dans l'autre, je crois avoir agi en galant homme.
Mayneville regarda la duchesse, comme pour lui dire:
— Voilà un esprit délié, madame.
La duchesse comprit à merveille.
Elle regarda Ernauton en souriant.
— Nul ne se tirerait mieux d'une mauvaise question, dit-elle, et vous êtes, je dois l'avouer, homme de beaucoup d'esprit.
— Je ne vois pas d'esprit dans ce que j'ai l'honneur de vous dire, madame, répondit Ernauton.
— Enfin, monsieur, dit la duchesse avec une sorte d'impatience, ce que je vois de plus clair dans tout cela, c'est que vous ne voulez rien dire.
Peut-être ne réfléchissez-vous point assez que la reconnaissance est un lourd fardeau pour qui porte mon nom; que je suis femme, et que vous m'avez deux fois rendu service, et que si je voulais bien savoir votre nom ou plutôt qui vous êtes....
— A merveille, madame, je sais que vous apprendrez facilement tout cela; mais vous l'apprendrez d'un autre que de moi, et moi je n'aurai rien dit.
— Il a raison toujours, dit la duchesse en arrêtant sur Ernauton un regard qui dut, s'il fut saisi dans toute son expression, faire plus de plaisir au jeune homme que jamais regard ne lui en avait fait.
Aussi n'en demanda-t-il pas davantage, et pareil au gourmet qui se lève de table quand il croit avoir bu le meilleur vin du repas, Ernauton salua et demanda son congé à la duchesse sur cette bonne manifestation.
— Ainsi, monsieur, voilà tout ce que vous ayez à me dire? demanda la duchesse.
— J'ai fait ma commission, répliqua le jeune homme; il ne me reste donc plus qu'à présenter mes très humbles hommages à Votre Altesse.
La duchesse le suivit des yeux sans lui rendre son salut; puis, lorsque la porte se fut refermée derrière lui:
— Mayneville, dit-elle en frappant du pied, faites suivre ce garçon.
— Impossible, madame, répondit celui-ci, tout notre monde est sur pied; moi-même, j'attends l'événement; c'est un mauvais jour pour faire autre chose que ce que nous avons décidé de faire.
— Vous avez raison, Mayneville; en vérité, je suis folle; mais plus tard....
— Oh! plus tard, c'est autre chose; à votre aise, madame.
— Oui, car il m'est suspect comme à mon frère.
— Suspect ou non, reprit Mayneville, c'est un brave garçon, et les braves gens sont rares. Il faut avouer que nous avons du bonheur; un étranger, un inconnu qui nous tombe du ciel pour nous rendre un service pareil.
— N'importe, n'importe, Mayneville; si nous sommes obligés de l'abandonner en ce moment, surveillez-le plus tard au moins.
— Eh! madame, plus tard, dit Mayneville, nous n'aurons plus besoin, je l'espère, de surveiller personne.
— Allons, décidément, je ne sais ce que je dis ce soir; vous avez raison, Mayneville, je perds la tête.
— Il est permis à un général comme vous, madame, d'être préoccupé à la veille d'une action décisive.
— C'est vrai. Voici la nuit, Mayneville, et le Valois revient de Vincennes à la nuit.
— Oh! nous avons du temps devant nous; il n'est pas huit heures, madame, et nos hommes ne sont point encore arrivés d'ailleurs.
— Tous ont bien le mot, n'est-ce pas?
— Tous.
— Ce sont des gens sûrs?
— Éprouvés, madame.
— Comment viennent-ils?
— Isolés, en promeneurs.
— Combien en attendez-vous?
— Cinquante; c'est plus qu'il n'en faut; comprenez donc, outre ces cinquante hommes, nous avons deux cents moines qui valent autant de soldats, si toutefois ils ne valent pas mieux.
— Aussitôt que nos hommes seront arrivés, faites ranger vos moines sur la route.
— Ils sont déjà prévenus, madame, ils intercepteront le chemin, les nôtres pousseront la voiture sur eux, la porte du couvent sera ouverte et n'aura qu'à se refermer sur la voiture.
— Allons souper alors, Mayneville, cela nous fera passer le temps. Je suis d'une telle impatience, que je voudrais pousser l'aiguille de la pendule.
— L'heure viendra, soyez tranquille.
— Mais nos hommes, nos hommes?
— Ils seront ici à l'heure; huit heures viennent de sonner à peine, il n'y a point de temps perdu.
— Mayneville, Mayneville, mon pauvre frère me demande son chirurgien; le meilleur chirurgien, le meilleur topique pour la blessure de Mayenne, ce serait une mèche des cheveux du Valois tonsuré, et l'homme qui lui porterait ce présent, Mayneville, cet homme-là serait sûr d'être le bienvenu.
— Dans deux heures, madame, cet homme partira pour aller trouver notre cher duc dans sa retraite; sorti de Paris en fuyard, il y rentrera en triomphateur.
— Encore un mot, Mayneville, fit la duchesse en s'arrêtant sur le seuil de la porte.
— Lequel, madame?
— Nos amis de Paris sont-ils prévenus?
— Quels amis?
— Nos ligueurs.
— Dieu m'en préserve, madame. Prévenir un bourgeois, c'est sonner le bourdon de Notre-Dame. Le coup fait, songez donc qu'avant que personne en sache rien, nous avons cinquante courriers à expédier, et alors, le prisonnier sera en sûreté dans le cloître; alors, nous pourrons nous défendre contre une armée.
S'il le faut alors, nous ne risquerons plus rien et nous pourrons crier sur les toits du couvent: Le Valois est à nous!
— Allons, allons, vous êtes un homme habile et prudent, Mayneville, et le Béarnais a bien raison de vous appeler Mèneligue. Je comptais bien faire un peu ce que vous venez de dire; mais c'était confus. Savez-vous que ma responsabilité est grande, Mayneville, et que jamais, dans aucun temps, femme n'aura entrepris et achevé oeuvre pareille à celle que je rêve?
— Je le sais bien, madame, aussi je ne vous conseille qu'en tremblant.
— Donc, je me résume, reprit la duchesse avec autorité: les moines armés sous leurs robes?
— Ils le sont.
— Les gens d'épée sur la route?
— Ils doivent y être à cette heure.
— Les bourgeois prévenus après l'événement?
— C'est l'affaire de trois courriers; en dix minutes, Lachapelle-Marteau, Brigard et Bussy-Leclerc sont prévenus; ceux-là de leur côté préviendront les autres.
— Faites d'abord tuer ces deux grands nigauds que nous avons vus passer aux portières; cela fait qu'ensuite nous raconterons l'événement selon qu'il sera plus avantageux à nos intérêts de le raconter.
— Tuer ces pauvres diables, fit Mayneville; vous croyez qu'il est nécessaire qu'on les tue, madame?
— Loignac? voilà-t-il pas une belle perte!
— C'est un brave soldat.
— Un méchant garçon de fortune; c'est comme cet autre escogriffe qui chevauchait à gauche de la voiture avec ses yeux de braise et sa peau noire.
— Ah! celui-là j'y répugnerai moins, je ne le connais pas; d'ailleurs je suis de votre avis, madame, et il possède une assez méchante mine.
— Vous me l'abandonnez alors? dit la duchesse en riant.
— Oh! de bon coeur, madame.
— Grand merci, en vérité.
— Mon Dieu, madame, je ne discute pas; ce que j'en dis, c'est toujours pour votre renommée à vous et pour la moralité du parti que nous représentons. — C'est bien, c'est bien, Mayneville, on sait que vous êtes un homme vertueux, et l'on vous en signera le certificat, si la chose est nécessaire. Vous ne serez pour rien dans toute cette affaire, ils auront défendu le Valois et auront été tués en le défendant. Vous, ce que je vous recommande, c'est ce jeune homme.
— Quel jeune homme?
— Celui qui sort d'ici; voyez s'il est bien parti, et si ce n'est pas quelque espion qui nous est dépêché par nos ennemis.
— Madame, dit Mayneville, je suis à vos ordres.
Il alla au balcon, entr'ouvrit les volets, passa sa tête et essaya de voir au dehors.
— Oh! la sombre nuit! dit-il.
— Bonne, excellente nuit, reprit la duchesse; d'autant meilleure qu'elle est plus sombre: aussi, bon courage, mon capitaine.
— Oui; mais nous ne verrons rien, madame, et pour vous cependant il est important de voir.
— Dieu, dont nous défendons les intérêts, voit pour nous, Mayneville.
Mayneville qui, on peut le croire du moins, n'était pas aussi confiant que madame de Montpensier en l'intervention de Dieu dans les affaires de ce genre, Mayneville se remit à la fenêtre, et, regardant autant qu'il était possible de le faire dans l'obscurité, demeura immobile.
— Voyez-vous passer du monde? demanda la duchesse en éteignant les lumières par précaution.
— Non, mais j'entends marcher des chevaux.
— Allons, allons, ce sont eux, Mayneville. Tout va bien.
Et la duchesse regarda si elle avait toujours à sa ceinture la fameuse paire de ciseaux d'or qui devait jouer un si grand rôle dans l'histoire. |
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"title": "Les quarante-cinq — Tome 2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LVI | CE QUI SE PASSAIT AU LOUVRE VERS LE MÊME TEMPS A PEU PRÈS OÙ CHICOT ENTRAIT DANS LA VILLE DE NÉRAC
La nécessité où nous nous sommes trouvé de suivre notre ami Chicot jusqu'au bout de sa mission, nous a un peu longuement, nous en demandons bien pardon à nos lecteurs, écarté du Louvre.
Il ne serait cependant pas juste d'oublier plus longtemps et le détail des suites de l'entreprise de Vincennes et celui qui en avait été l'objet.
Le roi, après avoir passé si bravement devant le danger, avait éprouvé cette émotion rétrospective que ressentent parfois les coeurs les plus forts, lorsque le danger est loin; il était donc rentré au Louvre sans rien dire; il avait fait ses prières un peu plus longues que d'habitude, et, une fois livré à Dieu, il avait oublié de remercier, tant sa ferveur était grande, les officiers si vigilants et les gardes si dévoués qui l'avaient aidé à sortir du péril.
Puis il se mit au lit, étonnant ses valets de chambre par la rapidité avec laquelle il fit sa toilette; on eût dit qu'il avait hâte de dormir pour retrouver le lendemain ses idées plus fraîches et plus lucides.
Aussi d'Épernon, qui était resté dans la chambre du roi le dernier de tous, attendant toujours un remercîment, en sortit-il de fort mauvaise humeur, voyant que le remercîment n'était point venu.
Et Loignac, debout près de la portière de velours, voyant que M. d'Épernon passait sans souffler mot, se retourna-t-il brusquement vers les quarante- cinq en leur disant:
— Le roi n'a plus besoin de vous, messieurs, allez vous coucher.
A deux heures du matin, tout le monde dormait au Louvre.
Le secret de l'aventure avait été fidèlement gardé et n'avait transpiré nulle part. Les bons bourgeois de Paris ronflaient donc consciencieusement, sans se douter qu'ils avaient touché du bout du doigt à l'avènement au trône d'une dynastie nouvelle.
M. d'Épernon se fit débotter sur-le-champ, et au lieu de courir la ville, comme il en avait l'habitude, avec une trentaine de cavaliers, il suivit l'exemple que lui avait donné son illustre maître en se mettant au lit sans adresser la parole à personne.
Le seul Loignac qui, pareil au justum et tenacem d'Horace, n'eût pas été distrait de ses devoirs par la chute du monde, le seul Loignac visita les postes des Suisses et des gardes françaises qui faisaient leur service avec régularité, mais sans excès de zèle.
Trois légères infractions aux lois de la discipline furent punies cette nuit-là comme des fautes graves.
Le lendemain Henri, dont tant de gens attendaient le réveil avec impatience, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce qu'ils devaient espérer de lui, le lendemain Henri prit quatre bouillons dans son lit au lieu de deux, qu'il avait l'habitude de prendre, et fit prévenir M. d'O et M. de Villequier qu'ils eussent à venir travailler dans sa chambre à la rédaction d'un nouvel édit des finances.
La reine reçut avis de dîner seule, et, comme elle faisait témoigner par un gentilhomme quelque inquiétude pour la santé de Sa Majesté, Henri daigna répondre que le soir il recevrait les dames et ferait la collation dans son cabinet.
Même réponse fut faite à un gentilhomme de la reine-mère, qui, depuis deux ans retirée en son hôtel de Soissons, envoyait cependant chaque jour prendre des nouvelles de son fils.
MM. les secrétaires d'État se regardèrent avec inquiétude. Le roi était ce matin-là distrait au point que leurs énormités en matière d'exactions n'arrachèrent pas même un sourire à Sa Majesté.
Or, la distraction d'un roi est surtout inquiétante pour des secrétaires d'État.
Mais, en échange, Henri jouait avec master Love, lui disant, chaque fois que l'animal serrait ses doigts effilés entre ses petites dents blanches:
— Ah! ah! rebelle! tu me veux mordre aussi, toi? ah! ah! petit chien, tu t'attaques aussi à ton roi? mais tout le monde s'en mêle donc aujourd'hui?
Puis Henri, avec autant d'efforts apparents qu'Hercule, fils d'Alcmène, en fit pour dompter le lion de Némée, Henri domptait ce monstre gros comme le poing, tout en lui disant avec une satisfaction indicible:
— Vaincu, master Love, vaincu, infâme ligueur de master Love, vaincu! vaincu!! vaincu!!!
Ce fut tout ce que MM. d'O et Villequier, ces deux grands diplomates qui croyaient qu'aucun secret humain ne devait leur échapper, purent saisir au passage. A part ces apostrophes à master Love, Henri était demeuré parfaitement silencieux.
Il eut à signer, il signa; il eut à écouter, il écouta en fermant les yeux avec tant de naturel, qu'il fut impossible de savoir s'il écoutait ou s'il dormait.
Enfin trois heures de l'après-midi sonnèrent.
Le roi fit appeler M. d'Épernon.
On lui répondit que le duc passait la revue des chevau-légers.
Il demanda Loignac.
On lui répondit que Loignac essayait des chevaux limousins.
On s'attendait à voir le roi contrarié de ce double échec que venait de subir sa volonté; pas du tout: contre l'attente générale, le roi, de l'air le plus dégagé du monde, se mit à siffloter une fanfare de chasse, distraction à laquelle il ne se livrait que lorsqu'il était parfaitement satisfait de lui.
Il était évident que toute l'envie que le roi avait eue de se taire depuis le matin se changeait en une démangeaison croissante de parler.
Cette démangeaison finit par devenir un besoin irrésistible; mais le roi, n'ayant personne, fut obligé de parler tout seul.
Il demanda son goûter, et, pendant qu'il goûtait, se fit faire une lecture édifiante, qu'il interrompit pour dire au lecteur:
— C'est Plutarque, n'est-ce pas, qui a écrit la vie de Sylla?
Le lecteur, qui lisait du sacré, et que l'on interrompait par une question profane, se retourna avec étonnement du côté du roi.
Le roi répéta sa question.
— Oui, sire, répondit le lecteur.
— Vous souvenez-vous de ce passage où l'historien raconte que le dictateur évita la mort?
Le lecteur hésita.
— Non pas, sire, précisément, dit-il; il y a fort longtemps que je n'ai lu Plutarque.
En ce moment on annonça Son Éminence le cardinal de Joyeuse.
— Ah! justement, s'écria le roi, voici un savant homme, notre ami; il va nous dire cela sans hésiter, lui.
— Sire, dit le cardinal, serais-je assez heureux pour arriver à propos? c'est chose rare en ce monde.
— Ma foi, oui; vous avez entendu ma question?
— Votre Majesté demandait, je crois, de quelle façon et en quelle circonstance le dictateur Sylla échappa à la mort.
— Justement. Pouvez-vous y répondre, cardinal?
— Rien de plus facile, sire.
— Tant mieux.
— Sylla, qui fit tuer tant d'hommes, sire, ne risqua jamais perdre la vie que dans les combats: Votre Majesté faisait-elle allusion à un combat?
— Oui, et dans un des combats qu'il livra, je crois me rappeler qu'il vit la mort de très près.
Ouvrez un Plutarque, s'il vous plaît, cardinal; il doit y en avoir un là, traduit par ce bon Amyot, et lisez-moi ce passage de la vie du Romain où il échappa, grâce à la vitesse de son cheval blanc, aux javelines de ses ennemis.
— Sire, il n'est point besoin d'ouvrir Plutarque pour cela, l'événement eut lieu dans le combat qu'il livra à Teleserius le Samnite, et à Lamponius le Lucanien.
— Vous devez savoir cela mieux que personne, mon cher cardinal, vous êtes si savant.
— Votre Majesté est vraiment trop bonne pour moi, répondit le cardinal en s'inclinant.
— Maintenant, dit le roi après une courte pause, maintenant expliquez-moi comment le lion romain, qui était si cruel, ne fut jamais inquiété par ses ennemis.
— Sire, dit le cardinal, je répondrai à Votre Majesté par un mot de ce même Plutarque.
— Répondez, Joyeuse, répondez.
— Carbon, l'ennemi de Sylla, disait souvent:
« J'ai à combattre tout à la fois un lion et un renard qui habitent dans l'âme de Sylla; mais c'est le renard qui me donne la plus grande peine. »
— Ah! oui-dà, répondit Henri rêveur, c'était le renard!
— Plutarque le dit, sire.
— Et il a raison, fit le roi, il a raison, cardinal. Mais à propos de combat, avez-vous reçu des nouvelles de votre frère?
— Duquel, sire? Votre Majesté sait que j'en ai quatre.
— Du duc d'Arques, de mon ami, enfin.
— Pas encore, sire.
— Pourvu que M. le duc d'Anjou, qui, jusqu'ici, a si bien su faire le renard, sache maintenant faire un peu le lion! dit le roi.
Le cardinal ne répondit point; car, cette fois, Plutarque ne lui était d'aucun secours; il craignait, en adroit courtisan, de répondre désagréablement au roi en répondant agréablement pour le duc d'Anjou.
Henri, voyant que le cardinal gardait le silence, en revint à ses batailles avec maître Love; puis, tout en faisant signe au cardinal de rester, il se leva, s'habilla somptueusement et passa dans son cabinet, où sa cour l'attendait.
C'est surtout à la cour que l'on sent avec le même instinct que l'on retrouve chez les montagnards, c'est surtout à la cour que l'on sent l'approche ou la fin des orages; sans que nul eût parlé, sans que nul eût encore aperçu le roi, tout le monde était disposé selon la circonstance.
Les deux reines étaient visiblement inquiètes.
Catherine, pâle et anxieuse, saluait beaucoup et parlait d'une manière brève et saccadée.
Louise de Vaudémont ne regardait personne et n'écoutait rien.
Il y avait des moments où la pauvre jeune femme avait l'air de perdre la raison.
Le roi entra.
Il avait l'oeil vif et le teint rose: on pouvait lire sur son visage une apparence de bonne humeur qui produisit sur tous ces visages mornes qui attendaient l'apparition du sien, l'effet que produit un coup de soleil sur les bosquets jaunis par l'automne.
Tout fut doré, empourpré à l'instant même; en une seconde tout rayonna.
Henri baisa la main de sa mère et celle de sa femme avec la même galanterie que s'il eût encore été duc d'Anjou. Il adressa mille flatteuses politesses aux dames qui n'étaient plus habituées à des retours de cette sorte, et alla même jusqu'à leur offrir des dragées.
— On était inquiet de votre santé, mon fils, dit Catherine regardant le roi avec une attention particulière, comme pour s'assurer que ce teint n'était pas du fard, que cette belle humeur n'était pas un masque.
— Et l'on avait tort, madame, répondit le roi; je ne me suis jamais mieux porté.
Et il accompagna ces paroles d'un sourire qui passa sur toutes les bouches.
— Et à quelle heureuse influence, mon fils, demanda Catherine avec une inquiétude mal déguisée, devez-vous cette amélioration dans votre santé?
— A ce que j'ai beaucoup ri, madame, répondit le roi.
Tout le monde se regarda avec un si profond étonnement, qu'il semblait que le roi venait de dire une énormité.
— Beaucoup ri? Vous pouvez beaucoup rire, mon fils, fit Catherine avec sa mine austère, alors vous êtes bien heureux.
— Voilà cependant comme je suis, madame.
— Et à quel propos vous êtes-vous laissé aller à une pareille hilarité?
— Il faut vous dire, ma mère, qu'hier soir j'étais allé au bois de Vincennes.
— Je l'ai su.
— Ah! vous l'avez su?
— Oui, mon fils: tout ce qui vous touche m'importe; je ne vous apprends rien de nouveau.
— Non, sans doute; j'étais donc allé au bois de Vincennes, lorsqu'au retour mes éclaireurs me signalèrent une armée ennemie dont les mousquets brillaient sur la route.
— Une armée ennemie sur la route de Vincennes?
— Oui, ma mère.
— Et où cela?
— En face la piscine des Jacobins, près de la maison de notre bonne cousine.
— Près de la maison de madame de Montpensier! s'écria Louise de Vaudémont.
— Précisément; oui, madame, près de Bel-Esbat; j'approchai bravement pour livrer bataille, et j'aperçus....
— Mon Dieu! continuez, sire, fit la reine, véritablement inquiète.
— Oh! rassurez-vous, madame.
Catherine attendait avec anxiété; mais ni une parole ni un geste ne trahissaient son inquiétude.
— J'aperçus, continua le roi, un prieuré tout entier de bons moines qui me présentaient les armes avec de belliqueuses acclamations.
Le cardinal de Joyeuse se mit à rire: toute la cour renchérit aussitôt sur cette manifestation.
— Oh! dit le roi, riez, riez, vous avez raison, car il en sera parlé longtemps; j'ai en France plus de dix mille moines dont je ferai au besoin dix mille mousquetaires; alors je créerai une charge de grand-maître des mousquetaires tonsurés de Sa Majesté très chrétienne, et je vous la donnerai, cardinal.
— Sire, j'accepte; tous les services me seront bons, pourvu qu'ils agréent à Votre Majesté.
Pendant le colloque du roi et du cardinal, les dames s'étaient levées selon l'étiquette du temps, et une à une, après avoir salué le roi, elles quittaient la chambre; la reine les suivit avec ses dames d'honneur.
La reine-mère demeura seule; il y avait dans la gaîté insolite du roi un mystère qu'elle voulait approfondir.
— Ah! cardinal, dit tout à coup le roi au prélat, qui se préparait à partir, voyant la reine-mère rester et devinant qu'elle voulait parler à son fils, à propos, que devient donc votre frère du Bouchage?
— Mais, sire, je ne sais.
— Comment, vous ne savez?
— Non, je le vois à peine, ou plutôt je ne le vois plus, répliqua le cardinal.
Une voix grave et triste résonna au fond de l'appartement.
— Me voici, sire, dit cette voix.
— Eh! c'est lui, s'écria Henri; approchez, comte, approchez.
Le jeune homme obéit.
— Eh! vive Dieu! dit le roi le regardant avec étonnement, sur ma foi de gentilhomme, ce n'est plus un corps, c'est une ombre qui marche.
— Sire, il travaille beaucoup, balbutia le cardinal, stupéfait lui-même du changement que huit jours avaient apporté dans le maintien et sur le visage de son frère.
En effet, du Bouchage était pâle comme une statue de cire, et son corps, sous la soie et la broderie, participait de la roideur et de la ténuité des ombres.
— Venez ça, jeune homme, lui dit le roi, venez. Merci, cardinal, de votre citation de Plutarque; en pareille occasion, je vous promets de recourir toujours à vous.
Le cardinal devina que le roi désirait rester seul avec Henri, et s'esquiva légèrement.
Le roi le vit partir du coin de l'oeil, et ramena son regard sur sa mère, laquelle demeurait immobile.
Il ne restait plus dans le salon que la reine mère, M. d'Épernon, qui lui faisait mille civilités, et du Bouchage.
A la porte se tenait Loignac, moitié courtisan, moitié soldat, faisant son service plutôt qu'autre chose.
Le roi s'assit et fit signe à du Bouchage d'approcher de lui.
— Comte, lui dit-il, pourquoi vous cachez-vous ainsi derrière les dames, ne savez-vous point que j'ai plaisir à vous voir?
— Ce m'est un honneur bien grand que cette bonne parole, sire, répondit le jeune homme en s'inclinant avec un profond respect.
— Alors, comte, d'où vient donc qu'on ne vous voit plus au Louvre?
— On ne me voit plus, sire?
— Non, en vérité, et je m'en plaignais à votre frère le cardinal, qui est encore plus savant que je ne croyais.
— Si Votre Majesté ne me voit pas, dit Henri, c'est qu'elle n'a pas daigné jeter les yeux sur le coin de ce cabinet, sire, j'y suis tous les jours à la même heure quand le roi paraît. J'assiste de même régulièrement au lever de Sa Majesté, et je la salue encore respectueusement quand elle sort du conseil. Jamais je n'y ai manqué, et jamais je n'y manquerai, tant que je pourrai me tenir debout, car c'est un devoir sacré pour moi.
— Et c'est cela qui te rend si triste? dit amicalement Henri.
— Oh! Votre Majesté ne le pense pas.
— Non, ton frère et toi, vous m'aimez.
— Sire.
— Et je vous aime aussi. A propos, tu sais que ce pauvre Anne m'a écrit de Dieppe.
— Je l'ignorais, sire.
— Oui, mais tu n'ignores pas qu'il était désolé de partir.
— Il m'a avoué ses regrets de quitter Paris.
— Oui, mais sais-tu ce qu'il m'a dit: c'est qu'il existait un homme qui eût regretté Paris bien davantage, et que si cet ordre te fût arrivé à toi, tu serais mort.
— Peut-être, sire.
— Il m'a dit plus, car il dit beaucoup de choses, ton frère, quand il ne boude point toutefois; il m'a dit que, le cas échéant, tu m'eusses désobéi; est-ce vrai?
— Sire, Votre Majesté a eu raison de mettre ma mort avant ma désobéissance.
— Mais enfin, si tu n'étais pas mort cependant de douleur à l'ordre de ce départ?
— Sire, c'eût été une plus terrible souffrance pour moi de désobéir que de mourir, et cependant, ajouta le jeune homme en baissant son front pâle comme pour cacher son embarras, j'eusse désobéi.
Le roi se croisa les bras et regarda Joyeuse.
— Ah ça! dit-il, mais tu es un peu fou, ce me semble, mon pauvre comte.
Le jeune homme sourit tristement.
— Oh! je le suis tout à fait, sire, dit-il, et Votre Majesté a tort de ménager les termes à mon endroit.
— Alors, c'est sérieux, mon ami.
Joyeuse étouffa un soupir.
— Raconte-moi cela. Voyons?
Le jeune homme poussa l'héroïsme jusqu'à sourire.
— Un grand roi comme vous êtes, sire, ne peut s'abaisser jusqu'à de pareilles confidences.
— Si fait, Henri, si fait, dit le roi; parle, raconte, tu me distrairas.
— Sire, répondit le jeune homme avec fierté, Votre Majesté se trompe; je dois le dire, il n'y a rien dans ma tristesse qui puisse distraire un noble coeur.
Le roi prit la main du jeune homme.
— Allons, allons, dit-il, ne te fâche pas, du Bouchage; tu sais que ton roi, lui aussi, a connu les douleurs d'un amour malheureux.
— Je le sais, oui, sire, autrefois.
— Je compatis donc à tes souffrances.
— C'est trop de bontés de la part d'un roi.
— Non pas; écoute, parce qu'il n'y avait rien au-dessus de moi, quand je souffris ce que tu souffres, que le pouvoir de Dieu, je n'ai pu m'aider de rien; toi, au contraire, mon enfant, tu peux t'aider de moi.
— Sire?
— Et par conséquent, continua Henri avec une affectueuse tristesse, espérer de voir la fin de tes peines.
Le jeune homme secoua la tête en signe de doute.
— Du Bouchage, dit Henri, tu seras heureux, ou je cesserai de m'appeler le roi de France.
— Heureux, moi! hélas! sire, c'est chose impossible, dit le jeune homme avec un sourire mêlé d'une amertume inexprimable.
— Et pourquoi cela?
— Parce que mon bonheur n'est pas de ce monde.
— Henri, insista le roi, votre frère, en partant, vous a recommandé à moi comme à un ami. Je veux, puisque vous ne consultez, sur ce que vous avez à faire, ni la sagesse de votre père, ni la science de votre frère le cardinal, je veux être pour vous un frère aîné. Voyons, soyez confiant, instruisez-moi. Je vous assure, du Bouchage, qu'à tout, excepté à la mort, ma puissance et mon affection pour vous trouveront un remède.
— Sire, répondit le jeune homme en se laissant glisser aux pieds du roi, sire, ne me confondez point par l'expression d'une bonté à laquelle je ne puis répondre. Mon malheur est sans remède, car c'est mon malheur qui fait ma seule joie.
— Du Bouchage, vous êtes un fou, et vous vous tuerez de chimères: c'est moi qui vous le dis.
— Je le sais bien, sire, répondit tranquillement le jeune homme.
— Mais enfin, s'écria le roi avec quelque impatience, est-ce un mariage que vous désirez faire, est-ce une influence que vous voulez exercer?
— Sire, c'est de l'amour qu'il faut inspirer. Vous voyez que tout le monde est impuissant à me procurer cette faveur: moi seul je dois l'obtenir et l'obtenir pour moi seul.
— Alors pourquoi te désespérer?
— Parce que je sens que je ne l'obtiendrai jamais, sire.
— Essaie, essaie, mon enfant; tu es riche, tu es jeune: quelle est la femme qui peut résister à la triple influence de la beauté, de l'amour et de la jeunesse? Il n'y en a point, du Bouchage, il n'y en a point.
— Combien de gens à ma place béniraient Votre Majesté pour son indulgence excessive, pour sa faveur dont elle m'accable! Être aimé d'un roi comme Votre Majesté, c'est presque autant que d'être aimé de Dieu.
— Alors tu acceptes: bien! Ne dis rien, si tu tiens à être discret: je prendrai des informations, je ferai faire des démarches. Tu sais ce que j'ai fait pour ton frère; j'en ferai autant pour toi: cent mille écus ne m'arrêteront pas.
Du Bouchage saisit la main du roi et la colla sur ses lèvres.
— Qu'un jour Votre Majesté me demande mon sang, dit-il, et je le verserai jusqu'à la dernière goutte, pour lui prouver combien je lui suis reconnaissant de la protection que je refuse.
Henri III tourna les talons avec dépit.
— En vérité, dit-il, ces Joyeuse sont plus entêtés que des Valois. En voilà un qui va m'apporter tous les jours sa mine longue et ses yeux cerclés de noir: comme ce sera réjouissant! avec cela qu'il y a déjà trop de figures gaies à la cour!
— Oh! sire, qu'à cela ne tienne, s'écria le jeune homme, j'étendrai la fièvre sur mes joues comme un fard joyeux, et tout le monde croira, en me voyant sourire, que je suis le plus heureux des hommes.
— Oui, mais moi, je saurai le contraire, misérable entêté, et cette certitude m'attristera.
— Votre Majesté me permet-elle de me retirer? demanda du Bouchage.
— Oui, mon enfant, va et tâche d'être homme.
Le jeune homme baisa la main du roi, alla saluer la reine-mère, passa fièrement devant d'Épernon, qui ne le saluait pas, et sortit.
A peine eut-il passé le seuil de la porte que le roi cria:
— Fermez, Nambu.
Aussitôt l'huissier auquel cet ordre était adressé proclama dans l'antichambre que le roi ne recevait plus personne.
Alors Henri s'approcha du duc d'Épernon, et lui frappant sur l'épaule:
— Lavalette, lui dit-il, tu feras faire ce soir à tes quarante-cinq une distribution d'argent, et tu leur donneras congé pour toute une nuit et un jour. Je veux qu'ils se réjouissent. Par la messe! ils m'ont sauvé, les drôles, sauvé comme le cheval blanc de Sylla.
— Sauvé! dit Catherine avec étonnement.
— Oui, ma mère.
— Sauvé de quoi?
— Ah! voilà! demandez à d'Épernon.
— Je vous le demande à vous, c'est mieux encore, ce me semble.
— Eh bien! madame, notre très chère cousine, la soeur de votre bon ami M. de Guise... Oh! ne vous en défendez pas, c'est votre bon ami.
Catherine sourit en femme qui dit:
— Il ne comprendra jamais.
Le roi vit le sourire, serra les lèvres et continua:
— La soeur de votre bon ami de Guise m'a fait tendre hier une embuscade.
— Une embuscade?
— Oui, madame; hier j'ai failli être arrêté, assassiné peut-être.
— Par M. Guise? s'écria Catherine.
— Vous n'y croyez pas?
— Non, je l'avoue, dit Catherine.
— D'Épernon, mon ami, pour l'amour de Dieu, contez l'aventure tout au long à madame la reine-mère. Si je parlais moi-même et qu'elle continuât à hausser les épaules comme elle les hausse, je me mettrais en colère, et, ma foi, je n'ai point de santé de reste.
Puis se retournant vers Catherine:
— Adieu, madame, adieu; chérissez M. de Guise tant qu'il vous plaira; j'ai déjà fait rouer M. de Salcède, vous vous le rappelez?
— Sans doute!
— Eh bien! que MM. de Guise fassent comme vous, qu'ils ne l'oublient pas.
Cela dit, le roi haussa les épaules plus haut que sa mère ne les avait haussées, et rentra dans ses appartements, suivi de master Love, qui était forcé de courir pour le suivre. |
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} | LXXII | LES DEUX FRÈRES
Un quart d'heure après, Henri revint; il avait vu, et chacun pouvait le voir comme lui, il avait vu sur une colline, que la nuit empêchait de distinguer, un détachement considérable de troupes françaises cantonnées et retranchées.
A part un large fossé d'eau qui entourait le bourg occupé par les gendarmes d'Aunis, la plaine commençait à se dégager comme un étang qu'on vide, la pente naturelle du terrain entraînant les eaux vers la mer, et plusieurs points du terrain, plus élevés que les autres, commençant à reparaître, comme après un déluge.
Le limon fangeux des eaux roulantes avait couvert toutes les campagnes, et c'était un triste spectacle que de voir, au fur et à mesure que le vent soulevait le voile de vapeurs étendu sur la plaine, une cinquantaine de cavaliers enfonçant dans la fange, et tentant de gagner, sans pouvoir y réussir, soit le bourg, soit la colline.
De la colline on avait entendu leurs cris de détresse, et voilà pourquoi les trompettes sonnaient incessamment.
[Illustration: Le duc lui frappa sur l'épaule. — PAGE 60.]
Dès que le vent eut achevé de chasser le brouillard, Henri aperçut sur la colline le drapeau de France, se déroulant superbement dans le ciel.
Les gendarmes hissaient, de leur côté, la cornette d'Aunis, et de part et d'autre, on entendait des feux de mousqueterie tirés en signe de joie.
Vers onze heures, le soleil apparut sur cette scène de désolation, desséchant quelques parties de la plaine, et rendant praticable la crête d'une espèce de chemin de communication.
Henri, qui essayait ce sentier, fut le premier à s'apercevoir, aux bruits des fers de son cheval, qu'une route ferrée conduisait, en faisant un détour circulaire, du bourg à la colline; il en conclut que les chevaux enfonceraient par-dessus le sabot, jusqu'à mi-jambe, jusqu'au poitrail peut-être, dans la fange, mais n'iraient pas plus avant, soutenus qu'ils seraient par le fond solide du sol.
Il demanda de tenter l'épreuve, et, comme personne ne lui faisait concurrence dans ce dangereux essai, il recommanda à l'enseigne Remy et sa compagne, et s'aventura dans le périlleux chemin.
En même temps qu'il partait du bourg, on voyait un cavalier descendre de la colline, et, comme Henri le faisait, tenter, de son côté, de se mettre en chemin pour se rendre au bourg.
Tout le versant de la colline qui regardait le bourg était garni de soldats spectateurs qui levaient leurs bras au ciel et semblaient vouloir arrêter le cavalier imprudent par leurs supplications.
Les deux députés de ces deux tronçons du grand corps français poursuivirent courageusement leur chemin, et bientôt ils s'aperçurent que leur tâche était moins difficile qu'ils ne l'eussent pu craindre, et surtout qu'on ne le craignait pour eux.
Un large filet d'eau, qui s'échappait d'un aqueduc, crevé par le choc d'une poutre, sortait de dessous la fange et lavait, comme à dessein, la chaussée bourbeuse, découvrant sous son flot plus limpide le fond du fossé que cherchait l'ongle actif des chevaux.
Déjà les cavaliers n'étaient plus qu'à deux cents pas l'un de l'autre.
— France! cria le cavalier qui venait de la colline.
Et il leva son toquet, ombragé d'une plume blanche.
— Oh! c'est vous! s'écria Henri avec une grande exclamation de joie, vous, monseigneur?
— Toi, Henri! toi, mon frère! s'écria l'autre cavalier.
Et au risque de dévier à droite ou à gauche, les deux chevaux partirent au galop, se dirigeant l'un vers l'autre; et bientôt, aux acclamations frénétiques des spectateurs de la chaussée et de la colline, les deux cavaliers s'embrassèrent longuement et tendrement.
Aussitôt, le bourg et la colline se dégarnirent: gendarmes et chevau- légers, gentilshommes huguenots et catholiques, se précipitèrent dans le chemin ouvert par les deux frères.
Bientôt les deux camps s'étaient joints, les bras s'étaient ouverts, et sur le chemin où tous avaient cru trouver la mort, on voyait trois mille Français crier merci au ciel et vive la France!
— Messieurs, dit tout à coup la voix d'un officier huguenot, c'est vive M. l'amiral qu'il faut crier, car c'est à M. le duc de Joyeuse et non à un autre que nous devons la vie cette nuit, et ce matin le bonheur d'embrasser nos compatriotes.
Une immense acclamation accueillit ces paroles.
Les deux frères échangèrent quelques mots trempés de larmes; puis le premier:
— Et le duc? demanda Joyeuse à Henri.
— Il est mort, à ce qu'il paraît, répondit celui-ci.
— La nouvelle est-elle sûre?
— Les gendarmes d'Aunis ont vu son cheval noyé et l'ont reconnu à un signe. Ce cheval tirait encore à son étrier un cavalier dont la tête était enfoncée sous l'eau.
— Voilà un sombre jour pour la France, dit l'amiral.
Puis, se retournant vers ses gens:
— Allons, messieurs, dit-il à haute voix, ne perdons pas de temps. Une fois les eaux écoulées, nous serons attaqués très probablement; retranchons-nous jusqu'à ce qu'il nous soit arrivé des nouvelles et des vivres.
— Mais, monseigneur, répondit une voix, la cavalerie ne pourra marcher; les chevaux n'ont point mangé depuis hier quatre heures, et les pauvres bêtes meurent de faim.
— Il y a du grain dans notre campement, dit l'enseigne; mais comment ferons-nous pour les hommes?
— Eh! reprit l'amiral, s'il y a du grain, c'est tout ce que je demande: les hommes vivront comme les chevaux.
— Mon frère, interrompit Henri, tâchez, je vous prie, que je puisse vous parler un moment.
— Je vais aller occuper le bourg, répondit Joyeuse, choisissez-y un logement pour moi et m'y attendez.
Henri alla retrouver ses deux compagnons.
— Vous voilà au milieu d'une armée, dit-il à Remy; croyez-moi, cachez- vous dans le logement que je vais prendre; il ne convient point que madame soit vue de qui que ce soit. Ce soir, lorsque chacun dormira, j'aviserai à vous faire plus libres.
Remy s'installa donc avec Diane dans le logement que leur céda l'enseigne des gendarmes, redevenu, par l'arrivée de Joyeuse, simple officier aux ordres de l'amiral.
Vers deux heures, le duc de Joyeuse entra, trompettes sonnantes, dans le bourg, fit loger ses troupes, donna des consignes sévères pour que tout désordre fût évité.
Puis il fit faire une distribution d'orge aux hommes, d'avoine aux chevaux, et d'eau à tout le monde, distribua aux blessés quelques tonneaux de bière et de vin que l'on trouva dans les caves, et lui-même, à la vue de tous, dîna d'un morceau de pain noir et d'un verre d'eau, tout en parcourant les postes.
Partout il fut accueilli comme un sauveur, par des cris d'amour et de reconnaissance.
— Allons, allons, dit-il, au retour, en se retrouvant seul avec son frère, viennent les Flamands, et je les battrai; et même, vrai Dieu! si cela continue, je les mangerai, car j'ai grand'faim; et, ajouta-t-il tout bas à Henri en jetant dans un coin son pain, dans lequel il avait paru mordre avec tant d'enthousiasme, voilà une exécrable nourriture.
Puis lui jetant le bras autour du cou:
— Ça, maintenant, ami, causons, et dis-moi comment tu te trouves en Flandre quand je te croyais à Paris.
— Mon frère, dit Henri à l'amiral, la vie m'était devenue insupportable à Paris, et je suis parti pour vous retrouver en Flandre.
— Toujours par amour? demanda Joyeuse.
— Non, par désespoir. Maintenant, je vous le jure, Anne, je ne suis plus amoureux; ma passion, c'est la tristesse.
— Mon frère, mon frère, s'écria Joyeuse, permettez-moi de vous dire que vous êtes tombé sur une misérable femme.
— Comment cela?
— Oui, Henri, il arrive qu'à un certain degré de méchanceté ou de vertu, les êtres créés dépassent la volonté du créateur et se font bourreaux et homicides, ce que l'Église réprouve également; ainsi, par trop de vertu, ne pas tenir compte des souffrances d'autrui, c'est de l'exaltation barbare, c'est une absence de charité chrétienne.
— Oh! mon frère, mon frère, s'écria Henri, ne calomniez point la vertu!
— Oh! je ne calomnie pas la vertu, Henri; j'accuse le vice, et voilà tout. Je le répète donc, cette femme est une misérable femme, et sa possession, si désirable qu'elle soit, ne vaudra jamais les tourments qu'elle te fait souffrir. Eh! mon Dieu, c'est dans un pareil cas qu'on doit user de ses forces et de sa puissance, car on se défend légitimement, bien loin d'attaquer, par le diable! Henri, je sais bien qu'à votre place, moi, je serais allé prendre d'assaut la maison de cette femme; je l'aurais prise elle-même comme j'aurais pris sa maison, et ensuite, lorsque, selon l'habitude de toute créature domptée, qui devient aussi humble devant son vainqueur qu'elle était féroce avant la lutte; lorsqu'elle serait venue jeter ses bras autour de votre cou en vous disant: Henri, je t'adore! alors je l'eusse repoussée en répondant: Vous faites bien, madame, c'est à votre tour, et j'ai assez souffert pour que vous souffriez aussi.
Henri saisit la main de son frère.
— Vous ne pensez pas un mot de ce que vous avancez là, Joyeuse, lui dit- il.
— Si, par ma foi.
— Vous si bon, si généreux!
— Générosité avec les gens sans coeur, c'est duperie, frère.
— Oh! Joyeuse, Joyeuse, vous ne connaissez point cette femme.
— Mille démons! je ne veux pas la connaître.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'elle me ferait commettre ce que d'autres nommeraient un crime, et que je nommerais, moi, un acte de justice.
— Oh! mon bon frère, dit le jeune homme avec un angélique sourire, que vous êtes heureux de ne pas aimer! Mais, s'il vous plaît, monseigneur l'amiral, laissons là mon fol amour, et causons des choses de la guerre.
— Soit! aussi bien, en parlant de ta folie, tu me rendrais fou.
— Vous voyez que nous manquons de vivres.
— Je le sais, et j'ai déjà pensé au moyen de nous en procurer.
— Et l'avez-vous trouvé?
— Je pense qu'oui.
— Lequel?
— Je ne puis bouger d'ici avant d'avoir reçu des nouvelles de l'armée, attendu que la position est bonne et que je la défendrais contre des forces quintuples; mais je puis envoyer à la découverte un corps d'éclaireurs; ils trouveront des nouvelles d'abord, ce qui est la vie véritable des gens réduits à la situation où nous sommes; des vivres ensuite, car, en vérité, cette Flandre est un beau pays.
— Pas trop, mon frère, pas trop.
[Illustration: Aucun bruit ne décela sa tentative. — PAGE 61.]
— Oh! je ne parle que de la terre telle que Dieu l'a faite, et non des hommes qui, éternellement, gâtent l'oeuvre de Dieu. Comprenez-vous, Henri, quelle folie ce prince a faite; quelle partie il a perdue; comme l'orgueil et la précipitation l'ont ruiné vite, ce malheureux François. Dieu a son âme, n'en parlons plus; mais, en vérité, il pouvait s'acquérir une gloire immortelle et l'un des beaux royaumes de l'Europe, tandis qu'il a fait les affaires de qui... de Guillaume le Sournois. Au reste, savez-vous, Henri, que les Anversois se sont bien battus?
— Et vous aussi, à ce qu'on dit, mon frère.
— Oui, j'étais dans un de mes bons jours, et puis il y a une chose qui m'a excité.
— Laquelle?
— C'est que j'ai rencontré, sur le champ de bataille, une épée de ma connaissance.
— Un Français?
— Un Français.
— Dans les rangs des Flamands?
— A leur tête. Henri, voilà un secret qu'il faut savoir pour donner un pendant à l'écartèlement de Salcède en place de Grève.
— Enfin, cher seigneur, vous voici revenu sain et sauf, à ma grande joie; mais, moi, je n'ai rien fait encore, il faut bien que je fasse quelque chose aussi.
— Et que voulez-vous faire?
— Donnez-moi le commandement de vos éclaireurs, je vous prie.
— Non, c'est en vérité trop périlleux, Henri; je ne vous dirais pas ce mot devant des étrangers; mais je ne veux pas vous faire mourir d'une mort obscure, et par conséquent d'une laide mort. Les éclaireurs peuvent rencontrer un corps de ces vilains Flamands qui guerroient avec des fléaux et des faux: vous en tuez mille; il en reste un, celui-là vous coupe en deux ou vous défigure. Non, Henri, non; si vous tenez absolument à mourir, je vous réserve mieux que cela.
— Mon frère, accordez-moi ce que je vous demande, je vous prie; je prendrai toutes les mesures de prudence, et je vous promets de revenir ici.
— Allons, je comprends!
— Que comprenez-vous?
— Vous voulez essayer si le bruit de quelque action d'éclat n'amollira pas le coeur de la farouche. Avouez que c'est cela qui vous donne cette insistance.
— J'avouerai cela, si vous voulez, mon frère.
— Soit, vous avez raison. Les femmes qui résistent à un grand amour, se rendent parfois à un peu de bruit.
— Je n'espère pas cela.
— Triple fou que vous êtes alors, si vous le faites sans cet espoir. Tenez, Henri, ne cherchez pas d'autre raison au refus de cette femme, sinon que c'est une capricieuse qui n'a ni coeur ni yeux.
— Vous me donnez ce commandement, n'est-ce pas, mon frère?
— Il le faut bien, puisque vous le voulez.
— Je puis partir ce soir même?
— C'est de rigueur, Henri; vous comprenez que nous ne pouvons attendre plus longtemps.
— Combien mettez-vous d'hommes à ma disposition?
— Cent hommes, pas davantage. Je ne puis dégarnir ma position, Henri, vous comprenez bien cela.
— Moins, si vous voulez, mon frère.
— Non pas, car je voudrais pouvoir vous en donner le double. Seulement engagez-moi votre parole d'honneur que si vous avez affaire à plus de trois cents hommes, vous battrez en retraite au lieu de vous faire tuer.
— Mon frère, dit en souriant Henri, vous me vendez bien cher une gloire que vous ne me livrez pas.
— Alors, mon cher Henri, je ne vous la vendrai ni ne vous la donnerai; un autre officier commandera la reconnaissance.
— Mon frère, donnez vos ordres, et je les exécuterai.
— Vous n'engagerez donc le combat qu'à forces égales, doubles ou triples, mais vous ne dépasserez point cela.
— Je vous le jure.
— Très bien; maintenant quel corps voulez-vous avoir?
— Laissez-moi prendre cent hommes des gendarmes d'Aunis; j'ai bon nombre d'amis dans ce régiment, et, en choisissant mes hommes, j'en ferai ce que je voudrai.
— Va pour les gendarmes d'Aunis.
— Quand partirai-je?
— Tout de suite. Seulement vous ferez donner la ration aux hommes pour un jour, aux bêtes pour deux. Rappelez-vous que je désire avoir des nouvelles promptes et sûres.
— Je pars, mon frère; avez-vous quelque ordre secret?
— Ne répandez pas la mort du duc; laissez croire qu'il est à mon camp. Exagérez mes forces, et si vous retrouvez le corps du prince, quoique ce soit un méchant homme et un pauvre général, comme, à tout prendre, il était de la maison de France, faites-le mettre dans une boîte de chêne, et faites-le rapporter par vos gendarmes, afin qu'il soit enterré à Saint- Denis.
— Bien, mon frère; est-ce tout?
— C'est tout.
Henri prit la main de son aîné pour la baiser, mais celui-ci le serra dans ses bras.
— Encore une fois, vous me promettez, Henri, dit Joyeuse, que ce n'est point une ruse que vous employez pour vous faire tuer bravement?
— Mon frère, j'ai eu cette pensée en venant vous rejoindre; mais cette pensée, je vous jure, n'est plus en moi.
— Et depuis quand vous a-t-elle quitté?
— Depuis deux heures.
— A quelle occasion?
— Mon frère, excusez-moi.
— Allez, Henri, allez, vos secrets sont à vous.
— Oh! que vous êtes bon, mon frère!
Et les jeunes gens se jetèrent une seconde fois dans les bras l'un de l'autre, et se séparèrent, non sans retourner encore la tête l'un vers l'autre, non sans se saluer du sourire et de la main. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre CCLII — Le fils de Biscarrat | Les Bretons de l’île étaient tout fiers de cette victoire; Aramis ne les encouragea pas.
— Ce qui arrivera, dit-il à Porthos, quand tout le monde fut rentré, c’est que la colère du roi s’éveillera avec le récit de la résistance, et que ces braves gens seront décimés ou brûlés quand l’île sera prise; ce qui ne peut manquer d’advenir.
— Il en résulte, dit Porthos, que nous n’avons rien fait d’utile?
— Pour le moment, si fait, répliqua l’évêque; car nous avons un prisonnier duquel nous saurons ce que nos ennemis préparent.
— Oui, interrogeons ce prisonnier, fit Porthos, et le moyen de le faire parler est simple: nous allons souper, nous l’inviterons; en buvant, il parlera.
Ce qui fut fait. L’officier, un peu inquiet d’abord, se rassura en voyant les gens auxquels il avait affaire.
Il donna, n’ayant pas peur de se compromettre, tous les détails imaginables sur la démission et le départ de d’Artagnan.
Il expliqua comment, après ce départ, le nouveau chef de l’expédition avait ordonné une surprise sur Belle-Île. Là s’arrêtèrent ses explications.
Aramis et Porthos échangèrent un coup d’œil qui témoignait de leur désespoir.
Plus de fonds à faire sur cette brave imagination de d’Artagnan, plus de ressource, par conséquent, en cas de défaite.
Aramis, continuant son interrogatoire, demanda au prisonnier ce que les royaux comptaient faire des chefs de Belle-Île.
— Ordre, répliqua celui-ci, de tuer pendant le combat et de pendre après.
Aramis et Porthos se regardèrent encore.
Le rouge monta au visage de tous deux.
— Je suis bien léger pour la potence, répondit Aramis; les gens comme moi ne se pendent pas.
— Et moi, je suis bien lourd, dit Porthos; les gens comme moi cassent la corde.
— Je suis sûr, fit galamment le prisonnier, que nous vous eussions procuré la faveur d’une mort à votre choix.
— Mille remerciements, dit sérieusement Aramis.
Porthos s’inclina.
— Encore ce coup de vin à votre santé, fit-il en buvant lui-même.
De propos en propos, le souper se prolongea; l’officier, qui était un spirituel gentilhomme, se laissa doucement aller au charme de l’esprit d’Aramis et de la cordiale bonhomie de Porthos.
— Pardonnez-moi, dit-il, si je vous adresse une question; mais des gens qui en sont à leur sixième bouteille ont bien le droit de s’oublier un peu.
— Adressez, dit Porthos, adressez.
— Parlez, fit Aramis.
— N’étiez-vous pas, messieurs, vous deux, dans les mousquetaires du feu roi?
— Oui, monsieur, et des meilleurs, s’il vous plaît, répliqua Porthos.
— C’est vrai: je dirais même les meilleurs de tous les soldats, messieurs, si je ne craignais d’offenser la mémoire de mon père.
— De votre père? s’écria Aramis.
— Savez-vous comment je me nomme?
— Ma foi! non, monsieur; mais vous me le direz, et...
— Je m’appelle Georges de Biscarrat.
— Oh! s’écria Porthos à son tour, Biscarrat! vous rappelez-vous ce nom, Aramis?
— Biscarrat?... rêva l’évêque. Il me semble...
— Cherchez bien, monsieur, dit l’officier.
— Pardieu! ce ne sera pas long, fit Porthos. Biscarrat, dit Cardinal... un des quatre qui vinrent nous interrompre le jour où nous entrâmes dans l’amitié de d’Artagnan, l’épée à la main.
— Précisément, messieurs.
— Le seul, dit Aramis vivement, que nous ne blessâmes pas.
— Une rude lame, par conséquent, fit le prisonnier.
— C’est vrai, oh! bien vrai, dirent les deux amis ensemble. Ma foi! monsieur de Biscarrat, enchanté de faire la connaissance d’un aussi brave homme.
Biscarrat serra les deux mains que lui tendaient les deux anciens mousquetaires.
Aramis regarda Porthos, comme pour lui dire: «Voilà un homme qui nous aidera.» Et, sur-le-champ:
— Avouez, dit-il, monsieur, qu’il fait bon d’avoir été honnête homme.
— Mon père me l’a toujours dit, monsieur.
— Avouez, de plus, que c’est une triste circonstance que celle où vous vous trouvez de rencontrer des gens destinés à être arquebusés ou pendus, et de s’apercevoir que ces gens-là sont d’anciennes connaissances, de vieilles connaissances héréditaires.
— Oh! vous n’êtes pas réservés à ce sort affreux, messieurs et amis, dit vivement le jeune homme.
— Bah! vous l’avez dit.
— Je l’ai dit tout à l’heure, quand je ne vous connaissais pas; mais, maintenant que je vous connais, je dis: Vous éviterez ce destin funeste, si vous le voulez.
— Comment, si nous le voulons? s’écria Aramis, dont les yeux brillèrent d’intelligence en regardant alternativement son prisonnier et Porthos.
— Pourvu, continua Porthos en regardant à son tour, avec une noble intrépidité, M. de Biscarrat et l’évêque, pourvu qu’on ne nous demande pas de lâchetés.
— On ne vous demandera rien du tout, messieurs reprit le gentilhomme de l’armée royale; que voulez-vous qu’on vous demande? Si l’on vous trouve, on vous tue, c’est chose arrêtée; tâchez donc, messieurs, qu’on ne vous trouve pas.
— Je crois ne pas me tromper, fit Porthos avec dignité, mais il me semble bien que, pour nous trouver, il faut que l’on vienne nous quérir ici.
— En cela vous avez parfaitement raison, mon digne ami, reprit Aramis en interrogeant toujours du regard la physionomie de Biscarrat, silencieux et contraint. Vous voulez, monsieur de Biscarrat, nous dire quelque chose, nous faire quelque ouverture et vous n’osez pas, n’est-il pas vrai?
— Ah! messieurs et amis, c’est qu’en parlant je trahis la consigne; mais, tenez, j’entends une voix qui dégage la mienne en la dominant.
— Le canon! fit Porthos.
— Le canon et la mousqueterie! s’écria l’évêque.
On entendait gronder au loin, dans les roches, ces bruits sinistres d’un combat qui ne dura point.
— Qu’est-ce que cela? demanda Porthos.
— Eh! pardieu! s’écria Aramis, c’est ce dont je me doutais.
— Quoi donc?
— L’attaque faite par vous n’était qu’une feinte, n’est-il pas vrai, monsieur? et, pendant que vos compagnies se laissaient repousser, vous aviez la certitude d’opérer un débarquement de l’autre côté de l’île.
— Oh! plusieurs, monsieur.
— Nous sommes perdus, alors, fit paisiblement l’évêque de Vannes.
— Perdus! cela est possible, répondit le seigneur de Pierrefonds; mais nous ne sommes pas pris ni pendus.
Et, en disant ces mots, il se leva de la table, s’approcha du mur et en détacha froidement son épée et ses pistolets, qu’il visita avec ce soin du vieux soldat qui s’apprête à combattre, et qui sent que sa vie repose en grande partie sur l’excellence et la bonne tenue de ses armes.
Au bruit du canon, à la nouvelle de la surprise qui pouvait livrer l’île aux troupes royales, la foule éperdue se précipita dans le fort. Elle venait demander assistance et conseil à ses chefs.
Aramis, pâle et vaincu, se montra entre deux flambeaux à la fenêtre qui donnait sur la grande cour, pleine de soldats qui attendaient des ordres, et d’habitants éperdus qui imploraient secours.
— Mes amis, dit d’Herblay d’une voix grave et sonore, M. Fouquet, votre protecteur, votre ami, votre père, a été arrêté par ordre du roi et jeté à la Bastille.
Un long cri de fureur et de menace monta jusqu’à la fenêtre où se tenait l’évêque, et l’enveloppa d’un fluide vibrant.
— Vengeons M. Fouquet! crièrent les plus exaltés. À mort les royaux!
— Non, mes amis, répliqua solennellement Aramis, non, mes amis, pas de résistance. Le roi est maître dans son royaume. Le roi est le mandataire de Dieu. Le roi et Dieu ont frappé M. Fouquet. Humiliez-vous devant la main de Dieu. Aimez Dieu et le roi, qui ont frappé M. Fouquet. Mais ne vengez pas votre seigneur, ne cherchez pas à le venger. Vous vous sacrifieriez en vain, vous, vos femmes et vos enfants, vos biens et votre liberté. Bas les armes, mes amis! bas les armes! puisque le roi vous le commande, et retirez-vous paisiblement dans vos demeures. C’est moi qui vous le demande, c’est moi qui vous en prie, c’est moi qui, au besoin, vous le commande au nom de M. Fouquet.
La foule, amassée sous la fenêtre, fit entendre un long frémissement de colère et d’effroi.
— Les soldats de Louis XIV sont entrés dans l’île, continua Aramis. Désormais, ce ne serait plus entre eux et vous un combat, ce serait un massacre. Allez, allez et oubliez; cette fois, je vous le commande au nom du Seigneur.
Les mutins se retirèrent lentement, soumis et muets.
— Ah çà! mais que venez-vous donc de dire là, mon ami? dit Porthos.
— Monsieur, dit Biscarrat à l’évêque, vous sauvez tous ces habitants, mais vous ne sauvez ni votre ami ni vous.
— Monsieur de Biscarrat, dit avec un accent singulier de noblesse et de courtoisie l’évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, soyez assez bon pour reprendre votre liberté.
— Je le veux bien, monsieur; mais...
— Mais cela nous rendra service; car, en annonçant au lieutenant du roi la soumission des insulaires, vous obtiendrez peut-être quelque grâce pour nous, en l’instruisant de la manière dont cette soumission s’est opérée.
— Grâce! répliqua Porthos avec des yeux flamboyants, grâce! qu’est-ce que ce mot-là!
Aramis toucha rudement le coude de son ami, comme il faisait aux beaux jours de leur jeunesse, alors qu’il voulait avertir Porthos qu’il avait fait ou qu’il allait faire quelque bévue. Porthos comprit et se tut soudain.
— J’irai, messieurs, répondit Biscarrat, un peu surpris aussi de ce mot de grâce prononcé par le fier mousquetaire dont, quelques instants auparavant, il racontait et vantait avec tant d’enthousiasme les exploits héroïques.
— Allez donc, monsieur de Biscarrat, dit Aramis en le saluant, et, en partant, recevez l’expression de toute notre reconnaissance.
— Mais vous, messieurs, vous que je m’honore d’appeler mes amis, puisque vous avez bien voulu recevoir ce titre, que devenez-vous pendant ce temps? reprit l’officier tout ému, en prenant congé des deux anciens adversaires de son père.
— Nous, nous attendons ici.
— Mais, mon Dieu!... l’ordre est formel!
— Je suis évêque de Vannes, monsieur de Biscarrat, et l’on ne passe pas plus par les armes un évêque que l’on ne pend un gentilhomme.
— Ah! oui, monsieur, oui, monseigneur, reprit Biscarrat; oui, c’est vrai, vous avez raison, il y a encore pour vous cette chance. Donc, je pars, je me rends auprès du commandant de l’expédition, du lieutenant du roi. Adieu donc, messieurs; ou plutôt, au revoir!
En effet, le digne officier, sautant sur un cheval que lui fit donner Aramis, courut dans la direction des coups de feu qu’on avait entendus et qui, en amenant la foule dans le fort, avait interrompu la conversation des deux amis avec leur prisonnier.
Aramis le regarda partir, et demeura seul avec Porthos:
— Eh bien! comprenez-vous? dit-il.
— Ma foi, non.
— Est-ce que Biscarrat ne vous gênait pas ici?
— Non, c’est un brave garçon.
— Oui; mais la grotte de Locmaria, est-il nécessaire que tout le monde la connaisse?
— Ah! c’est vrai, c’est vrai, je comprends. Nous nous sauvons par le souterrain.
— S’il vous plaît, répliqua joyeusement Aramis. En route, ami Porthos! Notre bateau nous attend, et le roi ne nous tient pas encore. |
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"file_name": "pg37771.txt",
"title": "Le comte de Moret",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XVI. | COMMENT, EN FAISANT CHACUN LEUR PREMIÈRE SORTIE, ETIENNE LATIL ET LE MARQUIS DE PISANI EURENT LA CHANCE DE SE RENCONTRER.
Nous avons dit que le cardinal s'était retiré dans sa maison de campagne de Chaillot pour laisser sa maison de la place Royale, c'est-à-dire son ministère, à Louis XIII.
Le bruit de sa disgrâce s'était vite répandu dans Paris, et dans un rendez-vous que Mme de Fargis avait donné à la Barbe Peinte au garde des sceaux Marillac, elle lui avait appris cette grande nouvelle.
Cette grande nouvelle avait bientôt débordé de la chambre où elle avait été dite,--elle était descendue jusqu'à Mme Soleil; de Mme Soleil elle avait gagné son époux et avec son époux elle était entrée dans la chambre d'Etienne Latil, qui, depuis trois jours seulement avait quitté son lit et commençait à se promener par la chambre appuyé sur son épée.
Maître Soleil lui avait offert sa propre canne,--beau jonc, à pommeau d'agate comme la bague de Muddarah le bâtard; mais Latil avait refusé, regardant comme indigne d'un homme d'épée de s'appuyer sur autre chose que sur son épée.
A cette nouvelle de la disgrâce de Richelieu, il s'arrêta court, s'appuya des deux mains sur le pommeau de sa rapière, et regardant maître Soleil en face:
— C'est vrai, ce que vous dites-là? lui demanda-t-il.
— Vrai comme l'Evangile.
— Et de qui tenez-vous la nouvelle?
— D'une dame de la cour.
Etienne Latil connaissait trop bien la maison dans laquelle l'accident qui lui était arrivé l'avait forcé d'élire domicile, pour ne point savoir qu'elle recevait, sous le masque, des visiteurs de toute condition.
Il fit donc tout pensif deux ou trois pas, et revenant à maître Soleil:
— Et maintenant qu'il n'est plus ministre, que pensez-vous de la sûreté personnelle de M. le cardinal?
Maître Soleil secoua la tête et fit entendre une espèce de grognement.
— Je pense, dit-il, que s'il n'emmène pas des gardes avec lui, il ne ferait pas mal de porter à Chaillot, sous son camail, la cuirasse qu'à La Rochelle il portait par-dessus.
— Croyez-vous, demanda Latil, que ce soit le seul danger qu'il coure?
— Quant à la nourriture, dit Soleil, je pense bien que sa nièce, Mme de Combalet, aura la sage précaution de trouver quelqu'un qui goûte les plats avant lui.
Puis il ajouta avec le gros sourire qui épanouissait sa large face.
— Seulement, où trouvera-t-on ce quelqu'un là?
— Il est trouvé, maître Soleil, dit Latil, appelez moi une chaise.
— Comment, s'écria maître Soleil, vous allez faire l'imprudence de sortir?
— Je vais faire cette imprudence, oui, mon hôte, et comme je ne me dissimule pas que c'est une imprudence, et que dans la situation où je me trouve une imprudence peut me coûter la vie, nous allons régler notre petit compte, pour qu'en cas de mort vous ne perdiez rien.--Trois semaines de maladie, neuf brocs de tisane, deux chopes de vin, et les soins assidus de Mme Soleil--ce qui n'a point de prix--cela vaut-il plus de vingt pistoles?
— Remarquez bien, monsieur Latil, que je ne vous demande rien, et que l'honneur de vous avoir logé, nourri...
— Oh, nourri! J'ai été facile à nourrir.
— Et désaltéré me suffirait, mais si vous voulez absolument me compter vingt pistoles en signe de votre satisfaction...
— Tu ne les refuserais point, n'est-ce pas?
— Je ne vous ferai pas cette insulte, Dieu m'en garde.
— Appelle une chaise, tandis que je te compterai les vingt pistoles.
Maître Soleil salua, sortit, rentra, vint droit à la table sur laquelle étaient alignées les deux cents livres, par cette attraction naturelle qui existe entre l'argent et les aubergistes, compta l'argent du regard, avec cette sûreté de coup d'oeil qui n'appartient qu'à certains états; puis, lorsqu'il fut sûr qu'il ne manquait pas un denier aux deux cents livres:
— Votre chaise est prête, mon maître, dit-il.
Latil remit au fourreau son épée qu'il avait posée sur la table, et, faisant à maître Soleil un signe impératif pour qu'il s'approchât de lui.
— Allons, ton bras, fit-il.
— Mon bras pour sortir de ma maison, cher monsieur Etienne, c'est avec bien du regret que je vous le donne, allez.
— Soleil, mon ami, dit Latil, ce serait avec un profond regret que je verrais le plus petit nuage sur ta face resplendissante. Aussi je te promets qu'à mon retour tu auras ma première visite, surtout si tu me gardes un broc de ce petit vin de Coulanges, auquel je ne fais fête que depuis quelques jours, et que je quitte avec le regret de ne pas l'avoir plus intimement connu.
— J'en ai une pièce de trois cents brocs, monsieur Latil, je vous la garde.
— A trois brocs par jour, il y en a pour trois mois en pension chez vous, maître Soleil à moins que mes moyens ne me le permettent pas.
— Bon, alors, on vous fera crédit; un homme qui a pour amis M. de Moret, M. de Montmorency, M. de Richelieu, un fils de roi, un prince et un cardinal!
Latil secoua la tête.
— Un bon fermier-général serait moins honorable, mais plus sûr, mon cher monsieur, dit sentencieusement Latil en mettant le pied dans la chaise.
— Où faut-il dire à vos porteurs de vous conduire, mon hôte?
— A l'hôtel Montmorency, où j'ai un devoir à remplir d'abord, ensuite à Chaillot.
— A l'hôtel de Mgr. le duc de Montmorency, cria Soleil, de manière que l'on entendît la recommandation, tout à la fois de la rue des Blancs-Manteaux et de la rue Sainte-Croix de la Bretonnerie.
Les porteurs ne se le firent point dire deux fois et partirent d'un pas allongé et élastique qu'ils adoptaient sur l'avis, qu'ils avaient reçu de maître Soleil, de ménager leur client relevant d'une longue et douloureuse maladie.
Ils s'arrêtèrent à la porte du duc; le suisse en grand costume, sa canne à la main, se tenait debout au seuil.
Latil lui fit signe de venir à lui. Le suisse s'approcha.
— Mon ami, lui dit-il, voici une demi-pistole, faites-moi le plaisir de me répondre.
Le suisse mit le chapeau à la main, ce qui était une manière de répondre.
— Je suis un gentilhomme blessé, auquel M. le comte de Moret a fait l'honneur de venir faire une visite pendant sa maladie, et à qui il a fait promettre de lui rendre cette visite dès qu'il pourrait se tenir debout. Je sors aujourd'hui pour la première fois, et je tiens ma promesse. Puis-je avoir l'honneur d'être reçu par M. le comte.
— M. le comte de Moret, dit le suisse, a quitté l'hôtel depuis cinq jours, et personne ne sait où il est.
— Pas même monseigneur?
— Monseigneur était parti la veille pour son gouvernement du Languedoc.
— Je joue de malheur, mais j'ai tenu ma promesse à M. le comte; c'est tout ce que l'on peut demander d'un homme d'honneur.
— Maintenant, dit le suisse, M. le comte de Moret a fait faire, en quittant l'hôtel, par le page Galaor qui l'accompagne, et qui est revenu exprès pour la renouveler, une recommandation qui pourrait bien concerner Votre Seigneurie.
— Laquelle?
— Il a ordonné que si un gentilhomme nommé Etienne Latil se présentait à l'hôtel, on lui offrît la nourriture et le couvert, et qu'on le traitât enfin comme un homme de sa confiance et attaché à sa maison.
Latil ôta son chapeau à M. de Moret absent.
— M le comte de Moret, dit-il, s'est conduit comme un digne fils de Henri IV qu'il est. Je suis en effet ce gentilhomme, et j'aurai l'honneur, à son retour, de lui présenter mes remercîments et de me mettre à son service. Voici, mon ami, une autre demi-pistole pour le plaisir que vous me faites, en m'annonçant que M. le comte de Moret a bien voulu penser à moi.--Porteurs à Chaillot, hôtel de M. le cardinal.
Les porteurs se replacèrent dans leurs brancards, se remirent à marcher du même pas et prirent la rue Simon-le-franc, la rue Maubuée et la rue Trousse-vache, pour gagner la rue Saint-Honoré par la rue de la Ferronnerie.
Or, le hasard faisait qu'à l'instant même où Latil, à la porte de l'hôtel Montmorency, disait à ses porteurs: A Chaillot, le hasard faisait, disons-nous, que le marquis Pisani, que les événements importants que nous avons racontés nous ont forcé de perdre de vue, assez bien remis du coup d'épée que lui avait donné Souscarrières pour faire une première sortie, et jugeant que cette première sortie devait avoir pour but d'aller faire ses excuses au comte de Moret, montait de son côté dans une chaise et, après avoir recommandé à ses porteurs de marcher avec toute la précaution due à un malade, terminait la recommandation par un mot: A l'hôtel Montmorency.
Les porteurs qui partaient de l'hôtel Rambouillet descendirent naturellement la rue Saint-Thomas du Louvre et prirent la rue Saint-Honoré, qu'ils remontèrent pour gagner la rue de la Ferronnerie.
Il résulta de cette double manoeuvre que les deux chaises se croisèrent à la hauteur de la rue de l'Arbre-Sec, et que le marquis Pisani, préoccupé de la façon dont il allait débiter au comte de Moret dont il ignorait l'absence, un compliment assez difficile, ne reconnut point Etienne Latil, tandis qu'Etienne Latil, que rien ne préoccupait, reconnut le marquis Pisani.
On devine l'effet que fit une pareille vision sur l'irascible spadassin.
Il jeta un cri qui arrêta court ses porteurs, et passant la tête par la vitre ouverte:
— Hé! monsieur le bossu! cria-t-il.
Peut-être eût-il été plus intelligent au marquis Pisani de ne point s'apercevoir que l'interpellation s'adressait à lui; mais il avait tellement la conscience de sa gibbosité, que son premier mouvement fut de sortir à son tour la tête par la portière de sa chaise, pour voir qui l'appelait ainsi par son infirmité au lieu de l'appeler par son titre.
— Plaît-il? demanda le marquis, en faisant de son côté signe à ses porteurs de s'arrêter.
— Il me plaît que vous veuillez bien m'attendre un instant; j'ai un vieux compte à régler avec vous, répondit Latil.
Puis à, ses porteurs:
— Eh vite, dit-il, portez ma chaise à côté de celle de ce gentilhomme, et ayez soin que les portières soient bien en face l'une de l'autre.
Les porteurs se retournèrent dans leurs brancards et transportèrent la chaise de Latil à l'endroit indiqué.
— Est-ce bien ici, notre bourgeois? demandèrent-ils.
— Ici parfaitement, dit Latil. Ah!
Cette exclamation était arrachée au spadassin par la joie de se trouver en face du marquis inconnu, dont le titre seul lui avait été révélé par la bague qu'il lui avait montrée.
De son côté, Pisani venait de reconnaître Latil.
— En avant! cria-t-il à ses porteurs, je n'ai point affaire à cet homme.
— Oui, mais par malheur, cet homme a affaire à vous, mon mignon. Ne bougez pas, vous autres, cria-t-il aux porteurs de la chaise adverse qui avaient l'air de vouloir obéir à l'ordre reçu. Ne bougez pas ou ventre saint-gris! comme disait le roi Henri IV, je vous coupe les oreilles.
Les porteurs, qui avaient déjà soulevé la chaise, la reposèrent sur le pavé.
Les passants, attirés par le bruit, commençaient à s'amasser autour des deux chaises.
— Et moi, si vous ne marchez point, je vous fais bâtonner par mes gens.
Les porteurs du marquis secouèrent la tête.
— Nous aimons mieux être bâtonnés, dirent-ils, que d'avoir les oreilles coupées.
Puis, tirant leurs deux brancards des coulisses dans lesquelles ils étaient passés:
— D'ailleurs, dirent-ils, si vos gens viennent avec leurs bâtons, nous avons de quoi répondre.
— Bravo mes amis, dit Latil voyant que la chance était pour lui, voici quatre pistoles pour boire à ma santé. Je puis vous dire mon nom, je m'appelle Etienne Latil, tandis que je défie votre marquis bossu de dire le sien.
— Ah! misérable, s'écria Pisani, tu n'as donc pas assez des deux coups d'épée que je t'ai déjà donnés?
— Non-seulement j'en ai assez, dit Latil, mais j'en ai trop; c'est pour cela que je veux absolument vous en rendre un.
— Tu abuses de ce que je ne puis pas encore me tenir sur mes jambes.
— Bah! vraiment, dit Latil; alors la partie est égale, nous allons nous battre assis. En garde, marquis!... Ah! vous n'avez pas là vos trois gardes du corps avec vous; et je vous défie de me faire donner un coup d'épée par derrière.
Et Latil tira son épée et en porta la pointe à la hauteur des yeux de son adversaire.
Il n'y avait point à reculer; un cercle entourait les deux chaises. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, le marquis Pisani était brave; il tira son épée à son tour, et sans que l'on vît ni l'un ni l'autre des combattants, les seules portières ouvertes étant celles qui correspondaient l'une à l'autre, on aperçut les deux lames passer chacune par une portière, se croiser, avec toutes les ressources de l'art, s'attaquant avec des feintes, parant avec des contres, plonger tour à tour avec rage dans l'intervalle, tantôt par l'une, tantôt par l'autre portière.
Enfin, après un combat qui dura près de cinq minutes, au grand amusement des spectateurs, un cri, ou plutôt un blasphème sortit de l'une des deux chaises.
Latil venait de clouer le bras de son adversaire à la carcasse de la chaise.
— Là! fit Etienne Latil, prenez toujours cela en à-compte, mon beau marquis, et n'oubliez pas que chaque fois que je vous rencontrerai je vous en ferai autant.
Les gens du peuple ont une grande prédilection pour les vainqueurs, surtout quand ils sont beaux et généreux.
Latil était plutôt bien que mal, il avait fait preuve de générosité en jetant quatre pistoles sur le pavé.
Le marquis de Pisani était bossu et laid et n'avait montré aucune pistole.
Il eut certainement eu tort s'il eût appelé à la justice des assistants.
Il en prit son parti.
— A l'hôtel Rambouillet, dit Pisani.
— A Chaillot, dit Etienne Latil. |
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"title": "Le corricolo",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | IV | LA GROTTE DE POUZZOLES.--LA GROTTE DU CHIEN.
Pendant cette exploration, notre cocher, que notre longue absence ennuyait, était entré dans un cabaret pour se distraire. Lorsque nous redescendîmes vers Chiaja, nous le trouvâmes ivre comme auraient pu l'être Horace ou Gallus. Cette petite infraction aux règles de la tempérance retomba sur nos pauvres chevaux, qui, excités par le fouet de leur maître, nous emportèrent au triple galop vers la grotte de Pouzzoles. Nous eûmes beau dire que nous voulions nous arrêter à l'entrée de cette grotte et la traverser dans toute sa longueur: notre automédon, qui croyait son honneur engagé à nous prouver, par la manière pimpante dont il conduisait, qu'il n'était pas ivre, redoubla de coups, et nous disparûmes dans l'ouverture béante comme si un tourbillon nous emportait.
Malheureusement, à peine avions-nous fait cent pas dans ce corridor de l'enfer que nous accrochâmes une charrette. Le cocher, qui se tenait debout derrière nous, sauta par dessus notre tête, nous sautâmes par dessus celle des chevaux. Les chevaux s'abattirent; une roue du corricolo continua sa route, tandis que l'autre, engagée dans le moyeu de la charrette, s'arrêta court avec le reste de l'équipage. Je crus que nous étions tous anéantis. Heureusement le dieu des ivrognes, qui veillait sur notre cocher, daigna étendre sa protection jusqu'à nous, si indignes que nous en fussions: nous nous relevâmes sans une seule égratignure; les traits seuls du bilancino étaient cassés. On se rappelle que le bilancino est le cheval qui galope près du timonier enfermé dans les brancards.
Notre conducteur nous déclara qu'il lui fallait un quart d'heure pour remettre en ordre son attelage; nous le lui accordâmes d'autant plus volontiers qu'il nous fallait, à nous, le méme temps pour visiter la grotte.
Du temps de Sénèque, où il n'y avait pas de chemins de fer, et où par conséquent on ne perçait pas les montagnes, mais où l'on montait tout simplement par dessus, la grotte de Pouzzoles était une grande curiosité. Aussi s'en préoccupe-t-il plus que de nos jours ne le ferait le dernier ingénieur des ponts et chaussées, et, poétisant cette espèce de cave, qui n'est pas même bonne à mettre du vin, l'appelle-t-il une longue prison, et disserte-t-il sur la force involontaire des impressions. Quant à nous, je ne sais si la cabriole que nous venions de faire avait nui à notre imagination; mais, n'en déplaise à Sénèque, nous ne fûmes impressionnés que par l'abominable odeur d'huile que répandaient les soixante-quatre réverbères allumés dans ce grand terrier.
Malgré ces soixante-quatre réverbères, il y a une telle obscurité dans la grotte de Pouzzoles, que ce ne fut que guidés par la voix avinée de notre cocher que nous parvînmes à retrouver notre corricolo. Nous remontâmes dedans, notre cocher remonta derrière, et, comme pour prouver à nos malheureux chevaux que ce n'était pas lui qui avait tort, il débuta par le plus splendide coup de fouet que jamais chevaux aient reçu depuis les coursiers d'Achille, qui pleurèrent si tendrement leur maître, jusqu'aux mules de don Miguel, qui faillirent si irrespectueusement casser le cou au leur.
Le bilancino et le timonier firent un bond qui manqua démantibuler la voiture; mais, à notre grand étonnement, et quoique tous deux parussent faire des efforts inouïs pour remplir leur devoir, nous ne bougeâmes pas de la place.
Le cocher redoubla, en accompagnant cette fois le cinglement de la lanière de ce petit sifflement habituel aux cochers italiens et avec lequel ils semblent galvaniser leurs chevaux. Les nôtres, à cette double admonestation, redoublèrent de soubresauts et de piétinemens, mais ne firent ni un pas en avant ni un pas en arrière.
Cependant, comme, selon toutes les règles de la dignité humaine, ce n'est jamais aux animaux à deux pieds à céder aux animaux à quatre pattes, notre homme s'entêta et allongea à son équipage un troisième coup de fouet en accompagnant ce coup de fouet d'un juron à faire fendre le Pausilippe. L'impression fut grande sur les malheureux quadrupèdes; ils se cabrèrent, hennirent, firent des écarts à droite, firent des écarts à gauche; mais d'un seul pas en avant, il n'en fut pas question.
Il y avait évidemment quelque mystère là-dessous. J'arrêtai le bras de Gaetano, levé pour un quatrième coup de fouet, et je l'invitai à aller s'assurer à tâtons des causes qui nous enchaînaient à notre place; car de voir avec les yeux, il n'y fallait pas songer. Gaetano voulut résister et prétendit que les chevaux devaient partir et qu'ils partiraient. Mais à mon tour j'insistai en lui disant que, s'il ajoutait un mot, je l'enverrais promener lui et son attelage. Gaetano, menacé dans ses intérêts pécuniaires, descendit.
Au bout d'un instant, nous l'entendîmes pousser des soupirs, puis des plaintes, puis des gémissemens.
— Eh bien, lui demandai-je, qu'y a-t-il?
— Oh, eccellenza!
— Après?
— O malora!
— Quoi?
— Ho perduto la testa del mio cavallo.
— Comment! vous avez perdu la tête de votre cheval?
— L'ho perduta!
Et les plaintes et les gémissemens recommencèrent.
— Et duquel des deux avez-vous perdu la tête? demandai-je en éclatant de rire.
— Del povero bilancino, eccellenza.
— Ce gredin-là est ivre-mort, dit Jadin.
— Eh bien, demandai-je après un moment de silence, est-elle retrouvée?
— O non si trovera più... mai! mai! mai!
— Voyons, attendez, je vais l'aller chercher moi-même.
Je sautai à bas du corricolo; je fis a tâtons le tour de l'attelage et je trouvai mon homme qui serrait désespérément dans ses bras la croupe de son cheval. Il l'avait attaché à l'envers.
On comprend le résultat naturel de cette combinaison: à chaque coup de fouet nouveau, le porteur tirait au nord et le bilancino au midi. Or, comme c'est une règle invariable que deux forces égales opposées l'une à l'autre se neutralisent l'une par l'autre, il en résultait que, plus nos deux chevaux faisaient d'efforts pour avancer, l'un vers l'entrée de la grotte, l'autre vers la sortie, plus solidement nous restions comme amarrés à la même place.
J'annonçai à Gaetano que la tête de son cheval était retrouvée, je lui en donnai la preuve en lui mettant la main dessus, et je lui signifiai que, de peur de nouveaux accidens, nous irions à pied jusqu'à la grotte du Chien, où il était invité à nous rejoindre, si toutefois il en était capable.
Il y a cependant des jours où cette grotte est splendidement éclairée, ce sont les jours d'équinoxe; comme le soleil se couche alors exactement en face d'elle, il la transperce de son dernier rayon et la dore merveilleusement de l'une à l'autre de ses extrémités.
Il nous était arrivé tant d'encombres dans cette malheureuse grotte que ce fut avec un certain plaisir que nous retrouvâmes la lumière. Afin sans doute de dédommager le voyageur de la perte qu'il a faite momentanément, la nature, à la sortie de ce long et sombre corridor, se présente coquette, animée, et pleine de fantasques accidens. Cependant, comme un effroyable soleil dardait sur nos têtes, nous ne nous arrêtâmes pas trop à les détailler, et sur l'indication d'un passant, laissant la route, nous prîmes un petit chemin qui conduit au lac d'Agnano.
Gaetano s'était piqué d'honneur; au bout d'un instant, nous entendîmes derrière nous le bruit des roues d'une voiture et le pétillement des sonnettes de deux chevaux: c'était notre corricolo et notre cocher qui nous rejoignaient, le corricolo parfaitement rafistolé à l'aide de cordes, de ficelles et de chiffons, le cocher à peu près dégrisé.
Comme nous étions en nage, nous ne nous fîmes pas prier pour reprendre nos places; et cette fois, grâce à l'harmonie de notre attelage, nous reprîmes notre allure habituelle, c'est-à-dire que nous allâmes comme le vent.
Au bout d'un instant, deux chiens se mirent à courir devant notre corricolo, et un homme monta derrière. D'où sortaient-ils? D'une pauvre chaumière située à gauche de la route, je crois. Des deux quadrupèdes, l'un était nankin et l'autre noir.
Au bout d'un instant, le quadrupède nankin donna des signes visibles d'hésitation. Il s'arrêtait, s'asseyait, restait en arrière, puis reprenait son chemin, toujours plus lentement. Son maître commença par le siffler, puis l'appela; puis enfin, voyant des signes de rébellion marquée, descendit, le coupla avec le chien noir, et, au lieu de remonter derrière nous, marcha à pied. Je demandai alors quels étaient cet homme et ces chiens; on nous répondit que c'était l'homme qui avait la clé de la grotte et les deux chiens sur lesquels on faisait successivement les expériences, c'est-à-dire le grand-prêtre et les victimes.
Le mot successivement m'éclaira sur les terreurs du chien nankin et sur l'insouciance du chien noir. Le chien noir descendait de garde, le chien nankin était de faction. Voilà pourquoi le chien nankin voulait à toute force retourner en arrière, et pourquoi il était indifférent au chien noir d'aller en avant. A la première visite d'étrangers, les rôles changeraient.
A mesure que nous approchions, les terreurs du malheureux chien nankin redoublaient. Il opposait à son camarade une véritable résistance; et comme ils étaient à peu près de la même taille, et par conséquent de la même force, que l'un n'avait que le désir d'obéir à son maître, tandis que l'autre avait l'espérance d'y échapper, le sentiment de la conservation l'emporta bientôt sur celui du devoir, et, au lieu que ce fût le chien noir qui continuât d'entraîner le chien nankin vers la grotte, ce fut le chien nankin qui commença de ramener le chien noir vers la maison.
Ce que voyant, le propriétaire des deux animaux jugea son intervention nécessaire et se mit en marche pour les rejoindre. Mais à mesure qu'il approchait d'eux, tandis que le chien nankin redoublait d'efforts pour fuir, le chien noir, qui n'était pas bien sûr d'avoir fait tout ce qu'il pouvait pour retenir son camarade, donnait à son tour des signes d'hésitation, de sorte que, lorsque le maître étendit le bras, croyant mettre la main sur eux, tous deux partirent au grand galop, reprenant la route par laquelle ils étaient venus.
L'homme se mit à trotter après eux en les appelant; inutile de dire que, plus il les appelait, plus ils couraient vite. Au bout d'un instant, homme et chiens disparurent à un tournant de la route.
Milord avait regardé toute cette scène avec un profond étonnement: en voyant apparaître deux individus de son espèce, il avait d'abord voulu se jeter dessus pour les dévorer; mais quelques coups de pied de Jadin l'avaient calmé, et il s'était décidé, quoique avec un regret visible, à devenir simple spectateur de ce qui allait se passer.
Ce qui devait arriver arriva: les deux chiens s'arrêtèrent à la porte de leur chenil. Leur maître les y rejoignit, passa une corde au cou du chien nankin, siffla le chien noir, et, dix minutes après sa disparition, nous le vîmes reparaître précédé de l'un et traînant l'autre.
Cette fois, il n'y avait pas à s'en dédire: il fallait que la malheureuse bête accomplît le sacrifice. En arrivant à la porte de la grotte, il tremblait de tous ses membres; la porte de la grotte ouverte, il était déjà à moitié mort. A la porte de la grotte étaient cinq ou six enfans si déguenillés qu'à part les indiscrétions des vêtemens, il était fort difficile de reconnaître leur sexe: chacun tenait un animal quelconque à la main, l'un une grenouille, l'autre une couleuvre, celui-ci un cochon d'Inde, celui-là un chat.
Ces animaux étaient destinés aux plaisirs des amateurs qui ne se contentent pas de l'évanouissement et qui veulent la mort. Les chiens coûtent cher à faire mourir: quatre piastres par tête, je crois; tandis que pour un carlin on peut faire mourir la grenouille, pour deux carlins la couleuvre, pour trois carlins le cochon d'Inde, et pour quatre carlins le chat. C'est pour rien, comme on voit. Cependant un vice-roi, qui sans doute n'avait pas d'argent dans sa poche, fit entrer dans la grotte deux esclaves turcs et les vit mourir gratis.
Tout cela est bien hideusement cruel, mais c'est l'habitude. D'ailleurs, les animaux en meurent, c'est vrai, mais aussi les maîtres en vivent, et il y a si peu d'industries à Naples, qu'il faut bien tolérer celle-là.
La grotte peut avoir trois pieds de haut et deux pieds et demi de profondeur. J'introduisis la tête dans la partie supérieure, et je ne sentis aucune différence entre l'air qu'elle contenait et l'air extérieur; mais, en recueillant dans le creux de la main l'air inférieur et en le portant vivement à ma bouche et à mon nez, je sentis une odeur suffocante. En effet, les gaz mortels ne conservent leur action qu'à la hauteur d'un pied a peu près du sol. Mais là, en quelques secondes ils asphyxieraient l'homme aussi bien que les animaux.
Le tour du malheureux chien était venu. Son maître le poussa dans la grotte sans qu'il opposât aucune résistance; mais une fois dedans, son énergie lui revint, il bondit, se dressa sur ses pieds de derrière pour élever sa tête au dessus de l'air méphitique qui l'entourait. Mais tout fut inutile; bientôt un tremblement convulsif s'empara de lui, il retomba sur ses quatre pattes, vacilla un instant, se coucha, raidit ses membres, les agita comme dans une crise d'agonie, puis tout à coup resta immobile. Son maître le tira par la queue hors du trou; il resta sans mouvement sur le sable, la gueule béante et pleine d'écume. Je le crus mort.
Mais il n'était qu'évanoui: bientôt l'air extérieur agit sur lui, ses poumons se gonflèrent et battirent comme des soufflets, il souleva sa tête, puis l'avant-train, puis le train de derrière, demeura un instant vacillant sur ses quatre pattes comme s'il eût été ivre; enfin, ayant tout à coup rassemblé toutes ses forces, il partit comme un trait et ne s'arrêta qu'à cent pas de là, sur un petit monticule, au sommet duquel il s'assit, regardant tout autour de lui avec la plus prudente et la plus méticuleuse attention.
Je crus que c'était fini et que son maître ne le rattraperait jamais. Je lui fis même part de cette observation; mais il sourit de l'air d'un homme qui veut dire:--Allons, allons, vous n'êtes pas encore fort sur les chiens! Et tirant un morceau de pain de sa poche, il le montra au patient, qui parut se consulter quelques secondes, retenu entre la crainte et la gourmandise. La gourmandise l'emporta. Il accourut en remuant la queue et dévora sa pitance comme s'il avait parfaitement oublié ce qui venait de se passer.
Le chien noir avait regardé cette opération, gravement assis sur son derrière, en tournant la tête, et ayant l'air de dire à part soi, comme l'ivrogne de Charlet:--Voilà pourtant comme je serai dimanche!
Quant à Milord, il était fourré sous la banquette du corricolo, où il paraissait n'avoir qu'une crainte, celle d'être découvert.
Je demandai le nom des deux infortunés quadrupèdes dont la vie était destinée à s'écouler en évanouissemens perpétuels: ils s'appelaient Castor et Pollux, sans doute en raison de ce que, pareils aux deux divins gémeaux, ils sont condamnés à vivre et à mourir chacun à son tour.
J'eus quelque envie d'acheter Castor et Pollux. Mais je songeai que si je leur donnais la liberté, ils deviendraient enragés; et que si je les gardais, ils ne pouvaient pas manquer d'être dévorés un jour ou l'autre par Milord. Je me décidai donc à ne rien changer à l'ordre des choses, et à laisser à chacun le sort que la nature lui avait fait.
Quant à la grenouille, à la couleuvre, au cochon d'Inde et au chat, nous déclarâmes que nous n'étions aucunement curieux de continuer sur eux les expériences, et que celle que nous avions faite sur Castor nous suffisait.
Cette décision fut accompagnée d'une couple de carlins que nous distribuâmes à leurs propriétaires pour les aider à attendre patiemment des voyageurs plus anglais que nous. |
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"title": "La femme au collier de velours",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XII. | L'estaminet.
Hoffmann ne sortit de cette léthargie qu'en sentant une main se poser sur son épaule.
Il leva la tête. Tout était noir et éteint autour de lui: le théâtre, sans lumière, lui apparaissait comme le cadavre du théâtre qu'il avait vu vivant. Le soldat de garde s'y promenait seul et silencieux comme le gardien de la mort; plus de lustres, plus d'orchestre, plus de rayon, plus de bruit.
Une voix seulement qui marmottait à son oreille:
— Mais, citoyen, mais, citoyen, que faites-vous donc? vous êtes à l'Opéra, citoyen; on dort ici, c'est vrai, mais on n'y couche pas.
Hoffmann regarda enfin du côté d'où venait la voix, et il vit une petite vieille qui le tirait par le collet de sa redingote.
C'était l'ouvreuse de l'orchestre, qui, ne connaissant pas les intentions de ce spectateur obstiné, ne voulait pas se retirer sans l'avoir vu sortir devant elle.
Au reste, une fois tiré de son sommeil, Hoffmann ne fit aucune résistance; il poussa un soupir et se leva en murmurant le mot:
— Arsène!
— Ah oui! Arsène, dit la petite vieille. Arsène! vous aussi, jeune homme, vous en êtes amoureux comme tout le monde. C'est une grande perte pour l'Opéra, surtout pour nous autres ouvreuses.
— Pour vous autres ouvreuses, demanda Hoffmann, heureux de se rattacher à quelqu'un qui lui parlât de la danseuse, et comment donc est-ce une perte pour vous qu'Arsène soit ou ne soit plus au théâtre?
— Ah dame! c'est bien facile à comprendre cela: d'abord, toutes les fois qu'elle dansait, elle faisait salle comble; alors c'était un commerce de tabourets, de chaises et de petits bancs; à l'Opéra, tout se paye. On payait les petits bancs, les chaises et les tabourets de supplément, c'étaient nos petits profits. Je dis petits profits, ajouta la vieille d'un air malin, parce qu'à côté de ceux-là, citoyen, vous comprenez, il y avait les grands.
— Les grands profits?
— Oui.
Et la vieille cligna de l'oeil.
— Et quels étaient les grands profits? voyons, ma bonne femme.
— Les grands profits venaient de ceux qui demandaient des renseignements sur elle, qui voulaient savoir son adresse, qui lui faisaient passer des billets. Il y avait prix pour tout, vous comprenez; tant pour les renseignements, tant pour l'adresse, tant pour le poulet; on faisait son petit commerce, enfin, et l'on vivait honnêtement.
Et la vieille poussa un soupir qui, sans désavantage, pouvait être comparé au soupir poussé par Hoffmann au commencement du dialogue que nous venons de rapporter.
— Ah! ah! fit Hoffmann, vous vous chargiez de donner des renseignements, d'indiquer l'adresse, de remettre les billets; vous en chargez-vous toujours?
— Hélas, monsieur, les renseignements que je vous donnerais vous seraient inutiles maintenant; personne ne sait plus l'adresse d'Arsène, et le billet que vous me donneriez pour elle serait perdu. Si vous voulez pour une autre? Mme Vestris, mlle Bigottini, mlle....
— Merci, ma bonne femme, merci; je ne désirais rien savoir que sur mademoiselle Arsène.
Puis, tirant un petit écu de sa poche:
— Tenez, dit Hoffmann, voilà pour la peine que vous avez prise de m'éveiller.
Et, prenant congé de la vieille, il reprit d'un pas lent le boulevard, avec l'intention de suivre le même chemin qu'il avait suivi la surveille, l'instinct qui l'avait guidé pour venir n'existait plus.
Seulement, ses impressions étaient bien différentes, et sa marche se ressentait de la différence de ces impressions.
L'autre soir, sa marche était celle d'un homme qui a vu passer l'Espérance et qui court après elle, sans réfléchir que Dieu lui a donné ses longues ailes d'azur pour que les hommes ne l'atteignent jamais. Il avait la bouche ouverte et haletante, le front haut, les bras étendus; cette fois, au contraire, il marchait lentement, comme l'homme qui, après l'avoir poursuivie inutilement, vient de la perdre de vue; sa bouche était serrée, son front abattu, ses bras tombants. L'autre fois il avait mis cinq minutes à peine pour aller de la porte Saint-Martin à la rue Montmartre; cette fois il mit plus d'une heure, et plus d'une heure encore pour aller de la rue Montmartre à son hôtel; car, dans l'espèce d'abattement où il était tombé, peu lui importait de rentrer tôt ou tard, peu lui importait même de ne pas rentrer du tout.
On dit qu'il y a un Dieu pour les ivrognes et les amoureux; ce Dieu-là, sans doute, veillait sur Hoffmann. Il lui fit éviter les patrouilles; il lui fit trouver les quais, puis les ponts, puis son hôtel, où il rentra, au grand scandale de son hôtesse, à une heure et demie du matin.
Cependant, au milieu de tout cela, une petite lueur dorée dansait au fond de l'imagination d'Hoffmann, comme un feu follet dans la nuit. Le médecin lui avait dit, si toutefois ce médecin existait, si ce n'était pas son imagination, une hallucination de son esprit; le médecin lui avait dit qu'Arsène avait été enlevée au théâtre par son amant, attendu que cet amant avait été jaloux d'un jeune homme placé à l'orchestre, avec lequel Arsène avait échangé de trop tendres regards.
Ce médecin avait ajouté, en outre, que ce qui avait porté la jalousie du tyran à son comble, c'est que ce même jeune homme avait été vu embusqué en face de la porte de sortie des artistes; c'est que ce même jeune homme avait couru en désespéré derrière la voiture; or, ce jeune homme qui avait échangé de l'orchestre des regards passionnés avec Arsène, c'était lui, Hoffmann; or, ce jeune homme qui s'était embusqué à la porte de sortie des artistes, c'était toujours lui, Hoffmann. Donc Arsène l'avait remarqué, puisqu'elle payait la peine de sa distraction; donc Arsène souffrait pour lui; il était entré dans la vie de la belle danseuse par la porte de la douleur, mais il y était entré, c'était le principal; à lui de s'y maintenir. Mais comment? par quel moyen? par quelle voie correspondre avec Arsène, lui donner de ses nouvelles, lui dire qu'il l'aimait? C'eût été déjà une grande tâche pour un Parisien pur sang, que de retrouver cette belle Arsène perdue dans cette immense ville. C'était une tâche impossible pour Hoffmann, arrivé depuis trois jours et ayant grand-peine à se retrouver lui-même.
Hoffmann ne se donna donc même pas la peine de chercher; il comprenait que le hasard seul pouvait venir à son aide. Tous les deux jours, il regardait l'affiche de l'Opéra, et tous les deux jours il avait la douleur de voir que Paris rendait son jugement en l'absence de celle qui méritait la pomme bien autrement que Vénus.
Dès lors il ne songea pas à aller à l'Opéra.
Un instant il eut bien l'idée d'aller soit à la Convention, soit aux Cordeliers, de s'attacher aux pas de Danton et, en l'épiant jour et nuit, de deviner où il avait caché la belle danseuse. Il alla même à la Convention, il alla même aux Cordeliers; mais Danton n'y était plus; las de la lutte qu'il soutenait depuis deux ans, vaincu par l'ennui bien plus que par la supériorité, Danton paraissait s'être retiré de l'arène politique.
Danton, disait-on, était à sa maison de campagne. Où était cette maison de campagne? on n'en savait rien; les uns disaient à Rueil, les autres à Auteuil.
Danton était aussi introuvable qu'Arsène.
On eût cru peut-être que cette absence d'Arsène eût dû ramener Hoffmann à Antonia; mais, chose étrange! il n'en était rien. Hoffmann avait beau faire tous ses efforts pour ramener son esprit à la pauvre fille du chef d'orchestre de Mannheim: un instant, par la puissance de sa volonté, tous ses souvenirs se concentraient sur le cabinet de maître Gottlieb Murr; mais, au bout d'un moment, partitions entassées sur les tables et sur les pianos, maître Gottlieb trépignant devant son pupitre, Antonia couchée sur son canapé, tout cela disparaissait pour faire place à un grand cadre éclairé, dans lequel se mouvaient d'abord des ombres; puis ces ombres prenaient du corps, puis ces corps affectaient des formes mythologiques, puis enfin toutes ces formes mythologiques, tous ces héros, toutes ces nymphes, tous ces dieux, tous ces demi-dieux disparaissaient pour faire place à une seule déesse, à la déesse des jardins, à la belle Flore, c'est-à-dire à la divine Arsène, à la femme au collier de velours et à l'agrafe de diamants; alors Hoffmann tombait non plus dans une rêverie, mais dans une extase dont il ne venait à sortir qu'en se rejetant dans la vie réelle, qu'en coudoyant les paysans dans la rue, qu'en se roulant enfin dans la foule et dans le bruit.
Lorsque cette hallucination, à laquelle Hoffmann était en proie, devenait trop forte, il sortait donc, se laissait aller à la pente du quai, prenait le Pont-Neuf, et ne s'arrêtait presque jamais qu'au coin de la rue de la Monnaie. Là, Hoffmann avait trouvé un estaminet, rendez-vous des plus rudes fumeurs de la capitale. Là, Hoffmann pouvait se croire dans quelque taverne anglaise, dans quelque musico hollandais ou dans quelque table d'hôte allemande, tant la fumée de la pipe y faisait une atmosphère impossible à respirer pour tout autre que pour un fumeur de première classe.
Une fois entré dans l'estaminet de la Fraternité, Hoffmann gagnait une petite table sise à l'angle le plus enfoncé, demandait une bouteille de bière de la brasserie de M. Santerre, qui venait de se démettre, en faveur de M. Henriot, de son grade de général de la garde nationale de Paris, chargeait jusqu'à la gueule cette immense pipe que nous connaissons déjà, et s'enveloppait en quelques instants d'un nuage de fumée aussi épais que celui dont la belle Vénus enveloppait son fils Énée, chaque fois que la tendre mère jugeait urgent d'arracher son fils bien-aimé à la colère de ses ennemis.
Huit ou dix jours étaient écoulés depuis l'aventure d'Hoffmann à l'Opéra, et, par conséquent, depuis la disparition de la belle danseuse; il était une heure de l'après-midi; Hoffmann, depuis une demi-heure, à peu près, se trouvait dans son estaminet, s'occupant, de toute la force de ses poumons, à établir autour de lui cette enceinte de fumée qui le séparait de ses voisins, quand il lui sembla, dans la vapeur, distinguer comme une forme humaine, puis, dominant tous les bruits, entendre le double bruit du chantonnement et du tambourinement habituel au petit homme noir; de plus, au milieu de cette vapeur, il lui semblait qu'un point lumineux dégageait des étincelles; il rouvrit ses yeux à demi fermés par une douce somnolence, écarta ses paupières avec peine, et, en face de lui, assis sur un tabouret, il reconnut son voisin de l'Opéra, et cela d'autant mieux que le fantastique docteur avait, ou plutôt semblait avoir, ses boucles en diamants à ses souliers, ses bagues en diamants à ses doigts et sa tête de mort sur sa tabatière.
— Bon, dit Hoffmann, voilà que je redeviens fou.
Et il ferma rapidement les yeux.
Mais, les yeux une fois fermés, plus ils le furent hermétiquement, plus Hoffmann entendit, et le petit accompagnement de chant, et le petit tambourinement des doigts; le tout de la façon la plus distincte, si distincte qu'Hoffmann comprit qu'il y avait un fond de réalité dans tout cela, et que la différence était du plus au moins. Voilà tout.
Il rouvrit donc un oeil, puis l'autre; le petit homme noir était toujours à sa place.
— Bonjour, jeune homme, dit-il à Hoffmann; vous dormez, je crois; prenez une prise, cela vous réveillera.
Et, ouvrant sa tabatière, il offrit du tabac au jeune homme.
Celui-ci, machinalement, étendit la main, prit une prise et l'aspira.
À l'instant même, il lui sembla que les parois de son esprit s'éclairaient.
— Ah! s'écria Hoffmann! c'est vous, cher docteur? que je suis aise de vous revoir!
— Si vous êtes aise de me revoir, demanda le docteur, pourquoi ne m'avez-vous pas cherché?
— Est-ce que je savais votre adresse?
— Oh! la belle affaire! au premier cimetière venu on vous l'eût donnée.
— Est-ce que je savais votre nom?
— Le docteur à la tête de mort, tout le monde me connaît sous ce nom-là. Puis il y avait un endroit où vous étiez toujours sûr de me trouver.
— Où cela? À l'Opéra, dit Hoffmann en secouant la tête et en poussant un soupir.
— Oui, vous n'y retournez plus?
— Je n'y retourne plus, non.
— Depuis que ce n'est plus Arsène qui remplit le rôle de Flore?
— Vous l'avez dit, et tant que ce ne sera pas elle, je n'y retournerai pas.
— Vous l'aimez, jeune homme, vous l'aimez.
— Je ne sais pas si la maladie que j'éprouve s'appelle de l'amour, mais je sais que si je ne la revois pas, ou je mourrai de son absence, ou je deviendrai fou.
— Peste! il ne faut pas devenir fou! peste! il ne faut pas mourir! À la folie il y a peu de remède, à la mort il n'y en a pas du tout.
— Que faut-il faire alors?
— Dame! il faut la revoir.
— Comment cela, la revoir?
— Sans doute!
— Avez-vous un moyen?
— Peut-être.
— Lequel?
— Attendez.
Et le docteur se mit à rêver en clignotant des yeux et en tambourinant sur sa tabatière.
Puis, après un instant, rouvrant les yeux et laissant ses doigts suspendus sur l'ébène:
— Vous êtes peintre, m'avez-vous dit?
— Oui, peintre, musicien, poète.
— Nous n'avons besoin que de la peinture pour le moment.
— Eh bien!
— Eh bien! Arsène m'a chargé de lui chercher un peintre.
— Pour quoi faire?
— Pourquoi cherche-t-on un peintre, pardieu! pour lui faire son portrait.
— Le portrait d'Arsène! s'écria Hoffmann en se levant, oh! me voilà! me voilà!
— Chut! pensez donc que je suis un homme grave.
— Vous êtes mon sauveur! s'écria Hoffmann en jetant ses bras autour du cou du petit homme noir.
— Jeunesse, jeunesse! murmura celui-ci en accompagnant ces deux mots du même rire dont eût ricané sa tête de mort si elle eût été de grandeur naturelle.
— Allons! allons! répétait Hoffmann.
— Mais il vous faut une boîte à couleurs, des pinceaux, une toile.
— J'ai tout cela chez moi, allons!
— Allons! dit le docteur. Et tous deux sortirent de l'estaminet. |
{
"file_name": "pg38400.txt",
"title": "Un Cadet de Famille, v. 1/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | XV | Dès que le vaisseau jetait l'ancre dans un port, je saisissais avec ardeur le plus futile prétexte pour prouver la nécessité de mon débarquement, et tant que le pavillon n'était pas hissé au grand mât, il était inutile de songer à me voir reparaître sur le pont de la frégate. Quand nous entrâmes pour la seconde fois dans le havre de Bombay, je sautai un des premiers dans la chaloupe qui nous conduisit à terre, et j'allai établir mon quartier général dans une taverne de la ville pour laquelle j'avais ressenti tout d'abord une vive prédilection. Là, libre de toute entrave, de toute autorité, je me plongeais sans réflexion dans toutes sortes de plaisirs et d'extravagances. Les heures que je ne consacrais ni à la société des femmes ni aux libations des festins, s'écoulaient en longues excursions faites à cheval autour de la ville. Pendant ces courses, je m'arrêtais quelquefois dans les bazars, bouleversant tout, y faisant un tapage d'enfer. Comme sur le vaisseau, j'étais la cause des bruits et des émeutes, le boute-en-train de toutes les querelles.
Dans l'Inde, les Européens tyrannisent les natifs et leur font rigoureusement sentir leur orgueilleux pouvoir. Tous les outrages peuvent être commis sur ces pauvres gens, et cela avec la certitude de la plus complète impunité. La douceur faible et flexible du caractère des Indiens a acquis sous ce joug une subordination presque servile, et la résistance ou les plaintes leur sont à peu près inconnues. La bienveillance des Européens, le témoignage de leur reconnaissance pour les Indiens après de longs et fidèles services, sont exprimés par des flatteries et des caresses les jours de bonne et de joyeuse humeur, mais aussi par des traitements d'une insensible cruauté aux heures de spleen. Je parle ici du passé, et j'ignore si les rapports de ces deux peuples, si bien confondus l'un dans l'autre aujourd'hui, ne se sont pas complétement changés.
Quoique plongé dans les enchantements d'une liberté ivre de plaisir, je n'oubliais pas le pauvre Walter, auquel il n'avait point été permis de venir à Bombay. Je lui écrivais tous les jours, et j'avais arrangé qu'il resterait sur le vaisseau jusqu'au moment où ce dernier mettrait à la voile. En retenant un canot, je l'avais averti que, la veille du départ, il eût à se jeter à la mer à l'avant du vaisseau, et à nager jusqu'à la barque dans laquelle je stationnerais en l'attendant.
Quant à notre projet de vengeance relativement à l'Écossais, je me chargeais seul de l'exécution, car j'étais assez grand et assez fort pour lutter avec lui, et avec avantage.
Dans la taverne où j'avais établi le lieu de ma résidence, je fis la rencontre d'un marchand avec lequel je parvins à me lier intimement.
Dans la première jeunesse, on forme ainsi sans arrière-pensée, sans méfiance, des liaisons qui prennent une grande place et dans l'existence du moment qui les voit naître, et dans les souvenirs qui en rappellent les joies.
À l'époque d'un âge plus sérieux, on emploie souvent des années entières pour former ces liens du sentiment qui confondent, par la pensée, deux individus l'un dans l'autre. Des officiers du bord, qui m'avaient pris en amitié, venaient souvent me voir à la taverne, et je les rendais, à leur rieuse satisfaction, les spectateurs de mille folies. Mon ami l'étranger (c'est ainsi qu'on le nommait) recherchait avec empressement la société des officiers, et il semblait prendre un vif plaisir à écouter les narrations de leurs voyages, l'histoire des différents vaisseaux auxquels ils avaient appartenu, leur manière de naviguer, et les particularités qui distinguaient leurs respectifs commandants. Sa conversation se bornait généralement à faire des demandes, et comme la plupart des marins préfèrent le plaisir d'être écoutés à celui d'écouter eux-mêmes, il en résultait qu'adoré et recherché pour son bienveillant et curieux silence, l'étranger était constamment entouré de narrateurs.
J'accompagnais souvent mon nouvel ami dans les visites inspectives qu'il faisait aux vaisseaux de guerre stationnés dans le port. Mais le seul dans lequel je ne voulus pas le suivre, et qu'il laissa de côté, fut notre frégate; cependant, pour le dédommager de l'inexplicable refus que je lui fis de lui servir de cicerone, je lui donnai avec soin et exactitude tous les renseignements qu'il voulait bien me demander.
Quoique mon ami se fît appeler de Witt, je parlerai de lui sous son véritable nom, qui est de Ruyter. Il me dit un jour qu'il attendait une occasion pour aller à Batavia, et il parlait de cette ville comme de toutes celles des Indes, qu'il paraissait parfaitement connaître. Entre les remarquables particularités qui distinguaient de Ruyter, il en était une qui, en piquant vivement ma curiosité, excitait au plus haut point mon admiration, et frappait mon esprit si avide de l'inconnu, si avide du savoir. Il parlait toutes les langues européennes et n'avait pas le moindre accent étranger en s'exprimant dans la langue anglaise.
De Ruyter connaissait tous les coins de Bombay, toutes ses rues; ni la plus petite allée, ni le plus obscur carrefour n'avait échappé à son investigation. Souvent, à ma vive surprise, nous passions la soirée à courir d'une maison à l'autre, et il apparaissait au milieu des propriétaires de ces habitations comme un commensal désiré et attendu. Il s'asseyait au centre de la famille, causant avec elle dans les différents dialectes du pays, et cela avec une incroyable facilité. Tantôt il parlait gravement le guttural et sauvage idiome des Malais, tantôt le langage plus civilisé des Hindous, tantôt encore la douce et harmonieuse langue persane.
La déférence que ces différents peuples témoignaient à de Ruyter allait jusqu'à la servilité chez les uns, jusqu'à la déférence craintive chez les autres. Quand il passait dans la rue, les gros, fiers et pompeux Arméniens faisaient arrêter leurs palanquins, descendaient, et couraient au-devant de lui en proclamant tout haut le bonheur de leur rencontre.
Cet excès d'empressement, si contraire aux habitudes de ces orgueilleux négociants, m'étonnait autant que la science et la familiarité de de Ruyter avec tous ceux dont il approchait; mais ma surprise était sans arrière-pensée, car à dix-sept ans on admire naïvement, et on ne prend pas tous les étrangers, comme à trente, pour des suppôts de police ou pour des fripons.
Dans toutes ses actions, et même dans l'accomplissement des plus insignifiantes, de Ruyter apportait une décision rapide et un imperturbable sang-froid; il était supérieur, physiquement et moralement, à tous les hommes qui l'entouraient. Peut-être n'eussé-je pas aussi bien senti cette supériorité si elle n'avait pas été évidente au point de frapper les plus indifférents ou les moins perspicaces à pouvoir le faire.
La stature de Ruyter était haute, majestueuse; ses membres avaient de magnifiques proportions; la rondeur de sa taille souple donnait à tout son corps un air d'élasticité et d'agilité extrêmement rare chez les habitants de l'Est. Ce n'était qu'après un sérieux examen qu'il était possible de découvrir que sous la mince et fragile écorce du dattier se cachait la force du chêne.
Pour plaire aux yeux d'un artiste, la figure de de Ruyter manquait de largeur, mais elle était dominée par un beau front, un front clair, intrépide, sans une ride, aussi poli, quoiqu'il ne fût pas aussi blanc, que du marbre de Paros sculpté. Ses cheveux étaient noirs et abondants, ses traits bien dessinés; mais la plus grande beauté de de Ruyter étaient ses yeux, à la couleur si variable qu'il était impossible d'en déterminer la nuance. Semblables au teint d'un caméléon, ils n'avaient pas de couleur fixe, mais, comme un miroir, ils réfléchissaient toutes les impressions de son esprit.
Au repos, les yeux de de Ruyter semblaient obscurcis par un nuage bleuâtre; mais quand ils étaient animés par l'entraînement de la conversation ou par la véhémence des sentiments, ce brouillard disparaissait, et ils devenaient vifs, brillants, lumineux comme un rayon de soleil. Cette lueur intense éblouissait tellement nos regards, qu'il nous était impossible d'en supporter le contact sans baisser nos yeux à la fois effrayés et fascinés. Les sourcils étaient épais, droits et saillants.
De Ruyter avait contracté, sous l'ardente chaleur du soleil de l'Est, l'habitude de fermer à demi ses paupières, et ce mouvement, presque continuel, avait fini par tracer au coin de l'oeil une infinité de petites lignes, mais ces lignes étaient légères, délicates comme des ombres, et n'avaient rien qui pût rappeler ou les signes prématurés d'une vieillesse précoce ou ceux d'une débauche constante, ainsi que le révèlent souvent les tempes des hommes du Nord.
La bouche était nettement, hardiment coupée, pleine d'expression, et la proéminence de la lèvre supérieure avait, lorsque de Ruyter parlait, un mouvement nerveux et indépendant de sa compagne. Les contours fiers et à la fois suaves de cette bouche donnaient à la physionomie un air posé, sérieux, bienveillant, mais d'une invincible détermination. On sentait qu'après avoir prononcé un refus, elle ne devait jamais revenir sur l'expression et sur l'exécution de sa volonté.
Quoique naturellement d'un teint moins brun que le mien, le visage de de Ruyter était, en certains endroits, presque brûlé par le soleil; mais cette nuance foncée s'alliait bien à l'ensemble de toute sa personne, quoique le vieillissant un peu; car il avait à peine trente ans.
Si je suis minutieux, si je m'arrête aux détails en faisant la description de de Ruyter, c'est pour arriver à faire comprendre l'influence extraordinaire qu'il exerça sur mon esprit et sur mon imagination. Il devint le modèle de ma conduite, et le but de mon ambition fut de l'imiter, même dans ses défauts. Mon émulation s'était éveillée pour la première fois de ma vie. Je me trouvais impressionné par l'intelligence, par la grandeur, par l'évidente supériorité d'un être humain. En toute circonstance, grave ou futile, de Ruyter avait une manière d'agir si naturelle, si libre, si noble, si spontanée, que cette manière semblait être produite inopinément par sa propre individualité, et tout ce que faisaient les autres ne paraissait plus qu'une imitation affectée.
L'influence énervante d'une longue résidence dans un climat tropical n'avait pas fatigué de Ruyter; la vigueur de son tempérament, sa force et son énergie semblaient insurmontables. Les fièvres mortelles des Indes n'avaient pas corrompu son sang, et les feux du soleil tombaient impunément sur sa tête nue, car il vaquait en plein jour à ses occupations ordinaires. J'observais alors qu'il buvait peu, dormait à peine et mangeait très-frugalement.
De Ruyter partageait souvent mes longues veilles; il assistait à mes orgies, se joignait à nous; mais il ne buvait que son café en fumant son hooka; néanmoins, il nous surpassait en gaieté, et malgré la vertu soporifique du moka berrie, il suivait la vivacité de nos causeries. Quand l'entraînement en était excité par le jus de la grappe ou par l'arrack-punch, sans le moindre effort, de Ruyter saisissait le ton de la conversation, et montrait ainsi la condescendance et la souplesse de son esprit, tandis que d'un regard, d'une parole ou d'un geste, il eût pu plier à l'ordre de sa volonté ou au souhait de son caprice l'entêtement du plus obstiné d'entre nous tous. Mais de Ruyter préférait faire ressortir le caractère des autres; il préférait les voir dans leurs couleurs naturelles: il se mettait donc de pair avec nous, et par cette conduite, il obtint une influence que Salomon, avec toute sa sagesse et tous ses proverbes, n'a jamais possédée. |
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"file_name": "pg21191.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CIV | L'ORDRE DU ROI
Huit jours après les événements que nous venons de raconter, le vice-roi de Naples, prince de Cassero-Statella, étant au théâtre dei Fiorentini, avec notre vieille connaissance le marquis Malaspina, vit s'ouvrir la porte de sa loge, et, à travers cette porte, aperçut, debout dans le corridor, un huissier du palais, suivi d'un officier de marine.
L'officier de marine tenait un pli scellé d'un large cachet rouge.
— Monsieur le prince vice-roi! dit l'huissier.
L'officier de marine s'inclina et tendit la dépêche au prince.
— De quelle part? demanda le prince.
— De la part de Sa Majesté le roi des Deux-Siciles, répondit l'officier, et, la dépêche étant d'importance, j'oserai en demander un reçu à Votre Excellence.
— Alors, vous venez de Palerme? demanda le prince.
— J'en suis parti avant-hier, sur la Sirène, monseigneur.
— La santé de Leurs Majestés était bonne?
— Excellente, prince.
— Donnez un reçu en mon nom, Malaspina.
Le marquis tira un portefeuille de sa poche et commença d'écrire le reçu.
— Que Votre Excellence, dit l'officier, ait la bonté d'indiquer le lieu et l'heure auxquels la dépêche a été remise au prince.
— Ah ça! dit Malaspina, cette dépêche est donc bien importante?
— De la plus haute importance, Excellence.
Le marquis donna le reçu dans les conditions où le demandait l'officier et rentra dans la loge, dont la porte se referma sur lui.
Le prince achevait de lire la dépêche.
— Tenez, Malaspina, lui dit-il, cela vous, regarde.
Et il lui passa le papier.
Le marquis Malaspina le prit, et lut cet ordre, à la fois concis et terrible:
«Je vous expédie la San-Felice. Que, dans les douze heures de son arrivée à Naples, elle soit exécutée.
»Elle est confessée, et, par conséquent, en état de grâce.
»FERDINAND B.»
Malaspina regarda d'un oeil étonné le prince de Cassero-Statella.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Eh bien, mon cher, avisez, cela vous regarde.
Et le prince se remit à écouter le Matrimonio segreto, chef-d'oeuvre du pauvre Cimarosa, qui venait de mourir à Venise de la peur d'être pendu à Naples.
Malaspina resta muet. Il n'avait jamais cru qu'au nombre de ses devoirs comme secrétaire du vice-roi, fût celui de préparer les exécutions capitales.
Mais, nous l'avons dit, le marquis était un courtisan tout à la fois railleur obéissant; aussi le prince de Cassero n'eut qu'à se retourner vers lui une seconde fois, et lui dire: «Vous avez entendu!» pour qu'il s'inclinât et sortit, muet mais prêt à obéir.
Il descendit, prit une voiture qui stationnait à la porte du théâtre, et se fit conduire à la Vicaria.
La San-Felice venait d'y arriver, il y avait une heure à peine, brisée, mourante, anéantie. Elle avait été conduite à la chambre attenante à la chapelle, où nous avons vu Cirillo, Caraffa, Pimentel, Manthonnet et Michele suer leur agonie.
La dépêche n'était accompagnée d'aucune autre instruction que celle-ci:
«Son Excellence le prince de Cassero-Statella est chargé de l'exécution de cette femme, exécution dont il répond sur sa propre tête.»
Le marquis Malaspina comprit, comme le lui avait dit le vice-roi, que c'était à lui d'aviser.
Il pouvait hésiter avant de prendre un parti; mais, une fois son parti pris, il le mettait bravement à exécution.
Il remonta en voiture, et dit au cocher:
— Rue des Soupirs-de-l'Abîme!
On se rappelle qui demeurait rue des Soupirs-de-l'Abîme: c'était maître Donato, le bourreau de Naples.
Arrivé à la porte, le marquis Malaspina ressentit quelque répugnance à entrer dans cette demeure maudite.
— Appelle maître Donato, dit-il au cocher, et fais qu'il vienne me parler.
Le cocher descendit, ouvrit la porte, et cria:
— Maître Donato! venez ici.
On entendit alors une voix de femme qui répondait:
— Mon père n'est point à Naples.
— Comment, son père n'est point à Naples? Il est donc en congé, son père?
— Non, Votre Excellence, répondit la même voix qui s'était rapprochée; il est à Salerne pour affaire de son état.
— Comment, de son état? répondit Malaspina. Expliquez-moi cela, la belle enfant.
Et, en effet, il venait de voir apparaître sur la porte une jeune femme, suivie pas à pas d'un homme qui semblait être son amant ou son époux.
— Oh! Excellence, l'explication sera bien facile, répondit la jeune femme, qui n'était autre que Marina. Son confrère de Salerne est mort hier, et il y avait quatre exécutions à faire, deux demain, deux après-demain. Il est parti aujourd'hui à midi, et reviendra après-demain au soir.
— Et il n'a laissé personne pour le remplacer? demanda le marquis.
— Dame, non: aucun ordre n'a été donné, et les prisons, à ce qu'il paraît, sont à peu près vides. Il a pris ses aides avec lui, ne se fiant point à des gens avec qui il n'a point travaillé.
— Et ce garçon-là ne saurait, au besoin, le remplacer? dit le marquis en montrant Giovanni.
Giovanni,--on a deviné que c'était lui, dont les voeux avaient été comblés en devenant l'époux de Marina,--Giovanni secoua la tête:
— Je ne suis pas le bourreau, dit-il, je suis pêcheur.
— Et comment faire? demanda Malaspina. Donnez-moi un conseil, au moins, si vous ne voulez pas me donner un coup de main.
— Dame, voyez! Vous êtes dans le quartier des bouchers,--les bouchers, en général, sont royalistes:--peut-être, lorsqu'il saura que ce n'est qu'un jacobin à pendre, peut-être y en aura-t-il quelqu'un qui consente à faire la chose.
Malaspina comprit que c'était le seul parti qu'il eût à prendre, et, ne pouvant s'engager avec sa voiture dans le dédale de rues qui s'étendent entre le quai et le Vieux-Marché, il se mit en quête d'un bourreau amateur.
Le marquis s'adressa à trois braves gens, qui refusèrent, quoiqu'il offrît jusqu'à soixante et dix piastres et qu'il montrât, signé de la main du roi, l'ordre d'exécuter dans les douze heures.
Il sortait désespéré de chez le dernier, en murmurant: «Je ne peux pourtant pas la tuer moi-même!» lorsque celui-ci, frappé d'une idée lumineuse, le rappela.
— Excellence, dit le boucher, je crois que j'ai votre affaire.
— Ah! murmura Malaspina, c'est bien heureux!
— J'ai un voisin... Il n'est pas boucher, il est tueur de boucs: vous ne tenez point absolument à un boucher, n'est-ce pas?
— Je tiens à trouver un homme qui, comme vous le disiez tout à l'heure, fasse mon affaire.
— Eh bien, adressez-vous au beccaïo. Il a été fort persécuté par les républicains, le pauvre homme! et il ne demandera pas mieux que de se venger.
— Et où demeure-t-il, le beccaïo? demanda le marquis.
— Viens ici, Peppìno, dit le boucher s'adressant à un jeune garçon couché dans un coin de la boutique sur un amas de peaux à moitié sèches; viens ici, et conduis Son Excellence chez le beccaïo.
Le jeune garçon se leva, s'étira et, tout grognant d'être réveillé dans son premier sommeil, se prépara à obéir.
— Allons, mon garçon, dit Malaspina pour l'encourager, si nous réussissons, il y a une piastre pour toi.
— Mais, si vous ne réussissez pas, dit l'enfant avec la logique de l'égoïsme, j'aurai été dérangé tout de même, moi.
— C'est juste, dit Malaspina: voilà la piastre, pour le cas où nous ne réussirions pas, et, si nous réussissons, il y en aura une seconde.
— A la bonne heure! voilà qui est parler. Donnez vous la peine de me suivre, Excellence.
— Est-ce loin? demanda Malaspina.
— C'est là, Excellence; la rue à traverser, voilà tout.
L'enfant marcha devant, le marquis suivit.
Le guide avait dit vrai, il n'y avait que la rue à traverser. Seulement, la boutique du beccaïo était fermée; mais, à travers les contrevents mal joints, on voyait transparaître de la lumière.
— Ohé! le beccaïo! cria l'enfant en frappant du poing contre la porte.
— Qu'y a-t-il? demanda une voix rude.
— Un monsieur habillé de drap qui veut vous parler[2].
[Note 2: Le «vêtu de drap» (vestito di panno) est le signe d'aristocratie devant lequel s'inclinaient les Napolitains du dernier siècle.]
Et, comme cette indication, si précise qu'elle fût, ne paraissait point hâter la détermination du beccaïo:
— Ouvre mon ami, dit Malaspina; je viens de la part du vice-roi, et je suis son secrétaire.
Ces mots opérèrent comme la baguette d'une fée: la porte s'ouvrit par magie, et, à la lueur d'une lampe fumeuse et près de s'éteindre, éclairant des amas d'ossements et de peaux sanglantes, il aperçut un être informe, mutilé, hideux.
C'était le beccaïo avec son oeil crevé, sa main mutilée, sa jambe de bois.
Debout à la porte de son charnier, il semblait le génie de la destruction.
Malaspina, quoiqu'il eût le coeur fort solide à certains endroits, ne put réprimer un mouvement de dégoût.
Le beccaïo s'en aperçut.
— Ah! c'est vrai, dit-il en grinçant des dents, ce qui était sa manière de rire, je ne suis pas beau, Excellence. Mais je ne présume pas que vous veniez chercher ici une statue du musée Borbonico.
— Non, je viens chercher un fidèle serviteur du roi, un homme qui n'aime pas les jacobins et qui ait juré de se venger d'eux. On m'a adressé à vous, et l'on m'a dit que vous étiez cet homme-là.
— Et l'on ne vous a pas trompé. Donnez-vous donc la peine d'entrer, Excellence.
Malgré la répugnance qu'il éprouvait à mettre le pied dans ce charnier, le marquis entra.
Le gamin qui l'avait conduit, intéressé à connaître le résultat de la négociation, voulait se glisser derrière lui; mais le beccaïo leva sur l'enfant son bras mutilé.
— Arrière, garçon! dit-il; tu n'as pas affaire avec nous.
Et il referma la porte, au nez du gamin, qui resta dehors.
Le beccaïo et le marquis Malaspina restèrent dix minutes, à peu près, enfermés ensemble; puis le marquis sortit.
Le beccaïo l'accompagna jusqu'à la porte avec force révérences.
A dix pas dans la rue, Malaspina rencontra son guide.
— Ah! ah! dit-il, te voilà, garçon?
— Certainement, me voilà, dit le gamin; j'attendais.
— Et qu'attendais-tu?
— J'attendais pour savoir si vous aviez réussi.
— Oui. Et, dans ce cas-là...?
— Votre Excellence se le rappelle, elle me devait une seconde piastre.
Le marquis fouilla à sa poche.
— Tiens, dit-il, la voilà.
Et il lui donna une pièce d'argent.
— Merci, Excellence, dit le gamin en la mettant dans la même main que la première, et en les faisant sauter toutes deux comme des castagnettes. Dieu vous donne une longue vie!
Le marquis remonta dans sa voiture, en donnant l'ordre au cocher de toucher aux Florentins.
Pendant ce temps, Peppino montait sur une borne, et, à la lueur de la lampe d'une madone, examinait la pièce qu'il venait de recevoir.
— Oh! dit-il, il m'a donné un ducat au lieu d'une piastre! c'est deux carlins qu'il me vole. Ces grands seigneurs, sont-ils canailles!
Pendant que Peppino faisait son apologie, le marquis Malaspina roulait vers les Florentins.
A la porte du théâtre, ou plutôt sur la petite place qui la précède, il vit la voiture du vice-roi; ce qui indiquait que le prince était encore au spectacle.
Il sauta à bas de son carrocello, paya son cocher, monta vivement et se fit ouvrir la porte de la loge du prince.
Au bruit que fit cette porte en s'ouvrant, le prince se retourna.
— Ah! ah! Malaspina, dit-il, c'est vous?
— Oui, mon prince, répondit le marquis avec sa brutalité ordinaire.
— Eh bien?
— Tout est arrangé, et, demain, à dix heures du matin, les ordres de Sa Majesté seront exécutés.
— Merci, répondit le prince. Mettez-vous donc là. Vous avez perdu le duo du second acte; mais, par bonheur, vous arrivez à temps pour le Pira che spunti l'aurora! |
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"file_name": "pg39555.txt",
"title": "Un Cadet de Famille, v. 3/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | XCVII | Lorsque tous mes préparatifs de départ furent terminés, je me rendis chez le commandant, je visitai les marchands avec lesquels j'avais fait des affaires pour tout terminer au plus tôt, et, ces divers soins remplis, je mis à la voile.
Nous étions restés quatre jours dans le port, et pendant ces quatre jours le vent n'avait pas rafraîchi la lourdeur de l'atmosphère. Batavia est, comme Venise, entrecoupée de canaux, mais ces canaux sont des réceptacles de toutes les immondices qui découlent des habitations: la boue et les morts bouchent les issues, croupissent, et l'odeur nauséabonde que cette eau exhale produit d'affreuses maladies. L'intérieur de l'île et les montagnes qui avoisinent la ville sont habitables; mais la ville elle-même est annuellement ravagée par cette fièvre mortelle qu'on désigne sons le nom de fièvre de Java.
Les hommes jeunes et forts étaient toujours les premiers atteints par le terrible fléau. Quant aux grands mangeurs, ils n'échappaient jamais à ses coups. Je déteste les gourmands autant que Moïse et Mahomet détestaient les pourceaux, et je me réjouis de leur mort. Cependant je fais une exception en faveur du bon, du brave, de l'honnête Louis, dont toute la gourmandise ne pouvait étouffer ni même amoindrir les impulsions généreuses. Ceux qui parmi nous étaient de la race des lévriers, ceux qui avaient la poitrine large, les membres longs, étaient rarement saisis par la fièvre, en dépit même de leurs excès. Notre charpentier, véritable chien de mer, buvait journellement un demi-gallon d'arack et il travaillait comme une machine à vapeur.
J'avais une peine infinie à maintenir l'ordre et la discipline sur le schooner; mon équipage était composé en grande partie d'hommes bannis de l'Ouest ou de ceux qui avaient perdu leur casque dans l'Est. Ces hommes rebelles aux lois, au caractère indomptable, ne connaissaient ni les liens de parenté ni les liens d'affection, et plus d'une fois mon pouvoir sur eux s'est trouvé dans un danger imminent. Cependant j'avais pour réels protecteurs de vieux marins attachés à de Ruyter, quelques braves Européens et les fidèles Arabes de Zéla. La petite fille malaise que j'avais achetée à sa tendre mère me servait de sauvegarde, en m'avertissant journellement de ce qui se passait sur le pont. Outre cela, j'avais encore le bras du premier contre-maître, qui était lié à de Ruyter par l'intérêt, la seule certitude de fidélité que puisse avoir un homme sur un autre.--Mais la partie la plus difficile à gouverner était une bande de Français, dont le caractère était si violent et si irascible, que, pour la moindre parole, ils s'armaient de longs couteaux en menaçant de tout tuer. Le chef de cette bande eut un jour une discussion avec le contre-maître américain, qui était un homme paisible et fort timide. Je me trouvais sur le pont et j'entendis la dispute. Irrité depuis longtemps de la conduite de cet homme, je bondis vers lui; mon approche ne l'émut même pas, car ses yeux hautains supportèrent effrontément mon regard, et il ne baissa pas l'arme qu'il tenait dans ses mains.
— Saisissez le scélérat! m'écriai-je d'un ton furieux.
À cet ordre, le Français rougit de colère et appela ses compatriotes.
Je n'attendis pas l'arrivée des mutins; je saisis d'une main ferme le rebelle, et j'enfonçai dans son coeur mon poignard malais.
— Allez à vos devoirs, dis-je d'une voix calme et froide aux Français accourus sur le pont, allez, et sans mot dire. Votre chef est mort, et je punirai ainsi tous ceux qui auront l'audace de me désobéir.
Les Français obéirent en grondant; mais, depuis ce coup de maître, ma domination fut entière, absolue, et je n'eus qu'à me féliciter de mon énergique détermination; car, malgré ma colère, je n'avais point été poussé au meurtre par la violence, je n'avais que saisi un instant propice à l'exécution d'un projet depuis longtemps médité. |
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"file_name": "pg7771.txt",
"title": "Les quarante-cinq — Tome 2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LII | DE L'ÉTONNEMENT QU'ÉPROUVA CHICOT D'ÊTRE SI POPULAIRE DANS LA VILLE DE NÉRAC
Chicot, ayant bien arrêté sa résolution de quitter incognito la cour du roi de Navarre, commença de faire son petit paquet de voyage.
Il le simplifia du mieux qu'il lui fut possible, ayant pour principe que l'on va plus vite toutes les fois que l'on pèse moins.
Assurément, son épée était la plus lourde portion du bagage qu'il emportait.
— Voyons, que me faut-il de temps, se demandait Chicot en lui-même tout en nouant son paquet, pour faire parvenir au roi la nouvelle de ce que j'ai vu et par conséquent de ce que je crains?
Deux jours pour arriver jusqu'à une ville de laquelle un bon gouverneur fasse partir des courriers ventre à terre.
Que cette ville, par exemple, soit Cahors, Cahors dont le roi de Navarre parle tant et qui l'occupe à si juste titre.
Une fois là, je pourrai me reposer, car enfin les forces de l'homme n'ont qu'une certaine mesure.
Je me reposerai donc à Cahors, et les chevaux courront pour moi.
Allons, mon ami Chicot, des jambes, de la légèreté, du sang-froid. Tu croyais avoir accompli toute ta mission, niais! tu n'en es qu'à la moitié, et encore!
Cela dit, Chicot éteignit sa lumière, ouvrit le plus doucement qu'il put sa porte et se mit à sortir à tâtons.
C'était un habile stratégiste que Chicot; il avait, en suivant d'Aubiac, jeté un regard à droite, un regard à gauche, un regard devant, un regard derrière, et reconnu toutes les localités.
Une antichambre, un corridor, un escalier, puis, au bas de cet escalier, la cour.
Mais Chicot n'eut pas plus tôt fait quatre pas dans l'antichambre qu'il heurta quelque chose qui se dressa aussitôt.
Ce quelque chose était un page couché sur la natte en dehors de la chambre, et qui, réveillé, se mit à dire:
— Eh! bonsoir, monsieur Chicot, bonsoir.
Chicot reconnu d'Aubiac.
— Eh! bonsoir, monsieur d'Aubiac, dit-il; mais écartez-vous un peu, s'il vous plaît, j'ai envie de me promener.
— Ah! mais, c'est qu'il est défendu de se promener la nuit dans le château, monsieur Chicot.
— Pourquoi cela, s'il vous plaît, monsieur d'Aubiac?
— Parce que le roi redoute les voleurs et la reine les galants.
— Diable!
— Or, il n'y a que les voleurs et les galants pour se promener la nuit au lieu de dormir.
— Cependant, cher monsieur d'Aubiac, dit Chicot avec son plus charmant sourire, je ne suis ni l'un ni l'autre, moi, je suis ambassadeur et ambassadeur très fatigué d'avoir parlé latin avec la reine et soupé avec le roi; car la reine est une rude latiniste et le roi un rude buveur; laissez-moi donc sortir, mon ami, car j'ai grand désir de me promener.
— Dans la ville, monsieur Chicot?
— Oh! non, dans les jardins.
— Peste! dans les jardins, monsieur Chicot, c'est encore bien plus défendu que dans la ville.
— Mon petit ami, dit Chicot, c'est un compliment à vous faire, vous êtes d'une vigilance bien grande à votre âge. Vous n'avez donc rien qui vous occupe?
— Non.
— Vous n'êtes donc ni joueur ni amoureux?
— Pour jouer il faut de l'argent, monsieur Chicot; pour être amoureux, il faut une maîtresse.
— Assurément, dit Chicot, et il fouilla dans sa poche.
Le page le regardait faire.
— Cherchez bien dans votre mémoire, mon cher ami, lui dit-il, et je parie que vous y trouverez quelque femme charmante à qui je vous prie d'acheter force rubans et de donner force violons avec ceci.
Et Chicot glissa dans la main du page dix pistoles qui n'étaient pas rognées comme celles du Béarnais.
— Allons donc, monsieur Chicot, dit le page, on voit bien que vous venez de la cour de France, vous avez des manières auxquelles on ne saurait rien refuser; sortez donc de votre chambre; mais surtout ne faites point de bruit.
Chicot ne se le fit point dire à deux fois, il glissa comme une ombre dans le corridor, et du corridor dans l'escalier; mais, arrivé au bas du péristyle, il trouva un officier du palais, dormant sur une chaise.
Cet homme fermait la porte par le poids même de son corps; essayer de passer eût été folie.
— Ah! petit brigand de page, murmura Chicot, tu savais cela, et tu ne m'as point prévenu.
Pour comble de malheur, l'officier paraissait avoir le sommeil très léger: il remuait, avec des soubresauts nerveux, tantôt un bras, tantôt une jambe; une fois même il étendit le bras comme un homme qui menace de s'éveiller.
Chicot chercha autour de lui s'il n'y avait pas une issue quelconque par laquelle, grâce à ses longues jambes et à un poignet solide, il put s'évader sans passer par la porte.
Il aperçut enfin ce qu'il désirait.
C'était une de ces fenêtres cintrées qu'on appelle impostes, et qui était demeurée ouverte, soit pour laisser pénétrer l'air, soit parce que le roi de Navarre, propriétaire assez peu soigneux, n'avait pas jugé à propos d'en renouveler les vitres.
Chicot reconnut la muraille avec ses doigts; il calcula, en tâtonnant, chaque espace compris entre les saillies, et s'en servit pour poser le pied comme sur des échelons. Enfin, il se hissa, nos lecteurs connaissent son adresse et sa légèreté, sans faire plus de bruit que n'en eût fait une feuille sèche frôlant la muraille sous le souffle du vent d'automne.
Mais l'imposte était d'une convexité disproportionnée, si bien que l'ellipse n'en était pas égale à celle du ventre et des épaules de Chicot, bien que le ventre fût absent et que les épaules, souples comme celles d'un chat, semblassent se démettre et se fondre dans les chairs pour occuper moins d'espace.
Il en résulta que lorsque Chicot eut passé la tête et une épaule, et lâché du pied la saillie du mur, il se trouva pendu entre le ciel et la terre, sans pouvoir reculer ni avancer.
Il commença alors une série d'efforts dont le premier résultat fut de déchirer son pourpoint et d'entamer sa peau.
Ce qui rendait la position plus difficile, c'était l'épée dont la poignée ne voulait point passer, faisant un crampon intérieur qui retenait Chicot collé sur le châssis de l'imposte.
Chicot réunit toutes ses forces, toute sa patience, toute son industrie, pour détacher l'agrafe de son baudrier, mais c'était sur cette agrafe justement que pesait la poitrine; il lui fallut donc changer de manoeuvre; il réussit à couler son bras derrière son dos et à tirer l'épée du fourreau; une fois l'épée tirée, il fut plus facile de trouver, grâce à ce corps anguleux, un interstice par où se glissa la poignée, l'épée alla donc tomber la première sur la dalle, et Chicot, glissant par l'ouverture comme une anguille la suivit en amortissant sa chute avec ses deux mains.
Toute cette lutte de l'homme contre les mâchoires ferrées de l'imposte ne s'était point exécutée sans bruit; aussi Chicot, en se relevant, se trouva-t-il face à face avec un soldat.
— Ah! mon Dieu! vous seriez-vous fait mal, monsieur Chicot? lui demanda celui-ci en lui présentant le bout de sa hallebarde en guise de soutien.
— Encore! pensa Chicot.
Puis, songeant à l'intérêt que lui avait témoigné ce brave homme:
— Non, mon ami, lui dit-il, aucun.
— C'est bien heureux, dit le soldat, je défie que qui que ce soit accomplisse un pareil tour sans se casser la tête; en vérité, il n'y avait que vous pour cela, monsieur Chicot.
— Mais d'où diable sais-tu mon nom? demanda Chicot surpris, en essayant toujours de passer.
— Je le sais, parce que je vous ai vu au palais aujourd'hui, et que j'ai demandé: Quel est ce gentilhomme de haute mine qui cause avec le roi?
— C'est monsieur Chicot, m'a-t-on répondu; voilà comment je le sais.
— C'est on ne peut plus galant, dit Chicot; mais comme je suis très pressé, mon ami, tu permettras....
— Quoi, monsieur Chicot?
— Que je te quitte et que j'aille à mes affaires.
— Mais on ne sort pas du palais la nuit; j'ai une consigne.
— Tu vois bien qu'on en sort, puisque j'en suis sorti, moi.
— C'est une raison, je le sais bien; mais....
— Mais?
— Vous rentrerez, voilà tout, monsieur Chicot.
— Ah! non.
— Comment, non!
— Pas par là du moins, la route est trop mauvaise.
— Si j'étais un officier au lieu d'être un soldat, je vous demanderais pourquoi vous êtes sorti par là; mais cela ne me regarde point; ce qui me regarde, c'est que vous rentriez. Rentrez donc, monsieur Chicot, je vous en prie.
Et le soldat mit dans sa prière un tel accent de persuasion, que cet accent toucha Chicot. En conséquence Chicot fouilla dans sa poche, et en tira dix pistoles.
— Tu es trop ménager, mon ami, lui dit-il, pour ne pas comprendre que, puisque j'ai mis mes habits dans un état pareil pour être passé par là, ce serait bien pis si j'y repassais; j'achèverais alors de déchirer mes habits, et j'irais tout nu, ce qui serait fort indécent, dans une cour où il y a tant de jeunes et jolies femmes, à commencer par la reine; laisse- moi donc passer pour aller chez le tailleur, mon ami.
Et il lui mit les dix pistoles dans la main.
— Passez vite alors, monsieur Chicot, passez vite.
Et il empocha l'argent.
Chicot était dans la rue; il s'orienta; il avait parcouru la ville pour arriver au palais, c'était la route opposée à suivre, puisqu'il devait sortir par la porte opposée à celle par laquelle il était entré. Voilà tout.
La nuit, claire et sans nuages, n'était pas favorable à une évasion. Chicot regrettait ces bonnes nuits brumeuses de France, qui, à l'heure qu'il était, faisaient que, dans les rues de Paris, on pouvait passer à quatre pas l'un de l'autre sans se voir; en outre, sur le pavé pointu de la ville, ses souliers ferrés résonnaient comme des fers de cheval.
Le malencontreux ambassadeur n'eut pas plus tôt tourné le coin de la rue, qu'il rencontra une patrouille.
Il s'arrêta de lui-même en songeant qu'il aurait l'air suspect en essayant de se dissimuler ou de forcer le passage.
— Eh! bonsoir, monsieur Chicot, lui dit le chef de la patrouille, en le saluant de l'épée, voulez-vous que nous vous reconduisions au palais? vous m'avez tout l'air d'être égaré et de chercher votre chemin.
— Ah ça! tout le monde me connaît donc ici? murmura Chicot. Pardieu! voilà qui est étrange.
Puis tout haut et de l'air le plus dégagé qu'il put prendre:
— Non, cornette, dit-il, vous vous trompez, je ne vais point au palais.
— Vous avez tort, monsieur Chicot, répondit gravement l'officier.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce qu'un édit très sévère défend aux habitants de Nérac de sortir la nuit, à moins d'urgente nécessité, sans permission et sans lanterne.
— Excusez-moi, monsieur, dit Chicot, mais l'édit ne peut me regarder, moi.
— Et pourquoi cela?
— Je ne suis point de Nérac.
— Oui, mais vous êtes à Nérac... Habitant ne veut pas dire qui est de... habitant veut dire qui demeure à... Or, vous ne nierez pas que vous ne demeuriez à Nérac, puisque je vous rencontre dans les rues de Nérac.
— Vous êtes logique, monsieur; malheureusement, moi, je suis pressé. Faites donc une petite infraction à votre consigne et laissez-moi passer, je vous prie.
— Vous allez vous perdre, monsieur Chicot; Nérac est une ville tortueuse, vous tomberez dans quelque trou punais, vous avez besoin d'être guidé; permettez que trois de mes hommes vous reconduisent au palais.
— Mais je ne vais pas au palais, vous dis-je.
— Où allez-vous donc, alors?
— Je ne puis dormir la nuit, et alors, je me promène. Nérac est une charmante ville pleine d'accidents, à ce qu'il m'a paru; je veux la voir, l'étudier.
— On vous conduira partout où vous désirerez, monsieur Chicot. Holà! trois hommes! — Je vous en supplie, monsieur, ne m'ôtez pas le pittoresque de ma promenade; j'aime à aller seul.
— Vous serez assassiné par les voleurs.
— J'ai mon épée.
— Ah! c'est vrai, je ne l'avais pas vue; alors vous serez arrêté par le prévôt comme étant armé.
Chicot vit qu'il n'y avait pas moyen de s'en tirer par des subtilités; il prit l'officier à part.
— Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes jeune et charmant, vous savez ce que c'est que l'amour, un tyran impérieux.
— Sans doute, monsieur Chicot, sans doute.
— En bien! l'amour me brûle, cornette. J'ai une certaine dame à visiter.
— Où cela?
— Dans un certain quartier.
— Jeune?
— Vingt-trois ans.
— Belle?
— Comme les amours.
— Je vous en fais mon compliment, monsieur Chicot.
— Bien! vous m'allez laisser passer, alors?
— Dame! il y a urgence, à ce qu'il paraît?
— Urgence, c'est le mot, monsieur.
— Passez donc.
— Mais seul, n'est-ce pas? Vous sentez que je ne puis compromettre?...
— Comment donc!... Passez, monsieur Chicot, passez.
— Vous êtes un galant homme, cornette.
— Monsieur!
— Non, ventre de biche! c'est un beau trait. Mais voyons, comment me connaissez-vous?
— Je vous ai vu au palais avec le roi.
— Ce que c'est que les petites villes! pensa Chicot; s'il fallait qu'à Paris je fusse connu comme cela, combien de fois aurais-je eu la peau trouée au lieu du pourpoint!
Et il serra la main du jeune officier qui lui dit:
— A propos, de quel côté allez-vous?
— Du côté de la porte d'Agen.
— Ne vous égarez pas, surtout.
— Ne suis-je pas dans le chemin?
— Si fait, allez tout droit, et pas de mauvaise rencontre; voilà ce que je vous souhaite.
— Merci.
Et Chicot partit plus leste et plus joyeux que jamais.
Il n'avait pas fait cent pas, qu'il se trouva nez à nez avec le guet.
— Mordieu! quelle ville bien gardée! pensa Chicot.
— On ne passe pas! cria le prévôt d'une voix de tonnerre.
— Mais, monsieur, objecta Chicot, je désirerais cependant....
— Ah! monsieur Chicot! c'est vous; comment allez-vous dans les rues par un temps si froid? demanda l'officier magistrat.
— Ah! décidément, c'est une gageure, pensa Chicot fort inquiet.
Et, saluant, il fit un mouvement pour continuer son chemin.
— Monsieur Chicot, prenez garde, dit le prévôt.
— Garde à quoi, monsieur le magistrat?
— Vous vous trompez de route: vous allez du côté des portes.
— Justement.
— Alors, je vous arrêterai, monsieur Chicot.
— Non pas, monsieur le prévôt; peste! vous feriez un beau coup.
— Cependant....
— Approchez, monsieur le prévôt, et que vos soldats n'entendent point ce que nous allons dire.
Le prévôt s'approcha.
— J'écoute, dit-il.
— Le roi m'a donné une commission pour le lieutenant de la porte d'Agen.
— Ah! ah! fit le prévôt d'un air de surprise.
— Cela vous étonne?
— Oui.
— Cela ne devrait pas vous étonner pourtant, puisque vous me connaissez.
— Je vous connais pour vous avoir vu au palais avec le roi.
Chicot frappa du pied: l'impatience commençait à le gagner.
— Cela doit suffire pour vous prouver que j'ai la confiance de Sa Majesté.
— Sans doute, sans doute; allez donc faire la commission du roi, monsieur Chicot, je ne vous arrête plus.
— C'est drôle, mais c'est charmant, pensa Chicot, j'accroche en route, mais je roule toujours. Ventre de biche! voilà une porte, ce doit être celle d'Agen; dans cinq minutes, je serai dehors.
Il arriva effectivement à cette porte gardée par une sentinelle qui se promenait de long en large, le mousquet sur l'épaule.
— Pardon, mon ami, fit Chicot, voulez-vous ordonner que l'on m'ouvre la porte?
— Je n'ordonne pas, monsieur Chicot, répondit la sentinelle avec aménité, attendu que je suis simple soldat.
— Tu me connais, toi aussi! s'écria Chicot, exaspéré.
— J'ai cet honneur, monsieur Chicot; j'étais ce matin de garde au palais, je vous ai vu causer avec le roi.
— Eh bien! mon ami, puisque tu me connais, apprends une chose.
— Laquelle?
— C'est que le roi m'a donné un message très pressé pour Agen, ouvre-moi donc la poterne seulement.
— Ce serait avec grand plaisir, monsieur Chicot; mais je n'ai pas les clefs, moi.
— Et qui les a?
— L'officier de service.
Chicot soupira.
— Et où est l'officier de service? demanda-t-il.
— Oh! ne vous dérangez point pour cela. Le soldat tira une sonnette qui alla réveiller dans son poste l'officier endormi.
— Qu'y a-t-il? demanda ce dernier en passant la tête par sa lucarne.
— Mon lieutenant, c'est un monsieur qui veut qu'on lui ouvre la porte pour sortir en plaine.
[Illustration: En avant! en avant! dit-il. — PAGE 110.]
— Ah! monsieur Chicot, s'écria l'officier, pardon, désolé de vous faire attendre; excusez-moi, je suis à vous, je descends.
Chicot se rongeait les ongles avec un commencement de rage.
— Mais n'en trouverai-je pas un qui ne me connaisse! c'est donc une lanterne que ce Nérac, et je suis donc la chandelle, moi!
L'officier parut sur la porte.
— Excusez, monsieur Chicot, dit-il en s'avançant en grande hâte, je dormais.
— Comment donc, monsieur, fit Chicot, mais la nuit est faite pour cela; seriez-vous assez bon pour me faire ouvrir la porte? Je ne dors pas, moi, malheureusement. Le roi... vous savez sans doute, vous aussi, que le roi me connaît?
— Je vous ai vu causer aujourd'hui avec Sa Majesté au palais.
— C'est cela, justement, grommela Chicot. Eh bien! soit, si vous m'avez vu causer avec le roi, vous ne m'avez pas entendu causer, au moins.
— Non, monsieur Chicot, je ne dis que ce qui est.
— Moi aussi; or, le roi, en causant avec moi, m'a commandé d'aller lui faire cette nuit une commission à Agen; or, cette porte est celle d'Agen, n'est-ce pas?
— Oui, monsieur Chicot.
— Elle est fermée?
— Comme vous voyez.
— Veuillez me la faire ouvrir, je vous prie.
— Comment donc, monsieur Chicot! Anthenas, Anthenas, ouvrez la porte à M. Chicot, vite, vite, vite!
Chicot ouvrit de grands yeux et respira comme un plongeur qui sort de l'eau après cinq minutes d'immersion.
La porte grinça sur ses gonds, porte du paradis pour le pauvre Chicot, qui entrevoyait derrière cette porte toutes les délices de la liberté.
Il salua cordialement l'officier et marcha vers la voûte.
— Adieu, dit-il, merci.
— Adieu, monsieur Chicot, bon voyage!
Et Chicot fit encore un pas vers la porte.
— A propos, étourdi que je suis! cria l'officier en courant après Chicot et en le retenant par sa manche; j'oubliais, cher monsieur Chicot, de vous demander votre passe.
— Comment! ma passe?
— Certainement; vous êtes homme de guerre, monsieur Chicot, et vous savez ce que c'est qu'une passe, n'est-ce pas? On ne sort pas, vous comprenez bien, d'une ville comme Nérac, sans passe du roi, surtout lorsque le roi l'habite.
— Et de qui doit être signée cette passe?
— Du roi lui-même. Ainsi, puisque c'est le roi qui vous envoie en plaine, il n'aura pas oublié de vous donner une passe.
— Ah! ah! doutez-vous donc que ce soit le roi qui m'envoie? dit Chicot l'oeil en feu, car il se voyait sur le point d'échouer, et la colère lui suggérait cette mauvaise pensée de tuer l'officier, le concierge, et de fuir par la porte ouverte, au risque d'être poursuivi dans sa fuite par cent coups d'arquebuse.
— Je ne doute de rien, monsieur Chicot, surtout de ces choses que vous me faites l'honneur de me dire, mais réfléchissez que si le roi vous a donné cette commission....
— En personne, monsieur, en personne!
— Raison de plus. Sa Majesté sait donc que vous allez sortir....
— Ventre de biche! s'écria Chicot, je le crois bien, qu'elle le sait. — J'aurai donc une carte de sortie à remettre demain matin à M. le gouverneur de la place.
— Et le gouverneur de la place, demanda Chicot, c'est?....
— C'est M. de Mornay, qui ne badine pas avec les consignes, monsieur Chicot, vous devez savoir cela, et qui me ferait passer par les armes purement et simplement si je manquais à la mienne.
Chicot commençait à caresser la poignée de son épée avec un mauvais sourire, lorsque se retournant, il s'aperçut que la porte était obstruée par une ronde extérieure, laquelle se trouvait là justement pour empêcher Chicot de passer, eût-il tué le lieutenant, la sentinelle et le concierge.
— Allons, se dit Chicot avec un soupir; c'est bien joué, je suis un sot, j'ai perdu.
Et il tourna les talons.
— Voulez-vous qu'on vous reconduise, monsieur Chicot? demanda l'officier.
— Ce n'est pas là peine, merci, répliqua Chicot.
Chicot revint sur ses pas, mais il n'était point au bout de son martyre.
Il rencontra le prévôt, qui lui dit:
— Tiens! monsieur Chicot, vous avez donc déjà fait votre commission? peste! c'est à faire à vous, vous êtes leste!
Plus loin le cornette le saisit au coin de la rue et lui cria:
— Bonsoir, monsieur Chicot. Eh bien! cette dame, vous savez?... Êtes-vous content de Nérac, monsieur Chicot?
Enfin, le soldat du péristyle, toujours en sentinelle à la même place, lui lâcha sa dernière bordée:
— Cordieu! monsieur Chicot, lui dit-il, le tailleur vous a bien mal raccommodé, et vous êtes, Dieu me pardonne, plus déchiré encore qu'en sortant.
Chicot ne voulut pas risquer de se dépouiller comme un lièvre en repassant par la filière de l'imposte, il se coucha devant la porte et feignit de s'endormir.
Par hasard, ou plutôt par charité, la porte s'ouvrit, et Chicot rentra penaud et humilié dans le palais.
Sa mine effarée toucha le page, toujours à son poste.
— Cher monsieur Chicot, lui dit-il, voulez-vous que je vous donne la clef de tout cela?
— Donne, serpent, donne, murmura Chicot.
— Eh bien! le roi vous aime tant, qu'il a tenu à vous garder.
— Et tu le savais, brigandeau, et tu ne m'as pas averti!
— Oh! monsieur Chicot, impossible, c'était un secret d'État.
— Mais je t'ai payé, scélérat?
— Oh! le secret valait mieux que dix pistoles, vous en conviendrez, cher monsieur Chicot.
Chicot rentra dans sa chambre et se rendormit de rage. |
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"file_name": "pg36812.txt",
"title": "Création et rédemption, première partie",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XXXV | Jemmapes
De même qu'en jetant les yeux sur la carte rien n'était plus facile que de se rendre compte de la bataille de Valmy, de même, en prenant la même peine, rien ne sera plus facile que de se rendre compte de la bataille de Jemmapes.
Nous avons dit que l'armée autrichienne était rangée sur les collines qui s'étendent en amphithéâtre depuis Jemmapes jusqu'à Cuesmes.
Dumouriez adopta le même ordre de bataille.
Le général Darville, qui occupait l'extrême-droite de la ligne, vers Frameries, fut chargé de partir avant le jour et d'aller occuper derrière la ville de Mons les hauteurs formant la seule retraite des Autrichiens.
Beurnonville, qui venait après Darville dans notre ordre de bataille, devait marcher droit sur Cuesmes et l'aborder de face. Le duc de Chartres, à qui, dans son plan de royauté, Dumouriez destinait les honneurs de la journée, reçut le commandement du centre, et en même temps le grade de général. Sa mission était d'attaquer Jemmapes de front en essayant de pousser une partie de ses hommes dans la trouée que forme la grande route de Mons entre Jemmapes et Cuesmes. Enfin le général Féraud, qui commandait la gauche, devait traverser le village de Quaregnon et se porter sur les flancs de Jemmapes pour soutenir l'attaque du prince.
Partout la cavalerie se tenait prête à soutenir l'infanterie, et notre artillerie à battre chaque redoute en flanc et à éteindre ses feux.
Une réserve considérable d'infanterie et de cavalerie se tenait prête à marcher derrière le petit ruisseau de Vasme.
Ce fut le canon qui, des deux côtés, commença l'attaque; puis, comme l'ordre en avait été donné, Féraud et Beurnonville se détachèrent, l'un allant attaquer la droite de Jemmapes, l'autre attaquant Cuesmes de front.
Mais ni l'une ni l'autre des deux attaques ne réussit.
Il était onze heures; on se battait depuis trois heures au milieu du brouillard, et le brouillard en se levant montra le peu de progrès que nous avions faits. Il fallait, pour emporter la position de Jemmapes, un de ces hommes à qui on dit: «Allez là, et faites-vous tuer!»
Dumouriez avait cet homme sous la main: c'était Thévenot.
Thévenot traverse Quaregnon, fait cesser la canonnade, entraîne tout le corps d'armée de Féraud avec lui, tête baissée, musique en tête, baïonnette au bout du fusil, et aborde les Autrichiens.
De la vallée, où l'on ne pouvait, à cause du brouillard qui se levait lentement, voir les progrès de nos soldats, on les devinait à la musique dont l'harmonie majestueuse semblait marcher devant la France. De temps en temps, des volées de canon couvraient tout autre bruit; mais, dans les intervalles de la détonation, on entendait toujours ces notes terribles de la Marseillaise, devant lesquelles devaient s'ouvrir les portes de toutes les capitales de l'Europe.
Au bruit de cette musique qui s'éloignait toujours, Dumouriez comprit que le moment était venu de lancer le jeune duc de Chartres. Le prince se met à la tête d'une colonne et trouve une brigade qui, voyant déboucher par la route de Mons la cavalerie autrichienne, manifestait une certaine hésitation.
Mais, dans ce moment même, le domestique de Dumouriez, voyant le général qui reculait avec ses hommes, court à lui au milieu du feu, le menace de prendre sa place avec sa livrée, lui fait honte et le pousse en avant; c'est alors qu'arrive le duc de Chartres: ralliant à lui tous les fuyards, en formant un bataillon auquel il donna le nom de bataillon de Jemmapes, il descend de son cheval qui ne peut gravir la pente trop escarpée, et à la tête de ces héros improvisés pénètre au milieu des feux d'une artillerie qui change la montagne en fournaise, jusqu'au village de Jemmapes, d'où il chasse les Autrichiens, et à l'extrémité duquel il fait sa jonction avec Thévenot.
Dumouriez, inquiet de ce qui se passait à sa gauche, prend lui-même une centaine de cavaliers et s'élance sur la route de Jemmapes; mais, à peine est-il au tiers de la montagne, qu'il rencontre le duc de Montpensier envoyé par son frère pour lui annoncer que Jemmapes est au pouvoir des Français.
Du point où il est arrivé, il a vu l'hésitation des troupes qui attaquent Cuesmes; un triple rang de redoutes arrêtait Beurnonville, et cependant, au moment où Dumouriez arrivait, Dampierre s'était élancé seul en avant, et le régiment de flanc l'avait suivi, puis nos volontaires s'étaient précipités, et l'on venait d'enlever le premier étage de la triple redoute.
Mais là il recevait le feu des deux autres. Un instant les volontaires parisiens crurent qu'on les avait réunis et entassés sous le feu de l'ennemi pour les anéantir. Dumouriez arrive, les trouve émus et sombres, et prononçant déjà tout bas le mot de trahison. Ce qui soutenait les deux bataillons jacobins cependant, c'était de voir le bataillon de la rue des Lombards, qui était girondin, recevoir la même pluie de feu. Puis ils étaient sous les yeux des vieux soldats de Dumouriez, qui regardaient comment ces conscrits se conduiraient sur le champ de bataille.
Ce fut en ce moment que Dumouriez, rassuré sur sa gauche, jugea important de faire un suprême effort sur sa droite et se jeta au milieu d'eux.
Comme si elle eût attendu ce moment, la lourde masse des dragons impériaux s'ébranla pour charger l'infanterie parisienne; mais Dumouriez se plaça à la tête de cette infanterie, l'épée à la main.
— Feu à vingt pas seulement! cria Dumouriez. Celui qui aura fait feu avant aura eu peur.
Tous entendirent cet ordre, tous l'exécutèrent; ils laissèrent approcher jusqu'à vingt pas cette cavalerie sous laquelle la terre tremblait, puis à vingt pas les trois bataillons firent feu.
Deux cents chevaux abattus, trois cents hommes tués, leur firent un rempart; puis, ne donnant pas le temps à cette lourde cavalerie de se rallier, il lança sur elle sa cavalerie légère, qui poursuivit les dragons jusqu'à Mons.
Lui alors se mit à la tête des bataillons et entonna la Marseillaise.
Ce fut un entraînement général; tous ces hommes s'avancèrent à la baïonnette en chantant l'hymne de la liberté. Tous sentaient que le monde avait les yeux fixés sur eux à cette heure, et chacun d'eux fut un héros.
En quelques minutes, les deux autres redoutes furent emportées, les canonniers égorgés sur leurs pièces, et les grenadiers hongrois poignardés à leurs rangs.
Dumouriez ne fit halte que sur les hauteurs de Cuesmes, de même que Thévenot et le duc de Chartres n'avaient fait halte que sur les hauteurs de Jemmapes.
Par malheur, Darville avait mal compris l'ordre qui lui enjoignait de garder les collines par lesquelles les Autrichiens devaient faire leur retraite; il s'arrêta à Berthatmont et s'amusa à canonner sans aucun effet les redoutes.
Sans avoir été chargé d'aucune mission particulière, Jacques Mérey avait été vu partout: avec Thévenot lorsqu'il avait attaqué la gauche de Jemmapes; avec le duc de Chartres lorsqu'il avait enfoncé le centre de l'ennemi; avec Dumouriez lorsqu'il avait escaladé les redoutes.
Le lendemain, il se trouvait nommé sur les rapports des trois chefs.
Le compte des morts fait, il se trouva que de chaque côté la perte était à peu près égale: quatre ou cinq mille morts.
Mais la bataille de Jemmapes avait un résultat plus sérieux qu'un calcul arithmétique. La bataille de Jemmapes, c'était la cause des habitants du monde gagnée en première instance à Valmy, en appel à Jemmapes.
La bataille de Jemmapes n'était point, comme la bataille de Valmy, la victoire d'une armée.
C'était la victoire d'un peuple.
De Jemmapes date l'ère de l'infanterie française.
Sous Charles-Quint, l'infanterie espagnole fut la première infanterie du monde.
Sous le grand Frédéric, ce fut l'infanterie prussienne.
Depuis Jemmapes, c'est l'infanterie française.
À partir de Jemmapes, deux chants patriotiques remplacèrent pour nos soldats le vin et l'eau-de-vie que l'on verse chez les autres peuples.
Avec la Marseillaise on gagna les batailles de plaine. Avec le Ça ira! on enleva les redoutes.
Au lieu de déjeuner, nos soldats, nus, à jeun après une nuit de novembre passée dans les marais, avaient chanté et vaincu.
À deux heures, la bataille était gagnée sur tous les points; ils cessèrent de chanter, s'aperçurent qu'ils étaient fatigués et qu'ils avaient faim.
Ils s'assirent et demandèrent du pain.
Ils eurent du pain et de la bière, ce qu'il fallait pour ne pas mourir de faim.
Mais, à l'horizon, les belles plaines de la Belgique, et derrière elle le monde.
J'ai visité le champ de bataille de Jemmapes, comme j'avais parcouru le champ de bataille de Valmy.
À Valmy, pas d'autre monument que le coeur de Kellermann, qui a voulu avoir sa victoire pour tombeau.
À Jemmapes, rien.
Que la France ait été ingrate envers ses enfants, c'est tout simple; les enfants ont deux mères: celle qui les a enfantés comme hommes, celle qui les a enfantés comme peuples.
À la mère qui les a enfantés comme hommes, ils doivent leur amour.
À la mère qui les a enfantés comme peuples, ils doivent plus que leur amour, ils doivent leur sang.
Mais la Belgique, à qui nous ne devions rien et à qui nous donnions la liberté, ne devait-elle pas, elle, une pierre à nos soldats?
Cette pierre, elle en a fait sculpter un lion, et elle a mis ce lion sur le champ de bataille de Waterloo. Ce lion menace la France!
Orgueil de pygmée, ingratitude de géant! |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome II.",
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} | Chapitre LXXV — Où M. Fouquet agit | Cependant Fouquet courait vers le Louvre au grand galop de son attelage anglais.
Le roi travaillait avec Colbert. Tout à coup le roi demeura pensif. Ces deux arrêts de mort qu’il avait signés en montant sur le trône lui revenaient parfois en mémoire. C’étaient deux taches de deuil qu’il voyait les yeux ouverts; deux taches de sang qu’il voyait les yeux fermés.
— Monsieur, dit-il tout à coup à l’intendant, il me semble parfois que ces deux hommes que vous avez fait condamner n’étaient pas de bien grands coupables.
— Sire, ils avaient été choisis dans le troupeau des traitants, qui avait besoin d’être décimé.
— Choisis par qui?
— Par la nécessité, Sire, répondit froidement Colbert.
— La nécessité! grand mot! murmura le jeune roi.
— Grande déesse, Sire.
— C’étaient des amis fort dévoués au surintendant, n’est-ce pas?
— Oui, Sire, des amis qui eussent donné leur vie pour M. Fouquet.
— Ils l’ont donnée, monsieur, dit le roi.
— C’est vrai, mais inutilement, par bonheur, ce qui n’était pas leur intention.
— Combien ces hommes avaient-ils dilapidé d’argent?
— Dix millions peut-être, dont six ont été confisqués sur eux.
— Et cet argent est dans mes coffres? demanda le roi avec un certain sentiment de répugnance.
— Il y est, Sire; mais cette confiscation, tout en menaçant M. Fouquet, ne l’a point atteint.
— Vous concluez, monsieur Colbert?…
— Que si M. Fouquet a soulevé contre Votre Majesté une troupe de factieux pour arracher ses amis au supplice, il soulèvera une armée quand il s’agira de se soustraire lui-même au châtiment.
Le roi fit jaillir sur son confident un de ces regards qui ressemblent au feu sombre d’un éclair d’orage; un de ces regards qui vont illuminer les ténèbres des plus profondes consciences.
— Je m’étonne, dit-il, que, pensant sur M. Fouquet de pareilles choses, vous ne veniez pas me donner un avis.
— Quel avis, Sire?
— Dites-moi d’abord, clairement et précisément, ce que vous pensez, monsieur Colbert.
— Sur quoi?
— Sur la conduite de M. Fouquet.
— Je pense, Sire, que M. Fouquet, non content d’attirer à lui l’argent, comme faisait M. de Mazarin, et de priver par-là Votre Majesté d’une partie de sa puissance, veut encore attirer à lui tous les amis de la vie facile et des plaisirs, de ce qu’enfin les fainéants appellent la poésie, et les politiques la corruption; je pense qu’en soudoyant les sujets de Votre Majesté il empiète sur la prérogative royale, et ne peut, si cela continue ainsi, tarder à reléguer Votre Majesté parmi les faibles et les obscurs.
— Comment qualifie-t-on tous ces projets, monsieur Colbert?
— Les projets de M. Fouquet, Sire?
— Oui.
— On les nomme crimes de lèse-majesté.
— Et que fait-on aux criminels de lèse-majesté?
— On les arrête, on les juge, on les punit.
— Vous êtes bien sûr que M. Fouquet a conçu la pensée du crime que vous lui imputez?
— Je dirai plus, Sire, il y a eu chez lui commencement d’exécution.
— Eh bien! j’en reviens à ce que je disais, monsieur Colbert.
— Et vous disiez, Sire?
— Donnez-moi un conseil.
— Pardon, Sire, mais auparavant j’ai encore quelque chose à ajouter.
— Dites.
— Une preuve évidente, palpable, matérielle de trahison.
— Laquelle?
— Je viens d’apprendre que M. Fouquet fait fortifier Belle-Île-en-Mer.
— Ah! vraiment!
— Oui, Sire.
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement; savez-vous, Sire, ce qu’il y a de soldats à Belle-Île?
— Non, ma foi; et vous?
— Je l’ignore, Sire, je voulais donc proposer à Votre Majesté d’envoyer quelqu’un à Belle-Île.
— Qui cela?
— Moi, par exemple.
— Qu’iriez-vous faire à Belle-Île?
— M’informer s’il est vrai qu’à l’exemple des anciens seigneurs féodaux, M. Fouquet fait créneler ses murailles.
— Et dans quel but ferait-il cela?
— Dans le but de se défendre un jour contre son roi.
— Mais s’il en est ainsi, monsieur Colbert, dit Louis, il faut faire tout de suite comme vous disiez: il faut arrêter M. Fouquet.
— Impossible!
— Je croyais vous avoir déjà dit, monsieur, que je supprimais ce mot dans mon service.
— Le service de Votre Majesté ne peut empêcher M. Fouquet d’être surintendant général.
— Eh bien?
— Et que par conséquent, par cette charge, il n’ait pour lui tout le Parlement, comme il a toute l’armée par ses largesses, toute la littérature par ses grâces, toute la noblesse par ses présents.
— C’est-à-dire alors que je ne puis rien contre M. Fouquet?
— Rien absolument, du moins à cette heure, Sire.
— Vous êtes un conseiller stérile, monsieur Colbert.
— Oh! non pas, Sire, car je ne me bornerai plus à montrer le péril à Votre Majesté.
— Allons donc! Par où peut-on saper le colosse? Voyons!
Et le roi se mit à rire avec amertume.
— Il a grandi par l’argent, tuez-le par l’argent, Sire.
— Si je lui enlevais sa charge?
— Mauvais moyen.
— Le bon, le bon alors?
— Ruinez-le, Sire, je vous le dis.
— Comment cela?
— Les occasions ne vous manqueront pas, profitez de toutes les occasions.
— Indiquez-les moi.
— En voici une d’abord. Son Altesse Royale Monsieur va se marier, ses noces doivent être magnifiques. C’est une belle occasion pour votre Majesté de demander un million à M. Fouquet; M. Fouquet, qui paie vingt mille livres d’un coup, lorsqu’il n’en doit que cinq, trouvera facilement ce million quand le demandera Votre Majesté.
— C’est bien, je le lui demanderai, fit Louis XIV.
— Si Votre Majesté veut signer l’ordonnance, je ferai prendre l’argent moi-même.
Et Colbert poussa devant le roi un papier et lui présenta une plume.
En ce moment, l’huissier entrouvrit la porte et annonça M. le surintendant.
Louis pâlit.
Colbert laissa tomber la plume et s’écarta du roi sur lequel il étendait ses ailes noires de mauvais ange.
Le surintendant fit son entrée en homme de cour, à qui un seul coup d’œil suffit pour apprécier une situation.
Cette situation n’était pas rassurante pour Fouquet, quelle que fût la conscience de sa force. Le petit œil noir de Colbert, dilaté par l’envie, et l’œil limpide de Louis XIV, enflammé par la colère, signalaient un danger pressant.
Les courtisans sont, pour les bruits de cour, comme les vieux soldats qui distinguent, à travers les rumeurs du vent et des feuillages, le retentissement lointain des pas d’une troupe armée; ils peuvent, après avoir écouté, dire à peu près combien d’hommes marchent, combien d’armes résonnent, combien de canons roulent. Fouquet n’eut donc qu’à interroger le silence qui s’était fait à son arrivée: il le trouva gros de menaçantes révélations. Le roi lui laissa tout le temps de s’avancer jusqu’au milieu de la chambre.
Sa pudeur adolescente lui commandait cette abstention du moment.
Fouquet saisit hardiment l’occasion.
— Sire, dit-il, j’étais impatient de voir Votre Majesté.
— Et pourquoi? demanda Louis.
— Pour lui annoncer une bonne nouvelle.
Colbert, moins la grandeur de la personne, moins la largesse du cœur, ressemblait en beaucoup de points à Fouquet. Même pénétration, même habitude des hommes. De plus, cette grande force de contraction, qui donne aux hypocrites le temps de réfléchir et de se ramasser pour prendre du ressort.
Il devina que Fouquet marchait au-devant du coup qu’il allait lui porter.
Ses yeux brillèrent.
— Quelle nouvelle? demanda le roi.
Fouquet déposa un rouleau de papier sur la table.
— Que Votre Majesté veuille bien jeter les yeux sur ce travail, dit-il.
Le roi déplia lentement le rouleau.
— Des plans? dit-il.
— Oui, Sire.
— Et quels sont ces plans?
— Une fortification nouvelle, Sire.
— Ah! ah! fit le roi, vous vous occupez donc de tactique et de stratégie, monsieur Fouquet.
— Je m’occupe de tout ce qui peut être utile au règne de Votre Majesté, répliqua Fouquet.
— Belles images! dit le roi en regardant le dessin.
— Votre Majesté comprend sans doute, dit Fouquet en s’inclinant sur le papier: ici est la ceinture de murailles, là les forts, là les ouvrages avancés.
— Et que vois-je là, monsieur?
— La mer.
— La mer tout autour?
— Oui, Sire.
— Et quelle est donc cette place dont vous me montrez le plan?
— Sire, c’est Belle-Île-en-Mer, répondit Fouquet avec simplicité.
À ce mot, à ce nom, Colbert fit un mouvement si marqué que le roi se retourna pour lui recommander la réserve. Fouquet ne parut pas s’être ému le moins du monde du mouvement de Colbert, ni du signe du roi.
— Monsieur, continua Louis, vous avez donc fait fortifier Belle-Île?
— Oui, Sire, et j’en apporte les devis et les comptes à Votre Majesté, répliqua Fouquet; j’ai dépensé seize cent mille livres à cette opération.
— Pour quoi faire? répliqua froidement Louis qui avait puisé de l’initiative dans un regard haineux de l’intendant.
— Pour un but assez facile à saisir, répondit Fouquet, Votre Majesté était en froid avec la Grande-Bretagne.
— Oui; mais depuis la restauration du roi Charles II, j’ai fait alliance avec elle.
— Depuis un mois, Sire, Votre Majesté l’a bien dit; mais il y a près de six mois que les fortifications de Belle-Île sont commencées.
— Alors elles sont devenues inutiles.
— Sire, des fortifications ne sont jamais inutiles. J’avais fortifié Belle-Île contre MM. Monck et Lambert et tous ces bourgeois de Londres qui jouaient au soldat. Belle-Île se trouvera toute fortifiée contre les Hollandais à qui ou l’Angleterre ou Votre Majesté ne peut manquer de faire la guerre.
Le roi se tut encore une fois et regarda en dessous Colbert.
— Belle-Île, je crois, ajouta Louis, est à vous, monsieur Fouquet?
— Non, Sire.
— À qui donc alors?
— À Votre Majesté.
Colbert fut saisi d’effroi comme si un gouffre se fût ouvert sous ses pieds.
Louis tressaillit d’admiration, soit pour le génie, soit pour le dévouement de Fouquet.
— Expliquez-vous, monsieur, dit-il.
— Rien de plus facile, Sire; Belle-Île est une terre à moi; je l’ai fortifiée de mes deniers; mais comme rien au monde ne peut s’opposer à ce qu’un sujet fasse un humble présent à son roi, j’offre à Votre Majesté la propriété de la terre dont elle me laissera l’usufruit. Belle-Île, place de guerre, doit être occupée par le roi; Sa Majesté, désormais, pourra y tenir une sûre garnison.
Colbert se laissa presque entièrement aller sur le parquet glissant. Il eut besoin, pour ne pas tomber, de se tenir aux colonnes de la boiserie.
— C’est une grande habileté d’homme de guerre que vous avez témoignée là, monsieur, dit Louis XIV.
— Sire, l’initiative n’est pas venue de moi, répondit Fouquet; beaucoup d’officiers me l’ont inspirée; les plans eux-mêmes ont été faits par un ingénieur des plus distingués.
— Son nom?
— M. du Vallon.
— M. du Vallon? reprit Louis. Je ne le connais pas. Il est fâcheux, monsieur Colbert, continua-t-il, que je ne connaisse pas le nom des hommes de talent qui honorent mon règne.
Et en disant ces mots, il se retourna vers Colbert. Celui-ci se sentait écrasé, la sueur lui coulait du front, aucune parole ne se présentait à ses lèvres, il souffrait un martyre inexprimable.
— Vous retiendrez ce nom, ajouta Louis XIV.
Colbert s’inclina, plus pâle que ses manchettes de dentelles de Flandre.
Fouquet continua:
— Les maçonneries sont de mastic romain; des architectes me l’ont composé d’après les relations de l’Antiquité.
— Et les canons? demanda Louis.
— Oh! Sire, ceci regarde Votre Majesté, il ne m’appartient pas de mettre des canons chez moi, sans que Votre Majesté m’ait dit qu’elle était chez elle.
Louis commençait à flotter indécis entre la haine que lui inspirait cet homme si puissant et la pitié que lui inspirait cet autre homme abattu, qui lui semblait la contrefaçon du premier.
Mais la conscience de son devoir de roi l’emporta sur les sentiments de l’homme.
Il allongea son doigt sur le papier.
— Ces plans ont dû vous coûter beaucoup d’argent à exécuter? dit-il.
— Je croyais avoir eu l’honneur de dire le chiffre à Votre Majesté.
— Redites, je l’ai oublié.
— Seize cent mille livres.
— Seize cent mille livres! Vous êtes énormément riche, monsieur Fouquet.
— C’est Votre Majesté qui est riche, dit le surintendant, puisque Belle-Île est à elle.
— Oui, merci; mais si riche que je sois, monsieur Fouquet…
Le roi s’arrêta.
— Eh bien! Sire?… demanda le surintendant.
— Je prévois le moment où je manquerai d’argent.
— Vous, Sire?
— Oui, moi.
— Et à quel moment donc?
— Demain, par exemple.
— Que Votre Majesté me fasse l’honneur de s’expliquer.
— Mon frère épouse Madame d’Angleterre.
— Eh bien, Sire?
— Eh bien! je dois faire à la jeune princesse une réception digne de la petite-fille de Henri IV.
— C’est trop juste, Sire.
— J’ai donc besoin d’argent.
— Sans doute.
— Et il me faudrait…
Louis XIV hésita. La somme qu’il avait à demander était juste celle qu’il avait été obligé de refuser à Charles II. Il se tourna vers Colbert pour qu’il donnât le coup.
— Il me faudrait demain… répéta-t-il en regardant Colbert.
— Un million, dit brutalement celui-ci enchanté de reprendre sa revanche.
Fouquet tournait le dos à l’intendant pour écouter le roi. Il ne se retourna même point et attendit que le roi répétât ou plutôt murmurât:
— Un million.
— Oh! Sire, répondit dédaigneusement Fouquet, un million! que fera Votre Majesté avec un million?
— Il me semble cependant… dit Louis XIV.
— C’est ce qu’on dépense aux noces du plus petit prince d’Allemagne.
— Monsieur…
— Il faut deux millions au moins à Votre Majesté. Les chevaux seuls emporteront cinq cent mille livres. J’aurai l’honneur d’envoyer ce soir seize cent mille livres à Votre Majesté.
— Comment, dit le roi, seize cent mille livres!
— Attendez, Sire, répondit Fouquet sans même se retourner vers Colbert, je sais qu’il manque quatre cent mille livres. Mais ce monsieur de l’intendance (et par-dessus son épaule il montrait du pouce Colbert, qui pâlissait derrière lui), mais ce monsieur de l’intendance… a dans sa caisse neuf cent mille livres à moi.
Le roi se retourna pour regarder Colbert.
— Mais… dit celui-ci.
— Monsieur, poursuivit Fouquet toujours parlant indirectement à Colbert, Monsieur a reçu il y a huit jours seize cent mille livres; il a payé cent mille livres aux gardes, soixante-quinze mille aux hôpitaux, vingt-cinq mille aux Suisses, cent trente mille aux vivres, mille aux armes, dix mille aux menus frais; je ne me trompe donc point en comptant sur neuf cent mille livres qui restent.
Alors, se tournant à demi vers Colbert, comme fait un chef dédaigneux vers son inférieur:
— Ayez soin, monsieur, dit-il, que ces neuf cent mille livres soient remises ce soir en or à Sa Majesté.
— Mais, dit le roi, cela fera deux millions cinq cent mille livres?
— Sire, les cinq cent mille livres de plus seront la monnaie de poche de Son Altesse Royale. Vous entendez, monsieur Colbert, ce soir, avant huit heures.
Et sur ces mots, saluant le roi avec respect, le surintendant fit à reculons sa sortie sans honorer d’un seul regard l’envieux auquel il venait de raser à moitié la tête.
Colbert déchira de rage son point de Flandre et mordit ses lèvres jusqu’au sang. Fouquet n’était pas à la porte du cabinet que l’huissier, passant à coté de lui, cria:
— Un courrier de Bretagne pour Sa Majesté.
— M. d’Herblay avait raison, murmura Fouquet en tirant sa montre: une heure cinquante-cinq minutes. Il était temps! |
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"title": "La San-Felice, Tome 06",
"author": "Alexandre Dumas",
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} | CXIX | LE VAUTOUR ET LE CHACAL
En revenant de Salerne et en rentrant dans le cabinet du général Championnet, auquel il apportait la nouvelle du débarquement du cardinal Ruffo en Calabre, Salvato y trouva deux personnages qui lui étaient complétement inconnus et au milieu desquels il crut reconnaître, à son sourcil froncé et à sa lèvre dédaigneusement abaissée, que le général en chef se trouvait assez mal à l'aise.
L'un portait le costume des grands fonctionnaires civils, c'est-à-dire l'habit bleu sans épaulettes et sans broderies, la ceinture tricolore, la culotte blanche, les bottes à retroussis et le sabre; l'autre, le costume d'adjudant-major.
Le premier était le citoyen Faypoult, chef d'une commission civile envoyée à Naples pour toucher les contributions et s'emparer de ce que les Romains appelaient les dépouilles opimes.
Le second était le citoyen Victor Mejean, que le Directoire venait de nommer à la place de Thiébaut, fait adjudant général par Championnet devant la porte Capuana, au mépris de la présentation que le général avait faite pour occuper ce poste de son aide de camp Villeneuve, occupé à cette heure à protéger les patriotes de Potenza et particulièrement Niccola et Basilio Addone, les deux principaux auteurs de la dernière catastrophe.
Le citoyen Faypoult était un homme de quarante-cinq ans, grand, mince, courbé en avant, comme sont d'habitude les hommes de bureau et de chiffres; il avait le nez d'un oiseau de proie, les lèvres minces, la tête étroite au front, renflée à la partie postérieure, le menton saillant, les cheveux courts, les doigts plats à leur extrémité.
Le citoyen Mejean était un homme de trente-deux ans, au front plissé par des rides verticales qui, partant de la naissance du nez, indiquent l'homme soucieux et facile à se laisser aller aux mauvaises pensées; son oeil, qui dans certains moments, s'éclairait d'une lueur d'envie, de haine ou de colère, s'éteignait habituellement par un effort de sa volonté. Il avait une certaine gaucherie sous son uniforme, et cela s'expliquait quand on savait qu'il avait trouvé, un beau matin, ses épaulettes d'adjudant-major sous l'oreiller d'une des nombreuses maîtresses de Barras, forcé lui-même de le renvoyer de ses bureaux pour certaine irrégularité dans ses comptes et de le faire passer dans l'armée, non point comme un brave et loyal serviteur auquel on donne un noble avancement, mais comme un employé infidèle que l'on punit par l'exil.
En entendant ouvrir la porte de son cabinet par une main connue, pour ainsi dire, Championnet se retourna, et, en apercevant la figure à la fois franche et sévère de Salvato, sa physionomie passa de l'expression du dédain à celle de la raillerie.
— Mon cher Salvato, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. le colonel Mejean, qui remplace notre brave Thiébaut, passé adjudant général, comme vous le savez, sur le champ de bataille. J'avais demandé ce poste pour notre cher Villeneuve, qui n'en a pas été jugé digne par MM. les directeurs. Ils avaient des services particuliers à récompenser dans monsieur, et l'ont préféré. Nous trouverons pour Villeneuve autre chose de mieux. Voici votre brevet, citoyen Mejean. Je ne puis ni ne veux m'opposer aux décisions du Directoire lorsqu'elles ne compromettent point l'intérêt de l'armée que je commande et celui de la France. Remarquez bien que je ne dis pas: et celui du gouvernement; je dis: et celui de la France, que je sers. Car je sers la France avant tout. Les gouvernements passent,--et, Dieu merci, depuis dix ans, j'en ai vu passer pas mal, sans compter ceux que probablement je verrai passer encore,--mais la France reste. Allez, monsieur, allez prendre votre poste.
Le colonel Mejean fronça le sourcil, selon son habitude, pâlit légèrement, et, sans répondre une seule parole, salua et sortit.
Le général attendit que la porte se refermât derrière celui qui sortait, fit à Salvato un signe perceptible pour lui seul, et, se retournant vers l'autre envoyé du Directoire:
— Maintenant, mon cher Salvato, continua-t-il, je vous présente M. Jean-Baptiste Faypoult, chef de commission civile. Il a eu le dévouement d'accepter une lourde et incommode mission, surtout dans ce pays-ci: il est chargé de lever les contributions, et, en outre, de veiller à ce que je ne me fasse ni César ni Cromwell. Je ne crois point, d'après les aperçus donnés par monsieur, que nous restions longtemps d'accord. Si nous nous brouillons tout à fait,--et nous avons déjà commencé de nous brouiller un peu,--il faudra que l'un de nous deux quitte Naples. (Salvato fit un mouvement.) Et tranquillisez-vous, mon cher Salvato, celui qui quittera Naples, à moins, bien entendu, d'ordres supérieurs, ce ne sera pas moi. En attendant, ajouta Championnet en s'adressant à Faypoult, ayez la bonté de me laisser les instructions de MM. les directeurs. Je les étudierai à tête reposée. Je vous aiderai dans l'exécution de celles que je croirai justes; mais, je vous en préviens, je m'opposerai de tout mon pouvoir à l'exécution de celles que je croirai injustes. Et, maintenant, citoyen, ajouta Championnet allongeant la main pour recevoir les instructions du chef de la commission civile, croyez-vous que ce soit trop de vous demander quarante-huit heures pour étudier vos instructions?
— Ce n'est pas à moi, répondit le citoyen Jean-Baptiste Faypoult, à limiter au général Championnet le temps qu'il doit mettre à cette étude; mais je me permettrai de lui dire que le Directoire est pressé, et que le plus tôt qu'il me permettra de remplir les intentions de mon gouvernement sera le mieux.
— C'est convenu. Il n'y a pas péril en la demeure, et quarante-huit heures de retard ne compromettront pas le salut de l'État; je l'espère, du moins.
— Ainsi donc, général?...
— Ainsi donc, après-demain, à la même heure, citoyen commissaire. Je vous attendrai, si vous le voulez bien.
Faypoult salua et sortit, non pas humble et muet comme Mejean, mais bruyant et gros de menaces, comme Tartufe signifiant à Orgon que sa maison lui appartient.
Championnet se contenta de hausser les épaules.
Puis, à son jeune ami:
— Ma foi, Salvato, lui dit-il, vous ne m'avez quitté qu'un moment, et, à votre retour, vous me retrouvez entre deux méchants animaux, entre un vautour et un chacal. Pouah!
— Vous savez, mon cher général, dit en riant Salvato, que vous n'avez qu'un mot à dire pour que je mette la main sur l'un et le pied sur l'autre.
— Vous allez rester avec moi, n'est-ce pas, mon cher Salvato, afin que nous visitions ensemble les écuries d'Augias? Je crois bien que nous ne les nettoierons pas; mais enfin nous empêcherons peut-être qu'elles ne débordent chez nous.
— Volontiers, répondit Salvato, et vous savez que je suis tout à vos ordres. Mais j'ai deux nouvelles de la plus haute importance à vous annoncer.
— Ce serait qu'il vous arrive un grand bonheur, mon cher Salvato, que cela me réjouirait, mais ne m'étonnerait pas. Vous avez le visage rayonnant.
Salvato tendit en souriant la main à Championnet.
— Oui, en effet, dit-il, je suis un homme heureux; mais les nouvelles que j'ai à vous annoncer sont des nouvelles politiques, dans lesquelles mon bonheur ou mon malheur n'est pour rien. Son Éminence le cardinal Ruffo a traversé le détroit et est débarqué à Catona. Il paraît, en outre, que le duc de Calabre, de son côté, a contourné la botte, et, tandis que Son Éminence débarquait au coup-de-pied, il débarquait, lui, au talon, c'est-à-dire à Brindisi.
— Diable! fit Championnet, voilà, comme vous le dites, de graves nouvelles, mon cher Salvato. Les croyez-vous fondées?
— Je suis sûr de la première, la tenant de l'amiral Caracciolo, qui, ce matin, a débarqué à Salerne, venant de Catona, où il a vu le cardinal Ruffo, au milieu de trois ou quatre cents hommes, la bannière royale déployée au balcon de la maison qu'il habitait et prêt à partir pour Palmi et pour Mileto, où il a donné rendez-vous à ses recrues. Quant à la seconde, je la tiens de lui aussi; seulement, il ne me l'a pas affirmée, il en doute lui-même, ne croyant pas le duc de Calabre capable d'un tel acte de vigueur. Dans tous les cas, ce qu'il y a de certain, c'est que, quelle que soit la bouche qui souffle l'incendie, la Calabre ultérieure et toute la Terre d'Otrante sont en feu.
En ce moment, le planton entra et annonça le ministre de la guerre.
— Faites entrer, dit vivement Championnet.
A l'instant même, Gabriel Manthonnet fut introduit.
L'illustre patriote avait eu, quelques jours auparavant, avec le général en chef, à propos des dix millions stipulés dans la trêve de Sparanisi, et qui n'étaient point encore payés, un démêlé assez grave; mais, en face des nouvelles importantes que le ministre de la guerre venait de recevoir, de son côté, tout ressentiment avait disparu, et il accourait à Championnet comme à un supérieur militaire, comme à un maître en politique, venant lui demander des avis, au besoin même des ordres.
— Venez vite, lui dit Championnet en lui tendant la main avec sa loyauté et sa franchise ordinaires: vous êtes la bienvenu, j'allais vous envoyer chercher.
— Vous savez ce qui se passe?
— Oui; car je pense que vous voulez parler du double débarquement, en Calabre et dans la Terre d'Otrante, du cardinal Ruffo et du duc de Calabre?
— C'est justement cette nouvelle qui m'amène chez vous, mon cher général. L'amiral Caracciolo, de qui je la tiens, arrive de Salerne et m'a raconté y avoir trouvé le citoyen Salvato et lui avoir tout dit.
Salvato s'inclina.
— Et le citoyen Salvato, dit Championnet, m'a déjà tout répété. Maintenant, voyons, il s'agit d'expédier vivement des hommes, et des hommes sûrs, à la rencontre de l'insurrection, afin de l'enfermer dans la Calabre ultérieure et la Terre d'Otrante. Si nous pouvons la laisser bouillir dans sa propre marmite, peu nous importe le bouillon qu'elle y fera. Mais il faut tâcher que, d'un côté, elle ne dépasse point Catanzaro, et, de l'autre, Altamura. Je vais donner l'ordre à Duhesme et à six mille Français de partir pour la Pouille. Voulez-vous lui adjoindre un de vos généraux et un corps napolitain?
— Ettore Caraffa, si vous le voulez, général, avec mille hommes. Seulement, je vous préviens qu'Ettore Caraffa voudra marcher à l'avant-garde.
— Tant mieux! il aimera mieux avoir à soutenir nos Napolitains, répondit Championnet avec un sourire, que d'être soutenu par eux. Voilà pour la Pouille.
— N'avez-vous pas une colonne dans la Basilicate?
— Oui; Villeneuve est avec six cents hommes à Potenza. Mais je vous avoue franchement que je me soucie peu de faire battre mes Français contre un cardinal. En supposant une victoire, elle sera sans gloire; en supposant une défaite, elle sera honteuse. Envoyez là des Napolitains, des Calabrais, si vous pouvez; outre le courage, ils ont la haine.
— J'ai votre homme, général, ou plutôt notre homme: c'est Schipani.
— J'ai causé avec lui deux fois. Il m'a paru plein de courage et de patriotisme, mais bien inexpérimenté.
— C'est vrai, mais, en temps de révolution, les généraux s'improvisent. Vos Hoche, vos Marceau, vos Kléber sont des généraux improvisés et n'en sont point de plus mauvais généraux pour cela. Nous mettrons sous les ordres de Schipani douze cents Napolitains et nous le chargerons de recueillir et d'organiser tous les patriotes qui fuient ou qui doivent fuir devant le cardinal et ses bandits... Le premier corps, ajouta Manthonnet, c'est-à-dire Duhesme avec ses Français, Caraffa avec ses Napolitains, après avoir soumis la Pouille, pénétrera dans la Calabre, tandis que Schipani, avec ses Calabrais, se bornera à maintenir Ruffo et ses sanfédistes. Le but de Caraffa sera de vaincre; le but de Schipani, de résister. Seulement, général, vous recommanderez à Duhesme de vaincre bien vite, et nous nous en rapportons à lui pour cela, attendu qu'il nous faut le plus vite possible reconquérir notre mère nourrice, la Pouille, que les bourboniens par terre et les Anglais par mer empêchent de nous envoyer ses blés et sa farine. Quand pourrez-vous nous donner Duhesme et ses six mille hommes, général?
— Demain, ce soir, aujourd'hui!... Comme vous le dites, le plus tôt sera le mieux. Quant aux Abruzzes, ne vous en inquiétez point; elles sont contenues par les postes français de la ligne d'opérations entre la Romagne et Naples et par les forts de Civitella et de Pescara.
— Alors, tout va bien. Quant au général Duhesme?
— Salvato, dit Championnet, vous préviendrez Duhesme, de ma part, qu'il ait à s'entendre immédiatement avec le comte de Ruvo et qu'il se tienne prêt à partir ce soir. Vous ajouterez que j'espère qu'il ne partira point sans me faire voir son plan et prendre non pas mes ordres, mais mes avis.
— Eh bien, de mon côté, dit Manthonnet, je vais lui envoyer Hector.
— A propos, reprit Championnet, un mot!
— Dites, général.
— Êtes-vous d'avis que l'on tienne ces nouvelles secrètes, ou que l'on dise tout au peuple?
— Je suis d'avis que l'on dise tout au peuple. Le gouvernement que nous venons de renverser était celui de la ruse et du mensonge, il faut que le nôtre soit celui de la droiture et de la vérité.
— Faites, mon ami, dit Championnet. Peut-être ce que vous faites est-il d'un mauvais politique, mais c'est d'un bon, brave et honnête citoyen.
Et, tendant une main à Salvato, l'autre à Manthonnet, il les suivit des yeux jusqu'à ce que la porte fût fermée derrière eux, et, laissant sa figure prendre l'expression du dégoût, il s'allongea dans un fauteuil, ouvrit les instructions de Faypoult et, en haussant les épaules, il commença de les lire avec une attention remarquable.
FIN DU TOME SIXIÈME
TABLE
C.--Un grain CI.--La tempête CII--Où le roi recouvre enfin l'appétit CIII.--Quelle était la grâce qu'avait à demander le pilote CIV.--La royauté à Palerme CV.--Les nouvelles.
CVI.--Comment le prince héréditaire pouvait être à la fois en Sicile et en Calabre CVII.--Diplôme du cardinal Ruffo CVIII.--Le premier pas vers Naples CIX.--Eleonora Fonseca Pimentel CX.--André Backer CXI.--Le secret de Luisa CXII.--Michele le Sage CXIII.--Les scrupules de Michele CXIV.--L'arrestation CXV.--L'apothéose CXVI.--Les sanfédistes CXVII.--Où le faux duc de Calabre fait ce qu'aurait dû faire le vrai duc CXVIII.--Niccola Addone CXIX.--Le vautour et le chacal. |
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"title": "La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4",
"author": "Alexandre Dumas",
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} | LXXVI | LA NÉMÉSIS LESBIENNE
Le cardinal était vêtu de sa robe de pourpre. Nelson, qui se tenait debout sur le pont du Foudroyant, la lunette appuyée sur son oeil unique, le reconnut et le fit saluer de cent coups de canon.
En arrivant à l'escalier d'honneur, le cardinal vit Nelson qui l'attendait sur la première marche.
Tous deux se saluèrent, mais ne purent échanger une parole.
Nelson ne parlait ni italien ni français; le cardinal comprenait l'anglais, mais ne le parlait pas.
Nelson indiqua au cardinal le chemin de sa cabine.
Il y trouva sir William et Emma Lyonna.
Il se rappela alors cette phrase de la lettre de la reine: «Les deux Hamilton accompagnent lord Nelson dans son voyage.»
Voici ce qui était arrivé:
Le capitaine Foote, qui avait été expédié par le cardinal pour porter à Palerme la capitulation, avait rencontré, à la hauteur des îles Lipari, la flotte anglaise, et, ayant reconnu le vaisseau de Nelson, à son pavillon d'amiral, il avait mis le cap droit sur lui.
De son côté, Nelson avait reconnu le Sea-Horse et ordonné de mettre en panne.
Le capitaine Foote descendit dans le canot et se rendit à bord du Foudroyant.
Le Van-Guard était tellement mutilé, qu'on avait reconnu qu'il ne pouvait naviguer plus longtemps, surtout avec des chances de combat, et nous avons déjà dit que Nelson avait transporté son pavillon à bord du nouveau vaisseau.
Foote, qui ne s'attendait point à rencontrer l'amiral, n'avait pas pris copie de la capitulation; mais, l'ayant signée, l'ayant lue et même discutée avec la plus grande attention, il put non-seulement annoncer à Nelson la capitulation, mais encore lui dire les termes dans lesquels elle était conçue.
Dès les premiers mots qu'il prononça, le capitaine Foote put voir la figure de l'amiral s'assombrir. En effet, sur les insistances de la reine, et s'écartant pour elle des ordres de l'amiral Keith, qui lui ordonnait de marcher au-devant de l'escadre française et de la combattre, il venait à toutes voiles à Naples pour porter à Ruffo, de la part de Leurs Majestés Siciliennes, l'ordre de ne traiter avec les républicains sous aucun prétexte; et voilà qu'au tiers du chemin, il apprenait qu'il arriverait trop tard, et que, depuis deux jours, la capitulation était signée.
Ce cas n'étant point prévu, Nelson devait attendre de nouvelles instructions. Il ordonna, en conséquence, au capitaine Foote de continuer son chemin en faisant force de voiles, tandis que lui mettrait en panne et l'attendrait pendant vingt-quatre heures.
Le capitaine Foote remonta sur son bâtiment, et, cinq minutes après le Sea-Horse fendait les flots avec la rapidité de l'animal dont il portait le nom.
Le même soir, il jetait l'ancre dans la rade de Palerme.
La reine habitait sa villa de la Favorite, située à une lieue à peu près de la ville qui s'est donnée à elle-même l'épithète d'heureuse.
Le capitaine sauta dans une voiture et se fit conduire à la Favorite.
Le ciel semblait un tapis d'azur, tout brodé d'étoiles; la lune versait sur la ravissante vallée qui conduit à Castellamare des cascades de lumière argentée.
Le capitaine se nomma, dit qu'il arrivait de Naples, porteur de nouvelles importantes.
La reine était en promenade avec lady Hamilton: les deux amies étaient allées sur la plage respirer la double fraîcheur de la nuit et de la mer.
Le roi seul était à la villa.
Foote, qui connaissait la puissance exercée par Caroline sur son mari, hésitait pour décider s'il ne se mettrait point à la recherche de la reine, lorsqu'on vint dire au capitaine que le roi, ayant appris son arrivée, lui faisait dire qu'il l'attendait.
Dès lors, l'hésitation était tranchée: cette invitation du roi était un ordre. Le capitaine se rendit chez le roi.
— Ah! c'est vous, capitaine! dit le roi le reconnaissant; on dit que vous apportez des nouvelles de Naples: sont-elles bonnes au moins?
— Excellentes, sire, à mon avis, du moins, puisque je viens vous annoncer que la guerre est terminée, que Naples est prise, que, dans deux jours, il n'y aura plus un républicain dans votre capitale, et, dans huit jours, plus un Français dans votre royaume.
— Voyons, voyons, comment dites-vous cela? répliqua Ferdinand. Plus un Français dans le royaume, cela va bien,--plus loin nous serons de ces animaux enragés, mieux vaudra;--mais plus un patriote à Naples! Où seront-ils donc? au fond de la mer?
— Pas tout à fait; mais ils vogueront à pleines voiles pour Toulon.
— Diable! voilà qui m'est assez égal, à moi;--pourvu qu'on m'en débarrasse, je ne demande pas mieux ni autre chose!--mais je vous préviens, capitaine, que la reine ne sera pas contente. Et comment se fait-il qu'ils vogueront vers Toulon, au lieu d'être classés par catégories dans les prisons de Naples?
— Parce que force a été au cardinal de capituler avec eux.
— Le cardinal a capitulé avec eux, après les lettres que nous lui avons écrites? Et à quelles conditions a-t-il capitulé?
— Sire, voici un pli renfermant une copie du traité certifiée conforme par le cardinal.
— Capitaine, donnez cela vous-même à la reine: je ne m'en charge pas. Peste! la première personne sur laquelle elle mettra la main, après avoir lu votre dépêche, passera un mauvais quart d'heure!
— Le cardinal nous a fait voir ses pleins pouvoirs comme vicaire général de Votre Majesté, et c'est après avoir vu ces pleins pouvoirs que nous avons signé le traité avec lui et en même temps que lui.
— Vous avez signé avec lui, alors?
— Oui, sire: moi au nom de la Grande-Bretagne; M. Baillie au nom de la Russie, et Achmet-bey au nom de la Porte.
— Et vous n'avez exclu personne de la capitulation?
— Personne.
— Diable! diable! Pas même Caracciolo? pas même la San-Felice?
— Personne.
— Mon cher capitaine, je fais mettre les chevaux à la voiture et je pars pour la Ficuzza: vous vous tirerez de là comme vous pourrez. Une amnistie générale, après une pareille rébellion! Ça ne s'est jamais vu. Mais que vont dire mes lazzaroni si, pour les amuser, on ne leur pend pas au moins une douzaine de républicains? Ils vont dire que je suis un ingrat.
— Et qui empêchera qu'on ne les pende? demanda la voix impérieuse de Caroline, qui, ayant appris qu'un officier anglais, porteur de nouvelles importantes, venait d'arriver chez le roi, s'était dirigée vers l'appartement de son mari, était entrée sans être vue et avait entendu le regret exprimé par Ferdinand.
— Messieurs nos alliés, madame, qui ont traité avec les rebelles et qui, à ce qu'il paraît, leur ont assuré la vie sauve.
— Et qui a osé faire cela? demanda la reine avec une telle rage, que l'on entendit grincer ses dents les unes contre les autres.
— Le cardinal, madame, répondit le capitaine Foote d'une voix calme et assurée, et nous avec lui.
— Le cardinal! dit la reine en jetant un regard de côté à son mari comme pour lui dire: «Vous voyez! voilà ce qu'a fait votre créature!»
— Et Son Éminence, continua le capitaine, prie Votre Majesté de prendre connaissance de la capitulation.
Et, en même temps, il présenta le pli à la reine.
— C'est bien, monsieur, dit celle-ci; nous vous remercions de la peine que vous avez prise.
Et elle lui tourna le dos.
— Pardon, madame, dit le capitaine Foote avec le même calme; mais je n'ai accompli que la moitié de ma mission.
— Acquittez-vous au plus vite de l'autre moitié, monsieur, dit la reine: vous comprenez que j'ai hâte de lire cette curieuse pièce.
— J'achèverai de la façon la plus laconique qu'il me sera possible, madame. J'ai rencontré l'amiral Nelson à la hauteur des îles Lipari; je lui ai dit la teneur de la capitulation: il m'a ordonné de prendre les ordres de Votre Majesté et de les lui reporter immédiatement.
La reine, aux premiers mots, s'était retournée, et, regardant le capitaine anglais, elle dévorait, haletante, chacune de ses paroles.
— Vous avez rencontré l'amiral? s'écria-t-elle; il attend mes ordres? Alors, tout n'est point perdu. Venez avec moi, sire!
Mais ce fut vainement qu'elle chercha des yeux le roi: le roi avait disparu.
— Bon! dit-elle, je n'ai besoin de personne pour faire ce qui me reste à faire!
Puis, se tournant vers le capitaine:
— Dans une heure, capitaine, vous aurez notre réponse.
Et elle sortit.
Un instant après, on entendit retentir furieusement la sonnette de la reine.
C'était la marquise de San-Clemente qui était de service près de Caroline: elle accourut.
— Je vous annonce une bonne nouvelle, ma chère marquise, dit la reine: votre ami Nicolino ne sera pas pendu.
C'était la première fois que la reine, parlant à la marquise, faisait allusion aux amours de sa dame d'honneur.
Celle-ci reçut le coup en pleine poitrine, et, un instant, en fut suffoquée; mais elle n'était pas femme à laisser sans réponse une pareille apostrophe.
— Je m'en félicite d'abord, dit-elle, mais ensuite j'en félicite Votre Majesté. Un Caracciolo tué ou pendu laisse toujours une terrible tache sur un règne.
— Non point quand ils soufflettent les reines; car, alors, ils descendent au rang de crocheteurs[5]; non point quand ils conspirent contre les rois, car ils descendent au rang des traîtres.
[Note 5: Caracciolo Sergiani, amant de la reine Jeanne, eut l'imprudence, dans une querelle avec sa royale maîtresse, de lui donner un soufflet; un coup de hache, qui lui coupa la tête en deux, vengea cet outrage fait à la royauté.]
— Je présume, répondit la marquise de San-Clemente, que Votre Majesté ne m'a point fait l'honneur de m'appeler près d'elle pour entamer avec moi une discussion historique?
— Non, dit la reine: je vous ai fait appeler pour vous dire que, si vous voulez porter vous-même nos félicitations à votre amant, rien ne vous retient ici...
La San-Clemente salua en signe d'adhésion.
— Et ensuite, continua la reine, pour prévenir lady Hamilton que je l'attends à l'instant même.
La marquise sortit. La reine l'entendit donner l'ordre à son valet de pied de prévenir Emma Lyonna.
Elle alla vivement à la porte, et, la rouvrant avec colère:
— Pourquoi transmettez-vous cet ordre à un autre, marquise, quand c'est à vous que je l'ai donné? cria-t-elle avec cette voix stridente qui annonçait chez elle le paroxysme de la colère.
— Parce que, n'étant plus au service de Votre Majesté, je n'ai d'ordre à recevoir de personne, pas même de la reine.
Et elle disparut dans les corridors.
— Insolente! s'écria Caroline. Oh! si je ne me venge pas, je mourrai de rage.
Emma Lyonna accourut, et trouva la reine se roulant sur un canapé, et mordant les coussins à belles dents.
— Ah! mon Dieu!... qu'a donc Votre Majesté? Qu'est-il arrivé?
La reine, à sa voix, se redressa et bondit sur la belle Anglaise comme une panthère.
— Ce qui est arrivé, Emma? Il est arrivé que, si tu ne viens pas à mon aide, la royauté est à jamais déshonorée, et que je n'ai plus qu'à retourner à Vienne et à y vivre en simple archiduchesse d'Autriche!
— Bon Dieu! et moi qui accourais vers Votre Majesté toute joyeuse! On me disait que tout était fini, que Naples était reprise, et j'étais sur le point d'écrire à Londres que l'on nous envoyât ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus frais en robes de bal, pour les fêtes auxquelles je prévoyais que votre retour donnerait lieu!
— Des fêtes! Si nous donnons des fêtes pour notre retour à Naples, on pourra les appeler les fêtes de la honte! Des fêtes! Il s'agit bien de fêtes! Oh! misérable cardinal!
— Comment, madame, s'écria Emma, c'est contre le cardinal que Votre Majesté se met dans une pareille colère?
— Oh! quand tu sauras ce que ce faux prêtre a fait!
— Il ne peut rien faire qui vous donne le droit de tuer vous-même, comme vous le faites, votre chère beauté. Qu'est-ce que ces rougeurs sur vos beaux bras? Ces traces de vos dents, laissez-moi les enlever avec mes lèvres. Qu'est que ces larmes qui brûlent vos beaux yeux? Laissez-moi les sécher avec mon haleine. Qu'est-ce que ces morsures qui ensanglantent vos lèvres? Laissez-moi recueillir ce sang avec mes baisers. Oh! la méchante reine, qui fait grâce à tous, excepté à elle!
Et, tout en parlant, lady Hamilton promenait sa bouche des bras de Caroline à ses yeux, et de ses yeux à ses lèvres!
Le sein de la reine se gonfla comme si à la colère venait se joindre un sentiment plus doux, mais non moins puissant.
Elle jeta son bras autour du cou d'Emma et l'entraîna avec elle sur un canapé.
— Oh! oui, toi seule m'aimes! dit-elle en lui rendant ses caresses avec une espèce de fureur.
— Et je vous aime pour tous, répondit Emma à demi étouffée par les étreintes de la reine, croyez-le bien, ma royale amie!
— - Eh bien, si tu m'aimes véritablement, dit la reine, le moment est venu de m'en donner la preuve.
— Que Votre chère Majesté donne ses ordres, et j'obéirai: voilà tout ce que je puis lui dire.
— Tu sais ce qui arrive, n'est-ce pas?
— Je sais qu'un officier anglais est venu vous apporter, de la part du cardinal, une capitulation.
— Tiens! dit la reine en montrant des fragments de papier épars et froissés sur le tapis, la voilà, sa capitulation! Oh! traiter avec ces misérables! leur garantir la vie sauve! leur donner des bâtiments pour les conduire à Toulon! Comme si l'exil était une punition suffisante pour le crime qu'ils ont commis! Et cela, cela, continua la reine avec un redoublement de rage, lorsque j'avais écrit de ne faire grâce à personne!
— Pas même au beau Rocca-Romana? demanda Emma en souriant.
— Rocca-Romana, dit la reine, a racheté sa faute en revenant à nous. Mais il ne s'agit point de cela, continua la reine en pressant Emma sur sa poitrine. Écoute! un espoir me reste, et, je te l'ai dit, cet espoir repose tout entier sur toi.
— Alors, ma belle reine, dit Emma écartant les cheveux de Caroline et l'embrassant au front, si tout dépend de moi, rien n'est perdu.
— De toi... et de Nelson, dit la reine.
Un sourire d'Emma Lyonna répondit à Caroline plus éloquemment que n'eussent pu le faire des paroles, si affirmatives qu'elles fussent.
— Nelson, continua la reine, n'a point signé au traité: il faut qu'il refuse de le ratifier.
— Mais je croyais qu'en son absence, le capitaine Foote avait signé en son nom?
— Eh! justement, là sera sa force. Il dira que, n'ayant pas donné de pouvoirs au capitaine Foote, le capitaine Foote n'avait point le droit de faire ce qu'il a fait.
— Eh bien? demanda Emma.
— Eh bien, il faut que tu obtiennes de Nelson,--et ce sera pour toi chose facile, enchanteresse!--il faut que tu obtiennes de Nelson qu'il fasse, de cette capitulation, ce que j'en ai fait,--qu'il la déchire.
— On essayera, dit lady Hamilton avec son sourire de sirène. Mais où est-il, Nelson?
— Il croise à la hauteur des îles Lipari; il attend Foote avec mes ordres: eh bien, ces ordres, c'est toi qui iras les lui porter. Crois-tu qu'il sera heureux de te voir? crois-tu que ces ordres, il aura l'idée de les discuter, quand ils tomberont un à un de ta bouche?
— Et les ordres de Votre Majesté sont...?
— Pas de traité, pas de grâce. Comprends-tu? Un Caracciolo, par exemple, qui nous a insultés, qui m'a trahie! cet homme s'en va, sain et sauf, prendre du service, en France peut-être, pour revenir contre nous et débarquer les Français dans quelque coin de notre royaume qu'il saura sans défense! Est-ce que tu ne veux pas comme moi qu'il meure, cet homme, dis?
— Moi, je veux tout ce que ma reine veut.
— Eh bien, ta reine, qui connaît ton bon coeur, veut que tu lui jures de ne te laisser attendrir par aucune prière, par aucune supplication. Jure-moi donc que, visses-tu à tes genoux les mères, les soeurs, les filles des condamnés, tu répondrais ce que je répondrais moi-même: «Non! non! non!»
— Je vous jure, ma chère reine, d'être aussi impitoyable que vous.
— Eh bien, c'est tout ce qu'il me faut. Oh! chère lady de mon coeur! c'est à toi que je devrai le plus beau diamant de ma couronne, la dignité; car, je te le jure à mon tour, si ce honteux traité tenait, je ne rentrerais jamais dans ma capitale!
— Et maintenant, dit Emma en riant, tout est arrangé, sauf une tout petite chose. Je ne suis pas gênée par sir William; cependant je ne puis ainsi courir les mers toute seule et rejoindre Nelson sans lui.
— Je m'en charge, dit la reine: je lui donnerai une lettre pour Nelson.
— Et à moi, que me donnerez-vous?
— Ce baiser d'abord (la reine appuya passionnément ses lèvres sur celles d'Emma), puis ensuite tout ce que tu voudras.
— C'est bien, dit Emma en se levant. A mon retour, nous réglerons nos comptes.
Puis, faisant une révérence cérémonieuse à la reine:
— Quand Votre Majesté l'ordonnera, dit-elle: son humble servante est prête.
— Il n'y a pas une minute à perdre: j'ai promis à cet idiot d'Anglais que, dans une heure, il aurait ma réponse.
— Je reverrai la reine?
— Je ne te quitterai qu'au moment où tu monteras dans la barque.
La reine, ainsi qu'elle l'avait prévu n'eut pas de peine à déterminer sir William à se charger de son refus, et, une heure après avoir quitté le capitaine Foote, elle l'invitait à recevoir à bord du Sea-Horse sir William, chargé de ses ordres écrits.
Mais les véritables ordres étaient ceux qu'Emma avait reçus entre deux baisers et qu'elle devait, de la même manière, transmettre à Nelson.
Comme elle le lui avait promis, la reine ne quitta lady Hamilton que sur le quai de Palerme, et, tant qu'elle put l'apercevoir dans l'obscurité, elle continua de la saluer en agitant son mouchoir.
Voilà comment sir William Hamilton et Emma Lyonna, étaient à bord du Foudroyant.
On a vu par la lettre qu'avait reçue le cardinal, que la belle ambassadrice avait complètement réussi dans sa mission.
Le cardinal, en entrant dans la cabine de l'amiral anglais, avait jeté un coup d'oeil rapide sur les deux personnes qu'elle renfermait.
Sir William était assis dans un fauteuil, devant une table sur laquelle se trouvaient de l'encre, des plumes, du papier, et, sur ce papier, les morceaux de la capitulation déchirée par la reine.
Emma Lyonna était couchée sur un canapé, et, comme on était aux mois chauds de l'année, se faisait de l'air avec une éventail de plumes de paon.
Nelson, entré derrière le cardinal, lui montra un fauteuil et s'assit en face de lui sur l'affût d'un canon, ornement guerrier de sa cabine.
En voyant entrer le cardinal, sir William s'était levé; mais Emma Lyonna s'était contentée de lui faire une simple inclination de tête.
Sur le pont, la réception faite au cardinal Ruffo par l'équipage, et cela, malgré les cent coups de canon dont on avait salué sa venue, n'avait guère été plus polie, et, si le cardinal eût aussi bien compris la langue parlée par les matelots qu'il comprenait la langue écrite par Pope et par Milton, il eût certes porté plainte à l'amiral des insultes faites à sa robe et à son caractère, et dont une des moins graves, que Nelson avait fait semblant de ne pas entendre, était: «A la mer, le homard papiste!»
Ruffo salua les deux époux d'un air moitié sabre et moitié chapelet, et, s'adressant à l'ambassadeur d'Angleterre:
— Sir William, dit-il, je suis heureux de vous rencontrer ici, non-seulement parce que vous allez, je l'espère du moins, servir d'interprète entre milord Nelson et moi, mais encore parce que la lettre que Votre Seigneurie m'a fait l'honneur de m'écrire vous engage vous-même dans la question et y engage le gouvernement que vous représentez.
Sir William s'inclina.
— Que Votre Éminence, répondit-il, veuille bien dire à milord Nelson ce qu'elle a à répondre à cette lettre, et j'aurai l'honneur de traduire aussi fidèlement que possible à Sa Grâce la réponse de Votre Éminence.
— J'ai à répondre que, si milord était arrivé plus tôt dans la baie de Naples, et eût été mieux renseigné sur les événements qui s'y sont passés, au lieu de désapprouver les traités, il les eût signés comme moi et avec moi.
Sir William transmit cette réponse à Nelson, qui secoua la tête avec un sourire de dénégation.
Ce signe n'avait pas besoin d'être traduit. Ruffo se mordit les lèvres.
— Je persiste à croire, continua le cardinal, que milord Nelson ou ne sait rien ou a été mal conseillé. Dans l'un et l'autre cas, c'est à moi de l'édifier sur la situation.
— Édifiez-nous, monsieur le cardinal. En tout cas, la chose ne sera point difficile. L'édification, par la parole ou par l'exemple est un de vos devoirs.
— J'y tâcherai, dit le cardinal avec son fin sourire, quoique j'aie le malheur de parler à des hérétiques; ce qui m'ôte, vous en conviendrez, plus de la moitié de ma chance.
Ce fut à sir William de se mordre les lèvres.
— Parlez, dit-il; nous vous écoutons.
Alors, le cardinal commença en français, la seule langue, au reste, que l'on eût parlée jusque-là, la narration des événements du 13 et du 14 juin. Il dit le terrible combat contre Schipani, la défense du curé Toscano et de ses Calabrais, qui avaient préféré se faire sauter plutôt que se rendre. Il fit, avec une fidélité rare, le bulletin de chaque jour, depuis la journée du 14 jusqu'à cette meurtrière sortie de la nuit du 18 au 19, dans laquelle les républicains avaient encloué les batteries de la ville, égorgé, depuis le premier jusqu'au dernier homme, tout un bataillon d'Albanais; avaient jonché de morts la rue de Tolède et avaient perdu seulement une douzaine d'hommes. Enfin, il en arriva à la nécessité où il s'était vu de proposer une trêve et de signer un armistice, dans la conviction où il était qu'un second échec éprouvé découragerait les sanfédistes, qu'il devait avouer être bien plutôt des hommes de pillage que des soldats gardant leurs rangs dans la bonne comme dans la mauvaise fortune. Il ajouta qu'ayant su par le roi lui-même qu'une flotte franco-espagnole parcourait la Méditerranée, il avait craint que cette flotte ne se dirigeât vers le port de Naples; ce qui remettait tout en question. Il s'était hâté, surtout dans cette prévision, voulant être maître des forts pour tenir le port en état de défense. Enfin, il termina en disant que, la capitulation ayant été faite volontairement et de bonne foi des deux côtés, devait être religieusement observée, et qu'agir d'une autre façon serait manquer au droit des gens.
Sir William traduisit à Nelson ce long plaidoyer en faveur de la foi due aux traités; mais, lorsqu'il en fut à la crainte qu'avait eue le cardinal de voir arriver la flotte française dans la rade de Naples, Nelson interrompit le traducteur, et, avec l'accent de l'orgueil blessé:
— Monsieur le cardinal ne savait-il point, dit-il, que j'étais là, et craignait-il que je ne laissasse passer la flotte française pour venir prendre Naples?
Sir William s'apprêta à traduire la réponse de l'amiral anglais; mais le cardinal avait prêté une telle attention aux paroles que celui-ci venait de prononcer, qu'avant que l'ambassadeur eût eu le temps d'ouvrir la bouche:
— Votre Grâce, dit-il, a bien laissé passer une première fois la flotte française qui prit Malte: le même accident pouvait lui arriver une seconde fois.
Nelson se mordit lèvres; Emma Lyonna resta muette et immobile comme une statue de marbre: elle avait laissé retomber son éventail de plumes, et, appuyée sur son coude, elle semblait une copie de l'Hermaphrodite Farnèse. Le cardinal jeta un regard sur elle, et il lui sembla, derrière ce masque impassible, voir le visage courroucé de la reine.
— J'attends une réponse de milord, insista froidement le cardinal; une question n'est point une épouse.
— Cette réponse, je la ferai pour Sa Grâce, répliqua sir William: Les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles.
— Il est possible, reprit Ruffo, que les souverains ne traitent pas avec leurs sujets rebelles; mais, une fois que les sujets rebelles ont traité avec leurs souverains, le devoir de ceux-ci est de respecter les traités.
— Cette maxime, répondit l'amiral anglais, est peut-être celle de M. le cardinal Ruffo; mais, à coup sûr, elle n'est pas celle de la reine Caroline, et, si M. le cardinal doute, malgré notre affirmation, vous pouvez lui montrer les morceaux du traité déchirés par la reine, morceaux ramassés de la main de lady Hamilton sur le parquet de la chambre à coucher de Sa Majesté, et apportés par elle à bord du Foudroyant. Je ne sais quelles instructions Son Éminence a reçues comme vicaire général; mais, quant à moi (et il montra du doigt le traité déchiré), voilà celles que j'ai reçues comme amiral commandant la flotte.
Lady Hamilton fit de la tête un imperceptible signe d'approbation, et, plus que jamais, le cardinal parut convaincu qu'elle représentait dans cette conférence sa royale amie.
Or, comme il vit que Nelson donnait raison à Hamilton, qu'il comprit qu'il s'agissait dans cette circonstance d'entrer en lutte non-seulement avec Hamilton, qui n'était que l'écho de sa femme, mais encore avec cette bouche de pierre qui apportait la mort de la part de la reine, et qui, comme la mort, était muette, il se leva et, s'avançant vers la table devant laquelle était assis Hamilton, déploya un des fragments du traité froissé par les mains fiévreuses de Caroline, et reconnut d'autant mieux que c'était un morceau de ce traité, que c'était la portion qui contenait son cachet et sa signature.
— Qu'avez-vous à répondre à cela, monsieur le cardinal? demanda avec un sourire railleur l'ambassadeur d'Angleterre.
— Je répondrai, monsieur, dit le cardinal, que, si j'étais roi, j'aimerais mieux déchirer de mes mains mon manteau royal qu'un traité signé en mon nom par l'homme qui viendrait de reconquérir mon royaume.
Et il laissa dédaigneusement retomber sur la table le morceau de papier qu'il tenait à la main.
— Mais enfin, reprit avec impatience l'ambassadeur, vous regardez, je l'espère, le traité comme déchiré, non-seulement matériellement, mais encore moralement.
— Immoralement, voulez-vous dire!
Nelson, voyant que la discussion se prolongeait, et ne pouvant juger du sens des paroles que par la physionomie des interlocuteurs, se leva à son tour, et, s'adressant à sir William:
— Il est inutile de discuter plus longtemps, dit-il. Si nous devons nous battre à coups de sophismes et d'arguties, certainement le cardinal l'emportera sur l'amiral. Contentez-vous donc, mon cher Hamilton, de demander à Son Éminence si elle s'obstine, oui ou non, à maintenir les traités.
Sir William répéta à Ruffo la demande de Nelson traduite en français. Ruffo l'avait comprise, à peu près; mais l'importance de la question était telle, qu'il ne voulait répondre qu'après l'avoir comprise tout à fait.
Et, comme sir William accentuait soigneusement la dernière phrase:
— Les représentants des puissances alliées étant intervenus dans le traité que Votre Seigneurie veut rompre, dit-il en s'inclinant, je ne puis répondre que pour mon compte, et cette réponse, je l'ai déjà faite à MM. Troubridge et Ball.
— Et cette réponse est...? demanda sir William.
— J'ai engagé ma signature et, en même temps que ma signature, mon honneur. Autant qu'il sera en mon pouvoir, je ne laisserai faire tache ni à l'une ni à l'autre. Quant aux honorables capitaines qui ont signé le traité en même temps que moi, je leur transmettrai les intentions de milord Nelson, et ils sauront ce qu'ils ont à faire. Cependant, comme, en pareille matière, un mot mal rapporté suffit à changer le sens de toute une phrase, je serais obligé à milord Nelson, de me donner par écrit son ultimatum.
La requête de Ruffo fut transmise à l'amiral.
— Dans quelle langue Son Éminence désire-t-elle que cet ultimatum soit écrit? demanda Nelson.
— En anglais, répondit le cardinal: je lis l'anglais, et le capitaine Baillie est Irlandais. D'ailleurs, je tiens à avoir une pièce si importante écrite tout entière de la main de l'amiral.
Nelson fit un signe de tête indiquant qu'il ne voyait aucun inconvénient à satisfaire aux désirs du cardinal, et, de cette écriture renversée particulière aux gens qui écrivent de la main gauche, il traça les lignes suivantes, que nous regrettons de ne point avoir fait autographier tandis que nous étions à Naples et que nous avions l'original sous les yeux:
«Le grand amiral lord Nelson est arrivé le 24 juin avec la flotte britannique dans la baie de Naples, où il a trouvé qu'un traité avait été conclu avec les rebelles, traité qui, selon lui, ne peut recevoir son exécution qu'après avoir été ratifié par Leurs Majestés Siciliennes.
»H. NELSON.»
L'ambassadeur prit la déclaration des mains de l'amiral anglais et s'apprêta à la lire au cardinal; mais celui-ci fit signe que la chose était inutile, la prit, à son tour, des mains de l'ambassadeur, la lut et, saluant, une fois sa lecture terminée:
— Milord, dit-il, il me reste maintenant une dernière grâce à vous demander: c'est de me faire conduire à terre.
— Que Votre Éminence veuille bien monter sur le pont, répondit l'amiral, et les mêmes hommes qui l'ont amenée auront l'honneur de la reconduire.
Et, en même temps, l'amiral indiquait de la main l'escalier à Ruffo.
Ruffo monta les quelques marches qu'il avait devant lui et se trouva sur le pont.
Nelson se tint sur la première marche de l'escalier d'honneur jusqu'à ce que le cardinal fût dans la barque. Ils échangèrent alors un froid salut. La barque se détacha du bâtiment et s'éloigna. Mais les canons qui, selon le cérémonial d'usage, eussent dû saluer le départ du même nombre de coups que l'arrivée, restèrent silencieux.
L'amiral suivit quelque temps des yeux le cardinal; mais bientôt une petite main s'appuya sur son épaule, tandis qu'un souffle murmurait à son oreille:
— Mon cher Horatio!
— Ah! c'est vous, milady! dit Nelson en tressaillant.
— Oui... L'homme que nous avons fait prévenir est là.
— Quel homme? demanda Nelson.
— Le capitaine Scipion Lamarra.
— Et où est-il?
— On l'a fait entrer chez sir William.
— Apporte-t-il des nouvelles de Caracciolo? demanda vivement Nelson.
— Je n'en sais rien, mais c'est probable. Seulement, il a cru prudent de se cacher, pour ne pas être reconnu du cardinal, dont il est un des officiers d'ordonnance.
— Allons le rejoindre. A propos, avez-vous été content de moi, milady?
— Vous avez été admirable, et je vous adore.
Et, sur cette assurance, Nelson prit tout joyeux le chemin de l'appartement de sir William. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XVIII — Où d’Artagnan cherche Porthos et ne trouve que Mousqueton | Lorsque d’Artagnan se fut bien convaincu que l’absence de M. le vicaire général d’Herblay était réelle, et que son ami n’était point trouvable à Melun ni dans les environs, il quitta Bazin sans regret, donna un coup d’œil sournois au magnifique château de Vaux, qui commençait à briller de cette splendeur qui fit sa ruine, et pinçant ses lèvres comme un homme plein de défiance et de soupçons, il piqua son cheval pie en disant:
— Allons, allons, c’est encore à Pierrefonds que je trouverai le meilleur homme et le meilleur coffre. Or, je n’ai besoin que de cela, puisque moi j’ai l’idée.
Nous ferons grâce à nos lecteurs des incidents prosaïques du voyage de d’Artagnan, qui toucha barre à Pierrefonds dans la matinée du troisième jour. D’Artagnan arrivait par Nanteuil-le-Haudouin et Crépy. De loin, il aperçut le château de Louis d’Orléans, lequel, devenu domaine de la Couronne, était gardé par un vieux concierge. C’était un de ces manoirs merveilleux du Moyen Age, aux murailles épaisses de vingt pieds, aux tours hautes de cent.
D’Artagnan longea ses murailles, mesura ses tours des yeux et descendit dans la vallée. De loin il dominait le château de Porthos, situé sur les rives d’un vaste étang et attenant à une magnifique forêt. C’est le même que nous avons déjà eu l’honneur de décrire à nos lecteurs; nous nous contenterons donc de l’indiquer. La première chose qu’aperçut d’Artagnan après les beaux arbres, après le soleil de mai dorant les coteaux verts, après les longues futaies de bois empanachées qui s’étendent vers Compiègne, ce fut une grande boîte roulante, poussée par deux laquais et traînée par deux autres. Dans cette boîte il y avait une énorme chose vert et or qui arpentait, traînée et poussée, les allées riantes du parc. Cette chose, de loin, était indétaillable et ne signifiait absolument rien; de plus près, c’était un tonneau affublé de drap vert galonné; de plus près encore, c’était un homme ou plutôt un poussah dont l’extrémité inférieure, se répandant dans la boîte, en remplissait le contenu; de plus près encore, cet homme, c’était Mousqueton, Mousqueton blanc de cheveux et rouge de visage comme Polichinelle.
— Eh pardieu! s’écria d’Artagnan, c’est ce cher M. Mousqueton!
— Ah!... cria le gros homme, ah! quel bonheur! quelle joie! c’est M. d’Artagnan!... Arrêtez, coquins!
Ces derniers mots s’adressaient aux laquais qui le poussaient et qui le tiraient. La boîte s’arrêta, et les quatre laquais, avec une précision toute militaire, ôtèrent à la fois leurs chapeaux galonnés et se rangèrent derrière la boîte.
— Oh! monsieur d’Artagnan, dit Mousqueton, que ne puis-je vous embrasser les genoux! Mais je suis devenu impotent, comme vous le voyez.
— Dame! mon cher Mousqueton, c’est l’âge.
— Non, monsieur, ce n’est pas l’âge: ce sont les infirmités, les chagrins.
— Des chagrins, vous, Mousqueton? dit d’Artagnan en faisant le tour de la boîte; êtes-vous fou, mon cher ami? Dieu merci! vous vous portez comme un chêne de trois cents ans.
— Ah! les jambes, monsieur, les jambes! dit le fidèle serviteur.
— Comment, les jambes?
— Oui, elles ne veulent plus me porter.
— Les ingrates! Cependant, vous les nourrissez bien, Mousqueton, à ce qu’il me paraît.
— Hélas! oui, elles n’ont rien à me reprocher sous ce rapport-là, dit Mousqueton avec un soupir; j’ai toujours fait tout ce que j’ai pu pour mon corps; je ne suis pas égoïste.
Et Mousqueton soupira de nouveau.
«Est-ce que Mousqueton veut aussi être baron, qu’il soupire de la sorte?» pensa d’Artagnan.
— Mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton, s’arrachant à une rêverie pénible, mon Dieu! que Monseigneur sera heureux que vous ayez pensé à lui.
— Bon Porthos, s’écria d’Artagnan; je brûle de l’embrasser!
— Oh! dit Mousqueton attendri, je le lui écrirai bien certainement, monsieur.
— Comment, s’écria d’Artagnan, tu le lui écriras?
— Aujourd’hui même, sans retard.
— Il n’est donc pas ici?
— Mais, non, monsieur.
— Mais est-il près? est-il loin?
— Eh! le sais-je, monsieur, le sais-je? fit Mousqueton.
— Mordioux! s’écria le mousquetaire en frappant du pied, je joue de malheur! Porthos si casanier!
— Monsieur, il n’y a pas d’homme plus sédentaire que Monseigneur. Mais...
— Mais quoi?
— Quand un ami vous presse...
— Un ami?
— Eh! sans doute; ce digne M. d’Herblay.
— C’est Aramis qui a pressé Porthos?
— Voici comment la chose s’est passée, monsieur d’Artagnan. M. d’Herblay a écrit à Monseigneur...
— Vraiment?
— Une lettre, monsieur, une lettre si pressante qu’elle a mis ici tout à feu et à sang!
— Conte-moi cela, cher ami, dit d’Artagnan, mais renvoie un peu ces messieurs, d’abord.
Mousqueton poussa un «Au large, faquins!» avec des poumons si puissants, qu’il eût suffi du souffle sans les paroles pour faire évaporer les quatre laquais. D’Artagnan s’assit sur le brancard de la boîte et ouvrit ses oreilles.
— Monsieur, dit Mousqueton, Monseigneur a donc reçu une lettre de M. le vicaire général d’Herblay, voici huit ou neuf jours; c’était le jour des plaisirs... champêtres; oui, mercredi par conséquent.
— Comment cela! dit d’Artagnan; le jour des plaisirs champêtres?
— Oui, monsieur; nous avons tant de plaisirs à prendre dans ce délicieux pays que nous en étions encombrés; si bien que force a été pour nous d’en régler la distribution.
— Comme je reconnais bien l’ordre de Porthos! Ce n’est pas à moi que cette idée serait venue. Il est vrai que je ne suis pas encombré de plaisirs, moi.
— Nous l’étions, nous, dit Mousqueton.
— Et comment avez-vous réglé cela, voyons? demanda d’Artagnan.
— C’est un peu long, monsieur.
— N’importe, nous avons le temps, et puis vous parlez si bien, mon cher Mousqueton, que c’est vraiment plaisir de vous entendre.
— Il est vrai, dit Mousqueton avec un signe de satisfaction qui provenait évidemment de la justice qui lui était rendue, il est vrai que j’ai fait de grands progrès dans la compagnie de Monseigneur.
— J’attends la distribution des plaisirs, Mousqueton, et avec impatience; je veux savoir si je suis arrivé dans un bon jour.
— Oh! monsieur d’Artagnan, dit mélancoliquement Mousqueton, depuis que Monseigneur est parti, tous les plaisirs sont envolés!
— Eh bien! mon cher Mousqueton, rappelez vos souvenirs.
— Par quel jour voulez-vous que nous commencions?
— Eh pardieu! commencez par le dimanche, c’est le jour du Seigneur.
— Le dimanche, monsieur?
— Oui.
— Dimanche, plaisirs religieux: Monseigneur va à la messe, rend le pain bénit, se fait faire des discours et des instructions par son aumônier ordinaire. Ce n’est pas fort amusant, mais nous attendons un carme de Paris qui desservira notre aumônerie et qui parle fort bien, à ce que l’on assure; cela nous éveillera, car l’aumônier actuel nous endort toujours. Donc le dimanche, plaisirs religieux. Le lundi, plaisirs mondains.
— Ah! ah! dit d’Artagnan, comment comprends-tu cela, Mousqueton? Voyons un peu les plaisirs mondains, voyons.
— Monsieur, le lundi, nous allons dans le monde; nous recevons, nous rendons des visites; on joue du luth, on danse, on fait des bouts rimés, enfin on brûle un peu d’encens en l’honneur des dames.
— Peste! c’est du suprême galant, dit le mousquetaire, qui eut besoin d’appeler à son aide toute la vigueur de ses muscles mastoïdes pour comprimer une énorme envie de rire.
— Mardi, plaisirs savants.
— Ah! bon! dit d’Artagnan, lesquels? Détaille-nous un peu cela, mon cher Mousqueton.
— Monseigneur a acheté une sphère que je vous montrerai, elle remplit tout le périmètre de la grosse tour, moins une galerie qu’il a fait faire au-dessus de la sphère; il y a des petites ficelles et des fils de laiton après lesquels sont accrochés le soleil et la lune. Cela tourne; c’est fort beau. Monseigneur me montre les mers et terres lointaines; nous nous promettons de ne jamais y aller. C’est plein d’intérêt.
— Plein d’intérêt, c’est le mot, répéta d’Artagnan. Et le mercredi?
— Plaisirs champêtres, j’ai déjà eu l’honneur de vous le dire, monsieur le chevalier: nous regardons les moutons et les chèvres de Monseigneur; nous faisons danser les bergères avec des chalumeaux et des musettes, ainsi qu’il est écrit dans un livre que Monseigneur possède en sa bibliothèque et qu’on appelle Bergeries. L’auteur est mort, voilà un mois à peine.
— M. Racan, peut-être? fit d’Artagnan.
— C’est cela, M. Racan. Mais ce n’est pas le tout. Nous pêchons à la ligne dans le petit canal, après quoi nous dînons couronnés de fleurs. Voilà pour le mercredi.
— Peste! dit d’Artagnan, il n’est pas mal partagé, le mercredi. Et le jeudi? que peut-il rester à ce pauvre jeudi?
— Il n’est pas malheureux, monsieur, dit Mousqueton souriant. Jeudi, plaisirs olympiques. Ah! monsieur, c’est superbe! Nous faisons venir tous les jeunes vassaux de Monseigneur et nous les faisons jeter le disque, lutter, courir. Monseigneur jette le disque comme personne. Et lorsqu’il applique un coup de poing, oh! quel malheur!
— Comment, quel malheur!
— Oui, monsieur, on a été obligé de renoncer au ceste. Il cassait les têtes, brisait les mâchoires, enfonçait les poitrines. C’est un jeu charmant, mais personne ne voulait plus le jouer avec lui.
— Ainsi, le poignet...
— Oh! monsieur, plus solide que jamais. Monseigneur baisse un peu quant aux jambes, il l’avoue lui-même; mais cela s’est réfugié dans les bras, de sorte que...
— De sorte qu’il assomme les bœufs comme autrefois.
— Monsieur, mieux que cela, il enfonce les murs. Dernièrement, après avoir soupé chez un de ses fermiers, vous savez combien Monseigneur est populaire et bon, après souper il fait cette plaisanterie de donner un coup de poing dans le mur, le mur s’écroule, le toit glisse, et il y a trois hommes d’étouffés et une vieille femme.
— Bon Dieu! Mousqueton, et ton maître?
— Oh! Monseigneur! il a eu la tête un peu écorchée. Nous lui avons bassiné les chairs avec une eau que les religieuses nous donnent. Mais rien au poing.
— Rien?
— Rien, monsieur.
— Foin des plaisirs olympiques! ils doivent coûter trop cher, car enfin les veuves et les orphelins...
— On leur fait des pensions, monsieur, un dixième du revenu de Monseigneur est affecté à cela.
— Passons au vendredi, dit d’Artagnan.
— Le vendredi, plaisirs nobles et guerriers. Nous chassons, nous faisons des armes, nous dressons des faucons, nous domptons des chevaux. Enfin, le samedi est le jour des plaisirs spirituels: nous meublons notre esprit, nous regardons les tableaux et les statues de Monseigneur, nous écrivons même et nous traçons des plans; enfin, nous tirons les canons de Monseigneur.
— Vous tracez des plans, vous tirez les canons...
— Oui, monsieur.
— Mon ami, dit d’Artagnan, M. du Vallon possède en vérité l’esprit le plus subtil et le plus aimable que je connaisse; mais il y a une sorte de plaisirs que vous avez oubliés, ce me semble.
— Lesquels, monsieur? demanda Mousqueton avec anxiété.
— Les plaisirs matériels.
Mousqueton rougit.
— Qu’entendez-vous par là, monsieur? dit-il en baissant les yeux.
— J’entends la table, le bon vin, la soirée occupée aux évolutions de la bouteille.
— Ah! monsieur, ces plaisirs-là ne comptent point, nous les pratiquons tous les jours.
— Mon brave Mousqueton, reprit d’Artagnan, pardonne-moi, mais j’ai été tellement absorbé par ton récit plein de charmes, que j’ai oublié le principal point de notre conversation, c’est à savoir ce que M. le vicaire général d’Herblay a pu écrire à ton maître.
— C’est vrai, monsieur, dit Mousqueton, les plaisirs nous ont distraits. Eh bien! monsieur, voici la chose tout entière.
— J’écoute, mon cher Mousqueton.
— Mercredi...
— Jour des plaisirs champêtres?
— Oui. Une lettre arrive; il la reçoit de mes mains. J’avais reconnu l’écriture.
— Eh bien?
— Monseigneur la lit et s’écrie: «Vite, mes chevaux! mes armes!»
— Ah! mon Dieu! dit d’Artagnan, c’était encore quelque duel!
— Non pas, monsieur, il y avait ces mots seulement: «Cher Porthos, en route si vous voulez arriver avant l’équinoxe. Je vous attends.»
— Mordioux! fit d’Artagnan rêveur, c’était pressé à ce qu’il paraît.
— Je le crois bien. En sorte, continua Mousqueton, que Monseigneur est parti le jour même avec son secrétaire pour tâcher d’arriver à temps.
— Et sera-t-il arrivé à temps?
— Je l’espère. Monseigneur qui est haut à la main, comme vous le savez, monsieur, répétait sans cesse: «Tonne Dieu! qu’est-ce encore que cela, l’équinoxe? N’importe, il faudra que le drôle soit bien monté, s’il arrivait avant moi.»
— Et tu crois que Porthos sera arrivé le premier? demanda d’Artagnan.
— J’en suis sûr. Cet équinoxe, si riche qu’il soit, n’a certes pas des chevaux comme Monseigneur!
D’Artagnan contint son envie de rire, parce que la brièveté de la lettre d’Aramis lui donnait fort à penser. Il suivit Mousqueton, ou plutôt le chariot de Mousqueton, jusqu’au château; il s’assit à une table somptueuse, dont on lui fit les honneurs comme à un roi, mais il ne put rien tirer de Mousqueton: le fidèle serviteur pleurait à volonté, c’était tout. D’Artagnan, après une nuit passée sur un excellent lit, rêva beaucoup au sens de la lettre d’Aramis, s’inquiéta des rapports de l’équinoxe avec les affaires de Porthos, puis n’y comprenant rien, sinon qu’il s’agissait de quelque amourette de l’évêque pour laquelle il était nécessaire que les jours fussent égaux aux nuits, d’Artagnan quitta Pierrefonds comme il avait quitté Melun, comme il avait quitté le château du comte de La Fère. Ce ne fut cependant pas sans une mélancolie qui pouvait à bon droit passer pour une des plus sombres humeurs de d’Artagnan. La tête baissée, l’œil fixe, il laissait pendre ses jambes sur chaque flanc de son cheval et se disait, dans cette vague rêverie qui monte parfois à la plus sublime éloquence; «Plus d’amis, plus d’avenir, plus rien! mes forces sont brisées, comme le faisceau de notre amitié passée. Oh! la vieillesse arrive, froide, inexorable; elle enveloppe dans son crêpe funèbre tout ce qui reluisait, tout ce qui embaumait dans ma jeunesse, puis elle jette ce doux fardeau sur son épaule et le porte avec le reste dans ce gouffre sans fond de la mort.» Un frisson serra le cœur du Gascon, si brave et si fort contre tous les malheurs de la vie, et pendant quelques moments les nuages lui parurent noirs, la terre glissante et glaiseuse comme celle des cimetières.
— Où vais-je... se dit-il; que veux-je faire?... seul... tout seul, sans famille, sans amis... Bah! s’écria-t-il tout à coup.
Et il piqua des deux sa monture, qui, n’ayant rien trouvé de mélancolique dans la lourde avoine de Pierrefonds, profita de la permission pour montrer sa gaieté par un temps de galop qui absorba deux lieues.
«À Paris!» se dit d’Artagnan.
Et le lendemain il descendit à Paris.
Il avait mis dix jours à faire ce voyage. |
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"title": "Mémoires de Garibaldi, tome 2/2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | IX | J’ÉCRIS AU PAPE
Ce fut vers ce temps que j’appris, à Montevideo, l’exaltation au pontificat de Pie IX.
On sait quels furent les commencements de ce règne.
Comme beaucoup d’autres, je crus à une ère de liberté pour l’Italie.
Je résolus aussitôt, pour seconder le saint-père dans les généreuses résolutions dont il était animé, de lui offrir mon bras et celui de mes compagnons d’armes.
Ceux qui croient à une opposition systématique de ma part à la papauté verront, par la lettre qui va suivre, qu’il n’en était rien; mon dévouement était à la cause de la liberté en général, sur quelque point du globe que cette liberté se fît jour.
On comprendra cependant que je donnasse la préférence à mon pays, et que je fusse prêt à servir sous celui qui paraissait appelé à être le messie politique de l’Italie.
Nous crûmes, Anzani et moi, que ce sublime rôle était réservé à Pie IX, et nous écrivîmes au nonce du pape la lettre suivante, le priant de transmettre à Sa Sainteté nos vœux et ceux de nos légionnaires:
«Très-illustre et très-respectable seigneur,
»Du moment où nous sont arrivées les premières nouvelles de l’exaltation du souverain pontife Pie IX et de l’amnistie qu’il concédait aux pauvres proscrits, nous avons, avec une attention et un intérêt toujours croissants, compté les pas que le chef suprême de l’Église a faits sur la route de la gloire et de la liberté. Les louanges dont l’écho arrive jusqu’à nous de l’autre côté des mers, le frémissement avec lequel l’Italie accueille la convocation des députés et y applaudit, les sages concessions faites à l’imprimerie, l’institution de la garde civique, l’impulsion donnée à l’instruction populaire et à l’industrie, sans compter tant de soins, tous dirigés vers l’amélioration et le bien-être des classes pauvres et vers la formation d’une administration nouvelle, tout, enfin, nous a convaincus que venait enfin de sortir, du sein de notre patrie, l’homme qui, comprenant les besoins de son siècle, avait su, selon les préceptes de notre auguste religion, toujours nouveaux, toujours immortels, et sans déroger à leur autorité, se plier cependant à l’exigence des temps; et nous, quoique tous ces progrès fussent sans influence sur nous-mêmes, nous les avons néanmoins suivis de loin, en accompagnant de nos applaudissements et de nos vœux le concert universel de l’Italie et de toute la chrétienté; mais, quand, il y a quelques jours, nous avons appris l’attentat sacrilége au moyen duquel une faction fomentée et soutenue par l’étranger,--n’étant point encore fatiguée, après un si long temps, de déchirer notre pauvre patrie,--se proposait de renverser l’ordre de choses aujourd’hui existant, il nous a semblé que l’admiration et l’enthousiasme pour le souverain pontife étaient un trop faible tribut et qu’un plus grand devoir nous était imposé.
»Nous qui vous écrivons, très-illustre et très-respectable seigneur, nous sommes ceux qui, toujours animés de ce même esprit qui nous a fait affronter l’exil, avons pris les armes à Montevideo, pour une cause qui nous paraissait juste, et réuni quelques centaines d’hommes, nos compatriotes, qui étaient venus ici, espérant y trouver des jours moins tourmentés que ceux que nous subissions dans notre patrie.
»Or, voilà cinq années que, pendant le siége qui enveloppe les murailles de cette ville, chacun de nous a été mis à même de faire preuve de résignation et de courage; et, grâce à la Providence et à cet antique esprit qui enflamme encore notre sang italien, notre légion a eu occasion de se distinguer, et, chaque fois que s’est présentée cette occasion, elle ne l’a pas laissée échapper; si bien que--je crois qu’il est permis de le dire sans vanité--elle a, sur le chemin de l’honneur, dépassé tous les autres corps qui étaient ses rivaux et ses émules.
»Donc, si, aujourd’hui, les bras qui ont quelque usage des armes sont acceptés par Sa Sainteté, inutile de dire que, bien plus volontiers que jamais, nous les consacrerons au service de celui qui fait tant pour la patrie et pour l’Église.
»Nous nous tiendrons donc pour heureux, si nous pouvons venir en aide à l’œuvre rédemptrice de Pie IX, nous et nos compagnons, au nom desquels nous vous portons la parole, et nous ne croirons pas la payer trop cher de tout notre sang.
»Si Votre illustre et respectable Seigneurie pense que notre offre puisse être agréable au souverain pontife, qu’elle la dépose au pied de son trône.
»Ce n’est point la puérile prétention que notre bras soit nécessaire qui nous fait l’offrir; nous savons trop bien que le trône de saint Pierre repose sur des bases que ne peuvent ni ébranler ni raffermir les secours humains, et que, d’ailleurs, le nouvel ordre de choses compte de nombreux défenseurs qui sauront vigoureusement repousser les injustes agressions de ses ennemis; mais, comme l’œuvre doit être répartie parmi les bons, et le dur travail donné aux forts, faites-nous l’honneur de nous compter parmi ceux-là.
»En attendant, nous remercions la Providence d’avoir préservé Sa Sainteté des machinations dei tristi, et nous faisons des vœux ardents pour qu’elle lui accorde de nombreuses années pour le bonheur de la chrétienté et de l’Italie.
»Il ne nous reste plus maintenant qu’à prier Votre illustre et très-vénérable Seigneurie de nous pardonner le dérangement que nous lui causons, et de vouloir bien agréer les sentiments de notre parfaite estime et du profond respect avec lequel nous sommes de Sa très-illustre et très-respectable Seigneurie les bien dévoués serviteurs.
»G. GARIBALDI,
»F. ANZANI.
»Montevideo, 12 octobre 1847.»
Nous attendîmes vainement; aucune nouvelle ne nous arriva, ni du nonce ni de Sa Sainteté. Ce fut alors que nous prîmes la résolution d’aller en Italie avec une partie de notre légion.
Mon intention était d’y seconder la Révolution là où elle était déjà en armes, et de la susciter où elle était encore endormie, dans les Abruzzes, par exemple.
Seulement, aucun de nous n’avait le premier sou pour faire la traversée. |
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"file_name": "pg7771.txt",
"title": "Les quarante-cinq — Tome 2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XLIV | COMMENT CHICOT BÉNIT LE ROI LOUIS XI D'AVOIR INVENTÉ LA POSTE, ET RÉSOLUT DE PROFITER DE CETTE INVENTION.
Chicot, auquel nos lecteurs nous permettront de revenir, Chicot, après la découverte importante qu'il venait de faire en dénouant les cordons du masque de M. de Mayenne, Chicot n'avait pas un instant à perdre pour se jeter le plus vite possible hors du retentissement de l'aventure.
[Illustration: Henri de Navarre.]
Entre le duc et lui, c'était désormais, on le comprend bien, un combat à mort. Blessé dans sa chair, moins douloureusement que dans son amour- propre, Mayenne, qui maintenant, aux anciens coups de fourreau, joignait le récent coup de lame, Mayenne ne pardonnerait jamais.
— Allons! allons! s'écria le brave Gascon, en précipitant sa course du côté de Beaugency, c'est ici l'occasion ou jamais de faire courir sur des chevaux de poste l'argent réuni de ces trois illustres personnages, qu'on appelle Henri de Valois, dom Modeste Gorenflot et Sébastien Chicot.
Habile comme il l'était à mimer, non-seulement tous les sentiments, mais encore toutes les conditions, Chicot prit à l'instant même l'air d'un grand seigneur, comme il avait pris, dans des conditions moins précaires, l'air d'un bon bourgeois. Aussi, jamais prince ne fut servi avec plus de zèle que maître Chicot, lorsqu'il eut vendu le cheval d'Ernauton, et causé un quart d'heure avec le maître de poste.
Chicot, une fois en selle, était résolu de ne point s'arrêter qu'il ne se jugeât lui-même en lieu de sûreté: il galopa donc aussi vite que voulurent bien le lui permettre les chevaux de trente relais. Quant à lui, il semblait fait d'acier, ne paraissant pas, au bout de soixante lieues dévorées en vingt heures, éprouver la moindre fatigue.
Lorsque, grâce à cette rapidité, il eut en trois jours atteint Bordeaux, Chicot jugea qu'il lui était parfaitement permis de reprendre quelque peu haleine.
On peut penser, quand on galope; on ne peut même guère faire que cela.
Chicot pensa donc beaucoup.
Son ambassade, qui prenait de la gravité au fur et à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son ambassade lui apparut sous un jour bien différent, sans que nous puissions dire précisément sous quel jour elle lui apparut.
Quel prince allait-il trouver dans cet étrange Henri, que les uns croyaient un niais, les autres un lâche, tous un renégat sans conséquence?
Mais son opinion à lui, Chicot, n'était pas celle de tout le monde. Depuis son séjour en Navarre, le caractère de Henri, comme la peau du caméléon, qui subit le reflet de l'objet sur lequel il se trouve, le caractère de Henri, touchant le sol natal, avait éprouvé quelques nuances.
C'est que Henri avait su mettre assez d'espace entre la griffe royale et cette précieuse peau, qu'il avait si habilement sauvée de tout accroc pour ne plus redouter les atteintes.
Cependant sa politique extérieure était toujours la même; il s'éteignait dans le bruit général, éteignant avec lui et autour de lui quelques noms illustres, que, dans le monde français, on s'étonnait de voir refléter leur clarté sur une pâle couronne de Navarre. Comme à Paris, il faisait cour assidue à sa femme, dont l'influence, à deux cents lieues de Paris, semblait cependant être devenue inutile. Bref, il végétait, heureux de vivre.
Pour le vulgaire, c'était sujet d'hyperboliques railleries.
Pour Chicot, c'était matière à profondes réflexions.
Lui Chicot, si peu ce qu'il paraissait être, savait naturellement deviner chez les autres le fond sous l'enveloppe. Henri de Navarre, pour Chicot, n'était donc pas encore une énigme devinée, mais c'était une énigme.
Savoir que Henri de Navarre était une énigme et non pas un fait pur et simple, c'était déjà beaucoup savoir. Chicot en savait donc plus que tout le monde, en sachant, comme ce vieux sage de la Grèce, qu'il ne savait rien.
Là où tout le monde se fût avancé le front haut, la parole libre, le coeur sur les lèvres, Chicot sentait donc qu'il fallait aller le coeur serré, la parole composée, le front grimé comme celui d'un acteur.
Cette nécessité de dissimulation lui fut inspirée, d'abord par sa pénétration naturelle, ensuite par l'aspect des lieux qu'il parcourait.
Une fois dans la limite de cette petite principauté de Navarre, pays dont la pauvreté était proverbiale en France, Chicot, à son grand étonnement, cessa de voir imprimée sur chaque visage, sur chaque maison, sur chaque pierre, la dent de cette misère hideuse qui rongeait les plus belles provinces de cette superbe France qu'il venait de quitter.
Le bûcheron qui passait le bras appuyé au joug de son boeuf favori; la fille au jupon court et à la démarche alerte, qui portait l'eau sur sa tête à la façon des choéphores antiques; le vieillard qui chantonnait une chanson de sa jeunesse en branlant sa tête blanchie; l'oiseau familier qui jacassait dans sa cage en picotant la mangeoire pleine; l'enfant bruni, aux membres maigres, mais nerveux, qui jouait sur les tas de feuilles de maïs; tout parlait à Chicot une langue vivante, claire, intelligible; tout lui criait, à chaque pas qu'il faisait en avant:
— Vois! on est heureux ici!
Parfois, au bruit des roues criant dans les chemins creux, Chicot éprouvait des terreurs subites. Il se rappelait les lourdes artilleries qui défonçaient les chemins de la France. Mais au détour du chemin, le chariot du vendangeur lui apparaissait chargé de tonnes pleines et d'enfants à la face rougie. Lorsque de loin un canon d'arquebuse lui faisait ouvrir l'oeil, derrière une haie de figuiers ou de pampres, Chicot songeait aux trois embuscades qu'il avait si heureusement franchies. Ce n'était pourtant qu'un chasseur suivi de ses grands chiens, traversant la plaine giboyeuse en bartavelles et en coqs de bruyère.
Quoiqu'on fût avancé dans la saison et que Chicot eût laissé Paris plein de brume et de frimas, il faisait beau, il faisait chaud. Les grands arbres qui n'avaient point encore perdu leurs feuilles, que, dans le Midi, ils ne perdent jamais entièrement, les grands arbres versaient du haut de leurs dômes rougissants une ombre bleue sur la terre crayeuse. Les horizons fins, purs et dégradés de nuances, miroitaient dans les rayons du soleil, tout diaprés de villages aux blanches maisons.
Le paysan béarnais, au béret incliné sur l'oreille, piquait dans les prairies ces petits chevaux de trois écus qui bondissent infatigables sur leurs jarrets d'acier, font vingt lieues d'une traite et, jamais étrillés, jamais couverts, se secouent en arrivant au but, et vont brouter dans la première touffe de bruyère venue, leur unique, leur suffisant repas.
— Ventre de biche! disait Chicot, je n'ai jamais vu la Gascogne si riche. Le Béarnais vit comme un coq en pâte.
Puisqu'il est si heureux, il y a toute raison de croire, comme le dit son frère le roi de France, qu'il est... bon; mais il ne l'avouera peut-être pas, lui. En vérité, quoique traduite en latin, la lettre me gêne encore; j'ai presque envie de la retraduire en grec.
Mais, bah! je n'ai jamais entendu dire que Henriot, comme l'appelait son frère Charles IX, sût le latin. Je lui ferai de ma traduction latine une traduction française expurgata, comme on dit à la Sorbonne.
Et Chicot, tout en faisant ces réflexions tout bas, s'informait tout haut où était le roi.
Le roi était à Nérac. D'abord on l'avait cru à Pau, ce qui avait engagé notre messager à pousser jusqu'à Mont-de-Marsan; mais, arrivé là, la topographie de la cour avait été rectifiée, et Chicot avait pris à gauche pour rejoindre la route de Nérac, qu'il trouva pleine de gens revenant du marché de Condom.
On lui apprit, — Chicot, on se le rappelle, fort circonspect quand il s'agissait de répondre aux questions des autres, Chicot était fort questionneur, — on lui apprit, disons-nous, que le roi de Navarre menait fort joyeuse vie, et qu'il ne se reposait point dans ses perpétuelles transitions d'un amour à l'autre.
Chicot avait fait, par les chemins, l'heureuse rencontre d'un jeune prêtre catholique, d'un marchand de moutons et d'un officier, qui se tenaient fort bonne compagnie depuis Mont-de-Marsan, et devisaient avec force bombances, partout où l'on s'arrêtait.
Ces gens lui parurent, par cette association toute de hasard, représenter merveilleusement la Navarre, éclairée, commerçante et militante. Le clerc lui récita les sonnets que l'on faisait sur les amours du roi et de la belle Fosseuse, fille de René de Montmorency, baron de Fosseux.
— Voyons, voyons, dit Chicot, il faudrait pourtant nous entendre: on croit à Paris que Sa Majesté le roi de Navarre est folle de mademoiselle Le Rebours. — Oh! dit l'officier, c'était à Pau, cela.
— Oui, oui, reprit le clerc, c'était à Pau.
— Ah! c'était à Pau? reprit le marchand qui, en sa qualité de simple bourgeois, paraissait le moins bien informé des trois.
— Comment! demanda Chicot, le roi a donc une maîtresse par ville?
— Mais cela se pourrait bien, reprit l'officier, car, à ma connaissance, il était l'amant de mademoiselle Dayelle, tandis que j'étais en garnison à Castelnaudary.
— Attendez donc, attendez donc, fit Chicot: mademoiselle Dayelle, une Grecque?
— C'est cela, dit le clerc, une Cypriote.
— Pardon, pardon, dit le marchand enchanté de placer son mot, c'est que je suis d'Agen, moi!
— Eh bien?
-Eh bien! je puis répondre que le roi a connu mademoiselle de Tignonville à Agen.
— Ventre de biche! fit Chicot, quel vert galant! Mais, pour en revenir à mademoiselle Dayelle, j'ai connu la famille....
— Mademoiselle Dayelle était jalouse et menaçait sans cesse; elle avait un joli petit poignard recourbé qu'elle posait sur sa table à ouvrage, et, un jour, le roi est parti, emportant le poignard, et disant qu'il ne voulait point qu'il arrivât malheur à celui qui lui succéderait.
— De sorte qu'à cette heure Sa Majesté est tout entière à mademoiselle Le Rebours? demanda Chicot.
— Au contraire, au contraire, fit le prêtre, ils sont brouillés; mademoiselle Le Rebours était fille de président et, comme telle, un peu trop forte en procédure. Elle a tant plaidé contre la reine, grâce aux insinuations de la reine-mère, que la pauvre fille en est tombée malade. Alors la reine Margot, qui n'est pas sotte, a pris ses avantages et elle a décidé le roi à quitter Pau pour Nérac, de sorte que voilà un amour coupé.
— Alors, demanda Chicot, la nouvelle passion du roi est pour la Fosseuse?
— Oh! mon Dieu, oui; d'autant plus qu'elle est enceinte: c'est une frénésie.
— Mais que dit la reine? demanda Chicot.
— La reine? fit l'officier.
— Oui, la reine.
— La reine met ses douleurs au pied du crucifix, dit le prêtre.
— D'ailleurs, ajouta l'officier, la reine ignore toutes ces choses.
— Bon! fit Chicot, la chose n'est point possible.
— Pourquoi cela? demanda l'officier.
— Parce que Nérac n'est pas une ville tellement grande, que l'on ne s'y voie d'une façon transparente.
— Ah! quant à cela, monsieur, dit le clerc, il y a un parc, et dans ce parc des allées de plus de trois mille pas, toutes plantées de cyprès, de platanes et de sycomores magnifiques; c'est une ombre à ne pas s'y voir à dix pas en plein jour. Songez un peu quand on y va la nuit.
— Et puis la reine est fort occupée, monsieur, dit le clerc.
— Bah! occupée?
— Oui.
— Et de qui, s'il vous plaît?
— De Dieu, monsieur, répliqua le prêtre avec morgue.
— De Dieu! s'écria Chicot.
— Pourquoi pas?
— Ah! la reine est dévote?
— Très dévote.
— Cependant, il n'y a pas de messe au palais, à ce que j'imagine? fit Chicot.
— Et vous imaginez fort mal, monsieur. Pas de messe! nous prenez-vous pour des païens? Apprenez, monsieur, que si le roi va au prêche avec ses gentilshommes, la reine se fait dire la messe dans une chapelle particulière.
— La reine?
— Oui, oui.
— La reine Marguerite?
— La reine Marguerite; à telles enseignes que moi, prêtre indigne, j'ai touché deux écus pour avoir deux fois officié dans cette chapelle; j'y ai même fait un fort beau sermon sur le texte:
« Dieu a séparé le bon grain de l'ivraie. » Il y a dans l'Évangile: « Dieu séparera; » mais j'ai supposé, moi, comme il y a fort longtemps que l'Évangile est écrit, j'ai supposé que la chose était faite.
— Et le roi a eu connaissance de ce sermon? demanda Chicot.
— Il l'a entendu.
— Sans se fâcher?
— Tout au contraire, il a fort applaudi.
— Vous me stupéfiez, répondit Chicot.
— Il faut ajouter, dit l'officier, qu'on ne fait pas que courir le prêche ou la messe; il y a de bons repas au château, sans compter les promenades, et je ne pense pas que nulle part en France les moustaches soient plus promenées que dans les allées de Nérac.
Chicot venait d'obtenir plus de renseignements qu'il ne lui en fallait pour bâtir tout un plan.
Il connaissait Marguerite pour l'avoir vue à Paris tenir sa cour, et il savait du reste que si elle était peu clairvoyante en affaires d'amour, c'était lorsqu'elle avait un motif quelconque de s'attacher un bandeau sur les yeux.
[Illustration: Place! place au roi!-- PAGE 56.]
— Ventre de biche! dit-il, voilà par ma foi des allées de cyprès et trois mille pas d'ombre qui me trottent désagréablement par la tête. Je m'en vais dire la vérité à Nérac, moi qui viens de Paris, à des gens qui ont des allées de trois mille pas et des ombres telles, que les femmes n'y voient point leurs maris se promener avec leurs maîtresses. Corbiou! on me déchiquetera ici pour m'apprendre à troubler tant de promenades charmantes.
Heureusement, je connais la philosophie du roi, et j'espère en elle. D'ailleurs, je suis ambassadeur; tête sacrée. Allons!
Et Chicot continua sa course.
Il entra vers le soir à Nérac, justement à l'heure de ces promenades qui préoccupaient si fort le roi de France et son ambassadeur.
Au reste, Chicot put se convaincre de la facilité des moeurs royales à la façon dont il fut admis à une audience.
Un simple valet de pied lui ouvrit les portes d'un salon rustique dont les abords étaient tout émaillés de fleurs; au-dessus de ce salon étaient l'antichambre du roi et la chambre qu'il aimait à habiter le jour, pour donner ces audiences sans conséquence dont il était si prodigue.
Un officier, voire même un page, allait le prévenir quand se présentait un visiteur. Cet officier ou ce page courait après le roi jusqu'à ce qu'il le trouvât, en quelque endroit qu'il fût. Le roi venait sur cette seule invitation, et recevait le requérant.
Chicot fut profondément touché de cette facilité toute gracieuse. Il jugea le roi bon, candide et tout amoureux.
Ce fut bien plus encore son opinion, lorsqu'au bout d'une allée sinueuse et bordée de lauriers-roses en fleurs, il vit arriver avec un mauvais feutre sur la tête, un pourpoint feuille-morte et des bottes grises, le roi de Navarre tout épanoui, un bilboquet à la main.
Henri avait le front uni, comme si aucun souci n'osait l'effleurer de l'aile, la bouche rieuse, l'oeil brillant d'insouciance et de santé.
Tout en s'approchant, il arrachait de la main gauche les fleurs de la bordure.
— Qui me veut parler? demanda-t-il à son page.
— Sire, répondit celui-ci, un homme qui m'a l'air moitié seigneur, moitié homme de guerre.
Chicot entendit ces derniers mots et s'avança gracieusement.
— C'est moi, sire, dit-il.
— Bon! s'écria le roi en levant ses deux bras au ciel, monsieur Chicot en Navarre, monsieur Chicot chez nous, ventre saint-gris! soyez le bienvenu, cher monsieur Chicot.
— Mille grâces, sire.
— Bien vivant, grâce à Dieu.
— Je l'espère du moins, cher sire, dit Chicot, transporté d'aise.
— Ah! parbleu, dit Henri, nous allons boire ensemble d'un petit vin de Limoux dont vous me donnerez des nouvelles. Vous me faites en vérité bien joyeux, monsieur Chicot; asseyez-vous là.
Et il montrait un banc de gazon.
— Jamais, sire, dit Chicot en se défendant.
— Avez-vous donc fait deux cents lieues pour me venir voir, afin que je vous laisse debout? Non pas, monsieur Chicot, assis, assis; on ne cause bien qu'assis.
— Mais, sire, le respect.
— Du respect chez nous, en Navarre! tu es fou, mon pauvre Chicot, et qui donc pense à cela?
— Non, sire, je ne suis pas fou, répondit Chicot; je suis ambassadeur.
Un léger pli se forma sur le front pur du roi; mais il disparut si rapidement que Chicot, tout observateur qu'il était, n'en reconnut même pas la trace.
— Ambassadeur, dit Henri avec une surprise qu'il essaya de rendre naïve, ambassadeur de qui?
— Ambassadeur du roi Henri III. Je viens de Paris et du Louvre, sire.
— Ah! c'est différent alors, dit le roi en se levant de son banc de gazon avec un soupir. Allez, page; laissez-nous. Montez du vin au premier, dans ma chambre; non, dans mon cabinet. Venez avec moi, Chicot, que je vous conduise.
Chicot suivit le roi de Navarre. Henri marchait plus vite alors qu'en revenant par son allée de lauriers.
— Quelle misère! pensa Chicot, de venir troubler cet honnête homme dans sa paix et dans son ignorance. Bast! il sera philosophe! |
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"file_name": "pg9639.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 3.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXI | LES GUETTEURS.
Aurilly et le duc d'Anjou se tinrent mutuellement parole. Le duc retint près de lui Bussy tant qu'il put pendant le jour, afin de ne perdre aucune de ses démarches.
Bussy ne demandait pas mieux que de faire, pendant le jour, sa cour au prince; de cette façon, il avait la soirée libre. C'était sa méthode, et il la pratiquait même sans arrière-pensée.
A dix heures du soir, il s'enveloppa de son manteau, et, son échelle sous le bras, il s'achemina vers la Bastille.
Le duc, qui ignorait que Bussy avait une échelle dans son antichambre, qui ne pouvait croire que l'on marchât seul ainsi dans les rues de Paris, le duc qui pensait que Bussy passerait par son hôtel pour prendre un cheval et un serviteur, perdit dix minutes en apprêts. Pendant ces dix minutes, Bussy, leste et amoureux, avait déjà fait les trois quarts du chemin.
Bussy fut heureux comme le sont d'ordinaire les gens hardis: il ne fit aucune rencontre par les chemins, et, en approchant, il vit de la lumière aux vitres.
C'était le signal convenu entre lui et Diane.
Il jeta son échelle au balcon. Cette échelle, munie de six crampons placés en sens inverses, accrochait toujours quelque chose.
Au bruit, Diane éteignit sa lampe et ouvrit la fenêtre pour assurer l'échelle.
La chose fut faite en un instant.
Diane jeta les yeux sur la place; elle fouilla du regard tous les coins et recoins: la place lui parut déserte.
Alors elle fit signe à Bussy qu'il pouvait monter.
Bussy, sur ce signe, escalada les échelons deux à deux. Il y en avait dix: ce fut l'affaire de cinq enjambées, c'est-à-dire de cinq secondes.
Ce moment avait été heureusement choisi: car, tandis que Bussy montait par la fenêtre, M. de Monsoreau, après avoir écouté patiemment pendant plus de dix minutes à la porte de sa femme, descendait péniblement l'escalier, appuyé sur le bras d'un valet de confiance, lequel remplaçait Remy avec avantage, toutes les fois qu'il ne s'agissait ni d'appareils ni de topiques.
Cette double manoeuvre, qu'on eût dite combinée par un habile stratégiste, s'exécuta de cette façon, que Monsoreau ouvrait la porte de la rue juste au moment où Bussy retirait son échelle et où Diane fermait sa fenêtre.
Monsoreau se trouva dans la rue; mais, nous l'avons dit, la rue était déserte, et le comte ne vit rien.
— Aurais-tu été mal renseigné? demanda Monsoreau à son domestique.
— Non, monseigneur, répondit celui-ci. Je quitte l'hôtel d'Anjou, et le maître palefrenier, qui est de mes amis, m'a dit positivement que monseigneur avait commandé deux chevaux pour ce soir. Maintenant, monseigneur, peut-être était-ce pour aller tout autre part qu'ici.
— Où veux-tu qu'il aille? dit Monsoreau d'un air sombre.
Le comte était comme tous les jaloux, qui ne croient pas que le reste de l'humanité puisse être préoccupée d'autre chose que de les tourmenter.
Il regarda autour de lui une seconde fois.
— Peut-être eussé-je mieux fait de rester dans la chambre de Diane, murmura-t-il. Mais peut-être ont-ils des signaux pour correspondre; elle l'eût prévenu de ma présence, et je n'eusse rien su. Mieux vaut encore guetter du dehors, comme nous en sommes convenus. Voyons, conduis-moi à cette cachette, de laquelle tu prétends que l'on peut tout voir.
— Venez, monseigneur, dit le valet.
Monsoreau s'avança, moitié s'appuyant au bras de son domestique, moitié se soutenant au mur.
En effet, à vingt ou vingt-cinq pas de la porte, du côté de la Bastille, se trouvait un énorme tas de pierre provenant de maisons démolies et servant de fortifications aux enfants du quartier lorsqu'ils simulaient les combats, restes populaires des Armagnacs et des Bourguignons.
Au milieu de ce tas de pierres, le valet avait pratiqué une espèce de guérite qui pouvait facilement contenir et cacher deux personnes.
Il étendit un manteau sur ces pierres, et Monsoreau s'accroupit dessus.
Le valet se plaça aux pieds du comte.
Un mousqueton tout chargé était posé à tout événement à côté d'eux.
Le valet voulut apprêter la mèche de l'arme; mais Monsoreau l'arrêta.
— Un instant, dit-il, il sera toujours temps. C'est gibier royal que celui que nous éventons, et il y a peine de la hart pour quiconque porte la main sur lui.
Et ses yeux, ardents comme ceux d'un loup embusqué dans le voisinage d'une bergerie, se portaient des fenêtres de Diane dans les profondeurs du faubourg, et des profondeurs du faubourg dans les rues adjacentes, car il désirait surprendre et craignait d'être surpris.
Diane avait prudemment fermé ses épais rideaux de tapisserie, en sorte qu'à leur bordure seulement filtrait un rayon lumineux, qui dénonçait la vie, dans cette maison absolument noire.
Monsoreau n'était pas embusqué depuis dix minutes, que deux chevaux parurent à l'embouchure de la rue Saint-Antoine.
Le valet ne parla point; mais il étendit la main dans la direction des deux chevaux.
— Oui, dit Monsoreau, je vois.
Les deux cavaliers mirent pied à terre à l'angle de l'hôtel des Tournelles, et ils attachèrent leurs chevaux aux anneaux de fer disposés dans la muraille à cet effet.
— Monseigneur, dit Aurilly, je crois que nous arrivons trop tard; il sera parti directement de votre hôtel; il avait dix minutes d'avance sur vous, il est entré.
— Soit, dit le prince; mais, si nous ne l'avons pas vu entrer, nous le verrons sortir.
— Oui, mais quand? dit Aurilly.
— Quand nous voudrons, dit le prince.
— Serait-ce trop de curiosité que de vous demander comment vous comptez vous y prendre, monseigneur?
— Rien de plus facile. Nous n'avons qu'à heurter à la porte, l'un de nous, c'est-à-dire toi, par exemple, sous prétexte que tu viens demander des nouvelles de M. de Monsoreau. Tout amoureux s'effraye au bruit. Alors, toi entré dans la maison, lui sort par la fenêtre, et moi, qui serai resté dehors, je le verrai déguerpir.
— Et le Monsoreau?
— Que diable veux-tu qu'il dise? C'est mon ami, je suis inquiet, je fais demander de ses nouvelles, parce que je lui ai trouvé mauvaise mine dans la journée; rien de plus simple.
— C'est on ne peut plus ingénieux, monseigneur, dit Aurilly.
— Entends-tu ce qu'ils disent? demanda Monsoreau à son valet.
— Non, monseigneur; mais, s'ils continuent de parler, nous ne pouvons manquer de les entendre, puisqu'ils viennent de ce côté.
— Monseigneur, dit Aurilly, voici un tas de pierres qui semble fait exprès pour cacher Votre Altesse.
— Oui; mais attends, peut-être y a-t-il moyen de voir à travers les fentes des rideaux.
En effet, comme nous l'avons dit, Diane avait rallumé ou rapproché la lampe, et une légère lueur filtrait du dedans au dehors.
Le duc et Aurilly tournèrent et retournèrent pendant plus de dix minutes, afin de chercher un point d'où leurs regards pussent pénétrer dans l'intérieur de la chambre. Pendant ces différentes évolutions, Monsoreau bouillait d'impatience et arrêtait souvent sa main sur le canon du mousquet, moins froid que cette main.
— Oh! souffrirai-je cela? murmura-t-il; dévorerai-je encore cet affront? Non, non: tant pis, ma patience est à bout. Mordieu! ne pouvoir ni dormir, ni veiller, ni même souffrir tranquille, parce qu'un caprice honteux s'est logé dans le cerveau oisif de ce misérable prince! Non, je ne suis pas un valet complaisant; je suis le comte de Monsoreau; et qu'il vienne de ce côté, je lui fais, sur mon honneur, sauter la cervelle. Allume la mèche, René, allume....
En ce moment, justement le prince, voyant qu'il était impossible à ses regards de pénétrer à travers l'obstacle, en était revenu à son projet, et s'apprêtait à se cacher dans les décombres, tandis qu'Aurilly allait frapper à la porte, quand tout à coup, oubliant la distance qu'il y avait entre lui et le prince, Aurilly posa vivement sa main sur le bras du duc d'Anjou.
— Eh bien, monsieur, dit le prince étonné, qu'y a-t-il?
— Venez, monseigneur, venez, dit Aurilly.
— Mais pourquoi cela?
— Ne voyez-vous rien briller à gauche? Venez, monseigneur, venez.
— En effet, je vois comme une étincelle au au milieu de ces pierres.
— C'est la mèche d'un mousquet ou d'une arquebuse, monseigneur.
— Ah! ah! fit le duc, et qui diable peut être embusqué là?
— Quelque ami ou quelque serviteur de Bussy. Éloignons-nous, faisons un détour, et revenons d'un autre côté. Le serviteur donnera l'alarme, et nous verrons Bussy descendre par la fenêtre.
— En effet, tu as raison, dit le duc; viens.
Tous deux traversèrent la rue pour regagner la place où ils avaient attaché leurs chevaux.
— Ils s'en vont, dit le valet.
— Oui, dit Monsoreau. Les as-tu reconnus?
— Mais il me semble bien, à moi, que c'est le prince et Aurilly.
— Justement. Mais tout à l'heure j'en serai plus sûr encore.
— Que va faire monseigneur?
— Viens.
Pendant ce temps, le duc et Aurilly tournaient par la rue Sainte-Catherine, avec l'intention de longer les jardins et de revenir par le boulevard de la Bastille.
Monsoreau rentrait et ordonnait de préparer sa litière.
Ce qu'avait prévu le duc arriva. Au bruit que fit Monsoreau, Bussy prit l'alarme: la lumière s'éteignit de nouveau, la fenêtre se rouvrit, l'échelle de corde fut fixée, et Bussy, à son grand regret, obligé de fuir comme Roméo, mais sans avoir, comme Roméo, vu se lever le premier rayon du jour et entendu chanter l'alouette.
Au moment où il mettait pied à terre et où Diane lui renvoyait l'échelle, le duc et Aurilly débouchaient à l'angle de la Bastille. Ils virent, juste au-dessous de la fenêtre de la belle Diane, une ombre suspendue entre le ciel et la terre; mais cette ombre disparut presque aussitôt au coin de la rue Saint-Paul.
— Monsieur, disait le valet, nous allons réveiller toute la maison.
— Qu'importe? répondait Monsoreau furieux; je suis le maître ici, ce me semble, et j'ai bien le droit de faire chez moi ce que voulait y faire M. le duc d'Anjou.
La litière était prête. Monsoreau envoya chercher deux de ses gens qui logeaient rue des Tournelles, et, lorsque ces gens, qui avaient l'habitude de l'accompagner depuis sa blessure, furent arrivés et eurent pris place aux deux portières, la machine partit au trot de deux robustes chevaux, et, en moins d'un quart d'heure, fut à la porte de l'hôtel d'Anjou.
Le duc et Aurilly venaient de rentrer depuis si peu de temps, que leurs chevaux n'étaient pas encore débridés.
Monsoreau, qui avait ses entrées libres chez le prince, parut sur le seuil juste au moment où celui-ci, après avoir jeté son feutre sur un fauteuil, tendait ses bottes à un valet de chambre.
Cependant un valet, qui l'avait précédé de quelques pas, annonça M. le grand veneur.
La foudre brisant les vitres de la chambre du prince n'eût pas plus étonné celui-ci que l'annonce qui venait de se faire entendre.
— Monsieur de Monsoreau! s'écria-t-il avec une inquiétude qui perçait à la fois et dans sa pâleur et dans l'émotion de sa voix.
— Oui, monseigneur, moi-même, dit le comte en comprimant ou plutôt en essayant de comprimer le sang qui bouillait dans ses artères.
L'effort qu'il faisait sur lui-même fut si violent, que M. de Monsoreau sentit ses jambes qui manquaient sous lui, et tomba sur un siège placé à l'entrée de la chambre.
— Mais, dit le duc, vous vous tuerez, mon cher ami, et, dans ce moment même, vous êtes si pâle, que vous semblez près de vous évanouir.
— Oh! que non, monseigneur, j'ai, pour le moment, des choses trop importantes à confier à Votre Altesse. Peut-être m'évanouirai-je après, c'est possible.
— Voyons, parlez, mon cher comte, dit François tout bouleversé.
— Mais pas devant vos gens, je suppose, dit Monsoreau.
Le duc congédia tout le monde, même Aurilly.
Les deux hommes se trouvèrent seuls.
— Votre Altesse rentre? dit Monsoreau.
— Comme vous voyez, comte.
— C'est bien imprudent à Votre Altesse d'aller ainsi la nuit par les rues.
— Qui vous dit que j'ai été par les rues?
— Dame! cette poussière qui couvre vos habits, monseigneur....
— Monsieur de Monsoreau, dit le prince avec un accent auquel il n'y avait pas à se méprendre, faites-vous donc encore un autre métier que celui de grand veneur?
— Le métier d'espion? oui, monseigneur. Tout le monde s'en mêle aujourd'hui, un peu plus, un peu moins; et moi comme les autres.
— Et que vous rapporte ce métier, monsieur?
— De savoir ce qui se passe.
— C'est curieux, fit le prince en se rapprochant de son timbre pour être à portée d'appeler.
— Très-curieux, dit Monsoreau.
— Alors, contez-moi ce ce que vous avez à me dire.
— Je suis venu pour cela.
— Vous permettez que je m'assoie?
— Pas d'ironie, monseigneur, envers un humble et fidèle ami comme moi, qui ne vient à cette heure et dans l'état où il est que pour vous rendre un signalé service. Si je me suis assis, monseigneur, c'est, sur mon honneur, que je ne puis rester debout.
— Un service? reprit le duc, un service?
— Oui.
— Parlez donc.
— Monseigneur, je viens à Votre Altesse de la part d'un puissant prince.
— Du roi?
— Non, de monseigneur le duc de Guise.
— Ah! dit le prince, de la part du duc de Guise! c'est autre chose. Approchez-vous et parlez bas. |
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"title": "La dame de Monsoreau — Tome 2.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXXIV | ROLAND.
Grâce au renfort qui lui était arrivé, M. le duc d'Anjou put se livrer à des reconnaissances sans fin autour de la place.
Accompagné de ses amis, arrivés d'une façon si opportune, il marchait dans un équipage de guerre dont les bourgeois d'Angers se montraient on ne peut plus orgueilleux, bien que la comparaison de ces gentilshommes bien montés, bien équipés, avec les harnais déchirés et les armures rouillées de la milice urbaine, ne fût pas précisément à l'avantage de cette dernière.
On explora d'abord les remparts, puis les jardins attenants aux remparts, puis la campagne attenante aux jardins, puis enfin les châteaux épars dans cette campagne, et ce n'était point sans un sentiment d'arrogance très-marquée que le duc narguait, en passant, soit près d'eux, soit au milieu d'eux, les bois qui lui avaient fait si grande peur, ou plutôt dont Bussy lui avait fait si grande peur.
Les gentilshommes angevins arrivaient avec de l'argent, ils trouvaient à la cour du duc d'Anjou une liberté qu'ils étaient loin de rencontrer à la cour de Henri III; ils ne pouvaient donc manquer de faire joyeuse vie dans une ville toute disposée, comme doit l'être une capitale quelconque, à piller la bourse de ses hôtes.
Trois jours ne s'étaient point encore écoulés, qu'Antraguet, Ribérac et Livarot avaient lié des relations avec les nobles angevins les plus épris des modes et des façons parisiennes. Il va sans dire que ces dignes seigneurs étaient mariés et avaient de jeunes et jolies femmes.
Aussi n'était-ce pas pour son plaisir particulier, comme pourraient le croire ceux qui connaissent l'égoïsme du duc d'Anjou, qu'il faisait de si belles cavalcades dans la ville. Non. Ces promenades tournaient au plaisir des gentilshommes parisiens, qui étaient venus le rejoindre, des seigneurs angevins, et surtout des dames angevines.
Dieu d'abord devait s'en réjouir, puisque la cause de la Ligue était la cause de Dieu.
Puis le roi devait incontestablement en enrager.
Enfin les dames en étaient heureuses.
Ainsi, la grande Trinité de l'époque était représentée: Dieu, le roi et les dames.
La joie fut à son comble le jour où l'on vit arriver, en superbe ordonnance, vingt-deux chevaux de main, trente chevaux de trait, enfin, quarante mulets, qui, avec les litières, les chariots et les fourgons, formaient les équipages de M. le duc d'Anjou.
Tout cela venait, comme par enchantement, de Tours, pour la modique somme de cinquante mille écus, que M. le duc d'Anjou avait consacrée à cet usage.
Il faut dire que ces chevaux étaient sellés, mais que les selles étaient dues aux selliers; il faut dire que les coffres avaient de magnifiques serrures, fermant à clef, mais que les coffres étaient vides; il faut dire que ce dernier article était tout à la louange du prince, puisque le prince aurait pu les remplir par des exactions.
Mais ce n'était pas dans la nature du prince de prendre; il aimait mieux soustraire.
Néanmoins l'entrée de ce cortège produisit un magnifique effet dans Angers.
Les chevaux entrèrent dans les écuries, les chariots furent rangés sous les remises. Les coffres furent portés par les familiers les plus intimes du prince. Il fallait des mains bien sûres, pour qu'on osât leur confier les sommes qu'ils ne contenaient pas.
Enfin on ferma les portes du palais au nez d'une foule empressée, qui fut convaincue, grâce à cette mesure de prévoyance, que le prince venait de faire entrer deux millions dans la ville, tandis qu'il ne s'agissait, au contraire, que de faire sortir de la ville une somme à peu près pareille, sur laquelle comptaient les coffres vides.
La réputation d'opulence de M. le duc d'Anjou fut solidement établie à partir de ce jour-là; et toute la province demeura convaincue, d'après le spectacle qui avait passé sous ses yeux, qu'il était assez riche pour guerroyer contre l'Europe entière, si besoin était.
Cette confiance devait aider les bourgeois à prendre en patience les nouvelles tailles que le duc, aidé des conseils de ses amis, était dans l'intention de lever sur les Angevins. D'ailleurs, les Angevins allaient presque au-devant des désirs du duc d'Anjou.
On ne regrette jamais l'argent que l'on prête ou que l'on donne aux riches.
Le roi de Navarre, avec sa renommée de misère, n'aurait pas obtenu le quart du succès qu'obtenait le duc d'Anjou avec sa renommée d'opulence.
Mais revenons au duc.
Le digne prince vivait en patriarche, regorgeant de tous les biens de la terre, et, chacun le sait, l'Anjou est une bonne terre.
Les routes étaient couvertes de cavaliers accourant vers Angers, pour faire au prince leurs soumissions ou leurs offres de services.
De son côté, M. d'Anjou poussait des reconnaissances aboutissant toujours à la recherche de quelque trésor.
Bussy était arrivé à ce qu'aucune de ces reconnaissances n'eût été poussée jusqu'au château qu'habitait Diane.
C'est que Bussy se réservait ce trésor-là pour lui seul, pillant, à sa manière, ce petit coin de la province, qui, après s'être défendu de façon convenable, s'était enfin livré à discrétion.
Or, tandis que M. d'Anjou reconnaissait et que Bussy pillait, M. de Monsoreau, monté sur son cheval de chasse, arrivait aux portes d'Anjou.
Il pouvait être quatre heures du soir; pour arriver à quatre heures, M. de Monsoreau avait fait dix-huit lieues dans la journée. Aussi, ses éperons étaient rouges; et son cheval, blanc d'écume, était à moitié mort.
Le temps était passé de faire aux portes de la ville des difficultés à ceux qui arrivaient: on était si fier, si dédaigneux maintenant à Angers, qu'on eût laissé passer sans conteste un bataillon de Suisses, ces Suisses eussent-ils été commandés par le brave Crillon lui-même.
M. de Monsoreau, qui n'était pas Crillon, entra tout droit en disant:
— Au palais de monseigneur le duc d'Anjou.
Il n'écouta point la réponse des gardes, qui hurlaient une réponse derrière lui. Son cheval ne semblait tenir sur ses jambes que par un miracle d'équilibre dû à la vitesse même avec laquelle il marchait: il allait, le pauvre animal, sans avoir plus aucune conscience de sa vie, et il y avait à parier qu'il tomberait quand il s'arrêterait.
Il s'arrêta au palais; mais M. de Monsoreau était excellent écuyer, le cheval était de race: le cheval et le cavalier restèrent debout.
— Monsieur le duc! cria le grand veneur.
— Monseigneur est allé faire une reconnaissance, répondit la sentinelle.
— Où cela? demanda M. de Monsoreau.
— Par-là, dit le factionnaire en étendant la main vers un des quatre points cardinaux.
— Diable! fit Monsoreau, ce que j'avais à dire au duc était cependant bien pressé; comment faire?
— Mettre t'abord fotre chifal à l'égurie, répliqua la sentinelle, qui était un reître d'Alsace; gar si fous ne l'abbuyez pas contre un mur il dombera.
— Le conseil est bon, quoique donné en mauvais français, dit Monsoreau. Où sont les écuries, mon brave homme?
— Là-pas!
En ce moment un homme s'approcha du gentilhomme et déclina ses qualités.
C'était le majordome.
M. de Monsoreau répondit à son tour par l'énumération de ses nom, prénoms et qualités.
Le majordome salua respectueusement; le nom du grand veneur était dès longtemps connu dans la province.
— Monsieur, dit-il, veuillez entrer et prendre quelque repos. Il y a dix minutes à peine que monseigneur est sorti; Son Altesse ne rentrera pas avant huit heures du soir.
— Huit heures du soir! reprit Monsoreau en rongeant sa moustache, ce serait perdre trop de temps. Je suis porteur d'une grande nouvelle qui ne peut être sue trop tôt par Son Altesse. N'avez-vous pas un cheval et un guide à me donner?
— Un cheval! il y en a dix, monsieur, dit le majordome. Quant à un guide, c'est différent, car monseigneur n'a pas dit où il allait, et vous en saurez, en interrogeant, autant que qui que ce soit, sous ce rapport; d'ailleurs, je ne voudrais pas dégarnir le château. C'est une des grandes recommandations de Son Altesse.
— Ah! ah! fit le grand veneur, on n'est donc pas en sûreté ici?
— Oh! monsieur, on est toujours en sûreté au milieu d'hommes tels que MM. Bussy, Livarot, Ribérac, Antraguet, sans compter notre invincible prince, monseigneur le duc d'Anjou; mais vous comprenez....
— Oui, je comprends que lorsqu'ils n'y sont pas, il y a moins de sûreté.
— C'est cela même, monsieur.
— Alors je prendrai un cheval frais dans l'écurie, et je tâcherai de joindre Son Altesse en m'informant.
— Il y a tout à parier, monsieur, que, de cette façon, vous rejoindrez monseigneur.
— On n'est point parti au galop?
— Au pas, monsieur, au pas.
— Très-bien! c'est chose conclue; montrez-moi le cheval que je puis prendre.
— Entrez dans l'écurie, monsieur, et choisissez vous-même: tous sont à monseigneur.
— Très-bien.
Monsoreau entra.
Dix ou douze chevaux, des plus beaux et des plus frais, prenaient un ample repas dans les crèches bourrées du grain et du fourrage le plus savoureux de l'Anjou.
— Voilà, dit le majordome, choisissez. Monsoreau promena sur la rangée de quadrupèdes un regard de connaisseur.
— Je prends ce cheval bai-brun, dit-il, faites-le-moi seller.
— Roland.
— Il s'appelle Roland?
— Oui, c'est le cheval de prédilection de Son Altesse. Il le monte tous les jours; il lui a été donné par M. de Bussy, et vous ne le trouveriez certes pas à l'écurie si Son Altesse n'essayait pas de nouveaux chevaux qui lui sont arrivés de Tours.
— Allons, il paraît que je n'ai pas le coup d'oeil mauvais.
Un palefrenier s'approcha.
— Sellez Roland, dit le majordome.
Quant au cheval du comte, il était entré de lui-même dans l'écurie et s'était étendu sur la litière, sans attendre même qu'on lui ôtât son harnais.
Roland fut sellé en quelques secondes. M. de Monsoreau se mit légèrement en selle, et s'informa une seconde fois de quel côté la cavalcade s'était dirigée.
— Elle est sortie par cette porte, et elle a suivi cette rue, dit le majordome en indiquant au grand veneur le même point que lui avait déjà indiqué la sentinelle.
— Ma foi, dit Monsoreau en lâchant le bride, en voyant que de lui-même le cheval prenait ce chemin, on dirait, ma parole, que Roland suit la piste.
— Oh! n'en soyez pas inquiet, dit le majordome, j'ai entendu dire à M. de Bussy et à son médecin, M. Remy, que c'était l'animal le plus intelligent qui existât; dès qu'il sentira ses compagnons, il les rejoindra. Voyez les belles jambes, elles feraient envie à un cerf.
Monsoreau se pencha de côté.
— Magnifiques, dit-il.
En effet, le cheval partit sans attendre qu'on l'excitât, et sortit fort délibérément de la ville; il fit même un détour, avant d'arriver à la porte, pour abréger la route, qui se bifurquait circulairement à gauche, directement à droite.
Tout en donnant cette preuve d'intelligence, le cheval secouait la tête comme pour échapper au frein qu'il sentait peser sur ses lèvres; il semblait dire au cavalier que toute influence dominatrice lui était inutile, et, à mesure qu'il approchait de la porte de la ville, il accélérait sa marche.
— En vérité, murmura Monsoreau, je vois qu'on ne m'en avait pas trop dit; ainsi, puisque tu sais si bien ton chemin, va, Roland, va.
Et il abandonna les rênes sur le cou de Roland.
Le cheval, arrivé au boulevard extérieur, hésita un moment pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche,
Il tourna à gauche.
Un paysan passait en ce moment.
— Avez-vous vu une troupe de cavaliers, l'ami? demanda Monsoreau.
— Oui, monsieur, répondit le rustique, je l'ai rencontrée là-bas, en avant.
C'était justement dans la direction qu'avait prise Roland, que le paysan venait de rencontrer cette troupe.
— Va, Roland, va, dit le grand veneur en lâchant les rênes à son cheval, qui prit un trot allongé avec lequel on devait naturellement faire trois ou quatre lieues à l'heure.
Le cheval suivit encore quelque temps le boulevard, puis il donna tout à coup à droite, prenant un sentier fleuri qui coupait à travers la campagne.
Monsoreau hésita un instant pour savoir s'il n'arrêterait pas Roland; mais Roland paraissait si sûr de son affaire, qu'il le laissa aller.
A mesure que le cheval s'avançait, il s'animait. Il passa du trot au galop, et, en moins d'un quart d'heure, la ville eut disparu aux regards du cavalier.
De son côté aussi, le cavalier, à mesure qu'il s'avançait, semblait reconnaître les localités.
— Eh! mais, dit-il en entrant sous le bois, on dirait que nous allons vers Méridor; est-ce que Son Altesse, par hasard, se serait dirigée du côté du château?
Et le front du grand veneur se rembrunit à cette idée, qui ne se présentait pas à son esprit pour la première fois.
— Oh! oh! murmura-t-il, moi qui venais d'abord voir le prince, remettant à demain de voir ma femme. Aurais-je donc le bonheur de les voir tous les deux en même temps?
Un sourire terrible passa sur les lèvres du grand veneur.
Le cheval allait toujours, continuant d'appuyer à droite avec une ténacité qui indiquait la marche la plus résolue et la plus sûre.
— Mais, sur mon âme, pensa Monsoreau, je ne dois plus maintenant être bien loin du parc de Méridor.
En ce moment, le cheval se mit à hennir.
Au même instant, un autre hennissement lui répondit du fond de la feuillée.
— Ah! ah! dit le grand veneur, voilà Roland qui a trouvé ses compagnons, à ce qu'il paraît.
Le cheval redoublait de vitesse, passant comme l'éclair sous les hautes futaies.
Soudain Monsoreau aperçut un mur et un cheval attaché près de ce mur. Le cheval hennit une seconde fois, et Monsoreau reconnut que c'était lui qui avait dû hennir la première.
— Il y a quelqu'un ici! dit Monsoreau pâlissant. |
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"title": "Pauline et Pascal Bruno",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XII. | Le ciel était magnifique, l'air limpide et transparent; Palerme se réveillait comme pour une fête: on avait donné congé aux colléges et aux séminaires, et la population tout entière semblait réunie dans la rue de Tolède, que le condamné devait parcourir dans toute sa longueur pour se rendre de l'église de Saint-François-de-Sales, où il avait passé la nuit, à la place de la Marine, où devait avoir lieu l'exécution. Les fenêtres des premiers étages étaient garnies de femmes que la curiosité avait tirées de leur lit à l'heure où ordinairement elles y sommeillaient encore; l'on voyait comme des ombres s'agiter dans leurs galeries grillées[22] les religieuses des différens couvens de Palerme et de ses environs, et sur les toits plats de la ville une dernière population aérienne ondoyait comme un champ de blé. A la porte de l'église, le condamné trouva la charrette conduite par des mules; elle était précédée par la confrérie des pénitens blancs, dont le premier portait la croix et les quatre derniers la bière, et suivie par le bourreau à cheval et tenant un drapeau rouge; derrière le bourreau, ses deux aides venaient à pied; puis enfin, derrière les aides, une autre confrérie de pénitens noirs fermait le cortége, qui s'avançait entre une double haie de miliciens et de soldats, tandis que sur les flancs, au milieu de la foule, couraient des hommes revêtus d'une longue robe grise, la tête couverte d'un capuchon troué aux yeux et à la bouche, tenant d'une main une clochette, de l'autre une escarcelle, et faisant la quête pour délivrer du purgatoire l'âme du criminel encore vivant. Le bruit, au reste, s'était répandu parmi toute cette foule que le condamné n'avait pas voulu se confesser; et cette réaction contre toutes les idées religieuses adoptées donnait plus de poids encore à ces rumeurs d'un pacte infernal conclu entre Bruno et l'ennemi du genre humain, qui s'étaient répandues dès le commencement de son entrée dans la carrière qu'il avait si promptement et si largement parcourue; un sentiment de terreur planait donc sur toute cette population curieuse, mais muette, et aucune vocifération, aucun cri, aucun murmure ne troublaient les chants de mort que faisaient entendre les pénitens blancs qui formaient la tête du cortége, et les pénitens noirs qui en étaient la queue: derrière ces derniers, et à mesure que le condamné s'avançait dans la rue de Tolède, les curieux se joignaient au cortége et l'accompagnaient vers la place de la marine: quant à Pascal, il était le seul qui parût parfaitement calme au milieu de cette population agitée, et il regardait la foule qui l'entourait, sans humilité comme sans ostentation, et en homme qui, connaissant les devoirs des individus envers la société, et les droits de la société contre les individus, ne se repent pas d'avoir oublié les uns, et ne se plaint pas qu'elle venge les autres.
[22] A Palerme, les religieuses, qui ne peuvent pas se mêler aux fêtes mondaines, y prennent part cependant par la vue. Tout couvent un peu riche possède en location un étage donnant ordinairement sur la rue de Tolède: c'est de ces fenêtres grillées, où elles se rendent par des routes souterraines qui ont quelquefois un quart de lieue de longueur, et qui communiquent du couvent à la maison louée, que les saintes recluses regardent les fêtes sacrées et profanes.
Le cortége s'arrêta un instant à la place des Quatre-Cantons, qui forme le centre de la ville, car une telle foule s'était pressée des deux côtés de la rue de Cassero, qu'elle avait rompu la ligne de troupes, et que le milieu du chemin se trouvant encombré, les pénitens ne purent se faire jour. Pascal profita de ce moment de repos pour se lever debout dans sa charrette, et regarda autour de lui comme s'il cherchait quelqu'un à qui il eût un dernier ordre à donner, un dernier signe à faire; mais, après un long examen, n'apercevant pas celui qu'il cherchait, il retomba sur la botte de paille qui lui servait de siége, et sa figure prit une expression sombre qui alla croissant jusqu'au moment où le cortége arriva place de la Marine. Là, un nouvel encombrement avait lieu, qui nécessita une nouvelle halte. Pascal se leva une seconde fois, jeta d'abord un coup d'œil indifférent sur l'extrémité opposée de la place où était la potence, puis, parcourant tout le cercle immense de cette place, qui semblait pavée et bâtie de têtes, à l'exception de la terrasse du prince de Butera, qui était complétement déserte, il arrêta ses yeux sur un riche balcon tendu de damas à fleurs d'or et abrité par une tente de pourpre. Là, sur une espèce d'estrade, entourée des plus jolies femmes et des plus nobles seigneurs de Palerme, était la belle Gemma de Castelnuovo, qui, n'ayant pas voulu perdre une minute de l'agonie de son ennemi, avait fait dresser son trône en face de son échafaud. Le regard de Pascal Bruno et le sien se rencontrèrent, et leurs rayons se croisèrent comme deux éclairs de vengeance et de haine. Ils ne s'étaient point encore détachés l'un de l'autre, lorsqu'un cri étrange partit de la foule qui entourait la charrette: Pascal tressaillit, se retourna vivement vers le point d'où venait ce cri, et sa figure reprit aussitôt, non-seulement son ancienne expression de calme, mais encore une nouvelle apparence de joie. En ce moment le cortége fit un pas pour se remettre en route; mais d'une voix forte Bruno cria: Arrêtez.
Cette parole eut un effet magique: toute cette foule sembla clouée à l'instant même à la terre; toutes les têtes se retournèrent vers le condamné, et des milliers de regards ardens se fixèrent sur lui.
— Que veux-tu? répondit le bourreau.
— Me confesser, dit Pascal.
— Le prêtre n'est plus là, tu l'as renvoyé.
— Mon confesseur habituel est ce moine qui est ici à ma gauche dans la foule; je n'en ai pas voulu d'autre, mais je veux celui-là.
Le bourreau fit un geste d'impatience et de refus; mais à l'instant même le peuple, qui avait entendu la demande du condamné, cria: Le confesseur! le confesseur! Le bourreau fut obligé d'obéir; on s'écarta devant le moine: c'était un grand jeune homme, au teint brun, qui semblait maigri par les austérités du cloître: il s'avança vers la charrette et monta dedans. Au même instant, Bruno tomba à genoux. Ce fut un signal général: sur le pavé de la rue, aux balcons des fenêtres, sur le toit des maisons, tout le monde s'agenouilla; il n'y eut que le bourreau qui resta à cheval, et ses aides qui demeurèrent debout, comme si ces hommes maudits étaient exceptés de la rémission générale. En même temps, les pénitens se mirent à chanter les prières des agonisans pour couvrir de leurs voix le bruit de la confession.
— Je t'ai cherché longtemps, dit Bruno.
— Je t'attendais ici, répondit Ali.
— J'avais peur qu'ils ne tinssent pas la parole qu'ils m'avaient donnée.
— Ils l'ont tenue: je suis libre.
— Ecoute bien.
— J'écoute.
— Ici à ma droite...--Bruno se tourna de côté, car ses mains étant liées il ne pouvait indiquer autrement.--Sur ce balcon tendu d'étoffes d'or...
— Oui.
— Est une femme jeune, belle, ayant des fleurs dans les cheveux.
— -Je la vois. Elle est à genoux et prie comme les autres.
— Cette femme, c'est la comtesse Gemma de Castelnuovo.
— Au bas de la fenêtre de laquelle je t'attendais lorsque tu fus blessé à l'épaule.
— Cette femme, c'est elle qui est cause de tous mes malheurs; c'est elle qui m'a fait commettre mon premier crime; c'est elle qui me conduit ici.
— Bien.
— Je ne mourrais pas tranquille si je croyais qu'elle dût me survivre heureuse et honorée, continua Bruno.
— Meurs tranquille, répondit l'enfant.
— Merci, Ali.
— Laisse-moi t'embrasser, père.
— Adieu.
— Adieu.
Le jeune moine embrassa le condamné, comme le prêtre a l'habitude de faire lorsqu'il donne l'absolution au coupable, puis il descendit de la charrette et se perdit dans la foule.
— Marchons, dit Bruno, et le cortége obéit de nouveau, comme si celui qui parlait avait le droit de commander.
Tout le monde se releva: Gemma se rassit, souriante. Le cortége continua sa marche vers l'échafaud.
Arrivé au pied de la potence, le bourreau descendit de cheval, monta sur l'échafaud, grimpa contre l'échelle, planta sur la poutre transversale[23] l'étendard couleur de sang, s'assura que la corde était bien attachée, et jeta son habit pour avoir plus de liberté dans les mouvemens. Aussitôt Pascal sauta en bas de la charrette, écarta d'un double mouvement d'épaules les valets qui voulaient l'aider, monta rapidement sur l'échafaud, et alla s'appuyer de lui-même à l'échelle, qu'il devait gravir à reculons. Au même moment, le pénitent qui portait la croix la planta en face de Pascal, de manière à ce qu'il pût la voir pendant toute son agonie. Les pénitens qui portaient la bière s'assirent dessus, et un cercle de troupes se forma tout autour de l'échafaud, ne laissant dans son centre que les deux confréries de pénitens, le bourreau, ses valets et le patient.
[23] La potence italienne offre avec la nôtre une différence notable: la nôtre a la forme d'une F; l'autre, celle d'un H dont on aurait haussé la traverse jusqu'au bout des deux portans.
Pascal monta l'échelle sans souffrir qu'on le soutînt, avec autant de calme qu'il en avait montré jusque-là: et comme le balcon de Gemma était en face de lui, on remarqua même qu'il jeta les yeux de ce côté avec un sourire. Au même moment, le bourreau lui passa la corde autour du cou, le prit par le milieu du corps et le jeta au bas de l'échelle. Aussitôt il glissa le long de la corde et se laissa peser de tout son poids sur les épaules du patient, tandis que les valets, s'accrochant à ses jambes, pesaient à la partie inférieure du corps; mais tout-à-coup la corde, qui n'était pas assez forte pour porter ce quadruple poids, se rompit, et tout ce groupe infâme, composé du bourreau, des valets et de la victime, roula sur l'échafaud. Cependant un homme se releva le premier: c'était Pascal Bruno, dont les mains s'étaient déliées pendant l'exécution, et qui se redressait au milieu du silence, ayant dans le côté droit de la poitrine le couteau que le bourreau venait d'y plonger de toute la longueur de sa lame.
— Misérable! dit le bandit s'adressant à l'exécuteur; misérable! tu n'es digne ni d'être bourreau ni d'être bandit; tu ne sais ni pendre ni assassiner!
A ces mots, il arracha le couteau du côté droit, le plongea dans le côté gauche et tomba mort.
Alors il y eut un grand cri et un grand tumulte dans cette foule: les uns se sauvèrent loin de la place, les autres se ruèrent sur l'échafaud. Le condamné fut emporté par les pénitens, et le bourreau mis en pièces par le peuple.
Le soir qui suivit cette exécution, le prince de Carini dîna chez l'archevêque de Montreal, pendant que Gemma, qui ne pouvait être reçue dans la sainte société du prélat, restait à la villa Carini. La soirée était magnifique comme l'avait été la matinée. De l'une des fenêtres de la chambre tendue en satin bleu, dans laquelle nous avons ouvert la première scène de notre histoire, on distinguait parfaitement Alicudi, et derrière elle, comme une vapeur flottante sur la mer, les îles de Filicudi et de Salina. De l'autre croisée on dominait le parc, tout planté d'orangers, de grenadiers et de pins; on distinguait à droite, depuis sa base jusqu'à son sommet, le mont Pellegrino, et la vue pouvait s'étendre a gauche jusqu'à Montreal. C'est à cette fenêtre que resta longtemps la belle comtesse Gemma de Castelnuovo, les yeux fixés sur l'ancienne résidence des rois normands, et cherchant à reconnaître dans chaque voiture qu'elle voyait descendre vers Palerme l'équipage du vice-roi. Mais enfin la nuit s'était répandue plus épaisse, et les objets éloignés s'étant effacés peu à peu, elle rentra dans la chambre, sonna sa camérière, et, fatiguée qu'elle était des émotions de la journée, elle se mit au lit, puis elle fit fermer les fenêtres qui donnaient sur les îles, de peur que la brise de la mer ne l'atteignît pendant son sommeil, et ordonna de laisser entrebâillée celle qui s'ouvrait sur le parc, et par laquelle pénétrait dans sa chambre un air tout chargé du parfum des jasmins et des orangers.
Quant au prince, ce ne fut que bien tard qu'il put se dérober à la vigilance gracieuse de son hôte; et onze heures sonnaient à la cathédrale bâtie par Guillaume-le-Bon, lorsque la voiture du vice-roi l'emporta au galop de ses quatre meilleurs chevaux. Une demi-heure lui suffit pour arriver à Palerme, et en cinq minutes il franchit l'espace qui s'étend entre la ville et la villa. Il demanda à la camérière où était Gemma, et celle-ci lui répondit que la comtesse, s'étant trouvée fatiguée, s'était couchée vers les dix heures.
Le prince monta vivement à la chambre de sa maîtresse et voulut ouvrir la porte d'entrée, mais elle était fermée en dedans: alors il alla à la porte dérobée, qui donnait de l'autre côté du lit, dans l'alcôve de Gemma, ouvrit doucement cette porte, afin de ne pas réveiller la charmante dormeuse, et s'arrêta un instant pour la regarder dans ce désordre du sommeil, si doux et si gracieux à voir. Une lampe d'albâtre, suspendue au plafond par trois cordons de perles, éclairait seule l'appartement, et sa lueur était ménagée de manière à ne pas blesser les yeux pendant le sommeil. Le prince se pencha donc sur le lit pour mieux voir. Gemma était couchée la poitrine presque entière hors de la couverture, et autour de son cou était roulé le boa qui, par sa couleur foncée, contrastait admirablement avec la blancheur de sa peau. Le prince regarda un instant cette ravissante statue, mais bientôt son immobilité l'étonna: il se pencha davantage, et vit que le visage était d'une pâleur étrange; il approcha son oreille et n'entendit aucune respiration; il saisit la main et la sentit froide; alors il passa son bras sous ce corps bien-aimé pour le rapprocher de lui et le réchauffer contre sa poitrine, mais aussitôt il le laissa retomber en poussant un cri de terreur affreux: la tête de Gemma venait de se détacher de ses épaules et de rouler sur le parquet.
Le lendemain on retrouva au bas de la fenêtre le yatagan d'Ali. |
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"title": "Un Cadet de Famille, v. 3/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | CXXV | Il me serait impossible de dépeindre l'épouvantable douleur que je ressentis et que je ressens encore aujourd'hui, quoique mon coeur soit presque épuisé de souffrance. La mort de Zéla fut l'anéantissement moral et physique de tout mon être, et je pris dans mes allures, dans mes actions, dans mon air, une roideur et un stoïcisme que le Turc le plus grave, ou le plus roide des lords, m'eût certainement enviés. À en juger par ma physionomie, j'étais l'homme le plus indifférent et le plus heureux de la terre; toutes mes actions étaient réglées avec une gravité méthodique, et je n'exprimais jamais ni un regret du passé ni une plainte sur mon sort présent. Je remplissais avec soin, avec attention, les devoirs les plus ennuyeux et les plus monotones, buvant de l'opium pour dormir, travaillant du matin au soir pour ne pas penser.
Après avoir communiqué à de Ruyter les intentions que j'avais de rendre les derniers devoirs à Zéla, je transportai une bonne partie de mes hommes sur le grab, et nous nous séparâmes.
Le grab se dirigea vers le port de Saint-Louis, et moi, je me rendis à Bourbon, qui est au sud-est de l'île, et où nous avions déjà jeté l'ancre.
Il était convenu qu'après une conversation avec le gouverneur et l'envoi des dépêches, de Ruyter viendrait me joindre par terre, accompagné du rais et du docteur.
Je n'avais gardé sur le schooner que les hommes nécessaires à la manoeuvre et principalement les natifs de l'Est, les restes fidèles de la tribu maintenant sans chef. Nous jetâmes l'ancre pendant la nuit dans le port de Bourbon.
Pendant le court intervalle qui sépare la mort de la décomposition, j'avais cherché par quels moyens les moins répulsifs je pouvais disposer du corps de Zéla. Le réceptacle ordinaire de la mort occupa naturellement mes premières pensées, et le berceau de fleurs que nous avions construit de nos propres mains dans l'odoriférant jardin de de Ruyter me semblait être un endroit convenable; mais je me souvins qu'en bêchant la terre, j'y avais trouvé des myriades de vers et d'insectes. Je changeai donc d'idée pour considérer le pur et blanc tombeau de la mer; le souvenir de Louis détruisit encore ce second projet.
Il m'était impossible de faire embaumer Zéla; je résolus donc de détruire le corps de cet ange par le feu, ou plutôt de ne pas le détruire, mais de le rendre à son état primitif en le mêlant aux éléments dont il est un atome.
De Ruyter trouva l'idée bonne, et Van Scolpvelt se chargea volontiers de fournir tout ce qui était nécessaire à l'exécution de ce projet, dont il connaissait parfaitement la pratique.
Je débarquai au point du jour pour choisir un endroit propice à cette triste cérémonie, et j'envoyai une partie de mon équipage arabe y dresser une tente et rassembler autour d'elle une grande quantité de bois sec. Je passai le reste de la journée en contemplation devant les restes chéris de celle qui avait été pour moi ce qu'est le soleil pour la terre.
La petite fille malaise était guérie; mais Adoa, tombée dans une insensibilité abrutissante, ne mangeait que contrainte par la force, et ne dormait plus.
De Ruyter signala son approche. J'avais revêtu Zéla d'une veste jaune ornée de rubis; sa chemise et son ample pantalon étaient en crêpe de l'Inde et brodés d'or. Les vêtements extérieurs de la jeune femme formaient un voile neigeux de fine mousseline; ses pantoufles, sa coiffure et ses cheveux étaient couverts de perles fines. Je gardai pour tout souvenir visible une longue natte de ses beaux cheveux noirs.
L'heure approchait enfin; je baisai les paupières closes de cette idolâtrée créature; j'enveloppai son frêle corps dans les plis d'un manteau arabe, et je me rendis sur le rivage.
D'un pas ferme, je marchai droit au bûcher, car je regardais sans les voir les hommes rassemblés autour de moi; les paroles qu'ils m'adressaient n'étaient qu'un son, je ne voyais ni je n'entendais rien.
Un noir fourneau de fer, à la forme allongée comme celle d'un cercueil, fut placé sur le bûcher. Je le vis, mais sans comprendre sa destination; car, pendant quelques minutes, je restai debout, tenant pressé contre mon sein le frêle fardeau dont l'abandon était pour moi une mortelle douleur. La nécessité m'imposa l'obligation de finir ce que j'avais commencé; avec des soins et la douceur d'une mère qui couche son enfant dans un berceau, j'étendis Zéla dans la sombre coquille. De Ruyter et le rais usèrent de violence pour m'entraîner loin du bûcher. Je voulus parler; mes lèvres ne produisirent aucun son; je suppliai par signes de me rendre ma liberté; de Ruyter refusa, et je restai sans force, anéanti, presque fou.
Un cri de terreur poussé par Van, qui arrachait Adoa des flammes où elle s'était jetée, attira l'attention de mes hommes, qui me relâchèrent. Je courus vers le bûcher, avec la même pensée qui avait conduit la jeune fille malaise; mais mes forces me trahirent, et je tombai sur le sable, ne brûlant que mes mains là où j'aurais voulu me consumer tout entier.
Quand je repris mes sens, j'étais couché dans un hamac à bord du schooner.
Les affaires de de Ruyter le contraignirent à rester à Port-Louis; mais il vint souvent me voir pour m'engager à le suivre à la ville. Toutes ses prières furent vaines; ma vie était dans la cabine solitaire du schooner, mes pensées sur la petite boîte qui contenait les cendres de Zéla. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome IV.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre CCXXX — Le faux roi | Cependant, à Vaux, la royauté usurpatrice continuait bravement son rôle.
Philippe donna ordre qu’on introduisît pour son petit lever les grandes entrées, déjà prêtes à paraître devant le roi. Il se décida à donner cet ordre, malgré l’absence de M. d’Herblay, qui ne revenait pas, et nos lecteurs savent pour quelle raison. Mais le prince, ne croyant pas que cette absence pût se prolonger, voulait, comme tous les esprits téméraires, essayer sa valeur et sa fortune, loin de toute protection, de tout conseil.
Une autre raison l’y poussait. Anne d’Autriche allait paraître; la mère coupable allait se trouver en présence de son fils sacrifié. Philippe ne voulait pas, s’il avait une faiblesse, en rendre témoin l’homme envers lequel il était désormais tenu de déployer tant de force.
Philippe ouvrit les deux battants de la porte, et plusieurs personnes entrèrent silencieusement. Philippe ne bougea point tant que ses valets de chambre l’habillèrent. Il avait vu, la veille, les habitudes de son frère. Il fit le roi, de manière à n’éveiller aucun soupçon.
Ce fut donc tout habillé, avec l’habit de chasse, qu’il reçut les visiteurs. Sa mémoire et les notes d’Aramis lui annoncèrent tout d’abord Anne d’Autriche, à laquelle Monsieur donnait la main, puis Madame avec M. de Saint-Aignan.
Il sourit en voyant ces visages, et frissonna en reconnaissant sa mère.
Cette figure noble et imposante, ravagée par la douleur, vint plaider dans son cœur la cause de cette fameuse reine qui avait immolé un enfant à la raison d’État. Il trouva que sa mère était belle. Il savait que Louis XIV l’aimait, il se promit de l’aimer aussi, et de ne pas être pour sa vieillesse un châtiment cruel.
Il regarda son frère avec un attendrissement facile à comprendre. Celui-ci n’avait rien usurpé, rien gâté dans sa vie. Rameau écarté, il laissait monter la tige, sans souci de l’élévation et de la majesté de sa vie. Philippe se promit d’être bon frère, pour ce prince auquel suffisait l’or, qui donne les plaisirs.
Il salua d’un air affectueux Saint-Aignan, qui s’épuisait en sourires et révérences, et tendit la main en tremblant à Henriette, sa belle-sœur, dont la beauté le frappa. Mais il vit dans les yeux de cette princesse un reste de froideur qui lui plut pour la facilité de leurs relations futures.
«Combien me sera-t-il plus aisé, pensait-il, d’être le frère de cette femme que son galant, si elle me témoigne une froideur que mon frère ne pouvait avoir pour elle, et qui m’est imposée comme un devoir.»
La seule visite qu’il redoutât en ce moment était celle de la reine; son cœur, son esprit venaient d’être ébranlés par une épreuve si violente, que, malgré leur trempe solide, ils ne supporteraient peut-être pas un nouveau choc. Heureusement, la reine ne vint pas.
Alors commença, de la part d’Anne d’Autriche, une dissertation politique sur l’accueil que M. Fouquet avait fait à la maison de France. Elle entremêla ses hostilités de compliments à l’adresse du roi, de questions sur sa santé, de petites flatteries maternelles, et de ruses diplomatiques.
— Eh bien! mon fils, dit-elle, êtes-vous revenu sur le compte de M. Fouquet.
— Saint-Aignan, dit Philippe, veuillez aller savoir des nouvelles de la reine.
À ces mots, les premiers que Philippe eût prononcés tout haut, la légère différence qu’il y avait entre sa voix et celle de Louis XIV fut sensible aux oreilles maternelles; Anne d’Autriche regarda fixement son fils.
De Saint-Aignan sortit. Philippe continua.
— Madame, je n’aime pas qu’on me dise du mal de M. Fouquet, vous le savez, et vous m’en avez dit du bien vous-même.
— C’est vrai; aussi ne fais-je que vous questionner sur l’état de vos sentiments à son égard.
— Sire, dit Henriette, j’ai, moi, toujours aimé M. Fouquet. C’est un homme de bon goût, un brave homme.
— Un surintendant qui ne lésine jamais, ajouta Monsieur, et qui paie en or toutes les cédules que j’ai sur lui.
— On compte trop ici chacun pour soi, dit la vieille reine. Personne ne compte pour l’État: M. Fouquet, c’est un fait, M. Fouquet ruine l’État.
— Allons, ma mère, repartit Philippe d’un ton plus bas, est-ce que, vous aussi, vous vous faites le bouclier de M. Colbert?
— Comment cela? fit la vieille reine surprise.
— C’est que, en vérité, reprit Philippe, je vous entends parler là comme parlerait votre vieille amie, Mme de Chevreuse.
À ce nom, Anne d’Autriche pâlit et pinça ses lèvres. Philippe avait irrité la lionne.
— Que venez-vous me parler de Mme de Chevreuse, fit-elle, et quelle humeur avez-vous aujourd’hui contre moi?
Philippe continua:
— Est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas toujours une ligue à faire contre quelqu’un? est-ce que Mme de Chevreuse n’a pas été vous rendre une visite, ma mère?
— Monsieur, vous me parlez ici d’une telle sorte, repartit la vieille reine, que je crois entendre le roi votre père.
— Mon père n’aimait pas Mme de Chevreuse, et il avait raison, dit le prince. Moi, je ne l’aime pas non plus, et, si elle s’avise de venir, comme elle y venait autrefois, semer les divisions et les haines sous prétexte de mendier de l’argent, eh bien!...
— Eh bien? dit fièrement Anne d’Autriche provoquant elle-même l’orage.
— Eh bien! repartit avec résolution le jeune homme, je chasserai du royaume Mme de Chevreuse, et avec elle tous les artisans de secrets et de mystères.
Il n’avait pas calculé la portée de ce mot terrible, ou peut-être avait-il voulu en juger l’effet, comme ceux qui, souffrant d’une douleur chronique et cherchant à rompre la monotonie de cette souffrance appuient sur leur plaie pour se procurer une douleur aiguë.
Anne d’Autriche faillit s’évanouir; ses yeux ouverts, mais atones, cessèrent de voir pendant un moment; elle tendit les bras à son autre fils, qui aussitôt l’embrassa sans crainte d’irriter le roi.
— Sire, murmura-t-elle, vous traitez cruellement votre mère.
— Mais en quoi, madame? répliqua-t-il. Je ne parle que de Mme de Chevreuse, et ma mère préfère-t-elle Mme de Chevreuse à la sûreté de mon État et à la sécurité de ma personne? Eh bien! je vous dis que Mme de Chevreuse est venue en France pour emprunter de l’argent, qu’elle s’est adressée à M. Fouquet pour lui vendre certain secret.
— Certain secret? s’écria Anne d’Autriche.
— Concernant de prétendus vols que M. le surintendant aurait commis; ce qui est faux, ajouta Philippe. M. Fouquet l’a fait chasser avec indignation, préférant l’estime du roi à toute complicité avec des intrigants. Alors, Mme de Chevreuse a vendu le secret à M. Colbert, et, comme elle est insatiable, et qu’il ne lui suffit pas d’avoir extorqué cent mille écus à ce commis, elle a cherché plus haut si elle ne trouverait pas des sources plus profondes... Est ce vrai, madame?
— Vous savez tout, Sire, dit la reine, plus inquiète qu’irritée.
— Or, poursuivit Philippe, j’ai bien le droit d’en vouloir à cette furie qui vient tramer à ma Cour le déshonneur des uns et la ruine des autres. Si Dieu a souffert que certains crimes fussent commis, et s’il les a cachés dans l’ombre de sa clémence, je n’admets pas que Mme de Chevreuse ait le pouvoir de contrecarrer les desseins de Dieu.
Cette dernière partie du discours de Philippe avait tellement agité la reine mère, que son fils en eut pitié. Il lui prit et lui baisa tendrement la main; elle ne sentit pas que, dans ce baiser donné malgré les révoltes et les rancunes du cœur, il y avait tout un pardon de huit années d’horribles souffrances.
Philippe laissa un instant de silence engloutir les émotions qui venaient de se produire; puis avec une sorte de gaieté:
— Nous ne partirons pas encore aujourd’hui, dit-il; j’ai un plan.
Et il se tourna vers la porte, où il espérait voir Aramis, dont l’absence commençait à lui peser.
La reine mère voulut prendre congé.
— Demeurez, ma mère, dit-il; je veux vous faire faire la paix avec M. Fouquet.
— Mais je n’en veux pas à M. Fouquet; je craignais seulement ses prodigalités.
— Nous y mettrons ordre, et ne prendrons du surintendant que les bonnes qualités.
— Que cherche donc Votre Majesté? dit Henriette voyant le roi regarder encore vers la porte, et désirant lui décocher un trait au cœur; car elle supposait qu’il attendait La Vallière ou une lettre d’elle.
— Ma sœur, dit le jeune homme, qui venait de la deviner, grâce à cette merveilleuse perspicacité dont la fortune lui allait désormais permettre l’exercice, ma sœur, j’attends un homme extrêmement distingué, un conseiller des plus habiles que je veux vous présenter à tous, en le recommandant à vos bonnes grâces. Ah! entrez donc, d’Artagnan.
D’Artagnan parut.
— Que veut Sa Majesté?
— Dites donc, où est M. l’évêque de Vannes, votre ami?
— Mais, Sire...
— Je l’attends et ne le vois pas venir. Qu’on me le cherche.
D’Artagnan demeura un instant stupéfait, mais bientôt, réfléchissant qu’Aramis avait quitté Vaux secrètement avec une mission du roi, il en conclut que le roi voulait garder le secret.
— Sire, répliqua-t-il, est-ce que Votre Majesté veut absolument qu’on lui amène M. d’Herblay?
— Absolument n’est pas le mot, répliqua Philippe; je n’en ai pas un tel besoin; mais si on me le trouvait...
«J’ai deviné», se dit d’Artagnan.
— Ce M. d’Herblay, dit Anne d’Autriche, c’est l’évêque de Vannes?
— Oui, madame.
— Un ami de M. Fouquet?
— Oui, madame, un ancien mousquetaire.
Anne d’Autriche rougit.
— Un de ces quatre braves qui, jadis, firent tant de merveilles.
La vieille reine se repentit d’avoir voulu mordre; elle rompit l’entretien pour y conserver le reste de ses dents.
— Quel que soit votre choix, Sire, dit-elle, je le tiens pour excellent.
Tous s’inclinèrent.
— Vous verrez, continua Philippe, la profondeur de M. de Richelieu, moins l’avarice de M. de Mazarin.
— Un premier ministre, Sire? demanda Monsieur effrayé...
— Je vous conterai cela, mon frère; mais c’est étrange que M. d’Herblay ne soit pas ici!
Il appela.
— Qu’on prévienne M. Fouquet, dit-il, j’ai à lui parler... Oh! devant vous, devant vous; ne vous retirez point.
M. de Saint-Aignan revint, apportant des nouvelles satisfaisantes de la reine, qui gardait le lit seulement par précaution, et pour avoir la force de suivre toutes les volontés du roi.
Tandis que l’on cherchait partout M. Fouquet et Aramis, le nouveau roi continuait paisiblement ses épreuves, et tout le monde, famille, officiers, valets, reconnaissait le roi à son geste, à sa voix, à ses habitudes.
De son côté, Philippe, appliquant sur tous les visages la note et le dessin fidèles fournis par son complice Aramis, se conduisait de façon à ne pas même soulever un soupçon dans l’esprit de ceux qui l’entouraient.
Rien désormais ne pouvait inquiéter l’usurpateur. Avec quelle étrange facilité la Providence ne venait-elle pas de renverser la plus haute fortune du monde, pour y substituer la plus humble!
Philippe admirait cette bonté de Dieu à son égard, et la secondait avec toutes les ressources de son admirable nature. Mais il sentait parfois comme une ombre se glisser sur les rayons de sa nouvelle gloire. Aramis ne paraissait pas.
La conversation avait langui dans la famille royale; Philippe, préoccupé, oubliait de congédier son frère et Madame Henriette. Ceux-ci s’étonnaient et perdaient peu à peu patience. Anne d’Autriche se pencha vers son fils et lui adressa quelques mots en espagnol.
Philippe ignorait complètement cette langue; il pâlit devant cet obstacle inattendu. Mais, comme si l’esprit de l’imperturbable Aramis l’eût couvert de son infaillibilité, au lieu de se déconcerter, Philippe se leva.
— Eh bien! quoi? Répondez, dit Anne d’Autriche.
— Quel est tout ce bruit? demanda Philippe en se tournant vers la porte de l’escalier dérobé.
Et l’on entendait une voix qui criait:
— Par ici, par ici! Encore quelques degrés, Sire!
— La voix de M. Fouquet? dit d’Artagnan placé près de la reine mère.
— M. d’Herblay ne saurait être loin, ajouta Philippe. Mais il vit ce qu’il était bien loin de s’attendre à voir si près de lui.
Tous les yeux s’étaient tournés vers la porte par laquelle allait entrer M. Fouquet; mais ce ne fut pas lui qui entra.
Un cri terrible partit de tous les coins de la chambre, cri douloureux poussé par le roi et les assistants.
Il n’est pas donné aux hommes, même à ceux dont la destinée renferme le plus d’éléments étranges et d’accidents merveilleux, de contempler un spectacle pareil à celui qu’offrait la chambre royale en ce moment.
Les volets, à demi clos, ne laissaient pénétrer qu’une lumière incertaine tamisée par de grands rideaux de velours doublés d’une épaisse soie.
Dans cette pénombre moelleuse s’étaient peu à peu dilatés les yeux, et chacun des assistants voyait les autres plutôt avec la confiance qu’avec la vue. Toutefois, on en arrive, dans ces circonstances, à ne laisser échapper aucun des détails environnants et le nouvel objet qui se présente apparaît lumineux comme s’il était éclairé par le soleil.
C’est ce qui arriva pour Louis XIV, lorsqu’il se montra pâle et le sourcil froncé sous la portière de l’escalier secret.
Fouquet laissa voir, derrière, son visage empreint de sévérité et de tristesse.
La reine mère, qui aperçut Louis XIV, et qui tenait la main de Philippe, poussa le cri dont nous avons parlé, comme elle eût fait en voyant un fantôme.
Monsieur eut un mouvement d’éblouissement et tourna la tête, de celui des deux rois qu’il apercevait en face, vers celui aux côtés duquel il se trouvait.
Madame fit un pas en avant, croyant voir se refléter, dans une glace, son beau-frère.
Et, de fait, l’illusion était possible.
Les deux princes, défaits l’un et l’autre, car nous renonçons à peindre l’épouvantable saisissement de Philippe, et tremblants tous deux, crispant l’un et l’autre une main convulsive, se mesuraient du regard et plongeaient leurs yeux comme des poignards dans l’âme l’un de l’autre. Muets, haletants, courbés, ils paraissaient prêts à fondre sur un ennemi.
Cette ressemblance inouïe du visage, du geste, de la taille, tout, jusqu’à une ressemblance de costume décidée par le hasard, car Louis XIV était allé prendre au Louvre un habit de velours violet, cette parfaite analogie des deux princes acheva de bouleverser le cœur d’Anne d’Autriche.
Elle ne devinait pourtant pas encore la vérité. Il y a de ces malheurs que nul ne veut accepter dans la vie. On aime mieux croire au surnaturel, à l’impossible.
Louis n’avait pas compté sur ces obstacles. Il s’attendait, en entrant seulement, à être reconnu. Soleil vivant, il ne souffrait pas le soupçon d’une parité avec qui que ce fût. Il n’admettait pas que tout flambeau ne devînt ténèbres à l’instant où il faisait luire son rayon vainqueur.
Aussi, à l’aspect de Philippe, fut-il plus terrifié peut-être qu’aucun autre autour de lui, et son silence son immobilité, furent ce temps de recueillement et de calme qui précède les violentes explosions de la colère.
Mais Fouquet, qui pourrait peindre son saisissement et sa stupeur, en présence de ce portrait vivant de son maître? Fouquet pensa qu’Aramis avait raison, que ce nouveau venu était un roi aussi pur dans sa race que l’autre, et que, pour avoir répudié toute participation à ce coup d’État si habilement fait par le général des jésuites, il fallait être un fol enthousiaste indigne à jamais de tremper ses mains dans une œuvre politique.
Et puis c’était le sang de Louis XIII que Fouquet sacrifiait au sang de Louis XIII; c’était à une ambition égoïste qu’il sacrifiait une noble ambition; c’était au droit de garder qu’il sacrifiait le droit d’avoir. Toute l’étendue de sa faute lui fut révélée par le seul aspect du prétendant.
Tout ce qui se passa dans l’esprit de Fouquet fut perdu pour les assistants. Il eut cinq minutes pour concentrer ses méditations sur ce point du cas de conscience; cinq minutes, c’est-à-dire cinq siècles, pendant lesquels les deux rois et leur famille trouvèrent à peine le temps de respirer d’une si terrible secousse.
D’Artagnan, adossé au mur, en face de Fouquet, le poing sur son front, l’œil fixe, se demandait la raison d’un si merveilleux prodige. Il n’eût pu dire sur-le-champ pourquoi il doutait; mais il savait, assurément, qu’il avait eu raison de douter, et que, dans cette rencontre des deux Louis XIV, gisait toute la difficulté qui, pendant ces derniers jours, avait rendu la conduite d’Aramis si suspecte au mousquetaire.
Toutefois, ces idées étaient enveloppées de voiles épais. Les acteurs de cette scène semblaient nager dans les vapeurs d’un lourd réveil.
Soudain Louis XIV, plus impatient et plus habitué à commander, courut à un des volets, qu’il ouvrit en déchirant les rideaux. Un flot de vive lumière entra dans la chambre et fit reculer Philippe jusqu’à l’alcôve.
Ce mouvement, Louis le saisit avec ardeur, et, s’adressant à la reine:
— Ma mère, dit-il, ne reconnaissez-vous pas votre fils, puisque chacun ici a méconnu son roi?
Anne d’Autriche tressaillit et leva les bras au ciel sans pouvoir articuler un mot.
— Ma mère, dit Philippe avec une voix calme, ne reconnaissez-vous pas votre fils?
Et, cette fois, Louis recula à son tour.
Quant à Anne d’Autriche, elle perdit l’équilibre, frappée à la tête et au cœur par le remords. Nul ne l’aidant, car tous étaient pétrifiés, elle tomba sur son fauteuil en poussant un faible soupir.
Louis ne put supporter ce spectacle et cet affront. Il bondit vers d’Artagnan, que le vertige commençait à gagner, et qui chancelait en frôlant la porte, son point d’appui.
— À moi, dit-il, mousquetaire! Regardez-nous au visage, et voyez lequel, de lui ou de moi, est plus pâle.
Ce cri réveilla d’Artagnan et vint remuer en son cœur la fibre de l’obéissance. Il secoua son front, et, sans hésiter désormais, il marcha vers Philippe, sur l’épaule duquel il appuya la main en disant: Monsieur, vous êtes mon prisonnier!
Philippe ne leva pas les yeux au ciel, ne bougea pas de la place où il se tenait comme cramponné au parquet, l’œil profondément attaché sur le roi son frère. Il lui reprochait, dans un sublime silence, tous ses malheurs passés, toutes ses tortures de l’avenir. Contre ce langage de l’âme, le roi ne se sentit plus de force; il baissa les yeux, entraîna précipitamment son frère et sa belle-sœur, oubliant sa mère étendue sans mouvement à trois pas du fils qu’elle laissait une seconde fois condamner à la mort. Philippe s’approcha d’Anne d’Autriche, et lui dit d’une voix douce et noblement émue:
— Si je n’étais pas votre fils, je vous maudirais, ma mère, pour m’avoir rendu si malheureux.
D’Artagnan sentit un frisson passer dans la moelle de ses os. Il salua respectueusement le jeune prince, et lui dit à demi courbé:
— Excusez-moi, monseigneur, je ne suis qu’un soldat, et mes serments sont à celui qui sort de cette chambre.
— Merci, monsieur d’Artagnan. Mais qu’est devenu M. d’Herblay?
— M. d’Herblay est en sûreté, monseigneur, dit une voix derrière eux, et nul, moi vivant ou libre, ne fera tomber un cheveu de sa tête.
— Monsieur Fouquet! dit le prince en souriant tristement.
— Pardonnez-moi, monseigneur, dit Fouquet en s’agenouillant; mais celui qui vient de sortir d’ici était mon hôte.
— Voilà, murmura Philippe avec un soupir, de braves amis et de bons cœurs. Ils me font regretter ce monde. Marchez, monsieur d’Artagnan, je vous suis.
Au moment où le capitaine des mousquetaires allait sortir, Colbert apparut, remit à d’Artagnan un ordre du roi et se retira.
D’Artagnan le lut et froissa le papier avec rage.
— Qu’y a-t-il? demanda le prince.
— Lisez, monseigneur, repartit le mousquetaire.
Philippe lut ces mots tracés à la hâte de la main de Louis XIV:
«M. d’Artagnan conduira le prisonnier aux îles Sainte-Marguerite. Il lui couvrira le visage d’une visière de fer, que le prisonnier ne pourra lever sous peine de vie.»
— C’est juste, dit Philippe avec résignation. Je suis prêt.
— Aramis avait raison, dit Fouquet, bas, au mousquetaire; celui-ci est roi bien autant que l’autre.
— Plus! répliqua d’Artagnan. Il ne lui manque que moi et vous. |
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"file_name": "pg2419.txt",
"title": "La dame aux camélias",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XV | Il y avait à peu près une heure que Joseph et moi nous préparions tout pour mon départ, lorsqu'on sonna violemment à ma porte.
— Faut-il ouvrir? me dit Joseph.
— Ouvrez, lui dis-je, me demandant qui pouvait venir à pareille heure chez moi, et n'osant croire que ce fût Marguerite.
— Monsieur, me dit Joseph en rentrant, ce sont deux dames.
— C'est nous, Armand, me cria une voix que je reconnus pour celle de Prudence.
Je sortis de ma chambre.
Prudence, debout, regardait les quelques curiosités de mon salon; Marguerite, assise sur le canapé, réfléchissait.
Quand j'entrai, j'allai à elle, je m'agenouillai, je lui pris les deux mains, et, tout ému, je lui dis: pardon.
Elle m'embrassa au front et me dit:
— Voilà déjà trois fois que je vous pardonne.
— J'allais partir demain.
— En quoi ma visite peut-elle changer votre résolution? Je ne viens pas pour vous empêcher de quitter Paris. Je viens parce que je n'ai pas eu dans la journée le temps de vous répondre, et que je n'ai pas voulu vous laisser croire que je fusse fâchée contre vous. Encore Prudence ne voulait-elle pas que je vinsse; elle disait que je vous dérangerais peut-être.
— Vous, me déranger, vous, Marguerite! Et comment?
— Dame! Vous pouviez avoir une femme chez vous, répondit Prudence, et cela n'aurait pas été amusant pour elle d'en voir arriver deux.
Pendant cette observation de Prudence, Marguerite me regardait attentivement.
— Ma chère Prudence, répondis-je, vous ne savez pas ce que vous dites.
— C'est qu'il est très gentil votre appartement, répliqua Prudence; peut-on voir la chambre à coucher!
— Oui.
Prudence passa dans ma chambre, moins pour la visiter que pour réparer la sottise qu'elle venait de dire, et nous laisser seuls, Marguerite et moi.
— Pourquoi avez-vous amené Prudence? lui dis-je alors.
— Parce qu'elle était avec moi au spectacle, et qu'en partant d'ici je voulais avoir quelqu'un pour m'accompagner.
— N'étais-je pas là?
— Oui; mais outre que je ne voulais pas vous déranger, j'étais bien sûre qu'en venant jusqu'à ma porte, vous me demanderiez à monter chez moi, et, comme je ne pouvais pas vous l'accorder, je ne voulais pas que vous partissiez avec le droit de me reprocher un refus.
— Et pourquoi ne pouviez-vous pas me recevoir?
— Parce que je suis très surveillée, et que le moindre soupçon pourrait me faire le plus grand tort.
— Est-ce bien la seule raison?
— S'il y en avait une autre, je vous la dirais; nous n'en sommes plus à avoir des secrets l'un pour l'autre.
— Voyons, Marguerite, je ne veux pas prendre plusieurs chemins pour en arriver à ce que je veux vous dire. Franchement, m'aimez-vous un peu?
— Beaucoup.
— Alors, pourquoi m'avez-vous trompé?
— Mon ami, si j'étais madame la duchesse telle ou telle, si j'avais deux cent mille livres de rente, que je fusse votre maîtresse et que j'eusse un autre amant que vous, vous auriez le droit de me demander pourquoi je vous trompe; mais je suis mademoiselle Marguerite Gautier, j'ai quarante mille francs de dettes, pas un sou de fortune, et je dépense cent mille francs par an; votre question devient oiseuse et ma réponse inutile.
— C'est juste, dis-je en laissant tomber ma tête sur les genoux de Marguerite; mais moi je vous aime comme un fou.
— Eh bien, mon ami, il fallait m'aimer un peu moins ou me comprendre un peu mieux. Votre lettre m'a fait beaucoup de peine. Si j'avais été libre, d'abord je n'aurais pas reçu le comte avant-hier, ou, l'ayant reçu, je serais venue vous demander le pardon que vous me demandiez tout à l'heure, et je n'aurais pas à l'avenir d'autre amant que vous. J'ai cru un moment que je pourrais me donner ce bonheur-là pendant six mois; vous ne l'avez pas voulu; vous teniez à connaître les moyens, eh! mon Dieu, les moyens étaient bien faciles à deviner. C'était un sacrifice plus grand que vous ne croyez que je faisais en les employant. J'aurais pu vous dire: j'ai besoin de vingt mille francs; vous étiez amoureux de moi, vous les eussiez trouvés, au risque de me les reprocher plus tard. J'ai mieux aimé ne rien vous devoir; vous n'avez pas compris cette délicatesse, car c'en est une. Nous autres, quand nous avons encore un peu de cœur, nous donnons aux mots et aux choses une extension et un développement inconnus aux autres femmes; je vous répète donc que, de la part de Marguerite Gautier, le moyen qu'elle trouvait de payer ses dettes sans vous demander l'argent nécessaire pour cela était une délicatesse dont vous devriez profiter sans rien dire. Si vous ne m'aviez connue qu'aujourd'hui, vous seriez trop heureux de ce que je vous promettrais, et vous ne me demanderiez pas ce que j'ai fait avant-hier. Nous sommes quelquefois forcées d'acheter une satisfaction pour notre âme aux dépens de notre corps, et nous souffrons bien davantage quand, après, cette satisfaction nous échappe.
J'écoutais et je regardais Marguerite avec admiration. Quand je songeais que cette merveilleuse créature, dont j'eusse envié autrefois de baiser les pieds, consentait à me faire entrer pour quelque chose dans sa pensée, à me donner un rôle dans sa vie, et que je ne me contentais pas encore de ce qu'elle me donnait, je me demandais si le désir de l'homme a des bornes, quand, satisfait aussi promptement que le mien l'avait été, il tend encore à autre chose.
— C'est vrai, reprit-elle; nous autres créatures du hasard, nous avons des désirs fantasques et des amours inconcevables. Nous nous donnons tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Il y a des gens qui se ruineraient sans rien obtenir de nous, il y en a d'autres qui nous ont avec un bouquet. Notre cœur a des caprices; c'est sa seule distraction et sa seule excuse. Je me suis donnée à toi plus vite qu'à aucun homme, je te le jure; pourquoi? parce que me, voyant cracher le sang, tu m'as pris la main, parce que tu as pleuré, parce que tu es la seule créature humaine qui ait bien voulu me plaindre. Je vais te dire une folie, mais j'avais autrefois un petit chien qui me regardait d'un air tout triste quand je toussais; c'est le seul être que j'aie aimé.
«Quand il est mort, j'ai plus pleuré qu'à la mort de ma mère. Il est vrai qu'elle m'avait battue pendant douze ans de sa vie. Eh bien, je t'ai aimé tout de suite autant que mon chien. Si les hommes savaient ce qu'on peut avoir avec une larme, ils seraient plus aimés et nous serions moins ruineuses.
«Ta lettre t'a démenti, elle m'a révélé que tu n'avais pas toutes les intelligences du cœur, elle t'a fait plus de tort dans l'amour que j'avais pour toi que tout ce que tu aurais pu me faire. C'était de la jalousie, il est vrai, mais de la jalousie ironique et impertinente. J'étais déjà triste, quand j'ai reçu cette lettre, je comptais te voir à midi, déjeuner avec toi, effacer par ta vue une incessante pensée que j'avais, et qu'avant de te connaître j'admettais sans effort.
«Puis, continua Marguerite, tu étais la seule personne devant laquelle j'avais cru comprendre tout de suite que je pouvais penser et parler librement. Tous ceux qui entourent les filles comme moi ont intérêt à scruter leurs moindres paroles, à tirer une conséquence de leurs plus insignifiantes actions. Nous n'avons naturellement pas d'amis. Nous avons des amants égoïstes qui dépensent leur fortune non pas pour nous, comme ils le disent, mais pour leur vanité.
«Pour ces gens-là, il faut que nous soyons gaies quand ils sont joyeux, bien portantes quand ils veulent souper, sceptiques comme ils le sont. Il nous est défendu d'avoir du cœur sous peine d'être huées et de ruiner notre crédit.
«Nous ne nous appartenons plus. Nous ne sommes plus des êtres, mais des choses. Nous sommes les premières dans leur amour-propre, les dernières dans leur estime. Nous avons des amies, mais ce sont des amies comme Prudence, des femmes jadis entretenues qui ont encore des goûts de dépense que leur âge ne leur permet plus. Alors elles deviennent nos amies ou plutôt nos commensales. Leur amitié va jusqu'à la servitude, jamais jusqu'au désintéressement. Jamais elles ne vous donneront qu'un conseil lucratif. Peu leur importe que nous ayons dix amants de plus, pourvu qu'elles y gagnent des robes ou un bracelet, et qu'elles puissent de temps en temps se promener dans notre voiture et venir au spectacle dans notre loge. Elles ont nos bouquets de la veille et nous empruntent nos cachemires. Elles ne nous rendent jamais un service, si petit qu'il soit, sans se le faire payer le double de ce qu'il vaut. Tu l'as vu toi-même le soir où Prudence m'a apporté six mille francs que je l'avais priée d'aller demander pour moi au duc, elle m'a emprunté cinq cents francs qu'elle ne me rendra jamais ou qu'elle me payera en chapeaux qui ne sortiront pas de leurs cartons.
«Nous ne pouvons donc avoir, ou plutôt je ne pouvais donc avoir qu'un bonheur, c'était, triste comme je le suis quelquefois, souffrante comme je le suis toujours, de trouver un homme assez supérieur pour ne pas me demander compte de ma vie, et pour être l'amant de mes impressions bien plus que de mon corps. Cet homme, je l'avais trouvé dans le duc, mais le duc est vieux, et la vieillesse ne protège ni ne console. J'avais cru pouvoir accepter la vie qu'il me faisait; mais que veux-tu? Je périssais d'ennui et pour faire tant que d'être consumée, autant se jeter dans un incendie que de s'asphyxier avec du charbon.
«Alors je t'ai rencontré, toi, jeune, ardent, heureux, et j'ai essayé de faire de toi l'homme que j'avais appelé au milieu de ma bruyante solitude. Ce que j'aimais en toi, ce n'était pas l'homme qui était, mais celui qui devait être. Tu n'acceptes pas ce rôle, tu le rejettes comme indigne de toi, tu es un amant vulgaire; fais comme les autres, paie-moi et n'en parlons plus.
Marguerite, que cette longue confession avait fatiguée, se rejeta sur le dos du canapé, et pour éteindre un faible accès de toux, porta son mouchoir à ses lèvres et jusqu'à ses yeux.
— Pardon, pardon, murmurai-je, j'avais compris tout cela, mais je voulais te l'entendre dire, ma Marguerite adorée. Oublions le reste et ne nous souvenons que d'une chose: c'est que nous sommes l'un à l'autre, que nous sommes jeunes et que nous nous aimons.
«Marguerite, fais de moi tout ce que tu voudras, je suis ton esclave, ton chien; mais, au nom du ciel, déchire la lettre que je t'ai écrite et ne me laisse pas partir demain; j'en mourrais.
Marguerite tira ma lettre du corsage de sa robe et, me la remettant, me dit avec un sourire d'une douceur ineffable:
— Tiens, je te la rapportais.
Je déchirai la lettre et je baisai avec des larmes la main qui me la rendait.
En ce moment Prudence reparut.
— Dites donc, Prudence, savez-vous ce qu'il me demande? fit Marguerite.
— Il vous demande pardon.
— Justement.
— Et vous pardonnez?
— Il le faut bien, mais il veut encore autre chose.
— Quoi donc?
— Il veut venir souper avec nous.
— Et vous y consentez?
— Qu'en pensez-vous?
— Je pense que vous êtes deux enfants, qui n'avez de tête ni l'un ni l'autre. Mais je pense aussi que j'ai très faim et que plus tôt vous consentirez, plus tôt nous souperons.
— Allons, dit Marguerite, nous tiendrons trois dans ma voiture. Tenez, ajouta-t-elle en se tournant vers moi, Nanine sera couchée, vous ouvrirez la porte, prenez ma clef, et tâchez de ne plus la perdre.
J'embrassai Marguerite à l'étouffer.
Joseph entra là-dessus.
— Monsieur, me dit-il de l'air d'un homme enchanté de lui, les malles sont faites.
— Entièrement?
— Oui, monsieur.
— Eh bien, défaites-les: je ne pars pas. |
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"title": "Un Cadet de Famille, v. 1/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | XXXIX | — Il y a une grande difficulté à l'exécution de votre projet, commandant, dit de Ruyter; mais si vous croyez qu'il nous soit possible de la surmonter, je me ferai non-seulement un devoir, mais encore un plaisir de partager les périls de votre expédition. Cette difficulté est notre faiblesse matérielle, car par nous-mêmes ils nous est littéralement impossible d'agir. D'abord nous ignorons dans quel lieu ils se trouvent, ces Marratti. (Je ne parle pas ici de les attaquer à Saint-Sébastien.) Puis, quel est leur nombre? Il faut également que nous soyons informés du motif de leur attaque contre le drapeau français, et si le schooner leur avait donné réellement un sujet de plainte. Car, mon cher commandant, et je suis fâché de le dire, nous sommes quelquefois trop emportés et trop arrogants dans notre manière d'agir vis-à-vis les natifs de ces îles. En conséquence, notre devoir est de chercher à connaître le premier agresseur. Si les Marratti ont tort, nous les punirons.
— J'ai abordé plusieurs vaisseaux, capitaine, répondit le commandeur, et tous m'ont dit qu'ils avaient été récemment pillés par les canots de guerre de Saint-Sébastien.
— Je croyais que les Marratti n'allaient sur mer que vers le sud-ouest, à l'époque des moussons. Cependant je ne mets pas en doute la mauvaise action dont ils se sont rendus coupables envers le schooner. Malheureusement je suis forcé d'être prudent et de me demander si une attaque faite avec passion ne sera pas une témérité regrettable.
— Ils sont en mer dans ce moment, capitaine, et je suis certain de la vérité de mes paroles; seulement il m'est impossible de désigner le lieu où ils se trouvent. Pensons d'abord à vos dépêches, car je crois que nous allons avoir une occasion pour les envoyer; je m'attends tous les jours à faire la rencontre de nos bateaux de transport.
La corvette et le grab marchèrent ainsi de compagnie. Le temps était beau, et nous passions les heures du jour et celles de la nuit d'une manière très-agréable. Aston, qui avait été prisonnier en France pendant son premier séjour sur la mer, parlait français aussi bien que de Ruyter. Au point du jour les deux vaisseaux se séparaient, et au coucher du soleil nous les rapprochions, afin de passer la nuit ensemble.
Le premier vaisseau que nous rencontrâmes fut un schooner, et après l'avoir chassé longtemps, nous découvrîmes que c'était un bâtiment américain. Aussitôt qu'à son tour il nous eut reconnus pour être des Français, il mit en panne. Cet américain était un magnifique vaisseau aux mâts élancés, terminés en pointe, aux girouettes en queue-d'aronde, volant çà et là comme des feux follets. Le drapeau étoilé voltigeait sur la poupe, et quand le vaisseau tourna sous le vent pour se mettre en panne, il mit dans ses mouvements une vitesse et une légèreté d'oiseau qui n'appartient qu'à cette classe de bâtiments. Il s'agitait avec la grâce et la fierté qu'apporte dans sa course un coursier arabe traversant le désert.
L'Amérique a le mérite d'avoir perfectionné cette merveille nautique, et elle surpasse tous les autres vaisseaux par ses proportions exquises, par sa beauté autant que la fine et souple gazelle surpasse toute la nature animale.
Un bateau léger, presque féerique, fut lancé à la mer par-dessus le plat-bord, et j'avais de la peine à comprendre comment il était possible que ce léger esquif pût supporter le poids des quatre hercules qui en dirigeaient la course. Deux ou trois coups de rames l'amenèrent auprès de nous, et de Ruyter fut joyeusement surpris en reconnaissant des compatriotes; car, Hollandais par son père, il s'était fait naturaliser Américain. Après avoir affectueusement serré la main du capitaine du schooner, qui était de ses amis, après avoir longuement causé de Boston-Ville, où s'était écoulée sa première jeunesse, de Ruyter demanda pour quelle destination voyageait le schooner.
Il avait touché à Saint-Malo et voguait vers l'île Maurice.
Ce schooner était un de ces vaisseaux qui sont remarquables pour l'excessive rapidité avec laquelle ils naviguent, et qui suivent ce que l'on appelle un commerce forcé de drogues et d'épices. Généralement ces vaisseaux étaient américains, et, après avoir quitté l'Amérique, ils touchaient à quelque port français, prenaient du papier, des livres, des commissions, des lettres; et comme tous les hommes du bord avaient une part dans les profits de la cargaison, ils étaient tous intéressés au succès de l'entreprise.
Le schooner que nous venions de rencontrer avait, à mon avis, une cargaison plus riche qu'une mine d'or; elle se composait des meilleurs vins de France et de différentes liqueurs européennes. Tous ces précieux liquides devaient être échangés à l'île Maurice contre des épices. Le schooner avait déjà passé sous les baguettes de l'escadre anglaise, dans la baie de Biscaye, ainsi qu'au cap de Bonne-Espérance; et si nous ne l'avions pas informé des événements, il n'eût point évité les Marratti.
De Ruyter conseilla au capitaine d'entrer dans le port de l'île Maurice par le côté opposé au vent; il lui donna nos dépêches, ainsi qu'un paquet de lettres. En échange, le capitaine fit passer sur notre bord une pipe de vin de Bordeaux, une pièce de cognac et une grande quantité de vivres.
La corvette vint nous rejoindre. Nous nous séparâmes du schooner, et nous continuâmes notre course vers Saint-Sébastien.
Quelques jours après, nous fîmes la rencontre de plusieurs vaisseaux arabes; ils avaient été pillés, et la plupart n'avaient plus à leur bord que de pauvres vieillards. Cet outrage avait été commis par une flotte de dix-huit proas, montées chacune par une quarantaine d'hommes. Ces malheureux nous apprirent que la flotte se dirigeait vers les îles situées dans le canal de Mozambique.
Après une longue conférence avec le capitaine de la corvette, il fut décidé que, pendant l'absence d'une partie des pirates, nous ferions une descente sur Saint-Sébastien.
— Nous allons, dit de Ruyter, nous diriger vers ce repaire de brigands pendant la nuit; il nous sera facile de les surprendre, de détruire leurs fortifications, de brûler leur ville et d'emmener leurs prisonniers.
Ce plan d'attaque arrêté, la corvette nous donna deux canons de cuivre et quinze de ses soldats.
Aucun événement particulier ne troubla notre course, et nous arrivâmes bientôt en vue des montagnes de Madagascar. Des pêcheurs de baleines nous donnèrent toutes les informations dont nous avions besoin pour diriger savamment notre attaque.
À la faveur du crépuscule, de Ruyter nous pilota au travers d'un étroit canal dans la retraite, et vers minuit nous nous trouvâmes à l'est, près des rochers cachés par le cap placé entre la ville et nous.
La nuit était profondément obscure. Nous fîmes sortir nos bateaux, et nous débarquâmes cent trente soldats et marins, tous résolus et bien armés. Pour rendre justice et pour faire apprécier le caractère du capitaine français, je dois dire ici qu'il n'était point jaloux de la supériorité de de Ruyter; que non-seulement il la reconnaissait, mais encore qu'il avait insisté pour que ce dernier prît le commandement. Il ordonna donc à ses officiers d'obéir implicitement aux ordres du commandeur du grab, car il restait lui-même sur la corvette.
En débarquant, de Ruyter divisa ses hommes en trois parties, se réservant pour lui une troupe composée de cinquante hommes armés de mousquets et de baïonnettes. Le lieutenant français eut trente-cinq marins sous ses ordres, moi j'en reçus trente, et parmi ces hommes j'avais plusieurs Arabes de la compagnie favorite de de Ruyter.
Nous marchâmes ensemble jusqu'à ce que nous fûmes passés de l'autre côté du cap. Là, de Ruyter me dit de grimper sur les rochers et de faire le tour de la colline au pied de laquelle était située la ville; je ne devais m'arrêter qu'en me trouvant placé au-dessus de Saint-Sébastien. Le lieutenant continua sa course le long du rivage et se mit en face de moi; de Ruyter dirigea ses hommes en avant. Nous devions marcher aussi près que possible les uns des autres et prendre les précautions les plus minutieuses pour éviter d'être découverts. Il avait encore été convenu que nous devions jusqu'au point du jour rester en silence dans nos positions respectives, que le signal annonçant l'heure de l'attaque serait une roquette faite par de Ruyter.
Protégés par la solitude de la nuit, nous pouvions faire toutes les observations possibles, afin d'entrer facilement dans la ville, qui n'était défendue que par des murs de boue, et qui avait trois portes d'entrée. En prenant possession de ces trois portes, nous devions y laisser une partie de nos hommes, afin de les garder. Il fut ordonné de tuer ou de faire prisonnière toute personne qui essayerait de fuir. Si nous étions découverts et attaqués avant le signal, il fallait se replier sur de Ruyter.
— Ne tuez que les gens armés, avait encore dit notre commandant, et surtout évitez de faire aucun mal aux femmes, aux enfants et aux prisonniers. |
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"file_name": "pg18028.txt",
"title": "Le chevalier d'Harmental",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre 38 | Le même jour, vers les deux heures de l'après-midi, et comme d'Harmental, profitant de l'absence de Buvat, que l'on croyait à la Bibliothèque, répétait pour la millième fois, couché aux pieds de Bathilde, qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle et n'aimerait jamais une autre qu'elle, Nanette entra et annonça au chevalier que quelqu'un l'attendait chez lui pour affaire d'importance. D'Harmental, curieux de savoir quel était l'importun qui le poursuivait ainsi jusque dans le paradis de son amour, alla vers la fenêtre et aperçut l'abbé Brigaud qui se promenait de long en large dans son appartement. Alors il rassura d'un sourire Bathilde inquiète, prit le chaste baiser que lui tendait le front virginal de la jeune fille, et remonta chez lui.
— Eh bien! lui dit l'abbé en l'apercevant, tandis que vous êtes bien tranquille à faire l'amour à votre voisine il se passe de belles choses, mon cher pupille!
— Et que se passe-t-il donc, demanda d'Harmental.
— Alors, vous ne savez rien?
— Rien, absolument rien, sinon que si ce que vous avez à m'apprendre n'est pas de la plus haute importance, je vous étrangle pour m'avoir dérangé. Ainsi, tenez-vous bien, et si vous n'avez pas de nouvelles dignes de la circonstance, faites en.
— Malheureusement, mon cher pupille, reprit l'abbé Brigaud, la réalité laissera peu de chose à faire à mon imagination.
— En effet, mon cher Brigaud, dit d'Harmental en regardant l'abbé avec plus d'attention, vous avez la mine tout encharibottée! Voyons, qu'est-il arrivé?
Contez-moi cela.
— Ce qu'il est arrivé? Oh! mon Dieu! presque rien, si ce n'est que nous avons été vendus je ne sais par qui; que monsieur le maréchal de Villeroy a été arrêté ce matin à Versailles, et que les deux lettres de Philippe V, qu'il devait remettre au roi, sont entre les mains du régent.
— Répétez donc, l'abbé, dit d'Harmental, qui, du troisième ciel où il était monté, avait toutes les peines du monde à redescendre sur la terre. Répétez donc, s'il vous plaît; je n'ai pas bien entendu.
Et l'abbé répéta mot pour mot la triple nouvelle qu'il annonçait en pesant sur chaque syllabe.
D'Harmental écouta la complainte de Brigaud d'un bout à l'autre, et comprit à son tour la gravité de la situation. Mais quelles que fussent les sombres pensées que cette situation fit naître en lui, son visage ne manifesta d'autre sentiment que cette expression de fermeté calme qui lui était habituelle au moment du danger; puis lorsque l'abbé eut fini:
— Est-ce tout, demanda le chevalier d'une voix où il était impossible de reconnaître la moindre altération.
— Oui, pour le moment, répondit l'abbé, et il me semble même que c'est bien assez, et que si vous n'êtes pas content comme cela, vous êtes bien difficile.
— Mon cher abbé, quand nous nous sommes mis à jouer à la conspiration, reprit d'Harmental, c'était avec chances à peu près égales de perdre ou de gagner. Nos chances avaient haussé, nos chances baissent. Hier, nous avions quatre-vingt-dix chances sur cent; aujourd'hui nous n'en avons plus que trente: voilà tout.
— Allons, dit Brigaud, je vois avec plaisir que vous ne vous démontez pas facilement.
— Que voulez-vous, mon cher abbé! reprit d'Harmental, je suis heureux en ce moment, et je vois les choses en homme heureux. Si vous m'aviez pris dans un moment de tristesse, je verrais tout en noir, et je répondrais Amen à votre De profundis.
— Ainsi donc, votre avis?
— Est que le jeu s'embrouille, mais que la partie n'est point perdue. Monsieur le maréchal de Villeroy n'est point de la conjuration; monsieur le maréchal de Villeroy ne sait pas les noms des conjurés. Les lettres de Philippe V, autant que je puis m'en souvenir, ne désignent personne et il n'y a de véritablement compromis dans tout cela que le prince de Cellamare. Or, l'inviolabilité de son caractère le garantit de tout danger réel. D'ailleurs, monsieur de Saint-Aignan, si notre plan est parvenu au cardinal Alberoni, doit à cette heure lui servir d'otage.
— Il y a du vrai dans ce que vous dites là, reprit Brigaud en se rassurant.
— Et de qui tenez-vous ces nouvelles? demanda le chevalier.
— De Valef, qui les tenait de madame du Maine, et qui est allé aux nouvelles chez le prince de Cellamare lui-même.
— Eh bien! il faudrait voir Valef.
— Je lui ai donné rendez-vous ici, et comme j'ai passé, avant de venir vous voir, chez le marquis de Pompadour, je m'étonne même qu'il ne soit pas encore arrivé.
— Raoul! dit une voix dans l'escalier; Raoul!
— Et tenez, c'est lui! s'écria d'Harmental en courant à la porte et en l'ouvrant.
— Merci, très cher, dit le baron de Valef, et vous venez fort à propos à mon aide, car, sur mon honneur! j'allais m'en aller convaincu que Brigaud s'était trompé d'adresse, et qu'un chrétien ne pouvait demeurer à une pareille hauteur et dans un semblable pigeonnier. Ah! mon cher, continua Valef en pirouettant sur le talon et en regardant la mansarde de d'Harmental, il faut que je vous y amène madame du Maine, et qu'elle sache tout ce qu'elle vous doit.
— Dieu veuille, baron, dit Brigaud, que vous, le chevalier et moi ne soyons pas plus mal logés encore d'ici à quelques jours.
— Ah! vous voulez dire la Bastille? C'est possible, l'abbé; mais au moins, à la Bastille, il y a force majeure; puis c'est un logement royal, ce qui le rehausse toujours un peu et en fait une demeure qu'un gentilhomme peut habiter sans déchoir. Mais ce logement! fi donc, l'abbé! Je sens le clerc de procureur à une lieue: parole d'honneur.
— Eh bien! si vous saviez ce que j'y ai trouvé, Valef, dit d'Harmental piqué malgré lui du mépris que le baron faisait de sa demeure, vous seriez comme moi, vous ne voudriez plus le quitter.
— Bah! vraiment? quelque petite bourgeoise? une madame Michelin peut-être? Prenez garde, chevalier, il n'y a qu'à Richelieu que ces choses-là soient permises. À vous et moi qui valons mieux que lui peut-être, mais qui pour le moment avons le malheur de ne point être si fort à la mode que lui, cela nous ferait le plus grand tort.
— Au reste, baron, dit Brigaud, quelque frivoles que soient vos observations, je les écoute avec le plus grand plaisir, attendu qu'elles me prouvent que nos affaires ne sont point en si mauvais état que nous le pensions.
— Au contraire. À propos, la conspiration est à tous les diables.
— Que dites-vous là, baron? s'écria Brigaud.
— Je dis que j'ai bien cru qu'on ne me laisserait pas même le loisir de venir vous apporter la nouvelle que je vous apporte.
— Vous avez failli être arrêté, mon cher Valef? demanda d'Harmental.
— Il ne s'en est pas fallu de l'épaisseur d'un cheveu.
— Et comment cela, baron?
— Comment cela? vous savez bien, l'abbé, que je vous ai quitté pour aller chez le prince de Cellamare.
— Oui.
— Eh bien! j'y étais quand on est venu pour saisir ses papiers.
— On a saisi les papiers du prince? s'écria Brigaud.
— Moins ceux que nous avons brûlés, et malheureusement ce n'est pas la majeure partie.
— Mais nous sommes tous perdus alors, dit l'abbé.
— Oh! mon cher Brigaud, comme vous jetez le manche après la cognée! Que diable! est-ce qu'il ne nous reste pas la ressource de faire une petite Fronde, et, croyez-vous que madame du Maine ne vaille pas la duchesse de Longueville?
— Mais enfin, mon cher Valef, comment cela s'est-il passé? demanda d'Harmental.
— Mon cher chevalier, imaginez-vous la scène la plus bouffonne du monde. J'aurais voulu pour beaucoup que vous fussiez là. Nous aurions ri comme des dératés. Cela aurait fait enrager ce croquant de Dubois.
— Comment! Dubois lui-même, demanda Brigaud, Dubois est venu chez l'ambassadeur?
— En personne naturelle, l'abbé. Imaginez-vous que nous étions en train de causer tranquillement au coin du feu de nos petites affaires, le prince de Cellamare et moi, fouillant dans une cassette pleine de lettres plus ou moins importantes, et brûlant toutes celles qui nous paraissaient mériter les honneurs de l'autodafé, lorsque tout à coup, son valet de chambre entre et nous annonce que l'hôtel de l'ambassade est cerné par un cordon de mousquetaires, et que Dubois et Leblanc demandent à lui parler. Le but de la visite n'était pas difficile à deviner. Le prince, sans se donner la peine de choisir, vide la cassette tout entière au feu, me pousse dans un cabinet de toilette, et ordonne de faire entrer. L'ordre était inutile: Dubois et Leblanc étaient déjà sur la porte. Heureusement ni l'un ni l'autre ne m'avaient vu.
— Jusqu'ici, je ne vois rien de bien drôle dans tout cela, dit Brigaud en secouant la tête.
— Justement, voilà où cela commence, reprit Valef. Imaginez-vous d'abord que j'étais là dans mon cabinet, voyant et entendant tout. Dubois parut sur la porte, suivi de Leblanc, allongeant sa tête de fouine dans la chambre, et, cherchant du regard le prince de Cellamare, qui enveloppé de sa robe de chambre, se tenait devant la cheminée pour donner aux papiers en question le temps de brûler.
— Monsieur, dit le prince avec ce flegme que vous lui connaissez, puis-je savoir à quel événement je dois la bonne fortune de votre visite?
— Oh! mon Dieu! monseigneur, dit Dubois, à une chose bien simple, au désir qui nous est venu, à monsieur Leblanc et à moi, de prendre connaissance de vos papiers, dont, ajouta-t-il en montrant les lettres du roi Philippe V, ces deux échantillons nous ont donné un avant-goût.
— Comment! dit Brigaud, ces lettres, saisies à dix heures seulement à Versailles sur la personne de monsieur de Villeroy, étaient déjà à une heure entre les mains de Dubois?
— Comme vous dites, l'abbé; vous voyez qu'elles ont fait plus de chemin que si on les avait mises tout bonnement à la poste.
— Et qu'a dit alors le prince? demanda d'Harmental.
— Oh! le prince a voulu hausser la voix, le prince a voulu invoquer le droit des gens; mais Dubois, qui ne manque pas d'une certaine logique, lui a fait observer qu'il avait quelque peu violé lui-même ce droit en couvrant la conspiration de son manteau d'ambassadeur. Bref, comme il était le moins fort, il lui fallut bien souffrir ce qu'il ne pouvait empêcher. D'ailleurs Leblanc, sans lui en demander la permission, avait déjà ouvert le secrétaire et visité ce qu'il contenait, tandis que Dubois tirait les tiroirs d'un bureau et furetait de son côté. Tout à coup Cellamare quitta sa place, et arrêtant Leblanc qui venait de mettre la main sur un paquet de lettres liées avec un ruban rose:
— Pardon, monsieur, lui dit-il, à chacun ses attributions. Ces lettres sont des lettres de femmes: cela regarde l'ami du prince.
— Merci de votre confiance, dit Dubois sans se déconcerter, en se levant et en allant recevoir le paquet des mains de Leblanc; j'ai l'habitude de ces sortes de secrets, et le vôtre sera bien gardé.
En ce moment ses yeux se portèrent sur la cheminée, et au milieu des cendres des lettres brûlées, Dubois aperçut un papier encore intact, et se précipitant vers la cheminée, il le saisit au moment où les flammes allaient l'atteindre. Le mouvement fut si rapide que l'ambassadeur ne put l'empêcher, et que le papier était aux mains de Dubois avant qu'il eût deviné quelle était son intention.
— Peste! dit le prince en regardant Dubois qui se secouait les doigts, je savais bien que monsieur le régent avait des espions habiles, mais je ne les savais pas assez braves pour aller au feu.
— Et, ma foi! prince, dit Dubois, qui avait déjà ouvert le papier, ils sont grandement récompensés de leur bravoure. Voyez....
Le prince jeta les yeux sur le papier. Je ne sais pas ce qu'il contenait; ce que je sais, c'est que le prince devint pâle comme la mort, et que, comme Dubois éclatait de rire, Cellamare, dans un moment de colère, brisa en mille morceaux une charmante petite statue de marbre qui se trouva sous sa main.
— J'aime mieux que ce soit elle que moi, dit froidement Dubois en regardant les morceaux qui roulaient jusqu'à ses pieds, et en mettant le papier dans sa poche.
— Chacun aura son tour, monsieur; le ciel est juste, dit l'ambassadeur.
— En attendant, reprit Dubois avec son ton goguenard, comme nous avons à peu près ce que nous désirions avoir, et qu'il ne nous reste pas de temps à perdre aujourd'hui, nous allons mettre les scellés chez vous.
— Les scellés chez moi! s'écria l'ambassadeur exaspéré.
— Avec votre permission, dit Dubois. Monsieur Leblanc, procédez.
Leblanc tira d'un sac des bandes et de la cire toutes préparées.
Il commença l'opération par le secrétaire et le bureau puis, les cachets appliqués sur ces deux meubles, il s'avança vers la porte de mon cabinet.
— Messieurs, s'écria le prince, je ne souffrirai jamais....
— Messieurs, dit Dubois en ouvrant la porte et en introduisant dans la chambre de l'ambassadeur deux officiers de mousquetaires, voilà monsieur l'ambassadeur d'Espagne qui est accusé de haute trahison contre l'État; ayez la bonté de l'accompagner à la voiture qui l'attend et de le conduire où vous savez. S'il fait résistance, appelez huit hommes et emportez-le.
— Et que fit le prince? demanda Brigaud.
— Le prince fit ce que vous auriez fait à sa place, je le présume, mon cher abbé: il suivit les deux officiers et cinq minutes après, votre serviteur se trouva sous le scellé.
— Pauvre baron! s'écria d'Harmental, et comment diable t'en es-tu retiré?
— Ah! voilà justement le beau de la chose. À peine le prince sorti, et moi sous bande, comme ma porte se trouvait la dernière à cacheter, et que, par conséquent, la besogne était finie, Dubois appela le valet de chambre du prince.
— Comment vous nommez-vous? demanda Dubois.
— Lapierre, monseigneur, pour vous servir, répondit le valet tout tremblant.
— Mon cher Leblanc, reprit Dubois, expliquez, je vous prie, à monsieur Lapierre quelles sont les peines que l'on encourt pour bris de scellés.
— Les galères, répondit Leblanc avec cet accent aimable que vous lui connaissez.
— Mon cher monsieur Lapierre, continua Dubois d'un ton doux comme miel, vous entendez: s'il vous convient d'aller ramer pendant quelques années sur les vaisseaux de Sa Majesté le roi de France, touchez du bout du doigt seulement à l'une de ces petites bandes ou à un de ces gros cachets, et votre affaire sera faite. Si, au contraire, une centaine de louis vous sont agréables, gardez fidèlement les scellés que nous venons de poser, et dans trois jours les cent louis vous seront comptés.
— Je préfère les cent louis, dit ce gredin de Lapierre.
— Eh bien! alors, signez ce procès-verbal; nous vous constituons gardien du cabinet du prince.
— Je suis à vos ordres, monseigneur, répondit Lapierre, et il signa.
— Maintenant, dit Dubois, vous comprenez toute la responsabilité qui pèse sur vous?
— Oui, monseigneur.
— Et vous vous y soumettez?
— Je m'y soumets.
— À merveille. Mon cher Leblanc, nous n'avons plus rien à faire ici, dit Dubois, et j'ai, ajouta-t-il en montrant le papier qu'il avait tiré de la cheminée, tout ce que je désirais avoir.
Et à ces mots il sortit suivi de son acolyte. Lapierre les regarda s'éloigner, puis, lorsqu'il les eut vus monter en voiture:
— Eh! vite, monsieur le baron, dit-il en se retournant du côté du cabinet, il s'agit de profiter de ce que nous sommes seuls pour vous en aller.
— Tu savais donc que j'étais ici, maraud?
— Pardieu! est-ce que j'aurais accepté la place de gardien sans cela? Je vous avais vu entrer dans le cabinet, et j'ai pensé que vous ne seriez pas curieux de rester là trois jours.
— Et tu as raison. Cent louis pour toi en récompense de ta bonne idée.
— Mon Dieu! que faites-vous donc? s'écria Lapierre.
— Tu le vois bien, j'essaye de sortir.
— Pas par la porte, monsieur le baron, pas par la porte! Vous ne voudriez pas envoyer un pauvre père de famille aux galères. D'ailleurs, pour plus de sûreté, ils ont emporté la clef avec eux.
— Et par où diable alors veux-tu que je m'en aille maroufle?
— Levez la tête.
— Elle est levée.
— Regardez en l'air.
— J'y regarde.
— À votre droite.
— J'y suis.
— Ne voyez-vous rien?
— Ah! si fait: un oeil-de-boeuf.
— Eh bien! montez sur une chaise, sur un meuble, sur la première chose venue. L'oeil-de-boeuf donne dans l'alcôve. Là, laissez-vous glisser maintenant, vous tomberez sur le lit. Voilà. Vous ne vous êtes pas fait de mal, monsieur le baron?
— Non. Le prince était fort bien couché, ma foi. Je souhaite qu'il ait un aussi bon lit où on le mène.
— Et j'espère maintenant que monsieur le baron n'oubliera pas le service que je lui ai rendu.
— Les cent louis, n'est-ce pas?
— C'est monsieur le baron qui me les a offerts.
— Tiens, drôle, comme je ne me soucie pas de me dessaisir en ce moment de mon argent, prends cette bague, elle vaut trois cents pistoles: c'est six cents livres que tu gagnes au marché.
— Monsieur le baron est le plus généreux seigneur que je connaisse.
— C'est bien. Et maintenant par où faut-il que je m'en aille?
— Par ce petit escalier. Monsieur le baron se trouvera dans l'office, il traversera la cuisine, descendra dans le jardin et sortira par la petite porte, car peut-être la grande est-elle gardée.
— Merci de l'itinéraire.
Je suivis les instructions de monsieur Lapierre de point en point; je trouvai l'office, la cuisine, le jardin, la petite porte; je ne fis qu'un bond de la rue des Saints-Pères ici, et me voilà.
— Et le prince de Cellamare, où est-il? demanda le chevalier.
— Est-ce que je le sais, moi? dit Valef. En prison, sans doute.
— Diable! diable! diable! fit Brigaud.
— Eh bien! que dites-vous de mon odyssée, l'abbé?
— Je dis que ce serait fort drôle, sans ce maudit papier que ce damné de Dubois est allé ramasser dans les cendres.
— Oui, en effet, dit Valef, cela gâte la chose.
— Et vous n'avez aucune idée de ce que ce pouvait être?
— Aucune. Mais soyez tranquille, l'abbé, il n'est pas perdu, et un jour ou l'autre nous saurons bien ce que c'était.
En ce moment on entendit quelqu'un qui montait l'escalier. La porte s'ouvrit, et Boniface passa sa tête joufflue.
— Pardon, excuse, monsieur Raoul, dit l'héritier présomptif de madame Denis, mais ce n'est pas vous que je cherche, c'est le papa Brigaud.
— N'importe, monsieur Boniface, dit Raoul, soyez le bienvenu. Mon cher baron je vous présente mon prédécesseur dans cette chambre, le fils de ma digne propriétaire, madame Denis, le filleul de notre bon ami l'abbé Brigaud.
— Tiens, vous avez des amis barons, monsieur Raoul! Peste! Quel honneur pour la maison de la mère Denis! Ah! vous êtes baron, vous?
— C'est bien, c'est bien, petit drôle, dit l'abbé, qui ne se souciait pas qu'on le sût en si bonne compagnie. C'est moi que tu cherchais as-tu dit?
— Vous-même.
— Que me veux-tu?
— Moi rien. C'est la mère Denis qui vous réclame.
— Que me veut-elle? le sais-tu?
— Tiens, si je le sais! Elle veut vous demander pourquoi le parlement s'assemble demain.
— Le parlement s'assemble demain! s'écrièrent Valef et d'Harmental.
— Et dans quel but? demanda Brigaud.
— Eh bien! c'est justement ce qui l'intrigue, cette pauvre femme.
— Et d'où ta mère a-t-elle su que le parlement s'assemblait?
— C'est moi qui le lui ai dit.
— Et où l'as-tu appris, toi?
— Chez mon procureur, pardieu! Maître Joullu était justement chez monsieur le premier président quand l'ordre lui est arrivé des Tuileries. Aussi, si le feu prend demain à l'étude, ce n'est pas moi qui l'y aurai mis, vous pourrez être parfaitement tranquille, père Brigaud. Oh! dites donc, ils vont venir tous en robe rouge! ça va faire une fameuse baisse dans les écrevisses!
— C'est bon, garnement; dis à ta mère que je passerai chez elle en descendant.
— Sufficit! on vous attendra. Adieu, monsieur Raoul; adieu, monsieur le baron. Oh! à deux sous les homards! à deux sous!
Et monsieur Boniface sortit, fort éloigné de se douter de l'effet qu'il venait de produire sur ses trois auditeurs.
— C'est quelque coup d'État qui se machine, murmura d'Harmental.
— Je cours chez madame du Maine pour l'en prévenir, dit Valef.
— Et moi, chez Pompadour, pour savoir des nouvelles, dit Brigaud.
— Et moi, je reste, dit d'Harmental. Si vous avez besoin de moi, l'abbé, vous savez où je suis.
— Mais si vous n'étiez pas chez vous, chevalier?
— Oh! je ne serais pas loin; vous n'auriez qu'à ouvrir la fenêtre, et à frapper trois fois dans vos mains; on accourrait.
L'abbé Brigaud et le baron de Valef prirent leur chapeau et descendirent ensemble pour aller chacun où il avait dit.
Cinq minutes après eux, d'Harmental descendit à son tour, et monta chez Bathilde, qu'il trouva fort inquiète.
Il était cinq heures de l'après-midi, et Buvat n'était pas encore rentré.
C'était la première fois que pareille chose arrivait depuis que la jeune fille avait l'âge de connaissance. |
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} | CHAPITRE VII. | OU LE CARDINAL UTILISE POUR SON COMPTE LE BREVET QU'IL A DONNÉ A SOUSCARRIÈRES.
Prévenu comme il l'était par le billet trouvé sur le médecin Senelle et déchiffré par Rossignol, le cardinal n'avait vu, dans la scène qui s'était passée chez la douairière de Longueville, entre Monsieur, la princesse Marie et Vauthier, scène que lui avait racontée Mme de Combalet, que l'exécution du plan arrêté entre ses ennemis et l'entrée en campagne de Marie de Médicis.
Marie de Médicis était, en effet, sa plus implacable adversaire. Nous avons dit ailleurs les raisons de cette haine; et c'était aussi celle dont il avait le plus à craindre, à cause de l'influence qu'elle avait conservée sur son fils, et des moyens ténébreux dont disposait son ministre Bérulle.
C'était donc la reine-mère qu'il fallait ruiner, c'était son influence fatale, influence qu'elle avait reprise à son retour d'exil, dont il fallait purger Louis XIII, et non de cette humeur noire à laquelle s'acharnait Bouvard, et qui était sa vie.
Il y avait un moyen terrible d'arriver à cela, Richelieu avait toujours hésité, mais l'heure lui paraissait être venue des remèdes héroïques. C'était de démontrer à Louis XIII l'incontestable complicité de sa mère dans la mort de Henri IV.
Louis XIII avait cette grande qualité de professer pour le roi Henri IV, qu'il fût son père ou qu'il ne le fût pas, la plus haute vénération et le plus suprême respect.
L'homme qu'il avait puni dans Concini, le jour où il l'avait fait assassiner par Vitry, au pont tournant du Louvre, c'était plutôt le complice du meurtrier du roi que l'amant de sa mère et le dilapidateur de l'argent de la France.
Or, il était convaincu d'une chose, c'est qu'à l'instant même où Louis XIII serait convaincu de la complicité de sa mère, sa mère n'avait plus qu'à prendre le chemin de l'exil.
Richelieu, au moment où onze heures et demie sonnaient à la pendule de son cabinet, prit donc deux papiers scellés et signés d'avance sur son bureau, appela Guillemot, son valet de chambre, dévêtit sa robe rouge, son tube de dentelle et son camail de fourrure, revêtit une simple robe de capucin, pareille à celle du père Joseph, envoya chercher une chaise à porteurs, rabattit son capuchon sur ses yeux, descendit, monta dans la chaise à porteurs et donna l'ordre de le conduire rue de l'Homme-Armé, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte.
De la place Royale à la rue de l'Homme-Armé le trajet était court. On prit la rue Neuve-Sainte-Catherine, la rue des Francs-Bourgeois, on tourna à gauche par la rue du Temple, par celle des Blancs-Manteaux, et l'on se trouva rue de l'Homme-Armé.
Le cardinal remarqua une chose qui fit, dans son esprit, honneur à l'activité de maître Soleil. C'est que, quoique minuit vînt de sonner à l'horloge des Blancs-Manteaux, l'hôtel était encore éclairé comme s'il dût recevoir autant de voyageurs la nuit que le jour, et qu'un garçon veillait, prêt à les recevoir s'ils se présentaient.
Le cardinal ordonna à ses porteurs de l'attendre au coin de la rue du Plâtre; puis, descendant de sa chaise, il entra dans l'hôtellerie de la Barbe Peinte, où le veilleur, le prenant pour le père Joseph, lui demanda s'il ne voulait pas voir son pénitent Latil.
C'était pour cela justement que le cardinal venait.
Du moment où Latil n'avait pas été tué sur le coup, Latil devait en revenir: d'ailleurs il avait reçu tant de coups d'épée dans sa vie, que l'on aurait pu dire qu'un nouveau coup d'épée passait toujours dans un ancien.
Seulement Latil était encore fort malade, mais il entrevoyait déjà le moment où, la bourse du comte de Moret dans sa poche, il pourrait se faire transporter à l'hôtel Montmorency.
Il n'avait pas revu le père Joseph, auquel il s'était confessé sans le connaître; mais, à son grand étonnement, il avait vu arriver le médecin du cardinal, qui, d'après la recommandation pressante faite par le secrétaire de Son Eminence, avait eu le plus grand soin de lui, de sorte qu'il ne savait à quelle bonne fortune attribuer les soins empressés dont il était l'objet.
Latil n'avait pu être laissé sur la table et dans la salle basse; il avait été transporté au premier et dans un lit. On lui avait donné la chambre numéro 11, attenant à la chambre numéro 13; quant à celle-ci, la belle Marina--Mme de Fargis, si vous l'aimez mieux,--l'avait gardée en location mensuelle.
Il se réveilla à la lueur de la chandelle, que le garçon de garde portait devant le ministre, et la première chose qu'il aperçut à la clarté de cette chandelle, que ce même garçon déposa sur une table en se retirant, fut une longue figure grise, qu'il reconnut pour la silhouette d'un capucin.
Pour Latil, il n'y avait évidemment d'autre capucin au monde que celui qui l'avait confessé, et c'est même, il faut le dire, l'aveu dût-il nuire à la considération religieuse que nos lecteurs portent au digne blessé, c'est même à cette soirée de la confession qu'il faut faire remonter ses premières et ses dernières relations avec cette vénérable branche de l'arbre de Saint-François, tolérée, mais non approuvée par le général de l'ordre.
Il lui vint donc dans l'esprit que le digne capucin, ou le croyait plus malade, ou venait pour le confesser une seconde fois, ou le croyait mort et venait pour l'enterrer.
— Holà! mon père, dit-il, ne vous pressez pas; par la grâce de Dieu et de vos prières, il y a eu miracle en ma faveur, et il paraît que le pauvre Etienne Latil pourra continuer d'être honnête homme à sa manière, malgré les marquis et les vicomtes qui le traitent de sbire et de coupe-jarret, tout en se mettant quatre contre lui.
— Je connais votre belle conduite, mon frère, et je viens vous en féliciter, tout en me réjouissant avec vous de votre entrée en convalescence.
— Diable! fit Latil, était-ce si pressé, qu'il faille me réveiller à une pareille heure, et ne pouviez-vous attendre qu'il fît jour pour me venir faire ce compliment?
— Non, dit le capucin, car j'avais besoin de causer promptement et secrètement avec vous, mon frère.
— Pour affaire d'Etat? dit en riant Latil.
— Justement! pour affaire d'Etat.
— Bon! continua Latil, riant toujours, si mal accommodé qu'il fût par ses deux blessures et ses quatre plaies; ne seriez-vous pas l'Éminence grise, alors?
— Je suis mieux que cela, dit le cardinal en riant à son tour, je suis l'Éminence rouge.
Et il rabattit son capuchon pour que Latil sût bien à qui il avait affaire.
— Ouais! fit Latil, en se reculant avec un mouvement involontaire de terreur. Par mon saint patron lapidé aux portes de Jérusalem, c'est en effet vous-même, monseigneur!
— Oui, et vous devez juger de l'importance de l'affaire, puisque, au risque des accidents qui peuvent m'arriver dans une sortie nocturne et sans garde, je viens pour m'entretenir avec vous.
— Monseigneur me trouvera son obéissant serviteur, tant que mes forces me le permettront.
— Prenez votre temps et recueillez vos souvenirs.
Il se fit un instant de silence, pendant lequel les regards du cardinal se fixèrent sur Latil comme pour pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
— Vous étiez, quoique bien jeune, fort ami de coeur du feu roi, dit le cardinal, puisque vous avez refusé de tuer son fils, malgré la somme énorme qui vous a été offerte.
— Oui, monseigneur, et je dois dire que la fidélité que je portais à sa mémoire fut une des causes qui me firent quitter le service de M. d'Epernon.
— Vous étiez, m'a-t-on assuré, sur le marche-pied même du carrosse quand le roi fut assassiné. Pouvez-vous me dire ce qu'il se passa à l'égard de l'assassin en ce moment-là et après, et de quelle façon le duc parut affecté de cette catastrophe?
— J'étais au Louvre avec M. le duc d'Epernon, seulement j'attendais dans la cour; à quatre heures précises, le roi descendit.
— Avez-vous remarqué, demanda le cardinal, s'il était triste ou gai?
— Profondément triste, monseigneur. Mais faut-il raconter sur ce point tout ce que je sais?
— Tout, dit le cardinal, si vous vous en sentez la force.
— Ce qui rendait le roi triste, c'étaient non-seulement les pressentiments, mais les prédictions. Sans doute vous les connaissez, monseigneur?
— Je n'étais point à Paris à cette époque, et n'y vins que cinq ans après. Je ne sais donc rien, traitez-moi en conséquence.
— Eh bien, monseigneur, je vais vous raconter tout cela, car, en vérité, il me semble que votre présence me rend ma force et que la cause sur laquelle vous m'interrogez plaît au seigneur Dieu, qui a permis la mort du roi, mon maître, mais qui ne permet pas que cette mort reste impunie.
— Courage! mon ami, dit le cardinal, vous êtes dans la voie sainte.
— On avait, continua le blessé, faisant un effort visible pour rappeler des souvenirs que la perte du sang avait effacés de sa mémoire, on avait, en 1607, à la grande foire de Francfort, mis en vente plusieurs livres d'astrologie dans lesquels on disait que le roi de France périrait dans la cinquante-neuvième année de son âge, c'est-à-dire en 1610. La même année, un prieur de Montargis trouva sur l'autel, à plusieurs reprises, des avis que le roi serait assassiné.
Un jour, la reine-mère vint voir le duc à son hôtel; ils s'enfermèrent dans une chambre; mais, curieux comme un page, je me glissai dans un cabinet, et j'entendis la reine dire qu'un docteur en théologie, nommé Olivé, avait, dans un livre dédié à Philippe III, annoncé, pour l'an 1610, la mort du roi; le roi connaissait cette prédiction, qui ajoutait que le roi serait dans une voiture; car elle disait aussi qu'à l'entrée de l'ambassadeur espagnol, à Paris, la voiture du roi ayant penché, il s'était jeté si brusquement sur elle, qu'il lui avait enfoncé dans le front les pointes de diamant qu'elle portait dans ses cheveux.
— Ne fut-il pas aussi question, dans tout cela, demanda le cardinal, d'un nommé Lagarde?
— Oui, monseigneur, dit Latil, et vous me rappelez un détail que j'oubliais, un détail qui même troubla fort M. d'Epernon; ce Lagarde, en venant des guerres chez les Turcs, s'était arrêté à Naples et y avait vécu avec un nommé Hébert, qui avait été le secrétaire de Biron. Comme ce dernier n'était mort que depuis deux ans, tout conspirateur se rattachant à ce complot était encore exilé. Hébert, un jour, l'invita à dîner, et pendant qu'il dînait, il vit entrer un grand homme violet, lequel dit que les réfugiés pouvaient attendre bientôt, parce que, avant la fin de l'année 1610, il tuerait le roi. Lagarde avait demandé son nom, on lui avait répondu qu'il se nommait Ravaillac, et qu'il était à M. d'Epernon!
— Oui, dit le cardinal, je savais à peu près cela.
— Monseigneur veut-il que j'abrège? demanda Latil.
— Non! ne retranchez pas un mot, mieux vaut plus que pas assez!
— Pendant qu'il était à Naples, on l'avait conduit chez un jésuite nommé le père Alagon. Ce père l'avait fort engagé à tuer Henri IV: Choisissez, disait-il, un jour de chasse; Ravaillac frappera à pied et à cheval. En route, il reçut une lettre de lui, renouvelant les mêmes propositions; à peine à Paris, il porta la lettre au roi: Ravaillac et d'Epernon y étaient nommés.
— N'entendîtes-vous pas dire que le roi fut impressionné de cette communication?
— Oh! oui, fort impressionné; personne au Louvre ne savait d'où lui venait sa tristesse. Pendant huit jours il garda son fatal secret, puis il quitta la cour, resta seul à Livry, dans une petite maison de son capitaine des gardes; enfin, n'y tenant plus, ne dormant plus, il vint à l'Arsenal et dit tout à Sully, le priant de lui faire, à l'Arsenal, arranger un tout petit logement, quatre chambres, afin qu'il pût en changer.
— Ainsi, murmura Richelieu, ainsi, ce roi si bon, le meilleur que la France ait eu, en était arrivé à être obligé, comme Tibère, cette exécration du monde, à changer de chambre chaque nuit, de peur d'être assassiné! Et parfois, j'ose me plaindre, moi!
— Enfin, un jour que le roi passait près des Innocents, un homme, en habit vert, de lugubre mine, lui cria: «Au nom de Notre-Seigneur et de la Sainte-Vierge, Sire, il faut que je parle à vous! Est-il vrai que vous allez faire la guerre au pape?» Le roi voulait s'arrêter et parler à cet homme. On l'en empêcha. C'était tout cela qui le rendait triste comme un homme qui va à la mort. Ce malheureux vendredi 14 mai, quand je le vis descendre l'escalier du Louvre et monter en voiture, ce fut alors que M. d'Epernon m'appela et me dit de monter sur le marchepied.
— Vous rappelez-vous, demanda Richelieu, combien il y avait de personnes dans le carrosse, et comment ces personnes étaient disposées?
— Trois personnes, monseigneur: le roi, M. de Montbazon et M. d'Epernon. M. de Montbazon était à droite, M. d'Epernon à gauche, le roi au milieu. Je vis très bien alors un homme qui était appuyé à la muraille du Louvre, et qui attendait, comme s'il eût su que le roi devait sortir. En voyant le carrosse découvert qui lui permettait de reconnaître le roi, il se détacha de la muraille et nous suivit.
— C'était l'assassin?
— Oui, mais je ne le connaissais pas. Le roi était sans gardes; il avait dit d'abord qu'il allait voir M. de Sully, qui était malade, puis à la rue de l'Arbre-Sec il s'était ravisé et avait ordonné d'aller chez Mlle Paulet, en disant qu'il voulait la prier de faire l'éducation de son fils Vendôme, qui avait de vilains goûts italiens.
— Continuez, continuez, insista le cardinal, c'est ainsi qu'il est bon de n'oublier aucun détail.
— Oh! monseigneur, il me semble que j'y suis encore; il faisait une magnifique journée, il était quatre heures un quart à peu près. Quoiqu'on reconnût Henri IV, on ne criait pas: Vive le roi!--Le peuple était triste et défiant.
— En arrivant à la rue des Bourdonnais, M. d'Epernon n'occupa-t-il point le roi à quelque chose?
— Ah! monseigneur, dit Latil, on dirait que vous en savez autant que moi.
— Je t'ai, au contraire, dit que je ne savais rien. Continue.
— Oui, monseigneur, il lui donna une lettre à lire; le roi lut et ne s'occupa plus de rien de ce qui se passait autour de lui.
— C'est cela! murmura le cardinal.
— Au tiers à peu près de la rue de la Ferronnerie, une voiture de vin et une voiture de foin se croisèrent. Il y eut un embarras; le cocher appuya à gauche et le moyeu de la roue toucha presque le mur des Saints-Innocents. Je me serrai contre la portière de peur d'être écrasé. La voiture s'arrêta.
En ce moment un homme monta sur une borne, m'écarta de la main, et par-devant la poitrine de M. d'Epernon, qui s'effaçait comme pour laisser passer son bras, il frappa le roi d'un premier coup. «A moi, cria le roi, je suis blessé!» et il leva le bras dont il tenait la lettre; cela donna facilité à la même main de frapper un second coup; elle frappa. Cette fois le roi ne poussa qu'un soupir: il était mort.--«Le roi n'est que blessé!» cria M. d'Epernon, et il jeta sur lui son manteau. Je n'en vis pas davantage, je luttais en ce moment avec l'assassin, que j'avais saisi par son habit et qui me déchiquetait les mains à coups de couteau; mais je ne le lâchai que lorsque je le vis pris et bien solidement arrêté. «Ne le tuez pas! cria M. d'Epernon, et conduisez-le au Louvre!»
Richelieu posa sa main sur celle du blessé, comme pour l'interrompre.
— Le duc cria cela? demanda-t-il?
— Oui, monseigneur, mais le meurtrier était déjà pris, et tout danger qu'on le tuât était passé. On le traîna au Louvre; je l'y suivis. Il me semblait que c'était ma proie. Je le montrais de mes mains sanglantes et je criais:--C'est lui! le voilà celui qui a tué le roi!--Lequel, criait-on, lequel?--Celui qui est habillé de vert.»
On pleurait, on criait, on menaçait l'assassin. La voiture du roi ne pouvait marcher, si grande était l'affluence autour d'elle. En avant du Garde-meuble, je reconnus le maréchal d'Ancre; un homme lui annonça la nouvelle fatale, et il rentra vivement au château. Il monta droit à l'appartement de la reine, ouvrit la porte, et sans nommer personne, comme si elle devait savoir de qui il était question il cria en italien: «E amazatto!»
— Il est tué! répéta Richelieu. Cela s'accorde parfaitement avec ce qui m'avait déjà été rapporté. Maintenant, le reste.
— On conduisit et l'on déposa l'assassin à l'hôtel de Retz, attenant au Louvre. On mit des gardes à la porte; mais on ne la ferma point, afin que tout le monde pût entrer. Je m'y installai. Il me semblait que cet homme m'appartenait. Je racontais son action et comment la chose s'était passée; au nombre des visiteurs fut le père Cotton, le confesseur du roi.
— Il y vint, vous êtes sûr?
— Il y vint, oui, monseigneur.
— Parla-t-il à Ravaillac?
— Il lui parla.
— Avez-vous entendu ce qu'il lui disait?
— Oui, certes, et je puis le répéter, mot pour mot.
— Faites alors.
— Il lui disait d'un air paterne: Mon ami!
— Il appelait Ravaillac mon ami?
— Oui. Il lui disait: Mon ami, prenez bien garde de faire inquiéter les gens de bien.
— Et comment était l'assassin?
— Parfaitement calme, et comme un homme qui se sent sûrement appuyé.
— Resta-t-il à l'hôtel de Retz?
— Non, M. d'Epernon le fit venir chez lui, où il resta du 14 au 17, il eut alors tout le temps de le voir à son aise et de causer avec lui. Le 17, seulement, on le conduisit à la Conciergerie.
— A quelle heure précise le roi fut-il tué?
— A quatre heures vingt minutes.
— Et à quelle heure connut-on sa mort dans Paris?
— A neuf heures seulement. Seulement à six heures et demie on avait proclamé la reine régente.
— C'est-à-dire une étrangère qui parlait encore italien, reprit avec amertume Richelieu, une Autrichienne, la petite-nièce de Charles-Quint, la cousine de Philippe II, c'est-à-dire la Ligue. Finissons-en avec Ravaillac.
— Personne ne peut vous dire mieux que moi comment la chose se passa; je ne le quittai que sur la roue, j'avais des priviléges; on disait: C'est le page de M. d'Epernon, c'est lui qui a arrêté le meurtrier! Et les femmes m'embrassaient, tandis que les hommes criaient frénétiquement: Vive le roi! qui était mort. Le peuple, qui avait d'abord été calme et comme étourdi par la nouvelle, était devenu comme insensé de fureur; il faisait des rassemblements devant la Conciergerie, et, ne pouvant lapider le coupable, il lapidait les murs.
— Il ne dénonça jamais personne?
— Non, pendant les interrogatoires. Pour moi, il est évident qu'il croyait toujours qu'au moment suprême il serait sauvé. Seulement, il dit que les prêtres d'Angoulême, auxquels il s'était adressé, avouant qu'il voulait tuer un roi hérétique, et qui lui avaient donné l'absolution au lieu de le détourner de son projet, avaient ajouté à l'absolution un petit reliquaire dans lequel ils lui avaient dit qu'il y avait un morceau de la vraie croix; le reliquaire, ouvert devant lui par le tribunal, ne contenait rien du tout. Dieu merci! les hommes n'avaient point osé faire Monseigneur Jésus complice d'un pareil crime.
— Que dit-il en voyant qu'il avait été trompé?
— Il se contenta de dire: L'imposture retombera sur les imposteurs.
— J'ai eu sous les yeux, dit le cardinal, un extrait du procès-verbal publié; il y est dit: «Ce qui se passa à la question est le secret de la cour.»
— Je n'étais pas à la question, répondit Latil, mais j'étais sur la roue à côté du bourreau; le jugement portait que le patient serait écartelé et tenaillé; mais on ne s'en tint point là: le procureur du roi, M. Laguerle, proposa d'ajouter à l'écartèlement, le plomb fondu, l'huile et la poix bouillantes, accompagnées d'un mélange de cire et de soufre. Le tout fut voté d'enthousiasme. Si l'on eût laissé le peuple se charger de l'affaire, c'eût été vite fait; en cinq minutes, Ravaillac eût été mis en pièces. Lorsqu'il sortit de prison pour marcher à la Grève, il s'éleva une telle tempête de cris de rage, de malédictions, de menaces, qu'il comprit alors seulement la grandeur du crime qu'il avait commis. Sur l'échafaud, il se tourna vers le peuple et demanda en grâce et d'une voix lamentable qu'on lui donnât à lui, qui allait tant souffrir, la consolation d'un Salve Regina.
— Et cette consolation lui fut-elle donnée?
— Ah bien oui! d'une seule voix toute la grève hurla: «Judas à la damnation!»
— Continuez, dit Richelieu, vous étiez sur l'échafaud, près de l'exécuteur, disiez-vous?
— Oui, l'on m'avait fait cette faveur, répondit Latil, comme ayant arrêté ou du moins contribué à arrêter l'assassin.
— Eh bien, justement, dit le cardinal, on m'a assuré que sur l'échafaud il avait fait des aveux.
— Voici ce qui se passa, monseigneur. Votre Eminence comprend que lorsqu'on a assisté à un pareil spectacle, les jours, les mois, les ans, peuvent passer, on s'en souvient toute la vie. Après les premiers tiraillements des chevaux, tiraillements infructueux, car ils n'avaient pu détacher aucun membre du corps, au moment où, dans des ouvertures faites sur les bras, sur la poitrine et dans les cuisses avec le rasoir, on coulait successivement du plomb fondu, de l'huile bouillante, du soufre allumé, ce corps qui n'était plus qu'une plaie céda à la douleur et se mit à crier au bourreau: «Arrête! arrête! Je parlerai.»
Le bourreau s'arrêta. Le greffier qui était au pied de l'échafaud, monta dessus, et, sur une feuille séparée du procès-verbal d'exécution, écrivit ce que lui dicta le patient.
— Eh bien? demanda vivement le cardinal, en ce moment suprême, qu'avoua-t-il?
— Je voulus m'approcher, dit Latil, mais on m'en empêcha, il me sembla seulement entendre le nom d'Epernon et celui de la reine.
— Mais ce procès-verbal, mais cette feuille volante, n'en avez-vous jamais entendu parler chez le duc?
— Au contraire, monseigneur, j'en ai entendu parler bien souvent.
— Qu'en disait-on?
— Quant au procès-verbal d'exécution, on disait que le rapporteur l'avait mis dans une cassette et l'avait caché dans l'épaisseur du mur, au chevet de son lit; quant à la feuille volante, elle était, disait-on encore, gardée par la famille Joly de Fleury, qui niait l'avoir, mais qui, au grand désespoir de M. d'Epernon, l'avait laissé voir à quelques amis, qui, à cause de la mauvaise écriture du greffier, avaient eu grand'peine à y déchiffrer, mais enfin y avaient déchiffré les noms du duc et de la reine.
— Et cette feuille écrite?
— Cette feuille écrite, le supplice reprit son cours. Comme les chevaux fournis par la prévôté étaient de maigres haridelles, n'ayant point assez de force pour séparer les membres du corps, un gentilhomme offrit le cheval sur lequel il était monté, et qui du premier élan emporta une cuisse. Comme le patient vivait encore, le bourreau le voulut achever, mais les laquais de tous les seigneurs assistant à l'exécution, et qui étaient autour de la barrière, sautèrent par-dessus, escaladèrent l'échafaud, et lardèrent ce corps mutilé, de coups d'épées. Alors le peuple se rua dessus à son tour, le déchiqueta par petits morceaux et alla brûler la chair du parricide à tous les carrefours. En rentrant au Louvre, je vis les Suisses qui rôtissaient une jambe sous les fenêtres de la reine. Voilà.
— Ainsi, c'est tout ce que vous savez?
— Oui, monseigneur, sinon que j'ai entendu bien souvent raconter comment fut partagé le trésor à si grand'peine amassé par Sully.
— Je le sais, le prince de Condé a eu pour lui seul quatre millions; mais ceci m'inquiète médiocrement. Revenons donc à notre véritable affaire, et dites-moi si, au milieu de tout cela, vous n'avez point entendu parler d'une certaine marquise d'Escoman?
— Ah! je le crois bien! fit Latil, une petite femme un peu bossue, s'appelant de son nom de fille Jacqueline le Voyer, dite de Coëtman, et non pas d'Escoman. Elle n'était point marquise, quoique l'on eût l'habitude de lui donner ce titre, attendu que son mari se nommait Isaac de Varenne tout court. C'était la maîtresse du duc; Ravaillac demeura six mois chez elle. On l'accusa d'avoir été d'intelligence avec lui pour faire assassiner le roi. Elle disait à qui voulait l'entendre que la reine-mère était du complot, mais que Ravaillac l'ignorait.
— Qu'est devenue cette femme? demanda le cardinal.
— Elle a été arrêtée quelques jours avant la mort du roi.
— Je le sais, elle est même restée en prison jusqu'en 1619; mais en 1619 elle fut enlevée de cette prison et transportée dans quelque autre, et je n'ai pu savoir laquelle. La connaissez-vous?
— Monseigneur se rappelle qu'en 1613, sentence fut rendue par le Parlement, qui arrêtait toute enquête, vu la qualité des accusés. Ce vu la qualité des accusés était une éternelle menace. Concini tué, Luynes tout puissant, on pouvait reprendre le procès et le pousser jusqu'au bout; mais Luynes aima mieux se réconcilier avec la reine-mère et s'en faire un appui, que de la briser tout-à-fait et de s'exposer un jour à la colère de Louis XIII. Luynes alors avait donc exigé du Parlement que la sentence fût réformée au profit de la reine, que l'accusation fût déclarée calomnieuse, Marie de Médicis et d'Epernon innocentés, et à leur place, la de Coëtman condamnée.
— Ce fut alors qu'elle disparut, en effet. Mais dans quelle prison fut-elle conduite? C'est ce que je vous ai déjà demandé et que vous ignorez probablement, puisque vous ne m'avez pas répondu sur ce point.
— Si fait, monseigneur, je puis vous dire où elle est, ou du moins où elle était, car depuis ces neuf ans, Dieu seul sait si elle est vivante ou morte.
— Dieu permettra qu'elle soit vivante! s'écria le cardinal, avec une foi si vive, que l'on pouvait facilement voir que le besoin qu'il avait qu'elle vécût, était pour moitié au moins dans sa croyance.
Et il ajouta:
— J'ai toujours remarqué que plus le corps souffre, plus l'âme y tient.
— Eh bien, monseigneur, dit Latil, elle fut renfermée dans un in pace, où ses os sont encore, si sa chair n'y est plus.
— Et tu sais où est cet in pace? demanda vivement le cardinal.
— Il a été construit exprès, monseigneur, dans un angle de la cour des Filles repenties. C'était un tombeau dont la porte fut murée sur elle, on l'y voyait par une fenêtre grillée, à travers les barreaux de laquelle on lui passait son boire et son manger.
— Et tu l'y as vue? demanda le cardinal.
— Je l'y ai vue, monseigneur; on laissait les enfants lui jeter des pierres, et comme une bête féroce elle rugissait, disant: «Ils mentent, ce n'est pas moi qui l'ai assassiné, ce sont ceux qui m'ont fait mettre ici!»
Le cardinal se leva.
— Pas un instant à perdre! s'écria-t-il. C'est cette femme qu'il me faut!
Puis à Latil:
— Guérissez-vous, mon ami, et une fois guéri ne vous inquiétez plus de l'avenir.
— Peste! avec une pareille promesse, dit le blessé, je n'y manquerai pas, monseigneur; mais, ajouta-t-il, il était temps.
— Temps de quoi? demanda Richelieu.
— Que nous finissions; je me sens faible et... bon! est-ce que je vais mourir?...
Et il laissa retomber avec un soupir sa tête sur l'oreiller.
Le cardinal regarda autour de lui, vit un petit flacon qui lui parut devoir renfermer un cordial. Il versa quelques gouttes de la liqueur qu'il contenait dans une petite cuiller, et les fit avaler au blessé, qui rouvrit les yeux et poussa un nouveau soupir, mais d'allégement.
Le cardinal mit alors le doigt sur sa bouche, pour recommander le silence à Latil, recouvrit sa tête du capuchon de sa robe et sortit. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre VII — Parry | Comme l’inconnu regardait avec intérêt ces lumières et prêtait l’oreille à tous ces bruits, maître Cropole entrait dans sa chambre avec deux valets qui dressèrent la table.
L’étranger ne fit pas la moindre attention à eux. Alors Cropole, s’approchant de son hôte, lui glissa dans l’oreille avec un profond respect:
— Monsieur, le diamant a été estimé.
— Ah! fit le voyageur. Eh bien?
— Eh bien! monsieur, le joaillier de Son Altesse Royale en donne deux cent quatre-vingts pistoles.
— Vous les avez?
— J’ai cru devoir les prendre, monsieur; toutefois, j’ai mis dans les conditions du marché que si Monsieur voulait garder son diamant jusqu’à une rentrée de fonds... Le diamant serait rendu.
— Pas du tout; je vous ai dit de le vendre.
— Alors j’ai obéi ou à peu près, puisque, sans l’avoir définitivement vendu, j’en ai touché l’argent.
— Payez-vous, ajouta l’inconnu.
— Monsieur, je le ferai, puisque vous l’exigez absolument.
Un sourire triste effleura les lèvres du gentilhomme.
— Mettez l’argent sur ce bahut, dit-il en se détournant en même temps qu’il indiquait le meuble du geste.
Cropole déposa un sac assez gros, sur le contenu duquel il préleva le prix du loyer.
— Maintenant, dit-il, Monsieur ne me fera pas la douleur de ne pas souper... Déjà le dîner a été refusé; c’est outrageant pour la maison des Médicis. Voyez, monsieur, le repas est servi, et j’oserai même ajouter qu’il a bon air.
L’inconnu demanda un verre de vin, cassa un morceau de pain et ne quitta pas la fenêtre pour manger et boire.
Bientôt l’on entendit un grand bruit de fanfares et de trompettes; des cris s’élevèrent au loin, un bourdonnement confus emplit la partie basse de la ville, et le premier bruit distinct qui frappa l’oreille de l’étranger fut le pas des chevaux qui s’avançaient.
— Le roi! le roi! répétait une foule bruyante et pressée.
— Le roi! répéta Cropole, qui abandonna son hôte et ses idées de délicatesse pour satisfaire sa curiosité.
Avec Cropole se heurtèrent et se confondirent dans l’escalier Mme Cropole, Pittrino, les aides et les marmitons. Le cortège s’avançait lentement, éclairé par des milliers de flambeaux, soit de la rue, soit des fenêtres.
Après une compagnie de mousquetaires et un corps tout serré de gentilshommes, venait la litière de M. le cardinal Mazarin. Elle était traînée comme un carrosse par quatre chevaux noirs. Les pages et les gens du cardinal marchaient derrière. Ensuite venait le carrosse de la reine mère, ses filles d’honneur aux portières, ses gentilshommes à cheval des deux côtés. Le roi paraissait ensuite, monté sur un beau cheval de race saxonne à large crinière. Le jeune prince montrait, en saluant à quelques fenêtres d’où partaient les plus vives acclamations, son noble et gracieux visage, éclairé par les flambeaux de ses pages.
Aux côtés du roi, mais deux pas en arrière, le prince de Condé, M. Dangeau et vingt autres courtisans, suivis de leurs gens et de leurs bagages, fermaient la marche véritablement triomphale.
Cette pompe était d’une ordonnance militaire.
Quelques-uns des courtisans seulement, et parmi les vieux, portaient l’habit de voyage; presque tous étaient vêtus de l’habit de guerre. On en voyait beaucoup ayant le hausse-col et le buffle comme au temps de Henri IV et de Louis XIII.
Quand le roi passa devant lui, l’inconnu, qui s’était penché sur le balcon pour mieux voir, et qui avait caché son visage en l’appuyant sur son bras, sentit son cœur se gonfler et déborder d’une amère jalousie.
Le bruit des trompettes l’enivrait, les acclamations populaires l’assourdissaient; il laissa tomber un moment sa raison dans ce flot de lumières, de tumulte et de brillantes images.
— Il est roi, lui! murmura-t-il avec un accent de désespoir et d’angoisse qui dut monter jusqu’au pied du trône de Dieu.
Puis, avant qu’il fût revenu de sa sombre rêverie, tout ce bruit, toute cette splendeur s’évanouirent. À l’angle de la rue il ne resta plus au-dessous de l’étranger que des voix discordantes et enrouées qui criaient encore par intervalles: «Vive le roi!» Il resta aussi les six chandelles que tenaient les habitants de l’Hôtellerie des Médicis, savoir: deux chandelles pour Cropole, une pour Pittrino, une pour chaque marmiton.
Cropole ne cessait de répéter:
— Qu’il est bien, le roi, et qu’il ressemble à feu son illustre père!
— En beau, disait Pittrino.
— Et qu’il a une fière mine! ajoutait Mme Cropole, déjà en promiscuité de commentaires avec les voisins et les voisines.
Cropole alimentait ces propos de ses observations personnelles, sans remarquer qu’un vieillard à pied, mais traînant un petit cheval irlandais par la bride, essayait de fendre le groupe de femmes et d’hommes qui stationnait devant les Médicis.
Mais en ce moment la voix de l’étranger se fit entendre à la fenêtre.
— Faites donc en sorte, monsieur l’hôtelier, qu’on puisse arriver jusqu’à votre maison.
Cropole se retourna, vit alors seulement le vieillard, et lui fit faire passage.
La fenêtre se ferma.
Pittrino indiqua le chemin au nouveau venu, qui entra sans proférer une parole.
L’étranger l’attendait sur le palier, il ouvrit ses bras au vieillard et le conduisit à un siège, mais celui-ci résista.
— Oh! non pas, non pas, milord, dit-il. M’asseoir devant vous! jamais!
— Parry, s’écria le gentilhomme, je vous en supplie... vous qui venez d’Angleterre... de si loin! Ah! ce n’est pas à votre âge qu’on devrait subir des fatigues pareilles à celles de mon service. Reposez-vous ...
— J’ai ma réponse à vous donner avant tout, milord.
— Parry... je t’en conjure, ne me dis rien... car si la nouvelle eût été bonne, tu ne commencerais pas ainsi ta phrase. Tu prends un détour c’est que la nouvelle est mauvaise.
— Milord, dit le vieillard, ne vous hâtez pas de vous alarmer. Tout n’est pas perdu, je l’espère. C’est de la volonté, de la persévérance qu’il faut, c’est surtout de la résignation.
— Parry, répondit le jeune homme, je suis venu ici seul, à travers mille pièges et mille périls: crois-tu à ma volonté? J’ai médité ce voyage dix ans, malgré tous les conseils et tous les obstacles: crois-tu à ma persévérance? J’ai vendu ce soir le dernier diamant de mon père, car je n’avais plus de quoi payer mon gîte, et l’hôte m’allait chasser.
Parry fit un geste d’indignation auquel le jeune homme répondit par une pression de main et un sourire.
— J’ai encore deux cent soixante-quatorze pistoles, et je me trouve riche; je ne désespère pas, Parry: crois-tu à ma résignation?
Le vieillard leva au ciel ses mains tremblantes.
— Voyons, dit l’étranger, ne me déguise rien: qu’est-il arrivé?
— Mon récit sera court, milord; mais au nom du Ciel ne tremblez pas ainsi!
— C’est d’impatience, Parry. Voyons, que t’a dit le général?
— D’abord, le général n’a pas voulu me recevoir.
— Il te prenait pour quelque espion.
— Oui, milord, mais je lui ai écrit une lettre.
— Eh bien?
— Il l’a reçue, il l’a lue milord.
— Cette lettre expliquait bien ma position, mes vœux?
— Oh! oui, dit Parry avec un triste sourire... elle peignait fidèlement votre pensée.
— Alors, Parry?...
— Alors le général m’a renvoyé la lettre par un aide de camp, en me faisant annoncer que le lendemain, si je me trouvais encore dans la circonscription de son commandement, il me ferait arrêter.
— Arrêter! murmura le jeune homme; arrêter! toi, mon plus fidèle serviteur!
— Oui, milord.
— Et tu avais signé Parry, cependant!
— En toutes lettres, milord; et l’aide de camp m’a connu à Saint-James, et, ajouta le vieillard avec un soupir, à White Hall!
Le jeune homme s’inclina, rêveur et sombre.
— Voilà ce qu’il a fait devant ses gens, dit-il en essayant de se donner le change... mais sous main... de lui à toi... qu’a-t-il fait? Réponds.
— Hélas! milord, il m’a envoyé quatre cavaliers qui m’ont donné le cheval sur lequel vous m’avez vu revenir. Ces cavaliers m’ont conduit toujours courant jusqu’au petit port de Tenby, m’ont jeté plutôt qu’embarqué sur un bateau de pêche qui faisait voile vers la Bretagne et me voici.
— Oh! soupira le jeune homme en serrant convulsivement de sa main nerveuse sa gorge, où montait un sanglot... Parry, c’est tout, c’est bien tout?
— Oui, milord, c’est tout!
Il y eut après cette brève réponse de Parry un long intervalle de silence; on n’entendait que le bruit du talon de ce jeune homme tourmentant le parquet avec furie.
Le vieillard voulut tenter de changer la conversation.
— Milord, dit-il, quel est donc tout ce bruit qui me précédait? Quels sont ces gens qui crient: «Vive le roi!»... De quel roi est-il question, et pourquoi toutes ces lumières?
— Ah! Parry, tu ne sais pas, dit ironiquement le jeune homme, c’est le roi de France qui visite sa bonne ville de Blois; toutes ces trompettes sont à lui, toutes ces housses dorées sont à lui, tous ces gentilshommes ont des épées qui sont à lui. Sa mère le précède dans un carrosse magnifiquement incrusté d’argent et d’or! Heureuse mère! Son ministre lui amasse des millions et le conduit à une riche fiancée. Alors tout ce peuple est joyeux, il aime son roi, il le caresse de ses acclamations, et il crie: «Vive le roi! vive le roi!»
— Bien! bien! milord, dit Parry, plus inquiet de la tournure de cette nouvelle conversation que de l’autre.
— Tu sais, reprit l’inconnu, que ma mère à moi, que ma sœur, tandis que tout cela se passe en l’honneur du roi Louis XIV, n’ont plus d’argent, plus de pain; tu sais que, moi, je serai misérable et honni dans quinze jours, quand toute l’Europe apprendra ce que tu viens de me raconter!... Parry... Y a-t-il des exemples qu’un homme de ma condition se soit...
— Milord, au nom du Ciel!
— Tu as raison, Parry, je suis un lâche, et si je ne fais rien pour moi, que fera Dieu? Non, non, j’ai deux bras, Parry, j’ai une épée...
Et il frappa violemment son bras avec sa main et détacha son épée accrochée au mur.
— Qu’allez-vous faire, milord?
— Parry, ce que je vais faire? ce que tout le monde fait dans ma famille: ma mère vit de la charité publique, ma sœur mendie pour ma mère, j’ai quelque part des frères qui mendient également pour eux; moi, l’aîné, je vais faire comme eux tous, je m’en vais demander l’aumône!
Et sur ces mots, qu’il coupa brusquement par un rire nerveux et terrible, le jeune homme ceignit son épée, prit son chapeau sur le bahut, se fit attacher à l’épaule un manteau noir qu’il avait porté pendant toute la route, et serrant les deux mains du vieillard qui le regardait avec anxiété:
— Mon bon Parry, dit-il, fais-toi faire du feu, bois, mange, dors, sois heureux; soyons bien heureux, mon fidèle ami, mon unique ami: nous sommes riches comme des rois!
Il donna un coup de poing au sac de pistoles, qui tomba lourdement par terre, se remit à rire de cette lugubre façon qui avait tant effrayé Parry, et tandis que toute la maison criait, chantait et se préparait à recevoir et à installer les voyageurs devancés par leurs laquais; il se glissa par la grande salle dans la rue, où le vieillard, qui s’était mis à la fenêtre, le perdit de vue après une minute. |
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"file_name": "pg9638.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 2.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XX | CHICOT EST DE PLUS EN PLUS ROI DE FRANCE.
Minuit sonna; les portes du Louvre fermaient d'ordinaire à minuit. Mais Henri avait sagement calculé que le duc d'Anjou ne manquerait pas de coucher ce soir-là au Louvre, pour laisser moins de prise aux soupçons que le tumulte de Paris, pendant cette soirée, pouvait faire naître dans l'esprit du roi.
Le roi avait donc ordonné que les portes restassent ouvertes jusqu'à une heure.
A minuit un quart, Quélus remonta.
— Sire, le duc est rentré, dit-il.
— Que fait Maugiron?
— Il est resté en sentinelle pour voir si le duc ne sortira point.
— Il n'y a pas de danger.
— Alors.... dit Quélus en faisant un mouvement pour indiquer au roi qu'il n'y avait plus qu'à agir.
— Alors... laissons-le se coucher tranquillement, dit Henri. Qui a-t-il près de lui?
— M. de Monsoreau et ses gentilshommes ordinaires.
— Et M. de Bussy?
— M. de Bussy n'y est pas.
— Bon, dit le roi, à qui c'était un grand soulagement que de sentir son frère privé de sa meilleure épée.
— Qu'ordonne le roi? demanda Quélus.
— Qu'on dise à d'Épernon et à Schomberg de se hâter, et qu'on prévienne M. de Monsoreau que je désire lui parler.
Quélus s'inclina, et s'acquitta de la commission avec toute la promptitude que peuvent donner à la volonté humaine le sentiment de la haine et le désir de la vengeance réunis dans le même coeur.
Cinq minutes après, d'Épernon et Schomberg entraient, l'un rhabillé à neuf, l'autre débarbouillé au vif; il n'y avait que les cavités du visage qui avaient conservé une teinte bleuâtre, qui, au dire de l'étuviste, ne s'en irait tout à fait qu'à la suite de plusieurs bains de vapeur.
Après les deux mignons, M. de Monsoreau parut.
— M. le capitaine des gardes de Votre Majesté vient de m'annoncer qu'elle me faisait l'honneur de m'appeler près d'elle, dit le grand veneur en s'inclinant.
— Oui, monsieur, dit Henri; oui, en me promenant ce soir j'ai vu les étoiles si brillantes et la lune si belle, que j'ai pensé que, par un si magnifique temps, nous pourrions faire demain une chasse superbe; il n'est que minuit, monsieur le comte, partez donc pour Vincennes à l'instant même; faites-moi détourner un daim, et demain nous le courrons.
— Mais, sire, dit Monsoreau, je croyais que demain Votre Majesté avait fait donner rendez-vous à monseigneur d'Anjou et à M. de Guise pour nommer un chef de la Ligue.
— Eh bien, monsieur, après? dit le roi avec cet accent hautain auquel il était si difficile de répondre.
— Après, sire... après, le temps manquera peut-être.
— Le temps ne manque jamais, monsieur le grand veneur, à celui qui sait l'employer, c'est pour cela que je vous dis: «Vous avez le temps de partir ce soir, pourvu que vous partiez à l'instant même.» Vous avez le temps de détourner un daim cette nuit, et vous aurez le temps de tenir les équipages prêts pour demain dix heures. Allez donc, et à l'instant même! Quélus, Schomberg, faites ouvrir à M. de Monsoreau la porte du Louvre de ma part, de la part du roi; et toujours de la part du roi, faites-la fermer quand il sera sorti.
Le grand veneur se retira tout étonné.
— C'est donc une fantaisie du roi? demanda-t-il aux jeunes gens dans l'antichambre.
— Oui, répondirent laconiquement ceux-ci.
M. de Monsoreau vit qu'il n'y avait rien à tirer de ce côté-là et se tut.
— Oh! oh! murmura-t-il en lui-même en jetant un regard du côté des appartements du duc d'Anjou, il me semble que cela ne flaire pas bon pour Son Altesse Royale.
Mais il n'y avait pas moyen de donner l'éveil au prince: Quélus et Schomberg se tenaient, l'un à droite, l'autre à gauche du grand veneur. Un instant il crut que les deux mignons avaient des ordres particuliers et le tenaient prisonnier, et ce ne fut que lorsqu'il se trouva hors du Louvre et qu'il entendit la porte se refermer derrière lui, qu'il comprit que ses soupçons étaient mal fondés.
Au bout de dix minutes, Schomberg et Quélus étaient de retour près du roi.
— Maintenant, dit Henri, du silence, et suivez-moi tous quatre.
— Où allons-nous, sire? demanda d'Épernon toujours prudent.
— Ceux qui viendront le verront, répondit le roi.
Les mignons assurèrent leurs épées, agrafèrent leurs manteaux et suivirent le roi, qui, un falot à la main, les conduisit par le corridor secret que nous connaissons, et par lequel, plus d'une fois déjà, nous avons vu la reine mère et le roi Charles IX se rendre chez leur fille et chez leur soeur, cette bonne Margot dont le duc d'Anjou, nous l'avons déjà dit, avait repris les appartements.
Un valet de chambre veillait dans ce corridor; mais, avant qu'il eût eu le temps de se replier pour avertir son maître, Henri l'avait saisi de sa main en lui ordonnant de se taire, et l'avait passé à ses compagnons, lesquels l'avaient poussé et enfermé dans un cabinet.
Ce fut donc le roi qui tourna lui-même le bouton de la chambre où couchait monseigneur le duc d'Anjou.
Le duc venait de se mettre au lit, bercé par les rêves d'ambition qu'avaient fait naître en lui tous les événements de la soirée: il avait vu son nom exalté et le nom du roi flétri. Conduit par le duc de Guise, il avait vu le peuple parisien s'ouvrir devant lui et ses gentilshommes, tandis que les gentilshommes du roi étaient hués, bafoués, insultés. Jamais, depuis le commencement de cette longue carrière, si pleine de sourdes menées, de timides complots et de mines souterraines, il n'avait encore été si avant dans la popularité, et par conséquent dans l'espérance.
Il venait de déposer sur sa table une lettre que M. de Monsoreau lui avait remise de la part du duc de Guise, lequel lui faisait en même temps recommander de ne pas manquer de se trouver le lendemain au lever du roi.
Le duc d'Anjou n'avait pas besoin d'une pareille recommandation, et s'était bien promis de ne pas se manquer à lui-même à l'heure du triomphe.
Mais sa surprise fut grande quand il vit la porte du couloir secret s'ouvrir, et sa terreur fut au comble lorsqu'il reconnut que c'était sous la main du roi qu'elle s'était ouverte ainsi.
Henri fit signe à ses compagnons de demeurer sur le seuil de la porte, et s'avança vers le lit de François, grave, le sourcil froncé, et sans prononcer une parole.
— Sire, balbutia le duc, l'honneur que me fait Votre Majesté est si imprévu....
— Qu'il vous effraye, n'est-ce pas? dit le roi, je comprends cela; mais non, non, demeurez, mon frère, ne vous levez pas.
— Mais, sire, cependant... permettez, fit le duc tremblant et attirant à lui la lettre du duc de Guise qu'il venait d'achever de lire.
— Vous lisiez? demanda le roi.
— Oui, sire.
— Lecture intéressante, sans doute, puisqu'elle vous tenait éveillé à cette heure avancée de la nuit?
— Oh! sire, répondit le duc avec un sourire glacé, rien de bien important, le petit courrier du soir.
— Oui, fit Henri, je comprends cela, courrier du soir, courrier de Vénus; mais non, je me trompe, on ne cachette point avec des sceaux d'une pareille dimension les billets qu'on fait porter par Iris ou par Mercure.
Le duc cacha tout à fait la lettre.
— Il est discret, ce cher François, dit le roi avec un rire qui ressemblait trop à un grincement de dents pour que son frère n'en fût pas effrayé.
Cependant il fit un effort et essaya de reprendre quelque assurance.
— Votre Majesté veut-elle me dire quelque chose en particulier? demanda le duc à qui un mouvement des quatre gentilshommes demeurés à la porte venaient de révéler qu'ils écoutaient et se réjouissaient du commencement de la scène.
— Ce que j'ai de particulier à vous dire, monsieur, dit le roi en appuyant sur ce mot, qui était celui que le cérémonial de France accorde aux frères des rois, vous trouverez bon que pour aujourd'hui je vous le dise devant témoins. Çà, messieurs, continua-t-il en se retournant vers les quatre jeunes gens, écoutez bien, le roi vous le permet.
Le duc releva la tête.
— Sire, dit-il avec ce regard haineux et plein de venin que l'homme a emprunté au serpent, avant d'insulter un homme de mon rang, vous eussiez dû me refuser l'hospitalité du Louvre; dans l'hôtel d'Anjou, au moins, j'eusse été maître de vous répondre.
— En vérité, dit Henri avec une ironie terrible, vous oubliez donc que partout où vous êtes vous êtes mon sujet, et que mes sujets sont chez moi partout où ils sont; car, Dieu merci, je suis le roi!... le roi du sol!...
— Sire, s'écria François, je suis au Louvre... chez ma mère.
— Et votre mère est chez moi, répondit Henri. Voyons, abrégeons, monsieur: donnez-moi ce papier.
— Lequel?
— Celui que vous lisiez, parbleu! celui qui était tout ouvert sur votre table de nuit et que vous avez caché quand vous m'avez vu.
— Sire, réfléchissez! dit le duc.
— A quoi? demanda le roi.
— A ceci: que vous faites une demande indigne d'un bon gentilhomme, mais, en revanche, digne d'un officier de votre police.
Le roi devint livide.
— Cette lettre, monsieur! dit-il.
— Une lettre de femme, sire, réfléchissez, dit François.
— Il y a des lettres de femmes fort bonnes à voir, fort dangereuses à ne pas être vues, témoin celles qu'écrit notre mère.
— Mon frère! dit François.
— Cette lettre, monsieur! s'écria le roi en frappant du pied, ou je vous la fais arracher par quatre Suisses!
Le duc bondit hors de son lit, en tenant la lettre froissée dans ses mains, et avec l'intention manifeste de gagner la cheminée, afin de la jeter dans le feu.
— Vous feriez cela, dit-il, à votre frère?
Henri devina son intention et se plaça entre lui et la cheminée.
— Non pas à mon frère, dit-il, mais à mon plus mortel ennemi! Non pas à mon frère, mais au duc d'Anjou, qui a couru toute la soirée les rues de Paris à la queue du cheval de M. de Guise! à mon frère, qui essaye de me cacher quelque lettre de l'un ou de l'autre de ses complices, MM. les princes lorrains.
— Pour cette fois, dit le duc, votre police est mal faite.
— Je vous dis que j'ai vu sur le cachet ces trois fameuses merlettes de Lorraine, qui ont la prétention d'avaler les fleurs de lis de France. Donnez donc, mordieu! donnez, ou....
Henri fit un pas vers le duc et lui posa la main sur l'épaule.
François n'eut pas plutôt senti s'appesantir sur lui la main royale, il n'eut pas plutôt d'un regard oblique considéré l'attitude menaçante des quatre mignons, lesquels commençaient à dégainer, que, tombant à genoux, à demi renversé contre son lit, il s'écria:
— A moi! au secours! à l'aide! mon frère veut me tuer.
Ces paroles, empreintes d'un accent de profonde terreur que leur donnait la conviction, firent impression sur le roi et éteignirent sa colère, par cela même qu'elles la supposaient plus grande qu'elle n'était. Il pensa qu'en effet François pouvait craindre un assassinat, et que ce meurtre eût été un fratricide. Alors il lui passa comme un vertige, à l'idée que sa famille, famille maudite comme toutes celles dans lesquelles doit s'éteindre une race, il lui passa un vertige en songeant que, dans sa famille, les frères assassinaient les frères par tradition.
— Non, dit-il, vous vous trompez, mon frère, et le roi ne vous veut aucun mal du genre de celui que vous redoutez; du moins vous avez lutté, avouez-vous vaincu. Vous savez que le roi est le maître, ou si vous l'ignoriez, vous le savez maintenant. Eh bien, dites-le, non-seulement tout bas, mais encore tout haut.
— Oh! je le dis, mon frère, je le proclame, s'écria le duc.
— Fort bien. Cette lettre, alors... car le roi vous ordonne de lui rendre cette lettre.
Le duc d'Anjou laissa tomber le papier.
Le roi le ramassa, et, sans le lire, le plia et l'enferma dans son aumônière.
— Est-ce tout, sire? dit le duc avec son regard louche.
— Non, monsieur, dit Henri, il vous faudra encore pour cette rébellion, qui heureusement n'a point eu de fâcheux résultats, il vous faudra, si vous le voulez bien, garder la chambre jusqu'à ce que mes soupçons à votre égard aient été complètement dissipés. Vous êtes ici, l'appartement vous est familier, commode, et n'a pas trop l'air d'une prison; restez-y. Vous aurez bonne compagnie, du moins de l'autre côté de la porte, car, pour cette nuit, ces quatre messieurs vous garderont; demain matin ils seront relevés par un poste de Suisses.
— Mais, mes amis, à moi, ne pourrai-je les voir?
— Qui appelez-vous vos amis?
— Mais M. de Monsoreau, par exemple, M. de Ribeirac, M. Antraguet, M. de Bussy.
— Ah, oui! dit le roi, parlez de celui-là encore.
— Aurait-il eu le malheur de déplaire à Votre Majesté?
— Oui, dit le roi.
— Quand cela?
— Toujours, et cette nuit particulièrement.
— Cette nuit; qu'a-t-il donc fait, cette nuit?
— Il m'a fait insulter dans les rues de Paris.
— Vous, sire?
— Oui, moi, ou mes fidèles, ce qui est la même chose.
— Bussy a fait insulter quelqu'un dans les rues de Paris, cette nuit? On vous a trompé, sire.
— Je sais ce que je dis, monsieur.
— Sire, s'écria le duc avec un air de triomphe, M. de Bussy n'est pas sorti de son hôtel depuis deux jours! il est chez lui, couché, malade, grelottant la fièvre.
Le roi se retourna vers Schomberg.
— S'il grelottait la fièvre, dit le jeune homme, ce n'était pas chez lui du moins, mais dans la rue Coquillière.
— Qui vous a dit cela, demanda le duc d'Anjou en se soulevant, que Bussy était dans la rue Coquillière?
— Je l'ai vu.
— Vous avez vu Bussy dehors?
— Bussy frais, dispos, joyeux, et qui paraissait le plus heureux homme du monde, et accompagné de son acolyte ordinaire, ce Remy, cet écuyer, ce médecin, que sais-je!
— Alors je n'y comprends plus rien, dit le duc avec stupeur: j'ai vu M. de Bussy dans la soirée; il était sous les couvertures. Il faut qu'il m'ait trompé moi-même.
— C'est bien, dit le roi, M. de Bussy sera puni comme les autres et avec les autres, lorsque l'affaire s'éclaircira.
Le duc, qui pensa que c'était un moyen de détourner de lui la colère du roi que de la laisser s'écouler sur Bussy, le duc n'essaya point de prendre davantage la défense de son gentilhomme.
— Si M. de Bussy a fait cela, dit-il; si, après avoir refusé de sortir avec moi, il est sorti seul, c'est qu'il avait effectivement, sans doute, des intentions qu'il ne pouvait m'avouer à moi dont il connaît le dévouement pour Votre Majesté.
— Vous entendez, messieurs, ce que prétend mon frère, dit le roi; il prétend qu'il n'a pas autorisé M. de Bussy.
— Tant mieux, dit Schomberg.
— Pourquoi tant mieux?
— Parce qu'alors Votre Majesté nous en laissera peut-être faire ce que nous voulons.
— C'est bien, c'est bien, on verra plus tard, dit Henri. Messieurs, je vous recommande mon frère: ayez pour lui, pendant toute cette nuit, où vous allez avoir l'honneur de lui servir de garde, tous les égards qu'on a pour un prince du sang, c'est-à-dire au premier du royaume, après moi.
— Oh! sire, dit Quélus avec un regard qui fit frissonner le duc, soyez donc tranquille, nous savons tout ce que nous devons à Son Altesse.
— C'est bien; adieu, messieurs, dit Henri.
— Sire! s'écria le duc plus épouvanté de l'absence du roi qu'il ne l'avait été de sa présence, quoi! je suis sérieusement prisonnier! quoi! mes amis ne pourront me visiter! quoi! il me sera défendu de sortir!
Et l'idée du lendemain lui passait par l'esprit, de ce lendemain où sa présence était si nécessaire près de M. de Guise.
— Sire, dit le duc qui voyait le roi prêt à se laisser fléchir, laissez-moi paraître au moins près de Votre Majesté; près de Votre Majesté est ma place; je suis prisonnier là aussi bien qu'ailleurs, et mieux gardé à vue même que dans toutes les places possibles. Sire, accordez-moi donc la faveur de rester près de Votre Majesté.
Le roi, sur le point d'accorder au duc d'Anjou sa demande, à laquelle il ne voyait pas, d'ailleurs, un grand inconvénient, allait répondre oui, quand son attention fut distraite de son frère et attirée vers la porte par un corps très-long et très-agile, qui, avec les bras, avec la tête, avec le cou, avec tout ce qu'il pouvait remuer, enfin, faisait les gestes les plus négatifs qu'on pût inventer et exécuter sans se disloquer les os.
— C'était Chicot qui faisait non.
— Non, dit Henri à son frère, vous êtes fort bien ici, monsieur; et il me convient que vous y restiez.
— Sire, balbutia le duc.
— Dès que cela est le bon plaisir du roi de France, il me semble que cela doit vous suffire, monsieur, ajouta Henri d'un air de hauteur qui acheva d'accabler le duc.
— Quand je disais que j'étais le véritable roi de France? murmura Chicot.... |
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} | XXII — UN PROJET DE DÉCRET | Lucien était évidemment attendu. Pas une seule fois Bonaparte, depuis son entrée dans le cabinet, n'avait prononcé son nom; mais, tout en gardant le silence, il avait, avec une impatience croissante, tourné trois ou quatre fois la tête vers la porte, et, lorsque le jeune homme parut, une exclamation d'attente satisfaite s'échappa de la bouche de Bonaparte.
Lucien, frère du général en chef, était né en 1775, ce qui lui donnait vingt-cinq ans à peine: depuis 1797, c'est-à-dire à lâge de vingt-deux ans et demi, il était entré au conseil des Cinq- Cents, qui, pour faire honneur à Bonaparte, venait de le nommer son président.
Avec les projets qu'il avait conçus, c'était ce que Bonaparte pouvait désirer de plus heureux.
Franc et loyal au reste, républicain de coeur, Lucien, en secondant les projets de son frère, croyait servir encore plus la République que le futur premier consul.
À ses yeux, nul ne pouvait mieux la sauver une seconde fois que celui qui lavait déjà sauvée une première.
C'est donc animé de ce sentiment qu'il venait retrouver son frère.
— Te voilà! lui dit Bonaparte; je t'attendais avec impatience.
— Je m'en doutais; mais il me fallait attendre, pour sortir, un moment où personne ne songeait à moi.
— Et tu crois que tu as réussi?
— Oui; Talma racontait je ne sais quelle histoire sur Marat et Dumouriez. Tout intéressante qu'elle paraissait être, je me suis privé de lhistoire et me voilà.
— Je viens d'entendre une voiture qui s'éloignait; la personne qui sortait ne t'a-t-elle pas vu prendre l'escalier de mon cabinet?
— La personne qui sortait, c'était moi-même; la voiture qui s'éloignait, c'était la mienne; ma voiture absente, tout le monde me croira parti.
Bonaparte respira.
— Eh bien, voyons, demanda-t-il; à quoi as-tu employé ta journée?
— Oh! je n'ai pas perdu mon temps, va!
— Aurons-nous le décret du conseil des Anciens?
— Nous l'avons rédigé aujourd'hui, et je te lapporte — le brouillon du moins — pour que tu voies s'il y a quelque chose à en retrancher ou à y ajouter.
— Voyons! dit Bonaparte.
Et, prenant vivement des mains de Lucien le papier que celui-ci lui présentait, il lut:
«Art. 1er. Le Corps législatif est transféré dans la commune de Saint-Cloud; les deux conseils y siégeront dans les deux ailes du palais...»
— C'était larticle important, dit Lucien; je l'ai fait mettre en tête pour qu'il frappe tout d'abord le peuple.
— Oui, oui, fit Bonaparte.
Et il continua:
«Art. 2. Ils y seront rendus demain 20 brumaire...»
— Non; non, dit Bonaparte: «Demain 19.» Changez la date, Bourrienne.
Et il passa le papier à son secrétaire.
— Tu crois être en mesure pour le 18?
— Je le serai. Fouché m'a dit avant-hier: «Pressez-vous ou je ne réponds plus de rien.»
— «19 brumaire» dit Bourrienne en rendant le papier au général.
Bonaparte reprit:
«Art. 2. — Ils seront rendus demain, 19 brumaire, à midi. Toute continuation de délibérations est interdite ailleurs et avant ce terme.»
Bonaparte relut cet article.
— C'est bien, dit-il; il n'y a point de double entente. Et il poursuivit:
«Art. 3. Le général Bonaparte est chargé de lexécution du présent décret: il prendra toutes les mesures nécessaires pour la sûreté de la représentation nationale.»
Un sourire railleur passa sur les lèvres de pierre du lecteur; mais, presque aussitôt, continuant:
«Le général commandant la 17e division militaire, la garde du Corps législatif, la garde nationale sédentaire, les troupes de ligne qui se trouvent dans la commune de Paris, dans larrondissement constitutionnel et dans toute létendue de la 47e division, sont mis immédiatement sous ses ordres et tenus de le reconnaître en cette qualité.»
— Ajoute, Bourrienne: «Tous les citoyens lui porteront main-forte à sa première réquisition.» Les bourgeois adorent se mêler des affaires politiques, et quand ils peuvent nous servir dans nos projets, il faut leur donner cette satisfaction.
Bourrienne obéit; puis il rendit le papier au général, qui continua:
«Art. 4. Le général Bonaparte est appelé dans le sein du conseil pour y recevoir une expédition du présent décret et prêter serment. Il se concertera avec les commissaires inspecteurs des deux Conseils.»
«Art. 5. Le présent décret sera de suite transmis par un messager au conseil des Cinq-Cents et au Directoire exécutif.»
«Il sera imprimé, affiché, promulgué dans toutes les communes de la République par des courriers extraordinaires.» «Paris, ce...»
— La date est en blanc, dit Lucien.
— Mets: «18 brumaire» Bourrienne; il faut que le décret surprenne tout le monde. Rendu à sept heures du matin, il faut qu'en même temps qu'il sera rendu, auparavant même, il soit affiché sur tous les murs de Paris.
— Mais, si les Anciens allaient refuser de le rendre...?
— Raison de plus pour qu'il soit affiché, niais! dit Bonaparte; nous agirons comme s'il était rendu.
— Faut-il corriger en même temps une faute de français qui se trouve dans le dernier paragraphe? demanda Bourrienne en riant.
— Laquelle? fit Lucien avec laccent d'un auteur blessé dans son amour-propre.
— De suite, reprit Bourrienne; dans ce cas-là on ne dit pas de suite, on dit tout de suite.
— Ce n'est point la peine, dit Bonaparte; j'agirai, soyez tranquille, comme s'il y avait tout de suite.
Puis, après une seconde de réflexion:
— Quant à ce que tu disais tout à lheure de la crainte que tu avais que le décret ne passât point, il y a un moyen bien simple pour qu'il passe.
— Lequel?
— C'est de convoquer pour six heures du matin les membres dont nous sommes sûrs, et pour huit heures ceux dont nous ne sommes pas sûrs. N'ayant que des hommes à nous, c'est bien le diable si nous manquons la majorité.
— Mais six heures aux uns, et huit heures aux autres..., fit Lucien.
— Prends deux secrétaires différents; il y en aura un qui se sera trompé.
Puis, se tournant vers Bourrienne:
— Écris, lui dit-il.
Et, tout en se promenant, il dicta sans hésiter, comme un homme qui a songé d'avance et longtemps à ce qu'il dicte, mais en s'arrêtant de temps en temps devant Bourrienne pour voir si la plume du secrétaire suivait sa parole:
«Citoyens!
«Le conseil des Anciens, dépositaire de la sagesse nationale, vient de rendre le décret ci-joint; il y est autorisé par les articles 102 et 103 de lacte constitutionnel.
«Il me charge de prendre des mesures pour la sûreté de la représentation nationale, sa translation nécessaire et momentanée...»
Bourrienne regarda Bonaparte: c'était instantanée que celui-ci avait voulu dire; mais, comme le général ne se reprit point, Bourrienne laissa momentanée.
Bonaparte continua de dicter:
«Le Corps législatif se trouvera à même de tirer la représentation du danger imminent où la désorganisation de toutes les parties de ladministration nous a conduits.
«Il a besoin, dans cette circonstance essentielle, de l'union et de la confiance des patriotes; ralliez-vous autour de lui; c'est le seul moyen d'asseoir la République sur les bases de la liberté civile, du bonheur intérieur, de la victoire et de la paix.»
Bonaparte relut cette espèce de proclamation, et, de la tête, fit signe que c'était bien.
Puis il tira sa montre:
— Onze heures, dit-il; il est temps encore.
Alors, s'asseyant à la place de Bourrienne, il écrivit quelques mots en forme de billet, cacheta et mit sur l'adresse: «Au citoyen Barras.»
— Roland, dit-il quand il eut achevé, tu vas prendre, soit un cheval à l'écurie, soit une voiture sur la place, et tu te rendras chez Barras; je lui demande un rendez-vous pour demain à minuit. Il y a réponse.
Roland sortit.
Un instant après, on entendit dans la cour de l'hôtel le galop d'un cheval qui s'éloignait dans la direction de la rue du Mont- Blanc.
— Maintenant, Bourrienne, dit Bonaparte, après avoir prêté loreille au bruit, demain à minuit, que je sois à l'hôtel ou que je n'y sois pas, vous ferez atteler, vous monterez dans ma voiture et vous irez à ma place chez Barras.
— À votre place, général?
— Oui; toute la journée, il comptera sur moi pour le soir, et ne fera rien, croyant que je le mets dans ma partie. À minuit, vous serez chez lui, vous lui direz qu'un grand mal de tête m'a forcé de me coucher, mais que je serai chez lui à sept heures du matin sans faute. Il vous croira ou ne vous croira pas; mais, en tout cas, il sera trop tard pour qu'il agisse contre nous: à sept heures du matin, j'aurai dix mille hommes sous mes ordres.
— Bien, général. Avez-vous d'autres ordres à me donner?
— Non, pas pour ce soir, répondit Bonaparte. Soyez demain ici de bonne heure.
— Et moi? demanda Lucien.
— Vois Sieyès; c'est lui qui a dans sa main le conseil des Anciens; prends toutes tes mesures avec lui. Je ne veux pas qu'on le voie chez moi, ni qu'on me voie chez lui; si par hasard nous échouons, c'est un homme à renier. Je veux après-demain être maître de mes actions et n'avoir d'engagement absolu avec personne.
— Crois-tu avoir besoin de moi demain?
— Viens dans la nuit, et rends-moi compte de tout.
— Rentres-tu au salon?
— Non. Je vais attendre Joséphine chez elle. Bourrienne, vous lui direz un mot à l'oreille en passant, afin qu'elle se débarrasse le plus vite possible de tout son monde.
Et, saluant de la main et presque du même geste son frère et Bourrienne, il passa, par un corridor particulier, de son cabinet dans la chambre de Joséphine.
Là, éclairé par la simple lueur d'une lampe d'albâtre, qui faisait le front du conspirateur plus pâle encore que d'habitude, Bonaparte écouta le bruit des voitures qui s'éloignaient les unes après les autres.
Enfin, un dernier roulement se fit entendre, et, cinq minutes après, la porte de la chambre s'ouvrit pour donner passage à Joséphine.
Elle était seule et tenait à la main un candélabre à deux branches.
Son visage, éclairé par la double lumière, exprimait la plus vive angoisse.
— Eh bien, lui demanda Bonaparte, qu'as-tu donc?
— J'ai peur! dit Joséphine.
— Et de quoi? des niais du Directoire ou des deux Conseils? Allons donc! aux Anciens, j'ai Sieyès; aux Cinq-Cents, j'ai Lucien.
— Tout va donc bien?
— À merveille!
— C'est que, comme tu m'avais fait dire que tu m'attendais chez moi, je craignais que tu n'eusses de mauvaises nouvelles à me communiquer.
— Bon! si j'avais de mauvaises nouvelles, est-ce que je te le dirais?
— Comme c'est rassurant!
— Mais, sois tranquille, je n'en ai que de bonnes; seulement, je t'ai donné une part dans la conspiration.
— Laquelle?
— Mets-toi là, et écris à Gohier.
— Que nous n'irons pas dîner chez lui?
— Au contraire: quil vienne avec sa femme déjeuner chez nous; entre gens qui s'aiment comme nous nous aimons, on ne saurait trop se voir.
Joséphine se mit à un petit secrétaire en bois de rose.
— Dicte, dit-elle, j'écrirai.
— Bon! pour qu'on reconnaisse mon style! allons donc! tu sais bien mieux que moi comment on écrit un de ces billets charmants auxquels il est impossible de résister.
Joséphine sourit du compliment, tendit son front à. Bonaparte qui l'embrassa amoureusement, et écrivit ce billet que nous copions sur l'original:
«Au citoyen Gohier, président du Directoire exécutif de la République française...»
— Est-ce cela? demanda-t-elle.
— Parfait! Comme il n'a pas longtemps à garder ce titre de président, ne le lui marchandons pas.
— N'en ferez-vous donc rien?
— J'en ferai tout ce qu'il voudra, s'il fait tout ce que je veux! Continue, chère amie.
Joséphine reprit la plume et écrivit:
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, à huit heures du matin; n'y manquez pas: j'ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes.
«Adieu, mon cher Gohier! comptez toujours sur ma sincère amitié!
«LA PAGERIE-BONAPARTE.»
— J'ai mis demain, fit Joséphine; il faut que je date ma lettre du 17 brumaire.
— Et tu ne mentiras pas, dit Bonaparte: voilà minuit qui sonne.
En effet, un jour de plus venait de tomber dans l'abîme du temps; la pendule tinta douze coups.
Bonaparte les écouta, grave et rêveur; il n'était plus séparé que par vingt-quatre heures du jour solennel qu'il préparait depuis un mois, qu'il rêvait depuis trois ans!
Faisons ce qu'il eût bien voulu faire, sautons par-dessus les vingt-quatre heures qui nous séparent de ce jour que l'histoire n'a pas encore jugé, et voyons ce qui se passait, à sept heures du matin, sur les différents points de Paris où les événements que nous allons raconter devaient produire une suprême sensation.
XXIII — ALEA JACTA EST
À sept heures du matin, le ministre de la police, Fouché, entrait chez Gohier, président du Directoire.
— Oh! oh! fit Gohier en l'apercevant, qu'y a-t-il donc de nouveau, monsieur le ministre de la justice, que j'aie le plaisir de vous voir si matin?
— Vous ne connaissez pas encore le décret? dit Fouché.
— Quel décret? demanda l'honnête Gohier.
— Le décret du conseil des Anciens.
— Rendu quand?
— Rendu cette nuit.
— Le conseil des Anciens se réunit donc la nuit maintenant?
— Quand il y a urgence, oui.
— Et que dit le décret?
— Il transfère les séances du corps législatif à Saint-Cloud.
Gohier sentit le coup. Il comprenait tout le parti que le génie entreprenant de Bonaparte pouvait tirer de cet isolement.
— Et depuis quand, demanda-t-il à Fouché, un ministre de la police est-il transformé en messager du conseil des Anciens?
— Voilà ce qui vous trompe, citoyen président, répondit l'ex- conventionnel; je suis ce matin plus ministre de la police que jamais, puisque je viens vous dénoncer un acte qui peut avoir les plus graves conséquences.
Fouché ne savait pas encore comment tournerait la conspiration de la rue de la victoire; il n'était point fâché de se ménager une porte de retraite au Luxembourg.
Mais Gohier, tout honnête qu'il était, connaissait trop bien l'homme pour être sa dupe.
— C'était hier qu'il fallait m'annoncer le décret, citoyen ministre, et non ce matin; car, en me faisant cette communication, vous ne devancez que de quelques instants l'annonce officielle qui va m'en être faite.
En effet, en ce moment, un huissier ouvrit la porte et prévint le président qu'un envoyé des inspecteurs du palais des Anciens était là et demandait à lui faire une communication.
— Qu'il entre! dit Gohier.
Le messager entra, et présenta une lettre au président.
Celui-ci la décacheta vivement et lut:
«Citoyen président,
«la commission s'empresse de vous faire part du décret de la translation de la résidence du Corps législatif à Saint-Cloud.
«Le décret va vous être expédié; mais des mesures de sûreté exigent des détails dont nous nous occupons.
«Nous vous invitons à venir à la commission des Anciens; vous y trouverez Sieyès et Ducos.
«Salut fraternel,
«BARILLON — FARGUES — CORNET.»
— C'est bien, dit Gohier au messager en le congédiant d'un signe.
Le messager sortit.
Gohier se retourna vers Fouché:
— Ah! dit-il, le complot est bien mené: on m'annonce le décret, mais on ne me l'envoie pas; par bonheur vous allez me dire dans quels termes il est conçu.
— Mais, dit Fouché, je n'en sais rien.
— Comment! il y a séance au conseil des Anciens, et vous, ministre de la police, vous n'en savez rien, quand cette séance est extraordinaire, quand elle a été arrêtée par lettres?
— Si fait, je savais la séance, mais je n'ai pu y assister.
— Et vous n'y aviez pas un de vos secrétaires, un sténographe, qui pût, paroles pour paroles, vous rendre compte de cette séance, quand, selon toute probabilité, cette séance va disposer du sort de la France?... Ah! citoyen Fouché, vous êtes un ministre de la police bien maladroit ou plutôt bien adroit!
— Avez-vous des ordres à me donner citoyen président? demanda Fouché.
— Aucun, citoyen ministre, répondit le président. Si le Directoire juge à propos de donner des ordres, il les donnera à des hommes qu'il croira dignes de sa confiance. Vous pouvez retourner vers ceux qui vous envoient, ajouta-t-il en tournant le dos à son interlocuteur.
Fouché sortit. Gohier sonna aussitôt.
Un huissier entra.
— Passez chez Barras, chez Sieyès, chez Ducos et chez Moulin, et invitez-les à se rendre à l'instant même chez moi... Ah! prévenez en même temps, madame Gohier de passer dans mon cabinet et d'apporter la lettre de madame Bonaparte qui nous invite à déjeuner.
Cinq minutes après, madame Gohier entrait, la lettre à la main et tout habillée; l'invitation était pour huit heures du matin; il était plus de sept heures et demie, et il fallait vingt minutes au moins pour aller du Luxembourg à la rue de la Victoire.
— Voici, mon ami, dit madame Gohier en présentant la lettre à son mari; c'est pour huit heures.
— Oui, répondit Gohier, je ne doute pas de l'heure, mais du jour.
Et, prenant la lettre des mains de sa femme, il relut:
«Venez, mon cher Gohier et votre femme, déjeuner demain avec moi, à huit heures du matin... n'y manquez pas... j'ai à causer avec vous sur des choses très intéressantes.»
— Ah! continua-t-il, il n'y a pas à s'y tromper!
— Eh bien, mon ami, y allons-nous? demanda madame Gohier.
— Toi, tu y vas, mais pas moi. Il nous survient un événement auquel le citoyen Bonaparte n'est probablement pas étranger, et qui nous retient, mes collègues et moi au Luxembourg.
— Un événement grave?
— Peut-être.
— Alors, je reste près de toi.
— Non pas: tu ne peux m'être d'aucune utilité. Va chez madame Bonaparte; je me trompe peut-être, mais, s'il s'y passe quelque chose d'extraordinaire et qui te paraisse alarmant, fais-le-moi savoir par un moyen quelconque; tout sera bon, je comprendrai à demi-mot.
— C'est bien, mon ami, j'y vais; l'espoir de têtre utile là-bas me décide.
— Va!
En ce moment l'huissier rentra.
— Le général Moulin me suit, dit-il; le citoyen Barras est au bain et va venir; les citoyens Sieyès et Ducos sont sortis à cinq heures du matin et ne sont point rentrés.
— Voilà les deux traîtres! dit Gohier. Barras n'est que dupe.
Et, embrassant sa femme:
— Va! dit-il, va!
En se retournant, madame Gohier se trouva face à face avec le général Moulin; celui-ci, d'un caractère emporté, paraissait furieux.
— Pardon, citoyenne, dit-il.
Puis, s'élançant dans le cabinet de Gohier:
— Eh bien, dit-il, vous savez ce qui se passe, président?
— Non; mais je m'en doute.
— Le corps législatif est transféré à Saint-Cloud; le général Bonaparte est chargé de l'exécution du décret, et la force armée est mise sous ses ordres.
— Ah! voilà le fond du sac! dit Gohier. Eh bien, il faut nous réunir et lutter.
— Vous avez entendu: Sieyès et Roger Ducos ne sont pas au palais.
— Parbleu! ils sont aux Tuileries! Mais Barras est au bain; courons chez Barras. Le Directoire peut prendre des arrêtés du moment où il est en majorité; nous sommes trois: je le répète, luttons!
— Alors, faisons dire à Barras de venir nous trouver aussitôt qu'il sera sorti du bain.
— Non, allons le trouver avant quil en sorte.
Les deux directeurs sortirent et se dirigèrent vivement vers lappartement de Barras.
Ils le trouvèrent effectivement au bain; ils insistèrent pour entrer.
— Eh bien? demanda Barras en les apercevant.
— Vous savez?
— Rien au monde!
Ils lui racontèrent alors ce quils savaient eux-mêmes.
— Ah! dit Barras, tout m'est expliqué maintenant.
— Comment?
— Oui, voilà pourquoi il n'est pas venu hier au soir.
— Qui
— Eh! Bonaparte!
— Vous l'attendiez hier au soir?
— Il m'avait fait dire par un de ses aides de camp qu'il viendrait de onze heures à minuit.
— Et il n'est pas venu?
— Non; il m'a envoyé Bourrienne avec sa voiture en me faisant dire qu'un violent mal de tête le retenait au lit, mais que ce matin, de bonne heure, il serait ici.
Les directeurs se regardèrent.
— C'est clair! dirent-ils.
— Maintenant, continua Barras, j'ai envoyé Bollot, mon secrétaire, un garçon très intelligent, à la découverte.
Il sonna, un domestique parut.
— Aussitôt que le citoyen Bollot rentrera, dit Barras, vous le prierez de se rendre ici.
— Il descend à l'instant même de voiture dans la cour du palais.
— Qu'il monte! qu'il monte!
Bollot était déjà à la porte.
— Eh bien? firent les trois directeurs.
— Eh bien, le général Bonaparte, en grand uniforme, accompagné des généraux Beurnonville, Mac Donald et Moreau, marche sur les Tuileries, dans la cour desquelles dix mille hommes l'attendent!
— Moreau!... Moreau est avec lui! s'écria Gohier.
— À sa droite!
— Je vous lai toujours dit! s'écria Moulin, avec sa rudesse militaire, Moreau, c'est une... salope et pas autre chose!
— Êtes-vous toujours d'avis de résister, Barras? demanda Gohier
— Oui, répondit Barras.
— Eh bien, alors, habillez-vous et venez nous rejoindre dans la salle des séances.
— Allez, dit Barras, je vous suis.
Les deux directeurs se rendirent dans la salle des séances.
Au bout de dix minutes d'attente:
— Nous aurions dû attendre Barras, dit Moulin: si Moreau est une s..., Barras est une p...!
Deux heures après, ils attendaient encore Barras.
Derrière eux, on avait introduit, dans la même salle de bain, Talleyrand et Bruix, et, en causant avec eux, Barras avait oublié qu'il était attendu.
Voyons ce qui s'était passé rue de la Victoire.
À sept heures, contre son habitude, Bonaparte était levé et attendait en grand uniforme dans sa chambre.
Roland entra.
Bonaparte était parfaitement calme; on était à la veille d'une bataille.
— N'est-il venu personne encore, Roland? demanda-t-il.
— Non, mon général, répondit le jeune homme; mais j'ai entendu tout à l'heure le roulement d'une voiture.
— Moi aussi, dit Bonaparte.
En ce moment, on annonça:
— Le citoyen Joseph Bonaparte et le citoyen général Bernadotte.
Roland interrogea Bonaparte de l'oeil.
Devait-il rester ou sortir?
Il devait rester.
Roland resta debout à l'angle d'une bibliothèque, comme une sentinelle à son poste.
— Ah! ah! fit Bonaparte en voyant Bernadotte habillé comme la surveille en simple bourgeois, vous avez donc décidément horreur de l'uniforme, général?
— Ah çà! reprit Bernadotte, pourquoi diable serais-je en uniforme à sept heures du matin, quand je ne suis pas de service?
— Vous y serez bientôt.
— Bon! je suis en non-activité.
— Oui; mais, moi, je vous remets en activité.
— Vous?
— Oui, moi.
— Au nom du Directoire?
— Est-ce qu'il y a encore un Directoire?
— Comment! il n'y a plus de Directoire?
— N'avez-vous pas vu, en venant ici, des soldats échelonnés dans les rues conduisant aux Tuileries?
— Je les ai vus et m'en suis étonné.
— Ces soldats, ce sont les miens.
— Pardon! dit Bernadotte, j'avais cru que c'étaient ceux de la France.
— Eh! moi ou la France, n'est-ce pas tout un?
— Je l'ignorais, dit froidement Bernadotte.
— Alors, vous vous en doutez maintenant; ce soir, vous en serez sûr. Tenez, Bernadotte, le moment est suprême, décidez-vous!
— Général, dit Bernadotte, j'ai le bonheur d'être en ce moment simple citoyen; laissez-moi rester simple citoyen.
— Bernadotte, prenez garde, qui n'est pas pour moi est contre moi!
— Général, faites attention à vos paroles; vous mavez dit: «Prenez garde!» si cest une menace, vous savez que je ne les crains pas.
Bonaparte revint à lui et lui prit les deux mains.
— Eh! oui, je sais cela; voilà pourquoi je veux absolument vous avoir avec moi. Non seulement je vous estime, Bernadotte, mais encore je vous aime. Je vous laisse avec Joseph; vous êtes beaux- frères; que diable! entre parents, on ne se brouille pas.
— Et vous, où allez-vous?
— En votre qualité de Spartiate, vous êtes un rigide observateur des lois, n'est-ce pas? Eh bien, voici un décret rendu cette nuit par le conseil des Cinq-Cents, qui me confère immédiatement le commandement de la force armée de Paris; j'avais donc raison, ajouta-t-il, de vous dire que les soldats que vous avez rencontrés sont mes soldats, puisqu'ils sont sous mes ordres.
Et il remit entre les mains de Bernadotte l'expédition du décret qui avait été rendu à six heures du matin.
Bernadotte lut le décret depuis la première jusqu'à la dernière ligne.
— À ceci, je n'ai rien à ajouter, fit-il: veillez à la sûreté de la représentation nationale, et tous les bons citoyens seront avec vous.
— Eh bien, soyez donc avec moi, alors!
— Permettez-moi, général, d'attendre encore vingt-quatre heures pour voir comment vous remplirez votre mandat.
— Diable d'homme, va! fit Bonaparte.
Alors, le prenant par le bras et l'entraînant à quelques pas de Joseph:
— Bernadotte, reprit-il, je veux jouer franc jeu avec vous!
— À quoi bon, répondit celui-ci, puisque je ne suis pas de votre partie?
— N'importe! vous êtes à la galerie et je veux que la galerie dise que je n'ai pas triché.
— Me demandez-vous le secret?
— Non...
— Vous faites bien; car dans ce cas jeusse refusé d'écouter vos confidences.
— Oh! mes confidences, elles ne sont pas longues!... Votre Directoire est détesté, votre Constitution est usée; il faut faire maison nette et donner une autre direction au gouvernement. Vous ne me répondez pas?
— J'attends ce qui vous reste à me dire.
— Ce qui me reste à vous dire, c'est d'aller mettre votre uniforme; je ne puis vous attendre plus longtemps: vous viendrez me rejoindre aux Tuileries au milieu de tous nos camarades.
Bernadotte secoua la tête.
— Vous croyez que vous pouvez compter sur Moreau, sur Beurnonville, sur Lefebvre, reprit Bonaparte; tenez, regardez par la fenêtre, qui voyez-vous là... là! Moreau et Beurnonville! Quant à Lefebvre, je ne le vois pas, mais je suis certain que je ne ferai pas cent pas sans le rencontrer... Eh bien, vous décidez- vous?
— Général, reprit Bernadotte, je suis l'homme qui se laisse le moins entraîner par lexemple, et surtout par le mauvais exemple. Que Moreau, que Beurnonville, que Lefebvre fassent ce qu'ils veulent; je ferai, moi, ce que je dois.
— Ainsi, vous refusez positivement de m'accompagner aux Tuileries?
— Je ne veux pas prendre part à une rébellion.
— Une rébellion! une rébellion! et contre qui? Contre un tas d'imbéciles qui avocassent du matin au soir dans leur taudis!
— Ces imbéciles, général, sont en ce moment les représentants de la loi, la Constitution les sauvegarde; ils sont sacrés pour moi.
— Au moins, promettez-moi une chose, barre de fer que vous êtes!
— Laquelle?
— C'est de rester tranquille.
— Je resterai tranquille comme citoyen; mais...
— Mais quoi?... Voyons, je vous ai vidé mon sac, videz le vôtre!
— Mais, si le Directoire me donne lordre d'agir, je marcherai contre les perturbateurs, quels qu'ils soient.
— Ah çà! mais vous croyez donc que je suis ambitieux? dit Bonaparte.
Bernadotte sourit.
— Je le soupçonne, dit-il.
— Ah! par ma foi! dit Bonaparte, vous ne me connaissez guère; j'en ai assez de la politique, et, si je désire une chose, c'est la paix. Ah! mon cher, la Malmaison avec cinquante mille livres de rente, et je donne ma démission de tout le reste. Vous ne voulez pas me croire; je vous invite à venir m'y voir dans trois mois, et, si vous aimez la pastorale, eh bien, nous en ferons ensemble. Allons, au revoir! je vous laisse avec Joseph, et, malgré vos refus, je vous attends aux Tuileries... Tenez, voilà nos amis qui s'impatientent.
On criait: «Vive Bonaparte!»
Bernadotte pâlit légèrement.
Bonaparte vit cette pâleur.
— Ah! ah! murmura-t-il, jaloux... Je me trompais, ce n'est point un Spartiate: cest un Athénien!
En effet, comme l'avait dit Bonaparte, ses amis s'impatientaient.
Depuis une heure que le décret était affiché, le salon, les antichambres et la cour de lhôtel étaient encombrés.
La première personne que Bonaparte rencontra au haut de lescalier fut son compatriote le colonel Sébastiani.
Il commandait le 9e régiment de dragons.
— Ah! c'est vous, Sébastiani! dit Bonaparte. Et vos hommes?
— En bataille dans la rue de la Victoire, général.
— Bien disposés?
— Enthousiastes! Je leur ai fait distribuer dix mille cartouches qui étaient en dépôt chez moi.
— Oui; mais qui n'en devaient sortir que sur un ordre du commandant de Paris. Savez-vous que vous avez brûlé vos vaisseaux, Sébastiani?
— Prenez-moi avec vous dans votre barque, général; j'ai foi en votre fortune.
— Tu me prends pour César, Sébastiani?
— Par ma foi! on se tromperait de plus loin... Il y a, en outre, dans la cour de votre hôtel, une quarantaine d'officiers de toutes armes, sans solde, et que le Directoire laisse depuis un an dans le dénuement le plus complet; ils n'ont d'espoir qu'en vous, général; aussi sont-ils prêts à se faire tuer pour vous.
— C'est bien. Va te mettre à la tête de ton régiment et fais-lui tes adieux!
— Mes adieux! comment cela, général?
— Je te le troque contre une brigade. Va, va!
Sébastiani ne se le fit pas répéter deux fois; Bonaparte continua son chemin.
Au bas de lescalier, il rencontra Lefebvre.
— C'est moi, général, dit Lefebvre.
— Toi!... Eh bien, et la 17e division militaire, où est-elle?
— J'attends ma nomination, pour la faire agir.
— N'es-tu pas nommé?
— Par le Directoire, oui; mais, comme je ne suis pas un traître, je viens de lui envoyer ma démission, afin qu'il sache qu'il ne doit pas compter sur moi.
— Et tu viens pour que je te nomme, afin que j'y puisse compter, moi?
— Justement!
— Vite, Roland, un brevet en blanc; remplis-le aux noms du général, que je n'aie plus qu'à y mettre mon nom. Je le signerai sur l'arçon de ma selle.
— Ce sont ceux-là qui sont les bons, dit Lefebvre.
— Roland?
Le jeune homme, qui avait déjà fait quelques pas pour obéir, se rapprocha de son général.
— Prends sur ma cheminée, lui dit Bonaparte à voix basse, une paire de pistolets à deux coups, et apporte-les-moi en même temps. On ne sait pas ce qui peut arriver.
— Oui, général, dit Roland; d'ailleurs, je ne vous quitterai pas.
— À moins que je n'aie besoin de te faire tuer ailleurs.
— C'est juste, dit le jeune homme.
Et il courut remplir la double commission qu'il venait de recevoir.
Bonaparte allait continuer son chemin quand il aperçut comme une ombre dans le corridor.
Il reconnut Joséphine et courut à elle.
— Mon Dieu! lui dit celle-ci, y a-t-il donc tant de danger?
— Pourquoi cela?
— Je viens d'entendre l'ordre que tu as donné à Roland.
— C'est bien fait! voilà ce que c'est que d'écouter aux portes... Et Gohier?
— Il n'est pas venu.
— Ni sa femme?
— Sa femme est là.
Bonaparte écarta Joséphine de la main et entra dans le salon. Il y vit madame Gohier, seule et assez pâle.
— Eh quoi! demanda-t-il sans autre préambule, le président ne vient pas?
— Cela ne lui a pas été possible, général, répondit madame Gohier.
Bonaparte réprima un mouvement d'impatience.
— Il faut absolument qu'il vienne, dit-il. Écrivez-lui que je l'attends; je vais lui faire porter la lettre.
— Merci, général, répliqua madame Gohier, j'ai mes gens ici: ils s'en chargeront.
— Écrivez, ma bonne amie, écrivez, dit Joséphine.
Et elle présenta une plume, de lencre et du papier à la femme du président.
Bonaparte était placé de façon à lire par-dessus lépaule de celle-ci ce qu'elle allait écrire.
Madame Gohier le regarda fixement.
Il recula d'un pas en s'inclinant.
Madame Gohier écrivit.
Puis elle plia la lettre, et chercha de la cire; mais — soit hasard, soit préméditation — il n'y avait sur la table que des pains à cacheter.
Elle mit un pain à cacheter à la lettre et sonna.
Un domestique parut.
— Remettez cette lettre à Comtois, dit madame Gohier, et qu'il la porte à l'instant au Luxembourg.
Bonaparte suivit des yeux le domestique ou plutôt la lettre jusqu'à ce que la porte fût refermée. Puis:
— Je regrette, dit-il à madame Gohier de ne pouvoir déjeuner avec vous; mais si le président a ses affaires, moi aussi, j'ai les miennes. Vous déjeunerez avec ma femme; bon appétit!
Et il sortit.
À la porte, il rencontra Roland.
— Voici le brevet, général, dit le jeune homme, et voilà la plume.
Bonaparte prit la plume, et, sur le revers du chapeau de son aide de camp, signa le brevet.
Roland présenta alors les deux pistolets au général.
— Les as-tu visités? demanda celui-ci.
Roland sourit.
— Soyez tranquille, dit-il, je vous réponds d'eux.
Bonaparte passa les pistolets à sa ceinture, et, tout en les y passant, murmura:
— Je voudrais bien savoir ce qu'elle a écrit à son mari.
— Ce qu'elle a écrit, mon général, je vais vous le dire mot pour mot.
— Toi, Bourrienne?
— Oui; elle a écrit: «Tu as bien fait de ne pas venir, mon ami: tout ce qui se passe ici m'annonce que l'invitation était un piège. Je ne tarderai à te rejoindre.»
— Tu as décacheté la lettre?...
— Général, Sextus Pompée donnait à dîner sur sa galère à Antoine et à Lépide; son affranchi vint lui dire: «Voulez-vous que je vous fasse empereur du monde? — Comment cela? — C'est bien simple: je coupe le câble de votre galère, et Antoine et Lépide sont vos prisonniers. — Il fallait le faire sans me le dire, répondit Sextus; maintenant, sur ta vie, ne le fais pas!» Je me suis rappelé ces mots, général: Il fallait le faire sans me le dire.
Bonaparte resta un instant pensif; puis, sortant de sa rêverie:
— Tu te trompes, dit-il à Bourrienne: cétait Octave, et non pas Antoine, qui était avec Lépide sur la galère de Sextus.
Et il descendit dans la cour, bornant ses reproches à rectifier cette faute historique.
À peine le général parut-il sur le perron, que les cris de «Vive Bonaparte» retentirent dans la cour, et, se prolongeant jusqu'à la rue, allèrent éveiller le même cri dans la bouche des dragons qui stationnaient à la porte.
— Voilà qui est de bon augure, général, dit Roland.
— Oui; donne vite à Lefebvre son brevet, et, s'il n'a pas de cheval, qu'il en prenne un des miens. Je lui donne rendez-vous dans la cour des Tuileries.
— Sa division y est déjà.
— Raison de plus.
Alors, regardant autour de lui, Bonaparte vit Beurnonville et Moreau qui l'attendaient; leurs chevaux étaient tenus par des domestiques. Il les salua du geste, mais déjà bien plus en maître qu'en camarade.
Puis, apercevant le général Debel sans uniforme, il descendit deux marches et alla à lui.
— Pourquoi en bourgeois? demanda-t-il.
— Mon général, je n'étais aucunement prévenu; je passais par hasard dans la rue, et, voyant un attroupement devant votre hôtel, je suis entré, craignant que vous ne courussiez quelque danger.
— Allez vite mettre votre uniforme.
— Bon! je demeure à l'autre bout de Paris: ce serait trop long.
Et cependant, il fit un pas pour se retirer.
— Qu'allez-vous faire?
— Soyez tranquille, général.
Debel avait avisé un artilleur à cheval: l'homme était à peu près de sa taille.
— Mon ami, lui dit-il, je suis le général Debel; par ordre du général Bonaparte, donne-moi ton habit et ton cheval: je te dispense de tout service aujourd'hui. Voilà un louis pour boire à la santé du général en chef. Demain, tu reviendras prendre le tout chez moi; uniforme et cheval. Je demeure rue du Cherche-Midi, N° 11.
— Et il ne m'arrivera rien?
— Si fait, tu seras nommé brigadier.
— Bon! fit lartilleur.
Et il remit son habit et son cheval au général Debel.
Pendant ce temps, Bonaparte avait entendu causer au-dessus de lui; il avait levé la tête et avait vu Joseph et Bernadotte à sa fenêtre.
— Une dernière fois, général, dit-il à Bernadotte, voulez-vous venir avec moi?
— Non, lui répondit fermement celui-ci.
Puis, à voix basse:
— Vous m'avez dit tout à l'heure de prendre garde? dit Bernadotte.
— Oui.
— Eh bien, je vous le dis à mon tour, prenez garde.
— À quoi?
— Vous allez aux Tuileries?
— Sans doute.
— Les Tuileries sont bien près de la place de la Révolution.
— Bah! dit Bonaparte, la guillotine a été transférée à la barrière du Trône.
— Qu'importe! c'est toujours le brasseur Santerre qui commande au faubourg Saint-Antoine, et Santerre est farci de Moulin.
— Santerre est prévenu qu'au premier mouvement qu'il tente, je le fais fusiller. Venez-vous?
— Non.
— Comme vous voudrez. Vous séparez votre fortune de la mienne; mais je ne sépare pas la mienne de la vôtre.
Puis, s'adressant à son piqueur:
— Mon cheval, dit-il
On lui amena son cheval.
Mais, voyant un simple artilleur près de lui:
— Que fais-tu là, au milieu des grosses épaulettes? dit-il.
L'artilleur se mit à rire.
— Vous ne me reconnaissez pas, général? dit-il.
— Ah! par ma foi, c'est vous, Debel! Et à qui avez-vous pris ce cheval et cet uniforme?
— À cet artilleur que vous voyez là, à pied et en bras de chemise. Il vous en coûtera un brevet de brigadier.
— Vous vous trompez, Debel, dit Bonaparte, il m'en coûtera deux: un de brigadier et un de général de division. En marche, messieurs! nous allons aux Tuileries.
Et, courbé sur son cheval, comme c'était son habitude, sa main gauche tenant les rênes lâches, son poignet droit appuyé sur sa cuisse, la tête inclinée, le front rêveur, le regard perdu, il fit les premiers pas sur cette pente glorieuse et fatale à la fois, qui devait le conduire au trône... et à Sainte-Hélène. |
{
"file_name": "pg17693.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 01",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XV | LE PÈRE ET LA FILLE.
Cinq minutes après, le chevalier San-Felice et Luisa étaient à la porte du vieux palais de Roger, situé à l'extrémité de la ville opposée au port.
Le prince ne recevait plus personne. Aux premières atteintes du mal, sous prétexte d'affaires à régler, il avait envoyé à Naples sa femme et ses enfants.
Voulait-il leur épargner le spectacle de sa mort? mourir entre les bras de celle dont il avait été séparé pendant toute sa vie?
S'il pouvait nous rester des doutes sur ce point, la lettre adressée par le prince Caramanico au chevalier San-Felice suffirait à les dissiper.
On refusa, selon la consigne donnée, de laisser entrer les deux nouveaux venus; mais à peine San-Felice se fut-il nommé, à peine eut-il nommé Luisa, que le valet de chambre poussa une exclamation de joie et courut vers l'appartement du prince en criant:
— Mon prince, c'est lui! mon prince, c'est elle!
Le prince, qui, depuis trois jours, n'avait pas quitté sa chaise longue, et que l'on était forcé de lever par-dessous les bras pour lui faire prendre les boissons calmantes avec lesquelles on essayait d'endormir ses douleurs, le prince se dressa debout en disant:
— Oh! je savais bien que Dieu, qui m'a tant éprouvé, me donnerait cette récompense de les revoir tous deux avant de mourir!
Le prince ouvrit les bras; le chevalier et Luisa apparurent sur la porte de sa chambre. Il n'y avait place dans le coeur du mourant que pour un des deux. San-Felice poussa Luisa dans les bras de son père en lui disant:
— Va, mon enfant, c'est ton droit.
— Mon père! mon père! s'écria Luisa.
— Ah! qu'elle est belle! murmura le mourant, et comme tu as bien tenu la promesse que tu m'avais faite, saint ami de mon coeur!
Et, tout en pressant d'une main Luisa sur sa poitrine, il tendit l'autre au chevalier.
Luisa et San-Felice éclatèrent en sanglots.
— Oh! ne pleurez pas, ne pleurez pas, dit le prince avec un ineffable sourire. Ce jour est pour moi un jour de fête. Ne fallait-il pas quelque grand événement comme celui qui va s'accomplir pour que nous nous revissions encore une fois en ce monde! et, qui sait? peut-être la mort sépare-t-elle moins que l'absence. L'absence est un fait connu, éprouvé; la mort est un mystère. Embrasse-moi, chère enfant; oui, embrasse-moi, vingt fois, cent fois, mille fois; embrasse-moi pour chacune des années, pour chacun des jours, pour chacune des heures qui se sont écoulées depuis quatorze ans. Que tu es belle! et que je remercie Dieu d'avoir permis que je pusse enfermer ton image dans mon coeur et l'emporter avec moi dans mon tombeau.
Et, avec une énergie dont il se fût cru lui-même incapable, il appuyait sa fille sur sa poitrine, comme s'il eût voulu en effet la faire entrer matériellement dans son coeur.
Puis, s'adressant au valet de chambre qui s'était rangé pour laisser passer San-Felice et Luisa:
— Qui que ce soit, entends-tu bien, Giovanni? pas même le médecin! pas même le prêtre! La mort a seule le droit d'entrer ici maintenant.
Le prince retomba sur sa chaise longue, écrasé de l'effort qu'il venait de faire; sa fille se mit à genoux devant lui, le front à la hauteur de ses lèvres; son ami se tint debout à son côté.
Il leva lentement la tête vers San-Felice; puis, d'une voix affaiblie:
— Ils m'ont empoisonné, dit-il tandis que sa fille éclatait en sanglots; ce qui m'étonne seulement, c'est que, pour le faire, ils aient si longtemps attendu. Ils m'ont laissé trois ans; j'en ai profité pour faire quelque bien à ce malheureux pays. Il faut leur en savoir gré; deux millions de coeurs me regretteront, deux millions de bouches prieront pour moi.
Puis, comme sa fille semblait, en le regardant, chercher au fond de sa mémoire:
— Oh! tu ne te souviens pas de moi, pauvre enfant, dit-il; mais tu t'en souviendrais, que tu ne pourrais pas me reconnaître, dévasté comme je le suis. Il y a quinze jours, San-Felice, malgré mes quarante-huit ans, j'étais presque un jeune homme encore; en quinze jours, j'ai vieilli d'un demi-siècle... Centenaire, il est temps que tu meures!
Puis, regardant Luisa et appuyant la main sur sa tête:
— Mais, moi, moi, je te reconnais, dit-il: tu as toujours tes beaux cheveux blonds et tes grands yeux noirs; tu es maintenant une adorable jeune fille, mais tu étais une bien charmante enfant! La dernière fois que je la vis, San-Felice, je lui dis que j'allais la quitter pour longtemps, pour toujours peut-être; elle éclata en sanglots comme elle vient de le faire tout à l'heure; mais, comme il y avait encore une espérance alors, je la pris dans mes bras et je lui dis: «Ne pleure pas, mon enfant, tu me fais de la peine.» Et elle, alors, tout en étouffant ses soupirs: «Va-t'en, chagrin! dit-elle, papa le veut.» Et elle me sourit à travers ses larmes. Non, un ange entrevu par la porte du ciel ne serait pas plus doux et plus charmant...
Le mourant appuya ses lèvres sur la tête de la jeune fille, et l'on vit de grosses larmes silencieuses rouler sur ses cheveux qu'il baisait.
— Oh! je ne dirai pas cela aujourd'hui, murmura Luisa; car, aujourd'hui, ma douleur est grande... O mon père, mon père, il n'y a donc pas d'espoir de vous sauver?
— Acton est fils d'un habile chimiste, dit Caramanico, et il a étudié sous son père.
Puis, se tournant vers San-Felice:
— Pardonne-moi, Luciano, lui dit-il, mais je sens la mort qui vient, je voudrais rester un instant seul avec ma fille; ne sois pas jaloux, je te demande quelques minutes, et je te l'ai laissée quatorze ans... Quatorze ans!... J'eusse pu être si heureux pendant ces quatorze années!... Oh! l'homme est bien insensé!
Le chevalier, tout attendri que le prince se fût rappelé le nom dont il l'appelait au collège, serra la main que son ami lui tendait et s'éloigna doucement.
Le prince le suivit des yeux; puis, lorsqu'il eut disparu:
— Nous voila seuls, ma Luisa, dit-il. Je ne suis pas inquiet sur ta fortune; car, sur ce point, j'ai pris les mesures nécessaires; mais je suis inquiet pour ton bonheur... Voyons, oublie que je suis presque un étranger pour toi, oublie que nous sommes séparés depuis quatorze ans; figure-toi que tu as grandi près de moi dans cette douce habitude de me confier toutes tes pensées; eh bien, s'il en était ainsi et que nous fussions arrivés à cette heure suprême où nous sommes, qu'aurais-tu à me dire?
— Rien autre chose que ceci, mon père: en venant au palais, nous avons rencontré un homme du peuple qui s'agenouillait à la porte d'une église où l'on priait pour vous, joignant cette prière à la prière universelle: «Sainte mère de Dieu! offre ma vie à ton divin fils, si la vie d'un pauvre pécheur comme moi peut racheter la vie de notre vice-roi bien-aimé.» A vous et à Dieu, mon père, je n'aurais rien autre chose à dire que ce que disait cet homme à la madone.
— Le sacrifice serait trop grand, répondit le prince en secouant doucement la tête. Moi, bonne ou mauvaise, j'ai vécu ma vie; à toi, mon enfant, de vivre la tienne, et, pour que nous te la préparions la plus heureuse possible, voyons, n'aie point de secrets pour moi.
— Je n'ai de secrets pour personne, dit la jeune fille en le regardant avec ses grands yeux limpides, dans lesquels se peignait une nuance d'étonnement.
— Tu as dix-neuf ans, Luisa?
— Oui, mon père.
— Tu n'es point arrivée à cet âge sans avoir aimé quelqu'un?
— Je vous aime, mon père; j'aime le chevalier, qui vous a remplacé près de moi; là se borne le cercle de mes affections.
— Tu ne me comprends pas ou tu affectes de ne pas me comprendre, Luisa. Je te demande si tu n'as distingué aucun des jeunes gens que tu as vus chez San-Felice ou rencontrés ailleurs?
— Nous ne sortions jamais, mon père, et je n'ai jamais vu chez mon tuteur d'autre jeune homme que mon frère de lait Michel, qui y venait, tous les quinze jours, chercher la petite pension que je faisais à sa mère.
— Ainsi, tu n'aimes personne d'amour?
— Personne, mon père.
— Et tu as vécu heureuse jusqu'à présent?
— Oh! très-heureuse.
— Et tu ne désirais rien?
— Vous revoir, voilà tout.
— Est-ce qu'une suite de jours pareils à ceux que tu as passés jusqu'aujourd'hui, te paraîtrait un bonheur suffisant?
— Je ne demanderais rien autre chose à Dieu qu'un pareil chemin pour me conduire au ciel. Le chevalier est si bon!
— Écoute, Luisa. Tu ne sauras jamais ce que vaut cet homme.
— Si vous n'étiez point là, mon père, je dirais que je ne connais pas un être meilleur, plus tendre, plus dévoué que lui. Oh! tout le monde sait ce qu'il vaut, mon père, excepté lui-même, et cette ignorance est encore une de ses vertus.
— Luisa, j'ai, depuis quelques jours, c'est-à-dire depuis que je ne pense plus qu'à deux choses, à la mort et à toi, j'ai fait un rêve: c'est que tu pouvais passer au milieu de ce monde méchant et corrompu sans t'y mêler. Écoute, nous n'avons point de temps à perdre en préparations vaines; voyons, la main sur ton coeur, éprouverais-tu quelque répugnance à devenir la femme de San-Felice.
La jeune fille tressaillit et regarda le prince.
— Ne m'as-tu point entendu? lui demanda celui-ci.
— Si fait, mon père; mais la question que vous venez de m'adresser était si loin de ma pensée.
— Bien, ma Luisa, n'en parlons plus, dit le prince, qui crut voir une opposition déguisée sous cette réponse. C'était pour moi, encore plus que pour toi, égoïste que je suis, que je te faisais cette question. Quand on meurt, vois-tu, on est plein de trouble et d'inquiétude, surtout quand on se rappelle la vie. Je fusse mort tranquille et sûr de ton bonheur en te confiant à un si grand esprit, à un si noble coeur; n'en parlons plus et rappelons-le... Luciano!
Luisa serra la main de son père comme pour l'empêcher de prononcer une seconde fois le nom du chevalier.
Le prince la regarda.
— Je ne vous ai pas répondu, mon père, dit-elle.
— Réponds, alors. Oh! nous n'avons pas de temps à perdre.
— Mon père, dit Luisa, je n'aime personne; mais j'aimerais quelqu'un, qu'un désir exprimé par vous en un pareil moment serait un ordre.
— Réfléchis bien, reprit le prince, dont une expression de joie éclaira le visage.
— J'ai dit, mon père! reprit la jeune fille, qui semblait puiser la fermeté de la réponse dans la solennité de la situation.
— Luciano! cria le prince.
San-Felice reparut.
— Viens, viens vite, mon ami! elle consent, elle veut bien.
Luisa tendit sa main au chevalier.
— A quoi consens-tu, Luisa? demanda le chevalier de sa voix douce et caressante.
— Mon père dit qu'il mourra heureux, bon ami, si nous lui promettons, moi, d'être votre femme, vous, d'être mon mari. J'ai promis de mon côté.
Si Luisa était peu préparée à une pareille ouverture, certes, le chevalier l'était encore moins; il regarda tour à tour le prince et Luisa, et, avec une soudaine exclamation:
— Mais cela n'est pas possible! dit-il.
Cependant le regard dont il couvrait Luisa en ce moment donnait clairement à entendre que ce n'était pas de son côté que viendrait l'impossibilité.
— Pas possible, et pourquoi? demanda le prince.
— Mais regarde-nous donc tous deux! Vois-la, elle, apparaissant au seuil de la vie dans toute la fleur de la jeunesse, ne connaissant pas l'amour, mais aspirant à le connaître; et moi!... moi avec mes quarante-huit ans, mes cheveux gris, ma tête inclinée par l'étude!... Tu vois bien que cela n'est pas possible, Giuseppe.
— Elle vient de me dire qu'elle n'aimait que nous deux au monde.
— Eh! voilà justement! elle nous aime du même amour; à nous deux, l'un complétant l'autre, nous avons été son père, toi par le sang, moi par l'éducation; mais bientôt cet amour ne lui suffira plus. A la jeunesse, il faut le printemps; les bourgeons poussent en mars, les fleurs s'ouvrent en avril, les noces de la nature se font en mai; le jardinier qui voudrait changer l'ordre des saisons serait non-seulement un insensé, mais encore un impie.
— Oh! mon dernier espoir perdu! dit le prince.
— Vous le voyez, mon père, fit Luisa, ce n'est pas moi, c'est lui qui refuse.
— Oui, c'est moi qui refuse, mais avec ma raison et non avec mon coeur. Est-ce que l'hiver refuse jamais un rayon de soleil? Si j'étais un égoïste, je dirais: «J'accepte.» Je t'emporterais dans mes bras comme ces dieux ravisseurs de l'antiquité emportaient les nymphes; mais, tu le sais, tout dieu qu'il était, Pluton, en épousant la fille de Cérès, ne put lui donner pour dot qu'une nuit éternelle où elle serait morte de tristesse et d'ennui si sa mère ne lui avait pas rendu six mois de jour.--Ne songe plus à cela, Caramanico; en croyant préparer le bonheur de ton enfant et de ton ami, tu ferais le deuil de deux coeurs.
— Il m'aimait comme sa fille, et ne veut pas de moi pour femme, dit Luisa. Je l'aimais comme mon père, et cependant je veux bien de lui pour mon époux.
— Sois bénie, ma fille, dit le prince.
— Et moi, Giuseppe, reprit le chevalier, je suis exclu de la bénédiction paternelle. Comment, continua-t-il en haussant les épaules, comment se peut-il que, toi qui as épuisé toutes les passions, tu te trompes ainsi sur ce grand mystère qu'on appelle la vie?
— Eh! s'écria le prince, c'est justement parce que j'ai épuisé toutes les passions, c'est justement parce que j'ai mordu dans ces fruits du lac Asphalte et que je les ai trouvés pleins de cendre, c'est justement pour cela que je lui voulais, à elle, une vie douce, calme et sans passions, une vie telle qu'elle l'a menée jusqu'à ce jour et qu'elle avoue être le bonheur. M'as-tu dit avoir été heureuse jusqu'aujourd'hui?
— Oui, mon père, bienheureuse.
— Tu l'entends, Luciano!
— Dieu m'est témoin, dit le chevalier en enveloppant la tête de Luisa de son bras, en approchant son front de ses lèvres et en y déposant le même baiser qu'il lui donnait tous les matins, Dieu m'est témoin que, moi aussi, j'ai été heureux; Dieu m'est témoin encore que, le jour où Luisa me quittera pour suivre un mari, ce jour-là, tout ce que j'aime au monde, tout ce qui me fait tenir à la vie m'aura abandonné; ce jour-là, mon ami, je vêtirai le linceul en attendant le tombeau!
— Eh bien, alors? s'écria le prince.
— Mais elle aimera, te dis-je! s'écria San-Felice avec un accent douloureux que sa voix n'avait pas pris encore; elle aimera, et celui qu'elle aimera, ce ne sera pas moi. Dis! ne vaut-il pas mieux qu'elle aime jeune fille et libre, que femme et enchaînée? Libre, elle s'envolera comme l'oiseau que le chant de l'oiseau appelle; et qu'importe à l'oiseau qui s'envole que la branche sur laquelle il était posé tremble, se fane et meure après son départ?
Puis, avec une expression de mélancolie qui n'appartenait qu'à cette nature poétique:
— Si, au moins, ajouta-t-il, l'oiseau revenait faire son nid sur la branche abandonnée, peut-être reviendrait-elle!
— Alors, dit Luisa, comme je ne veux pas vous désobéir, mon père, je ne me marierai jamais.
— Rejeton stérile de l'arbre abattu par la tempête, murmura le prince, flétris-toi donc avec lui!
Et il pencha sa tête sur sa poitrine; une larme échappée de ses yeux tomba sur la main de Luisa, qui, soulevant sa main, montra silencieusement cette larme au chevalier.
— Eh bien, puisque vous le voulez tous deux, dit le chevalier, je consens à cette chose, c'est-à-dire à ce que je redoute et désire tout à la fois le plus au monde; mais j'y mets une condition.
— Laquelle? demanda le prince.
— Le mariage n'aura lieu que dans un an. Pendant cette année, Luisa verra le monde qu'elle n'a pas vu, connaîtra ces jeunes gens qu'elle ne connaît pas. Si, dans un an, aucun des hommes qu'elle aura rencontrés ne lui plaît; si, dans un an, elle est toujours aussi prête à renoncer à ce monde qu'elle l'est aujourd'hui; si, dans un an enfin, elle vient me dire: «Au nom de mon père, mon ami, sois mon époux!» alors je n'aurai plus aucune objection à faire, et, si je ne suis pas convaincu, au moins serai-je vaincu par l'épreuve.
— Oh! mon ami! s'écria le prince lui saisissant les deux mains.
— Mais écoute ce qui me reste à te dire, Joseph, et sois le témoin solennel de l'engagement que je prends, son vengeur implacable, si j'y manquais. Oui, je crois à la pureté, à la chasteté, à la vertu de cette enfant comme je crois à celle des anges; cependant elle est femme, elle peut faillir.
— Oh! murmura Luisa en couvrant son visage de ses deux mains.
— Elle peut faillir, insista San-Felice. Dans ce cas, je te promets, ami, je te jure, frère, sur ce crucifix, symbole de tout dévouement et devant lequel nos mains se joindront tout à l'heure, si un pareil malheur arrivait, je te jure de n'avoir pour la faute que miséricorde et pardon, et de ne dire sur la pauvre pécheresse que les paroles de notre divin Sauveur sur la femme adultère: Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre. Ta main, Luisa!
La jeune fille obéit. Caramanico prit le crucifix et le leur présenta.
— Caramanico, dit San-Felice étendant sa main, jointe à celle de Luisa, sur le crucifix, je te jure que, si, dans un an, Luisa conserve encore ses intentions d'aujourd'hui, dans un an jour pour jour, heure, pour heure, Luisa sera ma femme. Et maintenant, mon ami, meurs tranquille, j'ai juré.
Et, en effet, la nuit suivante, c'est-à-dire la nuit du 14 au 15 décembre 1795, le prince Caramanico mourut le sourire sur les lèvres et tenant dans sa main les mains réunies de San-Felice et de Luisa. |
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} | Chapitre LXXIII — Où Porthos commence à être fâché d’être venu avec d’Artagnan | À peine d’Artagnan avait-il éteint sa bougie, qu’Aramis, qui guettait à travers ses rideaux le dernier soupir de la lumière chez son ami, traversa le corridor sur la pointe du pied et passa chez Porthos. Le géant, couché depuis une heure et demie à peu près, se prélassait sur l’édredon. Il était dans ce calme heureux du premier sommeil qui, chez Porthos, résistait au bruit des cloches et du canon. Sa tête nageait dans ce doux balancement qui rappelle le mouvement moelleux d’un navire. Une minute de plus, Porthos allait rêver.
La porte de sa chambre s’ouvrit doucement sous la pression délicate de la main d’Aramis.
L’évêque s’approcha du dormeur. Un épais tapis assourdissait le bruit de ses pas; d’ailleurs, Porthos ronflait de façon à éteindre tout autre bruit.
Il lui posa une main sur l’épaule.
— Allons, dit-il, allons, mon cher Porthos.
La voix d’Aramis était douce et affectueuse, mais elle renfermait plus qu’un avis, elle renfermait un ordre. Sa main était légère, mais elle indiquait un danger.
Porthos entendit la voix et sentit la main d’Aramis au fond de son sommeil.
Il tressaillit.
— Qui va là? dit-il avec sa voix de géant.
— Chut! c’est moi, dit Aramis.
— Vous, cher ami! et pourquoi diable m’éveillez-vous?
— Pour vous dire qu’il faut partir.
— Partir?
— Oui.
— Pour où?
— Pour Paris.
Porthos bondit dans son lit et retomba assis en fixant sur Aramis ses gros yeux effarés.
— Pour Paris?
— Oui.
— Cent lieues! fit-il.
— Cent quatre, répliqua l’évêque.
— Ah! mon Dieu! soupira Porthos en se recouchant, pareil à ces enfants qui luttent avec leur bonne pour gagner une heure ou deux de sommeil.
— Trente heures de cheval, ajouta résolument Aramis. Vous savez qu’il y a de bons relais.
Porthos bougea une jambe en laissant échapper un gémissement.
— Allons! allons! cher ami, insista le prélat avec une sorte d’impatience.
Porthos tira l’autre jambe du lit.
— Et c’est absolument nécessaire que je parte? dit-il.
— De toute nécessité.
Porthos se dressa sur ses jambes et commença d’ébranler le plancher et les murs de son pas de statue.
— Chut! pour l’amour de Dieu, mon cher Porthos! dit Aramis; vous allez réveiller quelqu’un.
— Ah! c’est vrai, répondit Porthos d’une voix de tonnerre; j’oubliais; mais, soyez tranquille, je m’observerai. Et, en disant ces mots, il fit tomber une ceinture chargée de son épée, de ses pistolets et d’une bourse dont les écus s’échappèrent avec un bruit vibrant et prolongé.
Ce bruit fit bouillir le sang d’Aramis, tandis qu’il provoquait chez Porthos un formidable éclat de rire.
— Que c’est bizarre! dit-il de sa même voix.
— Plus bas, Porthos, plus bas, donc!
— C’est vrai.
Et il baissa en effet la voix d’un demi-ton.
— Je disais donc, continua Porthos, que c’est bizarre qu’on ne soit jamais aussi lent que lorsqu’on veut se presser, aussi bruyant que lorsqu’on désire être muet.
— Oui, c’est vrai; mais faisons mentir le proverbe, Porthos, hâtons-nous et taisons-nous.
— Vous voyez que je fais de mon mieux, dit Porthos en passant son haut-de-chausses.
— Très bien.
— Il paraît que c’est pressé?
— C’est plus que pressé, c’est grave, Porthos.
— Oh! oh!
— D’Artagnan vous a questionné, n’est-ce pas?
— Moi?
— Oui, à Belle-Île?
— Pas le moins du monde.
— Vous en êtes bien sûr, Porthos?
— Parbleu!
— C’est impossible. Souvenez-vous bien.
— Il m’a demandé ce que je faisais, je lui ai dit: «De la topographie. » J’aurais voulu dire un autre mot dont vous vous étiez servi un jour.
— De la castramétation?
— C’est cela; mais je n’ai jamais pu me le rappeler.
— Tant mieux! Que vous a-t-il demandé encore?
— Ce que c’était que M. Gétard.
— Et encore?
— Ce que c’était que M. Jupenet.
— Il n’a pas vu notre plan de fortifications, par hasard?
— Si fait.
— Ah! diable!
— Mais soyez tranquille, j’avais effacé votre écriture avec de la gomme. Impossible de supposer que vous avez bien voulu me donner quelque avis dans ce travail.
— Il a de bien bons yeux, notre ami.
— Que craignez-vous?
— Je crains que tout ne soit découvert, Porthos; il s’agit donc de prévenir un grand malheur. J’ai donné l’ordre à mes gens de fermer toutes les portes. On ne laissera point sortir d’Artagnan avant le jour. Votre cheval est tout sellé; vous gagnez le premier relais; à cinq heures du matin, vous aurez fait quinze lieues. Venez.
On vit alors Aramis vêtir Porthos pièce par pièce avec autant de célérité qu’eût pu le faire le plus habile valet de chambre. Porthos, moitié confus, moitié étourdi, se laissait faire et se confondait en excuses.
Lorsqu’il fut prêt, Aramis le prit par la main et l’emmena, en lui faisant poser le pied avec précaution sur chaque marche de l’escalier, l’empêchant de se heurter aux embrasures des portes, le tournant et le retournant comme si lui, Aramis, eût été le géant et Porthos le nain. Cette âme incendiait et soulevait cette matière. Un cheval, en effet, attendait tout sellé dans la cour. Porthos se mit en selle.
Alors Aramis prit lui-même le cheval par la bride et le guida sur du fumier répandu dans la cour, dans l’intention évidente d’éteindre le bruit. Il lui pinçait en même temps les naseaux pour qu’il ne hennît pas…
— Puis, une fois arrivé à la porte extérieure, attirant à lui Porthos, qui allait partir sans même lui demander pourquoi:
— Maintenant, ami Porthos, maintenant, sans débrider jusqu’à Paris, dit-il à son oreille; mangez à cheval, buvez à cheval, dormez à cheval, mais ne perdez pas une minute.
— C’est dit; on ne s’arrêtera pas.
— Cette lettre à M. Fouquet, coûte que coûte; il faut qu’il l’ait demain avant midi.
— Il l’aura.
— Et pensez à une chose, cher ami.
— À laquelle?
— C’est que vous courez après votre brevet de duc et pair.
— Oh! oh! fit Porthos les yeux étincelants, j’irai en vingt-quatre heures en ce cas.
— Tâchez.
— Alors lâchez la bride, et en avant, Goliath!
Aramis lâcha effectivement, non pas la bride, mais les naseaux du cheval.
Porthos rendit la main, piqua des deux, et l’animal furieux partit au galop sur la terre.
Tant qu’il put voir Porthos dans la nuit, Aramis le suivit des yeux; puis, lorsqu’il l’eut perdu de vue, il rentra dans la cour. Rien n’avait bougé chez d’Artagnan.
Le valet mis en faction auprès de sa porte n’avait vu aucune lumière, n’avait entendu aucun bruit.
Aramis referma la porte avec soin, envoya le laquais se coucher, et lui même se mit au lit.
D’Artagnan ne se doutait réellement de rien; aussi crut-il avoir tout gagné, lorsque le matin il s’éveilla vers quatre heures et demie. Il courut tout en chemise regarder par la fenêtre: la fenêtre donnait sur la cour. Le jour se levait.
La cour était déserte, les poules elles-mêmes n’avaient pas encore quitté leurs perchoirs.
Pas un valet n’apparaissait.
Toutes les portes étaient fermées.
«Bon! calme parfait, se dit d’Artagnan. N’importe, me voici réveillé le premier de toute la maison. Habillons-nous; ce sera autant de fait.»
Et d’Artagnan s’habilla.
Mais cette fois il s’étudia à ne point donner au costume de M. Agnan cette rigidité bourgeoise et presque ecclésiastique qu’il affectait auparavant; il sut même, en se serrant davantage, en se boutonnant d’une certaine façon, en posant son feutre plus obliquement, rendre à sa personne un peu de cette tournure militaire dont l’absence avait effarouché Aramis. Cela fait, il en usa ou plutôt feignit d’en user sans façon avec son hôte, et entra tout à l’improviste dans son appartement. Aramis dormait ou feignait de dormir.
Un grand livre était ouvert sur son pupitre de nuit; la bougie brûlait encore au-dessus de son plateau d’argent.
C’était plus qu’il n’en fallait pour prouver à d’Artagnan l’innocence de la nuit du prélat et les bonnes intentions de son réveil.
Le mousquetaire fit précisément à l’évêque ce que l’évêque avait fait à Porthos.
Il lui frappa sur l’épaule.
Évidemment; Aramis feignait de dormir, car, au lieu de s’éveiller soudain, lui qui avait le sommeil si léger, il se fit réitérer l’avertissement.
— Ah! ah! c’est vous, dit-il en allongeant les bras. Quelle bonne surprise! Ma foi, le sommeil m’avait fait oublier que j’eusse le bonheur de vous posséder. Quelle heure est-il?
— Je ne sais, dit d’Artagnan un peu embarrassé. De bonne heure, je crois. Mais, vous le savez, cette diable d’habitude militaire de m’éveiller avec le jour me tient encore.
— Est-ce que vous voulez déjà que nous sortions, par hasard? demanda Aramis. Il est bien matin, ce me semble.
— Ce sera comme vous voudrez.
— Je croyais que nous étions convenus de ne monter à cheval qu’à huit heures.
— C’est possible; mais, moi, j’avais si grande envie de vous voir, que je me suis dit: «Le plus tôt sera le meilleur.»
— Et mes sept heures de sommeil? dit Aramis. Prenez garde, j’avais compté là-dessus, et ce qu’il m’en manquera, il faudra que je le rattrape.
— Mais il me semble qu’autrefois vous étiez moins dormeur que cela, cher ami; vous aviez le sang alerte et l’on ne vous trouvait jamais au lit.
— Et c’est justement à cause de ce que vous me dites là que j’aime fort à y demeurer maintenant.
— Aussi, avouez que ce n’était pas pour dormir que vous m’avez demandé jusqu’à huit heures.
— J’ai toujours peur que vous ne vous moquiez de moi si je vous dis la vérité.
— Dites toujours.
— Eh bien! de six à huit heures, j’ai l’habitude de faire mes dévotions.
— Vos dévotions?
— Oui.
— Je ne croyais pas qu’un évêque eût des exercices si sévères.
— Un évêque, cher ami, a plus à donner aux apparences qu’un simple clerc.
— Mordioux! Aramis, voici un mot qui me réconcilie avec Votre Grandeur. Aux apparences! c’est un mot de mousquetaire, celui-là, à la bonne heure! Vivent les apparences, Aramis!
— Au lieu de m’en féliciter, pardonnez-le-moi, d’Artagnan. C’est un mot bien mondain que j’ai laissé échapper là.
— Faut-il donc que je vous quitte?
— J’ai besoin de recueillement, cher ami.
— Bon. Je vous laisse; mais à cause de ce païen qu’on appelle d’Artagnan, abrégez-les, je vous prie; j’ai soif de votre parole.
— Eh bien! d’Artagnan, je vous promets que dans une heure et demie…
— Une heure et demie de dévotions? Ah! mon ami, passez-moi cela au plus juste. Faites-moi le meilleur marché possible.
Aramis se mit à rire.
— Toujours charmant, toujours jeune, toujours gai, dit-il. Voilà que vous êtes venu dans mon diocèse pour me brouiller avec la grâce.
— Bah!
— Et vous savez bien que je n’ai jamais résisté à vos entraînements; vous me coûterez mon salut, d’Artagnan.
D’Artagnan se pinça les lèvres.
— Allons, dit-il, je prends le péché sur mon compte, débridez-moi un simple signe de croix de chrétien, débridez-moi un Pater et partons.
— Chut! dit Aramis, nous ne sommes déjà plus seuls, et j’entends des étrangers qui montent.
— Eh bien! congédiez-les.
— Impossible; je leur avais donné rendez-vous hier: c’est le principal du collège des jésuites et le supérieur des dominicains.
— Votre état-major, soit.
— Qu’allez-vous faire?
— Je vais aller réveiller Porthos et attendre dans sa compagnie que vous ayez fini vos conférences.
Aramis ne bougea point, ne sourcilla point, ne précipita ni son geste ni sa parole.
— Allez, dit-il.
D’Artagnan s’avança vers la porte.
— À propos, vous savez où loge Porthos?
— Non; mais je vais m’en informer.
— Prenez le corridor, et ouvrez la deuxième porte à gauche.
— Merci! au revoir.
Et d’Artagnan s’éloigna dans la direction indiquée par Aramis.
Dix minutes ne s’étaient point écoulées qu’il revint. Il trouva Aramis assis entre le principal du collège des jésuites et le supérieur des dominicains et le principal du collège des jésuites, exactement dans la même situation où il l’avait retrouvé autrefois dans l’auberge de Crèvecœur.
Cette compagnie n’effraya pas le mousquetaire.
— Qu’est-ce? dit tranquillement Aramis. Vous avez quelque chose à me dire, ce me semble, cher ami?
— C’est, répondit d’Artagnan en regardant Aramis, c’est que Porthos n’est pas chez lui.
— Tiens! fit Aramis avec calme; vous êtes sûr?
— Pardieu! je viens de sa chambre.
— Où peut-il être alors?
— Je vous le demande.
— Et vous ne vous en êtes pas informé?
— Si fait.
— Et que vous a-t-on répondu?
— Que Porthos sortant souvent le matin sans rien dire à personne, était probablement sorti.
— Qu’avez-vous fait alors?
— J’ai été à l’écurie, répondit indifféremment d’Artagnan.
— Pour quoi faire?
— Pour voir si Porthos est sorti à cheval.
— Et?… interrogea l’évêque.
— Eh bien! il manque un cheval au râtelier, le numéro 5, Goliath.
Tout ce dialogue, on le comprend, n’était pas exempt d’une certaine affectation de la part du mousquetaire et d’une parfaite complaisance de la part d’Aramis.
— Oh! je vois ce que c’est, dit Aramis après avoir rêvé un moment: Porthos est sorti pour nous faire une surprise.
— Une surprise?
— Oui. Le canal qui va de Vannes à la mer est très giboyeux en sarcelles et en bécassines; c’est la chasse favorite de Porthos; il nous en rapportera une douzaine pour notre déjeuner.
— Vous croyez? fit d’Artagnan.
— J’en suis sûr. Où voulez-vous qu’il soit allé? Je parie qu’il a emporté un fusil.
— C’est possible, dit d’Artagnan.
— Faites une chose, cher ami, montez à cheval et le rejoignez.
— Vous avez raison, dit d’Artagnan, j’y vais.
— Voulez-vous qu’on vous accompagne?
— Non, merci, Porthos est reconnaissable. Je me renseignerai.
— Prenez-vous une arquebuse?
— Merci.
— Faites-vous seller le cheval que vous voudrez.
— Celui que je montais hier en venant de Belle-Île.
— Soit; usez de la maison comme de la vôtre.
Aramis sonna et donna l’ordre de seller le cheval que choisirait M. d’Artagnan.
D’Artagnan suivit le serviteur chargé de l’exécution de cet ordre.
Arrivé à la porte, le serviteur se rangea pour laisser passer d’Artagnan. Dans ce moment son œil rencontra l’œil de son maître. Un froncement de sourcils fit comprendre à l’intelligent espion que l’on donnait à d’Artagnan ce qu’il avait à faire.
D’Artagnan monta à cheval; Aramis entendit le bruit des fers qui battaient le pavé.
Un instant après, le serviteur rentra.
— Eh bien? demanda l’évêque.
— Monseigneur, il suit le canal et se dirige vers la mer, dit le serviteur.
— Bien! dit Aramis.
En effet, d’Artagnan, chassant tout soupçon, courait vers l’océan, espérant toujours voir dans les landes ou sur la grève la colossale silhouette de son ami Porthos.
D’Artagnan s’obstinait à reconnaître des pas de cheval dans chaque flaque d’eau. Quelquefois il se figurait entendre la détonation d’une arme à feu. Cette illusion dura trois heures. Pendant deux heures, d’Artagnan chercha Porthos.
Pendant la troisième, il revint à la maison.
— Nous nous serons croisés, dit-il, et je vais trouver les deux convives attendant mon retour.
D’Artagnan se trompait. Il ne retrouva pas plus Porthos à l’évêché qu’il ne l’avait trouvé sur le bord du canal.
Aramis l’attendait au haut de l’escalier avec une mine désespérée.
— Ne vous a-t-on pas rejoint, mon cher d’Artagnan? cria-t-il du plus loin qu’il aperçut le mousquetaire.
— Non. Auriez-vous fait courir après moi?
— Désolé, mon cher ami, désolé de vous avoir fait courir inutilement; mais, vers sept heures, l’aumônier de Saint-Paterne est venu; il avait rencontré du Vallon qui s’en allait et qui, n’ayant voulu réveiller personne à l’évêché, l’avait chargé de me dire que, craignant que M. Gétard ne lui fît quelque mauvais tour en son absence, il allait profiter de la marée du matin pour faire un tour à Belle-Île.
— Mais, dites-moi, Goliath n’a pas traversé les quatre lieues de mer, ce me semble?
— Il y en a bien six, dit Aramis.
— Encore moins, alors.
— Aussi, cher ami, dit le prélat avec un doux sourire, Goliath est à l’écurie, fort satisfait même, j’en réponds, de n’avoir plus Porthos sur le dos.
En effet, le cheval avait été ramené du relais par les soins du prélat, à qui aucun détail n’échappait.
D’Artagnan parut on ne peut plus satisfait de l’explication.
Il commençait un rôle de dissimulation qui convenait parfaitement aux soupçons qui s’accentuaient de plus en plus dans son esprit. Il déjeuna entre le jésuite et Aramis, ayant le dominicain en face de lui et souriant particulièrement au dominicain, dont la bonne grosse figure lui revenait assez.
Le repas fut long et somptueux; d’excellent vin d’Espagne, de belles huîtres du Morbihan, les poissons exquis de l’embouchure de la Loire, les énormes chevrettes de Paimbœuf et le gibier délicat des bruyères en firent les frais.
D’Artagnan mangea beaucoup et but peu. Aramis ne but pas du tout, ou du moins ne but que de l’eau. Puis après le déjeuner:
— Vous m’avez offert une arquebuse? dit d’Artagnan.
— Oui.
— Prêtez-la-moi.
— Vous voulez chasser?
— En attendant Porthos, c’est ce que j’ai de mieux à faire, je crois.
— Prenez celle que vous voudrez au trophée.
— Venez-vous avec moi?
— Hélas! cher ami, ce serait avec grand plaisir, mais la chasse est défendue aux évêques.
— Ah! dit d’Artagnan, je ne savais pas.
— D’ailleurs, continua Aramis, j’ai affaire jusqu’à midi.
— J’irai donc seul? dit d’Artagnan.
— Hélas! oui! mais revenez dîner surtout.
— Pardieu! on mange trop bien chez vous pour que je n’y revienne pas.
Et là-dessus d’Artagnan quitta son hôte, salua les convives, prit son arquebuse, mais, au lieu de chasser, courut tout droit au petit port de Vannes.
Il regarda en vain si on le suivait; il ne vit rien ni personne.
Il fréta un petit bâtiment de pêche pour vingt-cinq livres et partit à onze heures et demie, convaincu qu’on ne l’avait pas suivi. On ne l’avait pas suivi, c’était vrai. Seulement, un frère jésuite, placé au haut du clocher de son église, n’avait pas, depuis le matin, à l’aide d’une excellente lunette, perdu un seul de ses pas. À onze heures trois quarts, Aramis était averti que d’Artagnan voguait vers Belle-Île.
Le voyage de d’Artagnan fut rapide: un bon vent nord-nord-est le poussait vers Belle-Île.
Au fur et à mesure qu’il approchait, ses yeux interrogeaient la côte. Il cherchait à voir, soit sur le rivage, soit au-dessus des fortifications, l’éclatant habit de Porthos et sa vaste stature se détachant sur un ciel légèrement nuageux.
D’Artagnan cherchait inutilement; il débarqua sans avoir rien vu, et apprit du premier soldat interrogé par lui que M. du Vallon n’était point encore revenu de Vannes.
Alors, sans perdre un instant, d’Artagnan ordonna à sa petite barque de mettre le cap sur Sarzeau.
On sait que le vent tourne avec les différentes heures de la journée; le vent était passé du nord-nord-est au sud-est; le vent était donc presque aussi bon pour le retour à Sarzeau qu’il l’avait été pour le voyage de Belle-Île. En trois heures, d’Artagnan eut touché le continent; deux autres heures lui suffirent pour gagner Vannes.
Malgré la rapidité de la course, ce que d’Artagnan dévora d’impatience et de dépit pendant cette traversée, le pont seul du bateau sur lequel il trépigna pendant trois heures pourrait le raconter à l’histoire. D’Artagnan ne fit qu’un bond du quai où il était débarqué au palais épiscopal.
Il comptait terrifier Aramis par la promptitude de son retour, et il voulait lui reprocher sa duplicité, avec réserve toutefois, mais avec assez d’esprit néanmoins pour lui en faire sentir toutes les conséquences et lui arracher une partie de son secret.
Il espérait enfin, grâce à cette verve d’expression qui est aux mystères ce que la charge à la baïonnette est aux redoutes, enlever le mystérieux Aramis jusqu’à une manifestation quelconque.
Mais il trouva dans le vestibule du palais le valet de chambre qui lui fermait le passage tout en lui souriant d’un air béat.
— Monseigneur? cria d’Artagnan en essayant de l’écarter de la main.
Un instant ébranlé, le valet reprit son aplomb.
— Monseigneur? fit-il.
— Eh! oui, sans doute; ne me reconnais-tu pas, imbécile?
— Si fait; vous êtes le chevalier d’Artagnan.
— Alors, laisse-moi passer.
— Inutile.
— Pourquoi inutile?
— Parce que Sa Grandeur n’est point chez elle.
— Comment, Sa Grandeur n’est point chez elle! Mais où est-elle donc?
— Partie.
— Partie?
— Oui.
— Pour où?
— Je n’en sais rien; mais peut-être le dit-elle à Monsieur le chevalier.
— Comment? où cela? de quelle façon?
— Dans cette lettre qu’elle m’a remise pour Monsieur le chevalier.
Et le valet de chambre tira une lettre de sa poche.
— Eh! donne donc, maroufle! fit d’Artagnan en la lui arrachant des mains. Oh! oui, continua d’Artagnan à la première ligne; oui, je comprends.
Et il lut à demi-voix:
«Cher ami, Une affaire des plus urgentes m’appelle dans une des paroisses de mon diocèse.
J’espérais vous voir avant de partir; mais je perds cet espoir en songeant que vous allez sans doute rester deux ou trois jours à Belle-Île avec notre cher Porthos.
Amusez-vous bien, mais n’essayez pas de lui tenir tête à table; c’est un conseil que je n’eusse pas donné, même à Athos, dans son plus beau et son meilleur temps.
Adieu, cher ami; croyez bien que j’en suis aux regrets de n’avoir pas mieux et plus longtemps profité de votre excellente compagnie.»
— Mordioux! s’écria d’Artagnan, je suis joué. Ah! pécore, brute, triple sot que je suis! mais rira bien qui rira le dernier oh! dupé, dupé comme un singe à qui on donne une noix vide!
Et, bourrant un coup de poing sur le museau toujours riant du valet de chambre, il s’élança hors du palais épiscopal.
Furet, si bon trotteur qu’il fût, n’était plus à la hauteur des circonstances. D’Artagnan gagna donc la poste, et il y choisit un cheval auquel il fit voir, avec de bons éperons et une main légère que les cerfs ne sont point les plus agiles coureurs de la création. |
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"file_name": "pg13948.txt",
"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome II.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre C — Les deux amies | À l’heure où M. de Baisemeaux montrait à Aramis les prisonniers de la Bastille, un carrosse s’arrêtait devant la porte de Mme de Bellière, et à cette heure encore matinale déposait au perron une jeune femme enveloppée de coiffes de soie.
Lorsqu’on annonça Mme Vanel à Mme de Bellière, celle-ci s’occupait ou plutôt s’absorbait à lire une lettre qu’elle cacha précipitamment.
Elle achevait à peine sa toilette du matin, ses femmes étaient encore dans la chambre voisine.
Au nom, au pas de Marguerite Vanel, Mme de Bellière courut à sa rencontre. Elle crut voir dans les yeux de son amie un éclat qui n’était pas celui de la santé ou de la joie.
Marguerite l’embrassa, lui serra les mains, lui laissa à peine le temps de parler.
— Ma chère, dit-elle, tu m’oublies donc? Tu es donc tout entière aux plaisirs de la cour?
— Je n’ai pas vu seulement les fêtes du mariage.
— Que fais-tu alors?
— Je me prépare à aller à Bellière.
— À Bellière!
— Oui.
— Campagnarde alors. J’aime à te voir dans ces dispositions. Mais tu es pâle.
— Non, je me porte à ravir.
— Tant mieux, j’étais inquiète. Tu ne sais pas ce qu’on m’avait dit?
— On dit tant de choses!
— Oh! celle-là est extraordinaire.
— Comme tu sais faire languir ton auditoire, Marguerite.
— M’y voici. C’est que j’ai peur de te fâcher.
— Oh! jamais. Tu admires toi-même mon égalité d’humeur.
— Eh bien! on dit que… Ah! vraiment, je ne pourrai jamais t’avouer cela.
— N’en parlons plus alors, fit Mme de Bellière, qui devinait une méchanceté sous ces préambules, mais qui cependant se sentait dévorée de curiosité.
— Eh bien! ma chère marquise, on dit que depuis quelque temps tu regrettes beaucoup moins M. de Bellière, le pauvre homme!
— C’est un mauvais bruit, Marguerite; je regrette et regretterai toujours mon mari; mais voilà deux ans qu’il est mort; je n’en ai que vingt-huit, et la douleur de sa perte ne doit pas dominer toutes les actions, toutes les pensées de ma vie. Je le dirais, que toi, toi, Marguerite, la femme par excellence, tu ne le croirais pas.
— Pourquoi? Tu as le cœur si tendre! répliqua méchamment Mme Vanel.
— Tu l’as aussi, Marguerite, et je n’ai pas vu que tu te laissasses abattre par le chagrin quand le cœur était blessé.
Ces mots étaient une allusion directe à la rupture de Marguerite avec le surintendant. Ils étaient aussi un reproche voilé, mais direct, fait au cœur de la jeune femme.
Comme si elle n’eût attendu que ce signal pour décocher sa flèche, Marguerite s’écria:
— Eh bien! Élise, on dit que tu es amoureuse.
Et elle dévora du regard Mme de Bellière, qui rougit sans pouvoir s’en empêcher.
— On ne se fait jamais faute de calomnier les femmes, répliqua la marquise après un instant de silence.
— Oh! on ne te calomnie pas, Élise.
— Comment! on dit que je suis amoureuse, et on ne me calomnie pas?
— D’abord, si c’est vrai, il n’y a pas de calomnie, il n’y a que médisance; ensuite, car tu ne me laisses pas achever, le public ne dit pas que tu t’abandonnes à cet amour. Il te peint, au contraire, comme une vertueuse amante armée de griffes et de dents, te renfermant chez toi comme dans une forteresse, et dans une forteresse autrement impénétrable que celle de Danaé, bien que la tour de Danaé fût faite d’airain.
— Tu as de l’esprit, Marguerite, dit Mme de Bellière, tremblante.
— Tu m’as toujours flattée, Élise… Bref, on te dit incorruptible et inaccessible. Tu vois si l’on te calomnie… Mais à quoi rêves-tu pendant que je te parle?
— Moi?
— Oui, tu es toute rouge et toute muette.
— Je cherche, dit la marquise relevant ses beaux yeux brillant d’un commencement de colère, je cherche à quoi tu as pu faire allusion, toi, si savante dans la mythologie, en me comparant à Danaé.
— Ah! ah! fit Marguerite en riant, tu cherches cela?
— Oui; ne te souvient-il pas qu’au couvent, lorsque nous cherchions des problèmes d’arithmétique… Ah! c’est savant aussi ce que je vais te dire, mais à mon tour… Ne te souviens-tu pas que, si l’un des termes était donné, nous devions trouver l’autre? Cherche, alors, cherche.
— Mais je ne devine pas ce que tu veux dire.
— Rien de plus simple, pourtant. Tu prétends que je suis amoureuse, n’est ce pas?
— On me l’a dit.
— Eh bien! on ne dit pas que je sois amoureuse d’une abstraction. Il y a un nom dans tout ce bruit?
— Certes, oui, il y a un nom.
— Eh bien! ma chère, il n’est pas étonnant que je doive chercher ce nom, puisque tu ne me le dis pas.
— Ma chère marquise, en te voyant rougir, je croyais que tu ne chercherais pas longtemps.
— C’est ton mot Danaé qui m’a surprise. Qui dit Danaé dit pluie d’or, n’est ce pas?
— C’est-à-dire que le Jupiter de Danaé se changea pour elle en pluie d’or.
— Mon amant alors… celui que tu me donnes…
— Oh! pardon; moi, je suis ton amie et ne te donne personne.
— Soit!… mais les ennemis.
— Veux-tu que je te dise le nom?
— Il y a une demi-heure que tu me le fais attendre.
— Tu vas l’entendre. Ne t’effarouche pas, c’est un homme puissant.
— Bon!
La marquise s’enfonçait dans les mains ses ongles effilés, comme le patient à l’approche du fer.
— C’est un homme très riche, continua Marguerite, le plus riche peut-être. C’est enfin…
La marquise ferma un instant les yeux.
— C’est le duc de Buckingham, dit Marguerite en riant aux éclats.
La perfidie avait été calculée avec une adresse incroyable. Ce nom, qui tombait à faux à la place du nom que la marquise attendait, faisait bien l’effet sur la pauvre femme de ces haches mal aiguisées qui avaient déchiqueté, sans les tuer, MM. de Chalais et de Thou sur leurs échafauds.
Elle se remit pourtant.
— J’avais bien raison, dit-elle, de t’appeler une femme d’esprit; tu me fais passer un agréable moment. La plaisanterie est charmante… Je n’ai jamais vu M. de Buckingham.
— Jamais? fit Marguerite en contenant ses éclats.
— Je n’ai pas mis le pied hors de chez moi depuis que le duc est à Paris.
— Oh! reprit Mme Vanel en allongeant son pied mutin vers un papier qui frissonnait près de la fenêtre sur un tapis. On peut ne pas se voir, mais on s’écrit.
La marquise frémit. Ce papier était l’enveloppe de la lettre qu’elle lisait à l’entrée de son amie. Cette enveloppe était cachetée aux armes du surintendant.
En se reculant sur son sofa, Mme de Bellière fit rouler sur ce papier les plis épais de sa large robe de soie, et l’ensevelit ainsi.
— Voyons, dit-elle alors, voyons, Marguerite, est-ce pour me dire toutes ces folies que tu es venue de si bon matin?
— Non, je suis venue pour te voir d’abord et pour te rappeler nos anciennes habitudes si douces et si bonnes, tu sais, lorsque nous allions nous promener à Vincennes, et que, sous un chêne, dans un taillis, nous causions de ceux que nous aimions et qui nous aimaient.
— Tu me proposes une promenade.
— J’ai mon carrosse et trois heures de liberté.
— Je ne suis pas vêtue, Marguerite… et… si tu veux que nous causions, sans aller au bois de Vincennes, nous trouverions dans le jardin de l’hôtel un bel arbre, des charmilles touffues, un gazon semé de pâquerettes, et toute cette violette que l’on sent d’ici.
— Ma chère marquise, je regrette que tu me refuses… J’avais besoin d’épancher mon cœur dans le tien.
— Je te le répète, Marguerite, mon cœur est à toi, aussi bien dans cette chambre, aussi bien ici près, sous ce tilleul de mon jardin, que là-bas, sous un chêne dans le bois.
— Pour moi, ce n’est pas la même chose… En me rapprochant de Vincennes, marquise, je rapprochais mes soupirs du but vers lequel ils tendent depuis quelques jours.
La marquise leva tout à coup la tête.
— Cela t’étonne, n’est-ce pas… que je pense encore à Saint-Mandé?
— À Saint-Mandé! s’écria Mme de Bellière.
Et les regards des deux femmes se croisèrent comme deux épées inquiètes au premier engagement du combat.
— Toi, si fière?… dit avec dédain la marquise.
— Moi… si fière!… répliqua Mme Vanel. Je suis ainsi faite… Je ne pardonne pas l’oubli, je ne supporte pas l’infidélité. Quand je quitte et qu’on pleure, je suis tentée d’aimer encore; mais, quand on me quitte et qu’on rit, j’aime éperdument.
Mme de Bellière fit un mouvement involontaire.
«Elle est jalouse», se dit Marguerite.
— Alors, continua la marquise, tu es éperdument éprise… de M. de Buckingham… non, je me trompe… de M. Fouquet?
Elle sentit le coup, et tout son sang afflua sur son cœur.
— Et tu voulais aller à Vincennes… à Saint-Mandé même!
— Je ne sais ce que je voulais, tu m’eusses conseillée peut-être.
— En quoi?
— Tu l’as fait souvent.
— Certes, ce n’eût point été en cette occasion; car, moi, je ne pardonne pas comme toi. J’aime moins peut-être; mais quand mon cœur a été froissé, c’est pour toujours.
— Mais M. Fouquet ne t’a pas froissée, dit avec une naïveté de vierge Marguerite Vanel.
— Tu comprends parfaitement ce que je veux te dire. M. Fouquet ne m’a pas froissée; il ne m’est connu ni par faveur, ni par injure, mais tu as à te plaindre de lui. Tu es mon amie, je ne te conseillerais donc pas comme tu voudrais.
— Ah! tu préjuges?
— Les soupirs dont tu parlais sont plus que des indices.
— Ah! mais tu m’accables, fit tout à coup la jeune femme en rassemblant toutes ses forces comme le lutteur qui s’apprête à porter le dernier coup; tu ne comptes qu’avec mes mauvaises passions et mes faiblesses. Quant à ce que j’ai de sentiments purs et généreux, tu n’en parles point. Si je me sens entraînée en ce moment vers M. le surintendant, si je fais même un pas vers lui, ce qui est probable, je te le confesse, c’est que le sort de M. Fouquet me touche profondément, c’est qu’il est, selon moi, un des hommes les plus malheureux qui soient.
— Ah! fit la marquise en appuyant une main sur son cœur, il y a donc quelque chose de nouveau?
— Tu ne sais donc pas?
— Je ne sais rien, dit Mme de Bellière avec cette palpitation de l’angoisse qui suspend la pensée et la parole, qui suspend jusqu’à la vie.
— Ma chère, il y a d’abord que toute la faveur du roi s’est retirée de M. Fouquet pour passer à M. Colbert.
— Oui, on le dit.
— C’est tout simple, depuis la découverte du complot de Belle-Île.
— On m’avait assuré que cette découverte de fortifications avait tourné à l’honneur de M. Fouquet.
Marguerite se mit à rire d’une façon si cruelle, que Mme de Bellière lui eût en ce moment plongé avec joie un poignard dans le cœur.
— Ma chère, continua Marguerite, il ne s’agit plus même de l’honneur de M. Fouquet; il s’agit de son salut. Avant trois jours, la ruine du surintendant est consommée.
— Oh! fit la marquise en souriant à son tour, c’est aller un peu vite.
— J’ai dit trois jours, parce que j’aime à me leurrer d’une espérance. Mais très certainement la catastrophe ne passera pas vingt-quatre heures.
— Et pourquoi?
— Par la plus humble de toutes les raisons: M. Fouquet n’a plus d’argent.
— Dans la finance, ma chère Marguerite, tel n’a pas d’argent aujourd’hui, qui demain fait rentrer des millions.
— Cela pouvait être pour M. Fouquet alors qu’il avait deux amis riches et habiles qui amassaient pour lui et faisaient sortir l’argent de tous les coffres; mais ces amis sont morts.
— Les écus ne meurent pas, Marguerite; ils sont cachés, on les cherche, on les achète et on les trouve.
— Tu vois en blanc et en rose, tant mieux pour toi. Il est bien fâcheux que tu ne sois pas l’égérie de M. Fouquet, tu lui indiquerais la source où il pourra puiser les millions que le roi lui a demandés hier.
— Des millions? fit la marquise avec effroi.
— Quatre… c’est un nombre pair.
— Infâme! murmura Mme de Bellière torturée par cette féroce joie…
— M. Fouquet a bien quatre millions, je pense, répliqua-t-elle courageusement.
— S’il a ceux que le roi lui demande aujourd’hui, dit Marguerite, peut-être n’aura-t-il pas ceux que le roi lui demandera dans un mois.
— Le roi lui redemandera de l’argent?
— Sans doute, et voilà pourquoi je te dis que la ruine de ce pauvre M, Fouquet devient infaillible. Par orgueil, il fournira de l’argent, et, quand il n’en aura plus, il tombera.
— C’est vrai, dit la marquise en frissonnant; le plan est fort… Dis-moi, M. Colbert hait donc bien M. Fouquet?
— Je crois qu’il ne l’aime pas… Or, c’est un homme puissant que M. Colbert; il gagne à être vu de près; des conceptions gigantesques, de la volonté, de la discrétion; il ira loin.
— Il sera surintendant?
— C’est probable… Voilà pourquoi, ma bonne marquise, je me sentais émue en faveur de ce pauvre homme qui m’a aimée, adorée même; voilà pourquoi, le voyant si malheureux, je lui pardonnais son infidélité… dont il se repent, j’ai lieu de le croire; voilà pourquoi je n’eusse pas été éloignée de lui porter une consolation, un bon conseil; il aurait compris ma démarche et m’en aurait su gré. C’est doux d’être aimée, vois-tu. Les hommes apprécient fort l’amour quand ils ne sont pas aveuglés par la puissance.
La marquise, étourdie, écrasée par ces atroces attaques, calculées avec la justesse et la précision d’un tir d’artillerie, ne savait plus comment répondre; elle ne savait plus comment penser.
La voix de la perfide avait pris les intonations les plus affectueuses; elle parlait comme une femme et cachait les instincts d’une panthère.
— Eh bien! dit Mme de Bellière, qui espéra vaguement que Marguerite cessait d’accabler l’ennemi vaincu; eh bien! que n’allez-vous trouver M. Fouquet?
— Décidément, marquise, tu m’as fait réfléchir. Non, il serait inconvenant que je fisse la première démarche. M. Fouquet m’aime sans doute, mais il est trop fier. Je ne puis m’exposer à un affront… J’ai mon mari, d’ailleurs, à ménager. Tu ne me dis rien. Allons! je consulterai là-dessus M. Colbert.
Elle se leva en souriant comme pour prendre congé. La marquise n’eut pas la force de l’imiter.
Marguerite fit quelques pas pour continuer à jouir de l’humiliante douleur où sa rivale était plongée; puis soudain:
— Tu ne me reconduis pas? dit-elle.
La marquise se leva, pâle et froide, sans s’inquiéter davantage de cette enveloppe qui l’avait si fort préoccupée au commencement de la conversation et que son premier pas laissa à découvert.
Puis elle ouvrit la porte de son oratoire, et, sans même retourner la tête du côté de Marguerite Vanel, elle s’y enferma.
Marguerite prononça ou plutôt balbutia trois ou quatre paroles que Mme de Bellière n’entendit même pas.
Mais, aussitôt que la marquise eut disparu, son envieuse ennemie ne put résister au désir de s’assurer que ses soupçons étaient fondés; elle s’allongea comme une panthère et saisit l’enveloppe.
— Ah! dit-elle en grinçant des dents, c’était bien une lettre de M. Fouquet qu’elle lisait quand je suis arrivée!
Et elle s’élança, à son tour, hors de la chambre.
Pendant ce temps, la marquise, arrivée derrière le rempart de sa porte, sentait qu’elle était au bout de ses forces; un instant elle resta roide, pâle et immobile comme une statue; puis, comme une statue qu’un vent d’orage ébranle sur sa base, elle chancela et tomba inanimée sur le tapis.
Le bruit de sa chute retentit en même temps que retentissait le roulement de la voiture de Marguerite sortant de l’hôtel. |
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"title": "Les trois mousquetaires",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XLVII. | LE CONSEIL DES MOUSQUETAIRES
Comme l’avait prévu Athos, le bastion n’était occupé que par une douzaine de morts tant Français que Rochelois.
«Messieurs, dit Athos, qui avait pris le commandement de l’expédition, tandis que Grimaud va mettre la table, commençons par recueillir les fusils et les cartouches; nous pouvons d’ailleurs causer tout en accomplissant cette besogne. Ces messieurs, ajouta-t-il en montrant les morts, ne nous écoutent pas.
— Mais nous pourrions toujours les jeter dans le fossé, dit Porthos, après toutefois nous être assurés qu’ils n’ont rien dans leurs poches.
— Oui, dit Aramis, c’est l’affaire de Grimaud.
— Ah! bien alors, dit d’Artagnan, que Grimaud les fouille et les jette par-dessus les murailles.
— Gardons-nous-en bien, dit Athos, ils peuvent nous servir.
— Ces morts peuvent nous servir? dit Porthos. Ah çà, vous devenez fou, cher ami.
— Ne jugez pas témérairement, disent l’évangile et M. le cardinal, répondit Athos; combien de fusils, messieurs?
— Douze, répondit Aramis.
— Combien de coups à tirer?
— Une centaine.
— C’est tout autant qu’il nous en faut; chargeons les armes.»
Les quatre mousquetaires se mirent à la besogne. Comme ils achevaient de charger le dernier fusil, Grimaud fit signe que le déjeuner était servi.
Athos répondit, toujours par geste, que c’était bien, et indiqua à Grimaud une espèce de poivrière où celui-ci comprit qu’il se devait tenir en sentinelle. Seulement, pour adoucir l’ennui de la faction, Athos lui permit d’emporter un pain, deux côtelettes et une bouteille de vin.
«Et maintenant, à table», dit Athos.
Les quatre amis s’assirent à terre, les jambes croisées, comme les Turcs ou comme les tailleurs.
«Ah! maintenant, dit d’Artagnan, que tu n’as plus la crainte d’être entendu, j’espère que tu vas nous faire part de ton secret, Athos.
— J’espère que je vous procure à la fois de l’agrément et de la gloire, messieurs, dit Athos. Je vous ai fait faire une promenade charmante; voici un déjeuner des plus succulents, et cinq cents personnes là-bas, comme vous pouvez les voir à travers les meurtrières, qui nous prennent pour des fous ou pour des héros, deux classes d’imbéciles qui se ressemblent assez.
— Mais ce secret? demanda d’Artagnan.
— Le secret, dit Athos, c’est que j’ai vu Milady hier soir.»
D’Artagnan portait son verre à ses lèvres; mais à ce nom de Milady, la main lui trembla si fort, qu’il le posa à terre pour ne pas en répandre le contenu.
«Tu as vu ta fem…
— Chut donc! interrompit Athos: vous oubliez, mon cher, que ces messieurs ne sont pas initiés comme vous dans le secret de mes affaires de ménage; j’ai vu Milady.
— Et où cela? demanda d’Artagnan.
— À deux lieues d’ici à peu près, à l’auberge du Colombier-Rouge.
— En ce cas je suis perdu, dit d’Artagnan.
— Non, pas tout à fait encore, reprit Athos; car, à cette heure, elle doit avoir quitté les côtes de France.»
D’Artagnan respira.
«Mais au bout du compte, demanda Porthos, qu’est-ce donc que cette Milady?
— Une femme charmante, dit Athos en dégustant un verre de vin mousseux. Canaille d’hôtelier! s’écria-t-il, qui nous donne du vin d’Anjou pour du vin de Champagne, et qui croit que nous nous y laisserons prendre! Oui, continua-t-il, une femme charmante qui a eu des bontés pour notre ami d’Artagnan, qui lui a fait je ne sais quelle noirceur dont elle a essayé de se venger, il y a un mois en voulant le faire tuer à coups de mousquet, il y a huit jours en essayant de l’empoisonner, et hier en demandant sa tête au cardinal.
— Comment! en demandant ma tête au cardinal? s’écria d’Artagnan, pâle de terreur.
— Ça, dit Porthos, c’est vrai comme l’évangile; je l’ai entendu de mes deux oreilles.
— Moi aussi, dit Aramis.
— Alors, dit d’Artagnan en laissant tomber son bras avec découragement, il est inutile de lutter plus longtemps; autant que je me brûle la cervelle et que tout soit fini!
— C’est la dernière sottise qu’il faut faire, dit Athos, attendu que c’est la seule à laquelle il n’y ait pas de remède.
— Mais je n’en réchapperai jamais, dit d’Artagnan, avec des ennemis pareils. D’abord mon inconnu de Meung; ensuite de Wardes, à qui j’ai donné trois coups d’épée; puis Milady, dont j’ai surpris le secret; enfin, le cardinal, dont j’ai fait échouer la vengeance.
— Eh bien, dit Athos, tout cela ne fait que quatre, et nous sommes quatre, un contre un. Pardieu! si nous en croyons les signes que nous fait Grimaud, nous allons avoir affaire à un bien plus grand nombre de gens. Qu’y a-t-il, Grimaud? Considérant la gravité de la circonstance, je vous permets de parler, mon ami, mais soyez laconique je vous prie. Que voyez-vous?
— Une troupe.
— De combien de personnes?
— De vingt hommes.
— Quels hommes?
— Seize pionniers, quatre soldats.
— À combien de pas sont-ils?
— À cinq cents pas.
— Bon, nous avons encore le temps d’achever cette volaille et de boire un verre de vin à ta santé, d’Artagnan!
— À ta santé! répétèrent Porthos et Aramis.
— Eh bien donc, à ma santé! quoique je ne croie pas que vos souhaits me servent à grand-chose.
— Bah! dit Athos, Dieu est grand, comme disent les sectateurs de Mahomet, et l’avenir est dans ses mains.»
Puis, avalant le contenu de son verre, qu’il posa près de lui, Athos se leva nonchalamment, prit le premier fusil venu et s’approcha d’une meurtrière.
Porthos, Aramis et d’Artagnan en firent autant. Quant à Grimaud, il reçut l’ordre de se placer derrière les quatre amis afin de recharger les armes.
Au bout d’un instant on vit paraître la troupe; elle suivait une espèce de boyau de tranchée qui établissait une communication entre le bastion et la ville.
«Pardieu! dit Athos, c’est bien la peine de nous déranger pour une vingtaine de drôles armés de pioches, de hoyaux et de pelles! Grimaud n’aurait eu qu’à leur faire signe de s’en aller, et je suis convaincu qu’ils nous eussent laissés tranquilles.
— J’en doute, observa d’Artagnan, car ils avancent fort résolument de ce côté. D’ailleurs, il y a avec les travailleurs quatre soldats et un brigadier armés de mousquets.
— C’est qu’ils ne nous ont pas vus, reprit Athos.
— Ma foi! dit Aramis, j’avoue que j’ai répugnance à tirer sur ces pauvres diables de bourgeois.
— Mauvais prêtre, répondit Porthos, qui a pitié des hérétiques!
— En vérité, dit Athos, Aramis a raison, je vais les prévenir.
— Que diable faites-vous donc? s’écria d’Artagnan, vous allez vous faire fusiller, mon cher.»
Mais Athos ne tint aucun compte de l’avis, et, montant sur la brèche, son fusil d’une main et son chapeau de l’autre:
«Messieurs, dit-il en s’adressant aux soldats et aux travailleurs, qui, étonnés de son apparition, s’arrêtaient à cinquante pas environ du bastion, et en les saluant courtoisement, messieurs, nous sommes, quelques amis et moi, en train de déjeuner dans ce bastion. Or, vous savez que rien n’est désagréable comme d’être dérangé quand on déjeune; nous vous prions donc, si vous avez absolument affaire ici, d’attendre que nous ayons fini notre repas, ou de repasser plus tard, à moins qu’il ne vous prenne la salutaire envie de quitter le parti de la rébellion et de venir boire avec nous à la santé du roi de France.
— Prends garde, Athos! s’écria d’Artagnan; ne vois-tu pas qu’ils te mettent en joue?
— Si fait, si fait, dit Athos, mais ce sont des bourgeois qui tirent fort mal, et qui n’ont garde de me toucher.»
En effet, au même instant quatre coups de fusil partirent, et les balles vinrent s’aplatir autour d’Athos, mais sans qu’une seule le touchât.
Quatre coups de fusil leur répondirent presque en même temps, mais ils étaient mieux dirigés que ceux des agresseurs, trois soldats tombèrent tués raide, et un des travailleurs fut blessé.
«Grimaud, un autre mousquet!» dit Athos toujours sur la brèche.
Grimaud obéit aussitôt. De leur côté, les trois amis avaient chargé leurs armes; une seconde décharge suivit la première: le brigadier et deux pionniers tombèrent morts, le reste de la troupe prit la fuite.
«Allons, messieurs, une sortie», dit Athos.
Et les quatre amis, s’élançant hors du fort, parvinrent jusqu’au champ de bataille, ramassèrent les quatre mousquets des soldats et la demi-pique du brigadier; et, convaincus que les fuyards ne s’arrêteraient qu’à la ville, reprirent le chemin du bastion, rapportant les trophées de leur victoire.
«Rechargez les armes, Grimaud, dit Athos, et nous, messieurs, reprenons notre déjeuner et continuons notre conversation. Où en étions-nous?
— Je me le rappelle, dit d’Artagnan; vous disiez qu’après avoir demandé ma tête au cardinal, milady avait quitté les côtes de France.
— C’est vrai.
— Et où va-t-elle? ajouta d’Artagnan, qui se préoccupait fort de l’itinéraire que devrait suivre milady.
— Elle va en Angleterre, répondit Athos.
— Et dans quel but?
— Dans le but d’assassiner ou de faire assassiner Buckingham.»
D’Artagnan poussa une exclamation de surprise et d’indignation.
«Mais c’est infâme! s’écria-t-il.
— Oh! quant à cela, dit Athos, je vous prie de croire que je m’en inquiète fort peu. Maintenant que vous avez fini, Grimaud, continua Athos, prenez la demi-pique de notre brigadier, attachez- y une serviette et plantez-la au haut de notre bastion, afin que ces rebelles de Rochelois voient qu’ils ont affaire à de braves et loyaux soldats du roi.»
Grimaud obéit sans répondre. Un instant après le drapeau blanc flottait au-dessus de la tête des quatre amis; un tonnerre d’applaudissements salua son apparition; la moitié du camp était aux barrières.
«Comment! reprit d’Artagnan, tu t’inquiètes fort peu qu’elle tue ou qu’elle fasse tuer Buckingham? Mais le duc est notre ami.
— Le duc est Anglais, le duc combat contre nous; qu’elle fasse du duc ce qu’elle voudra, je m’en soucie comme d’une bouteille vide.»
Et Athos envoya à quinze pas de lui une bouteille qu’il tenait, et dont il venait de transvaser jusqu’à la dernière goutte dans son verre.
«Un instant, dit d’Artagnan, je n’abandonne pas Buckingham ainsi; il nous avait donné de fort beaux chevaux.
— Et surtout de fort belles selles, ajouta Porthos, qui, à ce moment même, portait à son manteau le galon de la sienne.
— Puis, observa Aramis, Dieu veut la conversion et non la mort du pécheur.
— Amen, dit Athos, et nous reviendrons là-dessus plus tard, si tel est votre plaisir; mais ce qui, pour le moment, me préoccupait le plus, et je suis sûr que tu me comprendras, d’Artagnan, c’était de reprendre à cette femme une espèce de blanc-seing qu’elle avait extorqué au cardinal, et à l’aide duquel elle devait impunément se débarrasser de toi et peut-être de nous.
— Mais c’est donc un démon que cette créature? dit Porthos en tendant son assiette à Aramis, qui découpait une volaille.
— Et ce blanc-seing, dit d’Artagnan, ce blanc-seing est-il resté entre ses mains?
— Non, il est passé dans les miennes; je ne dirai pas que ce fut sans peine, par exemple, car je mentirais.
— Mon cher Athos, dit d’Artagnan, je ne compte plus les fois que je vous dois la vie.
— Alors c’était donc pour venir près d’elle que vous nous avez quittés? demanda Aramis.
— Justement. Et tu as cette lettre du cardinal? dit d’Artagnan.
— La voici», dit Athos.
Et il tira le précieux papier de la poche de sa casaque.
D’Artagnan le déplia d’une main dont il n’essayait pas même de dissimuler le tremblement et lut:
«C’est par mon ordre et pour le bien de l’État que le porteur du présent a fait ce qu’il a fait.
«5 décembre 1627 «Richelieu»
«En effet, dit Aramis, c’est une absolution dans toutes les règles.
— Il faut déchirer ce papier, s’écria d’Artagnan, qui semblait lire sa sentence de mort.
— Bien au contraire, dit Athos, il faut le conserver précieusement, et je ne donnerais pas ce papier quand on le couvrirait de pièces d’or.
— Et que va-t-elle faire maintenant? demanda le jeune homme.
— Mais, dit négligemment Athos, elle va probablement écrire au cardinal qu’un damné mousquetaire, nommé Athos, lui a arraché son sauf-conduit; elle lui donnera dans la même lettre le conseil de se débarrasser, en même temps que de lui, de ses deux amis, Porthos et Aramis; le cardinal se rappellera que ce sont les mêmes hommes qu’il rencontre toujours sur son chemin; alors, un beau matin il fera arrêter d’Artagnan, et, pour qu’il ne s’ennuie pas tout seul, il nous enverra lui tenir compagnie à la Bastille.
— Ah çà, mais, dit Porthos, il me semble que vous faites là de tristes plaisanteries, mon cher.
— Je ne plaisante pas, répondit Athos.
— Savez-vous, dit Porthos, que tordre le cou à cette damnée Milady serait un péché moins grand que de le tordre à ces pauvres diables de huguenots, qui n’ont jamais commis d’autres crimes que de chanter en français des psaumes que nous chantons en latin?
— Qu’en dit l’abbé? demanda tranquillement Athos.
— Je dis que je suis de l’avis de Porthos, répondit Aramis.
— Et moi donc! fit d’Artagnan.
— Heureusement qu’elle est loin, observa Porthos; car j’avoue qu’elle me gênerait fort ici.
— Elle me gêne en Angleterre aussi bien qu’en France, dit Athos.
— Elle me gêne partout, continua d’Artagnan.
— Mais puisque vous la teniez, dit Porthos, que ne l’avez-vous noyée, étranglée, pendue? il n’y a que les morts qui ne reviennent pas.
— Vous croyez cela, Porthos? répondit le mousquetaire avec un sombre sourire que d’Artagnan comprit seul.
— J’ai une idée, dit d’Artagnan.
— Voyons, dirent les mousquetaires.
— Aux armes!» cria Grimaud.
Les jeunes gens se levèrent vivement et coururent aux fusils.
Cette fois, une petite troupe s’avançait composée de vingt ou vingt-cinq hommes; mais ce n’étaient plus des travailleurs, c’étaient des soldats de la garnison.
«Si nous retournions au camp? dit Porthos, il me semble que la partie n’est pas égale.
— Impossible pour trois raisons, répondit Athos: la première, c’est que nous n’avons pas fini de déjeuner; la seconde, c’est que nous avons encore des choses d’importance à dire; la troisième, c’est qu’il s’en manque encore de dix minutes que l’heure ne soit écoulée.
— Voyons, dit Aramis, il faut cependant arrêter un plan de bataille.
— Il est bien simple, répondit Athos: aussitôt que l’ennemi est à portée de mousquet, nous faisons feu; s’il continue d’avancer, nous faisons feu encore, nous faisons feu tant que nous avons des fusils chargés; si ce qui reste de la troupe veut encore monter à l’assaut, nous laissons les assiégeants descendre jusque dans le fossé, et alors nous leur poussons sur la tête ce pan de mur qui ne tient plus que par un miracle d’équilibre.
— Bravo! s’écria Porthos; décidément, Athos, vous étiez né pour être général, et le cardinal, qui se croit un grand homme de guerre, est bien peu de chose auprès de vous.
— Messieurs, dit Athos, pas de double emploi, je vous prie; visez bien chacun votre homme.
— Je tiens le mien, dit d’Artagnan.
— Et moi le mien dit Porthos.
— Et moi idem, dit Aramis.
— Alors feu!» dit Athos.
Les quatre coups de fusil ne firent qu’une détonation, et quatre hommes tombèrent.
Aussitôt le tambour battit, et la petite troupe s’avança au pas de charge.
Alors les coups de fusil se succédèrent sans régularité, mais toujours envoyés avec la même justesse. Cependant, comme s’ils eussent connu la faiblesse numérique des amis, les Rochelois continuaient d’avancer au pas de course.
Sur trois autres coups de fusil, deux hommes tombèrent; mais cependant la marche de ceux qui restaient debout ne se ralentissait pas.
Arrivés au bas du bastion, les ennemis étaient encore douze ou quinze; une dernière décharge les accueillit, mais ne les arrêta point: ils sautèrent dans le fossé et s’apprêtèrent à escalader la brèche.
«Allons, mes amis, dit Athos, finissons-en d’un coup: à la muraille! à la muraille!»
Et les quatre amis, secondés par Grimaud, se mirent à pousser avec le canon de leurs fusils un énorme pan de mur, qui s’inclina comme si le vent le poussait, et, se détachant de sa base, tomba avec un bruit horrible dans le fossé: puis on entendit un grand cri, un nuage de poussière monta vers le ciel, et tout fut dit.
«Les aurions-nous écrasés depuis le premier jusqu’au dernier? demanda Athos.
— Ma foi, cela m’en a l’air, dit d’Artagnan.
— Non, dit Porthos, en voilà deux ou trois qui se sauvent tout éclopés.»
En effet, trois ou quatre de ces malheureux, couverts de boue et de sang, fuyaient dans le chemin creux et regagnaient la ville: c’était tout ce qui restait de la petite troupe.
Athos regarda à sa montre.
«Messieurs, dit-il, il y a une heure que nous sommes ici, et maintenant le pari est gagné, mais il faut être beaux joueurs: d’ailleurs d’Artagnan ne nous a pas dit son idée.»
Et le mousquetaire, avec son sang-froid habituel, alla s’asseoir devant les restes du déjeuner.
«Mon idée? dit d’Artagnan.
— Oui, vous disiez que vous aviez une idée, répliqua Athos.
— Ah! j’y suis, reprit d’Artagnan: je passe en Angleterre une seconde fois, je vais trouver M. de Buckingham et je l’avertis du complot tramé contre sa vie.
— Vous ne ferez pas cela, d’Artagnan, dit froidement Athos.
— Et pourquoi cela? ne l’ai-je pas fait déjà?
— Oui, mais à cette époque nous n’étions pas en guerre; à cette époque, M. de Buckingham était un allié et non un ennemi: ce que vous voulez faire serait taxé de trahison.»
D’Artagnan comprit la force de ce raisonnement et se tut.
«Mais, dit Porthos, il me semble que j’ai une idée à mon tour.
— Silence pour l’idée de M. Porthos! dit Aramis.
— Je demande un congé à M. de Tréville, sous un prétexte quelconque que vous trouverez: je ne suis pas fort sur les prétextes, moi. Milady ne me connaît pas, je m’approche d’elle sans qu’elle me redoute, et lorsque je trouve ma belle, je l’étrangle.
— Eh bien, dit Athos, je ne suis pas très éloigné d’adopter l’idée de Porthos.
— Fi donc! dit Aramis, tuer une femme! Non, tenez, moi, j’ai la véritable idée.
— Voyons votre idée, Aramis! demanda Athos, qui avait beaucoup de déférence pour le jeune mousquetaire.
— Il faut prévenir la reine.
— Ah! ma foi, oui, s’écrièrent ensemble Porthos et d’Artagnan; je crois que nous touchons au moyen.
— Prévenir la reine! dit Athos, et comment cela? Avons-nous des relations à la cour? Pouvons-nous envoyer quelqu’un à Paris sans qu’on le sache au camp? D’ici à Paris il y a cent quarante lieues; notre lettre ne sera pas à Angers que nous serons au cachot, nous.
— Quant à ce qui est de faire remettre sûrement une lettre à Sa Majesté, proposa Aramis en rougissant, moi, je m’en charge; je connais à Tours une personne adroite…»
Aramis s’arrêta en voyant sourire Athos.
«Eh bien, vous n’adoptez pas ce moyen, Athos? dit d’Artagnan.
— Je ne le repousse pas tout à fait, dit Athos, mais je voulais seulement faire observer à Aramis qu’il ne peut quitter le camp; que tout autre qu’un de nous n’est pas sûr; que, deux heures après que le messager sera parti, tous les capucins, tous les alguazils, tous les bonnets noirs du cardinal sauront votre lettre par coeur, et qu’on arrêtera vous et votre adroite personne.
— Sans compter, objecta Porthos, que la reine sauvera M. de Buckingham, mais ne nous sauvera pas du tout, nous autres.
— Messieurs, dit d’Artagnan, ce qu’objecte Porthos est plein de sens.
— Ah! ah! que se passe-t-il donc dans la ville? dit Athos.
— On bat la générale.»
Les quatre amis écoutèrent, et le bruit du tambour parvint effectivement jusqu’à eux.
«Vous allez voir qu’ils vont nous envoyer un régiment tout entier, dit Athos.
— Vous ne comptez pas tenir contre un régiment tout entier? dit Porthos.
— Pourquoi pas? dit le mousquetaire, je me sens en train; et je tiendrais devant une armée, si nous avions seulement eu la précaution de prendre une douzaine de bouteilles en plus.
— Sur ma parole, le tambour se rapproche, dit d’Artagnan.
— Laissez-le se rapprocher, dit Athos; il y a pour un quart d’heure de chemin d’ici à la ville, et par conséquent de la ville ici. C’est plus de temps qu’il ne nous en faut pour arrêter notre plan; si nous nous en allons d’ici, nous ne retrouverons jamais un endroit aussi convenable. Et tenez, justement, messieurs, voilà la vraie idée qui me vient.
— Dites alors.
— Permettez que je donne à Grimaud quelques ordres indispensables.»
Athos fit signe à son valet d’approcher.
«Grimaud, dit Athos, en montrant les morts qui gisaient dans le bastion, vous allez prendre ces messieurs, vous allez les dresser contre la muraille, vous leur mettrez leur chapeau sur la tête et leur fusil à la main.
— O grand homme! s’écria d’Artagnan, je te comprends.
— Vous comprenez? dit Porthos.
— Et toi, comprends-tu, Grimaud?» demanda Aramis.
Grimaud fit signe que oui.
«C’est tout ce qu’il faut, dit Athos, revenons à mon idée.
— Je voudrais pourtant bien comprendre, observa Porthos.
— C’est inutile.
— Oui, oui, l’idée d’Athos, dirent en même temps d’Artagnan et Aramis.
— Cette Milady, cette femme, cette créature, ce démon, a un beau- frère, à ce que vous m’avez dit, je crois, d’Artagnan.
— Oui, je le connais beaucoup même, et je crois aussi qu’il n’a pas une grande sympathie pour sa belle-soeur.
— Il n’y a pas de mal à cela, répondit Athos, et il la détesterait que cela n’en vaudrait que mieux.
— En ce cas nous sommes servis à souhait.
— Cependant, dit Porthos, je voudrais bien comprendre ce que fait Grimaud.
— Silence, Porthos! dit Aramis.
— Comment se nomme ce beau-frère?
— Lord de Winter.
— Où est-il maintenant?
— Il est retourné à Londres au premier bruit de guerre.
— Eh bien, voilà justement l’homme qu’il nous faut, dit Athos, c’est celui qu’il nous convient de prévenir; nous lui ferons savoir que sa belle-soeur est sur le point d’assassiner quelqu’un, et nous le prierons de ne pas la perdre de vue. Il y a bien à Londres, je l’espère, quelque établissement dans le genre des Madelonnettes ou des Filles repenties; il y fait mettre sa belle- soeur, et nous sommes tranquilles.
— Oui, dit d’Artagnan, jusqu’à ce qu’elle en sorte.
— Ah! ma foi, reprit Athos, vous en demandez trop, d’Artagnan, je vous ai donné tout ce que j’avais et je vous préviens que c’est le fond de mon sac.
— Moi, je trouve que c’est ce qu’il y a de mieux, dit Aramis; nous prévenons à la fois la reine et Lord de Winter.
— Oui, mais par qui ferons-nous porter la lettre à Tours et la lettre à Londres?
— Je réponds de Bazin, dit Aramis.
— Et moi de Planchet, continua d’Artagnan.
— En effet, dit Porthos, si nous ne pouvons nous absenter du camp, nos laquais peuvent le quitter.
— Sans doute, dit Aramis, et dès aujourd’hui nous écrivons les lettres, nous leur donnons de l’argent, et ils partent.
— Nous leur donnons de l’argent? reprit Athos, vous en avez donc, de l’argent?»
Les quatre amis se regardèrent, et un nuage passa sur les fronts qui s’étaient un instant éclaircis.
«Alerte! cria d’Artagnan, je vois des points noirs et des points rouges qui s’agitent là-bas; que disiez-vous donc d’un régiment, Athos? c’est une véritable armée.
— Ma foi, oui, dit Athos, les voilà. Voyez-vous les sournois qui venaient sans tambours ni trompettes. Ah! ah! tu as fini, Grimaud?»
Grimaud fit signe que oui, et montra une douzaine de morts qu’il avait placés dans les attitudes les plus pittoresques: les uns au port d’armes, les autres ayant l’air de mettre en joue, les autres l’épée à la main.
«Bravo! reprit Athos, voilà qui fait honneur à ton imagination.
— C’est égal, dit Porthos, je voudrais cependant bien comprendre.
— Décampons d’abord, interrompit d’Artagnan, tu comprendras après.
— Un instant, messieurs, un instant! donnons le temps à Grimaud de desservir.
— Ah! dit Aramis, voici les points noirs et les points rouges qui grandissent fort visiblement et je suis de l’avis de d’Artagnan; je crois que nous n’avons pas de temps à perdre pour regagner notre camp.
— Ma foi, dit Athos, je n’ai plus rien contre la retraite: nous avions parié pour une heure, nous sommes restés une heure et demie; il n’y a rien à dire; partons, messieurs, partons.»
Grimaud avait déjà pris les devants avec le panier et la desserte.
Les quatre amis sortirent derrière lui et firent une dizaine de pas.
«Eh! s’écria Athos, que diable faisons-nous, messieurs?
— Avez-vous oublié quelque chose? demanda Aramis.
— Et le drapeau, morbleu! Il ne faut pas laisser un drapeau aux mains de l’ennemi, même quand ce drapeau ne serait qu’une serviette.»
Et Athos s’élança dans le bastion, monta sur la plate-forme, et enleva le drapeau; seulement comme les Rochelois étaient arrivés à portée de mousquet, ils firent un feu terrible sur cet homme, qui, comme par plaisir, allait s’exposer aux coups.
Mais on eût dit qu’Athos avait un charme attaché à sa personne, les balles passèrent en sifflant tout autour de lui, pas une ne le toucha.
Athos agita son étendard en tournant le dos aux gens de la ville et en saluant ceux du camp. Des deux côtés de grands cris retentirent, d’un côté des cris de colère, de l’autre des cris d’enthousiasme.
Une seconde décharge suivit la première, et trois balles, en la trouant, firent réellement de la serviette un drapeau. On entendit les clameurs de tout le camp qui criait:
— Descendez, descendez!»
Athos descendit; ses camarades, qui l’attendaient avec anxiété, le virent paraître avec joie.
— Allons, Athos, allons, dit d’Artagnan, allongeons, allongeons; maintenant que nous avons tout trouvé, excepté l’argent, il serait stupide d’être tués.»
Mais Athos continua de marcher majestueusement, quelque observation que pussent lui faire ses compagnons, qui, voyant toute observation inutile, réglèrent leur pas sur le sien.
Grimaud et son panier avaient pris les devants et se trouvaient tous deux hors d’atteinte.
Au bout d’un instant on entendit le bruit d’une fusillade enragée.
«Qu’est-ce que cela? demanda Porthos, et sur quoi tirent-ils? je n’entends pas siffler les balles et je ne vois personne.
— Ils tirent sur nos morts, répondit Athos.
— Mais nos morts ne répondront pas.
— Justement; alors ils croiront à une embuscade, ils délibéreront; ils enverront un parlementaire, et quand ils s’apercevront de la plaisanterie, nous serons hors de la portée des balles. Voilà pourquoi il est inutile de gagner une pleurésie en nous pressant.
— Oh! je comprends, s’écria Porthos émerveillé.
— C’est bien heureux!» dit Athos en haussant les épaules.
De leur côté, les Français, en voyant revenir les quatre amis au pas, poussaient des cris d’enthousiasme.
Enfin une nouvelle mousquetade se fit entendre, et cette fois les balles vinrent s’aplatir sur les cailloux autour des quatre amis et siffler lugubrement à leurs oreilles. Les Rochelois venaient enfin de s’emparer du bastion.
«Voici des gens bien maladroits, dit Athos; combien en avons-nous tué? douze?
— Ou quinze.
— Combien en avons-nous écrasé?
— Huit ou dix.
— Et en échange de tout cela pas une égratignure? Ah! si fait! Qu’avez-vous donc là à la main, d’Artagnan? du sang, ce me semble?
— Ce n’est rien, dit d’Artagnan.
— Une balle perdue?
— Pas même.
— Qu’est-ce donc alors?»
Nous l’avons dit, Athos aimait d’Artagnan comme son enfant, et ce caractère sombre et inflexible avait parfois pour le jeune homme des sollicitudes de père.
«Une écorchure, reprit d’Artagnan; mes doigts ont été pris entre deux pierres, celle du mur et celle de ma bague; alors la peau s’est ouverte.
— Voilà ce que c’est que d’avoir des diamants, mon maître, dit dédaigneusement Athos.
— Ah çà, mais, s’écria Porthos, il y a un diamant en effet, et pourquoi diable alors, puisqu’il y a un diamant, nous plaignons- nous de ne pas avoir d’argent?
— Tiens, au fait! dit Aramis.
— À la bonne heure, Porthos; cette fois-ci voilà une idée.
— Sans doute, dit Porthos, en se rengorgeant sur le compliment d’Athos, puisqu’il y a un diamant, vendons-le.
— Mais, dit d’Artagnan, c’est le diamant de la reine.
— Raison de plus, reprit Athos, la reine sauvant M. de Buckingham son amant, rien de plus juste; la reine nous sauvant, nous ses amis, rien de plus moral: vendons le diamant. Qu’en pense monsieur l’abbé? Je ne demande pas l’avis de Porthos, il est donné.
— Mais je pense, dit Aramis en rougissant, que sa bague ne venant pas d’une maîtresse, et par conséquent n’étant pas un gage d’amour, d’Artagnan peut la vendre.
— Mon cher, vous parlez comme la théologie en personne. Ainsi votre avis est?…
— De vendre le diamant, répondit Aramis.
— Eh bien, dit gaiement d’Artagnan, vendons le diamant et n’en parlons plus.»
La fusillade continuait, mais les amis étaient hors de portée, et les Rochelois ne tiraient plus que pour l’acquit de leur conscience.
«Ma foi, dit Athos, il était temps que cette idée vînt à Porthos; nous voici au camp. Ainsi, messieurs, pas un mot de plus sur cette affaire. On nous observe, on vient à notre rencontre, nous allons être portés en triomphe.»
En effet, comme nous l’avons dit, tout le camp était en émoi; plus de deux mille personnes avaient assisté, comme à un spectacle, à l’heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on était bien loin de soupçonner le véritable motif. On n’entendait que le cri de: Vivent les gardes! Vivent les mousquetaires! M. de Busigny était venu le premier serrer la main à Athos et reconnaître que le pari était perdu. Le dragon et le Suisse l’avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C’étaient des félicitations, des poignées de main, des embrassades à n’en plus finir, des rires inextinguibles à l’endroit des Rochelois; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu’il y avait émeute et envoya La Houdinière, son capitaine des gardes, s’informer de ce qui se passait.
La chose fut racontée au messager avec toute l’efflorescence de l’enthousiasme.
«Eh bien? demanda le cardinal en voyant La Houdinière.
— Eh bien, Monseigneur, dit celui-ci, ce sont trois mousquetaires et un garde qui ont fait le pari avec M. de Busigny d’aller déjeuner au bastion Saint-Gervais, et qui, tout en déjeunant, ont tenu là deux heures contre l’ennemi, et ont tué je ne sais combien de Rochelois.
— Vous êtes-vous informé du nom de ces trois mousquetaires?
— Oui, Monseigneur.
— Comment les appelle-t-on?
— Ce sont MM. Athos, Porthos et Aramis.
— Toujours mes trois braves! murmura le cardinal. Et le garde?
— M. d’Artagnan.
— Toujours mon jeune drôle! Décidément il faut que ces quatre hommes soient à moi.»
Le soir même, le cardinal parla à M. de Tréville de l’exploit du matin, qui faisait la conversation de tout le camp. M. de Tréville, qui tenait le récit de l’aventure de la bouche même de ceux qui en étaient les héros, la raconta dans tous ses détails à Son Éminence, sans oublier l’épisode de la serviette.
«C’est bien, monsieur de Tréville, dit le cardinal, faites-moi tenir cette serviette, je vous prie. J’y ferai broder trois fleurs de lis d’or, et je la donnerai pour guidon à votre compagnie.
— Monseigneur, dit M. de Tréville, il y aura injustice pour les gardes: M. d’Artagnan n’est pas à moi, mais à M. des Essarts.
— Eh bien, prenez-le, dit le cardinal; il n’est pas juste que, puisque ces quatre braves militaires s’aiment tant, ils ne servent pas dans la même compagnie.»
Le même soir, M. de Tréville annonça cette bonne nouvelle aux trois mousquetaires et à d’Artagnan, en les invitant tous les quatre à déjeuner le lendemain.
D’Artagnan ne se possédait pas de joie. On le sait, le rêve de toute sa vie avait été d’être mousquetaire.
Les trois amis étaient fort joyeux.
«Ma foi! dit d’Artagnan à Athos, tu as eu une triomphante idée, et, comme tu l’as dit, nous y avons acquis de la gloire, et nous avons pu lier une conversation de la plus haute importance.
— Que nous pourrons reprendre maintenant, sans que personne nous soupçonne; car, avec l’aide de Dieu, nous allons passer désormais pour des cardinalistes.»
Le même soir, d’Artagnan alla présenter ses hommages à M. des Essarts, et lui faire part de l’avancement qu’il avait obtenu.
M. des Essarts, qui aimait beaucoup d’Artagnan, lui fit alors ses offres de service: ce changement de corps amenant des dépenses d’équipement.
D’Artagnan refusa; mais, trouvant l’occasion bonne, il le pria de faire estimer le diamant qu’il lui remit, et dont il désirait faire de l’argent.
Le lendemain à huit heures du matin, le valet de M. des Essarts entra chez d’Artagnan, et lui remit un sac d’or contenant sept mille livres.
C’était le prix du diamant de la reine. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.",
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} | Chapitre CLXXXIII — Deux amies | La reine regarda fièrement Mme de Chevreuse.
— Je crois, dit-elle, que vous avez prononcé le mot heureuse en parlant de moi. Jusqu’à présent, duchesse, j’avais cru impossible qu’une créature humaine pût se trouver moins heureuse que la reine de France.
— Madame, vous avez été, en effet, une mère de douleurs. Mais, à côté de ces misères illustres dont nous nous entretenions tout à l’heure, nous, vieilles amies, séparées par la méchanceté des hommes; à côté, dis-je, de ces infortunes royales, vous avez les joies peu sensibles, c’est vrai, mais fort enviées de ce monde.
— Lesquelles? dit amèrement Anne d’Autriche. Comment pouvez-vous prononcer le mot joie, duchesse, vous qui tout à l’heure reconnaissiez qu’il faut des remèdes à mon corps et à mon esprit?
Mme de Chevreuse se recueillit un moment.
— Que les rois sont loin des autres hommes! murmura-t-elle.
— Que voulez-vous dire?
— Je veux dire qu’ils sont tellement éloignés du vulgaire, qu’ils oublient pour les autres toutes les nécessités de la vie. Comme l’habitant de la montagne africaine qui, du sein de ses plateaux verdoyants rafraîchis par les ruisseaux de neige, ne comprend pas que l’habitant de la plaine meure de soif et de faim au milieu des terres calcinées par le soleil.
La reine rougit légèrement; elle venait de comprendre.
— Savez-vous, dit-elle, que c’est mal de nous avoir délaissée?
— Oh! madame, le roi a hérité, dit-on, la haine que me portait son père. Le roi me congédierait s’il me savait au Palais-Royal.
— Je ne dis pas que le roi soit bien disposé en votre faveur, duchesse, répliqua la reine: mais, moi, je pourrais... secrètement.
La duchesse laissa percer un sourire dédaigneux qui inquiéta son interlocutrice.
— Du reste, se hâta d’ajouter la reine, vous avez très bien fait de venir ici.
— Merci, madame!
— Ne fût-ce que pour nous donner cette joie de démentir le bruit de votre mort.
— On avait dit effectivement que j’étais morte?
— Partout.
— Mes enfants n’avaient pas pris le deuil, cependant.
— Ah! vous savez, duchesse, la Cour voyage souvent; nous voyons peu MM. d’Albert et de Luynes, et bien des choses échappent dans les préoccupations au milieu desquelles nous vivons constamment.
— Votre Majesté n’eût pas dû croire au bruit de ma mort.
— Pourquoi pas? Hélas! nous sommes mortels; ne voyez-vous pas que moi, votre sœur cadette, comme nous disions autrefois, je penche déjà vers la sépulture?
— Votre Majesté, si elle avait cru que j’étais morte, devait s’étonner alors de n’avoir pas reçu de mes nouvelles.
— La mort surprend parfois bien vite, duchesse.
— Oh! Votre Majesté! Les âmes chargées de secrets comme celui dont nous parlions tout à l’heure ont toujours un besoin d’épanchement qu’il faut satisfaire d’avance. Au nombre des relais préparés pour l’éternité, on compte la mise en ordre de ses papiers.
La reine tressaillit.
— Votre Majesté, dit la duchesse, saura d’une façon certaine le jour de ma mort.
— Comment cela?
— Parce que Votre Majesté recevra le lendemain, sous une quadruple enveloppe, tout ce qui a échappé de nos petites correspondances si mystérieuses d’autrefois.
— Vous n’avez pas brûlé? s’écria Anne avec effroi.
— Oh! chère Majesté, répliqua la duchesse, les traîtres seuls brûlent une correspondance royale.
— Les traîtres?
— Oui, sans doute; ou plutôt ils font semblant de la brûler, la gardent ou la vendent.
— Mon Dieu!
— Les fidèles, au contraire, enfouissent précieusement de pareils trésors; puis, un jour, ils viennent trouver leur reine, et lui disent: «Madame, je vieillis, je me sens malade; il y a danger de mort pour moi, danger de révélation pour le secret de Votre Majesté; prenez donc ce papier dangereux et brûlez-le vous-même.»
— Un papier dangereux! Lequel?
— Quant à moi, je n’en ai qu’un, c’est vrai, mais il est bien dangereux.
— Oh! duchesse, dites, dites!
— C’est ce billet... daté du 2 août 1644, où vous me recommandiez d’aller à Noisy-le-Sec pour voir ce cher et malheureux enfant. Il y a cela de votre main, madame: «Cher malheureux enfant.»
Il se fit un silence profond à ce moment: la reine sondait l’abîme, Mme de Chevreuse tendait son piège.
— Oui, malheureux, bien malheureux! murmura Anne d’Autriche; quelle triste existence a-t-il menée, ce pauvre enfant, pour aboutir à une si cruelle fin!
— Il est mort? s’écria vivement la duchesse avec une curiosité dont la reine saisit avidement l’accent sincère.
— Mort de consomption, mort oublié, flétri, mort comme ces pauvres fleurs données par un amant et que la maîtresse laisse expirer dans un tiroir pour les cacher à tout le monde.
— Mort! répéta la duchesse avec un air de découragement qui eût bien réjoui la reine, s’il n’eût été tempéré par un mélange de doute. Mort à Noisy-le-Sec?
— Mais oui, dans les bras de son gouverneur, pauvre serviteur honnête, qui n’a pas survécu longtemps.
— Cela se conçoit: c’est si lourd à porter un deuil et un secret pareils.
La reine ne se donna pas la peine de relever l’ironie de cette réflexion. Mme de Chevreuse continua.
— Eh bien! madame, je m’informai, il y a quelques années, à Noisy-le-Sec même, du sort de cet enfant si malheureux. On m’apprit qu’il ne passait pas pour être mort, voilà pourquoi je ne m’étais pas affligée tout d’abord avec Votre Majesté. Oh! certes, si je l’eusse cru, jamais une allusion à ce déplorable événement ne fût venue réveiller les bien légitimes douleurs de Votre Majesté.
— Vous dites que l’enfant ne passait pas pour être mort à Noisy?
— Non, madame.
— Que disait-on de lui, alors?
— On disait... On se trompait sans doute.
— Dites toujours.
— On disait qu’un soir, vers 1645, une dame belle et majestueuse, ce qui se remarqua malgré le masque et la mante qui la cachaient, une dame de haute qualité, de très haute qualité sans doute, était venue dans un carrosse à l’embranchement de la route, la même, vous savez, où j’attendais des nouvelles du jeune prince, quand Votre Majesté daignait m’y envoyer.
— Eh bien?
— Et que le gouverneur avait mené l’enfant à cette dame.
— Après?
— Le lendemain, gouverneur et enfant avaient quitté le pays.
— Vous voyez bien! il y a du vrai là-dedans, puisque, effectivement, le pauvre enfant mourut d’un de ces coups de foudre qui font que, jusqu’à sept ans, au dire des médecins, la vie des enfants tient à un fil.
— Oh! ce que dit Votre Majesté est la vérité; nul ne le sait mieux que vous, madame; nul ne le croit plus que moi. Mais admirez la bizarrerie...
«Qu’est-ce encore?» pensa la reine.
— La personne qui m’avait rapporté ces détails, qui avait été s’informer de la santé de l’enfant, cette personne...
— Vous aviez confié un pareil soin à quelqu’un? Oh! duchesse!
— Quelqu’un de muet comme Votre Majesté, comme moi-même; mettons que c’est moi-même, madame. Ce quelqu’un, dis-je, passant quelque temps après en Touraine...
— En Touraine?
— Reconnut le gouverneur et l’enfant, pardon! crut les reconnaître, vivants tous deux, gais et heureux et florissants tous deux, l’un dans sa verte vieillesse, l’autre dans sa jeunesse en fleur! Jugez, d’après cela, ce que c’est que les bruits qui courent, ayez donc foi, après cela, à quoi que ce soit de ce qui se passe en ce monde. Mais je fatigue Votre Majesté. Oh! ce n’est pas mon intention, et je prendrai congé d’elle après lui avoir renouvelé l’assurance de mon respectueux dévouement.
— Arrêtez, duchesse; causons un peu de vous.
— De moi? Oh! madame, n’abaissez pas vos regards jusque-là.
— Pourquoi donc? N’êtes-vous pas ma plus ancienne amie? Est-ce que vous m’en voulez, duchesse?
— Moi! mon Dieu, pour quel motif? Serais-je venue auprès de Votre Majesté, si j’avais sujet de lui en vouloir?
— Duchesse, les ans nous gagnent; il faut nous serrer contre la mort qui menace.
— Madame, vous me comblez avec ces douces paroles.
— Nulle ne m’a jamais aimée, servie comme vous, duchesse.
— Votre Majesté s’en souvient?
— Toujours... Duchesse, une preuve d’amitié.
— Ah! madame, tout mon être appartient à Votre Majesté.
— Cette preuve, voyons!
— Laquelle?
— Demandez-moi quelque chose.
— Demander?
— Oh! je sais que vous êtes l’âme la plus désintéressée, la plus grande, la plus royale.
— Ne me louez pas trop, madame, dit la duchesse inquiète.
— Je ne vous louerai jamais autant que vous le méritez.
— Avec l’âge, avec les malheurs, on change beaucoup, madame.
— Dieu vous entende, duchesse!
— Comment cela?
— Oui, la duchesse d’autrefois, la belle, la fière, l’adorée Chevreuse m’eût répondu ingratement: «Je ne veux rien de vous.» Bénis soient donc les malheurs, s’ils sont venus, puisqu’ils vous auront changée, et que peut-être vous me répondrez: «J’accepte.»
La duchesse adoucit son regard et son sourire; elle était sous le charme et ne se cachait plus.
— Parlez, chère, dit la reine, que voulez-vous?
— Il faut donc s’expliquer?...
— Sans hésitation.
— Eh bien! Votre Majesté peut me faire une joie indicible, une joie incomparable.
— Voyons, fit la reine, un peu refroidie par l’inquiétude. Mais, avant toute chose, ma bonne Chevreuse, souvenez-vous que je suis en puissance de fils comme j’étais autrefois en puissance de mari.
— Je vous ménagerai, chère reine.
— Appelez-moi Anne, comme autrefois; ce sera un doux écho de la belle jeunesse.
— Soit. Eh bien! ma vénérée maîtresse, Anne chérie...
— Sais-tu toujours l’espagnol?
— Toujours.
— Demande-moi en espagnol alors.
— Voici: faites-moi l’honneur de venir passer quelques jours à Dampierre.
— C’est tout? s’écria la reine stupéfaite.
— Oui.
— Rien que cela?
— Bon Dieu! auriez-vous l’idée que je ne vous demande pas là le plus énorme bienfait? S’il en est ainsi, vous ne me connaissez plus. Acceptez vous?
— Oui, de grand cœur.
— Oh! merci!
— Et je serai heureuse, continua la reine avec défiance si ma présence peut vous être utile à quelque chose.
— Utile? s’écria la duchesse en riant. Oh! non, non, agréable, douce, délicieuse, oui, mille fois oui. C’est donc promis?
— C’est juré.
La duchesse se jeta sur la main si belle de la reine et la couvrit de baisers.
«C’est une bonne femme au fond, pensa la reine, et... généreuse d’esprit.»
— Votre Majesté, reprit la duchesse, consentirait-elle à me donner quinze jours?
— Oui, certes! Pourquoi?
— Parce que, dit la duchesse, me sachant en disgrâce, nul ne voulait me prêter les cent mille écus dont j’ai besoin pour réparer Dampierre. Mais, lorsqu’on va savoir que c’est pour y recevoir Votre Majesté, tous les fonds de Paris afflueront chez moi.
— Ah! fit la reine en remuant doucement la tête avec intelligence, cent mille écus! il faut cent mille écus pour réparer Dampierre?
— Tout autant.
— Et personne ne veut vous les prêter?
— Personne.
— Je les prêterai, moi, si vous voulez, duchesse.
— Oh! je n’oserais.
— Vous auriez tort.
— Vrai?
— Foi de reine!... Cent mille écus, ce n’est réellement pas beaucoup.
— N’est-ce pas?
— Non. Oh! je sais que vous n’avez jamais fait payer votre discrétion ce qu’elle vaut. Duchesse, avancez-moi cette table, que je vous fasse un bon sur M. Colbert; non, sur M. Fouquet, qui est un bien plus galant homme.
— Paie-t-il?
— S’il ne paie pas, je paierai; mais ce serait la première fois qu’il me refuserait.
La reine écrivit, donna la cédule à la duchesse, et la congédia après l’avoir gaiement embrassée. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
"author": "Alexandre Dumas",
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} | Chapitre XLVII — Comment Anne d’Autriche donna un conseil à Louis XIV, et comment M. Fouquet lui en donna un autre | La nouvelle de l’extrémité où se trouvait le cardinal s’était déjà répandue, et elle attirait au moins autant de gens au Louvre que la nouvelle du mariage de Monsieur, le frère du roi, laquelle avait déjà été annoncée à titre de fait officiel.
À peine Louis XIV rentrait-il chez lui, tout rêveur encore des choses qu’il avait vues ou entendu dire dans cette soirée, que l’huissier annonça que la même foule de courtisans qui, le matin, s’était empressée à son lever, se représentait de nouveau à son coucher, faveur insigne que depuis le règne du cardinal la cour, fort peu discrète dans ses préférences, avait accordée au ministre sans grand souci de déplaire au roi. Mais le ministre avait eu, comme nous l’avons dit, une grave attaque de goutte, et la marée de la flatterie montait vers le trône. Les courtisans ont ce merveilleux instinct de flairer d’avance tous les événements; les courtisans ont la science suprême: ils sont diplomates pour éclairer les grands dénouements des circonstances difficiles, capitaines pour deviner l’issue des batailles, médecins pour guérir les maladies.
Louis XIV, à qui sa mère avait appris cet axiome, entre beaucoup d’autres, comprit que Son Éminence Monseigneur le cardinal Mazarin était bien malade. À peine Anne d’Autriche eut-elle conduit la jeune reine dans ses appartements et soulagé son front du poids de la coiffure de cérémonie, qu’elle revint trouver son fils dans le cabinet où, seul, morne et le cœur ulcéré, il passait sur lui-même, comme pour exercer sa volonté, une de ces colères sourdes et terribles, colères de roi, qui font des événements quand elles éclatent, et qui, chez Louis XIV, grâce à sa puissance merveilleuse sur lui-même, devinrent des orages si bénins, que sa plus fougueuse, son unique colère, celle que signale Saint-Simon, tout en s’en étonnant, fut cette fameuse colère qui éclata cinquante ans plus tard à propos d’une cachette de M. le duc du Maine, et qui eut pour résultat une grêle de coups de canne donnés sur le dos d’un pauvre laquais qui avait volé un biscuit.
Le jeune roi était donc, comme nous l’avons vu, en proie à une douloureuse surexcitation, et il se disait en se regardant dans une glace:
— Ô roi!... roi de nom, et non de fait... fantôme, vain fantôme que tu es!.... statue inerte qui n’as d’autre puissance que celle de provoquer un salut de la part des courtisans, quand pourras-tu donc lever ton bras de velours, serrer ta main de soie? quand pourras-tu ouvrir pour autre chose que pour soupirer ou sourire tes lèvres condamnées à la stupide immobilité des marbres de ta galerie?
Alors, passant la main sur son front et cherchant l’air, il s’approcha de la fenêtre et vit au bas quelques cavaliers qui causaient entre eux, quelques groupes timidement curieux. Ces cavaliers, c’était une fraction du guet; ce groupe, c’étaient les empressés du peuple, ceux-là pour qui un roi est toujours une chose curieuse, comme un rhinocéros, un crocodile ou un serpent.
Il frappa son front du plat de sa main en s’écriant:
— Roi de France! quel titre! Peuple de France! quelle masse de créatures! Et voilà que je rentre dans mon Louvre; mes chevaux, à peine dételés, fument encore, et j’ai tout juste soulevé assez d’intérêt pour que vingt personnes à peine me regardent passer... Vingt... que dis-je! non, il n’y a pas même vingt curieux pour le roi de France, il n’y a pas même dix archers pour veiller sur ma maison: archers, peuple, gardes, tout est au Palais-Royal. Pourquoi mon Dieu? Moi, le roi, n’ai-je pas le droit de vous demander cela?
— Parce que, dit une voix répondant à la sienne et qui retentit de l’autre côté de la portière du cabinet, parce qu’au Palais-Royal il y a tout l’or, c’est-à-dire toute la puissance de celui qui veut régner.
Louis se retourna précipitamment.
La voix qui venait de prononcer ces paroles était celle d’Anne d’Autriche. Le roi tressaillit, et s’avançant vers sa mère:
— J’espère, dit-il, que Votre Majesté n’a pas fait attention aux vaines déclamations dont la solitude et le dégoût familiers aux rois donnent l’idée aux plus heureux caractères?
— Je n’ai fait attention qu’à une chose, mon fils: c’est que vous vous plaigniez.
— Moi? pas du tout, dit Louis XIV; non, en vérité; vous vous trompez, madame.
— Que faisiez-vous donc, Sire?
— Il me semblait être sous la férule de mon professeur et développer un sujet d’amplification.
— Mon fils, reprit Anne d’Autriche en secouant la tête, vous avez tort de ne vous point fier à ma parole; vous avez tort de ne me point accorder votre confiance. Un jour va venir, jour prochain peut-être, où vous aurez besoin de vous rappeler cet axiome: «L’or est la toute puissance, et ceux-là seuls sont véritablement rois qui sont tout-puissants.»
— Votre intention, poursuivit le roi, n’était point cependant de jeter un blâme sur les riches de ce siècle?
— Non, dit vivement Anne d’Autriche, non, Sire; ceux qui sont riches en ce siècle, sous votre règne, sont riches parce que vous l’avez bien voulu, et je n’ai contre eux ni rancune ni envie; ils ont sans doute assez bien servi Votre Majesté pour que Votre Majesté leur ait permis de se récompenser eux-mêmes. Voilà ce que j’entends dire par la parole que vous semblez me reprocher.
— À Dieu ne plaise, madame, que je reproche jamais quelque chose à ma mère!
— D’ailleurs, continua Anne d’Autriche, le Seigneur ne donne jamais que pour un temps les biens de la terre; le Seigneur, comme correctif aux honneurs et à la richesse, le Seigneur a mis la souffrance, la maladie, la mort, et nul, ajouta Anne d’Autriche avec un douloureux sourire qui prouvait qu’elle faisait à elle-même l’application du funèbre précepte, nul n’emporte son bien ou sa grandeur dans le tombeau. Il en résulte que les jeunes récoltent les fruits de la féconde moisson préparée par les vieux.
Louis écoutait avec une attention croissante ces paroles accentuées par Anne d’Autriche dans un but évidemment consolateur.
— Madame, dit Louis XIV regardant fixement sa mère, on dirait, en vérité, que vous avez quelque chose de plus à m’annoncer?
— Je n’ai rien absolument, mon fils; seulement, vous aurez remarqué ce soir que M. le cardinal est bien malade?
Louis regarda sa mère, cherchant une émotion dans sa voix, une douleur dans sa physionomie. Le visage d’Anne d’Autriche semblait légèrement altéré; mais cette souffrance avait un caractère tout personnel.
Peut-être cette altération était-elle causée par le cancer qui commençait à la mordre au sein.
— Oui, madame, dit le roi, oui, M. de Mazarin est bien malade.
— Et ce serait une grande perte pour le royaume si Son Éminence venait à être appelée par Dieu. N’est-ce point votre avis comme le mien, mon fils? demanda Anne d’Autriche.
— Oui, madame, oui certainement, ce serait une grande perte pour le royaume, dit Louis en rougissant; mais le péril n’est pas si grand, ce me semble, et d’ailleurs M. le cardinal est jeune encore. Le roi achevait à peine de parler, qu’un huissier souleva la tapisserie et se tint debout, un papier à la main, en attendant que le roi l’interrogeât.
— Qu’est-ce que cela? demanda le roi.
— Un message de M. de Mazarin, répondit l’huissier.
— Donnez, dit le roi.
Et il prit le papier. Mais, au moment où il l’allait ouvrir, il se fit à la fois un grand bruit dans la galerie, dans les antichambres et dans la cour.
— Ah! ah! dit Louis XIV, qui sans doute reconnut ce triple bruit, que disais-je donc qu’il n’y avait qu’un roi en France! je me trompais, il y en a deux.
En ce moment, la porte s’ouvrit, et le surintendant des finances Fouquet apparut à Louis XIV. C’était lui qui faisait ce bruit dans la galerie; c’étaient ses laquais qui faisaient ce bruit dans les antichambres; c’étaient ses chevaux qui faisaient ce bruit dans la cour. En outre, on entendait un long murmure sur son passage qui ne s’éteignait que longtemps après qu’il avait passé. C’était ce murmure que Louis XIV regrettait si fort de ne point entendre alors sous ses pas et mourir derrière lui.
— Celui-là n’est pas précisément un roi comme vous le croyez, dit Anne d’Autriche à son fils; c’est un homme trop riche, voilà tout.
Et en disant ces mots, un sentiment amer donnait aux paroles de la reine leur expression la plus haineuse; tandis que le front de Louis, au contraire, resté calme et maître de lui, était pur de la plus légère ride. Il salua donc librement Fouquet de la tête, tandis qu’il continuait de déplier le rouleau que venait de lui remettre l’huissier. Fouquet vit ce mouvement, et, avec une politesse à la fois aisée et respectueuse, il s’approcha d’Anne d’Autriche pour laisser toute liberté au roi. Louis avait ouvert le papier, et cependant il ne lisait pas. Il écoutait Fouquet faire à sa mère des compliments adorablement tournés sur sa main et sur ses bras.
La figure d’Anne d’Autriche se dérida et passa presque au sourire.
Fouquet s’aperçut que le roi, au lieu de lire, le regardait et l’écoutait; il fit un demi-tour, et, tout en continuant pour ainsi dire d’appartenir à Anne d’Autriche, il se retourna en face du roi.
— Vous savez, monsieur Fouquet, dit Louis XIV, que Son Éminence est fort mal?
— Oui, Sire, je sais cela, dit Fouquet; et en effet elle est fort mal. J’étais à ma campagne de Vaux lorsque la nouvelle m’en est venue, si pressante que j’ai tout quitté.
— Vous avez quitté Vaux ce soir, monsieur?
— Il y a une heure et demie, oui, Votre Majesté, dit Fouquet, consultant une montre toute garnie de diamants.
— Une heure et demie! dit le roi, assez puissant pour maîtriser sa colère, mais non pour cacher son étonnement.
— Je comprends, Sire, Votre Majesté doute de ma parole, et elle a raison; mais, si je suis venu ainsi, c’est vraiment par merveille. On m’avait envoyé d’Angleterre trois couples de chevaux fort vifs, m’assurait-on; ils étaient disposés de quatre lieues en quatre lieues, et je les ai essayés ce soir. Ils sont venus en effet de Vaux au Louvre en une heure et demie, et Votre Majesté voit qu’on ne m’avait pas trompé.
La reine mère sourit avec une secrète envie. Fouquet alla au-devant de cette mauvaise pensée.
— Aussi, madame, se hâta-t-il d’ajouter, de pareils chevaux sont faits, non pour des sujets, mais pour des rois, car les rois ne doivent jamais le céder à qui que ce soit en quoi que ce soit.
Le roi leva la tête.
— Cependant, interrompit Anne d’Autriche, vous n’êtes point roi, que je sache, monsieur Fouquet?
— Aussi, madame, les chevaux n’attendent-ils qu’un signe de Sa Majesté pour entrer dans les écuries du Louvre; et si je me suis permis de les essayer, c’était dans la seule crainte d’offrir au roi quelque chose qui ne fût pas précisément une merveille.
Le roi était devenu fort rouge.
— Vous savez, monsieur Fouquet, dit la reine, que l’usage n’est point à la cour de France qu’un sujet offre quelque chose à son roi?
Louis fit un mouvement.
— J’espérais, madame, dit Fouquet fort agité, que mon amour pour Sa Majesté, mon désir incessant de lui plaire, serviraient de contrepoids à cette raison d’étiquette. Ce n’était point d’ailleurs un présent que je me permettais d’offrir, c’était un tribut que je payais.
— Merci, monsieur Fouquet, dit poliment le roi, et je vous sais gré de l’intention, car j’aime en effet les bons chevaux; mais vous savez que je suis bien peu riche; vous le savez mieux que personne, vous, mon surintendant des finances. Je ne puis donc, lors même que je le voudrais, acheter un attelage si cher.
Fouquet lança un regard plein de fierté à la reine mère qui semblait triompher de la fausse position du ministre, et répondit:
— Le luxe est la vertu des rois, Sire; c’est le luxe qui les fait ressembler à Dieu; c’est par le luxe qu’ils sont plus que les autres hommes. Avec le luxe un roi nourrit ses sujets et les honore. Sous la douce chaleur de ce luxe des rois naît le luxe des particuliers, source de richesses pour le peuple. Sa Majesté, en acceptant le don de six chevaux incomparables, eût piqué d’amour-propre les éleveurs de notre pays, du Limousin, du Perche, de la Normandie; cette émulation eût été profitable à tous... Mais le roi se tait, et par conséquent je suis condamné.
Pendant ce temps, Louis XIV, par contenance, pliait et dépliait le papier de Mazarin, sur lequel il n’avait pas encore jeté les yeux. Sa vue s’y arrêta enfin, et il poussa un petit cri dès la première ligne.
— Qu’y a-t-il donc, mon fils? demanda Anne d’Autriche en se rapprochant vivement du roi.
— De la part du cardinal? reprit le roi en continuant sa lecture. Oui, oui, c’est bien de sa part.
— Est-il donc plus mal?
— Lisez, acheva le roi en passant le parchemin à sa mère, comme s’il eût pensé qu’il ne fallait pas moins que la lecture pour convaincre Anne d’Autriche d’une chose aussi étonnante que celle qui était renfermée dans ce papier.
Anne d’Autriche lut à son tour. À mesure qu’elle lisait, ses yeux pétillaient d’une joie plus vive qu’elle essayait inutilement de dissimuler et qui attira les regards de Fouquet.
— Oh! une donation en règle, dit-elle.
— Une donation? répéta Fouquet.
— Oui, fit le roi répondant particulièrement au surintendant des finances; oui, sur le point de mourir, M. le cardinal me fait une donation de tous ses biens.
— Quarante millions! s’écria la reine. Ah! mon fils, voilà un beau trait de la part de M. le cardinal, et qui va contredire bien des malveillantes rumeurs; quarante millions amassés lentement et qui reviennent d’un seul coup en masse au trésor royal, c’est d’un sujet fidèle et d’un vrai chrétien.
Et ayant jeté une fois encore les yeux sur l’acte, elle le rendit à Louis XIV, que l’énoncé de cette somme faisait tout palpitant. Fouquet avait fait quelques pas en arrière et se taisait. Le roi le regarda et lui tendit le rouleau à son tour. Le surintendant ne fit qu’y arrêter une seconde son regard hautain.
Puis, s’inclinant:
— Oui, Sire, dit-il, une donation, je le vois.
— Il faut répondre, mon fils, s’écria Anne d’Autriche; il faut répondre sur-le-champ.
— Et comment cela, madame?
— Par une visite au cardinal.
— Mais il y a une heure à peine que je quitte Son Éminence, dit le roi.
— Écrivez alors, Sire.
— Écrire! fit le jeune roi avec répugnance.
— Enfin, reprit Anne d’Autriche, il me semble, mon fils, qu’un homme qui vient de faire un pareil présent est bien en droit d’attendre qu’on le remercie avec quelque hâte.
Puis, se retournant vers le surintendant:
— Est-ce que ce n’est point votre avis, monsieur Fouquet?
— Le présent en vaut la peine, oui, madame, répliqua le surintendant avec une noblesse qui n’échappa point au roi.
— Acceptez donc et remerciez, insista Anne d’Autriche.
— Que dit M. Fouquet? demanda Louis XIV.
— Sa Majesté veut savoir ma pensée?
— Oui.
— Remerciez, Sire...
— Ah! fit Anne d’Autriche.
— Mais n’acceptez pas, continua Fouquet.
— Et pourquoi cela? demanda Anne d’Autriche.
— Mais vous l’avez dit vous-mêmes, madame, répliqua Fouquet, parce que les rois ne doivent et ne peuvent recevoir de présents de leurs sujets.
Le roi demeurait muet entre ces deux opinions si opposées.
— Mais quarante millions! dit Anne d’Autriche du même ton dont la pauvre Marie-Antoinette dit plus tard: «Vous m’en direz tant!»
— Je le sais, dit Fouquet en riant, quarante millions font une belle somme, et une pareille somme pourrait tenter même une conscience royale.
— Mais, monsieur, dit Anne d’Autriche, au lieu de détourner le roi de recevoir ce présent, faites donc observer à Sa Majesté, vous dont c’est la charge, que ces quarante millions lui font une fortune.
— C’est précisément, madame, parce que ces quarante millions font une fortune que je dirai au roi: «Sire, s’il n’est point décent qu’un roi accepte d’un sujet six chevaux de vingt mille livres, il est déshonorant qu’il doive sa fortune à un autre sujet plus ou moins scrupuleux dans le choix des matériaux qui contribuaient à l’édification de cette fortune.»
— Il ne vous sied guère, monsieur, dit Anne d’Autriche, de faire une leçon au roi; procurez-lui plutôt quarante millions pour remplacer ceux que vous lui faites perdre.
— Le roi les aura quand il voudra, dit en s’inclinant le surintendant des finances.
— Oui, en pressurant les peuples, fit Anne d’Autriche.
— Eh! ne l’ont-ils pas été, madame, répondit Fouquet, quand on leur a fait suer les quarante millions donnés par cet acte? Au surplus, Sa Majesté m’a demandé mon avis, le voilà; que Sa Majesté me demande mon concours, il en sera de même.
— Allons, allons, acceptez, mon fils, dit Anne d’Autriche; vous êtes au dessus des bruits et des interprétations.
— Refusez, Sire, dit Fouquet. Tant qu’un roi vit, il n’a d’autre niveau que sa conscience, d’autre juge que son désir; mais, mort, il a la postérité qui applaudit ou qui accuse.
— Merci, ma mère, répliqua Louis en saluant respectueusement la reine. Merci, monsieur Fouquet, dit-il en congédiant civilement le surintendant.
— Acceptez-vous? demanda encore Anne d’Autriche.
— Je réfléchirai, répliqua le roi en regardant Fouquet. |
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"title": "Les quarante-cinq — Tome 3",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXIV | PAUL-ÉMILE
Toutes ces acclamations, bien que sincères, effarouchèrent le prince.
— Oh! silence, silence, messieurs, dit-il, ne soyez pas plus contents que moi, je vous prie, du bonheur qui m'arrive. Je suis enchanté de n'être pas mort, je vous prie de le croire, et cependant, si vous ne m'eussiez point reconnu, je ne me fusse pas le premier vanté d'être vivant.
— Quoi! monseigneur, dit Henri, vous m'aviez reconnu, vous vous retrouviez au milieu d'une troupe de Français, vous nous voyiez désespérés de votre perte, et vous nous laissiez dans cette douleur de vous avoir perdu!
— Messieurs, répondit le prince, outre une foule de raisons qui me faisaient désirer de garder l'incognito, j'avoue, puisqu'on me croyait mort, que je n'eusse point été fâché de cette occasion, qui ne se représentera probablement pas de mon vivant, de savoir un peu quelle oraison funèbre on prononcera sur ma tombe.
— Monseigneur, monseigneur!
— Non, vraiment, reprit le duc, je suis un homme comme Alexandre de Macédoine, moi; je fais la guerre avec art et j'y mets de l'amour-propre comme tous les artistes. Eh bien! sans vanité, j'ai, je crois, fait une faute.
— Monseigneur, dit Henri en baissant les yeux, ne dites point de pareilles choses, je vous prie.
— Pourquoi pas? Il n'y a que le pape qui soit infaillible, et depuis Boniface VIII, cette infaillibilité est fort discutée.
— Voyez à quelle chose vous nous exposiez, monseigneur, si quelqu'un de nous se fût permis de donner son avis sur cette expédition, et que cet avis eût été un blâme.
— Eh bien! pourquoi pas? Croyez-vous que je ne me sois point déjà fort blâmé moi-même; non pas d'avoir livré la bataille, mais de l'avoir perdue?
— Monseigneur, cette bonté nous effraie, et que Votre Altesse me permette de le lui dire, cette gaîté n'est point naturelle. Que Votre Altesse ait la bonté de nous rassurer, en nous disant qu'elle ne souffre point.
Un nuage terrible passa sur le front du prince, et couvrit ce front, déjà si fatal, d'un crêpe sinistre.
— Non pas, dit-il, non pas. Je ne fus jamais mieux portant, Dieu merci! qu'à cette heure, et je me sens à merveille au milieu de vous.
Les officiers s'inclinèrent.
— Combien d'hommes sous vos ordres, du Bouchage?
— Cent cinquante, monseigneur.
— Ah! ah! cent cinquante sur douze mille, c'est la proportion du désastre de Cannes. Messieurs, on enverra un boisseau de vos bagues à Anvers, mais je doute que les beautés flamandes puissent s'en servir, à moins de se faire effiler les doigts avec les couteaux de leurs maris: ils coupaient bien, ces couteaux!
— Monseigneur, reprit Joyeuse, si notre bataille est une bataille de Cannes, nous sommes plus heureux que les Romains, car nous avons conservé notre Paul-Émile.
— Sur mon âme, messieurs, reprit le duc, le Paul-Émile d'Anvers, c'est Joyeuse, et, sans doute, pour pousser la ressemblance jusqu'au bout avec son héroïque modèle, ton frère est mort, n'est-ce pas, du Bouchage?
Henri se sentit le coeur déchiré par cette froide question.
— Non, monseigneur, répondit-il, il vit.
— Ah! tant mieux, dit le duc avec un sourire glacé; quoi! notre brave Joyeuse a survécu. Où est-il que je l'embrasse?
— Il n'est point ici, monseigneur.
— Ah! oui, blessé.
— Non, monseigneur, sain et sauf.
— Mais fugitif comme moi, errant, affamé, honteux et pauvre guerrier, hélas! Le proverbe a bien raison: Pour la gloire l'épée, après l'épée le sang, après le sang les larmes.
— Monseigneur, j'ignorais le proverbe, et je suis heureux, malgré le proverbe, d'apprendre à Votre Altesse que mon frère a eu le bonheur de sauver trois mille hommes, avec lesquels il occupe un gros bourg à sept lieues d'ici, et, tel que me voit Son Altesse, je marche comme éclaireur de son armée.
Le duc pâlit.
— Trois mille hommes! dit-il, et c'est Joyeuse qui a sauvé ces trois mille hommes? Sais-tu que c'est un Xénophon, ton frère; il est pardieu fort heureux que mon frère, à moi, m'ait envoyé le tien, sans quoi je revenais tout seul en France. Vive Joyeuse, pardieu! foin de la maison de Valois; ce n'est pas elle, ma foi, qui peut prendre pour sa devise: Hilariter.
— Monseigneur, oh! monseigneur! murmura du Bouchage suffoqué de douleur, en voyant que cette hilarité du prince cachait une sombre et douloureuse jalousie.
— Non, sur mon âme, je dis vrai, n'est-ce pas, Aurilly? Nous revenons en France pareils à François Ier après la bataille de Pavie. Tout est perdu, plus l'honneur! Ah! ah! ah! j'ai retrouvé la devise de la maison de France, moi!
Un morne silence accueillit ces rires déchirants comme s'ils eussent été des sanglots.
— Monseigneur, interrompit Henri, racontez-moi comment le dieu tutélaire de la France a sauvé Votre Altesse.
— Eh! cher comte, c'est bien simple, le dieu tutélaire de la France était occupé à autre chose de plus important sans doute en ce moment, de sorte que je me suis sauvé tout seul.
— Et comment cela, monseigneur?
— Mais à toutes jambes.
Pas un sourire n'accueillit cette plaisanterie, que le duc eût certes punie de mort si elle eût été faite par un autre que par lui.
— Oui, oui, c'est bien le mot. Hein? comme nous courions, continua-t-il, n'est-ce pas, mon brave Aurilly?
-Chacun, dit Henri, connaît la froide bravoure et le génie militaire de Votre Altesse, nous la supplions donc de ne pas nous déchirer le coeur en se donnant des torts qu'elle n'a pas. Le meilleur général n'est pas invincible, et Annibal lui-même a été vaincu à Zama.
— Oui, répondit le duc, mais Annibal avait gagné les batailles de la Trébie, de Trasimène et de Cannes, tandis que moi je n'ai gagné que celle de Cateau-Cambrésis; ce n'est point assez, en vérité, pour soutenir la comparaison.
— Mais monseigneur plaisante lorsqu'il dit qu'il a fui?
— Non, pardieu! je ne plaisante pas: d'ailleurs trouves-tu qu'il y ait de quoi plaisanter, du Bouchage?
— Pouvait-on faire autrement, monsieur le comte? dit Aurilly, croyant qu'il était besoin qu'il vînt en aide à son maître.
— Tais-toi, Aurilly, dit le duc; demande à l'ombre de Saint-Aignan si l'on pouvait ne pas fuir?
Aurilly baissa la tête.
— Ah! vous ne savez pas l'histoire de Saint-Aignan, vous autres; c'est vrai; je vais vous la conter en trois grimaces.
A cette plaisanterie qui, dans la circonstance, avait quelque chose d'odieux, les officiers froncèrent le sourcil, sans s'inquiéter s'ils déplaisaient ou non à leur maître.
— Imaginez-vous donc, messieurs, dit le prince sans paraître avoir le moins du monde remarqué ce signe de désapprobation, imaginez-vous qu'au moment où la bataille se déclarait perdue, il réunit cinq cents chevaux et, au lieu de s'en aller comme tout le monde, il vint à moi et me dit:
— Il faut donner, monseigneur.
— Comment, donner? lui répondis-je; vous êtes fou, Saint-Aignan, ils sont cent contre un.
— Fussent-ils mille, répliqua-t-il avec une affreuse grimace, je donnerai.
— Donnez, mon cher, donnez, répondis-je; moi je ne donne pas, au contraire.
— Vous me donnerez cependant votre cheval, qui ne peut plus marcher, et vous prendrez le mien qui est frais; comme je ne veux pas fuir, tout cheval m'est bon, à moi.
Et, en effet, il prit mon cheval blanc, et me donna son cheval noir, en me disant:
— Prince, voilà un coureur qui fera vingt lieues en quatre heures, si vous le voulez.
Puis, se retournant vers ses hommes:
— Allons, messieurs, dit-il, suivez-moi; en avant ceux qui ne veulent pas tourner le dos!
Et il piqua vers l'ennemi avec une seconde grimace plus affreuse que la première.
Il croyait trouver des hommes, il trouva de l'eau; j'avais prévu la chose, moi: Saint-Aignan et ses paladins y sont restés.
S'il m'eût écouté, au lieu de faire cette vaillantise inutile, nous l'aurions à cette table, et il ne ferait pas à cette heure une troisième grimace plus laide probablement encore que les deux premières.
Un frisson d'horreur parcourut le cercle des assistants.
— Ce misérable n'a pas de coeur, pensa Henri. Oh! pourquoi son malheur, sa honte et surtout sa naissance le protègent-ils contre l'appel qu'on aurait tant de bonheur à lui adresser!
— Messieurs, dit à voix basse Aurilly qui sentit le terrible effet produit au milieu de cet auditoire de gens de coeur par les paroles du prince, vous voyez comme monseigneur est affecté, ne faites donc point attention à ses paroles: depuis le malheur qui lui est arrivé, je crois qu'il a vraiment des instants de délire.
— Et voilà, dit le prince en vidant son verre, comment Saint-Aignan est mort et comment je vis; au reste, en mourant, il m'a rendu un dernier service: il a fait croire, comme il montait mon cheval, que c'était moi qui étais mort; de sorte que ce bruit s'est répandu non-seulement dans l'armée française, mais encore dans l'armée flamande, qui alors s'est ralentie à ma poursuite; mais rassurez-vous, messieurs, nos bons Flamands ne porteront pas la chose en paradis; nous aurons une revanche, messieurs, et sanglante même, et je me compose depuis hier, mentalement du moins, la plus formidable armée qui ait jamais existé.
— En attendant, monseigneur, dit Henri, Votre Altesse va prendre le commandement de mes hommes; il ne m'appartient plus à moi, simple gentilhomme, de donner un seul ordre là où est un fils de France.
— Soit, dit le prince, et je commence par ordonner à tout le monde de souper, et à vous particulièrement, monsieur du Bouchage, car vous n'avez pas même approché de votre assiette.
— Monseigneur, je n'ai pas faim.
— En ce cas, du Bouchage, mon ami, retournez visiter vos postes. Annoncez aux chefs que je vis, mais priez-les de ne pas s'en réjouir trop hautement, avant que nous n'ayons gagné une meilleure citadelle ou rejoint le corps d'armée de notre invincible Joyeuse, car je vous avoue que je me soucie moins que jamais d'être pris, maintenant que j'ai échappé au feu et à l'eau.
— Monseigneur, Votre Altesse sera obéie rigoureusement, et nul ne saura, excepté ces messieurs, qu'elle nous fait l'honneur de demeurer parmi nous.
— Et ces messieurs me garderont le secret? demanda le duc.
Tout le monde s'inclina.
[Illustration: Le duc plongea ses regards à travers les vitres. — PAGE 63.]
— Allez à votre visite, comte.
Du Bouchage sortit de la salle.
Il n'avait fallu, comme on le voit, qu'un instant à ce vagabond, à ce fugitif, à ce vaincu, pour redevenir fier, insouciant et impérieux.
Commander à cent hommes ou à cent mille, c'est toujours commander; le duc d'Anjou en eût agi de même avec Joyeuse. Les princes ne demandent jamais ce qu'ils croient mériter, mais ce qu'ils croient qu'on leur doit.
Tandis que du Bouchage exécutait l'ordre avec d'autant plus de ponctualité qu'il voulait paraître moins dépité d'obéir, François questionnait, et Aurilly, cette ombre du maître, laquelle suivait tous ses mouvements, questionnait aussi.
Le duc trouvait étonnant qu'un homme du nom et du rang de du Bouchage eût consenti à prendre ainsi le commandement d'une poignée d'hommes, et se fût chargé d'une expédition aussi périlleuse. C'était en effet le poste d'un simple enseigne et non celui du frère d'un grand-amiral.
Chez le prince tout était soupçon, et tout soupçon avait besoin d'être éclairé.
Il insista donc, et apprit que le grand-amiral, en mettant son frère à la tête de la reconnaissance, n'avait fait que céder à ses pressantes instances.
Celui qui donnait ce renseignement au duc, et qui le donnait sans mauvaise intention aucune, était l'enseigne des gendarmes d'Aunis, lequel avait recueilli du Bouchage, et s'était vu enlever son commandement, comme du Bouchage venait de se voir enlever le sien par le duc.
Le prince avait cru apercevoir un léger sentiment d'irritabilité dans le coeur de l'enseigne contre du Bouchage, voilà pourquoi il interrogeait particulièrement celui-ci.
— Mais, demanda le prince, quelle était donc l'intention du comte, qu'il sollicitait avec tant d'instance un si pauvre commandement?
— Rendre service à l'armée d'abord, dit l'enseigne, et de ce sentiment je n'en doute pas.
— D'abord, avez-vous dit?-- quel est l'ensuite, monsieur?
— Ah! monseigneur, dit l'enseigne, je ne sais pas.
— Vous me trompez ou vous vous trompez vous-même, monsieur; vous savez.
— Monseigneur, je ne puis donner, même à Votre Altesse, que les raisons de mon service.
— Vous le voyez, dit le prince en se retournant vers les quelques officiers demeurés à table, j'avais parfaitement raison de me tenir caché, messieurs, puisqu'il y a dans mon armée des secrets dont on m'exclut.
— Ah! monseigneur, reprit l'enseigne, Votre Altesse comprend bien mal ma discrétion; il n'y a de secrets qu'en ce qui concerne M. du Bouchage; ne pourrait-il pas arriver, par exemple, que tout en servant l'intérêt général, M. Henri eût voulu rendre service à quelque parent ou à quelque ami, en le faisant escorter?
— Qui donc est ici parent ou ami du comte? Qu'on le dise; voyons, que je l'embrasse!
— Monseigneur, dit Aurilly en venant se mêler à la conversation avec cette respectueuse familiarité dont il avait pris l'habitude, monseigneur, je viens de découvrir une partie du secret, et il n'a rien qui puisse motiver la défiance de Votre Altesse. Ce parent que M. du Bouchage voulait faire escorter, eh bien!...
— Eh bien! fit le prince, achève, Aurilly.
— Eh bien! monseigneur, c'est une parente.
— Ah! ah! ah! s'écria le duc, que ne me disait-on la chose tout franchement? Ce cher Henri!... Eh! mais, c'est tout naturel... Allons, allons, fermons les yeux sur la parente, et n'en parlons plus.
— Votre Altesse fera d'autant mieux, dit Aurilly, que la chose est des plus mystérieuses.
— Comment cela?
— Oui, la dame, comme la célèbre Bradamante dont j'ai vingt fois chanté l'histoire à Votre Altesse, la dame se cache sous des habits d'homme.
— Oh! monseigneur, dit l'enseigne, je vous en supplie; M. Henri m'a paru avoir de grands respects pour cette dame, et, selon toute probabilité, en voudrait-il aux indiscrets.
— Sans doute, sans doute, monsieur l'enseigne; nous serons muet comme des sépulcres, soyez tranquille; muet comme le pauvre Saint-Aignan; seulement, si nous voyons la dame, nous tâcherons de ne pas lui faire de grimaces. Ah! Henri a une parente avec lui, comme cela tout au milieu des gendarmes? et où est-elle, Aurilly, cette parente?
— Là-haut.
— Comment! là-haut, dans cette maison-ci?
— Oui, monseigneur; mais, chut! voici M. du Bouchage.
— Chut! répéta le prince en riant aux éclats. |
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"title": "Création et rédemption, première partie",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XLV | Retour de Danton
Pendant l'absence de Danton, un orage terrible s'était élevé contre la Gironde.
Nous avons expliqué aussi brièvement que possible d'où venait son impopularité.
Les girondins n'étaient pas devenus royalistes, comme on le disait, mais les royalistes, de nom du moins, s'étaient faits girondins.
On sait de quelle popularité ils avaient joui d'abord; la révolution, au 20 juin et au 10 août, avait été en eux.
Les jacobins, de leur côté, s'étaient jetés dans des excès qu'à tort ou à raison ils avaient cru nécessaires à la révolution.
Ils avaient fait les journées de Septembre.
Les girondins regardaient les actes des 2 et 3 septembre comme des crimes atroces; ils avaient demandé la poursuite de ces crimes.
Ils firent, comme nous l'avons dit, accuser Robespierre à la tribune. Par qui? Par Roland qui était l'intégrité; par Condorcet qui était la science; par Brissot qui était la loyauté; par Vergniaud qui était l'éloquence? Non. Par Louvet, l'auteur de Faublas, c'est-à-dire aux yeux de tous par la frivolité.
Robespierre répondit par deux mensonges. Il dit qu'il n'avait jamais eu de relation avec le comité de surveillance de la Commune, premier mensonge; il répondit qu'il avait cessé d'aller à la Commune avant les exécutions, second mensonge.
Les honneurs de la séance furent pour Robespierre. De ce jour date le premier nuage jeté sur la popularité de la Gironde.
Il s'agissait d'élire un nouveau maire. Un ex-cordonnier de la rue Mauconseil, nommé Lhuillier, balança trois jours le candidat girondin, Chambon, qui fut nommé à grand'peine.
Signe grave et sinistre, la majorité flottait entre elle et les jacobins.
Les jacobins et la Montagne avaient cru la mort du roi indispensable, et ils avaient, comme un seul homme, voté la mort du roi, sans appel et sans sursis.
Les girondins, au contraire, au moment de la chute du roi, avaient eu l'imprudence de lui écrire; puis, le moment venu de voter, ils avaient voté ensemble, les uns pour la mort simple, les autres pour la mort avec sursis, les autres pour la mort avec appel.
Les girondins étaient donc divisés, et ils avaient donné prise aux montagnards et aux jacobins, qui leur reprochaient à tout moment leur faiblesse politique.
Danton, nous l'avons dit encore, avait fait un pas pour se rapprocher de la Gironde. La Gironde s'était éloignée de lui.
Guadet l'avait appelé septembriseur.
Danton s'était contenté de secouer tristement la tête.
— Guadet, lui dit-il, tu as tort, tu ne sais pas pardonner, tu ne sais pas sacrifier ton sentiment à la patrie, tu es opiniâtre; tu périras!
Danton avait laissé aller la Gironde à la dérive.
Les girondins avaient eu un ministère tiré du coeur même de la Gironde: Roland, Larivière et Servan.
Ce ministère n'avait pas su se maintenir en position.
Ils avaient eu un général girondin: Dumouriez.
Mais, après avoir gagné deux batailles, après avoir sauvé la France à Valmy et à Jemmapes, il avait été accusé de ne l'avoir sauvée qu'au profit du duc de Chartres. Un voyage qu'il avait fait à Paris, quelques ouvertures qu'il avait risquées, avaient donné créance à ces bruits que les girondins n'osaient pas démentir. Seulement, Dumouriez était l'homme heureux, et par conséquent l'homme indispensable.
Mais voilà qu'en quelques jours une grêle de nouvelles plus effrayantes les unes que les autres viennent s'abattre sur Paris.
La première est la révolte de Lyon.
Lyon, avec ses maisons à dix étages, avec ses caves noires où s'enterrent les canuts, Lyon était le refuge des agents d'émigration, des prêtres réfractaires et des religieuses exaltées. Les grands commerçants qui ne faisaient plus travailler, les marchands qui ne vendaient plus pactisaient avec les nobles. Nobles, commerçants et marchands étaient royalistes et se disaient girondins, mais ces prétendus girondins avaient armé un bataillon de fédérés qui, sous le titre des Fils de famille, insultaient les municipaux, brisaient la statue de la liberté et les bustes de Jean-Jacques.
Encore une accusation sourde qui retombait sur les girondins. Ce n'était pas le tout. De même qu'à la panique de Valmy, quinze cents hommes s'étaient éparpillés, fuyant et criant partout que l'armée était battue. Les fugitifs traversaient la Belgique, les uns à pied, les autres à cheval, disant que Dumouriez trahissait et qu'il avait vendu la France.
Dumouriez, l'homme des girondins!
Mais Dumouriez avait commis des crimes bien autrement graves que de se laisser battre. À son passage à Bruges, on lui avait donné un bal.
Un petit jeune homme, tout en achevant sa contredanse, se présenta à lui, disant qu'il était commissaire du corps exécutif et qu'il se rendait à Ostende et à Nieuport pour faire monter des batteries et mettre ces deux places en état de défense.
Le général le regarda par-dessus son épaule et lui dit:
— Renfermez-vous dans vos fonctions civiles, monsieur, exécutez-les modérément et ne vous mêlez pas de la partie militaire, qui me regarde.
Un autre commissaire, nommé Lintaud, lui écrivait une lettre dans laquelle il le tutoyait et lui ordonnait de marcher immédiatement au secours de Ruremonde.
Dumouriez envoya cette lettre au ministère de la Guerre avec cette apostille: Cette lettre devrait être datée de Charenton.
Un troisième, nommé Cochelet, avait écrit au général Miranda, lieutenant de Dumouriez, lui ordonnant de prendre Maestricht avant le 20 février, sans quoi, disait-il, il le dénoncerait comme traître.
On comprend que toutes ces noises de Dumouriez contre les agents de la Convention ne raccommodaient pas ses affaires avec les jacobins.
Ces nouvelles, en arrivant à Paris, excitèrent un grand tumulte non seulement dans les rues, mais au sein même de la Convention.
Une grande foule se précipita dans la salle, envahissant les tribunes et criant à pleins poumons:
— À bas les traîtres! à bas les contre-révolutionnaires!
C'est au milieu d'un effroyable tumulte que plusieurs voix crièrent tout à coup: «Danton! Danton!» et que celui-ci, dont la voiture s'était brisée et qui avait fait les trente dernières lieues à cheval et à franc étrier, entra couvert de boue à l'Assemblée.
À cet aspect, tout le monde se tut.
Alors, d'une voix tonnante:
— Citoyens représentants, dit-il, le ministre de la Guerre vous cache la vérité; j'arrive de Belgique, j'ai tout vu; voulez-vous des détails?
Sept cents voix répondirent par le cri:
— Parlez! Parlez!
Alors Danton, avec l'énergie que nous lui connaissons, fait le récit qu'on a lu dans le chapitre précédent; il lui montre toute cette brave population de Liége, hommes, femmes, vieillards, enfants, nos alliés, abandonnant leurs maisons, mourant de faim, de froid, par les grands chemins, se réfugiant à Bruxelles et n'ayant d'espoir que dans la France.
Seulement, où la France puisera-t-elle son espoir? Dumouriez est en plein retraite; une partie de l'armée est en pleine déroute.
Puis il ajoute:
— La loi du recrutement sera trop lente; il faut que Paris s'élance.
Alors, de toutes les tribunes et de tous les bancs un cri s'élance:
— Dumouriez à la barre! Mort à Dumouriez! mort aux traîtres!
Mais Danton s'écrie:
— Dumouriez n'est pas si coupable que vous le croyez. On lui a promis trente mille hommes de renfort; il n'a rien; il faut que des commissaires parcourent les quarante-huit sections, appellent les citoyens aux armes et les somment de tenir leur serment; il faut qu'une proclamation soit adressée à l'instant aux Parisiens; s'ils tardent, tout est perdu; la Belgique est envahie; armons-nous, défendons-nous, sauvons nos femmes et nos enfants; qu'on arbore à l'Hôtel de Ville le grand drapeau qui annonce que la patrie est en danger, et que le drapeau noir flotte sur les tours de Notre-Dame!
Puis, au milieu des applaudissements, des bravos, Danton, pâle comme un spectre, sombre comme la nuit, descend du haut de la Montagne vers l'endroit où Jacques Mérey, non moins pâle et non moins sombre, l'attendait.
Les deux hommes n'échangèrent que deux mots.
— Morte? demanda Danton.
— Oui, répondit Mérey.
— La clef?
— La voilà.
Et Danton sortit comme un fou des Tuileries.
Il sauta dans une des voitures qui stationnaient pendant toutes les séances à la porte des Tuileries, mit un assignat de dix francs dans la main du cocher, en lui disant:
— Ventre à terre! passage du Commerce.
Le cocher fouetta ses chevaux, qui partirent aussi vite que peuvent partir deux chevaux de fiacre.
Au pont Neuf, un embarras de voitures arrêta le fiacre; Danton passa sa tête bouleversée par la portière et cria:
— Place!
Un cabriolet avait engagé sa roue avec une charrette.
Le cocher du cabriolet tirait de son côté, le charretier tirait du sien.
— Place! cela t'est aisé à dire, fit le cocher du cabriolet. Fais-toi faire place toi-même, si tu peux.
Le conducteur de la charrette tirait avec cet entêtement plein de malveillance du conducteur des grosses voitures qui savent que les petites ne peuvent rien contre elles. Attelé de deux chevaux, il continuait de marcher et traînait à reculons le cabriolet et son cheval.
Danton jeta un regard sur la physionomie sournoisement riante de cet homme et vit qu'il était inutile de lui rien demander. Il ouvrit la portière, sauta à bas de son fiacre, s'approcha, passa une épaule sous l'arrière de la charrette, et d'un violent effort la jeta sur le côté.
Puis il remonta dans sa voiture en criant au cocher:
— Passe, maintenant.
Après une pareille preuve de force, Danton pensait bien que personne ne se mettrait plus sur sa route; aussi les autres voitures s'écartèrent-elles en une seconde, et cinq minutes après Danton était à la porte de la triste maison.
Là, il sauta à terre, monta rapidement les deux étages; mais, arrivé à la porte, il s'arrêta tout tremblant.
Il n'osait sonner.
Enfin il tira le cordon et la sonnette retentit.
Des pas alourdis s'approchaient de la porte.
— C'est ma mère, murmura-t-il.
Et, en effet, la porte s'ouvrit, et Mme Danton, vêtue de deuil, parut sur le seuil.
Les deux enfants, en deuil comme la grand-mère, étaient venus voir curieusement qui sonnait.
— Mon fils! murmura la vieille.
— Papa! balbutièrent les enfants.
Mais Danton ne parut voir ni les uns ni les autres; il entra sans dire une parole, ouvrit toutes les portes, comme s'il espérait dans chaque chambre retrouver celle qu'il avait perdue.
Puis, le dernier cabinet ouvert, il se jeta tout éperdu dans la chambre à coucher, enveloppa de ses bras les oreillers sur lesquels elle avait rendu le dernier soupir, et les baisa convulsivement avec des cris et des larmes.
La vieille mère profita de ce moment où son coeur semblait se fondre pour pousser les enfants dans ses bras.
Il les prit, les pressa contre sa poitrine.
— Ah! dit-il, qu'elle a dû avoir de peine à vous quitter.
Puis il tendit la main à sa mère, l'attira à lui et appuya un baiser sur chacune de ses joues flétries.
— Et maintenant, dit-il, qu'on me laisse seul.
— Comment, seul? s'écria Mme Danton.
— Ma mère, dit-il, il y a une voiture à la porte; montez dedans avec les enfants, conduisez-les chez Camille, laissez-les et restez vous-mêmes avec Lucile, et envoyez-moi Camille, il faut que je lui parle à l'instant même; voici un second assignat de dix francs que vous donnerez au cocher pour qu'il reste à ma disposition.
Dix minutes après, Camille accourait se jeter dans les bras de Danton.
— Il faut, lui dit celui-ci, que tu te fasses reconnaître du commissaire de police du quartier, que tu ailles avec lui jusqu'au cimetière Montparnasse. Le corps de ma femme est déposé dans un caveau provisoire; le commissaire de police t'autorisera à mettre la bière dans le fiacre; tu me la rapporteras; je veux revoir encore une fois celle que j'ai tant aimée.
Camille ne fit pas une observation, il obéit.
Camille se nomma et nomma Danton. Le nom de celui-ci inspirait une si grande terreur, que le commissaire ne chercha pas même à discuter; il monta en fiacre avec Camille Desmoulins, se rendit au cimetière Montparnasse, alla au caveau provisoire, se fit remettre la bière, que deux fossoyeurs portèrent dans le fiacre.
Danton entendit le roulement de la voiture qui s'arrêtait devant la porte; il descendit ou plutôt se précipita dans les escaliers, remercia Camille et le commissaire, qui avait voulu s'assurer qu'il venait bien au nom de Danton.
Camille voulut faire signe à deux commissionnaires qui jouaient aux cartes sur une borne; mais Danton l'arrêta, fit ses remerciements au magistrat, chargea l'objet sur ses épaules et le monta au second étage.
Une grande table avait été préparée dans la chambre à coucher de Mme Danton; il posa la bière dessus. Puis, se tournant vers Camille, il lui tendit la main.
— Je veux être seul! dit-il.
— Et si je ne voulais pas te laisser seul, moi?
— Je te répéterais: Je veux être seul.
Et il prononça ces paroles avec une telle énergie, que Camille vit bien qu'il n'y avait pas d'observations à lui faire.
Il sortit.
Resté seul en face de la bière, Danton tira de sa poche la clef que lui avait remise le docteur, lui fit faire un double tour dans la serrure; puis, avant d'oser lever le couvercle, il attendit un instant.
La morte était enveloppée dans son suaire. Danton en écarta les plis.
Alors on dit qu'il enveloppa le corps de ses deux bras, l'arracha à la bière, et, l'emportant sur le lit où elle était morte, essaya de la faire revivre dans un funèbre et sacrilège embrassement. |
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"title": "Vingt ans après",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XCIII. Conférences | Mazarin fit jouer le verrou d'une double porte, sur le seuil de laquelle se trouva Athos tout prêt à recevoir son illustre visiteur, selon l'avis que Comminges lui avait donné.
En apercevant Mazarin il s'inclina.
— Votre Éminence, dit-il, pouvait se dispenser de se faire accompagner; l'honneur que je reçois est trop grand pour que je l'oublie.
— Aussi, mon cher comte, dit d'Artagnan, Son Éminence ne voulait- elle pas absolument de nous; c'est du Vallon et moi qui avons insisté, d'une façon inconvenante peut-être, tant nous avions grand désir de vous voir.
À cette voix, à son accent railleur, à ce geste si connu qui accompagnait cet accent et cette voix, Athos fit un bond de surprise.
— D'Artagnan! Porthos! s'écria-t-il.
— En personne, cher ami.
— En personne, répéta Porthos.
— Que veut dire ceci? demanda le comte.
— Ceci veut dire, répondit Mazarin, en essayant, comme il l'avait déjà fait, de sourire, et en se mordant les lèvres en souriant, cela veut dire que les rôles ont changé, et qu'au lieu que ces messieurs soient mes prisonniers, c'est moi qui suis le prisonnier de ces messieurs, si bien que vous me voyez forcé de recevoir ici la loi au lieu de la faire. Mais, messieurs, je vous en préviens, à moins que vous ne m'égorgiez, votre victoire sera de peu de durée; j'aurai mon tour, on viendra...
— Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, ne menacez point; c'est d'un mauvais exemple. Nous sommes si doux et si charmants avec Votre Éminence! Voyons, mettons de côté toute mauvaise humeur, écartons toute rancune, et causons gentiment.
— Je ne demande pas mieux, messieurs, dit Mazarin; mais au moment de discuter ma rançon, je ne veux pas que vous teniez votre position pour meilleure qu'elle n'est; en me prenant au piège, vous vous êtes pris avec moi. Comment sortirez-vous d'ici? Voyez les grilles, voyez les portes, voyez ou plutôt devinez les sentinelles qui veillent derrière ces portes et ces grilles, les soldats qui encombrent ces cours, et composons. Tenez, je vais vous montrer que je suis loyal.
— Bon! pensa d'Artagnan, tenons-nous bien, il va nous jouer un tour.
— Je vous offrais votre liberté, continua le ministre, je vous l'offre encore. En voulez-vous? Avant une heure vous serez découverts, arrêtés, forcés de me tuer, ce qui serait un crime horrible et tout à fait indigne de loyaux gentilshommes comme vous.
— Il a raison, pensa Athos.
Et comme toute raison qui passait dans cette âme qui n'avait que de nobles pensées, sa pensée se refléta dans ses yeux.
— Aussi, dit d'Artagnan pour corriger l'espoir que l'adhésion tacite d'Athos avait donné à Mazarin, ne nous porterons-nous à cette violence qu'à la dernière extrémité.
— Si au contraire, continua Mazarin, vous me laissez aller en acceptant votre liberté...
— Comment, interrompit d'Artagnan, voulez-vous que nous acceptions notre liberté, puisque vous pouvez nous la reprendre, vous le dites vous-même, cinq minutes après nous l'avoir donnée? Et, ajouta d'Artagnan, tel que je vous connais, Monseigneur, vous nous la reprendriez.
— Non, foi de cardinal... Vous ne me croyez pas?
— Monseigneur, je ne crois pas aux cardinaux qui ne sont pas prêtres.
— Eh bien! foi de ministre!
— Vous ne l'êtes plus, Monseigneur, vous êtes prisonnier.
— Alors, foi de Mazarin! Je le suis et le serai toujours, je l'espère.
— Hum! fit d'Artagnan, j'ai entendu parler d'un Mazarin qui avait peu de religion pour ses serments, et j'ai peur que ce ne soit un des ancêtres de Votre Éminence.
— Monsieur d'Artagnan, dit Mazarin, vous avez beaucoup d'esprit, et je suis tout à fait fâché de m'être brouillé avec vous.
— Monseigneur, raccommodons-nous, je ne demande pas mieux.
— Eh bien! dit Mazarin, si je vous mets en sûreté d'une façon évidente, palpable?...
— Ah! c'est autre chose, dit Porthos.
— Voyons, dit Athos.
— Voyons, dit d'Artagnan.
— D'abord, acceptez-vous? demanda le cardinal.
— Expliquez-nous votre plan, Monseigneur, et nous verrons.
— Faites attention que vous êtes enfermés, pris.
— Vous savez bien, Monseigneur, dit d'Artagnan, qu'il nous reste toujours une dernière ressource.
— Laquelle?
— Celle de mourir ensemble.
Mazarin frissonna.
— Tenez, dit-il, au bout du corridor est une porte dont j'ai la clef; cette porte donne dans le parc. Partez avec cette clef. Vous êtes alertes, vous êtes vigoureux, vous êtes armés. À cent pas, en tournant à gauche, vous rencontrerez le mur du parc; vous le franchirez, et en trois bonds vous serez sur la route et libres. Maintenant je vous connais assez pour savoir que si l'on vous attaque, ce ne sera point un obstacle à votre fuite.
— Ah! pardieu! Monseigneur, dit d'Artagnan, à la bonne heure, voilà qui est parlé. Où est cette clef que vous voulez bien nous offrir?
— La voici.
— Ah! Monseigneur, dit d'Artagnan, vous nous conduirez bien vous- même jusqu'à cette porte.
— Très volontiers, dit le ministre, s'il vous faut cela pour vous tranquilliser.
Mazarin, qui n'espérait pas en être quitte à si bon marché, se dirigea tout radieux vers le corridor et ouvrit la porte.
Elle donnait bien sur le parc, et les trois fugitifs s'en aperçurent au vent de la nuit qui s'engouffra dans le corridor et leur fit voler la neige au visage.
— Diable! diable! dit d'Artagnan, il fait une nuit horrible, Monseigneur. Nous ne connaissons pas les localités, et jamais nous ne trouverons notre chemin. Puisque Votre Éminence a tant fait que de venir jusqu'ici, quelques pas encore, Monseigneur... conduisez- nous au mur.
— Soit, dit le cardinal.
Et coupant en ligne droite, il marcha d'un pas rapide vers le mur, au pied duquel tous quatre furent en un instant.
— Êtes-vous contents, messieurs? demanda Mazarin.
— Je crois bien! nous serions difficiles! Peste! quel honneur! trois pauvres gentilshommes escortés par un prince de l'Église! Ah! à propos, Monseigneur, vous disiez tout à l'heure que nous étions braves, alertes et armés?
— Oui.
— Vous vous trompez: il n'y a d'armés que M. du Vallon et moi; M. le comte ne l'est pas, et si nous étions rencontrés par quelque patrouille, il faut que nous puissions nous défendre.
— C'est trop juste.
— Mais où trouverons-nous une épée? demanda Porthos.
— Monseigneur, dit d'Artagnan, prêtera au comte la sienne qui lui est inutile.
— Bien volontiers, dit le cardinal; je prierai même M. le comte de vouloir bien la garder en souvenir de moi.
— J'espère que voilà qui est galant, comte! dit d'Artagnan.
— Aussi, répondit Athos, je promets à Monseigneur de ne jamais m'en séparer.
— Bien, dit d'Artagnan, échange de procédés, comme c'est touchant! N'en avez-vous point les larmes aux yeux, Porthos?
— Oui, dit Porthos; mais je ne sais si c'est cela ou si c'est le vent qui me fait pleurer. Je crois que c'est le vent.
— Maintenant montez, Athos, fit d'Artagnan, et faites vite.
Athos, aidé de Porthos, qui l'enleva comme une plume, arriva sur le perron.
— Maintenant sautez, Athos.
Athos sauta et disparut de l'autre côté du mur.
— Êtes-vous à terre? demanda d'Artagnan.
— Oui.
— Sans accident?
— Parfaitement sain et sauf.
— Porthos, observez M. le cardinal tandis que je vais monter; non, je n'ai pas besoin de vous, je monterai bien tout seul. Observez M. le cardinal, voilà tout.
— J'observe, dit Porthos. Eh bien?...
— Vous avez raison, c'est plus difficile que je ne croyais, prêtez-moi votre dos, mais sans lâcher M. le cardinal.
— Je ne le lâche pas.
Porthos prêta son dos à d'Artagnan, qui en un instant, grâce à cet appui, fut à cheval sur le couronnement du mur.
Mazarin affectait de rire.
— Y êtes-vous? demanda Porthos.
— Oui, mon ami, et maintenant...
— Maintenant, quoi?
— Maintenant, passez-moi M. le cardinal, et au moindre cri qu'il poussera, étouffez-le.
Mazarin voulut s'écrier; mais Porthos l'étreignit de ses deux mains et l'éleva jusqu'à d'Artagnan, qui, à son tour, le saisit au collet et l'assit près de lui. Puis d'un ton menaçant:
— Monsieur, sautez à l'instant même en bas, près de M. de La Fère, ou je vous tue, foi de gentilhomme!
— Monsou, monsou, s'écria Mazarin, vous manquez à la foi promise.
— Moi! Où vous ai-je promis quelque chose, Mon seigneur?
Mazarin poussa un gémissement.
— Vous êtes libre par moi, monsieur, dit-il, votre liberté c'était ma rançon.
— D'accord; mais la rançon de cet immense trésor enfoui dans la galerie et près duquel on descend en poussant un ressort caché dans la muraille, lequel fait tourner une caisse qui, en tournant, découvre un escalier, ne faut-il pas aussi en parler un peu, dites, Monseigneur?
— Jésous! dit Mazarin presque suffoqué et en joignant les mains, Jésous mon Diou! Je suis un homme perdu.
Mais, sans s'arrêter à ses plaintes, d'Artagnan le prit par- dessous le bras et le fit glisser doucement aux mains d'Athos, qui était demeuré impassible au bas de la muraille.
Alors, se retournant vers Porthos:
— Prenez ma main, dit d'Artagnan; je me tiens au mur.
Porthos fit un effort qui ébranla la muraille, et à son tour il arriva au sommet.
— Je n'avais pas compris tout à fait, dit-il, mais je comprends maintenant; c'est très drôle.
— Trouvez-vous? dit d'Artagnan; tant mieux! Mais pour que ce soit drôle jusqu'au bout, ne perdons pas de temps.
Et il sauta au bas du mur.
Porthos en fit autant.
— Accompagnez M. le cardinal, messieurs, dit d'Artagnan, moi, je sonde le terrain.
Le Gascon tira son épée et marcha à l'avant-garde.
— Monseigneur, dit-il, par où faut-il tourner pour gagner la grande route? Réfléchissez bien avant de répondre; car si Votre Éminence se trompait, cela pourrait avoir de graves inconvénients, non seulement pour nous, mais encore pour elle.
— Longez le mur, monsieur, dit Mazarin, et vous ne risquez pas de vous perdre.
Les trois amis doublèrent le pas, mais au bout de quelques instants ils furent obligés de ralentir leur marche; quoiqu'il y mît toute la bonne volonté possible, le cardinal ne pouvait les suivre.
Tout à coup d'Artagnan se heurta à quelque chose de tiède qui fit un mouvement.
— Tiens! un cheval! dit-il; je viens de trouver un cheval, messieurs!
— Et moi aussi! dit Athos.
— Et moi aussi! dit Porthos, qui, fidèle à la consigne, tenait toujours le cardinal par le bras.
— Voilà ce qui s'appelle de la chance, Monseigneur, dit d'Artagnan, juste au moment où Votre Éminence se plaignait d'être obligée d'aller à pied...
Mais au moment où il prononçait ces mots, un canon de pistolet s'abaissa sur sa poitrine; il entendit ces mots prononcés gravement:
— Touchez pas!
— Grimaud! s'écria-t-il, Grimaud! que fais-tu là? Est-ce le ciel qui t'envoie?
— Non, monsieur, dit l'honnête domestique, c'est M. Aramis qui m'a dit de garder les chevaux.
— Aramis est donc ici?
— Oui, monsieur, depuis hier.
— Et que faites-vous?
— Nous guettons.
— Quoi! Aramis est ici? répéta Athos.
— À la petite porte du château. C'était là son poste.
— Vous êtes donc nombreux?
— Nous sommes soixante.
— Fais-le prévenir.
— À l'instant même, monsieur.
Et pensant que personne ne ferait mieux la commission que lui, Grimaud partit à toutes jambes, tandis que, venant d'être enfin réunis, les trois amis attendaient.
Il n'y avait dans tout le groupe que M. de Mazarin qui fût de fort mauvaise humeur. |
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"title": "Le Collier de la Reine, Tome II",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XCVI | L'arrêt
Au matin, quand tous les bruits renaissent, quand Paris reprend la vie ou noue un nouveau chaînon au chaînon de la veille, la comtesse espéra que la nouvelle d'un acquittement allait tout à coup pénétrer dans sa prison avec la joie et les félicitations de ses amis.
Avait-elle des amis? Hélas! jamais la fortune, jamais le crédit ne demeurent sans cortège, et cependant Jeanne était devenue riche, puissante; elle avait reçu, elle avait donné sans s'être fait même l'ami banal qui doit brûler le lendemain d'une disgrâce ce qu'il a complimenté la veille.
Mais après son triomphe qu'elle attendait, Jeanne aurait des partisans, elle aurait des admirateurs, elle aurait des envieux.
Ce flot pressé de gens au joyeux visage, elle s'attendait vainement à le voir pénétrer dans la salle du concierge Hubert.
De l'immobilité d'une personne convaincue et qui laisse venir les bras à elle, Jeanne passa, c'était la pente de son caractère, à une inquiétude excessive.
Et comme on ne peut toujours dissimuler, elle ne prit point la peine, avec ses gardiens, de cacher ses impressions.
Il ne lui était pas permis de sortir pour aller s'informer, mais elle passa sa tête au vasistas d'une des fenêtres, et là, anxieuse, elle prêta l'oreille aux bruits de la place voisine, bruits qui se résolvaient en un murmure confus, après avoir percé l'épaisseur des murs du vieux palais de Saint Louis.
Jeanne entendit alors, non pas une rumeur, mais une véritable explosion, des bravos, des cris, des trépignements, quelque chose d'éclatant qui l'épouvanta, car elle n'avait pas la conscience que ce fût pour elle qu'on témoignât tant de sympathie.
Ces salves bruyantes se répétèrent deux fois et firent place à des bruits d'un autre genre.
Il lui sembla que c'était de l'approbation aussi, mais une approbation calme et sitôt morte que née.
Bientôt les passants devinrent plus fréquents sur le quai, comme si les groupes de la place se dissolvaient et renvoyaient en détail leurs masses dispersées.
— Un fameux jour pour le cardinal! dit une sorte de clerc de procureur, en bondissant sur le pavé près du parapet.
Et il jeta une pierre dans la rivière avec cette habileté du jeune Parisien qui a consacré beaucoup de ses journées à l'exercice de cet art, exhumé de la palestre antique.
— Pour le cardinal! répéta Jeanne. Il y a donc nouvelle que le cardinal est acquitté?
Une goutte de fiel, une goutte de sueur tomba du front de Jeanne.
Elle rentra précipitamment dans la salle.
— Madame, madame, demanda-t-elle à la femme Hubert; qu'entends-je dire: Que c'est heureux pour le cardinal? Quoi donc est heureux, s'il vous plaît?
— Je ne sais, répliqua celle-ci.
Jeanne la regarda bien en face.
— Demandez à votre mari, je vous prie, ajouta-t-elle.
La concierge obéit par complaisance, et Hubert répondit du dehors:
— Je ne sais pas!
Jeanne, impatiente, froissée, s'arrêta un moment au milieu de la chambre.
— Que voulaient dire ces passants alors, dit-elle, on ne se trompe pas à ces sortes d'oracles? Ils parlaient du procès, bien sûr.
— Peut-être, fit le charitable Hubert, voulaient-ils dire que si monsieur de Rohan est acquitté, ce sera un beau jour pour lui, voilà tout.
— Vous croyez qu'il sera acquitté? s'écria Jeanne en crispant ses doigts.
— Cela peut arriver.
— Moi, alors?...
— Oh! vous, madame... vous comme lui; pourquoi pas vous?
— étrange hypothèse! murmura Jeanne.
Et elle se remit aux vitres.
— Vous avez tort, je crois, madame, lui dit le concierge, d'aller chercher ainsi des émotions qui vous arrivent mal compréhensibles du dehors. Restez, croyez-moi, paisible, en attendant que votre conseil ou monsieur Frémyn viennent vous lire....
— L'arrêt.... Non! non!
Et elle écouta.
Une femme passait avec ses amies. Bonnets de fête, gros bouquets à la main. L'odeur des roses monta comme un baume précieux jusqu'à Jeanne, qui aspirait tout d'en bas.
— Il aura mon bouquet, cria cette femme, et cent autres encore, le cher homme. Oh! si je puis, je l'embrasserai.
— Et moi aussi, dit une compagne.
— Et moi, je veux qu'il m'embrasse, dit une troisième.
«De qui veulent-elles parler?» pensa Jeanne.
— C'est qu'il est très bel homme, tu n'es pas dégoûtée, fit une dernière à ses amies.
Et tout passa.
— Encore le cardinal! toujours lui! murmura Jeanne; il est acquitté, il est acquitté!
Et elle prononça ces mots avec tant de découragement et de certitude en même temps, que les concierges, résolus de ne pas occasionner une tempête comme celle de la veille, lui dirent en même temps:
— Eh! madame, pourquoi ne voudriez-vous pas que le pauvre prisonnier fût absous et libéré?
Jeanne sentit le coup, elle sentit surtout le changement de ses hôtes, et voulant ne rien perdre de leur sympathie:
— Oh! dit-elle, vous ne me comprenez pas. Hélas! me croyez-vous si envieuse ou si méchante que je désire le mal de mes compagnons d'infortune. Mon Dieu! qu'il soit absous, monsieur le cardinal; oh oui! qu'il le soit. Mais moi, moi, que je sache enfin.... Croyez-moi donc, mes amis, c'est l'impatience qui me rend ainsi.
Hubert et sa femme se regardèrent l'un l'autre comme pour mesurer la portée de ce qu'ils voulaient faire.
Un fauve éclair qui jaillit des yeux de Jeanne, malgré elle, les arrêta comme ils allaient prendre une décision.
— Vous ne me dites rien? s'écria-t-elle, s'apercevant de sa faute.
— Nous ne savons rien, reprirent-ils plus bas.
À ce moment, un ordre appela Hubert hors de son appartement. La concierge, demeurée seule avec Jeanne, essaya de la distraire; ce fut en vain, tous les sens de la captive, toute son intelligence étaient sollicités à l'extérieur par les bruits, par les souffles qu'elle percevait avec une susceptibilité décuplée de la fièvre.
La concierge, ne pouvant plus l'empêcher de regarder ou d'écouter, se résigna.
Soudain, un grand bruit, un grand mouvement se firent sur la place. La foule reflua sur le pont, jusque sur le quai, avec des cris tellement compacts, tellement réitérés, que Jeanne en tressaillit à son observatoire.
Ces cris ne cessaient pas; ils s'adressaient à une voiture découverte dont les chevaux, retenus par la main du cocher bien moins encore que par la foule, marchaient à peine au plus petit pas.
Peu à peu, la multitude les pressant, les serrant, portait sur ses épaules, sur ses bras, chevaux, carrosse, et deux personnes que contenait le carrosse.
Aux grands rayons du soleil, sous une pluie de fleurs, sous un dôme de feuillages que mille mains agitaient au-dessus de leurs têtes, la comtesse reconnut ces deux hommes qu'enivrait la foule enthousiaste.
L'un, pâle de son triomphe, effrayé de sa popularité, demeurait grave, étourdi, tremblant. Des femmes montaient aux jantes de ses roues, lui arrachaient les mains pour les dévorer de baisers, et se disputaient à grands coups la dentelle de ses manchettes, qu'elles avaient payée en fleurs les plus fraîches et les plus rares.
D'autres, plus heureuses encore, étaient montées sur l'arrière du carrosse avec les laquais; puis, insensiblement enlevant les obstacles qui gênaient leur amour, elles prenaient la tête du personnage idolâtré, appliquaient un baiser respectueux et sensuel, puis faisaient place à d'autres heureuses. Cet homme adoré, c'était le cardinal de Rohan.
Son compagnon, frais, joyeux, étincelant, recevait un accueil moins vif, mais aussi flatteur, proportion gardée. D'ailleurs, on le payait en cris, en vivats; les femmes se partageaient le cardinal, les hommes criaient: Vive Cagliostro.
Cette ivresse mit une demi-heure à traverser le Pont-au-Change, et jusqu'à son point culminant, Jeanne aperçut les triomphateurs. Elle ne perdit pas un détail.
Cette manifestation de l'enthousiasme public pour les victimes de la reine, car c'est ainsi qu'on les appelait, donna un moment de joie à Jeanne.
Mais aussitôt:
— Quoi! dit-elle, ils sont déjà libres; déjà pour eux les formalités sont accomplies, et moi, moi je ne sais rien; pourquoi ne me dit-on rien, à moi?
Le frisson la prit.
À côté d'elle, elle avait senti madame Hubert qui, silencieuse, attentive à tout ce qui se passait, devait avoir compris, cependant, et ne donnait aucune explication.
Jeanne allait provoquer un éclaircissement devenu indispensable, lorsqu'un nouveau bruit attira son attention du côté du Pont-au-Change.
Un fiacre, entouré de gens, gravissait à son tour la pente du pont.
Dans le fiacre, Jeanne reconnut, souriante et montrant son enfant au peuple, Oliva, qui partait aussi, libre et folle de joie des plaisanteries un peu libres, des baisers envoyés à la fraîche et appétissante fille. Voilà l'encens grossier, il est vrai, mais plus que suffisant pour mademoiselle Oliva, que la foule envoyait, dernier relief du festin splendide offert au cardinal.
Au milieu du pont, une chaise de poste attendait. Monsieur Beausire s'y cachait derrière un de ses amis, qui seul osait se révéler à l'admiration publique. Il fit un signe à Oliva, qui descendit de son fiacre au milieu des cris changés tant soit peu en huées. Mais pour certains acteurs, qu'est-ce que les huées quand on pouvait leur infliger les projectiles et les chasser du théâtre?
Oliva, montée dans la chaise, tomba dans les bras de Beausire, qui, la serrant à l'étouffer comme une proie, ne la quitta plus d'une lieue, et, l'inondant de larmes et de baisers, ne respira qu'à Saint-Denis, où l'on changea de chevaux sans avoir été gêné par la police.
Cependant, Jeanne voyant tous ces gens libres, heureux, fêtés, se demandait pourquoi elle seule ne recevait pas de nouvelles.
— Mais moi! moi! s'écria-t-elle, par quel raffinement de cruauté ne me déclare-t-on pas l'arrêt qui me concerne?
— Calmez-vous, madame, dit Hubert en entrant; calmez-vous.
— Il est impossible que vous ne sachiez rien, répliqua Jeanne, vous savez! vous savez! instruisez-moi.
— Madame....
— Si vous n'êtes pas un barbare, instruisez-moi, vous voyez bien que je souffre.
— Il nous est interdit, madame, à nous bas officiers de la prison, de révéler les arrêts, dont la lecture appartient aux greffiers des cours.
— Mais alors, c'est donc tellement affreux que vous n'osez! s'écria Jeanne dans un transport de rage qui fit peur au concierge, et lui fit entrevoir le renouvellement des scènes de la veille.
— Non, dit-il, calmez-vous, calmez-vous.
— Alors, parlez.
— Serez-vous patiente et ne me compromettrez-vous pas?
— Mais je vous le promets, je vous le jure, parlez!
— Eh bien! monsieur le cardinal a été absous.
— Je le sais.
— Monsieur de Cagliostro mis hors de cour.
— Je le sais! je le sais!
— Mademoiselle Oliva renvoyée de l'accusation.
— Après? après?...
— Monsieur Réteau de Villette est condamné....
Jeanne tressaillit.
— Aux galères!
— Et moi! et moi? cria-t-elle en trépignant avec fureur.
— Patience, madame, patience. Est-ce là ce que vous avez promis?
— Je suis patiente; voyez, parlez.... Moi?
— Au bannissement, dit d'une voix faible le concierge en détournant les yeux.
Un éclair de joie brilla dans les yeux de la comtesse, éclair aussi vite éteint qu'apparu.
Puis elle feignit de s'évanouir avec un grand cri, et se renversa dans les bras de ses hôtes.
— Que fût-il donc résulté, dit Hubert bas à l'oreille de sa femme, si je lui eusse dit la vérité?
«Le bannissement, pensait Jeanne en simulant une attaque de nerfs, c'est la liberté, c'est la richesse, c'est la vengeance, c'est ce que j'ai rêvé.... J'ai gagné!» |
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"file_name": "pg36812.txt",
"title": "Création et rédemption, première partie",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | I | Une ville du Berri
Le 17 juillet 1785, la Creuse, après une matinée d'orage, roulait profonde et troublée entre deux rangs de maisons fort peu symétriquement alignées sur ses rives, et qui baignaient dans l'eau leur pied de bois. Toutes vieilles et toutes délabrées qu'elles étaient, elles n'en souriaient pas moins au soleil, qui, en sortant du double nuage d'où venait de s'échapper l'éclair, jetait un ardent rayon sur la terre encore trempée de pluie.
Ce tas de maisons boiteuses, borgnes et édentées avait la prétention d'être une ville, et cette ville se nommait Argenton.
Inutile de dire qu'elle était située dans le Berri. Aujourd'hui que la civilisation a effacé le caractère des races, des provinces et des cités, c'est encore un spectacle à faire bondir de joie le coeur de l'artiste qu'Argenton vu des hauteurs qui dominent ses toits chargés de mousse et de giroflées en fleur.
Montez, par un beau jour, le long de ces rochers où se tordent des racines pareilles à des couleuvres, frayez vous-même votre chemin, à travers ces blocs que recouvre une fauve et sèche végétation de lichens jaunis, de fougères ensoleillées et de ronces rougies, accrochez vos ongles à ces ruines qui se confondent avec le roc par la couleur et la solidité de leurs masses, si vastes et si obstinées, qu'il a fallu les terribles guerre de la Ligue et les puissantes épaules de Richelieu pour renverser ces ouvrages de l'art qui, soudés à l'oeuvre de la nature, semblaient aussi impérissables que leurs bases granitiques; et encore ces guerres d'extermination n'ont-elles pu déraciner ces indestructibles fondements qui restent là foudroyés par le canon, déchirés par la scie, ébréchés par le vent, broyés par le sabot des boeufs, écaillés par le fer des chevaux, foulés par le pied du pâtre, mais immobiles.
Au plus haut de ces ruines, faites par les guerres civiles et non par le temps, asseyez-vous et regardez.
Au-dessous de vous s'abîme, comme une ville engouffrée par une catastrophe géologique, une sauvage et pittoresque cohue de maisons, avec des poutres saillantes, de lourds escaliers de bois qui grimpent extérieurement à l'étage supérieur, des toits de chaume poudreux et des tuiles noires que recouvre une crasse de végétation spontanée. Du point où vous la regardez, la ville semble déchirée en deux par une rivière sombre et encaissée, dont le nom significatif, la Creuse, indique les profondeurs dans lesquelles elle roule.
De longues perches, fixées aux maisons qui bordent son cours, étalent comme des drapeaux de mille couleurs le linge en train de sécher et qui flotte au vent. Ce groupe d'habitations informes, dont les fondements déchaussés, la charpente accusée à vif, les nervures de bois massives attestent l'enfance de l'art de bâtir, est encadré dans le plus frais, le plus charmant et le plus naïf paysage qui se puisse voir.
Ici, la nature n'a point cherché l'effet. Ce bon Berri est de toute la France l'endroit où la simplicité a le plus de caractère, et Argenton est, je crois, la ville la plus simple du Berri; les moutons, ces armes de la province, si j'ose ainsi dire, y sont plus moutons qu'ailleurs, et les oies qui barbotent dans l'eau rapide de la rivière y ont admirablement l'air de ce qu'elles sont.
Tel est encore Argenton aujourd'hui et tel il devait être en 1785, car c'est une des rares villes de France que le souffle des révolutions modernes et que l'esprit de changement n'a point encore atteinte. Ces maisons, quoique près d'un siècle soit écoulé depuis l'époque que nous venons de citer, étaient vieilles alors comme elles le sont aujourd'hui, car depuis longtemps elles ont atteint un âge qui ne marque plus; si quelque chose étonne le touriste, le peintre ou l'architecte, c'est la solidité de ces masures; elles ressemblent aux rochers et aux débris de fortifications qui les dominent. On dirait qu'elles durent par leur vétusté même, et que c'est l'excès de leur vieillesse qui les fait vivre; il y a si longtemps qu'elles penchent d'un côté ou de l'autre, qu'elles en ont pris l'habitude et qu'elles n'ont plus de raison honnête pour tomber, même du côté où elles penchent.
Rien ne peut donner une idée du calme, de l'insouciance et de la placidité des habitants d'Argenton ce 17 juillet 1785; le clocher de l'église venait d'égrener sur la ville l'Angelus de midi, et, dans ces tranquilles demeures, chacun offrait à Dieu sa paisible misère comme une expiation de ses fautes et un moyen douloureux mais salutaire de gagner le ciel; cette quiétude de caractère est en rapport avec la sérénité du paysage et avec les occupations uniformes des habitants de cette petite ville, que n'agite ni l'industrie, ni le commerce, ni la politique; entourés d'une nature toujours la même, d'arbres qu'ils ont toujours connus grands, de maisons qu'ils ont toujours connues vieilles, les habitants d'Argenton ne se voyaient point changer ni vieillir. Comme l'hirondelle qui revenait tous les ans aux toits de leurs maisons, tous les ans la joie du printemps, éclose dans le soleil d'avril, ramenait dans leurs coeurs le courage de supporter les rudes travaux de l'été et l'oisiveté douloureuse de l'hiver.
Argenton, malgré tous les grands mouvements qui s'étaient faits dans les esprits vers la fin du règne de Louis XV et au commencement du règne de Louis XVI, ne reconnaissait guère d'autre puissance que celle de l'habitude. Il y avait alors pour Argenton un roi de France qu'on n'avait jamais vu, mais auquel on croyait et auquel on obéissait sur la parole du bailli, comme on croyait et on obéissait à Dieu sur la parole du curé.
Dans une des rues les plus désertes et les plus rongées d'herbe, s'élevait une maison peu différente des autres maisons, si ce n'est qu'elle était presque ensevelie sous un immense lierre, dans lequel, le soir, semblaient se réfugier tous les moineaux de la ville et des environs.
Malgré leur confiance dans cette maison à l'abri de laquelle ils ne craignaient pas de s'endormir, après avoir longtemps fait tressaillir le feuillage, malgré leur caquetage joyeux et bruyant qui commençait avec l'aurore, cette maison était mal famée. Là, en effet, demeurait un jeune médecin venu de Paris depuis trois ans et qui en avait vingt-huit à peine. Pourquoi avait-il devancé la mode des cheveux courts et non poudrés que Talma devait inaugurer cinq ans seulement plus tard, dans son rôle de Titus? Sans doute parce qu'il lui était plus commode de porter les cheveux courts et sans poudre. Mais, à cette époque, c'était une innovation malheureuse pour un médecin; quand la science médicale était si souvent mesurée au développement gigantesque de la perruque dont se coiffaient les disciples d'Hippocrate, personne ne remarquait que les cheveux du jeune docteur étaient ondés par la nature mieux que n'eût pu le faire le talent du plus habile coiffeur; personne ne remarquait que ces cheveux, du plus beau noir, encadraient admirablement un visage pâli par les veilles, dont les traits fermes et sévères indiquaient surtout l'application à l'étude.
Quel motif avait porté cet étranger à se retirer dans une ville aussi agreste et présentant si peu de ressources à l'exercice de la médecine que la ville d'Argenton? Peut-être le goût de la solitude et le désir du travail non interrompu; et, en effet, ce jeune savant, surnommé dans la ville le docteur mystérieux à cause de sa manière de vivre, ne fréquentait personne, et, chose doublement scandaleuse dans une petite ville de province, ne mettait pas plus le pied à l'église qu'au café. Mille bruits malveillants et superstitieux couraient sur son compte. Ce n'était pas sans raison qu'il ne portait ni poudre ni perruque, mais cette raison était mauvaise puisqu'il ne la disait pas. On l'accusait d'être en communication avec les mauvais esprits, et sans doute l'étiquette n'était point la même dans le monde nocturne que dans le nôtre.
Mais ces soupçons de magie reposaient surtout sur des cures vraiment merveilleuses que le jeune médecin avait opérées par des moyens d'une simplicité extrême; beaucoup de malades condamnés et abandonnés par les autres praticiens avaient été sauvés par lui en si peu de temps, que les bienveillants criaient au miracle et que les ingrats et les curieux criaient au sortilège. Or, comme il y a plus d'ingrats et d'envieux que de bienveillants, le docteur avait pour ennemis, non seulement presque tous ceux à qui il avait fait du tort comme concurrent, mais encore tous ceux qu'il avait soulagés, secourus, guéris comme malades, et le nombre en était grand.
Les vieilles femmes qui n'étaient pas méchantes, et on en comptait cinq ou six dans Argenton, disaient de lui qu'il avait le bon oeil. C'est en effet une croyance très répandue dans cette partie du Berri que certains individus naissent non seulement pour le bien ou le mal de leurs semblables, mais encore pour le bien ou le mal de la création, étendant leur influence jusque sur les animaux, les moissons et les autres productions de la terre. Quelques-uns, aux idées plus abstraites, attribuaient cette faculté surprenante de faire des miracles à un souffle de vie que le docteur projetait sur le front de ses malades; d'autres à certains gestes et à certaines paroles qu'il récitait tout bas; d'autres enfin à une connaissance approfondie de la nature humaine et de ses lois les plus obscures.
Toujours est-il que, si l'on différait sur la cause, nul ne contestait l'évidence des phénomènes, cette science s'étant exercée publiquement sur les hommes et sur les animaux.
Ainsi, un jour, un voiturier qui s'était endormi, comme cela arrive souvent, sur le siège mobile suspendu en avant de la roue de sa charrette, était tombé de ce siège, et ses chevaux, en continuant de marcher, lui avaient écrasé une cuisse sous la roue du gros véhicule qu'ils traînaient. Ce n'était pas une cuisse cassée, c'était une cuisse bel et bien écrasée. Les trois médecins d'Argenton s'étaient réunis, et, comme il n'y avait d'autre remède à l'horrible blessure que la désarticulation du col du fémur, c'est-à-dire une de ces opérations devant lesquelles reculent les plus habiles praticiens de la capitale, ils avaient décidé d'un commun accord d'abandonner le malade à la nature, c'est-à-dire à la gangrène, et à la mort qui ne pouvait manquer de la suivre.
C'est alors que le pauvre diable, comprenant la gravité de sa situation, avait appelé à son secours le docteur mystérieux. Celui-ci, étant accouru, avait déclaré l'opération grave, mais inévitable, et, en conséquence avait annoncé qu'il allait la tenter sans aucun retard. Les trois médecins lui avaient fait observer, à titre d'avis charitable, qu'à côté de la gravité de l'inévitable opération, il y avait la douleur physique pendant la durée de cette opération et la terreur morale qu'allait éprouver, l'opération terminée, le malade en voyant une partie de lui-même se détacher de lui sous le tranchant du bistouri.
Mais le docteur, à cette objection, s'était contenté de sourire, et, se rapprochant du blessé, l'avait regardé fixement en étendant la main vers lui, et, d'un ton impératif, lui avait commandé de dormir.
Les trois médecins s'étaient regardés en riant; éloignés de Paris, ils avaient bien entendu parler vaguement des phénomènes du mesmérisme, mais ils n'en avaient pas vu l'application. À leur grand étonnement, le malade alors, obéissant à l'ordre de dormir que lui avait donné le médecin, s'était endormi presque subitement. Le docteur lui avait pris la main, et lui avait demandé de sa voix douce, mais dans laquelle cependant était mêlée une nuance de commandement: «Dormez-vous?» Et, sur la réponse affirmative, il avait tiré sa trousse, choisi ses instruments, et, avec la même sérénité que s'il eût opéré sur un cadavre, il avait sur le corps insensible du blessé pratiqué l'effroyable opération; il avait demandé dix minutes, et, au bout de neuf minutes, montre à la main, le membre avait été détaché, emporté hors de la chambre, le linge taché de sang enlevé, le malade couché sur un autre lit; et, au grand étonnement des trois médecins, l'appareil posé, l'amputé s'était, sur l'ordre du docteur, réveillé en souriant.
La convalescence avait été longue; mais, lorsqu'elle fut complète et que le malade put se lever, il trouva un appareil préparé par le médecin lui-même, et à l'aide duquel, quoiqu'il eût perdu à peu près le quart de sa personne, il retrouva la faculté de se mouvoir.
Mais maintenant qu'allait faire ce malheureux, disaient non seulement les trois médecins qui avaient eu l'intention de le laisser mourir, mais encore bon nombre de personnes qui trouvent toujours quelque chose à redire aux événements et aux dénouements les mieux conduits? Ne valait-il pas mieux, en effet, laisser mourir le pauvre diable que de prolonger avec une infirmité pareille son existence de dix, vingt, trente années peut-être? Qu'allait-il faire? Vivrait-il d'aumônes, et serait-ce une charge de plus pour la commune déjà si pauvre?
Mais tout à coup on apprit par le receveur particulier, qui avait été avisé de cette décision par celui de la province, qu'une rente de trois cents livres était faite au pauvre diable, sans qu'on sût d'où lui venait cette rente et qui l'avait sollicitée.
Sans doute le blessé n'en savait pas plus que les autres sur le sujet; mais quand il parlait du docteur, c'était habituellement pour dire:
— Ah! quant à celui-là, ma vie lui appartient. Il n'a qu'à me la demander et je la lui donnerai de grand coeur.
Eh bien, chose presque incroyable pour quiconque ne connaîtrait pas le monde des petites villes, cette splendide cure fut une de celles qui firent le plus de tort au docteur dans la ville d'Argenton; les trois autres médecins ayant déclaré que peut-être eussent-ils pu sauver le malade en se servant des mêmes moyens, mais qu'ils aimaient mieux voir mourir un homme que de lui sauver la vie à pareil prix, attendu qu'ils regardaient l'âme d'un malade plus précieuse que son corps.
C'était la première fois que ces trois honnêtes praticiens parlaient de l'âme.
Un autre jour, jour de foire, un taureau furieux avait jeté le désordre dans le marché, et les cris des fuyards, femmes et enfants, étaient montés jusqu'au laboratoire du docteur, qui dominait la place. Le docteur avait mis alors la tête à sa fenêtre et avait vu ce dont il s'agissait. Tout fuyait devant l'animal furieux, qui venait d'éventrer un boucher, lequel avait eu l'audace de l'attendre une masse à la main. Lui était descendu alors précipitamment sans chapeau; ses beaux cheveux jetés au vent, les angles de la bouche plissés par cette volonté de fer qui était une des principales qualités ou un des principaux défauts de son caractère, il avait été se placer tout droit sur la route du taureau, l'appelant du geste. L'animal l'avait à peine aperçu, que, acceptant le défi, il s'était élancé sur lui la tête basse...
De sorte que son adversaire, n'ayant pas pu rencontrer son oeil, avait été obligé de se jeter de côté pour éviter sa rencontre. Le taureau, emporté par sa course, l'avait dépassé de dix pas, puis s'était retourné, avait relevé la tête, et avait regardé de son oeil sombre et profond l'audacieux lutteur qui venait lui présenter le combat. Mais un instant avait suffi, cet oeil sombre et profond de l'animal avait rencontré l'oeil fixe et dominateur de l'homme, le taureau s'était arrêté court, avait fouillé la terre des pieds, avait mugi comme pour se donner du courage, mais était resté immobile; alors, le docteur avait marché droit à lui, et l'on avait pu voir à chaque pas qu'il faisait le taureau trembler sur ses jambes et s'affaisser sur lui-même; enfin de son bras étendu il avait pu toucher l'animal entre les deux cornes, et, comme un autre Achéloüs devant un autre Hercule, le taureau s'était couché à ses pieds.
Une autre occasion s'était encore présentée pour le docteur de montrer l'étonnante puissance magnétique qu'il exerçait sur les animaux. Il s'agissait de ferrer pour la première fois un cheval de trois ans, encore indompté, qui avait brisé tous les liens qui l'attachaient au travail, avait renversé le maréchal-ferrant et était rentré furieux dans son écurie, où personne n'osait aller le chercher, aucune bride ni aucun licou ne lui étant resté sur le corps pour le conduire.
Le docteur, qui passait là par hasard, avait d'abord porté secours à l'homme renversé; puis, comme le choc avait été violent, mais que dans la chute la tête n'avait point porté, il invita le maréchal-ferrant à l'attendre, promettant de lui ramener le cheval soumis et obéissant.
Et, en effet, accompagné de ce rassemblement qui, dans les petites villes, se groupe à toute occasion, il était entré dans l'écurie du maître de poste à qui ce cheval appartenait, et, tout en sifflant, les mains dans ses poches, mais sans perdre le cheval du regard, il s'était approché de l'animal furieux, qui avait reculé devant lui jusqu'à ce qu'il se sentît acculé au mur; alors il l'avait pris par les naseaux, et, sans effort, quoique l'on vît à l'oeil sanglant du cheval avec quelle répugnance il obéissait à cette puissance supérieure, il l'avait amené, marchant à reculons, jusque dans le travail où il s'était échappé une heure auparavant, et là, sans qu'il fût nécessaire de l'attacher, le contenant et le fascinant toujours, il avait dit au maréchal-ferrant de commercer sa besogne, et à ses quatre pieds, l'un après l'autre, le maréchal avait cloué les fers sans que le cheval fît d'autre mouvement que ce frissonnement douloureux de la peau qui est chez les quadrupèdes de son espèce l'aveu de leur défaite.
On comprend, après de pareils prodiges opérés en face de tous vers la fin du dernier siècle, dans une des villes les moins éclairées de France, sous combien d'aspects différents devaient être jugé Jacques Mérey.--C'était le nom du docteur. |
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"title": "Vingt ans après",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXXIII. Le combat de Charenton | À mesure qu'Athos et Aramis avançaient, et qu'en avançant ils dépassaient les différents corps échelonnés sur la route, ils voyaient les cuirasses fourbies et éclatantes succéder aux armes rouillées, et les mousquets étincelants aux pertuisanes bigarrées.
— Je crois que c'est ici le vrai champ de bataille, dit Aramis; voyez-vous ce corps de cavalerie qui se tient en avant du pont, le pistolet au poing? Eh! prenez garde, voici du canon qui arrive.
— Ah ça! mon cher, dit Athos, où nous avez-vous menés? Il me semble que je vois tout autour de nous des figures appartenant à des officiers de l'armée royale. N'est-ce pas M. de Châtillon lui- même qui s'avance avec ces deux brigadiers?
Et Athos mit l'épée à la main, tandis qu'Aramis, croyant qu'en effet il avait dépassé les limites du camp parisien, portait la main à ses fontes.
— Bonjour, messieurs, dit le duc en s'approchant, je vois que vous ne comprenez rien à ce qui se passe, mais un mot vous expliquera tout. Nous sommes pour le moment en trêve; il y a conférence: M. le Prince, M. de Retz, M. de Beaufort et M. de Bouillon causent en ce moment politique. Or, de deux choses l'une: ou les affaires ne s'arrangeront pas, et nous nous retrouverons, chevalier; ou elles s'arrangeront, et, comme je serai débarrassé de mon commandement, nous nous retrouverons encore.
— Monsieur, dit Aramis, vous parlez à merveille. Permettez-moi donc de vous adresser une question.
— Faites, monsieur.
— Où sont les plénipotentiaires?
— À Charenton même, dans la seconde maison à droite en entrant du côté de Paris.
— Et cette conférence n'était pas prévue!
— Non, messieurs. Elle est, à ce qu'il paraît, le résultat de nouvelles propositions que M. de Mazarin a fait faire hier soir aux Parisiens.
Athos et Aramis se regardèrent en riant; ils savaient mieux que personne quelles étaient ces propositions, à qui elles avaient été faites et qui les avait faites.
— Et cette maison où sont les plénipotentiaires, demanda Athos, appartient...?
— À M. de Chanleu, qui commande vos troupes à Charenton. Je dis vos troupes, parce que je présume que ces messieurs sont frondeurs.
— Mais... à peu près, dit Aramis.
— Comment à peu près?
— Eh! sans doute, monsieur; vous le savez mieux que personne, dans ce temps-ci on ne peut pas dire bien précisément ce qu'on est.
— Nous sommes pour le roi et MM. les princes, dit Athos.
— Il faut cependant nous entendre, dit Châtillon: le roi est avec nous, et il a pour généralissimes MM. d'Orléans et de Condé.
— Oui, dit Athos, mais sa place est dans nos rangs avec MM. de Conti, de Beaufort, d'Elbeuf et de Bouillon.
— Cela peut être, dit Châtillon, et l'on sait que pour mon compte j'ai assez peu de sympathie pour M. de Mazarin; mes intérêts mêmes sont à Paris: j'ai là un grand procès d'où dépend toute ma fortune, et, tel que vous me voyez, je viens de consulter mon avocat...
— À Paris?
— Non pas, à Charenton... M. Viole, que vous connaissez de nom, un excellent homme, un peu têtu; mais il n'est pas du parlement pour rien. Je comptais le voir hier soir, mais notre rencontre m'a empêché de m'occuper de mes affaires. Or, comme il faut que les affaires se fassent, j'ai profité de la trêve, et voilà comment je me trouve au milieu de vous.
— M. Viole donne donc ses consultations en plein vent? demanda Aramis en riant.
— Oui, monsieur, et à cheval même. Il commande cinq cents pistoliers pour aujourd'hui, et je lui ai rendu visite accompagné, pour lui faire honneur, de ces deux petites pièces de canon, en tête desquelles vous avez paru si étonnés de me voir. Je ne le reconnaissais pas d'abord, je dois l'avouer; il a une longue épée sur sa robe et des pistolets à sa ceinture, ce qui lui donne un air formidable qui vous ferait plaisir, si vous aviez le bonheur de le rencontrer.
— S'il est si curieux à voir, on peut se donner la peine de le chercher tout exprès, dit Aramis.
— Il faudrait vous hâter, monsieur, car les conférences ne peuvent durer longtemps encore.
— Et si elles sont rompues sans amener de résultat, dit Athos, vous allez tenter d'enlever Charenton?
— C'est mon ordre; je commande les troupes d'attaque, et je ferai de mon mieux pour réussir.
— Monsieur, dit Athos, puisque vous commandez la cavalerie...
— Pardon! je commande en chef.
— Mieux encore!... Vous devez connaître tous vos officiers, j'entends tous ceux qui sont de distinction.
— Mais oui, à peu près.
— Soyez assez bon pour me dire alors si vous n'avez pas sous vos ordres M. le chevalier d'Artagnan, lieutenant aux mousquetaires.
— Non, monsieur, il n'est pas avec nous; depuis plus de six semaines il a quitté Paris, et il est, dit-on, en mission en Angleterre.
— Je savais cela, mais je le croyais de retour.
— Non, monsieur, et je ne sache point que personne l'ait revu. Je puis d'autant mieux vous répondre à ce sujet que les mousquetaires sont des nôtres, et que c'est M. de Cambon qui, par intérim, tient la place de M. d'Artagnan.
Les deux amis se regardèrent.
— Vous voyez, dit Athos.
— C'est étrange, dit Aramis.
— Il faut absolument qu'il leur soit arrivé malheur en route.
— Nous sommes aujourd'hui le huit, c'est ce soir qu'expire le délai fixé. Si ce soir nous n'avons point de nouvelles, demain matin nous partirons.
Athos fit de la tête un signe affirmatif, puis se retournant:
— Et M. de Bragelonne, un jeune homme de quinze ans, attaché à M. le Prince, demanda Athos presque embarrassé de laisser percer ainsi devant le sceptique Aramis ses préoccupations paternelles, a-t-il l'honneur d'être connu de vous, monsieur le duc?
— Oui, certainement, répondit Châtillon, il nous est arrivé ce matin avec M. le Prince. Un charmant jeune homme! il est de vos amis, monsieur le comte?
— Oui, monsieur, répliqua Athos doucement ému; à telle enseigne, que j'aurais même le désir de le voir. Est-ce possible?
— Très possible, monsieur. Veuillez m'accompagner et je vous conduirai au quartier général.
— Holà! dit Aramis en se retournant, voilà bien du bruit derrière nous, ce me semble.
— En effet, un gros de cavaliers vient à nous! fit Châtillon.
— Je reconnais M. le coadjuteur à son chapeau de la fronde.
— Et moi, M. de Beaufort à ses plumes blanches.
— Ils viennent au galop. M. le Prince est avec eux. Ah! voilà qu'il les quitte.
— On bat le rappel, s'écria Châtillon. Entendez-vous? Il faut nous informer.
En effet, on voyait les soldats courir à leurs armes, les cavaliers qui étaient à pied se remettre en selle, les trompettes sonnaient, les tambours battaient; M. de Beaufort tira l'épée.
De son côté, M. le Prince fit un signe de rappel, et tous les officiers de l'armée royale, mêlés momentanément aux troupes parisiennes, coururent à lui.
— Messieurs, dit Châtillon, la trêve est rompue, c'est évident; on va se battre. Rentrez donc dans Charenton, car j'attaquerai sous peu. Voilà le signal que M. le Prince me donne.
En effet, une cornette élevait par trois fois en l'air le guidon de M. le Prince.
— Au revoir, monsieur le chevalier! cria Châtillon.
Et il partit au galop pour rejoindre son escorte.
Athos et Aramis tournèrent bride de leur côté et vinrent saluer le coadjuteur et M. de Beaufort. Quant à M. de Bouillon, il avait eu vers la fin de la conférence un si terrible accès de goutte, qu'on avait été obligé de le reconduire à Paris en litière.
En échange, M. le duc d'Elbeuf, entouré de ses quatre fils comme d'un état-major, parcourait les rangs de l'armée parisienne.
Pendant ce temps, entre Charenton et l'armée royale se formait un long espace blanc qui semblait se préparer pour servir de dernière couche aux cadavres.
— Ce Mazarin est véritablement une honte pour la France, dit le coadjuteur en resserrant le ceinturon de son épée qu'il portait, à la mode des anciens prélats militaires, sur sa simarre archiépiscopale. C'est un cuistre qui voudrait gouverner la France comme une métairie. Aussi la France ne peut-elle espérer de bonheur et de tranquillité que lorsqu'il en sera sorti.
— Il paraît que l'on ne s'est pas entendu sur la couleur du chapeau, dit Aramis.
Au même instant, M. de Beaufort leva son épée.
— Messieurs, dit-il, nous avons fait de la diplomatie inutile; nous voulions nous débarrasser de ce pleutre de Mazarini; mais la reine, qui en est embéguinée, le veut absolument garder pour ministre, de sorte qu'il ne nous reste plus qu'une ressource, c'est de le battre congrûment.
— Bon! dit le coadjuteur, voilà l'éloquence accoutumée de M. de Beaufort.
— Heureusement, dit Aramis, qu'il corrige ses fautes de français avec la pointe de son épée.
— Peuh! fit le coadjuteur avec mépris, je vous jure que dans toute cette guerre il est bien pâle.
Et il tira son épée à son tour.
— Messieurs, dit-il, voilà l'ennemi qui vient à nous; nous lui épargnerons bien, je l'espère, la moitié du chemin.
Et sans s'inquiéter s'il était suivi ou non, il partit. Son régiment, qui portait le nom de régiment de Corinthe, du nom de son archevêché, s'ébranla derrière lui et commença la mêlée.
De son côté, M. de Beaufort lançait sa cavalerie, sous la conduite de M. de Noirmoutiers, vers Étampes, où elle devait rencontrer un convoi de vivres impatiemment attendu par les Parisiens. M. de Beaufort s'apprêtait à le soutenir.
M. de Clanleu, qui commandait la place, se tenait, avec le plus fort de ses troupes, prêt à résister à l'assaut, et même, au cas où l'ennemi serait repoussé, à tenter une sortie.
Au bout d'une demi-heure le combat était engagé sur tous les points. Le coadjuteur, que la réputation de courage de M. de Beaufort exaspérait, s'était jeté en avant et faisait personnellement des merveilles de courage. Sa vocation, on le sait, était l'épée, et il était heureux chaque fois qu'il la pouvait tirer du fourreau, n'importe pour qui ou pour quoi. Mais dans cette circonstance, s'il avait bien fait son métier de soldat, il avait mal fait celui de colonel. Avec sept ou huit cents hommes il était allé heurter trois mille hommes, lesquels, à leur tour, s'étaient ébranlés tout d'une masse et ramenaient tambour battant les soldats du coadjuteur, qui arrivèrent en désordre aux remparts. Mais le feu de l'artillerie de Clanleu arrêta court l'armée royale, qui parut un instant ébranlée. Cependant cela dura peu, et elle alla se reformer derrière un groupe de maisons et un petit bois.
Clanleu crut que le moment était venu; il s'élança à la tête de deux régiments pour poursuivre l'armée royale; mais, comme nous l'avons dit, elle s'était reformée et revenait à la charge, guidée par M. de Châtillon en personne. La charge fut si rude et si habilement conduite, que Clanleu et ses hommes se trouvèrent presque entourés. Clanleu ordonna la retraite, qui commença de s'exécuter pied à pied, pas à pas. Malheureusement, au bout d'un instant, Clanleu tomba mortellement frappé.
M. de Châtillon le vit tomber et annonça tout haut cette mort, qui redoubla le courage de l'armée royale et démoralisa complètement les deux régiments avec lesquels Clanleu avait fait sa sortie. En conséquence, chacun songea à son salut et ne s'occupa plus que de regagner les retranchements, au pied desquels le coadjuteur essayait de reformer son régiment écharpé.
Tout à coup un escadron de cavalerie vint à la rencontre des vainqueurs, qui entraient pêle-mêle avec les fugitifs dans les retranchements. Athos et Aramis chargeaient en tête, Aramis l'épée et le pistolet à la main, Athos l'épée au fourreau, le pistolet aux fontes. Athos était calme et froid comme dans une parade, seulement son beau et noble regard s'attristait en voyant s'entr'égorger tant d'hommes que sacrifiaient d'un côté l'entêtement royal, et de l'autre côté la rancune des princes. Aramis, au contraire, tuait et s'enivrait peu à peu, selon son habitude. Ses yeux vifs devenaient ardents; sa bouche, si finement découpée, souriait d'un sourire lugubre; ses narines ouvertes aspiraient l'odeur du sang; chacun de ses coups d'épée frappait juste, et le pommeau de son pistolet achevait, assommait le blessé qui essayait de se relever.
Du côté opposé, et dans les rangs de l'armée royale, deux cavaliers, l'un couvert d'une cuirasse dorée, l'autre d'un simple buffle duquel sortaient les manches d'un justaucorps de velours bleu, chargeaient au premier rang. Le cavalier à la cuirasse dorée vint heurter Aramis et lui porta un coup d'épée qu'Aramis para avec son habileté ordinaire.
— Ah! c'est vous, monsieur de Châtillon! s'écria le chevalier; soyez le bienvenu, je vous attendais!
— J'espère ne vous avoir pas trop fait attendre, monsieur, dit le duc; en tout cas, me voici.
— Monsieur de Châtillon, dit Aramis en tirant de ses fontes un second pistolet qu'il avait réservé pour cette occasion, je crois que si votre pistolet est déchargé vous êtes un homme mort.
— Dieu merci, dit Châtillon, il ne l'est pas!
Et le duc, levant son pistolet sur Aramis, l'ajusta et fit feu. Mais Aramis courba la tête au moment où il vit le duc appuyer le doigt sur la gâchette, et la balle passa, sans l'atteindre, au- dessus de lui.
— Oh! vous m'avez manqué, dit Aramis. Mais moi, j'en jure Dieu, je ne vous manquerai pas.
— Si je vous en laisse le temps! s'écria M. de Châtillon en piquant son cheval et en bondissant sur lui l'épée haute.
Aramis l'attendit avec ce sourire terrible qui lui était propre en pareille occasion; et Athos, qui voyait M. de Châtillon s'avancer sur Aramis avec la rapidité de l'éclair, ouvrait la bouche pour crier: «Tirez! mais tirez donc!» quand le coup partit. M. de Châtillon ouvrit les bras et se renversa sur la croupe de son cheval.
La balle lui était entrée dans la poitrine par l'échancrure de la cuirasse.
— Je suis mort! murmura le duc.
Et il glissa de son cheval à terre.
— Je vous l'avais dit, monsieur, et je suis fâché maintenant d'avoir si bien tenu ma parole. Puis-je vous être bon à quelque chose?
Châtillon fit un signe de la main; et Aramis s'apprêtait à descendre, quand tout à coup il reçut un choc violent dans le côté: c'était un coup d'épée, mais la cuirasse para le coup.
Il se tourna vivement, saisit ce nouvel antagoniste par le poignet, quand deux cris partirent en même temps, l'un poussé par lui, l'autre par Athos:
— Raoul!
Le jeune homme reconnut à la fois la figure du chevalier d'Herblay et la voix de son père, et laissa tomber son épée. Plusieurs cavaliers de l'armée parisienne s'élancèrent en ce moment sur Raoul, mais Aramis le couvrit de son épée.
— Prisonnier à moi! Passez donc au large! cria-t-il.
Athos, pendant ce temps, prenait le cheval de son fils par la bride et l'entraînait hors de la mêlée.
En ce moment M. le Prince, qui soutenait M. de Châtillon en seconde ligne, apparut au milieu de la mêlée; on vit briller son oeil d'aigle et on le reconnut à ses coups.
À sa vue, le régiment de l'archevêque de Corinthe, que le coadjuteur, malgré tous ses efforts, n'avait pu réorganiser, se jeta au milieu des troupes parisiennes, renversa tout et rentra en fuyant dans Charenton, qu'il traversa sans s'arrêter. Le coadjuteur, entraîné par lui, repassa près du groupe formé par Athos, par Aramis et Raoul.
— Ah! ah! dit Aramis, qui ne pouvait, dans sa jalousie, ne pas se réjouir de l'échec arrivé au coadjuteur, en votre qualité d'archevêque, Monseigneur, vous devez connaître les Écritures.
— Et qu'ont de commun les Écritures avec ce qui m'arrive? demanda le coadjuteur.
— Que M. le Prince vous traite aujourd'hui comme saint Paul, la première aux Corinthiens.
— Allons! allons! dit Athos, le mot est joli, mais il ne faut pas attendre ici les compliments. En avant, en avant, ou plutôt en arrière, car la bataille m'a bien l'air d'être perdue pour les frondeurs.
— Cela m'est bien égal! dit Aramis, je ne venais ici que pour rencontrer M. de Châtillon. Je l'ai rencontré, je suis content; un duel avec un Châtillon, c'est flatteur!
— Et de plus un prisonnier, dit Athos en montrant Raoul.
Les trois cavaliers continuèrent la route au galop.
Le jeune homme avait ressenti un frisson de joie en retrouvant son père. Ils galopaient l'un à côté de l'autre, la main gauche du jeune homme dans la main droite d'Athos.
Quand ils furent loin du champ de bataille:
— Qu'alliez-vous donc faire si avant dans la mêlée, mon ami? demanda Athos au jeune homme; ce n'était point là votre place, ce me semble, n'étant pas mieux armé pour le combat.
— Aussi ne devais-je point me battre aujourd'hui, monsieur. J'étais chargé d'une mission pour le cardinal, et je partais pour Rueil, quand, voyant charger M. de Châtillon, l'envie me prit de charger à ses côtés. C'est alors qu'il me dit que deux cavaliers de l'armée parisienne me cherchaient, et qu'il me nomma le comte de La Fère.
— Comment! vous saviez que nous étions là, et vous avez voulu tuer votre ami le chevalier?
— Je n'avais point reconnu M. le chevalier sous son armure, dit en rougissant Raoul, mais j'aurais dû le reconnaître à son adresse et à son sang-froid.
— Merci du compliment, mon jeune ami, dit Aramis, et l'on voit qui vous a donné des leçons de courtoisie. Mais vous allez à Rueil, dites-vous?
— Oui.
— Chez le cardinal?
— Sans doute. J'ai une dépêche de M. le Prince pour Son Éminence.
— Il faut la porter, dit Athos.
— Oh! pour cela, un instant, pas de fausse générosité, comte. Que diable! notre sort, et, ce qui est plus important, le sort de nos amis, est peut-être dans cette dépêche.
— Mais il ne faut pas que ce jeune homme manque à son devoir, dit Athos.
— D'abord, comte, ce jeune homme est prisonnier, vous l'oubliez. Ce que nous faisons là est de bonne guerre. D'ailleurs, des vaincus ne doivent pas être difficiles sur le choix des moyens. Donnez cette dépêche, Raoul.
Raoul hésita, regardant Athos comme pour chercher une règle de conduite dans ses yeux.
— Donnez la dépêche, Raoul, dit Athos, vous êtes le prisonnier du chevalier d'Herblay.
Raoul céda avec répugnance, mais Aramis, moins scrupuleux que le comte de La Fère, saisit la dépêche avec empressement, la parcourut, et la rendant à Athos:
— Vous, dit-il, qui êtes croyant, lisez et voyez, en y réfléchissant, dans cette lettre, quelque chose que la Providence juge important que nous sachions.
Athos prit la lettre tout en fronçant son beau sourcil, mais l'idée qu'il était question, dans la lettre, de d'Artagnan l'aida à vaincre le dégoût qu'il éprouvait à la lire.
Voici ce qu'il y avait dans la lettre:
«Monseigneur, j'enverrai ce soir à Votre Éminence, pour renforcer la troupe de M. de Comminges, les dix hommes que vous demandez. Ce sont de bons soldats, propres à maintenir les deux rudes adversaires dont Votre Éminence craint l'adresse et la résolution.»
— Oh! oh! dit Athos.
— Eh bien! demanda Aramis, que vous semble de deux adversaires qu'il faut, outre la troupe de Comminges, dix bons soldats pour garder? cela ne ressemble-t-il pas comme deux gouttes d'eau à d'Artagnan et à Porthos?
— Nous allons battre Paris toute la journée, dit Athos, et si nous n'avons pas de nouvelles ce soir, nous reprendrons le chemin de la Picardie, et je réponds, grâce à l'imagination de d'Artagnan, que nous ne tarderons pas à trouver quelque indication qui nous enlèvera tous nos doutes.
— Battons donc Paris, et informons-nous, à Planchet surtout, s'il n'aura point entendu parler de son ancien maître.
— Ce pauvre Planchet! vous en parlez bien à votre aise, Aramis, il est massacré sans doute. Tous ces belliqueux bourgeois seront sortis, et l'on aura fait un massacre.
Comme c'était assez probable, ce fut avec un sentiment d'inquiétude que les deux amis rentrèrent à Paris par la porte du Temple, et qu'ils se dirigèrent vers la place Royale où ils comptaient avoir des nouvelles de ces pauvres bourgeois. Mais l'étonnement des deux amis fut grand lorsqu'ils les trouvèrent buvant et goguenardant, eux et leur capitaine, toujours campés place Royale et pleurés sans doute par leurs familles qui entendaient le bruit du canon de Charenton et les croyaient au feu.
Athos et Aramis s'informèrent de nouveau à Planchet; mais il n'avait rien su de d'Artagnan., Ils voulurent l'emmener, il leur déclara qu'il ne pouvait quitter son poste sans ordre supérieur.
À cinq heures seulement ils rentrèrent chez eux en disant qu'ils revenaient de la bataille; ils n'avaient pas perdu de vue le cheval de bronze de Louis XIII.
— Mille tonnerres! dit Planchet en rentrant dans sa boutique de la rue des Lombards, nous avons été battus à plate couture. Je ne m'en consolerai jamais! |
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"title": "Le comte de Moret",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE IV. | ISABELLE ET MARINA.
Comme l'avait préjugé le comte de Moret, sans la connaître, sans savoir son nom, mais par cette merveilleuse intuition de la jeunesse, qui fait le sentiment plus infaillible que les sens, Mlle Isabelle de Lautrec était parfaitement belle, mais d'une beauté toute différente de celle de la princesse Marie.
La princesse Marie était brune avec des yeux bleus; Isabelle de Lautrec était blonde avec des yeux, des cils et des sourcils noirs. Sa peau, d'une blancheur éclatante, fine et pleine de transparence, avait la nuance délicate de la feuille de rose; son cou, un peu long, avait l'ondulation charmante que l'on trouve dans les femmes de Pérugin et de la première manière de son élève Sanzio; ses mains, longues, fines et blanches, semblaient moulées sur les mains de la Ferronnière de Vinci; sa robe traînante ne permettait pas de voir même l'ombre de ses pieds; mais on devinait à l'élancement, à la flexibilité et à la finesse de sa taille, on devinait que le pied devait être en harmonie avec la main, c'est-à-dire fin, délicat et cambré.
Au moment où elle se courbait devant la princesse, celle-ci la prit entre ses bras et la baisa au front.
— A Dieu ne plaise, dit-elle, que je laisse se courber devant moi la fille d'un des meilleurs serviteurs de notre maison, qui vient m'apporter de bonnes nouvelles! Maintenant, chère fille de notre ami, votre père vous dit-il que ces nouvelles sont pour moi seule, ou que je puis en faire part à ceux qui nous aiment?
— Vous verrez dans le post-scriptum, madame, qu'il est autorisé par M. de la Saludie, ambassadeur de Sa Majesté, à répandre hautement en Italie les nouvelles qu'il vous envoie, et que Votre Altesse peut, de son côté, les faire connaître en France.
La princesse Marie jeta un regard interrogateur sur Mme de Combalet, qui, par un signe imperceptible de tête, confirma ce que venait de dire la belle messagère.
Marie lut d'abord la lettre tout bas.
Tandis qu'elle la lisait, la jeune fille, qui jusque-là n'avait vu que la princesse, et à laquelle les vingt-cinq ou trente personnages qui étaient dans le salon n'avaient apparu que comme à travers un nuage, se retourna et se hasarda, pour ainsi dire, à parcourir des yeux le reste de l'assemblée.
Arrivé au comte de Moret, son regard se croisa avec le sien, et chacun d'eux allumant et lançant en même temps l'étincelle électrique qui soumet le coeur à sa puissance, reçut le coup et le donna.
Isabelle pâlit et s'appuya au fauteuil de la princesse.
Le comte de Moret vit son émotion, et il lui sembla entendre le choeur des anges chantant au ciel: Gloire à Dieu.
L'huissier, en l'annonçant, avait dit son nom, elle appartenait donc à cette vieille et illustre famille des Lautrec, que son illustration historique faisait presque l'égale de celle des princes.
Elle n'avait jamais aimé: jusque-là il l'avait espéré, maintenant il en était sûr.
Pendant ce temps-là, la princesse Marie avait achevé sa lettre.
— Messieurs, dit-elle, voici les nouvelles que nous donne le père de ma chère Isabelle. Il a vu, à son passage à Mantoue, M. de la Saludie, envoyé extraordinaire de Sa Majesté près des puissances d'Italie. M. de la Saludie était chargé de signifier au duc de Mantoue et au Sénat de Venise, au nom du cardinal, la prise de La Rochelle. Il était chargé, en outre, de déclarer que la France se préparait à soutenir Cazal et à assurer au duc Charles de Nevers la possession de ses Etats. En passant à Turin, il avait vu le duc de Savoie, Charles-Emmanuel, et l'avait invité, au nom du roi, son beau frère, et au nom du cardinal, à se désister de ses entreprises sur le Montferrat. Il était chargé d'offrir au duc de Savoie, en dédommagement, la ville de Trino, avec douze mille écus de rente, en terre souveraine.
«M. de Beautru est parti pour l'Espagne, et M. de Charnassé pour l'Autriche, l'Allemagne et la Suède, avec les mêmes instructions.»
— Bon, dit Monsieur, j'espère que le cardinal ne va pas nous allier avec les protestants.
— Eh! dit M. le Prince, si c'était cependant le seul moyen de contenir en Allemagne Waldstein et ses bandits, pour mon compte, je n'y mettrais pas d'opposition.
— Allons! fit Gaston d'Orléans, voilà le sang huguenot qui parle.
— J'aurais cru, dit en riant M. le Prince, qu'il y avait bien autant de sang huguenot dans les veines de Votre Altesse que dans les miennes; de Henri de Navarre à Henri de Condé la seule différence qu'il y ait, c'est que la messe a rapporté à l'un un royaume, à l'autre rien du tout.
— C'est égal, messieurs, dit le duc de Montmorency, voilà une grande nouvelle. Et a-t-on quelque idée du général à qui sera confié le commandement de l'armée que l'on envoie en Italie?
— Pas encore, répondit Monsieur, mais il est probable, monsieur le duc, que le cardinal, qui vous a acheté un million votre charge d'amiral, pour pouvoir conduire le siège de La Rochelle comme il l'entendait, achètera un million le droit de diriger en personne la campagne d'Italie, et deux millions même, s'il est besoin.
— Avouez, monseigneur, dit Mme de Combalet, que, s'il la dirigeait comme il a dirigé le siége de La Rochelle, ni le roi ni la France n'auraient pas trop à s'en plaindre, et que beaucoup qui demanderaient un million, au lieu de le donner, ne s'en tireraient peut-être pas si bien.
Gaston se mordit les lèvres. Il n'avait point paru un instant au siége de La Rochelle, après s'être fait donner cinq cent mille francs pour ses frais de campagne.
— J'espère, monseigneur, dit le duc de Guise, que vous ne laisserez pas échapper cette occasion de faire valoir vos droits.
— Si j'en suis, dit Monsieur, vous en serez, mon cousin. J'ai assez reçu de la maison de Guise par les mains de Mlle de Montpensier pour être heureux de vous prouver que je ne suis pas un ingrat. Et vous aussi, mon cher duc, continua Gaston en allant à M. de Montmorency, et je m'en féliciterais surtout parce que ce serait pour moi une belle occasion de réparer les injures que jusqu'ici l'on vous a faites. Il y a dans le trophée d'armes de votre père une épée de connétable qui ne me paraîtrait pas trop lourde pour la main du fils. Seulement, si cela arrivait, n'oubliez pas, mon cher duc, que j'aurais plaisir à voir près de vous, faisant ses premières armes sous un si bon maître, mon très cher frère le comte de Moret.
Le comte de Moret s'inclina. Quant au duc, comme les paroles de Gaston flattaient sa suprême ambition:
— Voilà des paroles qui ne sont point semées sur le sable, monseigneur, répondit-il, et l'occasion s'en présentant, Votre Altesse verra que j'ai de la mémoire.
En ce moment, l'huissier entra par une porte latérale et dit quelques mots tout bas à Mme la duchesse douairière de Longueville, qui sortit aussitôt par cette même porte.
Les hommes se formèrent en groupe autour de Monsieur. La certitude d'une guerre--certitude que l'on venait d'acquérir, car l'on savait que le Savoyard ne laisserait pas débloquer Cazal, les Espagnols reprendre le Montferrat, et Ferdinand assurer le duc de Nevers dans Mantoue--donnait à Monsieur une grande importance. Il était impossible qu'une pareille expédition se fît sans lui, et, dans ce cas, sa grande position dans l'armée lui donnerait la disposition de quelques beaux commandements.
L'huissier rentra au bout d'un instant et dit quelques mots tout bas à la princesse Marie, qui sortit avec lui par la même porte qui avait donné déjà passage à Mme de Longueville.
Mme de Combalet, qui était près d'elle, entendit le mot Vauthier, et tressaillit. Vauthier, on se le rappelle, était l'homme secret de la reine-mère.
Cinq minutes après, ce fut Mgr Gaston que le même huissier vint prier d'aller rejoindre Mme la douairière de Longueville et la princesse Marie.
— Messieurs, dit-il en saluant ses interlocuteurs, n'oubliez pas que je ne suis rien, que je n'ambitionne autre chose au monde que d'être le chevalier de la princesse Marie, et que n'étant rien, je n'ai rien promis à personne.
Et sur ces paroles, le chapeau sur la tête, il sortit en sautillant et les deux mains dans les poches de son haut-de-chausse, comme c'était son habitude.
A peine fut-il sorti, que le comte de Moret, profitant de l'étonnement général que causait la disparition successive de la douairière de Longueville, de la princesse Marie et de S. A. R. Monsieur, traversa le salon, alla droit à Isabelle de Lautrec, et s'inclinant devant la jeune fille interdite:
— Mademoiselle, dit-il, veuillez tenir pour certain qu'il y a de par le monde un homme qui, la nuit où il vous a rencontrée sans vous avoir vue, a fait le serment d'être à vous à la vie à la mort, et qui ce soir, après vous avoir vue, renouvelle le serment; cet homme, c'est le comte de Moret.
Et, sans attendre la réponse de la jeune fille, plus rougissante et plus interdite encore qu'auparavant, il la salua respectueusement et sortit.
En passant dans un corridor sombre, conduisant à l'antichambre assez mal éclairée elle-même, comme c'était l'habitude à cette époque, le comte de Moret sentit un bras qui se glissait sous le sien, puis, sortant d'une coiffe noire doublée de satin rose, un souffle pareil à une flamme qui passait sur son visage, tandis qu'une voix amie, avec l'accent d'un doux reproche, lui disait:
— Ainsi, voilà la pauvre Marina sacrifiée!
Il reconnut la voix, mais plus encore cette haleine brûlante de Mme de Fargis, qui déjà une fois, à l'hôtellerie de la Barbe Peinte, avait effleuré son visage.
— Le comte de Moret lui échappe, c'est vrai, dit-il, en se penchant vers cette haleine dévorante, qui semblait sortir de la bouche de Vénus Astarté elle-même, mais...
— Mais quoi? demanda la questionneuse, en se haussant de son côté sur la pointe des pieds, de sorte que malgré l'obscurité, le jeune homme pouvait voir briller dans la coiffe ses yeux comme deux diamants noirs, ses dents comme un fil de perles.
— Mais, continua le comte de Moret, Jaquelino lui reste, et si elle s'en contente...
— Elle s'en contentera, dit la magicienne.
Et le jeune homme sentit aussitôt sur ses lèvres l'âcre et douce morsure de cet amour que l'antiquité, qui avait un mot pour chaque chose et un nom pour chaque sentiment, avait appelé Eros.
Tandis que, tout chancelant sous ce frisson voluptueux qui passait dans ses veines, et qui semblait, jusqu'à la dernière goutte, faire affluer son sang vers le coeur, Antoine de Bourbon, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, la tête renversée en arrière, s'appuyait à la muraille avec un soupir qui ressemblait à une plainte, la belle Marina dégageait son bras du sien et, légère comme l'oiseau de Vénus, s'élançait dans une chaise en disant:
— Au Louvre!
— Par ma foi! dit le comte de Moret, en se détachant de la muraille où il semblait incrusté, vive la France pour les amours! il y a de la variété entre eux, au moins! j'y suis revenu depuis quinze jours à peine, et me voilà engagé à trois personnes, quoique réellement je n'en aime qu'une seule; mais Ventre-saint-gris, on n'est pas fils de Henri IV pour rien, et eussé-je six amours au lieu de trois, eh bien! on tâchera de leur faire face!
Ivre, ébloui, trébuchant, il gagna le perron, appela ses porteurs, monta dans sa chaise à son tour, et, rêvant à son triple amour, se fit conduire à l'hôtel Montmorency. |
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"title": "La reine Margot - Tome II",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XXI | Les investigations
Le spectacle qui frappa les deux jeunes gens en entrant dans le cercle fut de ceux qu'on n'oublie jamais, ne les eût-on vus qu'une seule fois en un seul instant.
Charles IX avait, comme nous l'avons dit, regardé défiler tous les gentilshommes enfermés dans la hutte des piqueurs et extraits l'un après l'autre par ses gardes.
Lui et d'Alençon suivaient chaque mouvement d'un oeil avide, s'attendant à voir sortir le roi de Navarre à son tour.
Leur attente avait été trompée.
Mais ce n'était point assez, il fallait savoir ce qu'ils étaient devenus.
Aussi, quand au bout de l'allée on vit apparaître les deux jeunes époux, d'Alençon pâlit, Charles sentit son coeur se dilater; car instinctivement il désirait que tout ce que son frère l'avait forcé de faire retombât sur lui.
— Il échappera encore, murmura François en pâlissant. En ce moment le roi fut saisi de douleurs d'entrailles si violentes qu'il lâcha la bride, saisit ses flancs des deux mains, et poussa des cris comme un homme en délire. Henri s'approcha avec empressement; mais pendant le temps qu'il avait mis à parcourir les deux cents pas qui le séparaient de son frère, Charles était déjà remis.
— D'où venez-vous, monsieur? dit le roi avec une dureté de voix qui émut Marguerite.
— Mais... de la chasse, mon frère, reprit-elle.
— La chasse était au bord de la rivière et non dans la forêt.
— Mon faucon s'est emporté sur un faisan, Sire, au moment où nous étions restés en arrière pour voir le héron.
— Et où est le faisan?
— Le voici; un beau coq, n'est-ce pas?
Et Henri, de son air le plus innocent, présenta à Charles son oiseau de pourpre, d'azur et d'or.
— Ah! ah! dit Charles; et ce faisan pris, pourquoi ne m'avez-vous pas rejoint?
— Parce qu'il avait dirigé son vol vers le parc, Sire; de sorte que, lorsque nous sommes descendus sur le bord de la rivière, nous vous avons vu une demi-lieue en avant de nous, remontant déjà vers la forêt: alors nous nous sommes mis à galoper sur vos traces, car étant de la chasse de Votre Majesté nous n'avons pas voulu la perdre.
— Et tous ces gentilshommes, reprit Charles, étaient-ils invités aussi?
— Quels gentilshommes, répondit Henri en jetant un regard circulaire et interrogatif autour de lui.
— Eh! vos huguenots, pardieu! dit Charles; dans tous les cas, si quelqu'un les a invités ce n'est pas moi.
— Non, Sire, répondit Henri, mais c'est peut-être M. d'Alençon.
— M. d'Alençon! comment cela?
— Moi? fit le duc.
— Eh! oui, mon frère, reprit Henri, n'avez-vous pas annoncé hier que vous étiez roi de Navarre? Eh bien, les huguenots qui vous ont demandé pour roi viennent vous remercier, vous, d'avoir accepté la couronne, et le roi de l'avoir donnée. N'est-ce pas, messieurs?
— Oui! oui! crièrent vingt voix; vive le duc d'Alençon! vive le roi Charles!
— Je ne suis pas le roi des huguenots, dit François pâlissant de colère. Puis, jetant à la dérobée un regard sur Charles: Et j'espère bien, ajouta-t-il, ne l'être jamais.
— N'importe! dit Charles, vous saurez, Henri, que je trouve tout cela étrange.
— Sire, dit le roi de Navarre avec fermeté, on dirait, Dieu me pardonne, que je subis un interrogatoire?
— Et si je vous disais que je vous interroge, que répondriez- vous?
— Que je suis roi comme vous, Sire, dit fièrement Henri, car ce n'est pas la couronne, mais la naissance qui fait la royauté, et que je répondrais à mon frère et à mon ami, mais jamais à mon juge.
— Je voudrais bien savoir, cependant, murmura Charles, à quoi m'en tenir une fois dans ma vie.
— Qu'on amène M. de Mouy, dit d'Alençon, vous le saurez. M. de Mouy doit être pris.
— M. de Mouy est-il parmi les prisonniers? demanda le roi. Henri eut un mouvement d'inquiétude, et échangea un regard avec Marguerite; mais ce moment fut de courte durée. Aucune voix ne répondit.
— M. de Mouy n'est point parmi les prisonniers, dit M. de Nancey; quelques-uns de nos hommes croient l'avoir vu, mais aucun n'en est sûr.
D'Alençon murmura un blasphème.
— Eh! dit Marguerite en montrant La Mole et Coconnas, qui avaient entendu tout le dialogue, et sur l'intelligence desquels elle croyait pouvoir compter, Sire, voici deux gentilshommes de M. d'Alençon, interrogez-les, ils répondront.
Le duc sentit le coup.
— Je les ai fait arrêter justement pour prouver qu'ils ne sont point à moi, dit le duc.
Le roi regarda les deux amis et tressaillit en revoyant La Mole.
— Oh! oh! encore ce Provençal, dit-il. Coconnas salua gracieusement.
— Que faisiez-vous quand on vous a arrêtés? dit le roi.
— Sire, nous devisions de faits de guerre et d'amour.
— À cheval! armés jusqu'aux dents! prêts à fuir!
— Non pas, Sire, dit Coconnas, et Votre Majesté est mal renseignée. Nous étions couchés sous l'ombre d'un hêtre:
Sub tegmine fagi.
— Ah! vous étiez couchés sous l'ombre d'un hêtre?
— Et nous eussions même pu fuir, si nous avions cru avoir en quelque façon encouru la colère de Votre Majesté. Voyons, messieurs, sur votre parole de soldats, dit Coconnas en se retournant vers les chevau-légers, croyez-vous que si nous l'eussions voulu nous pouvions nous échapper?
— Le fait est, dit le lieutenant, que ces messieurs n'ont pas fait un mouvement pour fuir.
— Parce que leurs chevaux étaient loin, dit le duc d'Alençon.
— J'en demande humblement pardon à Monseigneur, dit Coconnas, mais j'avais le mien entre les jambes, et mon ami le comte Lérac de la Mole tenait le sien par la bride.
— Est-ce vrai, messieurs? dit le roi.
— C'est vrai, Sire, répondit le lieutenant; M. de Coconnas en nous apercevant est même descendu du sien.
Coconnas grimaça un sourire qui signifiait: Vous voyez bien, Sire!
— Mais ces chevaux de main, mais ces mules, mais ces coffres dont elles son chargées? demanda François.
— Eh bien, dit Coconnas, est-ce que nous sommes des valets d'écurie? faites chercher le palefrenier qui les gardait.
— Il n'y est pas, dit le duc furieux.
— Alors, c'est qu'il aura pris peur et se sera sauvé, reprit Coconnas; on ne peut pas demander à un manant d'avoir le calme d'un gentilhomme.
— Toujours le même système, dit d'Alençon en grinçant des dents. Heureusement, Sire, je vous ai prévenu que ces messieurs depuis quelques jours n'étaient plus à mon service.
— Moi! dit Coconnas, j'aurais le malheur de ne plus appartenir à Votre Altesse?...
— Eh! morbleu! monsieur, vous le savez mieux que personne, puisque vous m'avez donné votre démission dans une lettre assez impertinente que j'ai conservée, Dieu merci, et que par bonheur j'ai sur moi.
— Oh! dit Coconnas, j'espérais que Votre Altesse m'avait pardonné une lettre écrite dans un premier mouvement de mauvaise humeur. J'avais appris que Votre Altesse avait voulu, dans un corridor du Louvre, étrangler mon ami La Mole.
— Eh bien, interrompit le roi, que dit-il donc?
— J'avais cru que Votre Altesse était seule, continua ingénument La Mole. Mais depuis que j'ai su que trois autres personnes...
— Silence! dit Charles, nous sommes suffisamment renseignés. Henri, dit il au roi de Navarre, votre parole de ne pas fuir?
— Je la donne à Votre Majesté, Sire.
— Retournez à Paris avec M. de Nancey et prenez les arrêts dans votre chambre. Vous, messieurs, continua-t-il en s'adressant aux deux gentilshommes, rendez vos épées.
La Mole regarda Marguerite. Elle sourit. Aussitôt La Mole remit son épée au capitaine qui était le plus proche de lui. Coconnas en fit autant.
— Et M. de Mouy, l'a-t-on retrouvé? demanda le roi.
— Non, Sire, dit M. de Nancey; ou il n'était pas dans la forêt, ou il s'est sauvé.
— Tant pis, dit le roi. Retournons. J'ai froid, je suis ébloui.
— Sire, c'est la colère sans doute, dit François.
— Oui, peut-être. Mes yeux vacillent. Où sont donc les prisonniers? Je n'y vois plus. Est-ce donc déjà la nuit! oh! miséricorde! je brûle! ... À moi! à moi!
Et le malheureux roi lâchant la bride de son cheval, étendant les bras, tomba en arrière, soutenu par les courtisans épouvantés de cette seconde attaque.
François, à l'écart, essuyait la sueur de son front, car lui seul connaissait la cause du mal qui torturait son frère.
De l'autre côté, le roi de Navarre, déjà sous la garde de M. de Nancey, considérait toute cette scène avec un étonnement croissant.
— Eh! eh! murmura-t-il avec cette prodigieuse intuition qui par moments faisait de lui un homme illuminé pour ainsi dire, si j'allais me trouver heureux d'avoir été arrêté dans ma fuite?
Il regarda Margot, dont les grands yeux, dilatés par la surprise, se reportaient de lui au roi et du roi à lui.
Cette fois le roi était sans connaissance. On fit approcher une civière sur laquelle on l'étendit. On le recouvrit d'un manteau, qu'un des cavaliers détacha de ses épaules, et le cortège reprit tranquillement la route de Paris, d'où l'on avait vu partir le matin des conspirateurs allègres et un roi joyeux, et où l'on voyait rentrer un roi moribond entouré de rebelles prisonniers.
Marguerite, qui dans tout cela n'avait perdu ni sa liberté de corps ni sa liberté d'esprit, fit un dernier signe d'intelligence à son mari, puis elle passa si près de La Mole que celui-ci put recueillir ces deux mots grecs qu'elle laissa tomber:
— Mê déidé. C'est-à-dire:
— Ne crains rien.
— Que t'a-t-elle dit? demanda Coconnas.
— Elle m'a dit de ne rien craindre, répondit La Mole.
— Tant pis, murmura le Piémontais, tant pis, cela veut dire qu'il ne fait pas bon ici pour tous. Toutes les fois que ce mot là m'a été adressé en manière d'encouragement, j'ai reçu à l'instant même soit une balle quelque part, soit un coup d'épée dans le corps, soit un pot de fleurs sur la tête. Ne crains rien, soit en hébreu, soit en grec, soit en latin, soit en français, a toujours signifié pour moi: Gare là-dessous! -- En route, messieurs! dit le lieutenant des chevau-légers.
— Eh! sans indiscrétion, monsieur, demanda Coconnas, où nous mène-t on?
— À Vincennes, je crois, dit le lieutenant.
— J'aimerais mieux aller ailleurs, dit Coconnas; mais enfin on ne va pas toujours où l'on veut.
Pendant la route le roi était revenu de son évanouissement et avait repris quelque force. À Nanterre il avait même voulu monter à cheval, mais on l'en avait empêché.
— Faites prévenir maître Ambroise Paré, dit Charles en arrivant au Louvre.
Il descendit de sa litière, monta l'escalier appuyé au bras de Tavannes, et il gagna son appartement, où il défendit que personne le suivît.
Tout le monde remarqua qu'il semblait fort grave; pendant toute la route il avait profondément réfléchi, n'adressant la parole à personne, et ne s'occupant plus ni de la conspiration ni des conspirateurs. Il était évident que ce qui le préoccupait c'était sa maladie.
Maladie si subite, si étrange, si aiguë, et dont quelques symptômes étaient les mêmes que les symptômes qu'on avait remarqués chez son frère François II quelque temps avant sa mort.
Aussi la défense faite à qui que ce fût, excepté maître Paré, d'entrer chez le roi, n'étonna-t-elle personne. La misanthropie, on le savait, était le fond du caractère du prince.
Charles entra dans sa chambre à coucher, s'assit sur une espèce de chaise longue, appuya sa tête sur des coussins, et, réfléchissant que maître Ambroise Paré pourrait n'être pas chez lui et tarder à venir, il voulut utiliser le temps de l'attente.
En conséquence, il frappa dans ses mains; un garde parut.
— Prévenez le roi de Navarre que je veux lui parler, dit Charles. Le garde s'inclina et obéit.
Charles renversa sa tête en arrière, une lourdeur effroyable de cerveau lui laissait à peine la faculté de lier ses idées les unes aux autres, une espèce de nuage sanglant flottait devant ses yeux; sa bouche était aride, et il avait déjà, sans étancher sa soif, vidé toute une carafe d'eau.
Au milieu de cette somnolence, la porte se rouvrit et Henri parut; M. de Nancey le suivait par-derrière, mais il s'arrêta dans l'antichambre.
Le roi de Navarre attendit que la porte fût refermée derrière lui. Alors il s'avança.
— Sire, dit-il, vous m'avez fait demander, me voici.
Le roi tressaillit à cette voix, et fit le mouvement machinal d'étendre la main.
— Sire, dit Henri en laissant ses deux mains pendre à ses côtés, Votre Majesté oublie que je ne suis plus son frère, mais son prisonnier.
— Ah! ah! c'est vrai, dit Charles; merci de me l'avoir rappelé. Il y a plus, il me souvient que vous m'avez promis, lorsque nous serions en tête-à-tête, de me répondre franchement.
— Je suis prêt à tenir cette promesse. Interrogez, Sire.
Le roi versa de l'eau froide dans sa main, et posa sa main sur son front.
— Qu'y a-t-il de vrai dans l'accusation du duc d'Alençon? Voyons, répondez, Henri.
— La moitié seulement: c'était M. d'Alençon qui devait fuir, et moi qui devais l'accompagner.
— Et pourquoi deviez-vous l'accompagner? demanda Charles; êtes- vous donc mécontent de moi, Henri?
— Non, Sire, au contraire; je n'ai qu'à me louer de Votre Majesté; et Dieu qui lit dans les coeurs, voit dans le mien quelle profonde affection je porte à mon frère et à mon roi.
— Il me semble, dit Charles, qu'il n'est point dans la nature de fuir les gens que l'on aime et qui nous aiment!
— Aussi, dit Henri, je ne fuyais pas ceux qui m'aiment, je fuyais ceux qui me détestent. Votre Majesté me permet-elle de lui parler à coeur ouvert?
— Parlez, monsieur.
— Ceux qui me détestent ici, Sire, c'est M. d'Alençon et la reine mère.
— M. d'Alençon, je ne dis pas, reprit Charles, mais la reine mère vous comble d'attentions.
— C'est justement pour cela que je me défie d'elle, Sire. Et bien m'en a pris de m'en défier!
— D'elle?
— D'elle ou de ceux qui l'entourent. Vous savez que le malheur des rois, Sire, n'est pas toujours d'être trop mal, mais trop bien servis.
— Expliquez-vous: c'est un engagement pris de votre part de tout me dire.
— Et Votre Majesté voit que je l'accomplis.
— Continuez.
— Votre Majesté m'aime, m'a-t-elle dit?
— C'est-à-dire que je vous aimais avant votre trahison, Henriot.
— Supposez que vous m'aimez toujours, Sire.
— Soit!
— Si vous m'aimez, vous devez désirer que je vive, n'est-ce pas?
— J'aurais été désespéré qu'il t'arrivât malheur.
— Eh bien, Sire, deux fois Votre Majesté a bien manqué de tomber dans le désespoir.
— Comment cela?
— Oui, car deux fois la Providence seule m'a sauvé la vie. Il est vrai que la seconde fois la Providence avait pris les traits de Votre Majesté.
— Et la première fois, quelle marque avait-elle prise?
— Celle d'un homme qui serait bien étonné de se voir confondu avec elle, de René. Oui, vous, Sire, vous m'avez sauvé du fer.
Charles fronça le sourcil, car il se rappelait la nuit où il avait emmené Henriot rue des Barres.
— Et René? dit-il.
— René m'a sauvé du poison.
— Peste! tu as de la chance. Henriot, dit le roi en essayant un sourire dont une vive douleur fit une contraction nerveuse. Ce n'est pas là son état.
— Deux miracles m'ont donc sauvé, Sire. Un miracle de repentir de la part du Florentin, un miracle de bonté de votre part. Eh bien, je l'avoue à Votre Majesté, j'ai peur que le ciel ne se lasse de faire des miracles, et j'ai voulu fuir en raison de cet axiome: Aide-toi, le ciel t'aidera.
— Pourquoi ne m'as-tu pas dit cela plus tôt, Henri?
— En vous disant ces mêmes paroles hier, j'étais un dénonciateur.
— Et en me les disant aujourd'hui?
— Aujourd'hui, c'est autre chose; je suis accusé et je me défends.
— Es-tu sûr de cette première tentative, Henriot?
— Aussi sûr que de la seconde.
— Et l'on a tenté de t'empoisonner?
— On l'a tenté.
— Avec quoi?
— Avec de l'opiat.
— Et comment empoisonne-t-on avec de l'opiat?
— Dame! Sire, demandez à René; on empoisonne bien avec des gants...
Charles fronça le sourcil; puis peu à peu sa figure se dérida.
— Oui, oui, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même; c'est dans la nature des êtres créés de fuir la mort. Pourquoi donc l'intelligence ne ferait-elle pas ce que fait l'instinct?
— Eh bien, Sire, demanda Henri, Votre Majesté est-elle contente de ma franchise, et croit-elle que je lui aie tout dit?
— Oui, Henriot, oui, et tu es un brave garçon. Et tu crois alors que ceux qui t'en voulaient ne se sont point lassés, que de nouvelles tentatives auraient été faites.
— Sire, tous les soirs, je m'étonne de me trouver encore vivant.
— C'est parce qu'on sait que je t'aime, vois-tu, Henriot, qu'ils veulent te tuer. Mais, sois tranquille; ils seront punis de leur mauvais vouloir. En attendant, tu es libre.
— Libre de quitter Paris, Sire? demanda Henri.
— Non pas; tu sais bien qu'il m'est impossible de me passer de toi. Eh! mille noms d'un diable, il faut bien que j'aie quelqu'un qui m'aime.
— Alors, Sire, si Votre Majesté me garde près d'elle, qu'elle veuille bien m'accorder une grâce...
— Laquelle?
— C'est de ne point me garder à titre d'ami, mais à titre de prisonnier.
— Comment, de prisonnier?
— Eh! oui. Votre Majesté ne voit-elle pas que c'est son amitié qui me perd?
— Et tu aimes mieux ma haine?
— Une haine apparente, Sire. Cette haine me sauvera: tant qu'on me croira en disgrâce, on aura moins hâte de me voir mort.
— Henriot, dit Charles, je ne sais pas ce que tu désires, je ne sais pas quel est ton but; mais si tes désirs ne s'accomplissent point, si tu manques le but que tu te proposes, je serai bien étonné.
— Je puis donc compter sur la sévérité du roi?
— Oui.
— Alors, je suis plus tranquille... Maintenant qu'ordonne Votre Majesté?
— Rentre chez toi, Henriot. Moi, je suis souffrant, je vais voir mes chiens et me mettre au lit.
— Sire, dit Henri, Votre Majesté aurait dû faire venir un médecin; son indisposition d'aujourd'hui est peut-être plus grave qu'elle ne pense.
— J'ai fait prévenir maître Ambroise Paré, Henriot.
— Alors, je m'éloigne plus tranquille.
— Sur mon âme, dit le roi, je crois que de toute ma famille tu es le seul qui m'aime véritablement.
— Est-ce bien votre opinion, Sire?
— Foi de gentilhomme!
— Eh bien, recommandez-moi à M. de Nancey comme un homme à qui votre colère ne donne pas un mois à vivre: c'est le moyen que je vous aime longtemps.
— Monsieur de Nancey! cria Charles. Le capitaine des gardes entra.
— Je remets le plus grand coupable du royaume entre vos mains, continua le roi, vous m'en répondez sur votre tête.
Et Henri, la mine consternée, sortit derrière M. de Nancey. |
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"title": "Les compagnons de Jéhu",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XXXI — LE FILS DU MEUNIER DE LEGUERNO | Nous avons dit qu'au moment même où Morgan et ses trois compagnons arrêtaient la diligence de Genève, entre Bar-sur-Seine et Châtillon, Roland entrait à Nantes.
Si nous voulons savoir le résultat de sa mission, nous devons, non pas le suivre pas à pas, au milieu des tâtonnements dont l'abbé Bernier enveloppait ses désirs ambitieux, mais le prendre au bourg de Muzillac, situé entre Ambon et le Guernic, à deux lieues au- dessus du petit golfe dans lequel se jette la Vilaine.
Là, nous sommes en plein Morbihan, c'est-à-dire à lendroit où la Chouannerie a pris naissance; c'est près de Laval, sur la closerie des Poiriers, que sont nés de Pierre Cottereau et de Jeanne Moyné, les quatre frères Chouans. Un de leurs aïeux, bûcheron misanthrope, paysan morose, se tenait éloigné des autres paysans comme le chat-huant se tient éloigné des autres oiseaux: de là, par corruption, le nom de Chouan.
Ce nom devint celui de tout un parti; sur la rive droite de la Loire, on disait les Chouans pour dire les Bretons, comme, sur la rive gauche, on disait les brigands pour dire les Vendéens.
Ce n'est pas à nous de raconter la mort, la destruction de cette héroïque famille, de suivre sur léchafaud les deux soeurs et un frère, sur les champs de bataille, où ils se couchent blessés ou morts, Jean et René, martyrs de leur foi. Depuis les exécutions de Perrine, de René et de Pierre, depuis la mort de Jean, bien des années se sont écoulées, et le supplice des soeurs et les exploits des frères sont passés à l'état de légende.
C'est à leurs successeurs que nous avons affaire.
Il est vrai que ces gars sont fidèles aux traditions: tels on les a vus combattre aux côtés de la Rouërie, de Bois-Hardy et de Bernard de Villeneuve, tels ils combattent aux côtés de Bourmont, de Frotté et de Georges Cadoudal; c'est toujours le même courage et le même dévouement; ce sont toujours les soldats chrétiens et les royalistes exaltés; leur aspect est toujours le même, rude et sauvage; leurs armes sont toujours les mêmes, le fusil ou le simple bâton que, dans le pays, on appelle une ferte; c'est toujours le même costume, c'est-à-dire le bonnet de laine brune ou le chapeau à larges bords, ayant peine à couvrir les longs cheveux plats qui coulent en désordre sur leurs épaules; ce sont encore les vieux Aulerci Cenomani, comme au temps de César, promisso capilto; ce sont encore les Bretons aux larges braies, dont Martial a dit:
«Tam taxa est...
«Quam veteres braccae Britonis pauperis.»
Pour se protéger contre la pluie et le froid, ils portent la casaque de peau de chèvre garnie de longs poils; et, pour signe de ralliement, sur la poitrine ceux-ci un scapulaire et un chapelet, ceux-là un tueur, le tueur de Jésus, marque distincte d'une confrérie qui s'astreignait chaque jour à une prière commune.
Tels sont les hommes qui, à lheure où nous traversons la limite qui sépare la Loire-Inférieure du Morbihan, sont éparpillés de la Roche-Bernard à Vannes, et de Quertemberg à Billers, enveloppant, par conséquent, le bourg de Muzillac.
Seulement, il faut l'oeil de laigle qui plane du haut des airs, ou du chat-huant qui voit dans les ténèbres, pour les distinguer au milieu des genêts, des bruyères et des buissons où ils sont tapis.
Passons au milieu de ce réseau de sentinelles invisibles, et, après avoir traversé à gué deux ruisseaux affluents du fleuve sans nom qui vient se jeter à la mer près de Billiers, entre Arzal et Damgan, entrons hardiment dans le village de Muzillac. Tout y est sombre et calme; une seule lumière brille à travers les fentes des volets d'une maison ou plutôt d'une chaumière que rien, d'ailleurs, ne distingue des autres.
C'est la quatrième à droite, en entrant.
Approchons notre oeil d'une des fenêtres de ce volet, et regardons.
Nous voyons un homme vêtu du costume des riches paysans du Morbihan; seulement, un galon d'or, large d'un doigt, borde le collet et les boutonnières de son habit et les extrémités de son chapeau.
Le reste de son costume se complète d'un pantalon de peau et de bottes à retroussis.
Sur une chaise son sabre est jeté.
Une paire de pistolets est à la portée de sa main.
Dans la cheminée, les canons de deux ou trois carabines reflètent un feu ardent.
Il est assis devant une table; une lampe éclaire des papiers qu'il lit avec la plus grande attention, et éclaire en même temps son visage.
Ce visage est celui d'un homme de trente ans; quand les soucis d'une guerre de partisans ne l'assombrissent pas, on voit que son expression doit être franche et joyeuse: de beaux cheveux blonds l'encadrent, de grands yeux bleus laniment; la tête a cette forme particulière aux têtes bretonnes, et qu'ils doivent, si l'on en croit le système de Gall, au développement exagéré des organes de l'entêtement.
Aussi, cet homme a-t-il deux noms:
Son nom familier, le nom sous lequel le désignent ses soldats: la tête ronde.
Puis son nom véritable, celui qu'il a reçu de ses dignes et braves parents, Georges Cadudal, ou plutôt Georges Cadoudal, la tradition ayant changé l'orthographe de ce nom devenu historique.
Georges était le fils d'un cultivateur de la paroisse de Kerléano, dans la paroisse de Brech. La légende veut que ce cultivateur ait été en même temps meunier. Il venait, au collège de Vannes — dont Brech n'est distant que de quelques lieues — , de recevoir une bonne et solide éducation, lorsque les premiers appels de l'insurrection royaliste éclatèrent dans la Vendée: Cadoudal les entendit, réunit quelques-uns de ses compagnons de chasse et de plaisir, traversa la Loire à leur tête, et vint offrir ses services à Stofflet; mais Stofflet exigea de le voir à l'oeuvre avant de l'attacher à lui: c'est ce que demandait Georges. On n'attendait pas longtemps ces sortes d'occasions dans l'armée vendéenne; dès le lendemain, il y eut combat; Georges se mit à la besogne, et s'y acharna si bien, qu'en le voyant charger les bleus, l'ancien garde-chasse de M. de Maulevrier ne put s'empêcher de dire tout haut à Bonchamp, qui était près de lui:
— Si un boulet de canon n'emporte pas cette grosse tête ronde, elle ira loin, je vous le prédis.
Le nom en resta à Cadoudal.
C'était ainsi que, cinq siècles auparavant, les sires de Malestroit, de Penhoët, de Beaumanoir et de Rochefort désignaient le grand connétable dont les femmes de la Bretagne filèrent la rançon.
«Voilà la grosse tête ronde, disaient-ils: nous allons échanger de bons coups d'épée avec les Anglais.»
Par malheur, ce n'était plus Bretons contre Anglais que l'on échangeait les coups d'épée; à cette heure: c'était Français contre Français.
Georges resta en Vendée jusqu'à la déroute de Savenay.
L'armée vendéenne tout entière demeura sur le champ de bataille, ou s'évanouit comme une fumée.
Georges avait, pendant près de trois ans, fait des prodiges de courage, d'adresse et de force; il repassa la Loire et rentra dans le Morbihan avec un seul de ceux qui l'avaient suivi.
Celui-là sera à son tour aide de camp, ou plutôt son compagnon de guerre; il ne le quittera plus, et, en échange de la rude campagne qu'ils ont faite ensemble, il changera son nom de Lemercier contre celui de Tiffauges. Nous lavons vu, au bal des victimes, chargé d'une mission pour Morgan.
Rentré sur sa terre natale, c'est pour son compte que Cadoudal y fomente dès lors linsurrection; les boulets ont respecté la grosse tête ronde, et la grosse tête ronde, justifiant la prophétie de Stofflet, succédant aux La Rochejacquelein, aux d'Elbée, aux Bonchamp, aux Lescure, à Stofflet lui-même, est devenu leur rival en gloire et leur supérieur en puissance; car il en était arrivé — chose qui donnera la mesure de sa force — à lutter à peu près seul contre le gouvernement de Bonaparte, nommé premier consul depuis trois mois.
Les deux chefs restés fidèles, avec lui, à la dynastie bourbonienne étaient Frotté et Bourmont.
À lheure où nous sommes arrivés, c'est-à-dire au 26 janvier 1800, Cadoudal commande à trois ou quatre mille hommes avec lesquels il s'apprête à bloquer dans Vannes le général Hatry.
Tout le temps qu'il a attendu la réponse du premier consul à la lettre de Louis XVIII, il a suspendu les hostilités; mais, depuis deux jours, Tiffauges est arrivé et la lui a remise.
Elle est déjà expédiée pour l'Angleterre, d'où elle passera à Mittau; et, puisque le premier consul ne veut point la paix aux conditions dictées par Louis XVIII, Cadoudal, général en chef de Louis XVIII, dans l'Ouest, continuera la guerre contre Bonaparte, dût-il la faire seul avec son ami Tiffauges, en ce moment, au reste, à Pouancé, où se tiennent les conférences entre Châtillon, d'Autichamp, l'abbé Bernier et le général Hédouville.
Il réfléchit, à cette heure, ce dernier survivant des grands lutteurs de la guerre civile, et les nouvelles qu'il vient d'apprendre sont, en effet, matière à réflexion.
Le général Brune, le vainqueur d'Alkmaar et de Castricum, le sauveur de la Hollande, vient d'être nommé général en chef des armées républicaines de l'Ouest, et, depuis trois jours, est arrivé à Nantes; il doit, à tout prix, écraser Cadoudal et ses Chouans.
À tout prix, il faut que les Chouans et Cadoudal prouvent au nouveau général en chef que l'on n'a pas peur et qu'il n'a rien à attendre de l'intimidation.
Dans ce moment, le galop d'un cheval retentit; sans doute, le cavalier a le mot d'ordre, car il passe sans difficulté au milieu des patrouilles échelonnées sur la route de la Roche-Bernard, et, sans difficulté, il est entré dans le bourg de Muzillac.
Il s'arrête devant la porte de la chaumière où est Georges. Celui- ci lève la tête, écoute, et, à tout hasard, met la main sur ses pistolets, quoiqu'il soit probable qu'il va avoir affaire à un ami.
Le cavalier met pied à terre, s'engage dans lallée, et ouvre la porte de la chambre où se trouve Georges.
— Ah! c'est toi, Coeur-de-Roi! dit Cadoudal; d'où viens-tu?
— De Pouancé, général!
— Quelles nouvelles?
— Une lettre de Tiffauges.
— Donne.
Georges prit vivement la lettre des mains de Coeur-de-Roi, et la lut.
— Ah! fit-il.
Et il la relut une seconde fois.
— As-tu vu celui dont il m'annonce larrivée? demanda Cadoudal.
— Oui, général, répondit le courrier.
— Quel homme est-ce?
— Un beau jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans.
— Son air?
— Déterminé!
— C'est bien cela; quand arrive-t-il?
— Probablement cette nuit.
— L'as-tu recommandé tout le long de la route?
— Oui; il passera librement.
— Recommande-le de nouveau; il ne doit rien lui arriver de mal: il est sauvegardé par Morgan.
— C'est convenu, général.
— As-tu autre chose à me dire?
— Lavant-garde des républicains est à la Roche-Bernard.
— Combien d'hommes?
— Un millier d'hommes à peu près; ils ont avec eux une guillotine et le commissaire du pouvoir exécutif Milliére.
— Tu en es sûr?
— Je les ai rencontrés en route; le commissaire était à cheval près du colonel, je lai parfaitement reconnu. Il a fait exécuter mon frère, et j'ai juré qu'il ne mourrait que de ma main.
— Et tu risqueras ta vie pour tenir ton serment?
— À la première occasion.
— Peut-être ne se fera-t-elle point attendre.
En ce moment, le galop d'un cheval retentit dans la rue.
— Ah! dit Coeur-de-Roi, voilà probablement celui que vous attendez.
— Non, dit Georges; le cavalier qui nous arrive vient du côté de Vannes.
En effet, le bruit étant devenu plus distinct, on put reconnaître que Cadoudal avait raison.
Comme le premier, le second cavalier s'arrêta devant la porte; comme le premier, il mit pied à terre; comme le premier il entra.
Le chef royaliste le reconnut tout de suite, malgré le large manteau dont il était enveloppé.
— C'est toi, Bénédicité, dit-il.
— Oui, mon général.
— D'où viens-tu?
— De Vapues, où vous m'aviez envoyé pour surveiller les bleus.
— Eh bien que font-ils les bleus?
— Ils craignent de mourir de faim, si vous bloquez la ville, et, pour se procurer des vivres, le général Harty a le projet d'enlever cette nuit les magasins de Grandchamp; le général commandera en personne lexpédition, et pour qu'elle se fasse plus lestement, la colonne sera de cent hommes seulement.
— Es-tu fatigué, Bénédicité?
— Jamais, général.
— Et ton cheval?
— Il est venu bien vite, mais il peut faire encore quatre ou cinq lieues du même train sans crever.
— Donne-lui deux heures de repos, double ration davoine, et quil en fasse dix.
— À ces conditions, il les fera.
— Dans deux heures, tu partiras; tu seras à Grandchamp au point du jour; tu donneras en mon nom lordre d'évacuer le village: je me charge du général Hatry et de sa colonne. Est-ce tout ce que tu as à me dire?
— Non, j'ai à vous apprendre une nouvelle.
— Laquelle?
— C'est que Vannes a un nouvel évêque.
— Ah! lon nous rend donc nos évêques?
— Il paraît; mais, s'ils sont tous comme celui-là, ils peuvent bien les garder.
— Et quel est celui-là?
— Audrein!
— Le régicide?
— Audrein le renégat.
— Et quand arrive-t-il?
— Cette nuit ou demain.
— Je n'irai pas au-devant de lui, mais qu'il ne tombe pas entre les mains de mes hommes!
Bénédicité et Coeur-de-Roi firent entendre un éclat de rire qui complétait la pensée de Georges.
— Chut! fit Cadoudal.
Les trois hommes écoutèrent.
— Cette fois, c'est probablement lui, dit Georges.
On entendait le galop d'un cheval venant du côté de la Roche- Bernard.
— C'est lui, bien certainement, répéta Coeur-de-Roi.
— Alors, mes amis, laissez-moi seul... Toi, Bénédicité, à Grandchamp le plus tôt possible; toi, Coeur-de-Roi, dans la cour avec une trentaine d'hommes: je puis avoir des messagers à expédier sur différentes routes. À propos, arrange-toi pour que l'on m'apporte ce que l'on aura de mieux à souper dans le village.
— Pour combien de personnes, général?
— Oh! pour deux personnes.
— Vous sortez?
— Non, je vais au-devant de celui qui arrive.
Deux ou trois gars avaient déjà fait passer dans la cour les chevaux des deux messagers.
Les messagers s'esquivèrent à leur tour.
Georges arrivait à la porte de la rue, juste au moment où un cavalier, arrêtant son cheval et regardant de tous côtés, paraissait hésiter.
— C'est ici, monsieur, dit Georges.
— Qui est ici? demanda le cavalier.
— Celui que vous cherchez.
— Comment savez-vous quel est celui que je cherche?
— Je présume que c'est Georges Cadoudal, autrement dit la grosse tête ronde.
— Justement.
— Soyez le bienvenu alors, monsieur Roland de Montrevel, car je suis celui que vous cherchez.
— Ah! ah! fit le jeune homme étonné.
Et, mettant pied à terre, il sembla chercher des yeux quelqu'un à qui confier sa monture.
— Jetez la bride sur le cou de votre cheval, et ne vous inquiétez point de lui; vous le retrouverez quand vous en aurez besoin: rien ne se perd en Bretagne, vous êtes sur la terre de la loyauté.
Le jeune homme ne fit aucune observation, jeta la bride sur le cou de son cheval, comme il en avait reçu l'invitation, et suivit Cadoudal, qui marcha devant lui.
— C'est pour vous montrer le chemin, colonel, dit le chef des Chouans.
Et tous deux entrèrent dans la chaumière dont une main invisible venait de ranimer le feu. |
{
"file_name": "pg17992.txt",
"title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome IV",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | C | L'apparition.
Comme l'avait dit le procureur du roi à Mme Danglars, Valentine n'était point encore remise.
Brisée par la fatigue, elle gardait en effet le lit, et ce fut dans sa chambre, et de la bouche de Mme de Villefort, qu'elle apprit les événements que nous venons de raconter, c'est-à-dire la fuite d'Eugénie et l'arrestation d'Andrea Cavalcanti, ou plutôt de Benedetto, ainsi que l'accusation d'assassinat portée contre lui.
Mais Valentine était si faible que ce récit ne lui fit peut-être point tout l'effet qu'il eût produit sur elle dans son état de santé habituel.
En effet, ce ne fut que quelques idées vagues, quelques forces indécises de plus mêlées aux idées étranges et aux fantômes fugitifs qui naissaient dans son cerveau malade ou qui passaient devant ses yeux, et bientôt même tout s'effaça pour laisser reprendre toutes leurs forces aux sensations personnelles.
Pendant la journée, Valentine était encore maintenue dans la réalité par la présence de Noirtier qui se faisait porter chez sa petite-fille et demeurait là, couvant Valentine de son regard paternel; puis, lorsqu'il était revenu du Palais, c'était Villefort à son tour qui passait une heure ou deux entre son père et son enfant.
À six heures Villefort se retirait dans son cabinet, à huit heures arrivait M. d'Avrigny, qui lui-même apportait la potion nocturne préparée pour la jeune fille; puis on emmenait Noirtier.
Une garde du choix du docteur remplaçait tout le monde, et ne se retirait elle-même que lorsque, vers dix ou onze heures, Valentine était endormie.
En descendant, elle remettait les clefs de la chambre de Valentine à M. de Villefort lui-même, de sorte qu'on ne pouvait plus entrer chez la malade qu'en traversant l'appartement de Mme de Villefort et la chambre du petit Édouard.
Chaque matin Morrel venait chez Noirtier prendre des nouvelles de Valentine: mais Morrel, chose extraordinaire, semblait de jour en jour moins inquiet.
D'abord, de jour en jour Valentine, quoique en proie à une violente exaltation nerveuse, allait mieux; puis, Monte-Cristo ne lui avait-il pas dit, lorsqu'il était accouru tout éperdu chez lui, que si dans deux heures Valentine n'était pas morte, Valentine serait sauvée?
Or, Valentine vivait encore, et quatre jours s'étaient écoulés.
Cette exaltation nerveuse dont nous avons parlé poursuivait Valentine jusque dans son sommeil, ou plutôt dans l'état de somnolence qui succédait à sa veille: c'était alors que, dans le silence de la nuit et de la demi-obscurité que laissait régner la veilleuse posée sur la cheminée et brûlant dans son enveloppe d'albâtre, elle voyait passer ces ombres qui viennent peupler la chambre des malades et que secoue la fièvre de ses ailes frissonnantes.
Alors il lui semblait voir apparaître tantôt sa belle-mère qui la menaçait, tantôt Morrel qui lui tendait les bras, tantôt des êtres presque étrangers à sa vie habituelle, comme le comte de Monte-Cristo; il n'y avait pas jusqu'aux meubles qui, dans ces moments de délire, ne parussent mobiles et errants; et cela durait ainsi jusqu'à deux ou trois heures du matin, moment où un sommeil de plomb venait s'emparer de la jeune fille et la conduisait jusqu'au jour.
Le soir qui suivit cette matinée où Valentine avait appris la fuite d'Eugénie et l'arrestation de Benedetto, et où, après s'être mêlés un instant aux sensations de sa propre existence, ces événements commençaient à sortir peu à peu de sa pensée, après la retraite successive de Villefort, de d'Avrigny et de Noirtier, tandis que onze heures sonnaient à Saint-Philippe-du-Roule, et que la garde, ayant placé sous la main de la malade le breuvage préparé par le docteur, et fermé la porte de sa chambre, écoutait en frémissant, à l'office où elle s'était retirée, les commentaires des domestiques, et meublait sa mémoire des lugubres histoires qui, depuis trois mois, défrayaient les soirées de l'antichambre du procureur du roi, une scène inattendue se passait dans cette chambre si soigneusement fermée.
Il y avait déjà dix minutes à peu près que la garde s'était retirée.
Valentine, en proie depuis une heure à cette fièvre qui revenait chaque nuit, laissait sa tête, insoumise à sa volonté, continuer ce travail actif, monotone et implacable du cerveau, qui s'épuise à reproduire incessamment les mêmes pensées ou à enfanter les mêmes images.
De la mèche de la veilleuse s'élançaient mille et mille rayonnements tous empreints de significations étranges, quand tout à coup, à son reflet tremblant, Valentine crut voir sa bibliothèque, placée à côté de la cheminée, dans un renfoncement du mur, s'ouvrir lentement sans que les gonds sur lesquels elle semblait rouler produisissent le moindre bruit.
Dans un autre moment, Valentine eût saisi sa sonnette et eût tiré le cordonnet de soie en appelant au secours: mais rien ne l'étonnait plus dans la situation où elle se trouvait. Elle avait conscience que toutes ces visions qui l'entouraient étaient les filles de son délire, et cette conviction lui était venue de ce que, le matin, aucune trace n'était restée jamais de tous ces fantômes de la nuit, qui disparaissaient avec le jour.
Derrière la porte parut une figure humaine.
Valentine était, grâce à sa fièvre, trop familiarisée avec ces sortes d'apparitions pour s'épouvanter; elle ouvrit seulement de grands yeux, espérant reconnaître Morrel.
La figure continua de s'avancer vers son lit, puis elle s'arrêta, et parut écouter avec une attention profonde.
En ce moment, un reflet de la veilleuse se joua sur le visage du nocturne visiteur.
«Ce n'est pas lui!» murmura-t-elle.
Et elle attendit, convaincue qu'elle rêvait, que cet homme, comme cela arrive dans les songes, disparût ou se changeât en quelque autre personne.
Seulement elle toucha son pouls, et, le sentant battre violemment, elle se souvint que le meilleur moyen de faire disparaître ces visions importunes était de boire: la fraîcheur de la boisson, composée d'ailleurs dans le but de calmer les agitations dont Valentine s'était plainte au docteur, apportait, en faisant tomber la fièvre, un renouvellement des sensations du cerveau; quand elle avait bu, pour un moment elle souffrait moins.
Valentine étendit donc la main afin de prendre son verre sur la coupe de cristal où il reposait; mais tandis qu'elle allongeait hors du lit son bras frissonnant, l'apparition fit encore, et plus vivement que jamais, deux pas vers le lit, et arriva si près de la jeune fille qu'elle entendit son souffle et qu'elle crut sentir la pression de sa main.
Cette fois l'illusion ou plutôt la réalité dépassait tout ce que Valentine avait éprouvé jusque-là; elle commença à se croire bien éveillée et bien vivante; elle eut conscience qu'elle jouissait de toute sa raison, et elle frémit.
La pression que Valentine avait ressentie avait pour but de lui arrêter le bras.
Valentine le retira lentement à elle.
Alors cette figure, dont le regard ne pouvait se détacher, et qui d'ailleurs paraissait plutôt protectrice que menaçante, cette figure prit le verre, s'approcha de la veilleuse et regarda le breuvage, comme si elle eût voulu en juger la transparence et la limpidité.
Mais cette première épreuve ne suffit pas.
Cet homme, ou plutôt ce fantôme, car il marchait si doucement que le tapis étouffait le bruit de ses pas, cet homme puisa dans le verre une cuillerée du breuvage et l'avala. Valentine regardait ce qui se passait devant ses yeux avec un profond sentiment de stupeur.
Elle croyait bien que tout cela était près de disparaître pour faire place à un autre tableau; mais l'homme, au lieu de s'évanouir comme une ombre, se rapprocha d'elle, et tendant le verre à Valentine, d'une voix pleine d'émotion:
«Maintenant, dit-il, buvez!...»
Valentine tressaillit.
C'était la première fois qu'une de ses visions lui parlait avec ce timbre vivant.
Elle ouvrit la bouche pour pousser un cri.
L'homme posa un doigt sur ses lèvres.
«M. le comte de Monte-Cristo!» murmura-t-elle.
À l'effroi qui se peignit dans les yeux de la jeune fille, au tremblement de ses mains, au geste rapide qu'elle fit pour se blottir sous ses draps, on pouvait reconnaître la dernière lutte du doute contre la conviction; cependant, la présence de Monte-Cristo chez elle à une pareille heure, son entrée mystérieuse, fantastique, inexplicable, par un mur, semblaient des impossibilités à la raison ébranlée de Valentine.
«N'appelez pas, ne vous effrayez pas, dit le comte, n'ayez pas même au fond du coeur l'éclair d'un soupçon ou l'ombre d'une inquiétude; l'homme que vous voyez devant vous (car cette fois vous avez raison, Valentine, et ce n'est point une illusion), l'homme que vous voyez devant vous est le plus tendre père et le plus respectueux ami que vous puissiez rêver.»
Valentine ne trouva rien à répondre: elle avait une si grande peur de cette voix qui lui révélait la présence réelle de celui qui parlait, qu'elle redoutait d'y associer la sienne; mais son regard effrayé voulait dire: Si vos intentions sont pures, pourquoi êtes-vous ici?
Avec sa merveilleuse sagacité, le comte comprit tout ce qui se passait dans le coeur de la jeune fille.
«Écoutez-moi, dit-il, ou plutôt regardez-moi: voyez mes yeux rougis et mon visage plus pâle encore que d'habitude; c'est que depuis quatre nuits je n'ai pas fermé l'oeil un seul instant; depuis quatre nuits je veille sur vous, je vous protège, je vous conserve à notre ami Maximilien.»
Un flot de sang joyeux monta rapidement aux joues de la malade; car le nom que venait de prononcer le comte lui enlevait le reste de défiance qu'il lui avait inspirée.
«Maximilien!... répéta Valentine, tant ce nom lui paraissait doux à prononcer; Maximilien! il vous a donc tout avoué?
— Tout. Il m'a dit que votre vie était la sienne, et je lui ai promis que vous vivriez.
— Vous lui avez promis que je vivrais?
— Oui.
— En effet, monsieur, vous venez de parler de vigilance et de protection. Êtes-vous donc médecin?
— Oui, le meilleur que le Ciel puisse vous envoyer en ce moment, croyez-moi.
— Vous dites que vous avez veillé? demanda Valentine inquiète; où cela? je ne vous ai pas vu.»
Le comte étendit la main dans la direction de la bibliothèque.
«J'étais caché derrière cette porte, dit-il, cette porte donne dans la maison voisine que j'ai louée.»
Valentine, par un mouvement de fierté pudique, détourna les yeux, et avec une souveraine terreur:
«Monsieur, dit-elle, ce que vous avez fait est d'une démence sans exemple, et cette protection que vous m'avez accordée ressemble fort à une insulte.
— Valentine, dit-il, pendant cette longue veille, voici les seules choses que j'aie vues: quels gens venaient chez vous, quels aliments on vous préparait, quelles boissons on vous a servies; puis, quand ces boissons me paraissaient dangereuses, j'entrais comme je viens d'entrer, je vidais votre verre et je substituais au poison un breuvage bienfaisant, qui, au lieu de la mort qui vous était préparée, faisait circuler la vie dans vos veines.
— Le poison! la mort! s'écria Valentine, se croyant de nouveau sous l'empire de quelque fiévreuse hallucination; que dites-vous donc là, monsieur?
— Chut! mon enfant, dit Monte-Cristo, en portant de nouveau son doigt à ses lèvres, j'ai dit le poison; oui, j'ai dit la mort, et je répète la mort, mais buvez d'abord ceci. (Le comte tira de sa poche un flacon contenant une liqueur rouge dont il versa quelques gouttes dans le verre.) Et quand vous aurez bu, ne prenez plus rien de la nuit.»
Valentine avança la main; mais à peine eût-elle touché le verre, qu'elle la retira avec effroi.
Monte-Cristo prit le verre, en but la moitié, et le présenta à Valentine, qui avala en souriant le reste de la liqueur qu'il contenait.
«Oh! oui, dit-elle, je reconnais le goût de mes breuvages nocturnes, de cette eau qui rendait un peu de fraîcheur à ma poitrine, un peu de calme à mon cerveau. Merci, monsieur, merci.
— Voilà comment vous avez vécu quatre nuits, Valentine, dit le comte. Mais moi, comment vivais-je? Oh! les cruelles heures que vous m'avez fait passer! Oh! les effroyables tortures que vous m'avez fait subir, quand je voyais verser dans votre verre le poison mortel, quand je tremblais que vous n'eussiez le temps de le boire avant que j'eusse celui de le répandre dans la cheminée!
— Vous dites, monsieur, reprit Valentine au comble de la terreur, que vous avez subi mille tortures en voyant verser dans mon verre le poison mortel? Mais si vous avez vu verser le poison dans mon verre, vous avez dû voir la personne qui le versait?
— Oui.»
Valentine se souleva sur son séant, et ramenant sur sa poitrine plus pâle que la neige la batiste brodée, encore moite de la sueur froide du délire, à laquelle commençait à se mêler la sueur plus glacée encore de la terreur:
«Vous l'avez vue? répéta la jeune fille.
— Oui, dit une seconde fois le comte.
— Ce que vous me dites est horrible, monsieur, ce que vous voulez me faire croire a quelque chose d'infernal. Quoi! dans la maison de mon père, quoi! dans ma chambre, quoi! sur mon lit de souffrance on continue de m'assassiner? Oh! retirez-vous, monsieur, vous tentez ma conscience, vous blasphémez la bonté divine, c'est impossible, cela ne se peut pas.
— Êtes-vous donc la première que cette main frappe, Valentine? n'avez-vous pas vu tomber autour de vous M. de Saint-Méran, Mme de Saint-Méran, Barrois? n'auriez-vous pas vu tomber M. Noirtier, si le traitement qu'il suit depuis près de trois ans ne l'avait protégé en combattant le poison par l'habitude du poison?
— Oh! mon Dieu! dit Valentine, c'est pour cela que, depuis près d'un mois, bon papa exige que je partage toutes ses boissons?
— Et ces boissons, s'écria Monte-Cristo, ont un goût amer comme celui d'une écorce d'orange à moitié séchée, n'est-ce pas?
— Oui, mon Dieu, oui!
— Oh! cela m'explique tout, dit Monte-Cristo, lui aussi sait qu'on empoisonne ici, et peut-être qui empoisonne.
«Il vous a prémunie, vous, son enfant bien-aimée, contre la substance mortelle, et la substance mortelle est venue s'émousser contre ce commencement d'habitude! voilà comment vous vivez encore, ce que je ne m'expliquais pas, après avoir été empoisonnée il y a quatre jours avec un poison qui d'ordinaire ne pardonne pas.
— Mais quel est donc l'assassin, le meurtrier?
— À votre tour je vous demanderai: N'avez-vous donc jamais vu entrer quelqu'un la nuit dans votre chambre?
— Si fait. Souvent j'ai cru voir passer comme des ombres, ces ombres s'approcher, s'éloigner, disparaître; mais je les prenais pour des visions de ma fièvre, et tout à l'heure, quand vous êtes entré vous-même, eh bien, j'ai cru longtemps ou que j'avais le délire, ou que je rêvais.
— Ainsi, vous ne connaissez pas la personne qui en veut à votre vie?
— Non, dit Valentine, pourquoi quelqu'un désirerait-il ma mort?
— Vous allez la connaître alors, dit Monte-Cristo en prêtant l'oreille.
— Comment cela? demanda Valentine, en regardant avec terreur autour d'elle.
— Parce que ce soir vous n'avez plus ni fièvre ni délire, parce que ce soir vous êtes bien éveillée, parce que voilà minuit qui sonne et que c'est l'heure des assassins.
— Mon Dieu! mon Dieu!» dit Valentine en essuyant avec sa main la sueur qui perlait à son front.
En effet, minuit sonnait lentement et tristement, on eût dit que chaque coup de marteau de bronze frappait le coeur de la jeune fille.
«Valentine, continua le comte, appelez toutes vos forces à votre secours, comprimez votre coeur dans votre poitrine, arrêtez votre voix dans votre gorge, feignez le sommeil, et vous verrez, vous verrez!
Valentine saisit la main du comte.
«Il me semble que j'entends du bruit, dit-elle, retirez-vous!
— Adieu, ou plutôt au revoir», répondit le comte.
Puis, avec un sourire si triste et si paternel que le coeur de la jeune fille en fut pénétré de reconnaissance, il regagna sur la pointe du pied la porte de la bibliothèque.
Mais, se retournant avant de la refermer sur lui:
«Pas un geste, dit-il, pas un mot, qu'on vous croie endormie, sans quoi peut-être vous tuerait-on avant que j'eusse le temps d'accourir.»
Et, sur cette effroyable injonction, le comte disparut derrière la porte, qui se referma silencieusement sur lui. |
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"file_name": "pg21191.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 09, Emma Lyonna, tome 5",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XCV | COMMENT ON MOURAIT À NAPLES EN 1799
Quatre hommes armés jusqu'aux dents attendaient Salvato dans l'intérieur de l'église.
L'un d'eux lui ouvrit les bras. Salvato se jeta sur son coeur en criant:
— Mon père!
— Et maintenant, dit celui-ci, pas un instant à perdre! Viens! viens!
— Mais fit Salvato résistant, ne pouvons-nous pas sauver mes compagnons?
— N'y songeons même pas, dit Joseph Palmieri, ne songeons qu'à Luisa.
— Ah! oui, s'écria Salvato. Luisa! sauvons Luisa!
D'ailleurs, Salvato eût voulu résister, que la chose lui eût été impossible: au bruit des crosses de fusil contre la porte de l'église, Joseph Palmieri entraînait, avec la force d'un géant, son fils vers la sortie qui donne dans la rue des Chiarettieri-al-Pendino.
A cette sortie, quatre chevaux tout sellés, ayant chacun une carabine à l'arçon, attendaient leurs cavaliers, guidés par deux paysans des Abruzzes.
— Voici mon cheval, dit Joseph Palmieri en sautant en selle; et voilà le tien, ajouta-t-il en montrant un second cheval à son fils.
Salvato était, lui aussi, en selle avant que son père eût achevé la phrase.
— Suis-moi! lui cria Joseph.
Et il s'élança le premier par le largo del Elmo, par le vico Grande, par la strada Egiziaca à Forcella.
Salvato le suivit; les deux autres hommes galopèrent derrière Salvato.
Cinq minutes après, ils sortaient de Naples par la porte de Nola, prenaient la route de Saint-Corme, se jetaient à gauche par un sentier à travers les marais, gagnaient au-dessus de Capodichino la route de Casoria, laissaient Sant'Antonio à leur gauche, Acerra à leur droite, et, distançant, grâce à l'excellence de leurs chevaux, les deux hommes qui leur servaient d'escorte, ils s'enfonçaient dans la vallée des Fourches-Caudines.
Maintenant, pour ceux de nos lecteurs qui veulent l'explication de tout, nous donnerons cette explication en deux mots.
Joseph Palmieri, dans un court voyage qu'il avait fait à Molise, avait trouvé une douzaine d'hommes dévoués, qu'il avait ramenés avec lui à Naples.
Un de ses anciens amis, agrégé à la corporation des bianchi, s'était chargé, sous le prétexte d'assister Salvato comme pénitent, de faire savoir au condamné ce qui se tramait pour son salut.
Un des paysans de Joseph Palmieri avait barré la rue avec une charrette de bois.
L'autre attendait le passage du cortége avec une charrette attelée de deux buffles, tenant presque toute la largeur de la rue.
Le cortége, passé, le paysan avait laissé tomber dans l'oreille de chacun du ses buffles un morceau d'amadou allumé.
Les buffles étaient entrés en fureur et s'étaient élancés en mugissant dans la rue, renversant tout ce qu'ils rencontraient devant eux.
De là le désordre dont Salvato avait profité.
Ce désordre ne s'était point calmé à la disparition de Salvato.
Nous avons dit que Michele avait été tenté de suivre celui-ci, mais avait été arrêté par le vieux pêcheur Basso Tomeo, qui avait juré de le disputer au bourreau.
Et, en effet, une lutte s'était établie non-seulement entre les lazzaroni, qui voulaient mettre Michele en pièces, attendu qu'il avait déshonoré leur respectable corps en portant l'uniforme français, mais encore entre eux et Michele, qui, à tout prendre, aimait encore mieux être pendu que mis en pièces.
Les soldats de l'escorte étaient venus en aide à Michele et étaient parvenus à le tirer des mains de ses anciens camarades, mais dans un déplorable état.
Les lazzaroni ont la main leste, et il avaient eu le temps d'allonger à Michele deux ou trois coups de couteau.
Il en résulta que, comme le pauvre diable ne pouvait plus marcher, on s'empara de la charrette qui barrait la rue pour lui faire faire le reste du chemin.
Quant à Salvato, on s'était bien aperçu de sa fuite, puisque cette fuite avait été hâtée par les coups de crosse de fusil donnés par les soldats dans la porte de l'église; mais cette porte était trop solide pour être enfoncée: il fallait faire le tour de l'église et même de la rue par la strada del Pendino. On le fit, mais cela dura un quart d'heure, et, quand on arriva à la sortie de l'église, Salvato était hors de Naples, et, par conséquent, hors de danger.
Aucun des autres condamnés n'avait fait le moindre mouvement pour fuir.
Salvato disparu, Michele couché dans sa charrette, le cortége funèbre reprit donc sa marche vers le lieu de l'exécution, c'est-à-dire vers la place du Vieux-Marché.
Mais, pour donner plus grande satisfaction au peuple, on lui fit faire un grand détour par la rue Francesca, de manière à le faire déboucher sur le quai.
Les lazzaroni avaient reconnu Éléonor Pimentel, et, en dansant aux deux côtés du cortége, qu'ils accompagnaient avec des huées et des gestes obscènes, ils chantaient:
La signora Dianora, Che cantava neoppa lo triato, Mo alballa muzzo a lo mercato.
Viva, viva lo papa santo, Che a marmato i cannoncini, Per dustruggere i giacobini!
Viva la força e maestro Donato!
Sant'Antonio sia lodato!
Ce qui voulait dire:
La signora Dianora, Qui chantait sur le théâtre, Maintenant danse au milieu du marché.
Vive, vive le saint pape, Qui a envoyé de petits canons Pour détruire les jacobins!
Vive la potence et maître Donato!
Et que saint Antoine soit loué!
Ce fut au milieu de ces cris, de ces huées, de ces bouffonneries, de ces insultes, que les condamnés débouchèrent sur le quai, suivirent la strada Nuova, et atteignirent la rue des Soupirs-de-l'Abîme, d'où ils aperçurent les instruments du supplice, dressés au centre du Vieux-Marché.
Il y avait six gibets et un échafaud.
Un des gibets s'élevait au-dessus des autres à la hauteur de dix pieds.
Une pensée obscène l'avait fait dresser pour Éléonor Pimentel.
Comme on le voit, le roi de Naples était plein d'attention pour ses bons lazzaroni.
Au coin du vico della Conciaria, un homme, hideux de mutilation, avec une balafre lui fendant le visage en deux et lui crevant un oeil, avec une main dont les doigts étaient coupés, avec une jambe de bois par laquelle il avait remplacé sa jambe brisée, attendait le cortége, au-devant duquel sa faiblesse ne lui avait pas permis d'aller.
C'était le beccaïo.
Il avait appris le jugement et la condamnation de Salvato et avait fait un effort, tout mal guéri qu'il était, pour avoir le plaisir de le voir pendre.
— Où est-il, le jacobin? où est-il, le misérable? où est-il, le brigand? s'écria-t-il en essayant de franchir la haie des soldats.
Michele reconnut sa voix, et, tout mourant qu'il était, il se souleva dans sa charrette, et, avec un éclat de rire:
— Si c'est pour voir pendre le général Salvato que tu t'es dérangé, beccaïo, tu as perdu ta peine: il est sauvé!
— Sauvé? s'écria le beccaïo; sauvé? Impossible!
— Demande plutôt à ces messieurs, et vois la longue mine qu'ils font. Mais il y a encore une chance: c'est que tu te mettes à courir après lui. Tu as de bonnes jambes, tu le rattraperas.
Le beccaïo poussa un hurlement de rage: une fois encore, sa vengeance lui échappait.
— Place! crièrent les soldats en le repoussant à coups de crosse.
Et le cortège passa.
On arriva au pied des gibets. Là, un huissier attendait les condamnés pour leur lire la sentence.
La sentence fut lue au milieu des rires, des huées, des insultes et des chants.
La sentence lue, le bourreau s'avança vers le groupe des condamnés.
On n'avait point fixé l'ordre dans lequel les patients devaient être exécutés.
En voyant venir à eux le bourreau, Cirillo et Manthonnet firent un pas en avant.
— Lequel des deux dois-je pendre le premier? demanda maître Donato.
Manthonnet se baissa, ramassa deux pailles d'inégale grandeur et donna le choix à Cirillo.
Cirillo tira la plus longue.
— J'ai gagné, dit Manthonnet.
Et il se livra à maître Donato.
La corde au cou, il cria:
— O peuple, qui aujourd'hui nous insultes, un jour, tu vengeras ceux qui sont morts pour la patrie!
Maître Donato le poussa hors de l'échelle, et son corps se balança dans le vide.
C'était le tour de Cirillo.
Il essaya, une fois monté sur l'échelle, de prononcer quelques paroles; mais le bourreau ne lui en laissa pas le temps, et, aux acclamations des lazzaroni, son corps se balança près de celui de Manthonnet.
Éléonor Pimentel s'avança.
— Ce n'est pas encore ton tour, lui dit brutalement le bourreau.
Elle fit un pas arrière et vit que l'on apportait Michele.
Mais, au pied de la potence, celui-ci dit:
— Laissez-moi essayer de monter tout seul à l'échelle, mes amis, ou sinon, on croira que c'est la peur qui m'ôte la force, et non mes blessures.
Et, sans être soutenu, il monta les degrés de l'échelle jusqu'à ce que maître Donato lui eût dit:
— Assez!
Alors, il s'arrêta, et, comme il avait la corde passée d'avance autour du cou, le bourreau n'eut qu'un coup de genou à lui donner pour en finir avec lui.
Au moment où il fut lancé dans le vide, il murmura le nom de «Nanno!...» Le reste de la phrase, si, toutefois, il y avait une phrase, fut étranglé par le noeud coulant.
Chacune de ces exécutions était saluée par des hourras frénétiques et des cris furieux.
Mais l'exécution que l'on attendait avec la plus grande impatience, c'était évidemment celle d'Éléonor Pimentel.
Son tour était enfin arrivé; car maître Donato devait en finir avec les gibets avant de passer à la guillotine.
L'huissier dit quelques mots tout bas à maître Donato, qui s'approcha d'Éléonor.
L'héroïne avait repris son calme, un instant troublé par la vue de cette potence plus haute que les autres, vue qui avait, non pas brisé son courage, mais alarmé sa pudeur.
— Madame, lui dit le bourreau d'un autre ton que celui dont il venait de lui parler cinq minutes auparavant, je suis chargé de vous dire que, si vous demandez la vie, il vous sera accordé un sursis pendant lequel votre requête sera envoyée au roi Ferdinand, qui peut-être, dans sa clémence, daignera y faire droit.
— Demandez la vie! demandez la vie! répétèrent autour d'elle les pénitents qui l'avaient assistée, elle et ses compagnons.
Elle sourit à cette marque de sympathie.
— Et, si je demande autre chose que la vie, me l'accordera-t-on?
— Peut-être, répliqua maître Donato.
— En ce cas, dit-elle, donnez-moi un caleçon.
— Bravo! cria Hector Caraffa, une Spartiate n'eût pas mieux dit!
Le bourreau regarda l'huissier; on avait espéré une lâcheté de la femme: on avait tiré une sublime réponse de l'héroïne.
L'huissier fit un signe.
Maître Donato laissa tomber sa main immonde sur l'épaule nue de Léonora et l'attira vers le gibet le plus élevé.
Arrivée au pied de la potence, elle en mesura des yeux la hauteur.
Puis, se tournant vers le cercle de spectateurs qui enveloppait de tous côtés l'instrument du supplice:
— Au nom de la pudeur, dit-elle, n'y a-t-il pas quelque mère de famille qui me donne un moyen d'échapper à cette infamie?
Une femme lui jeta l'épingle d'argent avec laquelle elle attachait ses cheveux.
Léonora poussa un cri de joie, et, à la hauteur du genou, à l'aide de cette épingle d'argent, attachant l'un à l'autre le devant et le derrière de sa robe, elle improvisa le caleçon qu'elle avait inutilement demandé.
Puis elle gravit d'un pied ferme les degrés de l'échelle en disant les quatre premiers vers de la Marseillaise napolitaine, qu'elle avait chantée, le jour où l'on apprit la chute d'Altamura, sur le théâtre Saint-Charles.
Avant que le quatrième vers fût achevé, cette âme héroïque était remontée au ciel.
Les gibets étaient remplis, moins un: c'était celui qui était destiné à Salvato. Il ne restait plus personne à pendre, mais il restait quelqu'un à guillotiner.
C'était le comte de Ruvo.
— Enfin, dit-il lorsqu'il vit que maître Donato et ses aides en avaient fini avec le dernier cadavre, j'espère que c'est à mon tour, hein?
— Oh! sois tranquille, dit maître Donato, je ne te ferai pas attendre.
— Ah! ah! il paraît que, si je demande une faveur, cette faveur ne me sera pas accordée?
— Qui sait? demande toujours.
— Eh bien, je désire être guillotiné à l'envers, afin de voir tomber le fer qui me tranchera la gorge.
Maître Donato regarda l'huissier: l'huissier fit signe qu'il ne voyait aucun empêchement à l'accomplissement de ce désir.
— Il sera fait comme tu le veux, répondit le bourreau.
Alors, Hector Caraffa monta lestement les degrés de l'échafaud, et, arrivé sur la plate-forme, il se coucha de lui-même sur la planche, le dos à terre, la face au ciel.
On le lia ainsi; puis on le poussa sous le couperet.
Et, comme le bourreau, étonné peut-être de cet indomptable courage, tardait un instant à remplir son terrible office:
— Taglia dunque, per Dio! lui cria le patient. (Coupe donc, pardieu!)
Et, sur cet ordre, le fatal couperet tomba et la tête d'Hector Caraffa roula sur l'échafaud.
Détournons les yeux de ce hideux champ de carnage que l'on appelle Naples, et reportons-les sur un autre point du royaume. |
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"title": "Les trois mousquetaires",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XLIX. | FATALITÉ
Cependant Milady, ivre de colère, rugissant sur le pont du bâtiment comme une lionne qu’on embarque, avait été tentée de se jeter à la mer pour regagner la côte, car elle ne pouvait se faire à l’idée qu’elle avait été insultée par d’Artagnan, menacée par Athos, et qu’elle quittait la France sans se venger d’eux. Bientôt, cette idée était devenue pour elle tellement insupportable, qu’au risque de ce qui pouvait arriver de terrible pour elle-même, elle avait supplié le capitaine de la jeter sur la côte; mais le capitaine, pressé d’échapper à sa fausse position, placé entre les croiseurs français et anglais, comme la chauve- souris entre les rats et les oiseaux, avait grande hâte de regagner l’Angleterre, et refusa obstinément d’obéir à ce qu’il prenait pour un caprice de femme, promettant à sa passagère, qui au reste lui était particulièrement recommandée par le cardinal, de la jeter, si la mer et les Français le permettaient, dans un des ports de la Bretagne, soit à Lorient, soit à Brest; mais en attendant, le vent était contraire, la mer mauvaise, on louvoyait et l’on courait des bordées. Neuf jours après la sortie de la Charente, Milady, toute pâle de ses chagrins et de sa rage, voyait apparaître seulement les côtes bleuâtres du Finistère.
Elle calcula que pour traverser ce coin de la France et revenir près du cardinal il lui fallait au moins trois jours; ajoutez un jour pour le débarquement et cela faisait quatre; ajoutez ces quatre jours aux neuf autres, c’était treize jours de perdus, treize jours pendant lesquels tant d’événements importants se pouvaient passer à Londres. Elle songea que sans aucun doute le cardinal serait furieux de son retour, et que par conséquent il serait plus disposé à écouter les plaintes qu’on porterait contre elle que les accusations qu’elle porterait contre les autres. Elle laissa donc passer Lorient et Brest sans insister près du capitaine, qui, de son côté, se garda bien de lui donner l’éveil. Milady continua donc sa route, et le jour même où Planchet s’embarquait de Portsmouth pour la France, la messagère de son Éminence entrait triomphante dans le port.
Toute la ville était agitée d’un mouvement extraordinaire: — quatre grands vaisseaux récemment achevés venaient d’être lancés à la mer; — debout sur la jetée, chamarré d’or, éblouissant, selon son habitude de diamants et de pierreries, le feutre orné d’une plume blanche qui retombait sur son épaule, on voyait Buckingham entouré d’un état-major presque aussi brillant que lui.
C’était une de ces belles et rares journées d’hiver où l’Angleterre se souvient qu’il y a un soleil. L’astre pâli, mais cependant splendide encore, se couchait à l’horizon, empourprant à la fois le ciel et la mer de bandes de feu et jetant sur les tours et les vieilles maisons de la ville un dernier rayon d’or qui faisait étinceler les vitres comme le reflet d’un incendie. Milady, en respirant cet air de l’Océan plus vif et plus balsamique à l’approche de la terre, en contemplant toute la puissance de ces préparatifs qu’elle était chargée de détruire, toute la puissance de cette armée qu’elle devait combattre à elle seule
— elle femme — avec quelques sacs d’or, se compara mentalement à Judith, la terrible Juive, lorsqu’elle pénétra dans le camp des Assyriens et qu’elle vit la masse énorme de chars, de chevaux, d’hommes et d’armes qu’un geste de sa main devait dissiper comme un nuage de fumée.
On entra dans la rade; mais comme on s’apprêtait à y jeter l’ancre, un petit cutter formidablement armé s’approcha du bâtiment marchand, se donnant comme garde-côte, et fit mettre à la mer son canot, qui se dirigea vers l’échelle. Ce canot renfermait un officier, un contremaître et huit rameurs; l’officier seul monta à bord, où il fut reçu avec toute la déférence qu’inspire l’uniforme.
L’officier s’entretint quelques instants avec le patron, lui fit lire un papier dont il était porteur, et, sur l’ordre du capitaine marchand, tout l’équipage du bâtiment, matelots et passagers, fut appelé sur le pont.
Lorsque cette espèce d’appel fut fait, l’officier s’enquit tout haut du point de départ du brik, de sa route, de ses atterrissements, et à toutes les questions le capitaine satisfit sans hésitation et sans difficulté. Alors l’officier commença de passer la revue de toutes les personnes les unes après les autres, et, s’arrêtant à Milady, la considéra avec un grand soin, mais sans lui adresser une seule parole.
Puis il revint au capitaine, lui dit encore quelques mots; et, comme si c’eût été à lui désormais que le bâtiment dût obéir, il commanda une manoeuvre que l’équipage exécuta aussitôt. Alors le bâtiment se remit en route, toujours escorté du petit cutter, qui voguait bord à bord avec lui, menaçant son flanc de la bouche de ses six canons tandis que la barque suivait dans le sillage du navire, faible point près de l’énorme masse.
Pendant l’examen que l’officier avait fait de Milady, Milady, comme on le pense bien, l’avait de son côté dévoré du regard. Mais, quelque habitude que cette femme aux yeux de flamme eût de lire dans le coeur de ceux dont elle avait besoin de deviner les secrets, elle trouva cette fois un visage d’une impassibilité telle qu’aucune découverte ne suivit son investigation. L’officier qui s’était arrêté devant elle et qui l’avait silencieusement étudiée avec tant de soin pouvait être âgé de vingt-cinq à vingt- six ans, était blanc de visage avec des yeux bleu clair un peu enfoncés; sa bouche, fine et bien dessinée, demeurait immobile dans ses lignes correctes; son menton, vigoureusement accusé, dénotait cette force de volonté qui, dans le type vulgaire britannique, n’est ordinairement que de l’entêtement; un front un peu fuyant, comme il convient aux poètes, aux enthousiastes et aux soldats, était à peine ombragé d’une chevelure courte et clairsemée, qui, comme la barbe qui couvrait le bas de son visage, était d’une belle couleur châtain foncé.
Lorsqu’on entra dans le port, il faisait déjà nuit. La brume épaississait encore l’obscurité et formait autour des fanaux et des lanternes des jetées un cercle pareil à celui qui entoure la lune quand le temps menace de devenir pluvieux. L’air qu’on respirait était triste, humide et froid.
Milady, cette femme si forte, se sentait frissonner malgré elle.
L’officier se fit indiquer les paquets de Milady, fit porter son bagage dans le canot; et lorsque cette opération fut faite, il l’invita à y descendre elle-même en lui tendant sa main.
Milady regarda cet homme et hésita.
«Qui êtes-vous, monsieur, demanda-t-elle, qui avez la bonté de vous occuper si particulièrement de moi?
— Vous devez le voir, madame, à mon uniforme; je suis officier de la marine anglaise, répondit le jeune homme.
— Mais enfin, est-ce l’habitude que les officiers de la marine anglaise se mettent aux ordres de leurs compatriotes lorsqu’ils abordent dans un port de la Grande-Bretagne, et poussent la galanterie jusqu’à les conduire à terre?
— Oui, Milady, c’est l’habitude, non point par galanterie, mais par prudence, qu’en temps de guerre les étrangers soient conduits à une hôtellerie désignée, afin que jusqu’à parfaite information sur eux ils restent sous la surveillance du gouvernement.»
Ces mots furent prononcés avec la politesse la plus exacte et le calme le plus parfait. Cependant ils n’eurent point le don de convaincre Milady.
«Mais je ne suis pas étrangère, monsieur, dit-elle avec l’accent le plus pur qui ait jamais retenti de Portsmouth à Manchester, je me nomme Lady Clarick, et cette mesure…
— Cette mesure est générale, Milady, et vous tenteriez inutilement de vous y soustraire.
— Je vous suivrai donc, monsieur.»
Et acceptant la main de l’officier, elle commença de descendre l’échelle au bas de laquelle l’attendait le canot. L’officier la suivit; un grand manteau était étendu à la poupe, l’officier la fit asseoir sur le manteau et s’assit près d’elle.
«Nagez», dit-il aux matelots.
Les huit rames retombèrent dans la mer, ne formant qu’un seul bruit, ne frappant qu’un seul coup, et le canot sembla voler sur la surface de l’eau.
Au bout de cinq minutes on touchait à terre.
L’officier sauta sur le quai et offrit la main à Milady.
Une voiture attendait.
«Cette voiture est-elle pour nous? demanda Milady.
— Oui, madame, répondit l’officier.
— L’hôtellerie est donc bien loin?
— À l’autre bout de la ville.
— Allons», dit Milady.
Et elle monta résolument dans la voiture.
L’officier veilla à ce que les paquets fussent soigneusement attachés derrière la caisse, et cette opération terminée, prit sa place près de Milady et referma la portière.
Aussitôt, sans qu’aucun ordre fût donné et sans qu’on eût besoin de lui indiquer sa destination, le cocher partit au galop et s’enfonça dans les rues de la ville.
Une réception si étrange devait être pour Milady une ample matière à réflexion; aussi, voyant que le jeune officier ne paraissait nullement disposé à lier conversation, elle s’accouda dans un angle de la voiture et passa les unes après les autres en revue toutes les suppositions qui se présentaient à son esprit.
Cependant, au bout d’un quart d’heure, étonnée de la longueur du chemin, elle se pencha vers la portière pour voir où on la conduisait. On n’apercevait plus de maisons; des arbres apparaissaient dans les ténèbres comme de grands fantômes noirs courant les uns après les autres.
Milady frissonna.
«Mais nous ne sommes plus dans la ville, monsieur», dit-elle.
Le jeune officier garda le silence.
«Je n’irai pas plus loin, si vous ne me dites pas où vous me conduisez; je vous en préviens, monsieur!»
Cette menace n’obtint aucune réponse.
«Oh! c’est trop fort! s’écria Milady, au secours! au secours!»
Pas une voix ne répondit à la sienne, la voiture continua de rouler avec rapidité; l’officier semblait une statue.
Milady regarda l’officier avec une de ces expressions terribles, particulières à son visage et qui manquaient si rarement leur effet; la colère faisait étinceler ses yeux dans l’ombre.
Le jeune homme resta impassible.
Milady voulut ouvrir la portière et se précipiter.
«Prenez garde, madame, dit froidement le jeune homme, vous vous tuerez en sautant.»
Milady se rassit écumante; l’officier se pencha, la regarda à son tour et parut surpris de voir cette figure, si belle naguère, bouleversée par la rage et devenue presque hideuse. L’astucieuse créature comprit qu’elle se perdait en laissant voir ainsi dans son âme; elle rasséréna ses traits, et d’une voix gémissante:
«Au nom du Ciel, monsieur! dites-moi si c’est à vous, si c’est à votre gouvernement, si c’est à un ennemi que je dois attribuer la violence que l’on me fait?
— On ne vous fait aucune violence, madame, et ce qui vous arrive est le résultat d’une mesure toute simple que nous sommes forcés de prendre avec tous ceux qui débarquent en Angleterre.
— Alors vous ne me connaissez pas, monsieur?
— C’est la première fois que j’ai l’honneur de vous voir.
— Et, sur votre honneur, vous n’avez aucun sujet de haine contre moi?
— Aucun, je vous le jure.»
II y avait tant de sérénité, de sang-froid, de douceur même dans la voix du jeune homme, que Milady fut rassurée.
Enfin, après une heure de marche à peu près, la voiture s’arrêta devant une grille de fer qui fermait un chemin creux conduisant à un château sévère de forme, massif et isolé. Alors, comme les roues tournaient sur un sable fin, Milady entendit un vaste mugissement, qu’elle reconnut pour le bruit de la mer qui vient se briser sur une côte escarpée.
La voiture passa sous deux voûtes, et enfin s’arrêta dans une cour sombre et carrée; presque aussitôt la portière de la voiture s’ouvrit, le jeune homme sauta légèrement à terre et présenta sa main à Milady, qui s’appuya dessus, et descendit à son tour avec assez de calme.
«Toujours est-il, dit Milady en regardant autour d’elle et en ramenant ses yeux sur le jeune officier avec le plus gracieux sourire, que je suis prisonnière; mais ce ne sera pas pour longtemps, j’en suis sûre, ajouta-t-elle, ma conscience et votre politesse, monsieur, m’en sont garants.»
Si flatteur que fût le compliment, l’officier ne répondit rien; mais, tirant de sa ceinture un petit sifflet d’argent pareil à celui dont se servent les contremaîtres sur les bâtiments de guerre, il siffla trois fois, sur trois modulations différentes: alors plusieurs hommes parurent, dételèrent les chevaux fumants et emmenèrent la voiture sous une remise.
Puis l’officier, toujours avec la même politesse calme, invita sa prisonnière à entrer dans la maison. Celle-ci, toujours avec son même visage souriant, lui prit le bras, et entra avec lui sous une porte basse et cintrée qui, par une voûte éclairée seulement au fond, conduisait à un escalier de pierre tournant autour d’une arête de pierre; puis on s’arrêta devant une porte massive qui, après l’introduction dans la serrure d’une clef que le jeune homme portait sur lui, roula lourdement sur ses gonds et donna ouverture à la chambre destinée à Milady.
D’un seul regard, la prisonnière embrassa l’appartement dans ses moindres détails.
C’était une chambre dont l’ameublement était à la fois bien propre pour une prison et bien sévère pour une habitation d’homme libre; cependant, des barreaux aux fenêtres et des verrous extérieurs à la porte décidaient le procès en faveur de la prison.
Un instant toute la force d’âme de cette créature, trempée cependant aux sources les plus vigoureuses, l’abandonna; elle tomba sur un fauteuil, croisant les bras, baissant la tête, et s’attendant à chaque instant à voir entrer un juge pour l’interroger.
Mais personne n’entra, que deux ou trois soldats de marine qui apportèrent les malles et les caisses, les déposèrent dans un coin et se retirèrent sans rien dire.
L’officier présidait à tous ces détails avec le même calme que Milady lui avait constamment vu, ne prononçant pas une parole lui- même, et se faisant obéir d’un geste de sa main ou d’un coup de son sifflet.
On eût dit qu’entre cet homme et ses inférieurs la langue parlée n’existait pas ou devenait inutile.
Enfin Milady n’y put tenir plus longtemps, elle rompit le silence:
«Au nom du Ciel, monsieur! s’écria-t-elle, que veut dire tout ce qui se passe? Fixez mes irrésolutions; j’ai du courage pour tout danger que je prévois, pour tout malheur que je comprends. Où suis-je et que suis-je ici? suis-je libre, pourquoi ces barreaux et ces portes? suis-je prisonnière, quel crime ai-je commis?
— Vous êtes ici dans l’appartement qui vous est destiné, madame. J’ai reçu l’ordre d’aller vous prendre en mer et de vous conduire en ce château: cet ordre, je l’ai accompli, je crois, avec toute la rigidité d’un soldat, mais aussi avec toute la courtoisie d’un gentilhomme. Là se termine, du moins jusqu’à présent, la charge que j’avais à remplir près de vous, le reste regarde une autre personne.
— Et cette autre personne, quelle est-elle? demanda Milady; ne pouvez-vous me dire son nom?…»
En ce moment on entendit par les escaliers un grand bruit d’éperons; quelques voix passèrent et s’éteignirent, et le bruit d’un pas isolé se rapprocha de la porte.
«Cette personne, la voici, madame», dit l’officier en démasquant le passage, et en se rangeant dans l’attitude du respect et de la soumission.
En même temps, la porte s’ouvrit; un homme parut sur le seuil.
Il était sans chapeau, portait l’épée au côté, et froissait un mouchoir entre ses doigts.
Milady crut reconnaître cette ombre dans l’ombre, elle s’appuya d’une main sur le bras de son fauteuil, et avança la tête comme pour aller au-devant d’une certitude.
Alors l’étranger s’avança lentement; et, à mesure qu’il s’avançait en entrant dans le cercle de lumière projeté par la lampe, Milady se reculait involontairement.
Puis, lorsqu’elle n’eut plus aucun doute:
«Eh quoi! mon frère! s’écria-t-elle au comble de la stupeur, c’est vous?
— Oui, belle dame! répondit Lord de Winter en faisant un salut moitié courtois, moitié ironique, moi-même.
— Mais alors, ce château?
— Est à moi.
— Cette chambre?
— C’est la vôtre.
— Je suis donc votre prisonnière?
— À peu près.
— Mais c’est un affreux abus de la force!
— Pas de grands mots; asseyons-nous, et causons tranquillement, comme il convient de faire entre un frère et une soeur.»
Puis, se retournant vers la porte, et voyant que le jeune officier attendait ses derniers ordres:
«C’est bien, dit-il, je vous remercie; maintenant, laissez-nous, monsieur Felton.» |
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"file_name": "pg38400.txt",
"title": "Un Cadet de Famille, v. 1/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | XXXIV | Nous avions ordonné à quelques-uns de nos hommes de prendre possession des bateaux et de la barge de l'ennemi, qui se trouvaient côte à côte du grab, pendant que le cutter et un autre bateau rempli d'officiers fuyaient en pleine mer. Mais une poignée de matelots, guidés par un officier, s'opposa à l'opération, revint à la charge, et tenta de se frayer à l'arrière un passage jusqu'à de Ruyter.
Soit qu'ils voulussent, d'un commun accord, s'attaquer au commandant de notre sombre équipage, soit que l'officier eût l'intention de se mesurer avec mon ami, soit encore qu'il ne voulût être désarmé que par un égal, toujours est-il qu'il se fraya bravement un passage au travers de la foule compacte des marins.
De Ruyter comprit le véritable désir de l'officier, car il cria impérieusement:
— Retirez-vous, Arabes, laissez passer le chef, mais seul!
Au lieu de rendre son épée, ainsi que je m'y étais attendu, l'officier s'élança vers de Ruyter avec l'impétuosité de la foudre. Sa taille, vigoureusement élancée, égalait la souplesse de celle de l'ennemi qu'il voulait combattre. La résolution de l'officier parut sourire à de Ruyter, car sa figure se dilata, et un éclair jaillit de ses yeux expressifs et perçants.
De Ruyter tenait un pistolet dans la main gauche, et sa main droite s'appuyait sur une courte épée d'abordage. À plusieurs reprises, et presque inutilement, il ordonna aux matelots de s'éloigner de lui, les menaçant de ses armes s'ils n'obéissaient pas. Enfin l'espace fut laissé libre, et les deux champions se trouvèrent en présence.
L'arme de l'étranger, espèce de coutelas fait d'un mauvais métal, plia comme un cerceau quand il se frappa contre la garde de l'épée de de Ruyter, qui se tenait seulement sur la défensive. À ce moment critique, et croyant en danger la vie de son capitaine, le cuisinier du grab, un noir de Madagascar, s'arma de son couteau, et il allait le plonger dans la poitrine de l'officier anglais, lorsque de Ruyter, qui s'était aperçu du mouvement, changea de position, lui cassa la tête d'un coup de pistolet, et dit à l'étranger:
— Allons, lieutenant, vous avez agi en brave, et il fait trop chaud pour nous donner des coups d'épée. Vous oubliez que vous êtes sur le vaisseau d'un ami. Allons, allons, jetez votre arme!
En entendant les bienveillantes paroles de de Ruyter, je m'élançai vivement vers l'officier, et après un court examen de ses traits, je m'écriai avec joie:
— Aston! Comment, c'est vous, Aston?
Aston jeta son épée et me regarda avec surprise. Il pouvait à peine distinguer une figure humaine au travers du voile de sang, de sueur et de poudre qui me masquait le visage.
— Ah! dit-il, je vous vois tous deux maintenant: le bien connu de Ruyter, qui se nommait autrefois de Witt, laborieux marchand de Bombay, et... et vous!
Aston me considéra tristement, et reprit, après m'avoir laissé comprendre par un muet reproche combien il blâmait ma conduite:
— En luttant contre un équipage commandé par deux pareils hommes, nous n'avions aucune chance de succès; il était ensuite impossible de vous prendre dans une position si bien fortifiée; nous avons inutilement perdu les plus braves garçons de notre vaisseau. Quelle sottise ou quelle folie! Je ne sais de quel terme qualifier notre témérité; mais elle vient de l'ignorance du nom de l'ennemi que nous voulions combattre.
Quelques-uns des hommes appartenant à la frégate essayaient encore de se sauver, et deux bateaux partis pendant la confusion tentaient de s'emparer d'un troisième dont nos Arabes avaient pris possession; de sorte qu'il y avait encore de temps en temps des coups de canon et de pistolet. Irrité de l'entêtement des vaincus, de Ruyter s'avança vers Aston et lui dit d'un ton grave:
— Je vous en supplie, monsieur, parlez à vos hommes. S'ils désirent profiter des usages de la guerre, ils doivent abandonner des efforts inutiles pour soutenir une opposition plus longue; leur lutte est une folie, plus encore, une déloyauté. Je ne puis m'opposer, en face d'une attaque, à la défense de mes gens; mais, après avoir baissé leur drapeau, vos hommes ne doivent ni fuir ni essayer de reprendre leurs bateaux; et, croyez-le bien, lieutenant, le seul désir qui dicte mes paroles est celui d'éviter l'effusion du sang.
Aston sauta sur le devant du navire, et ordonna aux hommes qui se battaient dans la barge de venir à bord du grab.
Quand cet ordre fut exécuté, Aston se tourna vers de Ruyter et lui dit en souriant:--Permettez-vous à ceux qui sont partis de profiter de leur chance?
— Certainement, répondit de Ruyter; je n'ai besoin ni de bateaux ni de prisonniers; cependant il faut que je remplisse le devoir qui m'oblige de garder ceux que je possède, quoique je sois excessivement contrarié de les avoir. Je n'ai jamais de ma vie gagné une bataille aussi inutile, et non-seulement j'ai perdu mes meilleurs hommes, mais encore les services momentanés de ceux qui sont entre les mains du docteur.
— Un succès continuel, fit observer Aston en contemplant avec tristesse les débris de sa petite flotte, rend trop confiant, et en voici les résultats.
— Non, dit de Ruyter, c'est au contraire cette confiance qui assure votre succès dans presque tout ce que vous entreprenez. Toutes les nations ont eu leur tour, et aussi longtemps qu'elles se sont crues invulnérables, elles l'ont été. Quand elles commencent à douter de leurs forces, elles ne sont plus victorieuses. Il faut que ces races--de Ruyter désigna un drapeau américain qui couvrait une écoutille--prennent l'essor en haut, c'est leur station... Mais, Trelawnay, conduisez votre ami en bas, traitez-le en frère. Mon Dieu, garçon, qu'avez-vous? je ne vous croyais que très-légèrement blessé!
En prononçant ces paroles, de Ruyter s'élança sur moi, et la promptitude de ce mouvement amortit ma chute, car je tombai sans connaissance.
Depuis quelques instants, Van Scolpvelt se promenait sur le pont, examinant, additionnant, récapitulant avec une indicible satisfaction la riche moisson de patients que la bataille lui avait faite. Malgré la joie qui remplissait le coeur du bourreau Esculape, un froncement de sourcils très-prononcé accompagnait son regard lorsqu'il rencontrait, dans les évolutions de sa promenade fantastique, la figure bienveillante et douce d'un médecin anglais qui avait suivi Aston sur le grab, et auquel, par l'autorisation de de Ruyter, devaient être confiés tous les blessés de sa nation, beaucoup plus nombreux que les nôtres, et qui ne prétendaient nullement aux soins de Van Scolpvelt, bien au contraire, et il en eut l'irrécusable preuve.
Occupé à chercher dans le groupe des malades de son confrère un cas d'amputation, afin de tenter une seconde épreuve de son nouvel instrument, Van Scolpvelt fut interrompu dans son ardente et silencieuse perquisition par la voix d'un matelot qui disait avec l'accent d'une frayeur jouée:
— Tom, mon ami, regarde; voici un Indien, un diable, un cannibale, il va enlever le paillasson de nos têtes (c'est-à-dire nous scalper), nous hacher en morceaux, et ensuite il nous servira sous le nom de porc salé aux mauricauds qui seront assez forts pour se mettre à table à l'heure du dîner.
— Que je sois damné, répondit l'homme appelé Tom, si je n'oppose pas à la fourchette de ce vieux Belzébuth la défense d'une bonne cuiller!
Et il ramassa une des cuillers à balles.
Offensé par ces séditieuses paroles, l'opérateur vint pour se plaindre à de Ruyter au moment où je perdais connaissance.
En me voyant tomber, Van Scolpvelt se frotta les mains, se pencha vers moi, et dit en souriant d'un air content de lui-même:
— Je savais bien qu'il succomberait. Lorsque je l'ai vu blessé à la figure, je lui ai offert mes soins, mais il les a refusés, il a ri,--ri! Il ne rira plus maintenant. Oui, en vérité, il se croit plus savant que moi, plus savant que le docteur Van Scolpvelt!... Je préférerais fumer ma meershaun (pipe) dans le magasin à poudre que de prendre la peine de le saigner, car il est aussi entêté, aussi opiniâtre qu'une femme. Il a tué mon patient; n'aurait-il pas été plus simple, plus juste et surtout plus utile de me laisser scier les jambes du lascar? Mais non, il aime à tuer, c'est la passion de sa nature brutale, féroce, indomptable. Enfin, il a reçu sa punition, car ceci est un jugement de Dieu. Sans lui j'aurais eu un sujet, un sujet magnifique.
Pendant ce monologue, qu'Aston me répéta, je fus transporté dans ma cabine. Là, Van Scolpvelt détacha ma ceinture, et en ôtant ma chemise rougie par le sang, il trouva deux autres blessures, l'une faite par une balle qui avait traversé le bras gauche, l'autre par la crosse d'un mousquet.
— Jugement de Dieu, punition du ciel, reprit Van Scolpvelt, pour le plus atroce des crimes, celui de tromper son chirurgien. Il ne voulait pas non plus apprendre comment on applique un tourniquet, imprudent et déraisonnable jeune homme! Je ne doute pas, on ne doit pas douter qu'il aimerait mieux perdre la vie que l'opiniâtre entêtement de son caractère; rien ne l'émeut, rien ne l'arrête, rien! Il m'a triché, volé, frustré d'un patient!
Ici, Van Scolpvelt coupait les chairs meurtries et fourrait de l'étoupe dans la blessure.
À un vif tressaillement de douleur qui me fit reprendre mes sens, Van Scolpvelt s'écria d'un ton surpris:
— Ah! ah! il n'aime pas cela; je croyais pourtant qu'il n'avait pas la moindre sensibilité.
Sur ces paroles, le docteur me quitta en me confiant à la garde d'Aston. |
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"title": "La San-Felice, Tome 06",
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} | CXI | LE SECRET DE LUISA
Restée seule, Luisa retomba sur sa chaise et demeura immobile, perdue dans un abîme de réflexions.
Et d'abord quel pouvait être cet ennemi caché et anonyme si bien au courant de tout ce qui se passait dans la maison, et qui, dans une dénonciation adressée au comité royaliste, avait mentionné les moindres détails de la vie privée de Luisa?
Quatre personnes seulement connaissaient les détails mentionnés dans la dénonciation. Le docteur Cirillo, Michel le Fou, la sorcière Nanno et Giovannina. Le docteur Cirillo! le soupçon ne pouvait pas même s'arrêter sur lui; Michel le Fou eût donné sa vie pour sa soeur de lait.
Restaient la sorcière Nanno et Giovannina.
La sorcière Nanno pouvait dénoncer Salvato et Luisa à une époque où cette dénonciation eût été payée ce qu'elle valait: elle ne l'avait point fait. On ne pouvait donc attribuer à la cupidité la dénonciation qu'avait reçue Backer, elle ne pouvait être que l'effet de la haine.
Giovannina! les soupçons s'arrêtèrent et, quoique bien vaguement, se fixèrent sur elle.
Quelle cause Giovannina pouvait-elle avoir de haïr sa maîtresse?
Évidemment, aucune ne se présentait à l'esprit de Luisa; cependant, déjà depuis longtemps la jeune femme remarquait dans l'humeur de sa camériste des altérations qui, tant qu'elle n'avait point eu à s'en rendre compte, lui avaient paru de simples bizarreries de caractère, mais qui maintenant lui revenaient en mémoire et lui inspiraient des doutes sans lui donner une explication. Elle avait surpris chez sa femme de chambre des coups d'oeil furtifs, des sourires mauvais, des paroles amères, et cela surtout depuis la nuit où, devant s'embarquer, au lieu de s'embarquer elle était revenue à la maison, et avait, d'une façon inattendue, reparu aux yeux de la jeune fille. Ces signes de mécontentement étaient devenus plus fréquents encore depuis l'arrivée des Français à Naples, et surtout depuis qu'elle et Salvato s'étaient revus.
Dans son dédain trop grand de l'humble position de Giovannina, il ne lui vint pas même à l'idée qu'elle pût aimer Salvato et être jalouse, et que les mêmes passions qui s'agitaient dans le coeur de la grande dame pussent s'agiter dans le coeur de la paysanne.
Seulement, ces soupçons de haine de la part de Giovannina persistèrent sans que la cause de cette haine lui fût connue.
Elle prit la carte fleurdelisée, la mit dans sa poitrine, et, s'éclairant elle-même, elle sortit du cabinet du chevalier, en referma la porte et passa dans sa chambre à coucher.
Dans sa chambre à coucher, elle trouva Giovannina, qui lui préparait sa toilette de nuit.
Prévenue qu'elle était contre la jeune fille, elle surprit le coup d'oeil dont celle-ci l'accueillit à son entrée dans sa chambre. Ce coup d'oeil malfaisant fut suivi d'un sourire gracieux; mais le sourire ne fut point tellement rapide, que la première impression ne demeurât dans son esprit.
Ne pouvant se douter de ce qui s'était passé, et n'ayant aucune idée des soupçons qui germaient dans le coeur de sa maîtresse, Nina voulut entamer une conversation avec elle. Cette conversation, quelques détours qu'elle eût pris, si Luisa lui eût permis de continuer, eût certainement abouti à la visite qu'elle venait de recevoir; mais Luisa y coupa court en lui disant sèchement qu'elle n'avait pas besoin de ses services.
Nina tressaillit,--elle n'était point habituée à être congédiée si durement,--et, avec son mauvais sourire, elle regagna sa chambre.
La visite du jeune banquier lui donnait fort à penser. Après lui avoir défendu sa porte, non-seulement Luisa avait consenti à le recevoir à deux heures du matin, mais encore elle l'avait reçu loin de tous les regards, les portes fermées, et dans l'appartement du chevalier.
Luisa, il est vrai, avait accueilli le jeune homme avec une physionomie sévère; mais, à son départ, elle était rentrée dans sa chambre le visage préoccupé seulement, attendri même. On voyait que ses yeux avaient, sinon pleuré, du moins senti l'humidité des larmes.
Qui avait pu ramener cette fière Luisa à des sentiments plus doux?
L'amour du beau jeune homme avait-il trouvé grâce dans son coeur, et y avait-il place dans ce coeur pour un amour nouveau à côté de l'amour ancien?
C'était impossible à croire; cependant, ce qui venait de se passer était bien extraordinaire.
Luisa, nous l'avons dit, avait remarqué le mauvais regard de Giovannina; mais elle avait à réfléchir sur quelque chose de plus grave que le nom du dénonciateur à trouver. Elle avait à réfléchir sur l'emploi qu'elle ferait de ce secret sans compromettre celui qui le lui avait confié, et comment elle sauverait Salvato sans perdre Backer.
Il fallait, avant tout, qu'elle vît le jeune officier; mais elle ne le voyait jamais que le soir chez la duchesse. Là, leur rencontre était toute naturelle, le salon de la duchesse étant, comme l'avait dit Backer, un véritable club.
Or, c'était bien du temps perdu que d'attendre un soir sur trois jours: c'était un jour de perdu. Il fallait donc l'envoyer chercher, et à Michele seul on pouvait confier un message de cette espèce.
Elle étendit le bras pour sonner Giovannina; mais, depuis dix minutes à peu près qu'elle l'avait renvoyée, Giovannina était peut-être couchée. Luisa pensa qu'il était plus simple d'aller à la chambre de la jeune fille et de lui porter l'ordre que de la forcer à le venir chercher.
La chambre de Giovannina n'était séparée de celle de sa maîtresse que par le corridor qui conduisait chez la duchesse Fusco.
Cette chambre était fermée par une porte vitrée seulement. La lumière y brillait encore, et, soit que le pas de Luisa fût si léger que Giovannina ne pût l'entendre, soit que l'occupation à laquelle elle se livrait l'absorbât trop profondément pour qu'elle songeât à autre chose, Luisa, en arrivant à la porte, put voir, à travers le rideau de fine mousseline qui en couvrait le vitrage, sa femme de chambre assise à une table et écrivant.
Comme peu importait à Luisa de savoir à qui Giovannina écrivait, elle ouvrit tout simplement et tout naturellement la porte. Mais sans doute il importait à Giovannina que sa maîtresse ne sût point qu'elle écrivait; car elle poussa un faible cri de surprise et se leva pour se placer entre Luisa et sa lettre.
Quoique étonnée que Nina écrivît à trois heures du matin, au lieu de se coucher et de dormir, Luisa ne lui fit aucune question, et se contenta de lui dire:
— Je voudrais voir Michel ce matin d'aussi bonne heure que possible: faites-le-lui savoir.
Puis, refermant la porte et rentrant chez elle, Luisa laissa sa femme de chambre libre de continuer sa lettre.
Comme on le comprend bien, Luisa dormit peu. Vers sept heures du matin, elle entendit du bruit dans la maison: c'était Giovannina qui se levait et sortait pour accomplir l'ordre de sa maîtresse.
Giovannina fut absente pendant près d'une heure et demie. Il est vrai qu'elle rentra avec Michele. Pour que la commission de sa maîtresse fût bien faite, elle avait voulu sans doute la faire elle-même.
Au premier coup d'oeil que le lazzarone jeta sur Luisa, il comprit qu'il venait de se passer quelque chose de grave.
Luisa était tout à la fois pâle et fiévreuse; ses yeux étaient entourés de ce cercle bleuâtre qui dénonce l'insomnie.
— Qu'as-tu donc, petite soeur? demanda Michele avec inquiétude.
— Rien, répondit Luisa en essayant de sourire; seulement, le plus promptement possible j'ai besoin de voir Salvato.
— Ce ne sera pas difficile, petite soeur, et un saut est vite fait d'ici au palais d'Angri.
Et, en effet, Salvato logeait, avec le général Championnet, rue Toledo, à ce même palais d'Angri où, soixante ans plus tard, logea Garibaldi.
— Alors, dit Luisa, va, et reviens vite!
Michele ne fit qu'un saut, comme il avait dit; mais, avant qu'il fut revenu, un soldat de planton apportait une lettre de Salvato.
Elle était conçue en ces termes:
«Ma bien-aimée Luisa, ce matin, à cinq heures, j'ai reçu l'ordre du général de partir pour Salerne et d'y organiser une colonne que l'on envoie en Basilicate, où, à ce qu'il paraît, nous avons quelques troubles. J'estime que cette organisation, en y mettant toute l'activité possible, me prendra deux jours. Je pense donc être de retour vendredi soir.
»Si j'espérais, à mon retour, trouver la fenêtre de la ruelle ouverte, et si je pouvais passer une heure avec vous dans la chambre heureuse, je bénirais presque mon exil de deux jours qui me vaudrait une pareille faveur.
»J'ai laissé au palais d'Angri des hommes chargés de m'apporter mes lettres. J'en attends plusieurs, mais je n'en espère qu'une.
»Oh! l'adorable soirée que j'ai passée hier! oh! l'ennuyeuse soirée que je vais passer aujourd'hui!
»Au revoir, ma belle madone au Palmier! J'attends et j'espère.
«Votre SALVATO.»
Luisa fit un geste de désespoir.
Si Salvato n'était de retour que vendredi soir, comment aurait-elle le temps de le soustraire au massacre de la nuit?
Elle aurait le temps de mourir avec lui à peine!
Le planton attendait une réponse.
Qu'allait répondre Luisa? Elle n'en savait rien. Sans doute, la conspiration était organisée à Salerne comme à Naples. Le révélateur n'avait-il pas dit qu'elle devait éclater à Naples et dans ses environs?
Elle crut un instant qu'elle allait devenir folle.
Giovannina, implacable comme la haine, lui répétait que le messager attendait une réponse.
Elle prit une plume et écrivit:
«Je reçois votre lettre, mon frère bien-aimé. En toute autre circonstance, je me serais contentée de vous répondre: «Vous aurez votre fenêtre ouverte, et je vous attendrai dans la chambre heureuse.» Mais il faut que je vous voie avant deux jours. Je vous enverrai aujourd'hui Michele à Salerne; il vous portera une lettre de moi, que je vous écrirai aussitôt que j'aurai remis un peu d'ordre dans mes idées.
«Si vous quittez votre hôtel, ou le palais de l'intendance, ou le logement que vous aurez choisi enfin et où Michele ira vous chercher, dites où vous serez, afin que, partout où vous serez, il vous trouve.
Votre soeur, LUISA.»
Elle ferma, cacheta cette lettre et la remit, au planton.
Celui-ci se croisa dans le jardin avec Michele.
Michele venait annoncer à Luisa ce que Luisa savait déjà, c'est-à-dire l'absence de Salvato et l'ordre qu'il avait donné de lui envoyer ses lettres à Salerne.
Luisa le pria de rester à la maison. Elle aurait sans doute, dans la journée, quelques commissions importantes à lui donner; peut-être l'enverrait-elle à Salerne.
Puis, plus agitée que jamais, elle rentra dans sa chambre et s'y enferma.
Michele, qui avait l'habitude de voir sa soeur de lait si calme, se retourna vers la jeune femme de chambre.
— Qu'a donc ce matin Luisa? lui demanda-t-il. Est-ce que, depuis que je suis devenu raisonnable, elle deviendrait folle, par hasard?
— Je ne sais, répondit Giovannina; mais elle est ainsi depuis la visite que lui a faite, cette nuit, M. André Backer.
Michele vit le mauvais sourire qui passait sur les lèvres de Giovannina. Ce n'était point la première fois qu'il le remarquait; mais, cette fois, ce sourire avait une telle expression de haine, que peut-être allait-il en demander l'explication, lorsque Luisa sortit de sa chambre enveloppée d'une mante de voyage. Son visage, plus ferme, sinon plus calme, donnait à sa physionomie l'expression d'une résolution prise et à laquelle il eût été inutile de s'opposer.
— Michele, dit-elle, tu peux disposer de toute ta journée, n'est-ce pas?
— De toute ma journée, de toute nuit, de toute ma semaine.
— Alors, viens avec moi.
Puis, se retournant vers Giovannina:
— Si je ne reviens pas ce soir, ne soyez pas inquiète, dit-elle; cependant, attendez-moi toute la nuit.
Et, faisant signe à Michele de la suivre, elle sortit la première.
— Madame, pour la première fois de sa vie, ne m'a pas tutoyée, dit Giovannina à Michele; tâchez donc de savoir d'elle pourquoi.
— Bon! répondit le lazzarone, elle t'aura vue sourire.
Et il descendit rapidement le perron pour rejoindre Luisa, qui l'attendait impatiente à la porte du jardin.
A Naples, les moyens de locomotion sont faciles, justement parce qu'il n'y a aucun service officiel arrêté.
S'il s'agit, par exemple, d'aller à Salerne et que le vent soit favorable, on traverse le golfe en barque, on prend une voiture à Castellamare, et l'on est à Salerne en trois heures et demie ou quatre heures.
Si le vent est contraire, on prend une voiture à Naples, à la première place, au premier angle de rue, au premier carrefour; on contourne le golfe par Resina, Portici, Torre-del-Greco; on s'enfonce dans la montagne par la Cava, et l'on arrive à Salerne à peu près dans le même espace de temps.
A peine sur le quai, Michele s'informa du but du voyage, et, ayant appris que le but du voyage était Salerne, demanda à sa soeur de lait quel était le mode de locomotion qu'elle préférait.
— Le plus rapide, répondit Luisa.
Michele interrogea des yeux l'horizon; l'horizon était pur et promettait une journée magnifique. A Naples, le printemps commence en janvier, et, avec le printemps, les beaux jours. Une jolie brise soufflait du large et ridait doucement la surface du golfe, sur lequel on voyait glisser en tout sens une foule de balancelles, de tartanes, de felouques, dont on reconnaissait la destination à leur grandeur, et la nationalité à leur coupe ou à leur voilure. Michele proposa à Luisa la voie de mer, qui fut acceptée sans discussion.
Michele descendit sur la plage de Mergellina et fit prix: moyennant deux piastres, il avait la barque pour vingt-quatre heures.
S'il eût fallu ramer, la barque eût coûté le double; mais on pouvait aller à la voile, et l'absence de fatigue fut estimée deux piastres.
Luisa, enveloppée dans une mante de voyage qui lui cachait entièrement le visage, descendit dans la barque et s'assit sur le manteau de Michele plié en quatre.
La petite voile triangulaire fut orientée, et la barque partit, gracieuse et blanche comme une mouette qui ouvre ses ailes.
On rasa la pointe du château de l'Oeuf, sur lequel flottait le drapeau tricolore français, uni au drapeau tricolore napolitain, et l'on coupa diagonalement le golfe, le sillage du bateau formant la corde de l'arc.
Les deux mariniers avaient reconnu Michele. Malgré son brillant uniforme, ou peut-être même à cause de cela, la conversation s'engagea sur les affaires du temps.
Michele était un des auditeurs les plus assidus de Michelangelo Ceccone, ce bon prêtre patriote qui, mandé par Cirillo, avait assisté à ses derniers moments le sbire blessé par Salvato. Il avait traduit l'Évangile en patois napolitain, et expliquait aux lazzaroni ce livre, source de toute morale, qui leur était parfaitement inconnu.
L'esprit souple et facile du jeune lazzarone s'était rapidement imprégné de l'esprit démocratique dont le souffle divin anime ce grand livre; et, prosélyte de la Révolution, il ne manquait jamais une occasion de lui faire des prosélytes.
Aussi, dès que l'on fut en marche et qu'après avoir d'un regard insouciant interrogé l'horizon, les deux mariniers eurent abandonné leur barque à la brise du nord-ouest, Michele leur adressa-t-il la parole.
— Eh bien, leur demanda-t-il en se frottant les mains, vous êtes contents, mes bons amis, j'espère?
— Contents de quoi? demanda le plus vieux des deux mariniers, qui ne paraissait point apprécier son bonheur à la mesure de celui de Michele.
— Sans doute, vous pourrez pêcher partout dans le golfe maintenant, du Pausilippe au cap Campanella, sans que le tyran vous en empêche.
— Quel tyran? demanda toujours le plus vieux.
— Comment, quel tyran? Mais Ferdinand, je suppose.
— On n'est point un tyran, parce que l'on pêche chez soi, répliqua le plus jeune, qui paraissait partager entièrement les opinions de son aîné, et qu'on empêche les autres d'y pêcher.
— Comment! tu prétends que la mer est au roi?
— Certainement que je le prétends.
— Eh bien, moi, je soutiens que la mer est à toi, à moi, à tout le monde.
— Tu as là une drôle d'idée.
— Sans doute. Et la preuve...
— Voyons la preuve.
— Écoute bien ceci.
— Nous écoutons.
— La terre est aux riches.
— Tu en conviens.
— Oui; et la preuve qu'elle est à eux et qu'ils y ont des droits, c'est qu'elle est divisée entre eux par des murs, des fossés, des bornes, des limites quelconques, tandis que fais-moi un peu le plaisir de me montrer les limites, les bornes, les haies, les fossés et les murs de la mer!
Un des deux mariniers voulut faire une observation.
— Attends, dit Michele, je n'ai pas fini. La terre, pour qu'elle produise, il faut la labourer, l'ensemencer; la mer se laboure toute seule et s'ensemence d'elle-même. Nous avons beau y puiser des moissons de soles, de rougets, de mulets, de lamproies, de murènes, de raies, de homards, de turbots, de langoustes, plus nous en prenons, plus il y en a; les moissons succèdent aux moissons, sans qu'on ait besoin d'engraisser ou de fumer la mer. C'est ce qui me fait dire: la terre est aux riches, mais la mer est aux pauvres et à Dieu. Or, il faut être un tyran, et un tyran abominable, pour ôter aux pauvres ce que Dieu leur a donné, quand l'Évangile dit: «Qui donne aux pauvres prête à Dieu.»
— Hum! hum! fit le plus éloquent des deux mariniers, embarrassé un instant.
— Voyons, réponds à cela, dit Michele se croyant déjà vainqueur.
— Eh bien, oui, je réponds.
— Que réponds-tu?
— Je réponds que le roi a un casino à Mergellina...
— Oui, celui où il vendait son poisson.
— Un palais à Naples, un château à Portici, une villa à la Favorite, tout cela au bord du golfe.
— Eh bien, que prouve cela?
— Cela prouve que le golfe est à lui, sinon la mer. Est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe, nous?
— Oui, répéta le second marinier, encouragé par la polémique du premier, est-ce que nous avons des châteaux sur le bord du golfe? Et toi, tout le premier, avec tes beaux habits, en as-tu? Réponds.
— Alors, dit Michele, pourquoi ne bâtit-il pas un grand mur de la pointe du Pausilippe au cap Campanella, avec des portes pour laisser passer les barques et les vaisseaux?
— Il est assez riche pour cela, s'il le voulait faire.
— Oui; mais il n'est point assez puissant; et rien qu'à la première tempête, Dieu, en soufflant sur ces murs, les ferait tomber comme ceux de Jéricho.
— Mais, alors, pourquoi, puisque toute sorte de prospérités devaient nous arriver, du moment que les Français seraient maîtres de Naples, pourquoi le pain et le macaroni sont-ils toujours au même prix que du temps du tyran?
— C'est vrai: mais la municipalité a rendu un décret qui fixe, à partir du 15 février prochain, le prix du pain et du macaroni au-dessous de l'ancien cours.
— Pourquoi au 15 février et pas tout de suite?
— Parce que le tyran a fait vendre à ses amis les Anglais tous les navires chargés de grain qui viennent des Pouilles et de Barbarie; il faut bien donner le temps à d'autres d'arriver. Que devons-nous faire en les attendant? Le haïr, le combattre, mourir plutôt que de rentrer sous sa domination. Les Français n'ont-ils pas fait ce qu'ils ont pu faire? N'ont-ils pas aboli le privilège de la pêche? Tout le monde ne peut-il pas pêcher aujourd'hui dans les réserves du roi?
— Ça, c'est vrai.
— Et n'y trouvez-vous pas des poissons en abondance?
— Le fait est que c'est à croire qu'il avait choisi pour lui le plus beau et le meilleur.
— N'ont-ils pas aboli l'impôt du sel?
— C'est vrai.
— L'impôt de l'huile?
— C'est vrai.
— L'impôt sur le poisson séché?
— C'est vrai. Mais pourquoi ont-ils aboli le titre d'excellence? Qu'est-ce qu'elle leur a fait, cette pauvre excellence? Elle ne coûtait rien à personne.
— A cause de l'égalité.
— Qu'est-ce que cela, l'égalité? Est-ce que nous connaissons cela, nous?
— Et voilà justement le malheur, c'est que vous ne la connaissiez pas. Autrefois, il y avait des princes, des ducs; aujourd'hui, il n'y a que des citoyens. Tu es citoyen, toi, comme le prince de Maliterno, comme le duc de Rocca-Romana, comme les ministres, comme le maire, comme les conseillers municipaux!
— A quoi cela m'avance-t-il?
— A quoi cela t'avance?
— Oui, je te le demande.
— Regarde-moi.
— Je te regarde.
— Suis-je habillé comme toi?
— Il s'en faut.
— Eh bien, voilà ce que c'est que l'égalité, Giambardella. L'égalité, c'est pouvoir, étant né lazzarone, devenir colonel... Autrefois, les seigneurs étaient colonels dans le ventre de leur mère. Es-tu venu au monde avec un parchemin dans ta poche et des galons sur tes manches, toi? As-tu vu nos femmes faire de pareils enfants? Non, c'étaient les nobles qui en faisaient ainsi. Eh bien, moi, je suis colonel, grâce à quoi? A l'égalité. Avec l'égalité, tu peux devenir lieutenant de marine, ton fils peut devenir capitaine, ton petit-fils amiral.
Giambardella fit un geste de doute.
— Il faudra du temps pour arriver là, dit-il.
— Bon! répondit Michele, il ne faut pas tout demander à la fois. Le bon Dieu lui-même, qui est tout-puissant, a fait le monde en sept jours. Le gouvernement d'aujourd'hui est, comme on dit, un gouvernement provisoire, ce n'est point encore la république. La constitution qui doit faire notre bonheur se discute: quand elle sera faite, nous pourrons, selon notre bien-être ou nos souffrances, établir une comparaison entre le présent et le passé. Les savants, comme le chevalier San-Felice, le docteur Cirillo, M. Salvato, savent pourquoi les saisons changent; nous autres imbéciles, nous nous apercevons seulement que nous avons chaud et froid. Nous en avons souffert bien d'autres sous le tyran, et, grâce à Dieu, nous y avons survécu: guerres, pestes, famines, sans compter les tremblements de terre. Les savants disent que nous serons heureux sous la république; ils se réunissent et travaillent à notre bien; laissons-leur le temps d'accomplir leur ouvrage.
Et il ajouta sentencieusement:
— Celui qui veut récolter vite sème des radis, et, au bout d'un mois, mange des radis; celui qui veut du pain sème du blé et attend un an. Il en est ainsi de la république: c'est le blé du peuple. Attendons patiemment qu'il pousse, et, quand il sera mûr, nous le moissonnerons.
— Amen! dit Giambardella fort ébranlé, sinon convaincu, par la démonstration de Michele. Mais, c'est égal, ajouta-t-il avec un soupir, tant qu'il faudra que l'homme travaille pour vivre, il ne sera point parfaitement heureux.
— Dame, fit Michele, il y a du vrai là dedans; mais, que veux-tu! il paraît que cela ne peut pas être autrement, et la preuve, c'est que voilà le vent qui tombe et que tu vas être obligé d'amener ta voile et de ramer jusqu'à Castellamare.
En effet, depuis quelques minutes, le vent mollissait et la voile battait contre le mât. Les mariniers l'abaissèrent, prirent leurs avirons et, avec un soupir, commencèrent à ramer.
Heureusement, on était arrivé à la hauteur de Torre-del-Greco, et, après trois quarts d'heure de nage, on aborda à Castellamare.
Les mariniers payés, Michele se mit en quête d'une voiture, et l'on partit pour Salerne, où l'on arriva deux heures après.
La voiture s'arrêta à l'Intendance. Là, Michel s'informa et apprit que Salvato venait de la quitter, il y avait une demi-heure à peine, et on lui dit qu'on le trouverait à l'hôtel de la Ville.
Le cocher reçut l'ordre d'aller à l'hôtel de la Ville.
Salvato était dans son appartement, et avait dit que, si quelqu'un venait de Naples, on l'introduisît à l'instant même près de lui.
Il était évident qu'il avait reçu la réponse de la lettre adressée à Luisa, et qu'il attendait Michele.
Lorsque s'ouvrit sa porte, il se leva vivement pour aller au-devant du messager; mais, en voyant entrer une femme au lieu d'un homme qu'il attendait, il jeta un cri de surprise, puis, en reconnaissant Luisa au lieu de Michele, un cri de joie.
Son premier mouvement fut de bondir vers la jeune femme, de la serrer contre son coeur et d'appuyer ses lèvres contre ses lèvres.
Ce fut autour de Luisa de pousser un cri d'étonnement et de bonheur. Elle n'avait jamais été si complètement abandonnée aux bras de son amant, et, sous la flamme de ce baiser, elle avait éprouvé une sensation de volupté telle, que cette sensation ne s'était arrêtée que sur les limites de la douleur.
Michele n'avait point dépassé le seuil de la porte, et, sans avoir été vu, il se retira sur la pointe du pied et se tint dans la chambre qui précédait celle des deux amants.
— Vous! vous! s'écria Salvato. Vous êtes venue vous-même!
— Oui, moi-même, mon bien-aimé Salvato; car ni messager si habile qu'il fût, ni lettre si pressante qu'elle fût, ne pouvaient me remplacer.
— Vous avez raison, ma soeur chérie. Qui pourrait, fût-ce l'ange de l'amour lui-même, remplacer votre présence bénie? Est-ce que toutes les flammes de la terre réunies pourraient remplacer un rayon de soleil? Mais enfin, qui me vaut un pareil bonheur? Vous savez, chère Luisa, que je ne serai bien sûr que vous êtes là que quand je connaîtrai la cause qui vous amène.
— Ce qui m'amène, Salvato,--écoute bien ceci!--c'est la certitude que tu ne sauras pas me refuser une prière que je te ferai à genoux, une chose à laquelle je te dirai que ma vie est attachée; c'est que tu m'accorderas ma demande sans t'informer pourquoi cette demande t'est adressée; c'est que, lorsque je te dirai: «Fais cela!» tu le feras aveuglément, sans discussion, sans retard, à l'instant même.
— Et tu as eu raison de compter sur mon obéissance, Luisa, si tu ne me demandes rien contre mon devoir ni contre mon honneur.
— Oh! je me doutais bien que tu allais me faire quelque objection du genre de celle-là. Contre ton devoir! contre ton honneur! N'as-tu pas fait ton devoir jusqu'aujourd'hui, au delà du devoir? Ton honneur, ne l'as tu pas porté assez haut pour qu'il ne puisse recevoir aucune atteinte? Il ne s'agit point de ton honneur, il ne s'agit point de ton devoir; il s'agit de savoir si tu m'obéiras aveuglément dans une circonstance où il est question de ma vie.
— Ta vie! Quel risque peut courir ta vie, je te le demande?
— Crois-tu en moi, Salvato?
— Comme je croirais dans l'ange de la vérité.
— Eh bien, alors, fais ce que je vais te dire, sans objection et sans lutte.
— Dis.
— Demande à ton général, aujourd'hui, pour Rome, par exemple, une mission qui te fasse sortir du royaume avant vendredi soir.
Salvato regarda Luisa avec un profond étonnement.
— Que je demande une mission qui m'éloigne du royaume, c'est-à-dire qui me sépare de toi! répondit Salvato. Quel besoin as-tu donc de me voir loin de toi?
— Écoute, mon Salvato, ne te quitter jamais, t'avoir sans cesse sous les yeux, demeurer éternellement à tes côtés comme j'y suis maintenant, ce serait le voeu de mon coeur, le bonheur de ma vie; mais, que veux-tu! il y a des choses mystérieuses et absolues auxquelles il faut obéir. Crois-moi quand je te dis: nous sommes menacés d'un grand malheur, épargne-nous ce malheur en t'éloignant.
— Ce malheur qui nous menace, car il me semble, ma bien-aimée Luisa, que tu parles pour moi et pour toi?...
— Pour moi et pour toi, Salvato, plus pour moi encore que pour toi.
— Ce malheur qui nous menace, reprit Salvato, vient-il de la Sicile? Le chevalier San-Felice a-t-il des soupçons et rentre-t-il à Naples?
— Le chevalier n'a pas de soupçons et ne rentre point à Naples. Si le chevalier avait des soupçons et me disait le premier mot de ces soupçons, je me jetterais à ses pieds et je lui dirais: «Pardonne-moi, mon père! un amour irrésistible, une indomptable fatalité m'a entraînée vers lui. Je l'aime plus que ma vie, puisque je l'aime plus que mon devoir. Ce malheur que, dans ta sagesse infinie, tu avais prévu, au lit de mort de mon père, ce malheur est arrivé. Pardonne-moi, pardonne-nous!» Et il nous pardonnerait. Non: la menace est plus terrible et ne vient point de là.
— D'où vient-elle donc, alors? Dis-le; et, au lieu de fuir devant elle comme un enfant, on y fera face comme un homme et comme un soldat.
— Tu ne peux point y faire face, tu ne peux pas la combattre; là est le malheur; tu peux l'éviter, voilà tout, et en faisant aveuglément ce que je te dis.
— Chère Luisa, permets à ma raison de se révolter contre mon amour lui-même. Je ne fuirais pas un danger que je connaîtrais, à plus forte raison un danger inconnu.
— Ah! voilà justement ce que je craignais. Le démon de l'orgueil est là qui te dit: «Résiste!» Cependant, si j'avais la prescience d'un tremblement de terre qui dût t'engloutir, d'un orage dont la foudre pût te frapper, est-ce que, quand je te dirais: «Dérobe-toi au tremblement de terre, évite la foudre,» je te conseillerais quelque chose contre ton devoir ou contre ton honneur?
— Oui, si, placé par mon général à un poste quelconque, j'abandonnais ce poste, dans la crainte d'un danger imaginaire ou réel.
— Eh bien, Salvato, si ma prière prenait une autre forme, si je te disais: «J'ai à faire à Rome un voyage indispensable; j'ai peur de traverser seule ces implacables bandes de brigands; demande à ton général la permission d'accompagner une soeur, une amie,» ne la demanderais-tu pas?
— Attends que ce que j'ai à faire ici soit achevé, et, samedi matin, je te le promets, je demande un congé de huit jours au général.
— Samedi matin! C'est trop tard! c'est trop tard!... Ah! mon Dieu, inspirez-moi! Que faire, que dire pour le décider?
— Une chose bien simple, ma Luisa: transmets-moi tes craintes, apprends-moi ce qui te fait désirer mon absence, et fais-moi juge de la question; tu seras sûre alors de ne pas m'entraîner dans quelque fausse voie où s'égarerait mon honneur.
— Et voilà justement ce qui fait ma situation fausse, voilà pourquoi tu hésites, voilà pourquoi tu doutes. C'est que, moi aussi, j'ai, quoique femme, mon honneur d'honnête homme, si je puis dire cela; c'est que j'ai reçu une confidence, c'est que j'ai promis, c'est que j'ai juré, c'est que j'ai fait un serment à moi-même de ne pas dire le nom de celui qui me l'a faite; car sa confiance en moi a été telle, que, tout en mettant sa vie entre mes mains, il ne m'a demandé aucune garantie.
— Et comment ne m'as-tu rien dit de cela hier au soir?
— Hier au soir, je n'en savais rien.
— Alors, dit Salvato en regardant fixement Luisa, c'est le jeune homme qui t'attendait chez toi et qui n'est sorti de chez toi qu'à trois heures du matin, qui est venu te faire cette confidence que tu ne peux révéler.
Luisa pâlit.
— Qui t'a dit cela, Salvato? demanda-t-elle.
— C'est donc vrai?
— Oui, c'est vrai. Mais est-il possible, mon bien-aimé Salvato, qu'après l'avoir quittée, tu aies eu l'idée d'épier ta Luisa?
— Moi, t'épier, faire le rôle de jaloux autour d'un ange? Dieu me garde, je ne dirai pas d'une pareille folie, mais d'une pareille lâcheté! Ma Luisa peut recevoir qui elle voudra, à quelque heure que ce soit, sans que jamais, de ma part du moins, un soupçon ternisse le pur miroir de sa chasteté. Non, je n'ai point cherché à voir; non, je n'ai point vu. J'ai reçu cette lettre un quart d'heure avant ton arrivée, par un des messagers que j'avais laissés pour m'apporter ma correspondance; je la lisais quand tu es entrée, et je me demandais quelle âme abjecte pouvait vouloir semer entre toi et moi la plante amère du doute.
— Une lettre? demanda Luisa; tu as reçu une lettre?
— La voici; tiens, lis.
Et Salvato, en effet, présenta à Luisa une lettre visiblement écrite par un de ces hommes qui prêtent leur plume à l'amour comme à la haine et que vont chercher, pour leurs sombres projets, les dénonciateurs anonymes.
Luisa lut la lettre; elle était conçue en ces termes:
«M. Salvato Palmieri est prévenu que madame Luisa San-Felice a trouvé chez elle, en rentrant de chez la duchesse Fusco, un homme jeune, beau et riche, avec lequel elle est restée enfermée jusqu'à trois heures du matin.
»Cette lettre est d'un ami, désespéré de voir M. Salvato Palmieri si mal placer son coeur.»
Luisa vit, comme à la lueur d'un éclair, Giovannina écrivant dans sa chambre et se levant pour lui cacher ce qu'elle écrivait. Mais l'idée que cette jeune fille qui lui devait tant pouvait la trahir s'écarta rapidement, et d'elle-même, de son esprit.
— Il n'y a pas dans cette lettre un mot qui ne soit vrai, mon ami; par bonheur, soit que celui ou celle qui l'a écrite ne sache pas le nom de l'homme que j'ai reçu, soit qu'elle n'ait pas voulu le dire, Dieu a permis que ce nom ne s'y trouvât point.
— Et pourquoi, chère Luisa, est-ce une permission de Dieu?
— Parce que, s'il s'y trouvait, j'étais aux yeux de ce malheureux qui a risqué sa tête pour moi, une femme sans foi, sans honneur, une dénonciatrice enfin.
— Tu dis vrai, Luisa, répliqua Salvato devenu plus sombre; car, s'il y était, je me trouvais d'après ce que je devine maintenant, obligé de tout dire au général.
— Et que devines-tu?
— Que cet homme, pour un motif quelconque que je ne cherche point à approfondir, est venu te révéler quelque conspiration qui menace ma vie, celle de mes compagnons, la sûreté du nouveau gouvernement, et que voilà pourquoi, dans ton irréflexion dévouée, tu voulais m'éloigner, me faire passer la frontière, me mettre hors de l'atteinte des conspirateurs; voilà pourquoi tu ne voulais pas me révéler le danger que je devais fuir, parce qu'un tel danger, je ne le fuirais pas.
— Eh bien, tu as deviné juste, mon bien-aimé, et je vais tout te dire, excepté le nom de celui qui m'a avertie; et alors, toi, l'homme d'honneur, l'esprit juste, le coeur loyal, tu me conseilleras.
— Dis, ma bien-aimée Luisa, dis; je t'écoute. Oh! si tu savais combien je t'aime! Parle, parle! Contre moi contre ma poitrine, sur mon coeur!
La jeune femme resta un instant la tête renversée, les yeux fermés, la bouche entr'ouverte, aux bras du jeune homme; puis, comme s'arrachant à un rêve délicieux:
— Oh! mon ami, dit-elle pourquoi ne nous est-il point donné de vivre ainsi, loin des troubles politiques, loin des révolutions, loin des conspirateurs! Quelles délices ce serait, une pareille vie! Dieu ne le veut pas; soumettons-nous à Dieu!
Luisa poussa un soupir et passa sa main sur ses yeux; puis:
— C'est ce que tu as dit, mon ami, continua-t-elle. Oh! pourquoi cet homme m'a-t-il fait cette confidence? Ne valait-il pas mieux que nous mourussions ensemble?
— Explique-toi, ma bien-aimée.
— Une conspiration contre-révolutionnaire doit éclater dans la nuit de jeudi à vendredi: tous les Français, tous les patriotes dont les maisons seront marquées dans la soirée, doivent être massacrés pendant la nuit, à l'exception de ceux qui pourront présenter cette carte et faire ce signe de reconnaissance.
Et Luisa montra à Salvato la carte fleurdelisée et fit le signe indiqué par André Backer.
— Une carte avec une fleur de lis, répéta Salvato, se mordre la première phalange du pouce. (Tels étaient, on s'en souvient, les signes de salut.) Les malheureux! qu'on veut arracher à l'esclavage et qui veulent être esclaves à tout prix!
— Eh bien, maintenant que je t'ai tout raconté, dit Luisa se laissant glisser aux genoux du jeune homme, que faut-il faire? Réfléchis et conseille-moi.
— Il est inutile de réfléchir, ma Luisa bien-aimée. Il faut répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu te sauver.
— Et toi aussi; car il sait tout, ta blessure, les soins que j'ai pris de toi, ton séjour de six semaines chez la duchesse; il sait notre mutuel amour, et il m'a dit: «Sauvez-le avec vous.»
— Raison de plus, comme je te le disais, pour répondre à la loyauté par la loyauté. Cet homme a voulu nous sauver: sauvons-le.
— Comment cela?
— En lui disant: «Votre complot est découvert; le général Championnet est prévenu; où vous croyez trouver un massacre facile, vous trouverez une résistance désespérée; vous allez inutilement faire couler le sang dans les rues de Naples. Renoncez à votre complot, et gagnez l'étranger; le conseil que vous m'avez donné, suivez-le.
— C'est l'honneur lui-même qui parle par ta voix, mon Salvato; ce que tu me dis de faire, je le ferai. Mais écoute donc...
— Quoi?
— Il m'a semblé entendre du bruit dans cette chambre, on a fermé une porte. Nous écoutait-on? sommes-nous épiés?
Salvato s'élança: la chambre était vide.
— Nul n'était dans cette chambre que Michele, dit-il; vois-tu un malheur à ce que Michele nous ait entendus?
— Non, car il ignore le nom de la personne qui est venue chez moi. Sans cela, mon cher Salvato, ajouta Luisa en riant, tu en as fait un tel patriote, qu'il serait capable d'aller tout courant le dénoncer.
— Eh bien, dit Salvato, tout est convenu ainsi, et ta conscience est en repos, n'est-ce pas?
— Tu m'assures que nous avons agi selon toutes les lois de la loyauté?
— Je te le jure.
— Tu es bon juge en matière d'honneur, Salvato, et je te crois. A mon retour à Naples, je préviendrai le chef des conjurés. Son nom n'est point sorti de ma bouche, même vis-à-vis de toi. Il ne peut donc être compromis en rien; ou, s'il l'est, ce sera en dehors de ma volonté. Ne pensons plus qu'à nous, au bonheur d'être ensemble. Tout à l'heure, je maudissais les troubles politiques, les révolutions, les conspirateurs... j'étais folle. Sans les troubles politiques, tu n'eusses point été envoyé à Naples par ton général; sans les révolutions, je ne t'eusse pas connu; sans les conspirateurs, je ne serais pas à cette heure près de toi. Bénies soient les choses que Dieu fait: elles sont bien faites.
Et la jeune femme, toute joyeuse, toute consolée, toute souriante, se jeta dans les bras de son amant. |
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} | LVII | PLUMET ROUGE ET PLUMET BLANC
Après être revenu aux hommes, revenons un peu aux choses.
Il était huit heures du soir, et la maison de Robert Briquet toute seule, triste, sans un reflet, profilait sa silhouette triangulaire sur un ciel pommelé, évidemment plus disposé à la pluie qu'au clair de lune.
Cette pauvre maison, dont on sentait que l'âme était sortie, faisait un digne pendant à cette maison mystérieuse dont nous avons déjà eu l'honneur d'entretenir nos lecteurs et qui s'élevait en face d'elle. Les philosophes, qui prétendent que rien ne vit, ne parle, ne sent, comme les choses inanimées, eussent dit, en voyant les deux maisons, qu'elles bâillaient vis à vis l'une de l'autre.
Non loin de là, on entendait un grand bruit d'airain mêlé de voix confuses, de murmures vagues et de glapissements, comme si des corybantes eussent célébré dans un antre les mystères de la bonne déesse.
C'était probablement ce bruit qui attirait à lui un jeune homme au toquet violet, à la plume rouge et au manteau gris, beau cavalier qui s'arrêtait des minutes entières devant ce vacarme, puis revenait lentement, pensif et la tête baissée, vers la maison de maître Robert Briquet.
Or, cette symphonie d'airain choqué, c'était le bruit des casseroles; ces murmures vagues, ceux des marmites bouillant sur les brasiers, et des broches tournant aux pattes des chiens; ces cris, ceux de maître Fournichon, hôte du Fier-Chevalier, occupé du soin de ses fourneaux, et ces glapissements, ceux de dame Fournichon, qui faisait préparer les boudoirs des tourelles.
Quand le jeune homme au toquet violet avait bien regardé le feu, bien respiré le parfum des volailles, bien interrogé les rideaux des fenêtres, il revenait sur ses pas, puis recommençait à examiner encore.
Il y avait cependant, si indépendante que parût sa marche au premier abord, une limite que le promeneur ne franchissait jamais: c'était l'espèce de ruisseau qui coupait la rue devant la maison de Robert Briquet, et aboutissait à la maison mystérieuse.
Mais aussi, il faut le dire, chaque fois que le promeneur arrivait sur cette limite, il y trouvait, comme une sentinelle vigilante, un autre jeune homme du même âge à peu près que lui, au toquet noir à la plume blanche, au manteau violet, qui, le front plissé, l'oeil fixe, la main sur l'épée, semblait dire, semblable au géant Adamastor:
— Tu n'iras pas plus loin sans trouver la tempête.
Le promeneur au plumet rouge, c'est-à-dire le premier que nous avons introduit sur la scène, fit vingt tours à peu près sans rien remarquer de tout cela, tant il était préoccupé. Certainement, il n'était pas sans avoir vu un homme arpentant comme lui la voie publique; mais cet homme était trop bien vêtu pour être un voleur, et jamais l'idée ne lui fût venue de s'inquiéter de rien, sinon de ce qui se faisait au Fier- Chevalier.
Mais l'autre, au contraire, à chaque retour du plumet rouge, fonçait en noir la teinte sombre de son visage; enfin la dose de fluide irrité devint si lourde chez le plumet blanc, qu'elle finit par frapper le plumet rouge et par attirer son attention.
Il leva la tête et lut sur le visage de celui qui se trouvait en face de lui, toute la mauvaise volonté qu'il paraissait éprouver à son égard.
Cela l'induisit naturellement à penser qu'il gênait le jeune homme; puis cette pensée amena le désir de s'informer en quoi il le gênait.
Il se mit en conséquence à regarder attentivement la maison de Robert Briquet.
Puis de cette maison il passa à celle qui faisait son pendant.
Enfin, lorsqu'il les eut bien regardées l'une et l'autre sans s'inquiéter ou sans paraître s'inquiéter au moins de la façon dont le jeune homme au plumet blanc le regardait, il lui tourna le dos et revint aux rutilants éclairs des fourneaux de maître Fournichon.
Le plumet blanc, heureux d'avoir mis son adversaire en déroute, car il attribuait à déroute le mouvement de volte-face qu'il venait de lui voir faire, le plumet blanc se mit à marcher dans son sens, c'est-à-dire de l'est à l'ouest, tandis que l'autre s'avançait de l'ouest à l'est.
Mais quand chacun d'eux fut arrivé au point qu'il s'était intérieurement marqué pour sa course, il se retourna et revint en droite ligne sur l'autre, et en si droite ligne que, n'eût été le ruisseau, Rubicon nouveau qu'il fallait franchir, ils se fussent heurtés nez à nez tant la précision de la ligne droite avait été scrupuleusement respectée.
Le plumet blanc frisa sa petite moustache avec un mouvement d'impatience visible.
Le plumet rouge prit un air étonné, puis il lança un nouveau regard à la maison mystérieuse.
On eût pu voir alors le plumet blanc faire un pas pour franchir le Rubicon, mais le plumet rouge s'était déjà éloigné: la marche en ligne inverse recommença.
Pendant cinq minutes, on eût pu croire qu'ils ne se rencontreraient qu'aux antipodes; mais bientôt, avec le même instinct et la même précision que la première fois, tous deux se retournèrent en même temps.
Comme deux nuages qui suivent sous des souffles contraires la même zone du ciel, et que l'on voit avancer l'un sur l'autre en déployant leurs flocons noirs, prudentes avant-gardes, les deux promeneurs arrivèrent cette fois en face l'un de l'autre, résolus à se marcher sur les pieds plutôt que de reculer d'un pas.
Plus impatient sans doute que celui qui venait à sa rencontre, le plumet blanc, au lieu de demeurer, comme il avait fait jusque-là, sur la limite du ruisseau, enjamba ledit ruisseau et fit reculer son adversaire, qui, ne se doutant pas de cette agression, et les bras pris sous son manteau, faillit perdre l'équilibre.
— Ah ça! monsieur, dit ce dernier, êtes-vous fou, ou avez-vous l'intention de m'insulter?
— Monsieur, j'ai l'intention de vous faire comprendre que vous me gênez fort; il m'avait même semblé que, sans que j'eusse besoin de vous le dire, vous vous en étiez aperçu.
— Pas le moins du monde, monsieur, car j'ai pour système de ne voir jamais ce que je ne veux pas voir.
[Illustration: Le comte Henri du Bouchage.]
— Il y a cependant certaines choses qui attireraient vos regards, je l'espère, si on les faisait briller à vos yeux.
Et joignant le mouvement à la parole, le jeune homme au plumet blanc se débarrassa de sa cape et tira son épée qui étincela sous un rayon de la lune glissant en ce moment entre deux nuages.
Le plumet rouge resta immobile.
— On dirait, monsieur, répliqua-t-il en haussant les épaules, que vous n'avez jamais mis une lame hors du fourreau, tant vous vous hâtez de la faire sortir contre quelqu'un qui ne se défend pas.
— Non, mais qui se défendra, je l'espère.
Le plumet rouge sourit avec une tranquillité qui doubla l'irritation de son adversaire.
— Pourquoi cela? et quel droit avez-vous de m'empêcher de me promener dans la rue?
— Pourquoi vous y promenez-vous, dans cette rue?
— Parbleu, la belle demande! parce que cela me plaît.
— Ah! cela vous plaît.
— Sans doute; vous vous y promenez bien, vous! avez-vous licence du roi de fouler seul le pavé de la rue de Bussy?
— Que j'aie licence ou non, peu importe.
— Vous vous trompez; il importe beaucoup, au contraire; je suis fidèle sujet de Sa Majesté, et ne voudrais point lui désobéir.
— Ah! vous raillez, je crois!
— Quand cela serait? vous menacez bien, vous!
— Ciel et terre! Je vous dis que vous me gênez, monsieur, et que si vous ne vous éloignez point de bonne volonté, je saurai bien, moi, vous éloigner de force.
— Oh! oh! monsieur, c'est ce qu'il faudra voir.
— Eh! morbleu! c'est ce que je vous dis depuis une heure, voyons.
— Monsieur, j'ai particulièrement affaire dans ce quartier-ci. Vous voilà donc prévenu. Maintenant, si c'est chez vous un absolu désir, j'échangerai volontiers une passe d'épée; mais je ne m'éloignerai pas.
— Monsieur, dit le plumet blanc en faisant siffler son épée et en rassemblant ses deux pieds, comme un homme qui s'apprête à tomber en garde, je me nomme le comte Henri du Bouchage, je suis frère de M. le duc de Joyeuse; une dernière fois, vous plaît-il de me céder le pas et de vous retirer?
— Monsieur, répondit le plumet rouge, je me nomme le vicomte Ernauton de Carmainges; vous ne me gênez pas du tout, et je ne trouve aucunement mauvais que vous demeuriez.
Du Bouchage réfléchit un instant, et remit son épée au fourreau.
— Excusez-moi, monsieur, dit-il, je suis à moitié fou, étant amoureux.
— Et moi aussi, je suis amoureux, répondit Ernauton, mais je ne me crois aucunement fou pour cela.
Henri pâlit.
— Vous êtes amoureux?
— Oui, monsieur.
— Et vous l'avouez?
— Depuis quand est-ce un crime?
— Mais amoureux dans cette rue.
— Pour le moment, oui.
— Au nom du ciel, monsieur, dites-moi qui vous aimez?
— Ah! monsieur du Bouchage, vous n'avez point réfléchi à ce que vous me demandez; vous savez bien qu'un gentilhomme ne peut révéler un secret dont il n'a que la moitié.
— C'est vrai; pardon, monsieur de Carmainges; mais c'est qu'en vérité, nul n'est aussi malheureux que moi sous le ciel.
Il y avait tant de vraie douleur et de désespoir éloquent dans ces quatre mots prononcés par le jeune homme, qu'Ernauton en fut profondément touché.
— O mon Dieu! je comprends, dit-il, vous craignez que nous ne soyons rivaux.
— Je le crains.
— Hum! fit Ernauton. Eh bien! monsieur, je vais être franc.
Joyeuse pâlit et passa sa main sur son front.
— Moi, continua Ernauton, j'ai un rendez-vous.
— Vous avez un rendez-vous?
— Oui, en bonne forme!
— Dans cette rue?
— Dans cette rue.
— Écrit?
— Oui, d'une fort jolie écriture même.
— De femme?
— Non, d'homme.
— D'homme! que voulez-vous dire?
— Mais pas autre chose que ce que je dis. J'ai un rendez-vous avec une femme, d'une assez jolie écriture d'homme; ce n'est pas précisément aussi mystérieux, mais c'est plus élégant; on a un secrétaire, à ce qu'il paraît.
— Ah! murmura Henri, achevez, monsieur, au nom du ciel, achevez.
— Vous me demandez de telle façon, monsieur, que je ne saurais vous refuser. Je vais donc vous dire la teneur du billet.
— J'écoute.
— Vous verrez si c'est la même chose que vous.
— Assez, monsieur, par grâce; moi, l'on ne m'a point donné de rendez- vous, moi, je n'ai pas reçu de billet.
Ernauton tira de sa bourse un petit papier.
— Voilà le billet, monsieur, dit-il, il me serait difficile de vous le lire par cette nuit obscure; mais il est court et je le sais par coeur; vous en rapportez-vous à moi de ne vous point tromper?
— Oh! tout à fait!
— Voici donc les termes dans lesquels il est conçu:
« Monsieur Ernauton, mon secrétaire est par moi chargé de vous dire que j'ai grand désir de causer avec vous une heure; votre mérite m'a touchée. »
— Il y a cela? demanda du Bouchage.
— Ma foi, oui, monsieur, la phrase est même soulignée. Je passe une autre phrase un peu trop flatteuse.
— Et vous êtes attendu?
— C'est-à-dire que j'attends, comme vous voyez.
— Alors on doit vous ouvrir la porte?
— Non, on doit siffler trois fois par la fenêtre.
Henri, tout frémissant, posa une de ses mains sur le bras d'Ernauton, et de l'autre lui montrant la maison mystérieuse:
— De là? demanda-t-il.
— Pas du tout, répondit Ernauton en montrant les tourelles du Fier- Chevalier, de là.
Henri poussa un cri de joie.
— Mais vous n'allez donc pas ici? dit-il.
— Eh non! le billet dit positivement: Hôtellerie du Fier-Chevalier.
— Oh! soyez béni, monsieur, dit le jeune homme en lui serrant la main; oh! pardonnez-moi mon incivilité, ma sottise. Hélas! vous le savez, pour l'homme qui aime véritablement, il n'existe qu'une femme, et en vous voyant sans cesse revenir jusqu'à cette maison, j'ai cru que c'était par cette femme que vous étiez attendu.
— Je n'ai rien à vous pardonner, monsieur, dit Ernauton en souriant, car, en vérité, j'ai eu un instant de mon côté l'idée que vous étiez dans cette rue pour le même motif que moi.
— Et vous avez eu cette incroyable patience de ne me rien dire, monsieur! Oh! vous n'aimez pas, vous n'aimez pas!
— Ma foi, écoutez, je n'ai pas encore grands droits; j'attendais un éclaircissement quelconque avant de me fâcher. Ces grandes dames sont si étranges dans leurs caprices, et une mystification est si amusante!
— Allons, allons, monsieur de Carmainges, vous n'aimez pas comme moi, et cependant....
— Et cependant? répéta Ernauton.
— Et cependant vous êtes plus heureux.
— Ah! l'on est cruel dans cette maison!
— Monsieur de Carmainges, dit Joyeuse, voilà trois mois que j'aime comme un fou celle qui l'habite, et je n'ai pas encore eu le bonheur d'entendre le son de sa voix.
— Diable! vous n'êtes pas avancé. Mais attendez donc.
— Quoi?
— Est-ce qu'on n'a pas sifflé?
— En effet, il me semble avoir entendu.
Les deux jeunes gens écoutèrent, un second coup se fit entendre dans la direction du Fier-Chevalier.
— Monsieur le comte, dit Ernauton, vous m'excuserez de ne pas vous faire plus longue compagnie, mais je crois que voilà mon signal.
Un troisième coup retentit.
— Allez, monsieur, allez, dit Henri, et bonne chance.
Ernauton s'éloigna lestement, et son interlocuteur le vit disparaître dans l'ombre de la rue pour reparaître dans la lumière que jetaient les fenêtres du Fier-Chevalier et disparaître encore.
Quant à lui, plus morne qu'auparavant, car cette espèce de lutte l'avait un instant fait sortir de sa léthargie:
— Allons, dit-il, faisons mon métier accoutumé, frappons comme d'habitude à la porte maudite qui jamais ne s'ouvre.
Et, en disant ces mots, il s'avança chancelant vers la porte de la maison mystérieuse. |
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"file_name": "pg9637.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 1.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE VIII | COMMENT LE ROI EUT PEUR D'AVOIR EU PEUR, ET COMMENT CHICOT EUT PEUR D'AVOIR PEUR.
En sortant de chez Saint-Luc, le roi trouva toute la cour réunie, selon ses ordres, dans la grande galerie.
Alors il distribua quelques faveurs à ses amis, envoya en province d'O, d'Épernon et Schomberg, menaça Maugiron et Quélus de leur faire leur procès s'ils avaient de nouvelles querelles avec Bussy, donna sa main à baiser à celui-ci, et tint longtemps son frère François serré contre son coeur.
Quant à la reine, il se montra envers elle prodigue d'amitiés et d'éloges, à tel point, que les assistants en conçurent le plus favorable augure pour la succession de la couronne de France.
Cependant l'heure ordinaire du coucher approchait, et l'on pouvait facilement voir que le roi retardait cette heure autant que possible; enfin l'horloge du Louvre résonna dix fois: Henri jeta un long regard autour de lui, il sembla choisir parmi tous ses amis celui qu'il chargerait de cette fonction de lecteur que Saint-Luc venait de refuser.
Chicot le regardait faire.
— Tiens! dit-il avec son audace accoutumée, tu as l'air de me faire les doux yeux, ce soir, Henri. Chercherais-tu par hasard à placer une bonne abbaye de dix mille livres de rente? Tu-diable! quel prieur je ferais! Donne, mon fils, donne.
— Venez avec moi, Chicot, dit le roi. Bonsoir, messieurs, je vais me coucher.
Chicot se retourna vers les courtisans, retroussa sa moustache, et, avec une tournure des plus gracieuses, tout en roulant de gros yeux tendres:
— Bonsoir, messieurs, répéta-t-il, parodiant la voix de Henri; bonsoir, nous allons nous coucher.
Les courtisans se mordirent les lèvres; le roi rougit.
— Çà, mon barbier, dit Chicot, mon coiffeur, mon valet de chambre, et surtout ma crème.
— Non, dit le roi, il n'est besoin de rien de tout cela ce soir; nous allons entrer dans le carême, et je suis en pénitence.
— Je regrette la crème, dit Chicot.
Le roi et le bouffon rentrèrent dans la chambre que nous connaissons.
— Ah çà! Henri, dit Chicot, je suis donc le favori, moi? Je suis donc l'indispensable? Je suis donc très-beau, plus beau que ce Cupidon de Quélus?
— Silence, bouffon! dit le roi; et vous, messieurs de la toilette, sortez.
Les valets obéirent; la porte se referma. Henri et Chicot demeurèrent seuls, Chicot regardait Henri avec une sorte d'étonnement.
— Pourquoi les renvoies-tu? demanda le bouffon. Ils ne nous ont pas encore graissés. Est-ce que tu comptes me graisser de ta main royale? Dame! c'est une pénitence comme une autre.
Henri ne répondit pas. Tout le monde était sorti de la chambre, et les deux rois, le fou et le sage, se regardaient.
— Prions, dit Henri.
— Merci, s'écria Chicot; ce n'est point assez divertissant. Si c'est pour cela que tu m'as fait venir, j'aime encore mieux retourner dans la mauvaise compagnie où j'étais. Adieu, mon fils. Bonsoir.
— Restez, dit le roi.
— Oh! oh! fit Chicot en se redressant, ceci dégénère en tyrannie. Tu es un despote, un Phalaris, un Denys. Je m'ennuie ici, moi; toute la journée tu m'as fait déchirer les épaules de mes amis à coups de nerf de boeuf, et voilà que nous prenons la tournure de recommencer ce soir. Peste! Ne recommençons pas, Henri. Nous ne sommes plus que nous deux ici, et à deux... tout coup porte.
— Taisez-vous, misérable bavard! dit le roi, et songez à vous repentir.
— Bon! nous y voilà. Me repentir, moi! Et de quoi veux-tu que je me repente? de m'être fait le bouffon d'un moine? Confiteor... Je me repens; meâ culpâ; c'est ma faute, c'est ma faute, c'est ma très grande faute.
— Pas de sacrilège, malheureux! pas de sacrilège! dit le roi.
— Ah çà! dit Chicot, j'aimerais autant être enfermé dans la cage des lions ou dans la loge des singes que d'être enfermé dans la chambre d'un roi maniaque. Adieu! je m'en vais.
Le roi enleva la clef de la porte.
— Henri, dit Chicot, je te préviens que tu as l'air sinistre, et que, si tu ne me laisses pas sortir, j'appelle, je crie, je brise la porte, je casse la fenêtre. Ah mais! ah mais!
— Chicot, dit le roi du ton le plus mélancolique, Chicot, mon ami, tu abuses de ma tristesse.
— Ah! je comprends, dit Chicot, tu as peur de rester tout seul. Les tyrans sont comme cela. Fais-toi faire douze chambres comme Denys, ou douze palais comme Tibère. En attendant, prends ma longue épée, et laisse-moi reporter le fourreau chez moi, hein?
A ce mot de peur, un éclair était passé dans les yeux de Henri; puis, avec un frisson étrange, il s'était levé et avait parcouru la chambre.
Il y avait une telle agitation dans tout le corps de Henri, une telle pâleur sur son visage, que Chicot commença à le croire réellement malade, et qu'après l'avoir regardé d'un air effaré faire trois ou quatre tours dans sa chambre, il lui dit:
— Voyons, mon fils, qu'as-tu? conte tes peines à ton ami Chicot.
Le roi s'arrêta devant le bouffon, et, le regardant:
— Oui, dit-il, tu es mon ami, mon seul ami.
— Il y a, dit Chicot, l'abbaye de Valencey qui est vacante.
— Écoute, Chicot, dit Henri, tu es discret?
— Il y a aussi celle de Pithiviers, où l'on mange de si bons pâtés de mauviettes.
— Malgré tes bouffonneries, continua le roi, tu es homme de coeur.
— Alors ne me donne pas une abbaye, donne-moi un régiment.
— Et même tu es homme de bon conseil.
— En ce cas, ne me donne pas de régiment, fais-moi conseiller. Ah! non, j'y pense, j'aime mieux un régiment ou une abbaye. Je ne veux pas être conseiller; je serais forcé d'être toujours de l'avis du roi.
— Taisez-vous, taisez-vous, Chicot, l'heure approche, l'heure terrible.
— Ah! voilà que cela te reprend? dit Chicot.
— Vous allez voir, vous allez entendre.
— Voir quoi? entendre qui?
— Attendez, et l'événement même vous apprendra les choses que vous voulez savoir; attendez.
— Mais non, mais non, je n'attends pas mais quel chien enragé avait donc mordu ton père et ta mère la nuit où ils ont eu la fatale idée de t'engendrer?
— Chicot, tu es brave?
— Je m'en vante; mais je ne mets pas ainsi ma bravoure à l'épreuve, tudiable! Quand le roi de France et de Pologne crie la nuit de façon à faire scandale dans le Louvre, moi chétif, je suis dans le cas de déshonorer ton appartement. Adieu, Henri, appelle tes capitaines des gardes, tes suisses, tes portiers, et laisse-moi gagner au large; foin du péril invisible, foin du danger que je ne connais pas!
— Je vous commande de rester! fit le roi avec autorité.
— Voilà, sur ma parole, un plaisant maître qui veut commander à la peur; j'ai peur, moi. J'ai peur, te dis-je, à la rescousse! au feu!
Et Chicot, pour dominer le danger sans doute, monta sur une table.
— Allons, drôle, dit le roi, puisqu'il faut cela pour que tu te taises, je vais tout te raconter.
— Ah! ah! dit Chicot en se frottant les mains, en descendant avec précaution de sa table et en tirant son énorme épée: une fois prévenu, c'est bon; nous allons en découdre; raconte, raconte, mon fils. Il paraîtrait que c'est quelque crocodile, hein? Tudiable! la lame est bonne, car je m'en sers pour rogner mes cornes chaque semaine, et elles sont rudes, mes cornes. Tu disais donc, Henri, que c'est un crocodile?
Et Chicot s'accommoda dans un grand fauteuil, plaçant son épée nue entre ses cuisses, et entrelaçant la lame de ses deux jambes, comme les serpents, symbole de la paix, entrelacent le caducée de Mercure.
— La nuit dernière, dit Henri, je dormais....
— Et moi aussi, dit Chicot.
— Soudain un souffle parcourt mon visage.
— C'était la bête qui avait faim, dit Chicot, et qui léchait ta graisse.
— Je m'éveille à demi, et je sens ma barbe se hérisser de terreur sous mon masque.
— Ah! tu me fais délicieusement frissonner, dit Chicot en se pelotonnant dans son fauteuil et en appuyant son menton au pommeau de son épée.
— Alors, dit le roi avec un accent si faible et si tremblant, que le bruit des paroles arriva à peine à l'oreille de Chicot, alors une voix retentit dans la chambre avec une vibration si douloureuse, qu'elle ébranla tout mon cerveau.
— La voix du crocodile, oui. J'ai lu dans le voyageur Marco Polo que le crocodile a une voix terrible qui imite le cri des enfants; mais tranquillise-toi, mon fils; s'il vient, nous le tuerons.
— Écoute bien.
— Pardieu si j'écoute! dit Chicot en se détendant comme par un ressort; j'en suis immobile comme une souche et muet comme une carpe, d'écouter.
Henri continua d'un accent plus sombre et plus lugubre encore:
— Misérable pécheur! dit la voix....
— Bah! interrompit Chicot, la voix parlait? Ce n'était donc pas un crocodile?
— Misérable pécheur! dit la voix, je suis la voix de ton Seigneur Dieu.
Chicot fit un bond et se retrouva accroupi d'aplomb dans son fauteuil.
— La voix de Dieu? reprit-il.
— Ah! Chicot, répondit Henri, c'est une voix effrayante!
— Est-ce une belle voix? demanda Chicot, et ressemble-t-elle, comme dit l'Écriture, au son de la trompette?
— Es-tu là? entends-tu? continua la voix; entends-tu, pécheur endurci, es-tu bien décidé à persévérer dans tes iniquités?
— Ah! vraiment, vraiment, vraiment! dit Chicot; mais la voix de Dieu ressemble assez à celle de ton peuple, ce me semble.
— Puis, reprit le roi, suivirent mille autres reproches qui, je vous le proteste, Chicot, m'ont été bien cruels.
— Mais encore, dit Chicot, continue un peu, mon fils, raconte, raconte ce que disait la voix, que je sache si Dieu était bien instruit.
— Impie! s'écria le roi, si tu doutes, je te ferai châtier.
— Moi! dit Chicot, je ne doute pas: ce qui m'étonne seulement, c'est que Dieu ait attendu jusque aujourd'hui pour te faire tous ces reproches-là. Il est devenu bien patient depuis le déluge. En sorte, mon fils, continua Chicot, que tu as eu une peur effroyable?
— Oh! oui, dit Henri.
— Il y avait de quoi.
— La sueur me coulait le long des tempes, et la moelle était figée au coeur de mes os.
— Comme dans Jérémie, c'est tout naturel; je ne sais, ma parole de gentilhomme, ce qu'à ta place je n'eusse pas fait; et alors tu as appelé?
— Oui.
— Et l'on est venu?
— Oui.
— Et a-t-on bien cherché?
— Partout.
— Pas de bon Dieu?
— Tout s'était évanoui.
— A commencer par le roi Henri. C'est effrayant.
— Si effrayant, que j'ai appelé mon confesseur.
— Ah! bon; il est accouru?
— A l'instant même.
— Voyons un peu, sois franc, mon fils, dis la vérité, contre ton ordinaire. Que pense-t-il de cette révélation-là, ton confesseur?
— Il a frémi.
— Je crois bien.
— Il s'est signé; il m'a ordonné de me repentir, comme Dieu me le prescrivait.
— Fort bien! il n'y a jamais de mal à se repentir. Mais de la vision en elle-même, ou plutôt de l'audition, qu'en a-t-il dit?
— Qu'elle était providentielle; que c'était un miracle, qu'il me fallait songer au salut de l'État. Aussi ai-je, ce matin....
— Qu'as-tu fait ce matin, mon fils?
— J'ai donné cent mille livres aux jésuites.
— Très-bien.
— Et haché à coups de discipline ma peau et celle de mes jeunes seigneurs.
— Parfait! Mais ensuite?
— Eh bien, ensuite... Que penses-tu, Chicot? Ce n'est pas au rieur que je parle, c'est à l'homme de sang-froid, à l'ami.
— Ah! sire, dit Chicot sérieux, je pense que Votre Majesté a eu le cauchemar.
— Tu crois?
— Que c'est un rêve que Votre Majesté a fait, et qu'il ne se renouvellera pas si Votre Majesté ne se frappe pas trop l'esprit.
— Un rêve? dit Henri en secouant la tête. Non, non; j'étais bien éveillé, je t'en réponds, Chicot.
— Tu dormais, Henri.
— Je dormais si peu, que j'avais les yeux tout grands ouverts.
— Je dors comme cela, moi.
— Oui, mais avec mes yeux je voyais, ce qui n'arrive pas quand on dort réellement.
— Et que voyais-tu?
— Je voyais la lune aux vitres de ma chambre, et je regardais l'améthyste qui est au pommeau de mon épée briller là où vous êtes, Chicot, d'une lumière sombre.
— Et la lampe, qu'était-elle devenue?
— Elle s'était éteinte.
— Rêve, cher fils, pur rêve!
— Pourquoi n'y crois-tu pas, Chicot? N'est-il pas dit que le Seigneur parle aux rois quand il veut opérer quelque grand changement sur la terre?
— Oui, il leur parle, c'est vrai, dit Chicot, mais si bas, qu'ils ne l'entendent jamais.
— Mais qui te rend donc si incrédule?
— C'est que tu aies si bien entendu.
— Eh bien, comprends-tu pourquoi je t'ai fait rester? dit le roi.
— Parbleu! répondit Chicot.
— C'est pour que tu entendes toi-même ce que dira la voix.
— Pour qu'on croie que je dis quelque bouffonnerie si je répète ce que j'ai entendu. Chicot est si nul, si chétif, si fou, que, le dit-il à chacun, personne ne le croira. Pas mal joué, mon fils.
— Pourquoi ne pas croire plutôt, mon ami, dit le roi, que c'est à votre fidélité bien connue que je confie ce secret?
— Ah! ne mens pas, Henri; car, si la voix vient, elle te reprochera ce mensonge, et tu as bien assez de tes autres iniquités. Mais n'importe! j'accepte la commission. Je ne suis pas fâché d'entendre la voix du Seigneur; peut-être dira-t-elle aussi quelque chose pour moi.
— Eh bien, que faut-il faire?
— Il faut te coucher, mon fils.
— Mais si, au contraire....
— Pas de mais.
— Cependant....
— Crois-tu par hasard que tu empêcheras la voix de Dieu de parler parce que tu resteras debout? Un roi ne dépasse les autres hommes que de la hauteur de la couronne, et, quand il est tête nue, crois-moi, Henri, il est de même taille et quelquefois plus petit qu'eux.
— C'est bien, dit le roi, tu restes?
— C'est convenu.
— Eh bien, je vais me coucher.
— Bon!
— Mais tu ne te coucheras pas, toi.
— Je n'aurai garde.
— Seulement, je n'ôte que mon pourpoint.
— Fais à ta guise.
— Je garde mou haut-de-chausses.
— La précaution est bonne.
— Et toi?
— Moi, je reste où je suis.
— Et tu ne dormiras pas?
— Ah! pour cela, je ne puis pas te le promettre; le sommeil est, comme la peur, mon fils, une chose indépendante de la volonté.
— Tu feras ce que tu pourras, au moins?
— Je me pincerai, sois tranquille; d'ailleurs, la voix me réveillera.
— Ne plaisante pas avec la voix, dit Henri, qui avait déjà une jambe dans le lit et qui la retira.
— Allons donc! dit Chicot; faudra-t-il que je te couche?
Le roi poussa un soupir, et, après avoir avec inquiétude sondé du regard tous les coins et tous les recoins de la chambre, il se glissa tout frissonnant dans son lit.
— Là! fit Chicot, à mon tour.
Et il s'étendit dans son fauteuil, arrangeant tout autour de lui et derrière lui les coussins et les oreillers.
— Comment vous trouvez-vous, sire?
— Pas mal, dit le roi, et toi?
— Très-bien; bonsoir, Henri.
— Bonsoir, Chicot; mais ne t'endors pas.
— Peste! je n'en ai garde, dit Chicot en bâillant à se démonter la mâchoire.
Et tous deux fermèrent les yeux, le roi pour faire semblant de dormir, Chicot pour dormir réellement. |
{
"file_name": "pg17991.txt",
"title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome III",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXXI | La chambre du boulanger retiré.
Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la Chaussée-d'Antin.
Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la famille du banquier, où l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils, il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les beaux yeux de Mlle Danglars.
Danglars écoutait avec l'attention la plus profonde, il y avait déjà deux ou trois jours qu'il attendait cette déclaration, et lorsqu'elle arriva enfin, son oeil se dilata autant qu'il s'était couvert et assombri en écoutant Morcerf.
Cependant, il ne voulut point accueillir ainsi la proposition du jeune homme sans lui faire quelques observations de conscience.
«Monsieur Andrea, lui dit-il, n'êtes-vous pas un peu jeune pour songer au mariage?
— Mais non, monsieur, reprit Cavalcanti, je ne trouve pas, du moins: en Italie, les grands seigneurs se marient jeunes, en général; c'est une coutume logique. La vie est si chanceuse que l'on doit saisir le bonheur aussitôt qu'il passe à notre portée.
— Maintenant, monsieur, dit Danglars, en admettant que vos propositions, qui m'honorent, soient agréées de ma femme et de ma fille, avec qui débattrions-nous les intérêts? C'est, il me semble, une négociation importante que les pères seuls savent traiter convenablement pour le bonheur de leurs enfants.
— Monsieur, mon père est un homme sage, plein de convenance et de raison. Il a prévu la circonstance probable où j'éprouverais le désir de m'établir en France: il m'a donc laissé en partant, avec tous les papiers qui constatent mon identité, une lettre par laquelle il m'assure, dans le cas où je ferais un choix qui lui soit agréable, cent cinquante mille livres de rente, à partir du jour de mon mariage. C'est, autant que je puis juger, le quart du revenu de mon père.
— Moi, dit Danglars, j'ai toujours eu l'intention de donner à ma fille cinq cent mille francs en la mariant; c'est d'ailleurs ma seule héritière.
— Eh bien, dit Andrea, vous voyez, la chose serait pour le mieux, en supposant que ma demande ne soit pas repoussée par Mme la baronne Danglars et par Mlle Eugénie. Nous voilà à la tête de cent soixante-quinze mille livres de rente. Supposons une chose, que j'obtienne du marquis qu'au lieu de me payer la rente il me donne le capital (ce ne serait pas facile, je le sais bien, mais enfin cela se peut), vous nous feriez valoir ces deux ou trois millions, et deux ou trois millions entre des mains habiles peuvent toujours rapporter dix pour cent.
— Je ne prends jamais qu'à quatre, dit le banquier, et même à trois et demi. Mais à mon gendre, je prendrais à cinq, et nous partagerions les bénéfices.
— Eh bien, à merveille, beau-père», dit Cavalcanti, se laissant entraîner à la nature quelque peu vulgaire qui, de temps en temps, malgré ses efforts, faisait éclater le vernis d'aristocratie dont il essayait de les couvrir.
Mais aussitôt se reprenant:
«Oh! pardon, monsieur, dit-il, vous voyez, l'espérance seule me rend presque fou, que serait-ce donc de la réalité?
— Mais, dit Danglars, qui, de son côté, ne s'apercevait pas combien cette conversation, désintéressée d'abord, tournait promptement à l'agence d'affaires, il y a sans doute une portion de votre fortune que votre père ne peut vous refuser?
— Laquelle? demanda le jeune homme.
— Celle qui vient de votre mère.
— Eh! certainement, celle qui vient de ma mère, Leonora Corsinari.
— Et à combien peut monter cette portion de fortune?
— Ma foi, dit Andrea, je vous assure, monsieur, que je n'ai jamais arrêté mon esprit sur ce sujet, mais je l'estime à deux millions pour le moins.»
Danglars ressentit cette espèce d'étouffement joyeux que ressentent, ou l'avare qui retrouve un trésor perdu, ou l'homme prêt à se noyer qui rencontre sous ses pieds la terre solide au lieu du vide dans lequel il allait s'engloutir.
«Eh bien, monsieur, dit Andrea en saluant le banquier avec un tendre respect, puis-je espérer....
— Monsieur Andrea, dit Danglars, espérez, et croyez bien que si nul obstacle de votre part n'arrête la marche de cette affaire, elle est conclue. Mais, dit Danglars réfléchissant, comment se fait-il que M. le comte de Monte-Cristo, votre patron en ce monde parisien, ne soit pas venu avec vous nous faire cette demande?»
Andrea rougit imperceptiblement.
«Je viens de chez le comte, monsieur, dit-il, c'est incontestablement un homme charmant, mais d'une originalité inconcevable; il m'a fort approuvé, il m'a dit même qu'il ne croyait pas que mon père hésitât un instant à me donner le capital au lieu de la rente; il m'a promis son influence pour m'aider à obtenir cela de lui, mais il m'a déclaré que, personnellement, il n'avait jamais pris et ne prendrait jamais sur lui cette responsabilité de faire une demande en mariage. Mais je dois lui rendre cette justice, il a daigné ajouter que, s'il avait jamais déploré cette répugnance, c'était à mon sujet, puisqu'il pensait que l'union projetée serait heureuse et assortie. Du reste, s'il ne veut rien faire officiellement, il se réserve de vous répondre, m'a-t-il dit, quand vous lui parlerez.
— Ah! fort bien.
— Maintenant, dit Andrea avec son plus charmant sourire, j'ai fini de parler au beau-père et je m'adresse au banquier.
— Que lui voulez-vous, voyons? dit en riant Danglars à son tour.
— C'est après-demain que j'ai quelque chose comme quatre mille francs à toucher chez vous; mais le comte a compris que le mois dans lequel j'allais entrer amènerait peut-être un surcroît de dépenses auquel mon petit revenu de garçon ne saurait suffire, et voici un bon de vingt mille francs qu'il m'a, je ne dirai pas donné, mais offert. Il est signé de sa main, comme vous voyez; cela vous convient-il?
— Apportez-m'en comme celui-là pour un million, je vous les prends, dit Danglars en mettant le bon dans sa poche. Dites-moi votre heure pour demain, et mon garçon de caisse passera chez vous avec un reçu de vingt-quatre mille francs.
— Mais à dix heures du matin, si vous voulez bien; le plus tôt sera le mieux: je voudrais aller demain à la campagne.
— Soit, à dix heures, à l'hôtel des Princes, toujours?
— Oui.»
Le lendemain, avec une exactitude qui faisait honneur à la ponctualité du banquier, les vingt-quatre mille francs étaient chez le jeune homme, qui sortit effectivement, laissant deux cents francs pour Caderousse. Cette sortie avait, de la part d'Andrea, pour but principal d'éviter son dangereux ami; aussi rentra-t-il le soir le plus tard possible.
Mais à peine eut-il mis le pied sur le pavé de la cour qu'il trouva devant lui le concierge de l'hôtel, qui l'attendait, la casquette à la main.
«Monsieur, dit-il, cet homme est venu.
— Quel homme? demanda négligemment Andrea comme s'il eût oublié celui dont, au contraire, il se souvenait trop bien.
— Celui à qui Votre Excellence fait cette petite rente.
— Ah! oui, dit Andrea, cet ancien serviteur de mon père. Eh bien, vous lui avez donné les deux cents francs que j'avais laissés pour lui.
— Oui, Excellence, précisément.»
Andrea se faisait appeler Excellence.
«Mais, continua le concierge, il n'a pas voulu les prendre.»
Andrea pâlit; seulement, comme il faisait nuit, personne ne le vit pâlir.
«Comment! il n'a pas voulu les prendre? dit-il d'une voix légèrement émue.
— Non! il voulait parler à Votre Excellence. J'ai répondu que vous étiez sorti; il a insisté. Mais enfin il a paru se laisser convaincre, et m'a donné cette lettre qu'il avait apportée toute cachetée.
— Voyons», dit Andrea.
Il lut à la lanterne de son phaéton:
«Tu sais où je demeure; je t'attends demain à neuf heures du matin.»
Andrea interrogea le cachet pour voir s'il avait été forcé et si des regards indiscrets avaient pu pénétrer dans l'intérieur de la lettre; mais elle était pliée de telle sorte, avec un tel luxe de losanges et d'angles, que pour la lire il eût fallu rompre le cachet; or, le cachet était parfaitement intact.
«Très bien, dit-il. Pauvre homme! c'est une bien excellente créature.»
Et il laissa le concierge édifié par ces paroles, et ne sachant pas lequel il devait le plus admirer, du jeune maître ou du vieux serviteur.
«Dételez vite, et montez chez moi», dit Andrea à son groom.
En deux bonds, le jeune homme fut dans sa chambre et eut brûlé la lettre de Caderousse, dont il fit disparaître jusqu'aux cendres.
Il achevait cette opération lorsque le domestique entra.
«Tu es de la même taille que moi, Pierre, lui dit-il.
— J'ai cet honneur-là, Excellence, répondit le valet.
— Tu dois avoir une livrée neuve qu'on t'a apportée hier?
— Oui, monsieur.
— J'ai affaire à une petite grisette à qui je ne veux dire ni mon titre ni ma condition. Prête-moi ta livrée et apporte-moi tes papiers, afin que je puisse, si besoin est, coucher dans une auberge.»
Pierre obéit.
Cinq minutes après, Andrea, complètement déguisé, sortait de l'hôtel sans être reconnu, prenait un cabriolet et se faisait conduire à l'auberge du Cheval-Rouge, à Picpus.
Le lendemain, il sortit de l'auberge du Cheval-Rouge comme il était sorti de l'hôtel des Princes, c'est-à-dire sans être remarqué, descendit le faubourg Saint-Antoine, prit le boulevard jusqu'à la rue Ménilmontant, et, s'arrêtant à la porte de la troisième maison a gauche, chercha à qui il pouvait, en l'absence du concierge, demander des renseignements.
«Que cherchez-vous, mon joli garçon? demanda la fruitière d'en face.
— M. Pailletin, s'il vous plaît, ma grosse maman? répondit Andrea.
— Un boulanger retiré? demanda la fruitière.
— Justement, c'est cela.
— Au fond de la cour, à gauche, au troisième.»
Andrea prit le chemin indiqué, et au troisième trouva une patte de lièvre qu'il agita avec un sentiment de mauvaise humeur dont le mouvement précipité de la sonnette se ressentit.
Une seconde après, la figure de Caderousse apparut au grillage pratiqué dans la porte.
«Ah! tu es exact», dit-il.
Et il tira les verrous.
«Parbleu!» dit Andrea en entrant.
Et il lança devant lui sa casquette de livrée qui, manquant la chaise, tomba à terre et fit le tour de la chambre en roulant sur sa circonférence.
«Allons, allons, dit Caderousse, ne te fâche pas, le petit! Voyons, tiens, j'ai pensé à toi, regarde un peu le bon déjeuner que nous aurons: rien que des choses que tu aimes, tron de l'air!»
Andrea sentit en effet, en respirant, une odeur de cuisine dont les arômes grossiers ne manquaient pas d'un certain charme pour un estomac affamé, c'était ce mélange de graisse fraîche et d'ail qui signale la cuisine provençale d'un ordre inférieur; c'était en outre un goût de poisson gratiné, puis, par-dessus tout, l'âpre parfum de la muscade et du girofle. Tout cela s'exhalait de deux plats creux et couverts, posés sur deux fourneaux, et d'une casserole qui bruissait dans le four d'un poêle de fonte.
Dans la chambre voisine, Andrea vit en outre une table assez propre ornée de deux couverts, de deux bouteilles de vin cachetées, l'une de vert, l'autre de jaune, d'une bonne mesure d'eau-de-vie dans un carafon, et d'une macédoine de fruits dans une large feuille de chou posée avec art sur une assiette de faïence.
«Que t'en semble? le petit, dit Caderousse; hein, comme cela embaume! Ah! dame! tu sais, j'étais bon cuisinier là-bas! te rappelles-tu comme on se léchait les doigts de ma cuisine? Et toi tout le premier, tu en as goûté de mes sauces, et tu ne les méprisais pas, que je crois.»
Et Caderousse se mit à éplucher un supplément d'oignons.
«C'est bon, c'est bon, dit Andrea avec humeur, pardieu!, si c'est pour déjeuner avec toi que tu m'as dérangé, que le diable t'emporte!
— Mon fils, dit sentencieusement Caderousse, en mangeant l'on cause; et puis, ingrat que tu es, tu n'as donc pas de plaisir à voir un peu ton ami? Moi, j'en pleure de joie.»
Caderousse, en effet, pleurait réellement; seulement, il eût été difficile de dire si c'était la joie ou les oignons qui opéraient sur la glande lacrymale de l'ancien aubergiste du pont du Gard.
«Tais-toi donc, hypocrite, dit Andrea; tu m'aimes, toi?
— Oui, je t'aime, ou le diable m'emporte; c'est une faiblesse, dit Caderousse, je le sais bien, mais c'est plus fort que moi.
— Ce qui ne t'empêche pas de m'avoir fait venir pour quelque perfidie.
— Allons donc! dit Caderousse en essuyant son large couteau à son tablier, si je ne t'aimais pas, est-ce que je supporterais la vie misérable que tu me fais? Regarde un peu, tu as sur le dos l'habit de ton domestique, donc tu as un domestique; moi, je n'en ai pas, et je suis forcé d'éplucher mes légumes moi-même: tu fais fi de ma cuisine, parce que tu dînes à la table d'hôte de l'hôtel des Princes ou au Café de Paris. Eh bien, moi aussi, je pourrais avoir un domestique; moi aussi, je pourrais avoir un tilbury; moi aussi, je pourrais dîner où je voudrais: eh bien, pourquoi est-ce que je m'en prive? pour ne pas faire de peine à mon petit Benedetto. Voyons, avoue seulement que je le pourrais, hein?»
Et un regard parfaitement clair de Caderousse termina le sens de la phrase.
«Bon, dit Andrea, mettons que tu m'aimes: alors pourquoi exiges-tu que je vienne déjeuner avec toi?
— Mais pour te voir, le petit.
— Pour me voir, à quoi bon? puisque nous avons fait d'avance toutes nos conditions.
— Eh! cher ami, dit Caderousse, est-ce qu'il y a des testaments sans codicilles? Mais tu es venu pour déjeuner d'abord, n'est-ce pas? Eh bien, voyons, assieds-toi, et commençons par ces sardines et ce beurre frais, que j'ai mis sur des feuilles de vigne à ton intention, méchant. Ah! oui, tu regardes ma chambre, mes quatre chaises de paille, mes images à trois francs le cadre. Dame! que veux-tu, ça n'est pas l'hôtel des Princes.
— Allons, te voilà dégoûté à présent; tu n'es plus heureux, toi qui ne demandais qu'à avoir l'air d'un boulanger retiré.»
Caderousse poussa un soupir.
«Eh bien, qu'as-tu à dire? tu as vu ton rêve réalisé.
— J'ai à dire que c'est un rêve, un boulanger retiré, mon pauvre Benedetto, c'est riche, cela a des rentes.
— Pardieu! tu en as des rentes.
— Moi?
— Oui, toi, puisque je t'apporte tes deux cents francs.»
Caderousse haussa les épaules.
«C'est humiliant, dit-il, de recevoir ainsi de l'argent donné à contrecoeur, de l'argent éphémère, qui peut me manquer du jour au lendemain. Tu vois bien que je suis obligé de faire des économies pour le cas où ta prospérité ne durerait pas. Eh! mon ami, la fortune est inconstante, comme disait l'aumônier... du régiment. Je sais bien qu'elle est immense, ta prospérité, scélérat; tu vas épouser la fille de Danglars.
— Comment! de Danglars?
— Et certainement, de Danglars! Ne faut-il pas que je dise du baron Danglars? C'est comme si je disais du comte Benedetto. C'était un ami, Danglars, et s'il n'avait pas la mémoire si mauvaise, il devrait m'inviter à ta noce... attendu qu'il est venu à la mienne... oui, oui, oui, à la mienne! Dame! il n'était pas si fier dans ce temps-là; il était petit commis chez ce bon M. Morrel. J'ai dîné plus d'une fois avec lui et le comte de Morcerf.... Va, tu vois que j'ai de belles connaissances et que si je voulais les cultiver un petit peu, nous nous rencontrerions dans les mêmes salons.
— Allons donc, ta jalousie te fait voir des arcs-en-ciel, Caderousse.
— C'est bon, Benedetto mio, on sait ce que l'on dit. Peut-être qu'un jour aussi l'on mettra son habit des dimanches, et qu'on ira dire à une porte cochère: «Le cordon, s'il vous plaît!» En attendant, assieds-toi et mangeons.»
Caderousse donna l'exemple et se mit à déjeuner de bon appétit, et en faisant l'éloge de tous les mets qu'il servait à son hôte.
Celui-ci sembla prendre son parti, déboucha bravement les bouteilles et attaqua la bouillabaisse et la morue gratinée à l'ail et à l'huile.
«Ah! compère, dit Caderousse, il paraît que tu te raccommodes avec ton ancien maître d'hôtel?
— Ma foi, oui, répondit Andrea, chez lequel, jeune et vigoureux qu'il était, l'appétit l'emportait pour le moment sur toute autre chose.
— Et tu trouves cela bon, coquin?
— Si bon, que je ne comprends pas comment un homme qui fricasse et qui mange de si bonnes choses peut trouver que la vie est mauvaise.
— Vois-tu, dit Caderousse, c'est que tout mon bonheur est gâté par une seule pensée.
— Laquelle?
— C'est que je vis aux dépens d'un ami, moi qui ai toujours bravement gagné ma vie moi-même.
— Oh! oh! qu'à cela ne tienne, dit Andrea, j'ai assez pour deux, ne te gêne pas.
— Non, vraiment; tu me croiras si tu veux, à la fin de chaque mois, j'ai des remords.
— Bon Caderousse!
— C'est au point qu'hier je n'ai pas voulu prendre les deux cents francs.
— Oui, tu voulais me parler; mais est-ce bien le remords, voyons?
— Le vrai remords; et puis il m'était venu une idée.»
Andrea frémit; il frémissait toujours aux idées de Caderousse.
«C'est misérable, vois-tu, continua celui-ci, d'être toujours à attendre la fin d'un mois.
— Eh! dit philosophiquement Andrea, décidé à voir venir son compagnon, la vie ne se passe-t-elle pas à attendre? Moi, par exemple, est-ce que je fais autre chose? Eh bien, je prends patience, n'est-ce pas?
— Oui, parce qu'au lieu d'attendre deux cents misérables francs, tu en attends cinq ou six mille, peut-être dix, peut-être douze même; car tu es un cachottier: là-bas, tu avais toujours des boursicots, des tirelires que tu essayais de soustraire à ce pauvre ami Caderousse. Heureusement qu'il avait le nez fin, l'ami Caderousse en question.
— Allons, voilà que tu vas te remettre à divaguer, dit Andrea, à parler et à reparler du passé toujours! Mais à quoi bon rabâcher comme cela, je te le demande?
— Ah! c'est que tu as vingt et un ans, toi, et que tu peux oublier le passé; j'en ai cinquante, et je suis bien forcé de m'en souvenir. Mais n'importe, revenons aux affaires.
— Oui.
— Je voulais dire que si j'étais à ta place....
— Eh bien?
— Je réaliserais....
— Comment! tu réaliserais....
— Oui, je demanderais un semestre d'avance, sous prétexte que je veux devenir éligible et que je vais acheter une ferme; puis avec mon semestre je décamperais.
— Tiens, tiens, tiens, fit Andrea, ce n'est pas si mal pensé, cela, peut-être!
— Mon cher ami, dit Caderousse, mange de ma cuisine et suis mes conseils; tu ne t'en trouveras pas plus mal, physiquement et moralement.
— Eh bien, mais, dit Andrea, pourquoi ne suis-tu pas toi-même le conseil que tu donnes? pourquoi ne réalises-tu pas un semestre, une année même et ne te retires-tu pas à Bruxelles? Au lieu d'avoir l'air d'un boulanger retiré, tu aurais l'air d'un banqueroutier dans l'exercice de ses fonctions: cela est bien porté.
— Mais comment diable veux-tu que je me retire avec douze cents francs?
— Ah! Caderousse, dit Andrea, comme tu te fais exigeant! Il y a deux mois, tu mourais de faim.
— L'appétit vient en mangeant, dit Caderousse en montrant ses dents comme un singe qui rit ou comme un tigre qui gronde. Aussi, ajouta-t-il en coupant avec ces mêmes dents, si blanches et si aiguës, malgré l'âge, une énorme bouchée de pain, j'ai fait un plan.»
Les plans de Caderousse épouvantaient Andrea encore plus que ses idées; les idées n'étaient que le germe, le plan, c'était la réalisation.
«Voyons ce plan, dit-il; ce doit être joli!
— Pourquoi pas? Le plan grâce auquel nous avons quitté l'établissement de M. Chose, de qui venait-il, hein? de moi, je présuppose; il n'en était pas plus mauvais, ce me semble, puisque nous voilà ici!
— Je ne dis pas, répondit Andrea, tu as quelquefois du bon; mais enfin, voyons ton plan.
— Voyons, poursuivit Caderousse, peux-tu, toi, sans débourser un sou, me faire avoir une quinzaine de mille francs... non, ce n'est pas assez de quinze mille francs, je ne veux pas devenir honnête homme à moins de trente mille francs?
— Non, répondit sèchement Andrea, non, je ne le puis pas.
— Tu ne m'as pas compris, à ce qu'il paraît, répondit froidement Caderousse d'un air calme; je t'ai dit sans débourser un sou.
— Ne veux-tu pas que je vole pour gâter toute mon affaire, et la tienne avec la mienne, et qu'on nous reconduise là-bas?
— Oh! moi, dit Caderousse, ça m'est bien égal qu'on me reprenne; je suis un drôle de corps, sais-tu: je m'ennuie parfois des camarades; ce n'est pas comme toi, sans coeur, qui voudrais ne jamais les revoir!»
Andrea fit plus que frémir cette fois, il pâlit.
«Voyons Caderousse, pas de bêtises, dit-il.
— Eh! non, sois donc tranquille, mon petit Benedetto; mais indique-moi donc un petit moyen de gagner ces trente mille francs sans te mêler de rien; tu me laisseras faire, voilà tout!
— Eh bien, je verrai, je chercherai, dit Andrea.
— Mais, en attendant, tu pousseras mon mois à cinq cents francs, j'ai une manie, je voudrais prendre une bonne!
— Eh bien, tu auras tes cinq cents francs, dit Andrea: mais c'est lourd pour moi, mon pauvre Caderousse... tu abuses....
— Bah! dit Caderousse; puisque tu puises dans des coffres qui n'ont point de fond.»
On eût dit qu'Andrea attendait là son compagnon, tant son oeil brilla d'un rapide éclair qui, il est vrai, s'éteignit aussitôt.
«Ça, c'est la vérité, répondit Andrea, et mon protecteur est excellent pour moi.
— Ce cher protecteur! dit Caderousse; ainsi donc il te fait par mois?...
— Cinq mille francs, dit Andrea.
— Autant de mille que tu me fais de cents, reprit Caderousse; en vérité, il n'y a que des bâtards pour avoir du bonheur. Cinq mille francs par mois.... Que diable peut-on faire de tout cela?
— Eh, mon Dieu! c'est bien vite dépensé; aussi, je suis comme toi, je voudrais bien avoir un capital.
— Un capital... oui... je comprends, tout le monde voudrait bien avoir un capital.
— Eh bien, moi, j'en aurai un.
— Et qui est-ce qui te le fera? ton prince?
— Oui, mon prince; malheureusement il faut que j'attende.
— Que tu attendes quoi? demanda Caderousse.
— Sa mort.
— La mort de ton prince?
— Oui.
— Comment cela?
— Parce qu'il m'a porté sur son testament.
— Vrai?
— Parole d'honneur!
— Pour combien?
— Pour cinq cent mille!
— Rien que cela; merci du peu.
— C'est comme je te le dis.
— Allons donc, pas possible!
— Caderousse, tu es mon ami?
— Comment donc! à la vie, à la mort.
— Eh bien, je vais te dire un secret.
— Dis.
— Mais écoute.
— Oh! pardieu! muet comme une carpe.
— Eh bien, je crois....»
Andrea s'arrêta en regardant autour de lui.
«Tu crois?... N'aie pas peur, pardieu! nous sommes seuls.
— Je crois que j'ai retrouvé mon père.
— Ton vrai père?
— Oui.
— Pas le père Cavalcanti.
— Non, puisque celui-là est reparti; le vrai, comme tu dis.
— Et ce père, c'est....
— Eh bien, Caderousse, c'est le comte de Monte-Cristo.
— Bah!
— Oui; tu comprends, alors tout s'explique. Il ne peut pas m'avouer tout haut, à ce qu'il paraît, mais il me fait reconnaître par M. Cavalcanti, à qui il donne cinquante mille francs pour ça.
— Cinquante mille francs pour être ton père! Moi, j'aurais accepté pour moitié prix, pour vingt mille, pour quinze mille! Comment, tu n'as pas pensé à moi?
— Est-ce que je savais cela, puisque tout s'est fait tandis que nous étions là-bas?
— Ah! c'est vrai. Et tu dis que, par son testament...?
— Il me laisse cinq cent mille livres.
— Tu en es sûr?
— Il me l'a montré; mais ce n'est pas le tout.
— Il y a un codicille, comme je disais tout à l'heure!
— Probablement.
— Et dans ce codicille?...
— Il me reconnaît.
— Oh! le bon homme de père, le brave homme de père, l'honnêtissime homme de père! dit Caderousse en faisant tourner en l'air une assiette qu'il retint entre ses deux mains.
— Voilà! dis encore que j'ai des secrets pour toi!
— Non, et ta confiance t'honore à mes yeux. Et ton prince de père, il est donc riche, richissime?
— Je crois bien. Il ne connaît pas sa fortune.
— Est-ce possible?
— Dame! je le vois bien, moi qui suis reçu chez lui à toute heure. L'autre jour, c'était un garçon de banque qui lui apportait cinquante mille francs dans un portefeuille gros comme ta serviette; hier, c'est un banquier qui lui apportait cent mille francs en or.»
Caderousse était abasourdi; il lui semblait que les paroles du jeune homme avaient le son du métal, et qu'il entendait rouler des cascades de louis.
«Et tu vas dans cette maison-là? s'écria-t-il avec naïveté.
— Quand je veux.»
Caderousse demeura pensif un instant. Il était facile de voir qu'il retournait dans son esprit quelque profonde pensée.
Puis soudain:
«Que j'aimerais à voir tout cela! s'écria-t-il, et comme tout cela doit être beau!
— Le fait est, dit Andrea, que c'est magnifique!
— Et ne demeure-t-il pas avenue des Champs-Élysées?
— Numéro trente.
— Ah! dit Caderousse, numéro trente?
— Oui, une belle maison isolée, entre cour et jardin, tu ne connais que cela.
— C'est possible; mais ce n'est pas l'extérieur qui m'occupe, c'est l'intérieur: les beaux meubles, hein! qu'il doit y avoir là-dedans?
— As-tu vu quelquefois les Tuileries?
— Non.
— Eh bien, c'est plus beau.
— Dis donc, Andrea, il doit faire bon à se baisser quand ce bon Monte-Cristo laisse tomber sa bourse?
— Oh! mon Dieu! ce n'est pas la peine d'attendre ce moment-là, dit Andrea, l'argent traîne dans cette maison-là comme les fruits dans un verger.
— Dis donc, tu devrais m'y conduire un jour avec toi.
— Est-ce que c'est possible! et à quel titre?
— Tu as raison; mais tu m'as fait venir l'eau à la bouche; faut absolument que je voie cela; je trouverai un moyen.
— Pas de bêtises, Caderousse!
— Je me présenterai comme frotteur.
— Il y a des tapis partout.
— Ah! pécaïre! alors il faut que je me contente de voir cela en imagination.
— C'est ce qu'il y a de mieux, crois-moi.
— Tâche au moins de me faire comprendre ce que cela peut être.
— Comment veux-tu?...
— Rien de plus facile. Est-ce grand?
— Ni trop grand ni trop petit.
— Mais comment est-ce distribué?
— Dame! il me faudrait de l'encre et du papier pour faire un plan.
— En voilà!» dit vivement Caderousse.
Et il alla chercher sur un vieux secrétaire une feuille de papier blanc, de l'encre et une plume.
«Tiens, dit Caderousse, trace-moi tout cela sur du papier, mon fils.»
Andrea prit la plume avec un imperceptible sourire et commença.
«La maison, comme je te l'ai dit, est entre cour et jardin, vois-tu, comme cela?»
Et Andrea fit le tracé du jardin, de la cour et de la maison.
«Des grands murs?
— Non, huit ou dix pieds tout au plus.
— Ce n'est pas prudent, dit Caderousse.
— Dans la cour, des caisses d'orangers, des pelouses, des massifs de fleurs.
— Et pas de pièges à loups?
— Non.
— Les écuries?
— Aux deux côtés de la grille, où tu vois, là.»
Andrea continua son plan.
«Voyons le rez-de-chaussée, dit Caderousse.
— Au rez-de-chaussée, salle à manger, deux salons, salle de billard, escalier dans le vestibule, et petit escalier dérobé.
— Des fenêtres?...
— Des fenêtres magnifiques, si belles, si larges que, ma foi, oui, je crois qu'un homme de ta taille passerait par chaque carreau.
— Pourquoi diable a-t-on des escaliers, quand on a des fenêtres pareilles?
— Que veux-tu! le luxe.
— Mais des volets?
— Oui, des volets, mais dont on ne se sert jamais. Un original, ce comte de Monte-Cristo, qui aime à voir le ciel même pendant la nuit!
— Et les domestiques, où couchent-ils?
— Oh! ils ont leur maison à eux. Figure-toi un joli hangar à droite en entrant, où l'on serre les échelles. Eh bien, il y a sur ce hangar une collection de chambres pour les domestiques, avec des sonnettes correspondant aux chambres.
— Ah! diable! des sonnettes!
— Tu dis?...
— Moi, rien. Je dis que cela coûte très cher à poser les sonnettes; et à quoi cela sert-il, je te le demande?
— Autrefois il y avait un chien qui se promenait la nuit dans la cour, mais on l'a fait conduire à la maison d'Auteuil, tu sais, à celle où tu es venu?
— Oui.
— Moi, je lui disais encore hier: «C'est imprudent de votre part, monsieur le comte, car, lorsque vous allez à Auteuil et que vous emmenez vos domestiques, la maison reste seule.»
— Eh bien, a-t-il démandé, après?
— Eh bien, après, quelque beau jour on vous volera.
— Qu'a-t-il répondu?
— Ce qu'il a répondu?
— Oui.
— Il a répondu: «Eh bien qu'est-ce que cela me fait qu'on me vole?»
— Andrea, il y a quelque secrétaire à mécanique.
— Comment cela?
— Oui, qui prend le voleur dans une grille et qui joue un air. On m'a dit qu'il y en avait comme cela à la dernière exposition.
— Il a tout bonnement un secrétaire en acajou auquel j'ai toujours vu la clef.
— Et on ne le vole pas?
— Non, les gens qui le servent lui sont tout dévoués.
— Il doit y en avoir dans ce secrétaire-là, hein! de la monnaie?
— Il y a peut-être... on ne peut pas savoir ce qu'il y a.
— Et où est-il?
— Au premier.
— Fais-moi donc un peu le plan du premier, le petit, comme tu m'as fait celui du rez-de-chaussée.
— C'est facile.»
Et Andrea reprit la plume.
«Au premier, vois-tu, il y a antichambre, salon; à droite du salon, bibliothèque et cabinet de travail; à gauche du salon, une chambre à coucher et un cabinet de toilette. C'est dans le cabinet de toilette qu'est le fameux secrétaire.
— Et une fenêtre au cabinet de toilette?
— Deux, là et là.»
Et Andrea dessina deux fenêtres à la pièce qui, sur le plan, faisait l'angle et figurait comme un carré moins grand ajouté au carré long de la chambre à coucher.
Caderousse devint rêveur.
«Et va-t-il souvent à Auteuil? demanda-t-il.
— Deux ou trois fois par semaine; demain, par exemple, il doit y aller passer la journée et la nuit.
— Tu en es sûr?
— Il m'a invité à y aller dîner.
— À la bonne heure! voilà une existence, dit Caderousse: maison à la ville, maison à la campagne!
— Voilà ce que c'est que d'être riche.
— Et iras-tu dîner?
— Probablement.
— Quand tu y dînes, y couches-tu?
— Quand cela me fait plaisir. Je suis chez le comte comme chez moi.»
Caderousse regarda le jeune homme comme pour arracher la vérité du fond de son coeur. Mais Andrea tira une boîte à cigares de sa poche, y prit un havane, l'alluma tranquillement et commença à le fumer sans affectation.
«Quand veux-tu les cinq cents francs? demanda-t-il à Caderousse.
— Mais tout de suite, si tu les as.»
Andrea tira vingt-cinq louis de sa poche.
«Des jaunets, dit Caderousse; non, merci!
— Eh bien, tu les méprises?
— Je les estime, au contraire, mais je n'en veux pas.
— Tu gagneras le change, imbécile: l'or vaut cinq sous.
— C'est ça, et puis le changeur fera suivre l'ami Caderousse, et puis on lui mettra la main dessus, et puis il faudra qu'il dise quels sont les fermiers qui lui paient ses redevances en or. Pas de bêtises, le petit: de l'argent tout simplement, des pièces rondes à l'effigie d'un monarque quelconque. Tout le monde peut atteindre à une pièce de cinq francs.
— Tu comprends bien que je n'ai pas cinq cents francs sur moi: il m'aurait fallu prendre un commissionnaire.
— Eh bien, laisse-les chez toi, à ton concierge, c'est un brave homme, j'irai les prendre.
— Aujourd'hui?
— Non, demain; aujourd'hui je n'ai pas le temps.
— Eh bien, soit; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.
— Je peux compter dessus?
— Parfaitement.
— C'est que je vais arrêter d'avance ma bonne, vois-tu.
— Arrête. Mais ce sera fini, hein? tu ne me tourmenteras plus?
— Jamais.»
Caderousse était devenu si sombre, qu'Andrea craignit d'être forcé de s'apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et d'insouciance.
«Comme tu es guilleret, dit Caderousse; on dirait que tu tiens déjà ton héritage!
— Non pas, malheureusement!... Mais le jour où je le tiendrai....
— Eh bien?
— Eh bien, on se souviendra des amis; je ne te dis que ça.
— Oui, comme tu as bonne mémoire, justement!
— Que veux-tu? je croyais que tu voulais me rançonner.
— Moi! oh! quelle idée! moi qui, au contraire, vais encore te donner un conseil d'ami.
— Lequel?
— C'est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà! mais tu veux donc nous faire prendre? tu veux donc nous perdre tous les deux, que tu fais de pareilles bêtises?
— Pourquoi cela? dit Andrea.
— Comment! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs!
— Peste! tu estimes juste! Pourquoi ne te fais-tu pas commissaire-priseur?
— C'est que je m'y connais en diamants; j'en ai eu.
— Je te conseille de t'en vanter», dit Andrea, qui, sans se courroucer, comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra complaisamment la bague.
Caderousse la regarda de si près qu'il fut clair pour Andrea qu'il examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.
«C'est un faux diamant, dit Caderousse.
— Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu?
— Oh! ne te fâche pas, on peut voir.»
Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau; on entendit crier la vitre.
«Confiteor! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je me trompais; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, qu'on n'ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie. C'est encore une branche d'industrie paralysée.
— Eh bien, dit Andrea, est-ce fini? as-tu encore quelque chose à me demander? Ne te gêne pas pendant que tu y es.
— Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je tâcherai de me guérir de mon ambition.
— Mais prends garde qu'en vendant ce diamant, il ne t'arrive ce que tu craignais qu'il ne t'arrivât pour l'or.
— Je ne le vendrai pas, sois tranquille.
— Non, pas d'ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.
— Heureux coquin! dit Caderousse, tu t'en vas retrouver tes laquais, tes chevaux, ta voiture et ta fiancée.
— Mais oui, dit Andrea.
— Dis donc, j'espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où tu épouseras la fille de mon ami Danglars.
— Je t'ai déjà dit que c'était une imagination que tu t'étais mise en tête.
— Combien de dot?
— Mais je te dis....
— Un million?»
Andrea haussa les épaules.
«Va pour un million, dit Caderousse, tu n'en auras jamais autant que je t'en désire.
— Merci, dit le jeune homme.
— Oh! c'est de bon coeur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. Attends, que je te reconduise.
— Ce n'est pas la peine.
— Si fait.
— Pourquoi cela?
— Oh! parce qu'il y a un petit secret à la porte; c'est une mesure de précaution que j'ai cru devoir adopter; serrure Huret et Fichet, revue et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t'en confectionnerai une pareille quand tu seras capitaliste.
— Merci, dit Andrea; je te ferai prévenir huit jours d'avance.»
Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu'à ce qu'il eût vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait laissé Andrea.
«Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu'il ne serait pas fâché d'hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.» |
{
"file_name": "pg17989.txt",
"title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome I",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XVIII | Le trésor.
Lorsque Dantès rentra le lendemain matin dans la chambre de son compagnon de captivité, il trouva Faria assis, le visage calme.
Sous le rayon qui glissait à travers l'étroite fenêtre de sa cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se le rappelle, dont l'usage lui fût resté, un morceau de papier, auquel l'habitude d'être roulé en un mince volume avait imprimé la forme d'un cylindre rebelle à s'étendre.
Il montra sans rien dire le papier à Dantès.
«Qu'est-ce cela? demanda celui-ci.
— Regardez bien, dit l'abbé en souriant.
— Je regarde de tous mes yeux, dit Dantès, et je ne vois rien qu'un papier à demi brûlé, et sur lequel sont tracés des caractères gothiques avec une encre singulière.
— Ce papier, mon ami, dit Faria, est, je puis vous tout avouer maintenant, puisque je vous ai éprouvé, ce papier, c'est mon trésor, dont à compter d'aujourd'hui la moitié vous appartient.»
Une sueur froide passa sur le front de Dantès. Jusqu'à ce jour, et pendant quel espace de temps! il avait évité de parler avec Faria de ce trésor, source de l'accusation de folie qui pesait sur le pauvre abbé; avec sa délicatesse instinctive, Edmond avait préféré ne pas toucher cette corde douloureusement vibrante; et, de son côté, Faria s'était tu. Il avait pris le silence du vieillard pour un retour à la raison; aujourd'hui, ces quelques mots, échappés à Faria après une crise si pénible, semblaient annoncer une grave rechute d'aliénation mentale.
«Votre trésor?» balbutia Dantès.
Faria sourit.
«Oui, dit-il; en tout point vous êtes un noble coeur, Edmond, et je comprends, à votre pâleur et à votre frisson, ce qui se passe en vous en ce moment. Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou. Ce trésor existe, Dantès, et s'il ne m'a pas été donné de le posséder, vous le posséderez, vous: personne n'a voulu m'écouter ni me croire parce qu'on me jugeait fou; mais vous, qui devez savoir que je ne le suis pas, écoutez-moi, et vous me croirez après si vous voulez.
— Hélas! murmura Edmond en lui-même, le voilà retombé! ce malheur me manquait.»
Puis tout haut:
«Mon ami, dit-il à Faria, votre accès vous a peut-être fatigué, ne voulez-vous pas prendre un peu de repos? Demain, si vous le désirez, j'entendrai votre histoire, mais aujourd'hui je veux vous soigner, voilà tout. D'ailleurs, continua-t-il en souriant, un trésor, est-ce bien pressé pour nous?
— Fort pressé, Edmond! répondit le vieillard. Qui sait si demain, après-demain peut-être, n'arrivera pas le troisième accès? Songez que tout serait fini alors! Oui, c'est vrai, souvent j'ai pensé avec un amer plaisir à ces richesses, qui feraient la fortune de dix familles, perdues pour ces hommes qui me persécutaient: cette idée me servait de vengeance, et je la savourais lentement dans la nuit de mon cachot et dans le désespoir de ma captivité. Mais à présent que j'ai pardonné au monde pour l'amour de vous, maintenant que je vous vois jeune et plein d'avenir, maintenant que je songe à tout ce qui peut résulter pour vous de bonheur à la suite d'une pareille révélation, je frémis du retard, et je tremble de ne pas assurer à un propriétaire si digne que vous l'êtes la possession de tant de richesses enfouies.»
Edmond détourna la tête en soupirant.
«Vous persistez dans votre incrédulité, Edmond, poursuivit Faria, ma voix ne vous a point convaincu? Je vois qu'il vous faut des preuves. Eh bien, lisez ce papier que je n'ai montré à personne.
— Demain, mon ami, dit Edmond répugnant à se prêter à la folie du vieillard; je croyais qu'il était convenu que nous ne parlerions de cela que demain.
— Nous n'en parlerons que demain, mais lisez ce papier aujourd'hui.
— Ne l'irritons point», pensa Edmond.
Et, prenant ce papier, dont la moitié manquait, consumée qu'elle avait été sans doute par quelque accident, il lut.
Ce trésor qui peut monter à deux d'écus romains dans l'angle le plus él de la seconde ouverture, lequel déclare lui appartenir en toute pro tier 25 avril 149
«Eh bien, dit Faria quand le jeune homme eut fini sa lecture.
— Mais répondit Dantès, je ne vois là que des lignes tronquées, des mots sans suite; les caractères sont interrompus par l'action du feu et restent inintelligibles.
— Pour vous, mon ami, qui les lisez pour la première fois, mais pas pour moi qui ai pâli dessus pendant bien des nuits, qui ai reconstruit chaque phrase, complété chaque pensée.
— Et vous croyez avoir trouvé ce sens suspendu?
— J'en suis sûr, vous en jugerez vous-même; mais d'abord écoutez l'histoire de ce papier.
— Silence! s'écria Dantès.... Des pas!... On approche... je pars.... Adieu!»
Et Dantès, heureux d'échapper à l'histoire et à l'explication qui n'eussent pas manqué de lui confirmer le malheur de son ami, se glissa comme une couleuvre par l'étroit couloir, tandis que Faria rendu à une sorte d'activité par la terreur, repoussait du pied la dalle qu'il recouvrait d'une natte afin de cacher aux yeux la solution de continuité qu'il n'avait pas eu le temps de faire disparaître.
C'était le gouverneur qui, ayant appris par le geôlier l'accident de Faria, venait s'assurer par lui-même de sa gravité.
Faria le reçut assis, évita tout geste compromettant, et parvint à cacher au gouverneur la paralysie qui avait déjà frappé de mort la moitié de sa personne. Sa crainte était que le gouverneur, touché de pitié pour lui, ne le voulût mettre dans une prison plus saine et ne le séparât ainsi de son jeune compagnon; mais il n'en fut heureusement pas ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre fou, pour lequel il ressentait au fond du coeur une certaine affection, n'était atteint que d'une indisposition légère.
Pendant ce temps, Edmond, assis sur son lit et la tête dans ses mains, essayait de rassembler ses pensées; tout était si raisonné, si grand et si logique dans Faria depuis qu'il le connaissait, qu'il ne pouvait comprendre cette suprême sagesse sur tous les points alliée à la déraison sur un seul: était-ce Faria qui se trompait sur son trésor, était-ce tout le monde qui se trompait sur Faria?
Dantès resta chez lui toute la journée, n'osant retourner chez son ami. Il essayait de reculer ainsi le moment où il acquerrait la certitude que l'abbé était fou. Cette conviction devait être effroyable pour lui.
Mais vers le soir, après l'heure de la visite ordinaire, Faria, ne voyant pas revenir le jeune homme, essaya de franchir l'espace qui le séparait de lui. Edmond frissonna en entendant les efforts douloureux que faisait le vieillard pour se traîner: sa jambe était inerte, et il ne pouvait plus s'aider de son bras. Edmond fut obligé de l'attirer à lui, car il n'eût jamais pu sortir seul par l'étroite ouverture qui donnait dans la chambre de Dantès.
«Me voici impitoyablement acharné à votre poursuite, dit-il avec un sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru pouvoir échapper à ma magnificence, mais il n'en sera rien. Écoutez donc.»
Edmond vit qu'il ne pouvait reculer; il fit asseoir le vieillard sur son lit, et se plaça près de lui sur son escabeau.
«Vous savez, dit l'abbé, que j'étais le secrétaire, le familier, l'ami du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois à ce digne seigneur tout ce que j'ai goûté de bonheur en cette vie. Il n'était pas riche bien que les richesses de sa famille fussent proverbiales et que j'aie entendu dire souvent: Riche comme un Spada. Mais lui, comme le bruit public, vivait sur cette réputation d'opulence. Son palais fut mon paradis. J'instruisis ses neveux, qui sont morts, et lorsqu'il fut seul au monde, je lui rendis, par un dévouement absolu à ses volontés, tout ce qu'il avait fait pour moi depuis dix ans.
«La maison du cardinal n'eut bientôt plus de secrets pour moi; j'avais vu souvent Monseigneur travailler à compulser des livres antiques et fouiller avidement dans la poussière des manuscrits de famille. Un jour que je lui reprochais ses inutiles veilles et l'espèce d'abattement qui les suivait, il me regarda en souriant amèrement et m'ouvrit un livre qui est l'histoire de la ville de Rome. Là, au vingtième chapitre de la Vie du pape Alexandre VI, il y avait les lignes suivantes, que je n'ai pu jamais oublier:
«Les grandes guerres de la Romagne étaient terminées. César Borgia, qui avait achevé sa conquête, avait besoin d'argent pour acheter l'Italie tout entière. Le pape avait également besoin d'argent pour en finir avec Louis XII, roi de France, encore terrible malgré ses derniers revers. Il s'agissait donc de faire une bonne spéculation, ce qui devenait difficile dans cette pauvre Italie épuisée.
«Sa Sainteté eut une idée. Elle résolut de faire deux cardinaux.
«En choisissant deux des grands personnages de Rome, deux riches surtout, voici ce qui revenait au Saint-Père de la spéculation: d'abord il avait à vendre les grandes charges et les emplois magnifiques dont ces deux cardinaux étaient en possession; en outre, il pouvait compter sur un prix très brillant de la vente de ces deux chapeaux.
«Il restait une troisième part de spéculation, qui va apparaître bientôt.
«Le pape et César Borgia trouvèrent d'abord les deux cardinaux futurs: c'était Jean Rospigliosi, qui tenait à lui seul quatre des plus hautes dignités du Saint-Siège, puis César Spada, l'un des plus nobles et des plus riches Romains. L'un et l'autre sentaient le prix d'une pareille faveur du pape. Ils étaient ambitieux. Ceux-là trouvés, César trouva bientôt des acquéreurs pour leurs charges.
«Il résulta que Rospigliosi et Spada payèrent pour être cardinaux, et que huit autres payèrent pour être ce qu'étaient auparavant les deux cardinaux de création nouvelle. Il entra huit cent mille écus dans les coffres des spéculateurs.
«Passons à la dernière partie de la spéculation, il est temps. Le pape ayant comblé de caresses Rospigliosi et Spada, leur ayant conféré les insignes du cardinalat, sûr qu'ils avaient dû, pour acquitter la dette non fictive de leur reconnaissance, rapprocher et réaliser leur fortune pour se fixer à Rome, le pape et César Borgia invitèrent à dîner ces deux cardinaux.
«Ce fut le sujet d'une contestation entre le Saint-Père et son fils: César pensait qu'on pouvait user de l'un de ces moyens qu'il tenait toujours à la disposition de ses amis intimes, savoir: d'abord, de la fameuse clef avec laquelle on priait certaines gens d'aller ouvrir certaine armoire. Cette clef était garnie d'une petite pointe de fer, négligence de l'ouvrier. Lorsqu'on forçait pour ouvrir l'armoire, dont la serrure était difficile, on se piquait avec cette petite pointe, et l'on en mourait le lendemain. Il y avait aussi la bague à tête de lion, que César passait à son doigt lorsqu'il donnait de certaines poignées de main. Le lion mordait l'épiderme de ces mains favorisées, et la morsure était mortelle au bout de vingt-quatre heures.
«César proposa donc à son père, soit d'envoyer les cardinaux ouvrir l'armoire, soit de leur donner à chacun une cordiale poignée de main, mais Alexandre VI lui répondit:
— Ne regardons pas à un dîner quand il s'agit de ces excellents cardinaux Spada et Rospigliosi. Quelque chose me dit que nous regagnerons cet argent-là. D'ailleurs, vous oubliez, César, qu'une indigestion se déclare tout de suite, tandis qu'une piqûre ou une morsure n'aboutissent qu'après un jour ou deux.
«César se rendit à ce raisonnement. Voilà pourquoi les cardinaux furent invités à ce dîner.
«On dressa le couvert dans la vigne que possédait le pape près de Saint-Pierre-ès-Liens, charmante habitation que les cardinaux connaissaient bien de réputation.
«Rospigliosi, tout étourdi de sa dignité nouvelle, apprêta son estomac et sa meilleure mine. Spada, homme prudent et qui aimait uniquement son neveu, jeune capitaine de la plus belle espérance, prit du papier, une plume, et fit son testament.
«Il fit dire ensuite à ce neveu de l'attendre aux environs de la vigne, mais il paraît que le serviteur ne le trouva pas.
«Spada connaissait la coutume des invitations. Depuis que le christianisme, éminemment civilisateur, avait apporté ses progrès dans Rome, ce n'était plus un centurion qui arrivait de la part du tyran vous dire: «César veut que tu meures»; mais c'était un légat a latere, qui venait, la bouche souriante, vous dire de la part du pape: «Sa Sainteté veut que vous dîniez avec elle.»
«Spada partit vers les deux heures pour la vigne de Saint-Pierre-ès-Liens; le pape l'y attendait. La première figure qui frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout paré, tout gracieux, auquel César Borgia prodiguait les caresses. Spada pâlit; et César, qui lui décocha un regard plein d'ironie, laissa voir qu'il avait tout prévu, que le piège était bien dressé.
«On dîna. Spada n'avait pu que demander à son neveu: «Avez-vous reçu mon message?» Le neveu répondit que non et comprit parfaitement la valeur de cette question: il était trop tard, car il venait de boire un verre d'excellent vin mis à part pour lui par le sommelier du pape. Spada vit au même moment approcher une autre bouteille dont on lui offrit libéralement. Une heure après, un médecin les déclarait tous deux empoisonnés par des morilles vénéneuses, Spada mourait sur le seuil de la vigne, le neveu expirait à sa porte en faisant un signe que sa femme ne comprit pas.
«Aussitôt César et le pape s'empressèrent d'envahir l'héritage, sous prétexte de rechercher les papiers des défunts. Mais l'héritage consistait en ceci: un morceau de papier sur lequel Spada avait écrit:
«Je lègue à mon neveu bien-aimé mes coffres, mes livres, parmi lesquels mon beau bréviaire à coins d'or, désirant qu'il garde ce souvenir de son oncle affectionné.
«Les héritiers cherchèrent partout, admirèrent le bréviaire, firent main basse sur les meubles et s'étonnèrent que Spada, l'homme riche, fût effectivement le plus misérable des oncles; de trésors, aucun: si ce n'est des trésors de science renfermés dans la bibliothèque et les laboratoires.
«Ce fut tout. César et son père cherchèrent, fouillèrent et espionnèrent, on ne trouva rien, ou du moins très peu de chose: pour un millier d'écus, peut-être, d'orfèvrerie, et pour autant à peu près d'argent monnayé; mais le neveu avait eu le temps de dire en rentrant à sa femme:
«Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un testament réel.
«On chercha plus activement encore peut-être que n'avaient fait les augustes héritiers. Ce fut en vain: il resta deux palais et une vigne derrière le Palatin. Mais à cette époque les biens immobiliers avaient une valeur médiocre; les deux palais et la vigne restèrent à la famille, comme indignes de la rapacité du pape et de son fils.
«Les mois et les années s'écoulèrent. Alexandre VI mourut empoisonné, vous savez par quelle méprise; César, empoisonné en même temps que lui, en fut quitte pour changer de peau comme un serpent, et revêtir une nouvelle enveloppe où le poison avait laissé des taches pareilles à celles que l'on voit sur la fourrure du tigre; enfin, forcé de quitter Rome, il alla se faire tuer obscurément dans une escarmouche nocturne et presque oubliée par l'histoire.
«Après la mort du pape, après l'exil de son fils, on s'attendait généralement à voir reprendre à la famille le train princier qu'elle menait du temps du cardinal Spada; mais il n'en fut pas ainsi. Les Spada restèrent dans une aisance douteuse, un mystère éternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit public fut que César, meilleur politique que son père, avait enlevé au pape la fortune des deux cardinaux; je dis des deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui n'avait pris aucune précaution, fut dépouillé complètement.
«Jusqu'à présent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous semble pas trop insensé, n'est-ce pas?
— Ô mon ami, dit Dantès, il me semble que je lis, au contraire, une chronique pleine d'intérêt. Continuez, je vous prie.
— Je continue:
«La famille s'accoutuma à cette obscurité. Les années s'écoulèrent; parmi les descendants les uns furent soldats, les autres diplomates; ceux-ci gens d'Église, ceux-là banquiers; les uns s'enrichirent, les autres achevèrent de se ruiner. J'arrive au dernier de la famille, à celui-là dont je fus le secrétaire, au comte de Spada.
«Je l'avais bien souvent entendu se plaindre de la disproportion de sa fortune avec son rang, aussi lui avais-je donné le conseil de placer le peu de biens qui lui restait en rentes viagères; il suivit ce conseil, et doubla ainsi son revenu.
«Le fameux bréviaire était resté dans la famille, et c'était le comte de Spada qui le possédait: on l'avait conservé de père en fils, car la clause bizarre du seul testament qu'on eût retrouvé en avait fait une véritable relique gardée avec une superstitieuse vénération dans la famille; c'était un livre enluminé des plus belles figures gothiques, et si pesant d'or, qu'un domestique le portait toujours devant le cardinal dans les jours de grande solennité.
«À la vue des papiers de toutes sortes, titres, contrats, parchemins, qu'on gardait dans les archives de la famille et qui tous venaient du cardinal empoisonné, je me mis à mon tour, comme vingt serviteurs, vingt intendants, vingt secrétaires qui m'avaient précédé, à compulser les liasses formidables: malgré l'activité et la religion de mes recherches, je ne retrouvai absolument rien. Cependant j'avais lu, j'avais même écrit une histoire exacte et presque éphéméridique de la famille des Borgia, dans le seul but de m'assurer si un supplément de fortune était survenu à ces princes à la mort de mon cardinal César Spada, et je n'y avais remarqué que l'addition des biens du cardinal Rospigliosi, son compagnon d'infortune.
«J'étais donc à peu près sûr que l'héritage n'avait profité ni aux Borgia ni à la famille, mais était resté sans maître, comme ces trésors des contes arabes qui dorment au sein de la terre sous les regards d'un génie. Je fouillai, je comptai, je supputai mille et mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis trois cents ans: tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte de Spada dans sa misère.
«Mon patron mourut. De sa rente en viager il avait excepté ses papiers de famille, sa bibliothèque, composée de cinq mille volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout cela, avec un millier d'écus romains qu'il possédait en argent comptant, à la condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je dresserais un arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce que je fis fort exactement....
«Tranquillisez-vous, mon cher Edmond, nous approchons de la fin.
«En 1807, un mois avant mon arrestation et quinze jours après la mort du comte de Spada, le 25 du mois de décembre, vous allez comprendre tout à l'heure comment la date de ce jour mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la millième fois ces papiers que je coordonnais, car, le palais appartenant désormais à un étranger, j'allais quitter Rome pour aller m'établir à Florence, en emportant une douzaine de mille livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux bréviaire, lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner assez lourd quel j'avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux mains et m'endormis: il était trois heures de l'après-midi.
«Je me réveillai comme la pendule sonnait six heures.
«Je levai la tête, j'étais dans l'obscurité la plus profonde. Je sonnai pour qu'on m'apportât de la lumière, personne ne vint; je résolus alors de me servir moi-même. C'était d'ailleurs une habitude de philosophe qu'il allait me falloir prendre. Je pris d'une main une bougie toute préparée, et de l'autre je cherchai, à défaut des allumettes absentes de leur boîte, un papier que je comptais allumer à un dernier reste de flamme au-dessus du foyer; mais, craignant dans l'obscurité de prendre un papier précieux à la place d'un papier inutile, j'hésitais, lorsque je me rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur la table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, qui avait l'air de servir de signet, et qui avait traversé les siècles maintenu à sa place par la vénération des héritiers. Je cherchai, en tâtonnant, cette feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la présentant à la flamme mourante, je l'allumai.
«Mais, sous mes doigts, comme par magie, à mesure que le feu montait, je vis des caractères jaunâtres sortir du papier blanc et apparaître sur la feuille; alors la terreur me prit: je serrai dans mes mains le papier, j'étouffai le feu, j'allumai directement la bougie au foyer, je rouvris avec une indicible émotion la lettre froissée, et je reconnus qu'une encre mystérieuse et sympathique avait tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive chaleur. Un peu plus du tiers du papier avait été consumé par la flamme: c'est ce papier que vous avez lu ce matin; relisez-le, Dantès; puis quand vous l'aurez relu, je vous compléterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.»
Et Faria, interrompant, offrit le papier à Dantès qui, cette fois, relut avidement les mots suivants tracés avec une encre rousse, pareille à la rouille:
Cejourd'hui 25 avril 1498, ay Alexandre VI, et craignant que, non il ne veuille hériter de moi et ne me ré et Bentivoglio, morts empoisonnés, mon légataire universel, que j'ai enf pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans île de Monte-Cristo, tout ce que je pos reries, diamants, bijoux; que seul peut monter à peu près à deux mil trouvera ayant levé la vingtième roch crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é lequel trésor je lui lègue et cède en tou seul héritier.
25 avril 1498 CES
«Maintenant, reprit l'abbé, lisez cet autre papier.» Et il présenta à Dantès une seconde feuille avec d'autres fragments de lignes. Dantès prit et lut:
ant été invité à dîner par Sa Sainteté content de m'avoir fait payer le chapeau, serve le sort des cardinaux Crapara je déclare à mon neveu Guido Spada, oui dans un endroit qu'il connaît les grottes de la petite sédais de lingots, d'or monnayé, de pier je connais l'existence de ce trésor, qui lions d'écus romains, et qu'il e, à partir de la petite res ont été pratiquées loigné de la deuxième, te propriété comme à mon AR-SPADA
Faria le suivait d'un oeil ardent.
«Et maintenant, dit-il, lorsqu'il eut vu que Dantès en était arrivé à la dernière ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-même.»
Dantès obéit; les deux fragments rapprochés donnaient l'ensemble suivant:
«Cejourd'hui 25 avril 1498, ay... ant été invité à dîner par Sa Sainteté Alexandre VI, et craignant que, non... content de m'avoir fait payer le chapeau, il ne veuille hériter de moi et ne me ré... serve le sort des cardinaux Crapara et Bentivoglio, morts empoisonnés,... je déclare à mon neveu Guido Spada, mon légataire universel, que j'ai en... foui dans un endroit qu'il connaît pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans... les grottes de la petite île de Monte-Cristo, tout ce que je pos... sédais de lingots, d'or monnayé, pierreries, diamants bijoux; que seul... je connais l'existence de ce trésor qui peut monter à peu près à deux mil... lions d'écus romains, et qu'il trouvera ayant levé la vingtième roch... e à partir de la petite crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu... res ont été pratiquées dans ces grottes: le trésor est dans l'angle le plus é... loigné de la deuxième, lequel trésor je lui lègue et cède en tou... te propriété, comme à mon seul héritier.
«25 avril 1498
«CESAR.... SPADA.»
«Eh bien, comprenez-vous enfin? dit Faria.
— C'était la déclaration du cardinal Spada et le testament que l'on cherchait depuis si longtemps? dit Edmond encore incrédule.
— Oui, mille fois oui.
— Qui l'a reconstruite ainsi?
— Moi, qui, à l'aide du fragment restant, ai deviné le reste en mesurant la longueur des lignes par celle du papier et en pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible, comme on se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d'en haut.
— Et qu'avez-vous fait quand vous avez cru avoir acquis cette conviction?
— J'ai voulu partir et je suis parti à l'instant même, emportant avec moi le commencement de mon grand travail sur l'unité d'un royaume d'Italie; mais depuis longtemps la police impériale, qui, dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu depuis, quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les yeux sur moi: mon départ précipité, dont elle était loin de deviner la cause, éveilla ses soupçons, et au moment où je m'embarquais à Piombino je fus arrêté.
«Maintenant, continua Faria en regardant Dantès avec une expression presque paternelle, maintenant, mon ami, vous en savez autant que moi: si nous nous sauvons jamais ensemble, la moitié de mon trésor est à vous; et si je meurs ici et que vous vous sauviez seul, il vous appartient en totalité.
— Mais, demanda Dantès hésitant, ce trésor n'a-t-il pas dans ce monde quelque plus légitime possesseur que nous?
— Mais non, rassurez-vous, la famille est éteinte complètement; le dernier comte de Spada, d'ailleurs, m'a fait son héritier; en me léguant ce bréviaire symbolique il m'a légué ce qu'il contenait; non, non, tranquillisez-vous: si nous mettons la main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords.
— Et vous dites que ce trésor renferme....
— Deux millions d'écus romains, treize millions à peu près de notre monnaie.
— Impossible! dit Dantès effrayé par l'énormité de la somme.
— Impossible! et pourquoi? reprit le vieillard. La famille Spada était une des plus vieilles et des plus puissantes familles du quinzième siècle. D'ailleurs, dans ces temps où toute spéculation et toute industrie étaient absentes, ces agglomérations d'or et de bijoux ne sont pas rares, il y a encore aujourd'hui des familles romaines qui meurent de faim près d'un million en diamants et en pierreries transmis par majorat, et auquel elles ne peuvent toucher.»
Edmond croyait rêver: il flottait entre l'incrédulité et la joie.
«Je n'ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria, d'abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre; si nous nous fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à Monte-Cristo; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est vous qui m'y conduirez. Eh bien, Dantès, vous ne me remerciez pas?
— Ce trésor vous appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n'y ai aucun droit: je ne suis point votre parent.
— Vous êtes mon fils, Dantès! s'écria le vieillard, vous êtes l'enfant de ma captivité; mon état me condamnait au célibat: Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois l'homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre.»
Et Faria tendit le bras qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant. |
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} | CHAPITRE XXIV. | LE BILLET ET LES PINCETTES.
Et, en effet, Mlle Henriette de Hautefort était merveilleusement belle. C'était une blonde du Midi que, pour son teint rose et ses cheveux rutilants, comme l'avait dit Mme de Fargis, on l'appelait l'Aurore.
C'était Vaultier qui l'avait découverte dans un voyage en Périgord, et alors en ayant conçu la possibilité par ces soins d'un jour que le roi avait donnés à Mlle de Lautrec, il avait eu l'idée de rendre sérieusement amoureux ce malade saigné à blanc, ce roi fantôme.
Il avait tout arrangé d'avance, s'était assuré qu'aucun parent, aucun amant, aucun ami ne s'opposerait au dévouement de la jeune fille; mais sur le conseil de la reine Marie, il avait attendu le retour de Mme de Fargis, pensant qu'il n'y avait qu'elle qui pût présenter à la reine cette tasse d'absinthe en la frottant de miel.
On a vu de quelle manière la reine l'avait avalée.
Mais lorsqu'elle vit la belle jeune fille se jeter à ses pieds les bras tendus, en s'écriant:
«Tout, tout pour vous, ma reine!» elle vit bien que cette fraîche beauté, que cette douce voix, ne pouvait mentir, et elle la releva avec bienveillance.
Dans la même soirée, tout fut arrêté. Mlle de Hautefort tâcherait de se faire aimer du roi et, une fois aimée, userait de toute l'influence que lui donnerait l'amour du roi, pour le ramener à la reine, et lui faire renvoyer le cardinal de Richelieu.
Il ne s'agissait que de faire apparaître la belle dévouée dans des conditions de mise en scène qui ravîssent Louis XIII.
Les reines annoncèrent que le roi étant à Fontainebleau, elles y iraient faire leurs pâques avec lui.
Et, en effet, elles arrivèrent la veille du dimanche des Rameaux.
Le lendemain, le roi entendit la messe dans la chapelle du château, où tout le monde était appelé à entendre la messe avec Sa Majesté. A quelques pas de lui, éclairée par un rayon de soleil, à travers des vitraux peints qui lui faisaient une auréole d'or et de pourpre, était une jeune fille à genoux sur la dalle nue.
Lui, le roi, avait les genoux moelleusement posés sur un coussin à glands d'or.
Son instinct de chevalier se réveilla. Il eut honte d'avoir un carreau sous les genoux, tandis que cette belle jeune fille n'en avait pas. Il appela un page et lui fit porter le sien.
Mlle de Hautefort rougit; mais ne se jugeant pas digne d'appuyer ses genoux sur le coussin où le roi avait appuyé les siens, elle se leva, salua Sa Majesté, mais déposa respectueusement le coussin sur sa chaise, et tout cela avec un grand air et cette noblesse virginale et hardie des femmes du midi.
Cette grâce toucha le roi; une fois déjà, dans sa vie, il avait été pris à l'improviste, mais avec moins de raisons de l'être, ce qui n'en explique que mieux l'impression que, sur cet homme inexplicable, produisit Mlle de Hautefort. Dans je ne sais quel voyage, il avait, dans une petite ville, accepté un bal; vers la fin de la soirée, une des danseuses nommée Catin Gau, monta sur un siège pour prendre avec ses doigts, dans un chandelier de bois, non pas un bout de bougie, mais un bout de chandelle de suif. Le roi, lorsqu'on le raillait sur son éloignement pour les femmes, racontait toujours cette aventure, disant que l'héroïne de cette courte aventure avait fait cela de si bonne grâce, qu'il en était devenu amoureux et, en partant pour la ville, lui avait fait donner trente mille livres pour sa vertu.
Seulement, il ne disait pas si cette vertu avait été attaquée par lui et s'était défendue de manière à gagner les trente mille livres.
Le roi fut donc pris non moins subitement par la belle Henriette de Hautefort qu'il l'avait été par la vertueuse Catin Gau! A peine rentré au château, il s'informa quelle était la ravissante personne qu'il avait vue à l'église, et il apprit que c'était la petite-fille d'une madame de Flotte, qui était entrée la veille chez reine Marie de Médicis comme gouvernante de ses filles.
Et dès le jour même, au grand étonnement de tout le monde et à la grande satisfaction des intéressés, il s'était fait un changement complet dans les façons du roi. Au lieu de se tenir enfermé dans sa chambre la plus sombre, comme il faisait depuis plus d'un mois au Louvre et depuis plus de huit jours à Fontainebleau, il était sorti en voiture, s'était promené dans les endroits les plus fréquentés du parc, comme s'il y eût cherché quelqu'un, et le soir, il était venu chez les reines, ce qu'il n'avait point fait depuis le départ de Mlle de Lautrec, avait passé la soirée à causer avec la belle Henriette, s'était informé si elle y serait le lendemain. Le lendemain, sur sa réponse affirmative, il avait expédié un courrier à Bois-Robert afin qu'il vînt en toute hâte le rejoindre à Fontainebleau.
Bois-Robert accourut tout étonné de cette marque de faveur, à laquelle il se fût parfaitement attendu de la part de Richelieu, mais non de celle du roi. Mais son étonnement fut bien plus grand encore lorsque, conduisant Bois-Robert dans l'embrasure d'une fenêtre, il lui montra Mlle de Hautefort qui se promenait sur la terrasse et lui dit qu'il lui fallait des vers pour cette belle personne-là.
Tout étonné qu'il fût, Bois-Robert ne se le fit point redire deux fois. Il loua fort la beauté de Mlle de Hautefort et, apprenant qu'on l'avait surnommée l'Aurore, déclara qu'il eût beau chercher, il n'eût pu trouver un nom qui convînt mieux à cette matinale beauté.
Le nom lui fournit, au reste, le sujet de ses vers.
Louis XIII, sous le nom d'Apollon, Apollon était le dieu de la lyre, et Louis XIII, on le sait, faisait et même composait de la musique, Louis XIII, sous le nom d'Apollon, suppliait l'Aurore de ne point se lever si matin et de ne pas s'évanouir si vite. Depuis le commencement du monde, amoureux d'elle, il la poursuivait sur un char attelé de quatre chevaux, sans jamais pouvoir l'atteindre, la voyant disparaître au moment où il étendait la main pour la saisir.
Le roi prit les vers les lut et les approuva sauf un point.
— Ils vont bien, le Bois, dit-il, mais il faudrait supprimer le mot désirs.
— Et pourquoi cela, Majesté? demanda Bois-Robert.
— Mais, parce que je ne désire rien.
A ceci il n'y avait rien à répondre. Bois-Robert supprima les désirs, et tout fut dit.
Quant au roi, il fit de la musique sur les paroles de Bois-Robert, et musique et paroles furent exécutées et chantées par ses deux musiciens attitrés, Moulinier et de Justin, qui, cette fois, vu la solennité, mirent leur costume complet.
Les deux reines et particulièrement Anne d'Autriche applaudirent fort la poésie de Bois-Robert et la musique du roi.
Louis XIII fit ses pâques; son confesseur, Suffren, mis au courant de la situation, alla au-devant des scrupules de Sa Majesté, lui citant les exemples des patriarches qui avaient été infidèles à leurs femmes sans attirer la colère du seigneur; mais le roi répondit qu'il n'y avait avec lui rien à craindre de pareil, et qu'il aimait mademoiselle de Hautefort sans mauvaises pensées.
Ce n'était point l'affaire de la cabale Fargis et compagnie; c'étaient, au contraire, les mauvaises pensées qu'elle voulait; mais avec une imagination aussi vive que celle de la Fargis, on ne perdait point l'espoir de les lui inspirer.
En effet, les Pâques finies, et l'on attendit avec une certaine inquiétude cette époque, Louis XIII ne parla pas de continuer son voyage; au contraire, il ordonna des chasses et des fêtes; mais aux chasses comme aux fêtes, tout en s'occupant exclusivement de Mlle de Hautefort, il resta parfaitement respectueux vis-à-vis d'elle.
Restait une espérance, c'était de rendre le roi jaloux.
Il y avait de par le monde un certain M. d'Ecqueville Vassé, dont la famille descendait du président Hennequin. Quelques projets de mariage, mais sans engagement aucun de part et d'autre, avaient été échangés entre lui et Mlle de Hautefort, mais il était de la cour. Il était venu à Fontainebleau et s'était fait inviter avec autant plus de facilité que Mme de Fargis avait jeté les yeux sur lui pour en faire un instrument de jalousie. Et, en effet, M. d'Ecqueville avait voulu reprendre son ancienne position du prétendant, malgré cette cour bizarre que le roi faisait à sa prétendue.
Mais Louis XIII avait fait les gros yeux, avait interrogé Mlle de Hautefort et avait appris les quelques paroles en l'air échangées entre les deux familles.
Louis XIII était devenu jaloux, et jaloux d'une femme!
Les deux reines et Mme de Fargis se réunirent.
Il s'agissait de trouver un moyen d'exploiter cette jalousie.
Ce fut Mme de Fargis qui l'indiqua.
Le soir, la petite naine Gretchen, que le roi ne pouvait pas sentir, remettrait à Mlle de Hautefort, assez maladroitement et pour que le roi s'en aperçût, un billet cacheté en poulet.
Le roi voudrait savoir de qui était le billet.
Le reste regardait la reine et Mlle de Hautefort.
Le soir, il y avait petit cercle chez Sa Majesté la reine Anne.
Le roi était assis près de Mlle de Hautefort, faisant des paysages en papier découpé.
Mlle de Hautefort était en grande toilette; la reine avait voulu l'habiller elle-même; elle portait une robe de satin blanc très décolletée; ses bras plus blancs que sa robe, ses épaules éblouissantes attiraient les lèvres plus invinciblement que l'aimant n'attire le fer.
Le roi, de temps en temps, regardait ces bras, et ces épaules, voilà tout.
Fargis les dévorait.
— Ah Sire, murmura-t-elle à l'oreille du roi, si j'étais homme.
Louis XIII fronça le sourcil.
Anne d'Autriche, tout en jouant avec la garniture de la robe, découvrait encore cette belle statue de marbre rose.
En ce moment, la petite Gretchen se glissa à quatre pattes entre les jambes du roi. Louis crut que c'était Grisette, sa chienne favorite, et l'écarta du pied.
La naine poussa un cri comme si le roi lui eût marché sur la main.
Sa Majesté se leva; Gretchen profita de ce moment pour glisser aussi maladroitement que la chose lui avait été recommandée le billet dans la main de Mlle de Hautefort.
Le roi ne perdit rien de ce manège.
L'idée de la comédie qu'elle jouait fit rougir la jeune fille, ce qui servit à merveille les intentions des conspiratrices.
Le roi vit le billet passer des mains de la naine dans la main de Henriette, et de la main de Henriette dans sa poche.
— La naine vous a remis un billet? demanda-t-il.
— Vous croyez, Sire?
— J'en suis sûr.
Il se fit un petit silence.
— De qui? demanda le roi.
— Je n'en sais rien, dit Mlle de Hautefort.
— Lisez-le, vous le saurez.
— Plus tard, Sire!
— Pourquoi plus tard?
— Parce que je ne suis pas pressée.
— Mais moi je le suis.
— En tout cas, dit Mlle de Hautefort, il me semble, Sire, que je suis bien libre de recevoir des billets de qui je veux.
— Non.
— Comment, non?
— Attendu...
— Attendu quoi?
— Attendu...... attendu...... que je vous aime!
— Bon! vous m'aimez! dit Mlle de Hautefort en riant.
— Oui.
— Mais que dira Sa Majesté la reine?
— Sa Majesté la reine prétend que je n'aime personne; elle aura la preuve que j'aime quelqu'un.
— Bravo, Sire! dit la reine, et à votre place, je voudrais savoir qui écrit à cette fille, et ce qu'on lui écrit.
— J'en suis désespérée, dit Mlle de Hautefort en se levant, mais le roi ne le saura point.
Et elle se leva.
— C'est ce que nous verrons, dit le roi.
Et il se leva à son tour.
Mlle de Hautefort fit un bond de côté, le roi fit un mouvement pour la saisir. La porte du boudoir de la reine se trouvait derrière elle, elle s'y enfuit.
Louis XIII l'y suivit.
La reine suivit le roi en l'excitant.
— Gare à tes poches, Hautefort, dit la reine.
Et, en effet, le roi étendit les deux bras, avec l'intention visible de fouiller la jeune fille.
Mais elle, connaissant la chasteté du roi tira le billet de sa poche, et, le mettant dans sa poitrine:
— Venez le prendre là, Sire, dit-elle.
Et avec l'impudeur de l'innocence, elle avança son sein à moitié nu vers le roi.
Le roi hésita; les bras lui tombèrent.
— Mais prenez donc, sire, prenez donc cria la reine en riant de toutes ses forces de l'embarras de son mari.
Et pour ôter toute défense à la jeune fille elle lui saisit les deux mains et les amena derrière le dos de Mlle de Hautefort en répétant:
— Mais prenez donc, prenez donc, Sire.
Louis regarda tout autour de lui, vit dans un sucrier des pincettes d'argent, les prit, et chastement, sans contact de son délicat asile, enleva la lettre.
La reine, qui ne s'attendait point à ce dénouement, lâcha les mains de Mlle de Hautefort en murmurant:
— Je crois décidément que nous n'avons d'autre ressource que celle proposée par Fargis.
La lettre était de la mère de Mlle de Hautefort.
Le roi la lut et tout honteux la lui rendit.
Puis, tous trois rentrèrent dans le salon avec des sentiments bien différents.
La reine causait avec un officier qui arrivait de l'armée et qui apportait, disait-il, les nouvelles les plus importantes au roi.
— Le comte de Moret! murmura la reine en reconnaissant le jeune homme qu'elle avait vu deux ou trois fois seulement, mais dont Mme de Fargis lui avait tant parlé. En vérité, il est très beau!
Puis, plus bas, avec un soupir:
— Il ressemble au duc de Buckingham, dit-elle.
S'en apercevait-elle seulement alors, ou lui plaisait-il de trouver une ressemblance entre le messager de Richelieu et l'ancien ambassadeur du roi d'Angleterre? |
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"title": "La dame de Monsoreau — Tome 2.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXXIII | UNE VOLÉE D'ANGEVINS.
Bussy parvint à occuper si bien le duc d'Anjou de ses préparatifs de guerre, que, pendant deux jours, il ne trouva ni le temps d'aller à Méridor, ni le temps de faire venir le baron à Angers.
Quelquefois cependant le duc revenait à ses idées de visite. Mais aussitôt Bussy faisait l'empressé, visitait les mousquets de toute la garde, faisait équiper les chevaux en guerre, roulait les canons, les affûts, comme s'il s'agissait de conquérir une cinquième partie du monde.
Ce que voyant Remy, il se mettait à faire de la charpie, à repasser ses instruments, à confectionner ses baumes, comme s'il s'agissait de soigner la moitié du genre humain.
Le duc alors reculait devant l'énormité de pareils préparatifs.
Il va sans dire que, de temps en temps, Bussy, sous prétexte de faire le tour des fortifications extérieures, sautait sur Roland, et, en quarante minutes, arrivait à certain mur, qu'il enjambait d'autant plus lestement, qu'à chaque enjambement il faisait tomber quelque pierre, et que le chaperon, croulant sous son poids, devenait peu à peu une brèche.
Quant à Roland, il n'était plus besoin de lui dire où l'on allait, Bussy n'avait qu'à lui lâcher la bride et fermer les yeux.
— Voilà déjà deux jours de gagnés, disait Bussy, j'aurai bien du malheur si, d'ici à deux autres jours, il ne m'arrive pas un petit bonheur.
Bussy n'avait pas tort de compter sur sa bonne fortune.
Vers le soir du troisième jour, comme on faisait entrer dans la ville un énorme convoi de vivres, produit d'une réquisition frappée par le duc sur ses bons et féaux Angevins; comme M. d'Anjou, pour faire le bon prince, goûtait le pain noir des soldats et déchirait à belles dents les harengs salés et la morue sèche, on entendit une grande rumeur vers une des portes de la ville.
M. d'Anjou s'informa d'où venait cette rumeur; mais personne ne put le lui dire.
Il se faisait par là une distribution de coups de manche de pertuisane et de coups de crosse de mousquet à bon nombre de bourgeois attirés par la nouveauté d'un spectacle curieux.
Un homme, monté sur un cheval blanc ruisselant de sueur, s'était présenté à la barrière de la porte de Paris.
Or Bussy, par suite de son système d'intimidation, s'était fait nommer capitaine général du pays d'Anjou, grand-maître de toutes les places, et avait établi la plus sévère discipline, notamment dans Angers. Nul ne pouvait sortir de la ville sans un mot d'ordre, nul ne pouvait y entrer sans ce même mot d'ordre, une lettre d'appel ou un signe de ralliement quelconque.
Toute cette discipline n'avait d'autre but que d'empêcher le duc d'envoyer quelqu'un à Diane sans qu'il le sût, et d'empêcher Diane d'entrer à Angers sans qu'il en fût averti.
Cela paraîtra peut-être un peu exagéré; mais cinquante ans plus tard Buckingham faisait bien d'autres folies pour Anne d'Autriche.
L'homme et le cheval blanc étaient donc, comme nous l'avons dit, arrivés d'un galop furieux, et ils avaient été donner droit dans le poste.
Mais le poste avait sa consigne. La consigne avait été donnée à la sentinelle; la sentinelle avait croisé la pertuisane; le cavalier avait paru s'en inquiéter médiocrement; mais la sentinelle avait crié: «Aux armes!» le poste était sorti, et force avait été d'entrer en explication.
— Je suis Antraguet, avait dit le cavalier, et je veux parler au duc d'Anjou.
— Nous ne connaissons pas Antraguet, avait répondu le chef du poste; quant à parler au duc d'Anjou, votre désir sera satisfait, car nous allons vous arrêter et vous conduire à Son Altesse.
— M'arrêter! répondit le cavalier, voilà encore un plaisant maroufle pour arrêter Charles de Balzac d'Entragues, baron de Cuneo et comte de Graville.
— Ce sera pourtant comme cela, dit en ajustant son hausse-col le bourgeois qui avait vingt hommes derrière lui, et qui n'en voyait qu'un seul en face.
— Attendez un peu, mes bons amis, dit Antraguet. Vous ne connaissez pas encore les Parisiens, n'est-ce pas? eh bien! je vais vous montrer un échantillon de ce qu'ils savent taire.
— Arrêtons-le! conduisons-le à monseigneur! crièrent les miliciens furieux.
— Tout doux, mes petits agneaux, d'Anjou, dit Antraguet, c'est moi qui aurai ce plaisir.
— Que dit-il donc là? se demandèrent les bourgeois.
— Il dit que son cheval n'a encore fait que dix lieues, répondit Antraguet, ce qui fait qu'il va vous passer sur le ventre à tous, si vous ne vous rangez pas. Rangez-vous donc, ou ventre-boeuf....
Et, comme les bourgeois d'Angers avaient l'air de ne pas comprendre le juron parisien, Antraguet avait mis l'épée à la main, et, par un moulinet prestigieux, avait abattu çà et là les hampes les plus rapprochées des hallebardes dont on lui présentait la pointe.
En moins de dix minutes, quinze ou vingt hallebardes furent changées en manches à balais.
Les bourgeois furieux fondirent à coups de bâton sur le nouveau venu, qui parait devant, derrière, à droite et à gauche, avec une adresse prodigieuse, et en riant de tout son coeur.
— Ah! la belle entrée, disait-il en se tordant sur son cheval; oh! les honnêtes bourgeois que les bourgeois d'Angers! Morbleu, comme on s'amuse ici! Que le prince a bien eu raison de quitter Paris, et que j'ai bien fait de venir le rejoindre!
Et Antraguet, non-seulement parait de plus belle, mais, de temps en temps, quand il se sentait serré de trop près, il taillait, avec sa lame espagnole, le buffle de celui-là, la salade de celui-ci, et quelquefois, choisissant son homme, il étourdissait d'un coup de plat d'épée quelque guerrier imprudent qui se jetait dans la mêlée, le chef protégé par le simple bonnet de laine angevin.
Les bourgeois ameutés frappaient à l'envi, s'estropiant les uns les autres, puis revenaient à la charge; comme les soldats de Cadmus, on eût dit qu'ils sortaient de terre.
Antraguet sentit qu'il commençait à se fatiguer.
— Allons, dit-il, voyant que les rangs devenaient de plus en plus compacts, c'est bon; vous êtes braves comme des lions, c'est convenu, et j'en rendrai témoignage. Mais vous voyez qu'il ne vous reste plus que vos manches de hallebardes, et que vous ne savez pas charger vos mousquets. J'avais résolu d'entrer dans la ville, mais j'ignorais qu'elle était gardée par une armée de Césars. Je renonce à vous vaincre; adieu, bonsoir, je m'en vais. Dites seulement au prince que j'étais venu exprès de Paris pour le voir.
Cependant le capitaine était parvenu à communiquer le feu à la mèche de son mousquet; mais, au moment où il appuyait la crosse à son épaule, Antraguet lui cingla de si furieux coups de sa canne flexible sur les doigts, qu'il lâcha son arme et qu'il se mit à sauter alternativement sur le pied droit et sur le pied gauche.
— A mort! à mort! crièrent les miliciens meurtris et enragés, ne le laissons pas fuir! qu'il ne puisse pas s'échapper!
— Ah! dit Antraguet, vous ne vouliez pas me laisser entrer tout à l'heure, et voilà maintenant que vous ne voulez plus me laisser sortir; prenez garde! cela va changer ma tactique: au lieu d'user du plat, j'userai de la pointe; au lieu d'abattre les hallebardes, j'abatterai les poignets. Çà, voyons, mes agneaux d'Anjou, me laisse-t-on partir?
— Non! à mort! à mort! il se lasse! assommons-le!
— Fort bien! c'est pour tout de bon, alors?
— Oui! oui!
— Eh bien! gare les doigts, je coupe les mains!
Il achevait à peine, et se mettait en mesure de mettre sa menace à exécution, quand un second cavalier apparut à l'horizon, accourant avec la même frénésie, entra dans la barrière au triple galop, et tomba comme la foudre au milieu de la mêlée, qui tournait peu à peu en véritable combat.
— Antraguet, cria le nouveau venu, Antraguet! eh! que diable fais-tu au milieu de tous ces bourgeois?
— Livarot! s'écria Antraguet en se retournant, ah! mordieu, tu es le bienvenu, Montjoie et Saint-Denis, à la rescousse!
— Je savais bien que je te rattraperais; il y a quatre heures que j'ai eu de tes nouvelles, et, depuis ce moment, je te suis. Mais où t'es-tu donc fourré? on te massacre, Dieu me pardonne.
— Oui, ce sont nos amis d'Anjou, qui ne veulent ni me laisser entrer ni me laisser sortir.
— Messieurs, dit Livarot en mettant le chapeau à la main, vous plairait-il de vous ranger à droite ou à gauche, afin que nous passions?
— Ils nous insultent! crièrent les bourgeois; à mort! à mort!
— Ah! voilà comme ils sont à Angers! fit Livarot en remettant d'une main son chapeau sur sa tête, et en tirant de l'autre son épée.
— Oui, tu vois, dit Antraguet; malheureusement ils sont beaucoup.
— Bah! à nous trois nous en viendrons bien à bout.
— Oui, à nous trois, si nous étions trois; mais nous ne sommes que nous deux.
— Voici Ribérac qui arrive.
— Lui aussi?
— L'entends-tu?
— Je le vois. Eh! Ribérac! eh! ici! ici!
En effet, au moment même, Ribérac, non moins pressé que ses compagnons, à ce qu'il paraissait, faisait la même entrée qu'eux dans la ville d'Angers.
— Tiens! on se bat, dit Ribérac, voilà une chance! Bonjour, Antraguet; bonjour, Livarot.
— Chargeons, répondit Antraguet.
Les miliciens regardaient, assez étourdis, le nouveau renfort qui venait d'arriver aux deux amis, lesquels, de l'état d'assaillis, se préparaient à passer à celui d'assaillants.
— Ah çà! mais ils sont donc un régiment, dit le capitaine de la milice à ces hommes; messieurs, notre ordre de bataille me paraît vicieux, et je propose que nous fassions demi-tour à gauche.
Les bourgeois, avec cette habileté qui les caractérise dans l'exécution des mouvements militaires, commencèrent aussitôt un demi-tour à droite.
C'est qu'outre l'invitation de leur capitaine qui les ramenait naturellement à la prudence, ils voyaient les trois cavaliers se ranger de front avec une contenance martiale qui faisait frémir les plus intrépides.
— C'est leur avant-garde, crièrent les bourgeois qui voulaient se donner à eux-mêmes un prétexte pour fuir. Alarme! alarme!
— Au feu! crièrent les autres, au feu!
— L'ennemi! l'ennemi! dirent la plupart.
— Nous sommes des pères de famille; nous nous devons à nos femmes et à nos enfants. Sauve qui peut! hurla le capitaine.
Et en raison de ces cris divers, qui tous cependant, comme on le voit, avaient le même but, un effroyable tumulte se fit dans la rue, et les coups de bâton commencèrent à tomber comme la grêle sur les curieux, dont le cercle pressé empêchait les peureux de fuir.
Ce fut alors que le bruit de la bagarre arriva jusqu'à la place du Château, où, comme nous l'avons dit, le prince goûtait le pain noir, les harengs saurs et la morue sèche de ses partisans.
Bussy et le prince s'informèrent; on leur dit que c'étaient trois hommes, ou plutôt trois diables incarnés arrivant de Paris, qui faisaient tout ce tapage.
— Trois hommes? dit le prince; va donc voir ce que c'est, Bussy.
— Trois hommes? dit Bussy: venez, monseigneur.
Et tous deux partirent: Bussy en avant, le prince le suivant prudemment, accompagné d'une vingtaine de cavaliers.
Ils arrivèrent comme les bourgeois commençaient d'exécuter la manoeuvre que nous avons dite, au grand détriment des épaules et des crâne des curieux.
Bussy se dressa sur ses étriers, et, son oeil d'aigle plongeant dans la mêlée, il reconnut Livarot à sa longue figure.
— Mort de ma vie! cria-t-il au prince d'une voix tonnante, accourez donc, monseigneur, ce sont nos amis de Paris qui nous assiègent.
— Eh non! répondit Livarot d'une voix qui dominait le bruit de la bataille, ce sont, au contraire, les amis d'Anjou qui nous écharpent.
— Bas les armes! cria le duc; bas les armes, marauds, ce sont des amis.
— Des amis! s'écrièrent les bourgeois contusionnés, écorchés, rendus. Des amis! il fallait donc leur donner le mot d'ordre alors; depuis une bonne heure, nous les traitons comme des païens, et ils nous traitent comme des Turcs.
Et le mouvement rétrograde acheva de se faire.
Livarot, Antraguet et Ribérac s'avancèrent en triomphateurs dans l'espace laissé libre par la retraite des bourgeois, et tous s'empressèrent d'aller baiser la main de Son Altesse; après quoi, chacun, à son tour, se jeta dans les bras de Bussy.
— Il paraît, dit philosophiquement le capitaine, que c'est une volée d'Angevins que nous prenions pour un vol de vautours.
— Monseigneur, glissa Bussy à l'oreille du duc, comptez vos miliciens, je vous prie.
— Pour quoi faire?
— Comptez toujours, à peu près, en gros; je ne dis pas un à un.
— Ils sont au moins cent cinquante.
— Au moins, oui.
— Eh bien! que veux-tu dire?
— Je veux dire que vous n'avez point là de fameux soldats, puisque trois hommes les ont battus.
— C'est vrai, dit le duc. Après?
— Après! sortez donc de la ville avec des gaillards comme ceux-là!
— Oui, dit le duc; mais j'en sortirai avec les trois hommes qui ont battu les autres, répliqua le duc.
— Ouais! fit tout bas Bussy, je n'avais pas songé à celle-là. Vivent les poltrons pour être logiques! |
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"file_name": "pg17990.txt",
"title": "Le comte de Monte-Cristo, Tome II",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | L | La famille Morrel.
Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7.
La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.
Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli, Coclès ne reconnut pas le comte.
Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille, magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et qui était cause qu'on appelait cette maison le Petit-Versailles.
Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons rouges et jaunes.
La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait, outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg Saint-Germain.
La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu; la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.
Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses amis.
Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.
Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient visibles pour le comte de Monte-Cristo.
«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte, de ne pas avoir oublié votre promesse.»
Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec empressement.
«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses deux journaux, La Presse et les Débats, à six pas d'elle, car partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à l'École polytechnique.»
Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec un soin tout particulier un rosier noisette.
Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel Herbault.
Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire.
«Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.
— Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie.... Penelon!... Penelon!...»
Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé au souffle des tempêtes.
«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.»
Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.
«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.»
Puis se tournant vers Monte-Cristo:
«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?»
Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un massif et gagna la maison par une allée latérale.
«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec douleur que je fais révolution dans votre famille.
— Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui, de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.
— Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le comte, répondant à sa propre pensée.
— Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se figurent posséder la richesse des Rothschild.
— C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...
— Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs; six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme, qui achevait de payer l'échéance.
— Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle, trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M. Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.
— Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?
— Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton avis.
— Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs comptant.
— Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les affaires.
— Et depuis quand? demanda le client étonné.
— Depuis un quart d'heure.
«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.»
Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré d'un chapeau et d'une redingote.
Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la maison.
Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée.
On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des maîtres.
Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.
Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant avec effort à sa rêverie:
«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner, vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.
— Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur bonheur aussi cher que nous.»
La curiosité se peignit sur les traits du comte.
«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte, habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons, comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....
— Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur la souffrance? demanda Monte-Cristo.
— Oui, monsieur le comte, dit Julie; nous pouvons le dire, car il a fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un de ses anges.»
Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.
«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une mer en fureur.»
Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à parcourir pas à pas le salon.
«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.
— Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier, ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.»
Maximilien prit un air grave et répondit:
«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de famille.
— En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo.
— Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.
— Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant; pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.
— Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.
— Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.
— Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce généreux inconnu.»
Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent, adressé à Julie et signé Simbad le marin.
— Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est resté inconnu pour vous?
— Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.
— Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître, s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5 septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point lui parler.
— Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque regard de Julie; un Anglais, dites-vous?
— Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi, lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829; avez-vous connu cet Anglais?
— Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French avait constamment nié vous avoir rendu ce service?
— Oui.
— Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même, aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?
— Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un miracle.
— Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.
— Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet: Simbad le marin.
— Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.»
Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:
«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près, un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la main?
— Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants de joie.
— Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.
— Sans se faire connaître!
— C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.
— Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à quoi croit-il donc, le malheureux!
— Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque preuve que la reconnaissance existait.
— Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.
— Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites, pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.»
Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore quelques pas dans le salon.
«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!
— Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il en revienne jamais.
— Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi.
Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.
«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.»
Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.
«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance, il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce que nous ne pourrions pas...?
— Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.
— Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.
— Rien.
— Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...
— Jamais.
— Cependant vous l'avez nommé tout de suite.
— Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.
— Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.»
Monte-Cristo tressaillit.
«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.
— Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir, lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond Dantès!»
La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant, devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:
«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien des années.»
Et il sortit à grands pas.
«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.
— Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et je suis sûr qu'il nous aime.
— Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.» |
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"file_name": "pg18773.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 05",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXVIII | JUSTICE DE DIEU.
Le 22 décembre au matin, c'est-à-dire le lendemain du jour et de la nuit où s'étaient accomplis les événements que nous venons de raconter, des groupes nombreux stationnaient dès le point du jour devant des affiches aux armes royales apposées pendant la nuit sur les murailles de Naples.
Ces affiches renfermaient un édit déclarant que le prince de Pignatelli était nommé vicaire du royaume, et Mack lieutenant général.
Le roi promettait de revenir de la Sicile avec de puissants secours.
La vérité terrible était donc enfin révélée aux Napolitains. Toujours lâche, le roi abandonnait son peuple, comme il avait abandonné son armée. Seulement, cette fois, en fuyant, il dépouillait la capitale de tous les chefs-d'oeuvre recueillis depuis un siècle, et de tout l'argent qu'il avait trouvé dans les caisses.
Alors, ce peuple désespéré courut au port. Les vaisseaux de la flotte anglaise, retenus par le vent contraire, ne pouvaient sortir de la rade. A la bannière flottant à son mât, on reconnaissait celui qui portait le roi: c'était, comme nous l'avons dit, le Van-Guard.
En effet, vers les quatre heures du matin, ainsi que l'avait prévu le comte de Thurn, le vent étant un peu tombé, la mer avait calmi; et, après avoir passé la nuit dans la maison de l'inspecteur du port, sans pouvoir se réchauffer, les fugitifs s'étaient remis en mer et à grand'peine avaient abordé le vaisseau de l'amiral.
Les jeunes princesses avaient eu faim et avaient soupé avec des anchois salés, du pain dur et de l'eau. La princesse Antonia, la plus jeune des filles de la reine, raconte ce fait et décrit ses angoisses et celles de ses augustes parents pendant cette terrible nuit.
Quoique la mer fût encore horriblement houleuse et le port mal garanti, l'archevêque de Naples, les barons, les magistrats et les élus du peuple montèrent dans des barques, et, à force d'argent, ayant décidé les plus braves patrons à les conduire, allèrent supplier le roi de revenir à Naples, promettant de sacrifier à la défense de la ville jusqu'à la dernière goutte de leur sang.
Mais le roi ne consentit à recevoir que le seul archevêque, monseigneur Capece Zurlo, lequel, malgré ses prières, ne put en tirer que ces paroles:
— Je me fie à la mer, parce que la terre m'a trahi.
Au milieu de ces barques, il y en avait une qui conduisait un homme seul. Cet homme, vêtu de noir, tenait son front abaissé dans ses mains, et, de temps en temps, relevait sa tête pâle pour regarder d'un oeil hagard si l'on approchait du vaisseau qui servait d'asile au roi.
Le vaisseau, comme nous l'avons dit, était entouré de barques; mais, devant cette barque isolée et cet homme seul, les barques s'écartèrent.
Il était facile de voir que c'était par répugnance et non par respect.
La barque et l'homme arrivèrent au pied de l'échelle; mais là se tenait un soldat de marine anglais, dont la consigne était de ne laisser monter personne à bord.
L'homme insista pour qu'on lui accordât, à lui, la faveur refusée à tous. Son insistance amena un officier de marine.
— Monsieur, cria celui à qui l'on refusait l'entrée du vaisseau, ayez la bonté de dire à ma reine que c'est le marquis Vanni qui sollicite l'honneur d'être reçu par elle pendant quelques instants.
Un murmure s'éleva de toutes les barques.
Si le roi et la reine, qui refusaient de recevoir les magistrats, les barons et les élus du peuple, recevaient Vanni, c'était une insulte faite à tous.
L'officier avait transmis la demande à Nelson. Nelson, qui connaissait le procureur fiscal, de nom, du moins, et qui savait les odieux services rendus à la royauté par ce magistrat, l'avait transmise à la reine.
L'officier reparut au haut de l'échelle, et, en anglais:
— La reine est malade, dit-il, et ne peut recevoir personne.
Vanni, ne comprenant pas l'anglais ou feignant de ne pas le comprendre, continuait à se cramponner à l'échelle, d'où le factionnaire le repoussait sans cesse.
Un autre officier vint, qui lui notifia le refus en mauvais italien.
— Alors, demandez au roi, cria Vanni. Il est impossible que le roi, que j'ai si fidèlement servi, repousse la requête que j'ai à lui présenter.
Les deux officiers se consultaient sur ce qu'il y avait à faire, lorsque, en ce moment même, le roi parut sur le pont, reconduisant l'archevêque.
— Sire! sire! cria Vanni en apercevant le roi, c'est moi! c'est votre fidèle serviteur!
Le roi, sans répondre à Vanni, baisa la main de l'archevêque.
L'archevêque descendit l'escalier, et, arrivé à Vanni, s'effaça le plus qu'il put pour ne point le toucher, même de ses vêtements.
Ce mouvement de répulsion, fort peu chrétien, du reste, fut remarqué des barques, où il souleva un murmure d'approbation.
Le roi saisit cette démonstration au passage et résolut d'en tirer profit.
C'était une lâcheté de plus; mais Ferdinand, à cet endroit, avait cessé de calculer.
— Sire, répéta Vanni, la tête découverte et les bras étendus vers le roi, c'est moi!
— Qui, vous? demanda le roi avec ce nasillement qui, dans ses goguenarderies, lui donnait tant de ressemblance avec Polichinelle.
— Moi, le marquis Vanni.
— Je ne vous connais pas, dit le roi.
— Sire, s'écria Vanni, vous ne reconnaissez pas votre procureur fiscal, le rapporteur de la junte d'État?
— Ah! oui, dit le roi, c'est vous qui disiez que la tranquillité ne serait rétablie dans le royaume que lorsqu'on aurait arrêté tous les nobles, tous les barons, tous les magistrats, tous les jacobins, enfin; c'est vous qui demandiez la tête de trente-deux personnes et qui vouliez donner la torture à Medici, à Canzano, à Teodoro Montecelli.
La sueur coulait du front de Vanni.
— Sire! murmura-t-il.
— Oui, répondit le roi, je vous connais, mais de nom seulement; je n'ai jamais eu affaire à vous, ou plutôt vous n'avez jamais eu affaire à moi. Vous ai-je jamais personnellement donné un seul ordre?
— Non, sire, c'est vrai, dit Vanni en secouant la tête. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait par le commandement de la reine.
— Eh bien, alors, dit le roi, si vous avez quelque chose à demander, demandez-le à la reine et non à moi.
— Sire, je me suis, en effet, adressé à la reine.
— Bon! dit le roi, qui voyait combien son refus était approuvé par tous les assistants et qui, reconquérant un peu de sa popularité par l'acte d'ingratitude qu'il faisait, au lieu d'abréger la conversation, cherchait à la prolonger; eh bien?
— La reine a refusé de me recevoir, sire.
— C'est désagréable pour vous, mon pauvre marquis; mais, comme je n'approuvais pas la reine quand elle vous recevait, je ne puis la désapprouver quand elle ne vous reçoit pas.
— Sire! s'écria Vanni avec l'accent d'un naufragé qui sent glisser entre ses bras l'épave à laquelle il s'était cramponné, et sur laquelle il fondait son salut; sire! vous savez bien qu'après les soins que j'ai rendus à votre gouvernement, je ne puis rester à Naples... Me refuser l'asile que je vous demande sur un des bâtiments de la flotte anglaise, c'est me condamner à mort: les jacobins me pendront!
— Et avouez, dit le roi, que vous l'aurez bien mérité!
— Oh! sire! sire! il manquait à mon malheur l'abandon de Votre Majesté!
— Ma Majesté, mon cher marquis, n'est pas plus puissante ici qu'à Naples. La vraie Majesté, vous le savez bien, c'est la reine. C'est la reine qui règne. Moi, je chasse et je m'amuse,--pas dans ce moment-ci, je vous prie de le croire; c'est la reine qui a fait venir M. Mack et qui l'a nommé général en chef; c'est la reine qui fait la guerre; c'est la reine qui veut aller en Sicile. Chacun sait que, moi, je voulais rester à Naples. Arrangez-vous avec la reine; mais je ne puis m'occuper de vous.
Vanni prit, d'un geste désespéré, sa tête entre ses mains.
— Ah! si fait, dit le roi, je puis vous donner un conseil...
Vanni releva le front, un rayon d'espoir passa sur son visage livide.
— Je puis, continua le roi, vous donner le conseil d'aller à bord de la Minerve, où est embarqué le duc de Calabre et sa maison, demander passage à l'amiral Caracciolo. Mais, quant à moi, bonjour, cher marquis! bon voyage!
Et le roi accompagna ce souhait d'un bruit grotesque qu'il faisait avec la bouche et qui imitait, à s'y méprendre, celui que fait le diable dont parle Dante et qui se servait de sa queue au lieu de trompette.
Quelques rires éclatèrent, malgré la gravité de la situation; quelques cris de «Vive le roi!» se firent entendre; mais ce qui fut unanime, ce fut le concert de huées et de sifflets qui accompagna le départ de Vanni.
Si peu de chance qu'il y eût dans ce conseil donné par le roi, c'était un dernier espoir. Vanni s'y cramponna et donna l'ordre de ramer vers la frégate la Minerve, qui se balançait gracieusement à l'écart de le flotte anglaise, portant à son grand mât le pavillon indiquant qu'elle avait à bord le prince royal.
Trois hommes montés sur la dunette suivaient, avec des longues-vues, la scène que nous venons de raconter. C'étaient le prince royal, l'amiral Caracciolo et le chevalier San-Felice, dont la lunette, nous devons le dire, se tournait plus souvent du côté de Mergellina, où s'élevait la maison du Palmier, que du côté de Sorrente, dans la direction de laquelle était ancré le Van-Guard.
Le prince royal vit cette barque qui, à force de rames, se dirigeait vers la Minerve, et, comme il avait vu l'homme qui la montait parler longtemps au roi, il fixa avec une attention toute particulière sa lunette sur cet homme.
Tout à coup, le reconnaissant:
— C'est le marquis Vanni, le procureur fiscal! s'écria-t-il.
— Que vient faire à mon bord ce misérable? demanda Caracciolo en fronçant le sourcil.
Puis, se rappelant tout à coup que Vanni était l'homme de la reine:
— Pardon, Altesse, dit-il en riant, vous savez que les marins et les juges ne portent pas le même uniforme; peut-être un préjugé me rend-il injuste.
— Il ne s'agit point ici de préjugé, mon cher amiral, répondit le prince François: il s'agit de conscience. Je comprends tout. Vanni a peur de rester à Naples, Vanni veut fuir avec nous. Il a été demander au roi de le recevoir sur le Van-Guard: le roi ayant refusé, le malheureux vient à nous.
— Et quel est l'avis de Votre Altesse à l'endroit de cet homme? demanda Caracciolo.
— S'il vient avec un ordre écrit de mon père, mon cher amiral, comme nous devons obéissance à mon père, recevons-le; mais, s'il n'est point porteur d'un ordre écrit bien en règle, vous êtes maître suprême à votre bord, amiral, vous ferez ce que vous voudrez. Viens, San-Felice.
Et le prince descendit dans la cabine de l'amiral, que celui-ci lui avait cédée, entraînant derrière lui son secrétaire.
La barque s'approchait. L'amiral fit descendre un matelot sur le dernier degré de l'escalier, au haut duquel il se tint les bras croisés.
— Ohé! de la barque! cria le matelot, qui vive?
— Ami, répondit Vanni.
L'amiral sourit dédaigneusement.
— Au large! dit le matelot. Parlez à l'amiral.
Les rameurs, qui savaient à quoi s'en tenir sur Caracciolo à l'endroit de la discipline, se tinrent au large.
— Que voulez-vous? demanda l'amiral de sa voix rude et brève.
— Je suis...
L'amiral l'interrompit.
— Inutile de me dire qui vous êtes, monsieur: comme tout Naples, je le sais. Je vous demande, non pas qui vous êtes, mais ce que vous voulez.
— Excellence, Sa Majesté le roi, n'ayant point de place à bord du Van-Guard pour m'emmener en Sicile, me renvoie à Votre Excellence en la priant...
— Le roi ne prie pas, monsieur, il ordonne: où est l'ordre?
— Où est l'ordre?
— Oui, je vous demande où il est; sans doute, en vous envoyant à moi, il vous a donné un ordre; car le roi doit bien savoir que, sans un ordre de lui, je ne recevrais pas à mon bord un misérable tel que vous.
— Je n'ai pas d'ordre, dit Vanni consterné.
— Alors, au large!
— Excellence!...
— Au large! répéta l'amiral.
Puis, s'adressant au matelot:
— Et, quand vous aurez crié une troisième fois: «Au large!» si cet homme ne s'éloigne pas, feu dessus!
— Au large! cria le matelot.
La barque s'éloigna.
Tout espoir était perdu. Vanni rentra chez lui. Sa femme et ses enfants ne s'attendaient point à le revoir. Ces demandeurs de têtes ont des femmes et des enfants comme les autres hommes; ils ont même quelquefois, assure-t-on, des coeurs d'époux et des entrailles de père... Femme et enfants accoururent à lui, tout étonnés de son retour:
Vanni s'efforça de leur sourire, leur annonça qu'il partait avec le roi; mais, comme le départ n'aurait probablement lieu que dans la nuit, à cause du vent contraire, il était venu chercher des papiers importants que, dans son empressement à quitter Naples, il n'avait pas eu le temps de réunir.
C'était ce soin, auquel il allait se livrer, disait-il, qui le ramenait.
Vanni embrassa sa femme et ses enfants, entra dans son cabinet et s'y renferma.
Il venait de prendre une résolution terrible: celle de se tuer.
Il se promena quelque temps, passant de son cabinet dans sa chambre à coucher, qui communiquaient l'une avec l'autre, flottant entre les différents genres de mort qu'il se trouvait avoir sous la main, la corde, le pistolet, le rasoir.
Enfin, il s'arrêta au rasoir.
Il s'assit devant son bureau, plaça en face de lui une petite glace, puis, à côté de la petite glace, son rasoir.
Après quoi, trempant dans l'encre cette plume qui tant de fois avait demandé la mort d'autrui, il rédigea en ces termes son propre arrêt de mort:
«L'ingratitude dont je suis victime, l'approche d'un ennemi terrible, l'absence d'asile, m'ont déterminé à m'enlever la vie, qui, désormais, est pour moi un fardeau.
«Que l'on n'accuse personne de ma mort et qu'elle serve d'exemple aux inquisiteurs d'État.»
Au bout de deux heures, la femme de Vanni, inquiète de ne point voir se rouvrir la chambre de son mari, inquiète surtout de n'entendre aucun bruit dans cette chambre, quoique plusieurs fois elle eût écouté, frappa à la porte.
Personne ne lui répondit.
Elle appela: même silence.
On essaya de pénétrer par la porte de la chambre à coucher: elle était fermée, comme celle du cabinet.
Un domestique offrit alors de casser un carreau et d'entrer par la fenêtre.
On n'avait que ce moyen ou celui de faire ouvrir la porte par un serrurier.
On redoutait un malheur: la préférence fut donnée au moyen proposé par le domestique.
Le carreau fut cassé, la fenêtre ouverte: le domestique entra.
Il jeta un cri et recula jusqu'à la fenêtre.
Vanni était renversé sur un bras de son fauteuil, en arrière, la gorge ouverte. Il s'était tranché la carotide avec son rasoir, tombé près de lui.
Le sang avait jailli sur ce bureau où tant de fois le sang avait été demandé; le miroir devant lequel Vanni s'était ouvert l'artère en était rouge; la lettre où il donnait la cause de son suicide en était souillée.
Il était mort presque instantanément, sans se débattre, sans souffrir.
Dieu, qui avait été sévère envers lui au point de ne lui laisser que la tombe pour refuge, avait du moins été miséricordieux pour son agonie.
«Du sang des Gracques, a dit Mirabeau, naquit Marius.» Du sang de Vanni naquit Speciale.
Il eût peut-être été mieux, pour l'unité de notre livre, de ne faire de Vanni et de Speciale qu'un seul homme; mais l'inexorable histoire est là, qui nous force à constater que Naples a fourni à son roi deux Fouquier-Tinville, quand la France n'en avait donné qu'un à la Révolution.
L'exemple qui aurait dû survivre à Vanni fut perdu. Il manque parfois de bourreaux pour exécuter les arrêts, jamais de juges pour les rendre.
Le lendemain, vers trois heures de l'après-midi, le temps s'étant éclairci et le vent étant devenu favorable, les vaisseaux anglais, ayant appareillé, s'éloignèrent et disparurent à l'horizon. |
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"file_name": "pg15574.txt",
"title": "Le capitaine Paul",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XI | Le lendemain du jour où Paul avait appris le secret de sa naissance, les habitants du château d'Auray se réveillèrent préoccupés plus que jamais des craintes et des espérances que leurs intérêts divers faisaient naître, car ce jour devait être pour tous, un jour décisif.
La marquise, que nos lecteurs connaissent maintenant pour une femme non point perverse et méchante, mais hautaine et inflexible, y voyait le terme de ses angoisses renouvelées chaque jour, car c'était surtout aux yeux de ses enfants qu'elle voulait conserver cette réputation sans tache dont l'usurpation lui coûtait si cher. Pour elle, Lectoure était non seulement un gendre convenable et portant un nom digne du sien, mais encore un homme ou plutôt un bon génie, qui, du même coup, éloignait d'elle sa fille, qu'il emmenait comme épouse, et son fils, à qui le ministre, grâce à cette alliance, avait promis de donner un régiment.
Une fois ces deux enfants partis, vienne le premier né, et le secret révélé n'avait pas d'écho. D'ailleurs, il y avait mille moyens de lui fermer la bouche.
La fortune de la marquise était immense, et l'or était une de ces ressources qu'elle croyait en pareil cas d'un effet infaillible. Elle était donc ardente à cette union de toute la force de sa crainte: de sorte que, non seulement elle secondait l'empressement de Lectoure, mais encore elle excitait celui d'Emmanuel. Pour celui-ci, las de vivre inconnu à Paris ou enterré en Bretagne, perdu au milieu de cette jeunesse élégante qui formait la maison du roi, ou relégué dans l'antique château de ses aïeux, en compagnie des vieux portraits de sa famille, il frappait avec empressement à cette porte dorée que promettait de lui ouvrir, à Versailles, son futur beau-frère.
Les chagrins et les larmes de sa soeur l'avaient bien affligé un instant, car il était ambitieux plus encore par la crainte de l'ennui qui l'attendait dans son manoir, et par désir de parader à la tête d'un régiment, et de séduire l'esprit des femmes par la richesse et le bon goût de son uniforme, que par orgueil et sécheresse de coeur; mais incapable lui-même d'une passion sérieuse, malgré les suites fatales que l'amour de sa soeur avaient eues, il regardait cet amour comme un attachement d'enfance que le tumulte et les plaisirs du monde effaceraient bientôt de sa mémoire, et il croyait être certain qu'un an ne se passerait pas sans qu'elle le remerciât la première d'avoir fait violence à ces sentiments.
Quant à Marguerite, pauvre victime condamnée si irrévocablement à être immolée aux craintes de l'une et à l'ambition de l'autre, la scène de la veille avait laissé dans son esprit un souvenir profond; elle ne pouvait se rendre compte du sentiment étrange qu'avait fait naître en elle ce beau jeune homme qui lui avait transmis les paroles de Lusignan, qui l'avait rassurée sur le sort du pauvre proscrit, et qui avait fini par la presser sur sa poitrine en l'appelant sa soeur. Une espérance vague et instinctive lui murmurait au coeur que cet homme, ainsi qu'il le lui avait dit, avait reçu de Dieu mission de la protéger; mais, comme elle ignorait quel lien l'attachait à elle, quel secret le faisait maître de la volonté de sa mère, quelle influence enfin il pouvait exercer sur son avenir, elle n'osait s'arrêter à des idées de bonheur, habituée qu'elle était, depuis six mois, à regarder la mort comme l'unique terme possible à ses malheurs.
Le marquis seul, au milieu des diverses émotions qui palpitaient autour de lui, était resté dans son impassible et inerte indifférence, car pour lui le monde avait cessé de marcher depuis le jour terrible où sa raison s'était perdue; constamment absorbé dans un seul souvenir, celui de ce duel mortel et sans témoin, murmurant pour toutes paroles celles qu'avaient prononcées, en lui faisant grâce, le comte de Morlaix, c'était un vieillard faible comme un enfant, à qui sa femme commandait d'un geste, et qui recevait de sa volonté froide et continue toutes les impulsions auxquelles obéissait, depuis vingt ans, l'instinct végétatif qui survivait en lui au libre arbitre et à la raison.
Ce jour-là, cependant, une espèce de révolution avait été opérée dans ses habitudes. Un valet de chambre était entré dans son appartement, et avait remplacé la marquise dans les soins de sa toilette; on lui avait fait endosser son uniforme de maître de camp, on l'avait revêtu des différents ordres dont il était décoré; puis la marquise, lui mettant une plume à la main, lui avait ordonné de signer son nom comme par essai, et il avait obéi, passif et insouciant, sans se douter qu'il étudiait un rôle de bourreau.
Vers les trois heures du soir, une chaise de poste, dont le roulement avait retenti bien différemment dans le coeur de trois personnes qui l'attendaient, était entrée dans la cour du château.
Emmanuel s'était empressé de courir au perron pour recevoir son futur beau-frère, car c'était lui qui arrivait. Lectoure descendit légèrement de sa voiture. Il s'était arrêté à la dernière poste pour faire sa toilette de présentation, de sorte qu'il arrivait dans toute l'élégance des dernières modes de la cour. Emmanuel sourit de cette précaution, car il était évident que Lectoure n'avait voulu perdre aucun des avantages de sa personne en se présentant dans un costume de voyage. Son habitude des femmes lui avait appris que presque toujours elles jugent au premier coup d'oeil, et que rien n'efface l'impression bonne ou mauvaise qu'il a transmise à leur esprit ou à leur coeur. Au reste, justice sous ce rapport doit être rendue au baron: son aspect plein de grâce et d'élégance eût été dangereux pour toute femme dont le coeur n'eût point été prévenu pour un autre.
— Permettez, mon cher baron, dit Emmanuel en s'avançant vers lui, qu'en l'absence momentanée de ces dames, je vous fasse les honneurs du manoir de mes ancêtres. Voyez, continua-t-il en s'arrêtant au haut du perron, et en montrant du doigt les tourelles et les bastions, cela date de Philippe-Auguste comme architecture, et de Henri IV comme décoration.
— C'est, sur mon honneur, répondit le baron avec l'accent affecté qu'avaient adopté les jeunes gens de cette époque, une charmante forteresse, et qui répand à trois lieues à la ronde une odeur de baronnie à parfumer un fournisseur. Si jamais, continua-t-il en entrant dans le vestibule, et de là dans une galerie ornée de chaque côté des portraits de la famille, il me prenait fantaisie d'entrer en rébellion contre Sa Majesté Très Chrétienne, je vous prierais de me prêter ce bijou; et, ajouta-t-il en levant les yeux vers cette longue file d'ancêtres qui se déroulait devant lui, et la garnison avec.
— Trente-trois quartiers! je ne dirai pas en chair et en os, répondit Emmanuel, car il y a longtemps que tout cela n'est plus que poussière, mais en peinture, comme vous voyez. Cela commence à un chevalier Hugues d'Auray, qui accompagna le roi Louis VII à la croisade; cela passe par ma tante Déborah, que vous voyez en costume de Judith, et cela vient définitivement aboutir, sans interruption dans la branche masculine, au dernier membre de cette illustre famille, votre très humble et très obéissant serviteur, Emmanuel d'Auray.
— C'est tout à fait respectable, et l'on ne peut pas plus authentique.
— Oui; mais comme je ne me sens pas assez patriarche, reprit Emmanuel en passant devant le baron afin de lui montrer le chemin de sa chambre, pour perdre ma vie dans cette formidable société, j'espère, baron, que vous avez pensé à m'en tirer?
— Sans doute, mon cher comte, répondit Lectoure en le suivant, je voulais même vous apporter votre commission, comme mon cadeau de noces. Je savais une lieutenance vacante aux dragons de la reine, et j'allais hier chez monsieur de Maurepas la solliciter pour vous, lorsque j'appris que la chose était accordée à la requête de je ne sais quel amiral mystérieux, une espèce de corsaire, de pirate, d'être fantastique, que la reine a mis à la mode en lui donnant sa main à baiser, et que le roi a pris en affection parce qu'il a battu les Anglais, je ne sais où... De sorte que, pour cet exploit, Sa Majesté l'a décoré de l'ordre du Mérite militaire, et lui a donné une épée avec une garde en or, comme il aurait pu faire à quelqu'un de noblesse. Bref, c'est partie perdue de ce côté; mais, soyez tranquille, nous nous tournerons d'un autre.
— Très bien, répondit Emmanuel. Peu m'importe l'arme; ce que je veux, c'est un grade qui aille à mon nom, une position qui cadre avec notre fortune.
— Parfaitement; vous les aurez.
— Et comment, dit Emmanuel changeant la conversation, comment vous êtes-vous tiré des mille engagements que vous deviez avoir?
— Mais, dit le baron avec un accent de laisser-aller qui n'appartenait qu'à cette classe privilégiée, et en s'étendant sur une chaise longue, car il était enfin arrivé à l'appartement qui lui était destiné; mais, en racontant franchement la chose: j'ai annoncé, au jeu de la reine, que je me mariais.
— Ah! bon Dieu! mais c'est de l'héroïsme! surtout si vous avez avoué que vous preniez une femme au fond de la Basse-Bretagne.
— Je l'ai avoué.
— Et alors, dit Emmanuel on souriant, la compassion a fait place à la colère?
— Dame! vous comprenez, mon cher comte, dit Lectoure passant une jambe sur l'autre, et la balançant d'un mouvement régulier comme celui d'un pendule, nos femmes de la cour croient que le soleil se lève à Paris et se couche à Versailles. Tout le reste de la France, c'est pour elles de la Laponie, du Groënland, de la Nouvelle-Zembie! De sorte qu'on s'attend, vous l'avez dit, mon cher comte, à me voir ramener, de mon voyage au pôle, quelque chose d'inconnu, avec des mains terribles et des pieds formidables! Heureusement que l'on se trompe, ajouta-t-il avec un accent moitié craintif, moitié interrogateur, n'est-ce pas, Emmanuel? et vous m'avez dit, au contraire, que votre soeur...
— Vous la verrez, répondit Emmanuel.
— Ce sera un grand désappointement pour cette pauvre madame de Chaulne. Enfin... il faudra bien qu'elle s'en console...
— Qu'est-ce?
Cette interrogation était motivée par la présence du valet de chambre d'Emmanuel, qui venait d'ouvrir la porte, et se tenait debout sur le seuil, attendant, en domestique de bonne maison, que son maître lui adressât la parole.
— Qu'est-ce? répéta Emmanuel.
— Mademoiselle Marguerite d'Auray fait demander à monsieur le baron de Lectoure l'honneur d'un entretien particulier.
— À moi? dit Lectoure en se soulevant; mais avec le plus grand plaisir!
— Mais, non! c'est une erreur! s'écria Emmanuel. vous vous trompez, Célestin!
— J'ai l'honneur d'assurer à monsieur le comte, répondit le valet de chambre en insistant, que je m'acquitte exactement et fidèlement de l'ordre qui m'a été donné.
— Impossible! dit Emmanuel inquiet au plus haut degré de la démarche hasardée de sa soeur. Baron, si vous m'en croyez, envoyez promener cette petite folle.
— Pas du tout! pas du tout! répondit Lectoure en se levant. Qu'est-ce donc qu'une Barbe-Bleue de frère comme celui-là? Célestin!... N'est-ce pas Célestin que vous appelez ce garçon? — Emmanuel fit avec impatience un geste affirmatif. — Eh bien! Célestin, dites à ma belle fiancée que je suis à ses pieds, à ses genoux, et que je demande ses ordres pour l'attendre ou l'aller trouver. Tenez, voilà pour vos frais d'ambassade. — Il lui donna une bourse. — Et vous, comte, j'espère que vous aurez assez de confiance en moi pour permettre le tête-à-tête.
— Mais c'est d'un ridicule achevé!
— Point! répondit Lectoure, c'est au contraire parfaitement convenable. Je ne suis pas une tête couronnée, moi, pour épouser une femme sur un portrait et par procuration. Je désire la voir en personne. Allons, Emmanuel, continua le baron en poussant son ami vers une porte latérale afin qu'il ne rencontrât point sa soeur. Voyons, de vous à moi, est-ce qu'il y a... difformité?
— Eh! non, pardieu! répondit le jeune comte; au contraire, elle est jolie comme un ange!
— Eh bien! alors, dit le baron, qu'est-ce que cela signifie? Voyons!... encore... faut-il que j'appelle mes gardes?
— Non; mais, sur ma parole! j'ai peur que cette petite sotte, qui n'a aucune idée du monde, ne vienne détruire tout ce que nous avons arrêté.
— Oh! si ce n'est que cela, répondit Lectoure en ouvrant la porte, rassurez-vous. J'aime trop le frère pour ne point passer quelque caprice... quelque bizarrerie à la soeur, et je vous donne ma foi de gentilhomme qu'à moins que le diable ne s'en mêle, — et, pour le moment, je l'espère, il est occupé dans une autre partie du monde, mademoiselle Marguerite d'Auray sera dans trois jours madame la baronne de Lectoure, et que, dans un mois, vous aurez votre régiment.
Cette promesse parut rassurer quelque peu Emmanuel qui se laissa mettre à la porte sans faire plus de difficultés. Lectoure courut aussitôt à une glace pour réparer les légères traces de désordre qu'avaient apportées dans sa toilette les cahots des trois dernières lieues. Il venait à peine de faire reprendre à ses cheveux et à ses habits le tour et le pli convenables, lorsque la porte se rouvrit, et que Célestin annonça:
— Mademoiselle Marguerite d'Auray!
Le baron se retourna et aperçut sa fiancée tremblante et pâle sur le seuil de la porte. Quelque espoir que lui eussent donné les promesses d'Emmanuel, il lui était resté au fond du coeur certains doutes, sinon sur la beauté, du moins sur la tournure et les manières de celle qui allait devenir sa femme. Son étonnement fut donc merveilleux lorsqu'il vit apparaître cette frêle et gracieuse création, à qui la critique la plus sévère de la forme n'aurait pu reprocher qu'un peu de pâleur. Les mariages comme celui qu'allait contracter Lectoure n'étaient point rares dans un temps où les questions de rang et les convenances de fortune décidaient en général des alliances entre maisons nobles; mais ce qui devait se présenter à peine une fois sur mille, c'était, dans la position du baron, de trouver au fond d'une province, riche d'une fortune immense, une femme qu'au premier aspect il pouvait juger digne, par son maintien, son élégance et sa beauté, de figurer au milieu des cercles les plus brillants de la cour. Il s'avança donc vers elle, non plus avec cette supériorité d'un courtisan sur une provinciale, mais avec toute l'aisance respectueuse qui formait le cachet de la bonne compagnie de cette époque de transition.
— Pardon, mademoiselle, lui dit-il en lui offrant, pour la conduire à un fauteuil, une main qu'elle n'accepta pas, c'était à moi à solliciter la faveur que vous m'accordez, et la seule crainte d'être indiscret, croyez-le bien, me donne le tort apparent de m'être laissé prévenir.
— Je vous sais gré de cette délicatesse, monsieur le baron, répondit d'une voix tremblante Marguerite faisant un mouvement en arrière et restant debout, elle m'enhardit encore dans la confiance que, sans vous avoir vu, sans vous connaître, j'ai mise dans votre honneur et votre loyauté.
— Quelque but que se soit proposé cette confiance, elle m'honore, mademoiselle, et je tâcherai de m'en rendre digne; mais qu'avez- vous donc? mon Dieu!...
— Rien, monsieur, rien, répondit Marguerite en tâchant de comprimer son émotion; mais c'est que... ce que j'ai à vous dire... pardon... mais... je ne suis pas maîtresse...
Elle chancela; le baron s'élança vers elle et voulut la soutenir; mais à peine l'eut-il touchée, qu'une rougeur ardente passa comme une flamme sur les joues de la jeune fille, et qu'avec un sentiment qui pouvait appartenir aussi bien à la pudeur qu'à la répugnance, elle se dégagea de ses bras. Lectoure lui avait pris la main, et il la conduisit à un fauteuil contre lequel elle s'appuya, ne voulant point s'y asseoir.
— Bon Dieu! dit le baron retenant toujours la main dont il s'était emparé; mais c'est donc une chose bien difficile à dire que celle qui vous amène? ou bien, sans m'en douter, mon titre de fiancé me donnerait-il déjà l'air imposant d'un mari?
Marguerite fit un nouveau mouvement pour dégager sa main de celle de Lectoure, ce qui força celui-ci d'y porter les yeux.
— Comment! s'écria-t-il, ce n'est point assez d'une figure adorable, d'une taille de fée! des mains charmantes!... des mains royales! mais c'est vouloir que j'en meure!
— J'espère, monsieur le baron, dit Marguerite faisant un dernier effort en retirant sa main, que les paroles que vous m'adressez sont des paroles de pure galanterie.
— Non, sur mon âme! répondit Lectoure, c'est la vérité tout entière.
— Eh bien! j'espère, monsieur, qu'alors même, ce dont je doute, que vous penseriez ce que vous croyez devoir me dire, ce ne seraient point de pareils motifs qui vous feraient attacher un plus grand prix à l'union projetée entre nous.
— Mais si fait! je vous jure.
— Et cependant, continua Marguerite en reprenant haleine, tant sa poitrine était oppressée, cependant monsieur, vous regardez le mariage comme une chose... sérieuse.
— C'est selon, répondit en souriant Lectoure; si j'épousais une douairière, par exemple...
— Enfin, répondit Marguerite avec un accent plus résolu, pardon, monsieur, si je me suis trompée, mais j'ai pensé que parfois d'avance vous vous étiez fait, peut-être sur l'alliance proposée entre nous, des idées de réciprocité de sentiments.
— Jamais! interrompit Lectoure qui semblait mettre autant de soin à éviter une explication franche et désirée que Marguerite mettait d'insistance à la provoquer; jamais! non, depuis que je vous ai vue surtout, je n'ai point espéré être digne de votre amour; et, cependant, mon nom, ma position sociale, à défaut d'influence sur votre coeur, peuvent me donner des droits à votre main.
— Mais comment, monsieur, dit Marguerite avec crainte, comment séparez-vous donc l'un de l'autre?
— Comme font les trois quarts de ceux qui se marient, mademoiselle, répondit Lectoure avec un laisser-aller qui eût arrêté à l'instant la confidence sur les lèvres d'une femme moins candide que Marguerite. On épouse, l'homme pour avoir une femme, la femme pour avoir un mari; c'est une position, un arrangement social. Que voulez-vous, mademoiselle, que le sentiment et l'amour aient à faire dans tout cela?
— Pardon, je m'explique peut-être mal, continua Marguerite se faisant violence à elle-même afin de cacher aux yeux de l'homme de qui dépendait son avenir l'impression douloureuse que lui faisaient ses paroles; mais il faut attribuer mon hésitation, monsieur, à la timidité d'une jeune fille forcée par des circonstances impérieuses à parler d'un pareil sujet.
— Point! répondit Lectoure en s'inclinant et en donnant à sa voix un accent qui touchait à la raillerie; au contraire, mademoiselle, vous parlez comme Clarisse Harlowe, et c'est clair comme le jour. Dieu m'a fait l'esprit assez subtil pour que, croyez-moi, je comprenne à merveille même ce que l'on ne me dit qu'à demi-mot.
— Comment, monsieur, s'écria Marguerite, vous comprenez ce que j'ai voulu vous dire et vous me laissez continuer! Comment, si, en descendant au fond de mon coeur, si, en interrogeant mes sentiments, j'y voyais l'impossibilité d'aimer... jamais... celui que l'on me présente pour mari...
— Eh bien! mais, répondit Lectoure avec le même accent, il ne faudrait pas le lui dire.
— Et pourquoi cela, monsieur?
— Parce que... mais... parce que... parce que ce serait trop naïf.
— Et si cet aveu, je ne le faisais point par naïveté, monsieur; si je le faisais par délicatesse? Si j'ajoutais... et que la honte de cet aveu retombe sur ceux qui me forcent à le faire! si j'ajoutais, monsieur, que... j'ai aimé... que j'aime encore!
— Oh! quelque petit cousin, n'est-ce pas? dit négligemment Lectoure croisant une jambe sur l'autre et jouant avec son jabot. C'est une race maudite, ma parole d'honneur! que ces petits cousins. Mais heureusement on sait ce que c'est que de pareils attachements, et il n'y a pas une pensionnaire qui, à la fin des vacances, ne rentre au couvent avec une passion dans le coeur.
— Malheureusement pour moi, répondit Marguerite d'une voix aussi triste et aussi grave que celle de son interlocuteur était railleuse et légère, malheureusement je ne suis plus une pensionnaire, monsieur, et, quoique jeune encore, j'ai depuis longtemps passé l'âge des jeux puérils et des attachements enfantins. Lorsque je parle, à l'homme qui me fait l'honneur de solliciter ma main et de m'offrir son nom, de mon amour pour un autre, il doit penser que je lui parle d'un amour grave, profond, éternel! d'un de ces amours enfin qui laissent leur trace dans le coeur et creusent leur passage dans la vie.
— Diable! fit Lectoure comme s'il commençait à donner plus d'importance à la révélation; mais c'est de la bergerie, cela! Voyons. Est-ce un jeune homme que l'on puisse recevoir.
— Oh! monsieur, s'écria Marguerite se reprenant à l'espoir que semblaient lui donner ces paroles; oh! croyez moi bien, c'est l'être le meilleur, l'âme la plus dévouée!
— Mais je ne vous demande pas cela, et je ne parle pas des qualités du coeur. Il les a toutes, c'est convenu. Je vous demande s'il est de noblesse, s'il est de race, si une femme comme il faut peut l'avouer enfin, et cela sans faire tort à son mari.
— Son père, qu'il a perdu encore jeune, et qui était un ami d'enfance de mon père, était conseiller à la cour de Rennes.
— Noblesse de robe! murmura Lectoure en laissant tomber la lèvre inférieure en signe de mépris. J'aimerais mieux autre chose. Est- il chevalier de Malte, au moins?
— Il se destinait aux armes.
— Eh bien! alors, on lui aura un régiment pour lui faire une position. Voilà qui est arrangé. C'est bien. Écoutez. Il laissera passer six mois pour les convenances, obtiendra un congé, ce qui ne sera pas difficile, puisque nous n'avons pas de guerre, se fera présenter chez vous par un ami commun, et tout sera dit.
— Je ne vous comprends pas, monsieur, répondit Marguerite en regardant le baron avec l'expression d'un profond étonnement.
— C'est pourtant limpide ce que je vous dis, reprit celui-ci avec quelque impatience. Vous avez des engagements de votre côté, j'en ai du mien, cela ne doit pas empêcher de s'accomplir une union convenable sous tous les rapports; et une fois accomplie, eh bien! mais il me semble qu'il faut la rendre tolérable. Comprenez-vous, enfin?
— Oh! pardon, pardon, monsieur! s'écria Marguerite en reculant devant ces paroles comme si elles eussent eu une main pour la repousser. J'ai été bien imprudente, bien coupable peut-être; mais, telle que j'étais enfin, je ne croyais pas encore mériter une pareille injure! Oh!... monsieur... le rouge de la honte me brûle le visage, plus encore pour vous que pour moi. Oui, je comprends. Un amour apparent et un amour caché! le visage du vice et le masque de la vertu! Et c'est à moi, à moi la fille de la marquise d'Auray, que l'on propose ce marché honteux, avilissant, infâme! Oh! continua-t-elle en se laissant tomber dans un fauteuil, et en se cachant le visage entre ses mains, il faut donc que je sois une créature bien malheureuse, bien méprisable et bien perdue! Oh! mon Dieu! mon Dieu!
— Emmanuel! Emmanuel! dit le baron ouvrant la porte derrière laquelle il se doutait qu'était resté le frère de Marguerite. Eh! venez donc, mon cher, votre soeur a des spasmes! il faut faire attention à ces choses, ou elles deviennent chroniques!... Madame de Meulan en est morte!... Tenez, comte, voilà mon flacon, faites- le lui respirer, quant à moi, je descends dans le parc. Si vous n'avez rien a faire, venez m'y joindre, et donnez-moi, je vous prie des nouvelles de votre soeur.
À ces mots, le baron de Lectoure sortit avec une aisance miraculeuse, laissant Marguerite et Emmanuel en face l'un de l'autre. |
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} | CHAPITRE LIII. | DEUXIÈME JOURNÉE DE CAPTIVITÉ
Milady rêvait qu’elle tenait enfin d’Artagnan, qu’elle assistait à son supplice, et c’était la vue de son sang odieux, coulant sous la hache du bourreau, qui dessinait ce charmant sourire sur les lèvres.
Elle dormait comme dort un prisonnier bercé par sa première espérance.
Le lendemain, lorsqu’on entra dans sa chambre, elle était encore au lit. Felton était dans le corridor: il amenait la femme dont il avait parlé la veille, et qui venait d’arriver; cette femme entra et s’approcha du lit de Milady en lui offrant ses services.
Milady était habituellement pâle; son teint pouvait donc tromper une personne qui la voyait pour la première fois.
«J’ai la fièvre, dit-elle; je n’ai pas dormi un seul instant pendant toute cette longue nuit, je souffre horriblement: serez- vous plus humaine qu’on ne l’a été hier avec moi? Tout ce que je demande, au reste, c’est la permission de rester couchée.
— Voulez-vous qu’on appelle un médecin?» dit la femme.
Felton écoutait ce dialogue sans dire une parole.
Milady réfléchissait que plus on l’entourerait de monde, plus elle aurait de monde à apitoyer, et plus la surveillance de Lord de Winter redoublerait; d’ailleurs le médecin pourrait déclarer que la maladie était feinte, et Milady après avoir perdu la première partie ne voulait pas perdre la seconde.
«Aller chercher un médecin, dit-elle, à quoi bon? ces messieurs ont déclaré hier que mon mal était une comédie, il en serait sans doute de même aujourd’hui; car depuis hier soir, on a eu le temps de prévenir le docteur.
— Alors, dit Felton impatienté, dites vous-même, madame, quel traitement vous voulez suivre.
— Eh! le sais-je, moi? mon Dieu! je sens que je souffre, voilà tout, que l’on me donne ce que l’on voudra, peu m’importe.
— Allez chercher Lord de Winter, dit Felton fatigué de ces plaintes éternelles.
— Oh! non, non! s’écria Milady, non, monsieur, ne l’appelez pas, je vous en conjure, je suis bien, je n’ai besoin de rien, ne l’appelez pas.»
Elle mit une véhémence si prodigieuse, une éloquence si entraînante dans cette exclamation, que Felton, entraîné, fit quelques pas dans la chambre.
«Il est ému», pensa Milady.
«Cependant, madame, dit Felton, si vous souffrez réellement, on enverra chercher un médecin, et si vous nous trompez, eh bien, ce sera tant pis pour vous, mais du moins, de notre côté, nous n’aurons rien à nous reprocher.»
Milady ne répondit point; mais renversant sa belle tête sur son oreiller, elle fondit en larmes et éclata en sanglots.
Felton la regarda un instant avec son impassibilité ordinaire; puis voyant que la crise menaçait de se prolonger, il sortit; la femme le suivit. Lord de Winter ne parut pas.
«Je crois que je commence à voir clair», murmura Milady avec une joie sauvage, en s’ensevelissant sous les draps pour cacher à tous ceux qui pourraient l’épier cet élan de satisfaction intérieure.
Deux heures s’écoulèrent.
«Maintenant il est temps que la maladie cesse, dit-elle: levons- nous et obtenons quelque succès dès aujourd’hui; je n’ai que dix jours, et ce soir il y en aura deux d’écoulés.
En entrant, le matin, dans la chambre de Milady, on lui avait apporté son déjeuner; or elle avait pensé qu’on ne tarderait pas à venir enlever la table, et qu’en ce moment elle reverrait Felton.
Milady ne se trompait pas. Felton reparut, et, sans faire attention si Milady avait ou non touché au repas, fit un signe pour qu’on emportât hors de la chambre la table, que l’on apportait ordinairement toute servie.
Felton resta le dernier, il tenait un livre à la main.
Milady, couchée dans un fauteuil près de la cheminée, belle, pâle et résignée, ressemblait à une vierge sainte attendant le martyre.
Felton s’approcha d’elle et dit:
«Lord de Winter, qui est catholique comme vous, madame, a pensé que la privation des rites et des cérémonies de votre religion peut vous être pénible: il consent donc à ce que vous lisiez chaque jour l’ordinaire de votre messe, et voici un livre qui en contient le rituel.»
À l’air dont Felton déposa ce livre sur la petite table près de laquelle était Milady, au ton dont il prononça ces deux mots, votre messe, au sourire dédaigneux dont il les accompagna, Milady leva la tête et regarda plus attentivement l’officier.
Alors, à cette coiffure sévère, à ce costume d’une simplicité exagérée, à ce front poli comme le marbre, mais dur et impénétrable comme lui, elle reconnut un de ces sombres puritains qu’elle avait rencontrés si souvent tant à la cour du roi Jacques qu’à celle du roi de France, où, malgré le souvenir de la Saint- Barthélémy, ils venaient parfois chercher un refuge.
Elle eut donc une de ces inspirations subites comme les gens de génie seuls en reçoivent dans les grandes crises, dans les moments suprêmes qui doivent décider de leur fortune ou de leur vie.
Ces deux mots, votre messe, et un simple coup d’oeil jeté sur Felton, lui avaient en effet révélé toute l’importance de la réponse qu’elle allait faire.
Mais avec cette rapidité d’intelligence qui lui était particulière, cette réponse toute formulée se présenta sur ses lèvres:
«Moi! dit-elle avec un accent de dédain monté à l’unisson de celui qu’elle avait remarqué dans la voix du jeune officier, moi, monsieur, ma messe! Lord de Winter, le catholique corrompu, sait bien que je ne suis pas de sa religion, et c’est un piège qu’il veut me tendre!
— Et de quelle religion êtes-vous donc, madame? demanda Felton avec un étonnement que, malgré son empire sur lui-même, il ne put cacher entièrement.
— Je le dirai, s’écria Milady avec une exaltation feinte, le jour où j’aurai assez souffert pour ma foi.»
Le regard de Felton découvrit à Milady toute l’étendue de l’espace qu’elle venait de s’ouvrir par cette seule parole.
Cependant le jeune officier demeura muet et immobile, son regard seul avait parlé.
«Je suis aux mains de mes ennemis, continua-t-elle avec ce ton d’enthousiasme qu’elle savait familier aux puritains; eh bien, que mon Dieu me sauve ou que je périsse pour mon Dieu! voilà la réponse que je vous prie de faire à Lord de Winter. Et quant à ce livre, ajouta-t-elle en montrant le rituel du bout du doigt, mais sans le toucher, comme si elle eût dû être souillée par cet attouchement, vous pouvez le remporter et vous en servir pour vous-même, car sans doute vous êtes doublement complice de Lord de Winter, complice dans sa persécution, complice dans son hérésie.»
Felton ne répondit rien, prit le livre avec le même sentiment de répugnance qu’il avait déjà manifesté et se retira pensif. Lord de Winter vint vers les cinq heures du soir; Milady avait eu le temps pendant toute la journée de se tracer son plan de conduite; elle le reçut en femme qui a déjà repris tous ses avantages.
«Il paraît, dit le baron en s’asseyant dans un fauteuil en face de celui qu’occupait Milady et en étendant nonchalamment ses pieds sur le foyer, il paraît que nous avons fait une petite apostasie!
— Que voulez-vous dire, monsieur?
— Je veux dire que depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, nous avons changé de religion; auriez-vous épousé un troisième mari protestant, par hasard?
— Expliquez-vous, Milord, reprit la prisonnière avec majesté, car je vous déclare que j’entends vos paroles, mais que je ne les comprends pas.
— Alors, c’est que vous n’avez pas de religion du tout; j’aime mieux cela, reprit en ricanant Lord de Winter.
— Il est certain que cela est plus selon vos principes, reprit froidement Milady.
— Oh! je vous avoue que cela m’est parfaitement égal.
— Oh! vous n’avoueriez pas cette indifférence religieuse, Milord, que vos débauches et vos crimes en feraient foi.
— Hein! vous parlez de débauches, madame Messaline, vous parlez de crimes, Lady Macbeth! Ou j’ai mal entendu, ou vous êtes, pardieu, bien impudente.
— Vous parlez ainsi parce que vous savez qu’on nous écoute, monsieur, répondit froidement Milady, et que vous voulez intéresser vos geôliers et vos bourreaux contre moi.
— Mes geôliers! mes bourreaux! Ouais, madame, vous le prenez sur un ton poétique, et la comédie d’hier tourne ce soir à la tragédie. Au reste, dans huit jours vous serez où vous devez être et ma tâche sera achevée.
— Tâche infâme! tâche impie! reprit Milady avec l’exaltation de la victime qui provoque son juge.
— Je crois, ma parole d’honneur, dit de Winter en se levant, que la drôlesse devient folle. Allons, allons, calmez-vous, madame la puritaine, ou je vous fais mettre au cachot. Pardieu! c’est mon vin d’Espagne qui vous monte à la tête, n’est-ce pas? mais, soyez tranquille, cette ivresse-là n’est pas dangereuse et n’aura pas de suites.»
Et Lord de Winter se retira en jurant, ce qui à cette époque était une habitude toute cavalière.
Felton était en effet derrière la porte et n’avait pas perdu un mot de toute cette scène.
Milady avait deviné juste.
«Oui, va! va! dit-elle à son frère, les suites approchent, au contraire, mais tu ne les verras, imbécile, que lorsqu’il ne sera plus temps de les éviter.»
Le silence se rétablit, deux heures s’écoulèrent; on apporta le souper, et l’on trouva Milady occupée à faire tout haut ses prières, prières qu’elle avait apprises d’un vieux serviteur de son second mari, puritain des plus austères. Elle semblait en extase et ne parut pas même faire attention à ce qui se passait autour d’elle. Felton fit signe qu’on ne la dérangeât point, et lorsque tout fut en état il sortit sans bruit avec les soldats.
Milady savait qu’elle pouvait être épiée, elle continua donc ses prières jusqu’à la fin, et il lui sembla que le soldat qui était de sentinelle à sa porte ne marchait plus du même pas et paraissait écouter.
Pour le moment, elle n’en voulait pas davantage, elle se releva, se mit à table, mangea peu et ne but que de l’eau.
Une heure après on vint enlever la table, mais Milady remarqua que cette fois Felton n’accompagnait point les soldats.
Il craignait donc de la voir trop souvent.
Elle se retourna vers le mur pour sourire, car il y avait dans ce sourire une telle expression de triomphe que ce seul sourire l’eût dénoncée.
Elle laissa encore s’écouler une demi-heure, et comme en ce moment tout faisait silence dans le vieux château, comme on n’entendait que l’éternel murmure de la houle, cette respiration immense de l’océan, de sa voix pure, harmonieuse et vibrante, elle commença le premier couplet de ce psaume alors en entière faveur près des puritains:
Seigneur, si tu nous abandonnes, C’est pour voir si nous sommes forts; Mais ensuite c’est toi qui donnes De ta céleste main la palme à nos efforts.
Ces vers n’étaient pas excellents, il s’en fallait même de beaucoup; mais, comme on le sait, les protestants ne se piquaient pas de poésie.
Tout en chantant, Milady écoutait: le soldat de garde à sa porte s’était arrêté comme s’il eût été changé en pierre. Milady put donc juger de l’effet qu’elle avait produit.
Alors elle continua son chant avec une ferveur et un sentiment inexprimables; il lui sembla que les sons se répandaient au loin sous les voûtes et allaient comme un charme magique adoucir le coeur de ses geôliers. Cependant il paraît que le soldat en sentinelle, zélé catholique sans doute, secoua le charme, car à travers la porte:
«Taisez-vous donc madame, dit-il, votre chanson est triste comme un De profondis, et si, outre l’agrément d’être en garnison ici, il faut encore y entendre de pareilles choses, ce sera à n’y point tenir.
— Silence! dit alors une voix grave, que Milady reconnut pour celle de Felton; de quoi vous mêlez-vous, drôle? Vous a-t-on ordonné d’empêcher cette femme de chanter? Non. On vous a dit de la garder, de tirer sur elle si elle essayait de fuir. Gardez-la; si elle fuit, tuez-la, mais ne changez rien à la consigne.»
Une expression de joie indicible illumina le visage de Milady, mais cette expression fut fugitive comme le reflet d’un éclair, et, sans paraître avoir entendu le dialogue dont elle n’avait pas perdu un mot, elle reprit en donnant à sa voix tout le charme, toute l’étendue et toute la séduction que le démon y avait mis:
Pour tant de pleurs et de misère, Pour mon exil et pour mes fers, J’ai ma jeunesse, ma prière, Et Dieu, qui comptera les maux que j’ai soufferts.
Cette voix, d’une étendue inouïe et d’une passion sublime, donnait à la poésie rude et inculte de ces psaumes une magie et une expression que les puritains les plus exaltés trouvaient rarement dans les chants de leurs frères et qu’ils étaient forcés d’orner de toutes les ressources de leur imagination: Felton crut entendre chanter l’ange qui consolait les trois Hébreux dans la fournaise.
Milady continua:
Mais le jour de la délivrance Viendra pour nous, Dieu juste et fort; Et s’il trompe notre espérance, Il nous reste toujours le martyre et la mort.
Ce couplet, dans lequel la terrible enchanteresse s’efforça de mettre toute son âme, acheva de porter le désordre dans le coeur du jeune officier: il ouvrit brusquement la porte, et Milady le vit apparaître pâle comme toujours, mais les yeux ardents et presque égarés.
«Pourquoi chantez-vous ainsi, dit-il, et avec une pareille voix?
— Pardon, monsieur, dit Milady avec douceur, j’oubliais que mes chants ne sont pas de mise dans cette maison. Je vous ai sans doute offensé dans vos croyances; mais c’était sans le vouloir, je vous jure; pardonnez-moi donc une faute qui est peut-être grande, mais qui certainement est involontaire.»
Milady était si belle dans ce moment, l’extase religieuse dans laquelle elle semblait plongée donnait une telle expression à sa physionomie, que Felton, ébloui, crut voir l’ange que tout à l’heure il croyait seulement entendre.
«Oui, oui, répondit-il, oui: vous troublez, vous agitez les gens qui habitent ce château.»
Et le pauvre insensé ne s’apercevait pas lui-même de l’incohérence de ses discours, tandis que Milady plongeait son oeil de lynx au plus profond de son coeur.
«Je me tairai, dit Milady en baissant les yeux avec toute la douceur qu’elle put donner à sa voix, avec toute la résignation qu’elle put imprimer à son maintien.
— Non, non, madame, dit Felton; seulement, chantez moins haut, la nuit surtout.»
Et à ces mots, Felton, sentant qu’il ne pourrait pas conserver longtemps sa sévérité à l’égard de la prisonnière, s’élança hors de son appartement.
«Vous avez bien fait, lieutenant, dit le soldat; ces chants bouleversent l’âme; cependant on finit par s’y accoutumer: sa voix est si belle!» |
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"title": "Le Capitaine Aréna — Tome 1",
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} | CHAPITRE VII. | UNE TROMBE.
A table, dit Jadin en reparaissant sur le pont une langouste d'une main, un plat de pommes de terre de l'autre et une bouteille de vin de Syracuse sous chaque bras. Mais ce jour-là Jadin mangea seul; le capitaine était triste, et il était facile de voir que sa tristesse venait des souvenirs que j'avais éveillés en lui par ma proposition d'aller au cap Blanc. Quant à moi, j'étais préoccupé du récit de Pietro, dans lequel je cherchais la réalité sous la teinte trompeuse dont il l'avait recouverte. Du reste, les obscurités jetées sur certaines parties, obscurités que l'esprit superstitieux du narrateur, au lieu d'éclaircir, épaississait à chaque question nouvelle, la difficulté que j'éprouvais même parfois à comprendre le patois dans lequel le récit m'était fait, tout concourait à faire porter aux individus qui s'agitaient, dans ce drame simple mais sûr, une scène immense, et, dans ce cadre gigantesque, des ombres poétiques qui paraîtraient d'une forme insolite et d'une couleur étrange au milieu de notre civilisation. J'éprouvais, du reste, un charme extrême à voir, aux mêmes lieux qu'habitaient autrefois les croyances profanes, errer aujourd'hui comme des ombres du moyen âge, les superstitions chrétiennes qui, exilées de nos villes et de nos villages, se réfugient sur l'Océan et enveloppent d'une même atmosphère le vaisseau du matelot breton qui vogue vers le Nouveau-Monde, et la barque du marinier de la Méditerranée qui rame vers l'Ancien. Je tenterai donc de faire partager à mes lecteurs les sensations que j'ai éprouvées sans les rationaliser pour eux plus que je ne suis parvenu à le faire pour moi; afin que, blasés comme ils le sont et comme je l'étais sur ces faits positifs de la politique et sur les découvertes exactes de la science, ils respirent comme moi le souffle de cette atmosphère nouvelle, au milieu de laquelle les hommes et les choses perdent leurs contours secs et arrêtés pour nous apparaître avec le vague, la mélancolie et le charme que répandent sur eux la distance, la vapeur et la nuit.
On comprendra donc facilement qu'aussitôt, et même avant la fin du dîner, je me levai et fis signe à Pietro de me suivre. Nous allâmes nous asseoir à l'avant du bâtiment et, tendant la main vers l'horizon, je lui montrai sur les côtes de la Calabre Palma qui se dorait aux derniers rayons du soleil.
— Oui, oui, me dit-il, je vous comprends, et je n'ai même rien mangé de peur que mon dîner ne m'étouffe en vous racontant ce qui me reste à vous dire, parce que c'est le plus triste, voyez-vous.
— Vous en étiez à l'évanouissement du capitaine.
— Oh! il ne fut pas long, la fraîcheur de la nuit le fit bientôt revenir. Nous arrivâmes sur les quatre heures au village; le même matin, Antonio se confessa; huit jours après, il fit dire une messe, et au bout d'un an, comme je vous l'ai raconté, il épousa sa cousine Francesca.
— N'avait-il pas revu Giulia pendant cet intervalle?
— Non, mais il avait souvent entendu parler d'elle. Depuis l'aventure du coup de couteau elle était devenue encore plus errante et plus solitaire qu'auparavant; et on disait qu'elle aimait le capitaine: vous jugez bien l'effet que ça lui fit quand il la rencontra près du lac, et qu'il n'est pas étonnant qu'il soit revenu de son entrevue avec elle, si pâle et si effaré.
Il faut vous dire qu'au moment de se marier le capitaine allait faire un petit voyage; nous devions transporter à Lipari une cargaison d'huile de Calabre, et le capitaine avait retardé sa traversée afin de pouvoir charger en repassant de la passoline à Stromboli; de cette manière il n'y avait rien de perdu, ni allée ni retour, et il avait profité du moment qu'il avait à lui pour se marier avec sa cousine, qu'il aimait depuis long-temps.
Trois ou quatre jours après sa rencontre avec Giulia, il me fit venir.
— Tiens, Pietro, me dit-il, va-t'en à Palma à ma place, tu t'entendras avec M. Piglia sur le jour où l'huile sera envoyée à San-Giovanni, où il est convenu que nous l'irons prendre. Tu comprends pourquoi je n'y vas pas moi-même.--C'est bon, c'est bon, capitaine, répondis-je, j'entends: la sorcière, n'est-ce pas?
— Oui.
— Eh bien! soyez tranquille, la chose sera faite en conscience. En effet, le lendemain je pris la barque; je dis à mon frère et à Nunzio de m'accompagner, et nous partîmes. Arrivé à Palma, je les laissai à bord et je montai chez M. Piglia. Oh! avec lui les arrangements sont bientôt faits; c'est un homme fidèle comme sûr, M. Piglia. Au bout de cinq minutes tout était fini, et j'aurais pu revenir s'il ne m'avait pas gardé à dîner. Il est comme ça, lui, riche à millions, mais pas fier; il fait mettre un matelot à sa table, et il trinque avec lui. Dam, nous avions trinqué pas mal. Tout à coup, j'entends sonner neuf heures à la pendule; ça me rappelle que les autres m'attendent.--Eh bien! dis-je, c'est convenu, M. Piglia; d'aujourd'hui en huit jours l'huile sera À San-Giovanni.--Oh! mon Dieu, vous pouvez l'aller prendre, qu'il me répond.--Alors, je me lève, je salue la société, et je m'en vas.
Il faisait nuit noire tout à fait; mais je connaissais mon chemin comme ma poche. Je pris une petite pente qui conduisait droit à la mer, et je me mis en route en sifflant. Tout à coup j'aperçois devant moi quelque chose de blanc, qui était assis sur un rocher; je m'arrête, ça se lève; je continue mon chemin, ça se met en travers de ma route. Oh! oh! que je dis, il y a du louche là-dedans; les demoiselles qui se promènent à cette heure-ci ne sont pas sorties pour aller à confesse. C'est drôle au moins, moi, Pietro, qui n'ai pas peur d'un homme, ni de deux hommes, ni de dix hommes, voilà que je sens mes jambes qui tremblent, et puis une sœur froide qui me prend à la racine des cheveux, que j'en frissonne encore. C'est égal, je vas toujours.--Vous devinez que c'était la sorcière, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Eh bien! elle ne bougeait pas plus qu'une borne; mais ce n'est pas là l'étonnant; c'est qu'en arrivant près d'elle:--Pietro, qu'elle me dit--elle savait mon nom, comprenez-vous--Eh bien! oui, Pietro, que je réponds, après?...
— Pietro, répéta-t-elle, tu fais partie de l'équipage du capitaine Aréna.
— Pardieu! belle malice! C'est connu, ça; si vous n'avez pas autre chose à m'apprendre, ce n'est pas la peine de m'arrêter.
— Tu l'aimes.
— Oh! ça, comme un frère,
— Eh bien! dis-lui de ne faire aucun voyage pendant cette lune-ci; c'est tout. Ce voyage lui serait fatal, à lui et à ses compagnons.
— Bah! vous croyez?
— J'en suis sûre.
— Eh bien! je lui dirai ça.
— Tu me le promets?
— Ma parole.
— Cest bien, passe.
Alors elle se dérangea; je me fis mince pour ne pas la toucher; je continuai ma route pendant vingt pas, pas plus vite les uns que les autres, pour ne pas avoir l'air d'avoir peur; mais, au premier tournant, je pris mes jambes à mon cou; et je détale un peu vite, allez, quand je m'y mets.
— Oui, oui; je connais vos moyens.
La barque m'attendait. Quand Nunzio et mon frère me virent arriver tout essoufflé, ils se doutèrent bien qu'il y avait quelque chose; alors ils me prirent chacun par un bras pour m'aider à monter plus vite, et ils se mirent à ramer comme s'ils faisaient la pêche de l'espadon. Ça n'aurait pas pu durer long-temps comme cela; mais une fois hors de la crique le vent s'éleva, nous hissâmes la voile et nous arrivâmes vivement au village. J'avais envie d'aller éveiller le capitaine tout de suite, mais je pensai que le lendemain matin il serait temps. Dailleurs je ne voulais rien dire devant sa femme. Le lendemain j'allai le trouver et je lui contai l'affaire.
— Elle m'a déjà dit la même chose, me répondit-il.
Eh bien! est-ce que vous n'attendrez pas l'autre lune, capitaine?
Impossible. On commence déjà à faire sécher la passoline, et si nous attendions plus long-temps nous arriverions derrière les autres, ce qui fait que nous aurions plus mauvais et plus cher.
— Dam, c'est à vous de voir.
— C'est tout vu. Tu dis que samedi prochain les huiles seront à San-Giovanni, n'est-ce pas?
— Samedi prochain.
— Eh bien! samedi prochain nous chargerons, et lundi à la voile.
— C'est bien, capitaine.
Je ne fis pas d'autres observations: je savais qu'une fois qu'il avait arrêté une chose dans sa tête, il n'y avait ni dieu ni diable qui pût le faire changer de résolution; aussi il ne fut plus ouvert la bouche de la chose: le samedi à cinq heures du matin nous allâmes charger à San-Giovanni, à huit heures du soir les cinquante barriques d'huile étaient à bord, et à minuit nous étions de retour à la Pace. Le capitaine trouva sa femme en larmes, il lui demanda pourquoi elle pleurait, et alors elle lui raconta qu'au jour tombant elle était montée dans le jardin pour aller cueillir des figues d'Inde: le temps d'en ramasser plein son tablier et la nuit était tombée; en revenant elle avait rencontré sur la route une femme enveloppée d'un grand voile de laine blanche, et cette femme lui avait dit que si son mari partait avant la nouvelle lune il lui arriverait malheur
— C'était toujours Giulia? demandai-je.
Vous jugez, pauvre femme, l'état où elle était. Le capitaine la tranquillisa tant bien que mal, car il n'était pas trop rassuré lui-même; et au fait il n'y avait pas de quoi l'être. Mais Francesca eut beau dire et beau faire, Antonio ne voulut entendre à rien: le bâtiment était chargé, le prix était fait, le jour arrêté, c'était fini; tout ce qu'elle put obtenir c'est qu'il entendrait avec elle le lendemain une messe qu'elle avait été commander à l'église des Jésuites à l'intention de son heureux voyage.
Le lendemain, qui était un dimanche, ils allèrent tous les deux à l'église, la messe était pour huit heures: quelques minutes avant qu'elles ne sonnassent ils étaient arrivés; ils se mirent à genoux et commencèrent à dire leurs prières. Lorsqu'ils eurent fini, ils levèrent la tête, et au milieu du chœur ils virent une bière couverte d'un drap noir avec des cierges tout autour: un enfant de chœur vint les allumer, et Antonio lui demanda quelle était la messe qu'on allait dire. L'enfant de chœur répondit que c'était celle commandée par la femme du capitaine, et, comme en ce moment le prêtre montait à l'autel, il ne lui fit pas d'autre question. Au même instant la messe commença.
Aux premières paroles que prononça le prêtre le capitaine et sa femme se regardèrent en pâlissant. Cependant tous deux se remirent à prier; mais lorsque les chantres entonnèrent le De profundis, la pauvre Francesca ne put résister plus long-temps à sa terreur, elle jeta un cri et s'évanouit. Ce cri était si douloureux que le prêtre descendit de l'autel et s'approcha de celle qui lavait poussé.
— Mais, dit le capitaine d'une voix altérée, quelle diable de messe nous chantez-vous là?
— L'office des morts, répondit le prêtre.
— Qui vous l'a commandé?
— Francesca.
— Moi! un office des morts! s'écria la pauvre femme. Oh! non, non! Je vous ai commandé une messe de bon retour, et non un service funèbre.
— Alors j'ai mal compris, et je me suis trompé, répondit le prêtre.
— Sainte Vierge, ayez pitié de nous! s'écria Francesca.
— Que la volonté de Dieu soit faite, dit avec résignation le capitaine.
Le surlendemain nous partîmes.
Jamais nous n'avions eu un plus beau temps pour appareiller. Nous passâmes devant le Phare fiers comme si nous avions eu des ailes. Le capitaine avait l'air aussi tranquille que s'il n'avait rien eu au fond du cœur. Mais moi, qui savais la chose, je le vis, quand nous eûmes doublé la tour, jeter deux ou trois coups d'œil du côté de Palma. Enfin il demanda sa lunette, on la lui apporta, il regarda long-temps le rivage, et, sans dire un mot, il me passa l'instrument. Je regardai après lui, et, malgré la distance, je vis Giulia aussi distinctement que je vous vois: elle était assise sur le haut d'un rocher dont la base trempait dans la mer, regardant le bâtiment, et de temps en temps s'essuyant les yeux avec un mouchoir.
— C'est bien elle, dis-je en rendant la longue-vue au capitaine.
— Oui, je l'ai reconnue.
— Est-ce qu'elle va rester long-temps là? c'est qu'elle m'offusque.
— Crois-tu véritablement qu'elle soit sorcière?
— Si elle l'est, capitaine! j'en mettrais ma main au feu!
— Cependant elle ne m'a jamais fait de mal; au contraire, sans elle...
— Après?
— Eh bien! sans elle, je ne naviguerais plus aujourd'hui. Elle ne peut me vouloir du mal, car, lorsque je l'ai vue au bord du lac elle ne menaçait pas, elle priait, elle pleurait.
— Pardieu, si ce n'est que cela, elle pleure encore, on le voit bien.
Le capitaine reporta la lunette à son œil, regarda plus attentivement encore que la première fois; puis, poussant un soupir, il renfonça sa lunette avec la paume de sa main, et passant son bras sous le mien:--Allons faire un tour sur l'avant, me dit-il.
— Volontiers, capitaine.
L'équipage n'avait jamais été plus gai; on riait, on racontait des histoires; et puis, voyez-vous, quand nous allons dans les îles, c'est une fête; nous y avons des connaissances, comme vous avez pu voir, de sorte que chacun parlait de sa chacune, et il ne faut pas demander si on riait. Aussitôt qu'ils m'aperçurent:--Allons, Pietro, la tarentelle.--Oh je ne suis pas en train de danser, que je leur réponds.
— Bah! nous te ferons bien danser malgré toi, dit mon pauvre frère. Oh! un bon garçon, voyez-vous, dix ans de moins que moi; je l'aimais comme mon enfant. Alors il se met à siffler, les autres à chanter, et moi, ma foi, je sens la plante des pieds qui me démange; je commence à danser d'une jambe, puis de l'autre, et me voilà parti. Vous savez, quand je m'y mets, ce n'est pas pour un peu: ils allaient toujours, et moi aussi; au bout d'une demi-heure je tombe sur mon derrière, j'étais rendu.--Ah! je dis, un verre de muscat, ça ne fera pas de mal. On me passe la bouteille.--A la santé du capitaine et de son heureux voyage! Où est-il donc, le capitaine?--A l'arrière, me dit Nunzio.--Eh! qu'est-ce que tu fais là, pilote?--Tu vois bien, je me croise les bras; le capitaine s'est chargé du gouvernail.--Ah! ah! Sur ce, je me lève, et je vas le rejoindre. Il avait une main sur le timon et il tenait sa lorgnette de l'autre. La nuit commençait à tomber.
— Eh bien, capitaine?
— Elle y est toujours.
Je mis ma main sur mes yeux, je vis un petit point blanc, pas autre chose.
— C'est drôle, que je dis au capitaine, je crois que vous vous trompez, ce n'est pas une femme ça, c'est trop petit, ça m'a l'air d'une mouette.
— C'est la distance.
— Oh! j'ai de bons yeux, je n'ai pas besoin de longue-vue, moi... je m'en tiens à ce que j'ai dit, moi... c'est une mouette.
— Tu te trompes.
— Eh! tenez, la preuve, c'est que la voilà qui s'envole. Le capitaine jeta un cri, s'élança sur le bastingage.--Eh bien, dis-je en le retenant par le fond de sa culotte, qu'est-ce que vous allez donc faire?
— C'est juste, elle aurait le temps de se noyer dix fois avant que j'arrivasse. Et il retomba plutôt qu'il ne redescendit.
— Comment?
— Elle s'est jetée à la mer.
— Bah!
— Regarde.
Je pris sa lorgnette: inutile, il n'y avait plus rien.
— Eh bien! dis-je au capitaine, que voulez-vous? voilà. Il se désolait. Allons, soyez un homme, et que les autres ne s'aperçoivent pas de cela.
— Va les trouver et dis à Nunzio qu'il peut dormir cette nuit, je resterai au gouvernail. Il me tendit la main, je la pris et je la serrai.
— Au bout du compte, lui dis-je, ce n'est qu'une sorcière de moins.
— Est-ce que tu crois qu'elle était sorcière? répéta-t-il.
— Dam! capitaine, vous savez mon opinion là-dessus, voilà trois fois que je vous le dis.
— C'est bien, laisse-moi. Je lui obéis.
— Vous pouvez vous coucher tous, leur dis-je, le capitaine veillera.
Ça faisait l'affaire de tout le monde, de sorte qu'il n'y eut pas de contestation. Le lendemain on se réveilla à Lipari; quant au capitaine, il n'avait pas fermé l'œil.
Nous y restâmes trois jours, non pas à décharger l'huile, ça fut fini en vingt-quatre heures, mais à faire la noce; puis après ça nous partîmes pour Stromboli légers comme lièges. Là nous chargeâmes, comme ça avait été dit, la valeur d'un millier de livres de passoline: non pas que nous eussions assez d'argent pour payer ça comptant, mais le capitaine avait bon crédit et il était sûr de s'en défaire avantageusement rien qu'à Mélazzo; il en avait déjà près de deux cents livres placées d'avance. Alors, vous concevez, au lieu de revenir de Stromboli à Messine, on manœuvra sur le cap Blanc. Voilà que nous arrivons à la chose; voyez-vous, je l'ai retardée tant que j'ai pu, mais ici il n'y a plus à s'en dédire: faut marcher!
— Un verre de rhum, Pietro!
— Non, merci. C'était en plein jour, à midi, il faisait un magnifique soleil de la fin de septembre; le temps à la bonace, un petit courant d'air, voilà tout. Le capitaine fumait; le frère de Philippe, vous savez, le chanteur, il jouait à la morra avec mon pauvre frère Baptiste. Moi, j'étais de cuisine. Je mets par hasard le nez hors de la cantine:--Tiens, je dis, voilà un singulier nuage et d'une drôle de couleur. Il était comme vert, couleur de la mer, et tout seul au ciel.
— Oui, me répond le capitaine; et il y a déjà dix minutes que je le regarde. Vois donc comme il tourne, Nunzio.
— Vous me parlez, capitaine? dit le pilote en levant la tête au-dessus de la cabine.
— Vois-tu?
— Oui.
— Qu'est-ce que tu penses de cela?
— Rien de bon.
— Si nous mettions toutes nos voiles dehors, peut-être arriverions-nous au cap Blanc avant l'orage.
— Ce n'est pas un orage, capitaine; il n'y à pas d'orage en l'air; le temps est au beau fixe, la brise vient de la Grèce; voyez plutôt la fumée de Stromboli qui va contre le vent.
— C'est vrai, dit le capitaine.
— Eh! tenez, tenez, capitaine, voyez donc la mer au-dessous du nuage, comme elle crépite.
— Tout le monde sur le pont, cria le capitaine.
En un moment nous fûmes là tous les douze, les yeux fixés sur l'endroit en question; l'eau bouillonnait de plus en plus. De son côté, le nuage s'abaissait toujours; on aurait dit qu'ils s'attiraient l'un l'autre, que la mer allait monter et que le ciel allait descendre. Enfin, la vapeur et l'eau se joignirent. C'était comme un immense pin dont l'eau formait le tronc, et la vapeur la cime. Alors nous reconnûmes que c'était une trombe; au même moment, l'immense machine commença de se mettre en mouvement. On eût dit un serpent gigantesque aux écailles reluisantes qui aurait marché tout debout sur sa queue, en vomissant de la fumée par sa gueule. Elle hésita un instant comme pour chercher la direction qu'elle devait prendre. Enfin, elle se décida à venir sur nous. En même temps le vent tomba.
— Aux rames! crie le capitaine.
Chacun empoigna l'aviron; nous n'avions que vingt pas à faire pour que la trombe passât à l'arrière. Il ne faut pas demander si nous ménagions nos bras; nous allions, Dieu me pardonne, aussi vite que quand le vent du diable souffle. Aussi, nous eûmes, bientôt gagné sur elle; si bien quelle continuait sa route lorsqu'elle rencontra notre sillage. Quant à nous, nous ramions d'ardeur en lui tournant le dos; de sorte que, ne la voyant plus, nous croyions en être quittes. Tout à coup nous entendîmes Nunzio qui criait:--La trombe! la trombe! Nous nous retournâmes.
Soit que notre course rapide eût établi un courant d'air, soit que le sillon que nous creusions lui indiquât sa route, elle avait changé de direction et s'était mise à notre poursuite. On eût dit un de ces géants comme il y en avait autrefois dans les cavernes du mont Etna, et qui poursuivaient jusque dans la mer les vaisseaux qui avaient le malheur de relâcher à Catane ou à Taormine. Nous n'avions plus de bras, nous n'avions plus de voix, nous n'avions que des yeux. Quant à moi, je me rappelle que j'étais comme un hébété; je suivais du regard un grand oiseau de mer qui avait été entraîné dans la trombe, et qui tourbillonnait comme un grain de sable, sans pouvoir sortir du cercle qui l'enfermait. A mesure que la trombe s'approchait nous reculions devant elle; si bien que nous nous trouvâmes tous entassés sur l'avant du navire, excepté le pilote qui, ferme à son poste, était resté à l'arrière. Tout à coup le bâtiment trembla comme si, lui aussi, il avait eu peur. Les mâts plièrent comme des joncs, les voiles se déchirèrent comme des toiles d'araignée; le bâtiment se retourna sur lui-même. Nous étions tous engloutis.
Je ne sais pas le temps que je passai sous l'eau. Autant que je pus calculer, j'ai bien plongé à une trentaine de pieds de profondeur. Heureusement, j'avais eu le temps de faire provision d'air, de sorte que je n'étais pas encore trop ébouriffé en revenant à la surface de la mer. J'ouvris les yeux, je regardai autour de moi, et la première chose que je vis, c'était notre pauvre bâtiment flottant cap dessus, cap dessous, comme une baleine morte. Au même instant je m'entendis appeler; je me retournai, c'était le capitaine.--Allons, allons, courage! que je lui dis; nous ne sommes pas paralytiques, et, avec la grâce de Dieu, nous pouvons nous en tirer.
— Oui, oui, dit le capitaine; mais en voilà encore un qui reparaît derrière toi: c'est Vicenzo.
— A moi! cria Vicenzo; je sens que j'ai la jambe cassée, je ne puis pas me soutenir sur l'eau.
— Poussons-le au bâtiment, capitaine; il se mettra à cheval dessus, et, tant qu'il ne sera pas coulé tout à fait, eh bien! il aura la chance d'être vu par quelque barque de pêche. Courage! Vicenzo, courage!
Nous le primes chacun par-dessous un bras, et nous le soutînmes sur l'eau; puis, arrivé au bâtiment, il s'y cramponna, et, à l'aide de ses deux mains et de sa bonne jambe, il parvint à se jucher sur la quille.--Ah! dit-il quand il fut assuré sur sa machine, je vois les autres: un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, vous deux ça fait dix, et moi ça fait onze: il n'en manque qu'un. Celui qui manquait s'appelait Jordano; nous n'en entendîmes jamais parler.
— Allons! dis-je au capitaine, il faut nager de concert et piquer droit au cap. C'est un peu loin, dam! et il y en a quelques-uns qui resteront en route; mais c'est égal, il ne faut pas que cela vous effraie.--Allons, en avant la coupe et la marinière.
— Bon voyage! nous cria Vicenzo.
— Encore un mot, vieux.
— Hein?
— Vois-tu mon frère?
— Oui, c'est le second là-bas.
— Dieu te récompense de ta bonne nouvelle!--Et je me mis à ramer vers celui qu'il m'avait indiqué, que le capitaine en avait peine à me suivre. Au bout de dix minutes, nous étions tous réunis, et nous nagions en ligne comme une compagnie de marsouins. Je m'approchai de mon frère.--Eh bien! Baptiste, que je lui dis, nous allons avoir du tirage.
— Oh! répondit-il, ça ne serait rien si je n'avais pas ma veste; mais elle me gêne sous les bras.
— Eh bien! approche-toi de moi et ne me perds pas de vue; quand tu te sentiras faiblir, tu t'appuieras sur mon épaule. Tu sais bien que je ne suis pas gros, mais que je suis solide.
— Oui, frère.
— Eh bien! pilote, c'est donc vous?
— Moi-même, mon garçon.
— Tiens, tiens, tiens, vous n'êtes pas si bête, vous, vous êtes tout nu.
— Oui, j'ai eu le temps de me déshabiller; mais si j'ai un conseil à te donner, c'est de ne pas user ton haleine à bavarder, tu en auras besoin avant une heure.
— Un dernier mot: ne perdez pas de vue le capitaine.
— Sois tranquille.
— Maintenant, motus.
Ça alla comme ça une heure. Au bout de ce temps, voyant mon frère inquiet:--Est-ce que tu te fatigues? que je lui dis.
— Non, ce n'est pas ça, mais c'est que je ne vois plus Giovanni. C'était le frère de Philippe.
Je me retournai, je regardai de tous les côtés; peine perdue, il était allé rejoindre Jordano. Et ça, sans dire un mot, de peur de nous effrayer.
Voilà ce que c'est que les marins; pourtant je dis en moi-même un Ave Maria, moitié pour lui moitié pour moi, et je me mis à faire un peu de planche pour me reposer. Ça alla comme ça encore une heure; de temps en temps je regardais mon frère, il devenait de plus en plus pâle.
— Est-ce que tu es fatigué, Baptiste?
— Non, pas encore, mais nous ne sommes plus que huit.
— Une barque, cria le capitaine.
En effet, à l'extrémité du cap, nous voyions pointer une voile qui venait de notre coté; ça nous redonna des forces, et nous nous remîmes à nager bravement. Elle venait à nous, mais elle devait être encore plus d'une heure avant de nous voir et près de deux heures avant de nous rejoindre.
— Je n'irai jamais jusqu'à elle, dit Baptiste.
— Appuie-toi sur moi.
— Pas encore.
— Alors ne te presse pas et respire sur ta brassée.
— C'est ma diable de veste qui me gêne.
— Du courage.
Ça alla bien comme ça trois quarts d'heure. La barque approchait à vue d'œil; elle ne devait pas être à plus d'une lieue de nous. J'entendis Baptiste qui toussait; je me retournai vivement.--Ce n'est rien, dit-il, ce n'est rien.
— Si fait, c'est quelque chose, que je lui répondis; allons, allons, pas de bravade, et mets ta main sur mon épaule, ça soulage.
— Approche-toi de moi alors, car je sens que je m'engourdis. En deux brassées je l'avais rejoint; je lui mis la main sur mon cou, ça le soulagea.
— La barque nous a vus, cria le capitaine.
— Entends-tu, Baptiste? la barque nous a vus; nous sommes sauvés.
— Pas tous, car voilà Gaetano qui se noie.
— Allons, allons, ne t'occupe pas des autres, chacun pour soi, frère.
— Alors pourquoi ne me laisses-tu pas là?
— Parce que toi, c'est moi.
— Taisez-vous donc, dit le pilote, vous vous exténuez.
Il avait dit vrai. Le pauvre Baptiste! il ne pouvait plus aller; il me pesait comme un plomb, de sorte que je n'allais plus guère non plus, moi. Cependant la barque avançait toujours; nous voyions déjà les gens qui étaient dedans, nous entendions leurs cris, mais Nunzio seul leur répondait. On aurait dit qu'il avait des nageoires, quoi! le vieux chien de mer; il ne se fatiguait pas. Quant à Baptiste, c'était autre chose; il avait les yeux à moitié fermés, et je sentais son bras qui se roidissait autour de mon cou; je commençais moi-même à siffler en respirant.--Pilote, que je dis, si je n'arrive pas jusqu'à la barque, vous ferez dire des messes pour moi, n'est-ce pas? Je n'avais pas achevé, que je sens que mon frère entre dans l'agonie.--A moi, pilote! à... Va te promener! j'avais de l'eau par-dessus la tête. Vous savez, on boit trois bouillons avant d'aller au fond tout à fait.--Bon, que je dis, j'en ai encore deux à consommer. Effectivement, je revins sur l'eau. J'avais le soleil en face des yeux et il me semblait tout rouge; je voyais la barque dans un brouillard, je ne savais plus si elle était près ou si elle était loin; je voulais parler, appeler: oui, c'est comme si j'avais eu le cauchemar. Si ce n'avait été Baptiste, j'aurais peut-être encore pu me retourner sur le dos; mais avec lui, impossible, je sentais qu'il m'entraînait, que j'enfonçais.--Bon, je dis, voilà mon second bouillon, je n'en ai plus qu'un; enfin je rassemble toutes mes forces, je reviens sur l'eau, le soleil était noir. Ah! vous ne vous êtes jamais noyé, vous?
— Non. Continuez, Piétro.
— Que diable voulez-vous que je continue? je ne sais plus rien. Je ne connaissais plus mon frère, qui me tenait au col; je sentais que je roulais avec une chose qui m'entraînait au fond, avec une chose qui me noyait, et je voulais me débarrasser de cette chose. Je ne sais comment je fis, mais, Dieu me pardonne, j'y réussis. Alors j'eus un moment de bien-être; il me sembla que je respirais, qu'on me pressait, puis qu'on me retournait. Quand j'ouvris les yeux, nous étions à la pointe du cap Blanc, que vous voyez là-bas; j'étais pendu par les pieds et je crachais l'eau de mer gros comme le bras. Nunzio était près de moi, qui me frottait la poitrine et les reins.
— Et les autres?
— Il y en avait quatre de sauvés, et moi et Nunzio ça faisait six.
— Et le capitaine?
— Le capitaine, il ne s'était pas noyé, lui; mais des efforts qu'il avait faits en mettant le pied dans la barque sa blessure s'était rouverte. Elle ne voulut jamais se refermer; pendant trois jours il perdit tout le sang de son corps, et le troisième jour il mourut: preuve que Giulia était une sorcière.
— Et Vicenzo, que vous aviez laissé sur le bâtiment avec une jambe cassée?
— C'est le même que voilà là et qui cause avec votre camarade et le cuisinier; mais c'est égal, vous comprenez maintenant pourquoi nous ne nous soucions plus d'aller au cap Blanc.
En effet, je comprenais.
En ce moment le capitaine s'approcha de nous, et voyant à notre silence que nous avions fini:
— Excellence, me dit-il, je crois que votre intention est de toucher terre seulement à Messine et de retourner immédiatement à Naples par la Calabre.
— Oui. Y aurait-il quelque empêchement?
— Au contraire, je venais proposer à votre excellence de descendre directement à San-Giovanni pour ne pas payer deux patentes pour le speronare; nous traverserons le détroit dans la chaloupe.
— A merveille.
— A San-Giovanni, vieux, dit le capitaine en se tournant vers le pilote.
Nunzio fit un signe de tête, imprima un léger mouvement au gouvernail, et le petit bâtiment, docile comme un cheval de manége, tourna sa proue du côté de la Calabre.
A dix heures du soir, nous jetâmes l'ancre à vingt pas de la côte. |
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"title": "Le comte de Moret",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE VII. | LE PONT DE GIACON.
Voici en effet ce qui s'était passé à l'auberge des contrebandiers, après que le comte de Moret, Galaor et Guillaume Coutet furent sortis de la salle commune.
La porte donnant sur la route de la montagne s'était rouverte, et l'on avait vu reparaître la tête de l'Espagnol qui s'était enfui après avoir tué l'Allemand.
Tout était aussi tranquille dans la salle que si rien ne s'y fût passé.
— Hé! les Espagnols, dit-il.
Et il se rejeta en arrière.
Les Espagnols se levèrent et sortirent pour répondre à l'appel de leur compatriote.
Le contrebandier ami de Guillaume Coutet se douta de quelque complot. Il sortit par la porte opposée et, par la cour, s'approcha du groupe.
Il entendit alors l'Espagnol raconter à ses compagnons qu'à travers la lucarne du fournil ouverte sur le jardin, il avait vu deux femmes, dont l'une paraissait une grande dame. Ces dames, à son avis, devaient faire partie de la caravane conduite par Guillaume.
C'était un coup, et probablement un bon coup à faire.
Ils étaient dix; ils viendraient probablement à bout, sans beaucoup d'efforts, des trois hommes, dont l'un était presque un enfant, et l'autre un guide, lequel, en cette qualité, n'avait aucune raison de se faire tuer pour des gens qu'il ne connaissait pas.
L'Espagnol n'avait pas eu grand'peine à convaincre ses camarades, gens de sac et de corde, comme lui, et le groupe s'était séparé chacun allant prendre ses armes.
Alors, lui, avait pris ses jambes à son cou et s'était élancé par la route, sûr que de tel pas que marchassent les Espagnols, il arriverait encore avant eux.
Et, en effet, il était arrivé avant eux; mais il n'y avait pas de temps à perdre, et ils ne devaient pas être loin.
Les deux hommes tinrent conseil; ils connaissaient admirablement le pays tous les deux. Seulement on ne cache pas facilement cinq voyageurs et cinq mulets. Ces quatre mots, le pont de Giacon, sortirent à la fois de la bouche des deux contrebandiers.
Le pont de Giacon était une grande arche de pierres jetée sur un torrent descendant des montagnes et allant se jeter dans un des affluents du Pô. Là le chemin bifurquait et se séparait en deux branches. L'une remontait vers Venaux, l'autre descendait vers Suze, qu'elle contournait en la dominant.
Arrivés là, les routiers espagnols, incertains, prendraient l'une ou l'autre; si l'on avait le bonheur de ne pas être découvert par eux, on prendrait celle qu'ils ne prendraient pas.
Comme les Espagnols ne pouvaient deviner que les voyageurs avaient été prévenus, la supposition ne devait pas même leur venir qu'ils se cacheraient.
La probabilité était donc qu'ils suivraient sans défiance l'un ou l'autre des deux chemins.
Il s'en fallait encore de dix minutes à peu près que l'on atteignît le pont de Giacon.
Guillaume prit le mulet d'Isabelle par la bride, son compagnon celui de la dame de Coëtman, et l'on pressa la marche.
Au reste, la providence venait en aide aux voyageurs,--un océan de nuages noirs, non-seulement dérobait aux yeux ces belles constellations qui avaient fourni à Isabelle une si poétique, et au comte de Moret une si savante conversation, mais encore s'avançait rapidement pour engloutir la lune.--Cinq minutes encore, et les objets éclairés par elle allaient rentrer dans l'obscurité.
Le contrebandier lâcha la bride du mulet de la dame de Coëtman, demeura d'une cinquantaine de pas en arrière, se coucha l'oreille contre terre et écouta.
Pendant ce temps-là, pour qu'un bruit ne l'empêchât point d'entendre l'autre, la caravane s'était arrêtée.
Au bout de quelques secondes d'auscultation, il se releva et accourut.
On les entend, dit-il, mais ils sont encore à six cents pas de nous; par bonheur, dans une minute la lune va être cachée. N'importe, ne perdons pas de temps.
On se remit en marche. Les nuages noirs continuèrent à envahir le ciel, la lune disparut; au même moment, les voyageurs, dans un reste de crépuscule, voyaient se dresser devant eux l'arche du pont, en même temps qu'ils entendaient le bruit du torrent qui descendait de la montagne.
Guillaume qui conduisait le premier mulet, le fit dévier de la route, en appuyant à gauche. Une ligne à peine visible, taillée dans le roc, conduisait au bout du torrent encaissé d'une soixantaine de pieds.
Ce sentier, s'il était permis de donner ce nom à une pareille ride de terrain, avait été évidemment tracé par les mulets qui, dans les jours chauds de l'été, descendaient jusqu'à l'eau pour se rafraîchir.
Si rapide et si abrupte que fut la descente, elle se fit sans accident.
Le contrebandier était resté en haut, couché à terre et écoutant.
— Ils approchent, dit-il, je m'éloigne pour les dérouter, ne vous occupez pas de moi. Empêchez seulement les mulets de hennir, j'emmène la mule.
Guillaume fit entrer les quatre voyageurs sous l'arche du pont, lia avec des mouchoirs la bouche aux mulets, tandis que son compagnon s'éloignait par la branche du chemin qui remontait à Venaux.
Bientôt on entendit distinctement les pas des bandits espagnols; cachés comme ils l'étaient et protégés par la double obscurité des nuages et du pont, les voyageurs étaient complétement invisibles, et si quelque bruit ou quelque accident imprévu ne les trahissait pas, il était impossible qu'ils fussent découverts.
Les Espagnols s'arrêtèrent sur le pont même et entrèrent en délibération pour décider laquelle des deux branches ils prendraient, de celle qui descendait vers Suze ou de celle qui montait vers Venaux.
La discussion était vive, et ceux des voyageurs qui entendaient l'espagnol pouvaient entendre les raisons que chacun faisait valoir à l'appui de son opinion.
Tout à coup on entendit une chanson chantée par une voix d'homme. L'homme qui chantait cette chanson venait de Giacon.
Guillaume serra la main du comte de Moret en mettant un doigt sur ses lèvres: il avait reconnu la voix de son compagnon.
Cette voix produisit à l'instant l'effet d'interrompre la conversation des routiers.
— Bon! reprit l'un d'eux après un instant de silence, nous allons être renseignés.
Quatre se détachèrent et allèrent au-devant du chanteur.
— Eh! l'homme, lui demandèrent-ils en italien, quoiqu'ils se servissent de la locution espagnole hombre, as-tu rencontré des voyageurs sur ta route?
— Voulez-vous parler des deux hommes et des deux femmes conduits par Guillaume Coutet, le marchand de Gravière? demanda celui qui était interrogé, changeant sa réponse en demande.
— Justement.
— Eh bien, ils sont à peine à cinq cents pas d'ici; si vous avez affaire à eux, allongez le pas, et vous les rejoindrez à moitié chemin de Giacon.
Ce renseignement leva les incertitudes et mit tout le monde d'accord. Les bandits prirent la route conduisant à Venaux.
Les voyageurs, du fond de leur obscurité, les virent passer comme des ombres et marchant d'un pas qui, si les voyageurs eussent été, en effet, à l'endroit indiqué par le contrebandier, leur eût permis de les rejoindre promptement.
Quant au contrebandier, il continua son chemin vers Suze, indiquant aux voyageurs celui qu'ils devaient suivre eux-mêmes.
En effet, après cinq minutes d'attente silencieuse, les voyageurs n'entendant plus résonner sur la route le bruit des pas des bandits, descendirent, guidés par Guillaume, le lit même du torrent. Cinq cents pas plus loin, ils se réunissaient au contrebandier, qui, hésitant à retourner à l'auberge après la fausse indication qu'il avait donnée, demanda aux voyageurs la permission de rester avec eux, permission qui lui fut accordée à l'instant même, pendant que le comte de Moret lui promettait, quand on serait à la frontière du Piémont, une bonne récompense pour l'avis si à propos donné par lui.
On continua la route en pressant le pas des mulets, ce que permettait le chemin devenu un peu meilleur, et l'on se rapprocha insensiblement de Suze. A mesure que l'on se rapprochait, les deux guides recommandaient une circonspection plus grande; mais le sentier que suivait la petite caravane était tellement inconnu et si peu fréquenté, que l'on avait oublié d'y mettre les sentinelles, quoique l'on pût par ce chemin, auquel la ville est en quelque sorte adossée, arriver sur le rempart.
Le rempart lui-même était désert, les approches de la ville étant défendues par les fortifications faites un quart de lieue en avant, c'est-à-dire au Pas de Suze.
Au reste, après avoir un instant longé le rempart de la ville, le sentier s'en éloignait brusquement, se rejetant dans la montagne et aboutissant à Malavet, où l'on coucha.
Le lendemain, on tint conseil.
On pouvait descendre dans la plaine, et par Rivarolo et Joui, gagner le lac Majeur; mais là on rencontrait un danger pire: on tombait entre les mains des Espagnols.
Il est vrai que le comte de Moret, chargé à son départ de France d'une lettre de don Gonzales de Cordoue, gouverneur de Milan, pour la reine Anne, pouvait aller droit à lui, et dire qu'il revenait au nom des deux reines, chargé de quelque mission pour Rome ou pour Venise; mais il lui fallait ruser, et toute dissimulation pesait au coeur loyal de ce vrai fils du Béarnais.
Puis, ce qui était plus probable encore, ce moyen, qui simplifiait les choses, abrégeait en même temps le voyage, et ce que voulait Antoine de Bourbon, c'est que le voyage, au contraire, durât indéfiniment. Son avis, tout puissant d'ailleurs, l'emporta donc.
Cet avis était que l'on fît un grand détour par Boste, Damudossolo, Sonovre, et qu'en contournant tout le bassin lombard on arrivât à Vérone, où l'on serait en sûreté. A Vérone on se séparerait un ou deux jours, et après ce repos, dont les femmes surtout, après un pareil voyage qui ne se pouvait faire qu'à mulet ou à cheval, auraient grand besoin, on partirait pour Mantoue, terme du voyage.
A Ivrica, le contrebandier qui était venu donner avis à la petite caravane du danger qu'elle courait, quitta les voyageurs, parfaitement récompensé de son dévouement, récompense qui convainquait d'autant plus Guillaume Coutet qu'il avait l'honneur de servir de guide à quelque grand seigneur voyageant incognito.
Mais rendons-lui cette justice de dire que ce fut la reconnaissance, et non cette certitude, qui lui fit insister pour accompagner les voyageurs jusqu'au bout de leur voyage. Au reste, ce fut chose facile à obtenir. Si Guillaume Coutet avait voué au comte la reconnaissance que doit l'homme à celui qui lui a sauvé la vie, Antoine de Bourbon éprouvait pour lui cette profonde sympathie et cette douce tendresse que ressent de son côté le sauveur pour l'homme auquel il l'a sauvée.
Après des incidents divers, mais qui, n'ayant pas la gravité de ceux que nous avons racontés, n'auraient pas un assez puissant intérêt pour mériter l'attention du lecteur, après vingt-sept jours de voyage et de fatigue, on arriva enfin à Mantoue, par Tordi, Nogaro et Castellarez. |
{
"file_name": "pg13952.txt",
"title": "Vingt ans après",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XX. Grimaud entre en fonctions | Grimaud se présenta donc avec ses dehors favorables au donjon de Vincennes. M. de Chavigny se piquait d'avoir l'oeil infaillible; ce qui pourrait faire croire qu'il était véritablement le fils du cardinal de Richelieu, dont c'était aussi la prétention éternelle. Il examina donc avec attention le postulant, et conjectura que les sourcils rapprochés, les lèvres minces, le nez crochu et les pommettes saillantes de Grimaud étaient des indices parfaits. Il ne lui adressa que douze paroles; Grimaud en répondit quatre.
— Voilà un garçon distingué, et je l'avais jugé tel, dit M. de Chavigny; allez vous faire agréer de M. La Ramée, et dites- lui que vous me convenez sur tous les points.
Grimaud tourna sur ses talons et s'en alla passer l'inspection beaucoup plus rigoureuse de La Ramée. Ce qui le rendait plus difficile, c'est que M. de Chavigny savait qu'il pouvait se reposer sur lui, et que lui voulait pouvoir se reposer sur Grimaud.
Grimaud avait juste les qualités qui peuvent séduire un exempt qui désire un sous-exempt; aussi, après mille questions qui n'obtinrent chacune qu'un quart de réponse, La Ramée, fasciné par cette sobriété de paroles, se frotta les mains et enrôla Grimaud.
— La consigne? demanda Grimaud.
— La voici: Ne jamais laisser le prisonnier seul, lui ôter tout instrument piquant ou tranchant, l'empêcher de faire signe aux gens du dehors ou de causer trop longtemps avec ses gardiens.
— C'est tout? demanda Grimaud.
— Tout pour le moment, répondit La Ramée. Des circonstances nouvelles, s'il y en a, amèneront de nouvelles consignes.
— Bon, répondit Grimaud.
Et il entra chez M. le duc de Beaufort.
Celui-ci était en train de se peigner la barbe qu'il laissait pousser ainsi que ses cheveux, pour faire pièce au Mazarin en étalant sa misère et en faisant parade de sa mauvaise mine. Mais comme quelques jours auparavant il avait cru, du haut du donjon, reconnaître au fond d'un carrosse la belle madame de Montbazon, dont le souvenir lui était toujours cher, il n'avait pas voulu être pour elle ce qu'il était pour Mazarin; il avait donc, dans l'espérance de la revoir, demandé un peigne de plomb qui lui avait été accordé.
M. de Beaufort avait demandé un peigne de plomb, parce que comme tous les blonds, il avait la barbe un peu rouge: il se la teignait en se la peignant.
Grimaud, en entrant, vit le peigne que le prince venait de déposer sur la table; il le prit en faisant une révérence.
Le duc regarda cette étrange figure avec étonnement.
La figure mit le peigne dans sa poche.
— Holà, hé! qu'est-ce que cela? s'écria le duc, et quel est ce drôle?
Grimaud ne répondit point, mais salua une seconde fois.
— Es-tu muet? s'écria le duc.
Grimaud fit signe que non.
— Qu'es-tu alors? réponds, je te l'ordonne, dit le duc.
— Gardien, répondit Grimaud.
— Gardien! s'écria le duc. Bien, il ne manquait que cette figure patibulaire à ma collection. Holà! La Ramée, quelqu'un!
La Ramée appelé accourut; malheureusement pour le prince il allait, se reposant sur Grimaud, se rendre à Paris, il était déjà dans la cour et remonta mécontent.
— Qu'est-ce, mon prince? demanda-t-il.
— Quel est ce maraud qui prend mon peigne et qui le met dans sa poche? demanda M. de Beaufort.
— C'est un de vos gardes, Monseigneur, un garçon plein de mérite et que vous apprécierez comme M. de Chavigny et moi, j'en suis sûr.
— Pourquoi me prend-il mon peigne?
— En effet, dit La Ramée, pourquoi prenez-vous le peigne de Monseigneur?
Grimaud tira le peigne de sa poche, passa son doigt dessus, et, en regardant et montrant la grosse dent, se contenta de prononcer un seul mot:
— Piquant.
— C'est vrai, dit La Ramée.
— Que dit cet animal? demanda le duc.
— Que tout instrument piquant est interdit par le roi à Monseigneur.
— Ah çà! dit le duc, êtes-vous fou, La Ramée? Mais c'est vous- même qui me l'avez donné, ce peigne.
— Et grand tort j'ai eu, Monseigneur; car en vous le donnant je me suis mis en contravention avec ma consigne.
Le duc regarda furieusement Grimaud, qui avait rendu le peigne à La Ramée.
— Je prévois que ce drôle me déplaira énormément, murmura le prince.
En effet, en prison il n'y a pas de sentiment intermédiaire. Comme tout, hommes et choses, vous est ou ami ou ennemi, on aime ou l'on hait quelquefois avec raison, mais bien plus souvent encore par instinct. Or, par ce motif infiniment simple que Grimaud au premier coup d'oeil avait plu à M. de Chavigny et à La Ramée, il devait, ses qualités aux yeux du gouverneur et de l'exempt devenant des défauts aux yeux du prisonnier, déplaire tout d'abord à M. de Beaufort.
Cependant Grimaud ne voulut pas dès le premier jour rompre directement en visière avec le prisonnier; il avait besoin, non pas d'une répugnance improvisée, mais d'une belle et bonne haine bien tenace.
Il se retira donc pour faire place à quatre gardes qui, venant de déjeuner, pouvaient reprendre leur service près du prince.
De son côté, le prince avait à confectionner une nouvelle plaisanterie sur laquelle il comptait beaucoup: il avait demandé des écrevisses pour son déjeuner du lendemain et comptait passer la journée à faire une petite potence pour pendre la plus belle au milieu de sa chambre. La couleur rouge que devait lui donner la cuisson ne laisserait aucun doute sur l'allusion, et ainsi il aurait eu le plaisir de pendre le cardinal en effigie en attendant qu'il fût pendu en réalité, sans qu'on pût toutefois lui reprocher d'avoir pendu autre chose qu'une écrevisse.
La journée fut employée aux préparatifs de l'exécution. On devient très enfant en prison, et M. de Beaufort était de caractère à le devenir plus que tout autre. Il alla se promener comme d'habitude, brisa deux ou trois petites branches destinées à jouer un rôle dans sa parade, et, après avoir beaucoup cherché, trouva un morceau de verre cassé, trouvaille qui parut lui faire le plus grand plaisir. Rentré chez lui, il effila son mouchoir.
Aucun de ces détails n'échappa à l'oeil investigateur de Grimaud.
Le lendemain matin la potence était prête, et afin de pouvoir la planter dans le milieu de la chambre, M. de Beaufort en effilait un des bouts avec son verre brisé.
La Ramée le regardait faire avec la curiosité d'un père qui pense qu'il va peut-être découvrir un joujou nouveau pour ses enfants, et les quatre gardes avec cet air de désoeuvrement qui faisait à cette époque comme aujourd'hui le caractère principal de la physionomie du soldat.
Grimaud entra comme le prince venait de poser son morceau de verre, quoiqu'il n'eût pas encore achevé d'effiler le pied de sa potence; mais il s'était interrompu pour attacher le fil à son extrémité opposée.
Il jeta sur Grimaud un coup d'oeil où se révélait un reste de la mauvaise humeur de la veille; mais comme il était d'avance très satisfait du résultat que ne pouvait manquer d'avoir sa nouvelle invention, il n'y fit pas autrement attention.
Seulement, quand il eut fini de faire un noeud à la marinière à un bout de son fil et un noeud coulant à l'autre, quand il eut jeté un regard sur le plat d'écrevisses et choisi de l'oeil la plus majestueuse, il se retourna pour aller chercher son morceau de verre. Le morceau de verre avait disparu.
— Qui m'a pris mon morceau de verre? demanda le prince en fronçant le sourcil.
Grimaud fit signe que c'était lui.
— Comment! toi encore? et pourquoi me l'as-tu pris?
— Oui, demanda La Ramée, pourquoi avez-vous pris le morceau de verre à Son Altesse?
Grimaud, qui tenait à la main le fragment de vitre, passa le doigt sur le fil, et dit:
— Tranchant.
— C'est juste, Monseigneur, dit La Ramée. Ah peste! que nous avons acquis là un garçon précieux!
— Monsieur Grimaud, dit le prince, dans votre intérêt, je vous en conjure, ayez soin de ne jamais vous trouver à la portée de ma main.
Grimaud fit la révérence et se retira au bout de la chambre.
— Chut, chut, Monseigneur, dit La Ramée; donnez-moi votre petite potence, je vais l'effiler avec mon couteau.
— Vous? dit le duc en riant.
— Oui, moi; n'était-ce pas cela que vous désiriez?
— Sans doute.
— Tiens, au fait, dit le duc, ce sera plus drôle. Tenez, mon cher La Ramée.
La Ramée, qui n'avait rien compris à l'exclamation du prince, effila le pied de la potence le plus proprement du monde.
— Là, dit le duc; maintenant, faites-moi un petit trou en terre pendant que je vais aller chercher le patient.
La Ramée mit un genou en terre et creusa le sol.
Pendant ce temps, le prince suspendit son écrevisse au fil.
Puis il planta la potence au milieu de la chambre en éclatant de rire.
La Ramée aussi rit de tout son coeur, sans trop savoir de quoi il riait, et les gardes firent chorus.
Grimaud seul ne rit pas.
Il s'approcha de La Ramée, et, lui montrant l'écrevisse qui tournait au bout de son fil:
— Cardinal! dit-il.
— Pendu par Son Altesse le duc de Beaufort, reprit le prince en riant plus fort que jamais, et par maître Jacques-Chrysostome La Ramée, exempt du roi.
La Ramée poussa un cri de terreur et se précipita vers la potence, qu'il arracha de terre, qu'il mit incontinent en morceaux, et dont il jeta les morceaux par la fenêtre. Il allait en faire autant de l'écrevisse, tant il avait perdu l'esprit, lorsque Grimaud la lui prit des mains.
— Bonne à manger, dit-il; et il la mit dans sa poche.
Cette fois le duc avait pris si grand plaisir à cette scène, qu'il pardonna presque à Grimaud le rôle qu'il avait joué. Mais comme, dans le courant de la journée, il réfléchit à l'intention qu'avait eue son gardien, et qu'au fond cette intention lui parut mauvaise, il sentit sa haine pour lui s'augmenter d'une manière sensible.
Mais l'histoire de l'écrevisse n'en eut pas moins, au grand désespoir de La Ramée, un immense retentissement dans l'intérieur du donjon, et même au-dehors. M. de Chavigny, qui au fond du coeur détestait fort le cardinal, eut soin de conter l'anecdote à deux ou trois amis bien intentionnés, qui la répandirent à l'instant même.
Cela fit passer deux ou trois bonnes journées à M. de Beaufort.
Cependant, le duc avait remarqué parmi ses gardes un homme porteur d'une assez bonne figure, et il l'amadouait d'autant plus qu'à chaque instant Grimaud lui déplaisait davantage. Or, un matin qu'il avait pris cet homme à part, et qu'il était parvenu à lui parler quelque temps en tête à tête, Grimaud entra, regarda ce qui se passait, puis s'approchant respectueusement du garde et du prince, il prit le garde par le bras.
— Que me voulez-vous? demanda brutalement le duc.
Grimaud conduisit le garde à quatre pas et lui montra la porte.
— Allez, dit-il.
Le garde obéit.
— Oh! mais, s'écria le prince, vous m'êtes insupportable: je vous châtierai.
Grimaud salua respectueusement.
— Monsieur l'espion, je vous romprai les os! s'écria le prince exaspéré.
Grimaud salua en reculant.
— Monsieur l'espion, continua le duc, je vous étranglerai de mes propres mains.
Grimaud salua en reculant toujours.
— Et cela, reprit le prince, qui pensait qu'autant valait en finir de suite, pas plus tard qu'à l'instant même.
Et il étendit ses deux mains crispées vers Grimaud, qui se contenta de pousser le garde dehors et de fermer la porte derrière lui.
En même temps il sentit les mains du prince qui s'abaissaient sur ses épaules, pareilles à deux tenailles de fer; il se contenta, au lieu d'appeler ou de se défendre, d'amener lentement son index à la hauteur de ses lèvres et de prononcer à demi-voix, en colorant sa figure de son plus charmant sourire, le mot:
— Chut!
C'était une chose si rare de la part de Grimaud qu'un geste, qu'un sourire et qu'une parole, que Son Altesse s'arrêta tout court, au comble de la stupéfaction.
Grimaud profita de ce moment pour tirer de la doublure de sa veste un charmant petit billet à cachet aristocratique, auquel sa longue station dans les habits de Grimaud n'avait pu faire perdre entièrement son premier parfum, et le présenta au duc sans prononcer une parole.
Le duc, de plus en plus étonné, lâcha Grimaud, prit le billet, et, reconnaissant l'écriture:
— De madame de Montbazon? s'écria-t-il.
Grimaud fit signe de la tête que oui.
Le duc déchira rapidement l'enveloppe, passa sa main sur ses yeux, tant il était ébloui, et lut ce qui suit:
«Mon cher duc,
Vous pouvez vous fier entièrement au brave garçon qui vous remettra ce billet, car c'est le valet d'un gentilhomme qui est à nous, et qui nous l'a garanti comme éprouvé par vingt ans de fidélité. Il a consenti à entrer au service de votre exempt et à s'enfermer avec vous à Vincennes, pour préparer et aider à votre fuite, de laquelle nous nous occupons.
Le moment de la délivrance approche; prenez patience et courage en songeant que, malgré le temps et l'absence, tous vos amis vous ont conservé les sentiments qu'ils vous avaient voués.
Votre toute et toujours affectionnée,
«MARIE DE MONTBAZON.»
«P.-S. — Je signe en toutes lettres, car ce serait par trop de vanité de penser qu'après cinq ans d'absence vous reconnaîtriez mes initiales.»
Le duc demeura un instant étourdi. Ce qu'il cherchait depuis cinq ans sans avoir pu le trouver, c'est-à-dire un serviteur, un aide, un ami, lui tombait tout à coup du ciel au moment où il s'y attendait le moins. Il regarda Grimaud avec étonnement et revint à sa lettre qu'il relut d'un bout à l'autre.
— Oh! chère Marie, murmura-t-il quand il eut fini, c'est donc bien elle que j'avais aperçue au fond de son carrosse! Comment, elle pense encore à moi après cinq ans de séparation! Morbleu! voilà une constance comme on n'en voit que dans l'Astrée.
Puis se retournant vers Grimaud:
— Et toi, mon brave garçon, ajouta-t-il, tu consens donc à nous aider?
Grimaud fit signe que oui.
— Et tu es venu ici pour cela?
Grimaud répéta le même signe.
— Et moi qui voulais t'étrangler! s'écria le duc. Grimaud se prit à sourire.
— Mais attends, dit le duc.
Et il fouilla dans sa poche.
— Attends, continua-t-il en renouvelant l'expérience infructueuse une première fois, il ne sera pas dit qu'un pareil dévouement pour un petit-fils de Henri IV restera sans récompense.
Le mouvement du duc de Beaufort dénonçait la meilleure intention du monde. Mais une des précautions qu'on prenait à Vincennes était de ne pas laisser d'argent aux prisonniers.
Sur quoi Grimaud, voyant le désappointement du duc, tira de sa poche une bourse pleine d'or et la lui présenta.
— Voilà ce que vous cherchez, dit-il.
Le duc ouvrit la bourse et voulut la vider entre les mains de Grimaud, mais Grimaud secoua la tête.
— Merci, Monseigneur, ajouta-t-il en se reculant, je suis payé.
Le duc tombait de surprise en surprise.
Le duc lui tendit la main; Grimaud s'approcha et la lui baisa respectueusement. Les grandes manières d'Athos avaient déteint sur Grimaud.
— Et maintenant, demanda le duc, qu'allons-nous faire?
— Il est onze heures du matin, reprit Grimaud. Que Monseigneur, à deux heures, demande à faire une partie de paume avec La Ramée, et envoie deux ou trois balles pardessus les remparts.
— Eh bien, après?
— Après... Monseigneur s'approchera des murailles et criera à un homme qui travaille dans les fossés de les lui renvoyer.
— Je comprends, dit le duc.
Le visage de Grimaud parut exprimer une vive satisfaction: le peu d'usage qu'il faisait d'habitude de la parole lui rendait la conversation difficile.
Il fit un mouvement pour se retirer.
— Ah çà! dit le duc, tu ne veux donc rien accepter?
— Je voudrais que Monseigneur me fît une promesse.
— Laquelle? parle.
— C'est que, lorsque nous nous sauverons, je passerai toujours et partout le premier; car si l'on rattrape Monseigneur, le plus grand risque qu'il coure est d'être réintégré dans sa prison, tandis que si l'on m'attrape, moi, le moins qui puisse m'arriver, c'est d'être pendu.
— C'est trop juste, dit le duc, et, foi de gentilhomme, il sera fait comme tu demandes.
— Maintenant, dit Grimaud, je n'ai plus qu'une chose à demander à Monseigneur: c'est qu'il continue de me faire l'honneur de me détester comme auparavant.
— Je tâcherai, dit le duc.
On frappa à la porte.
Le duc mit son billet et sa bourse dans sa poche et se jeta sur son lit. On savait que c'était sa ressource dans ses grands moments d'ennui. Grimaud alla ouvrir: c'était La Ramée qui venait de chez le cardinal, où s'était passée la scène que nous avons racontée.
La Ramée jeta un regard investigateur autour de lui, et voyant toujours les mêmes symptômes d'antipathie entre le prisonnier et son gardien, il sourit plein d'une satisfaction intérieure.
Puis se retournant vers Grimaud:
— Bien, mon ami, lui dit-il, bien. Il vient d'être parlé de vous en bon lieu, et vous aurez bientôt, je l'espère, des nouvelles qui ne vous seront point désagréables.
Grimaud salua d'un air qu'il tâcha de rendre gracieux et se retira, ce qui était son habitude quand son supérieur entrait.
— Eh bien, Monseigneur! dit La Ramée avec son gros rire, vous boudez donc toujours ce pauvre garçon?
— Ah! c'est vous, La Ramée, dit le duc; ma foi, il était temps que vous arrivassiez. Je m'étais jeté sur mon lit et j'avais tourné le nez au mur pour ne pas céder à la tentation de tenir ma promesse en étranglant ce scélérat de Grimaud.
— Je doute pourtant, dit La Ramée en faisant une spirituelle allusion au mutisme de son subordonné, qu'il ait dit quelque chose de désagréable à Votre Altesse.
— Je le crois pardieu bien! un muet d'Orient. Je vous jure qu'il était temps que vous revinssiez, La Ramée, et que j'avais hâte de vous revoir.
— Monseigneur est trop bon, dit La Ramée, flatté du compliment.
— Oui, continua le duc; en vérité, je me sens aujourd'hui d'une maladresse qui vous fera plaisir à voir.
— Nous ferons donc une partie de paume? dit machinalement La Ramée.
— Si vous le voulez bien.
— Je suis aux ordres de Monseigneur.
— C'est-à-dire, mon cher La Ramée, dit le duc, que vous êtes un homme charmant et que je voudrais demeurer éternellement à Vincennes pour avoir le plaisir de passer ma vie avec vous.
— Monseigneur, dit La Ramée, je crois qu'il ne tiendra pas au cardinal que vos souhaits ne soient accomplis.
— Comment cela? L'avez-vous vu depuis peu?
— Il m'a envoyé quérir ce matin.
— Vraiment! pour vous parler de moi?
— De quoi voulez-vous qu'il me parle? En vérité, Monseigneur, vous êtes son cauchemar.
Le duc sourit amèrement.
— Ah! dit-il, si vous acceptiez mes offres, La Ramée!
— Allons, Monseigneur, voilà encore que nous allons reparler de cela; mais vous voyez bien que vous n'êtes pas raisonnable.
— La Ramée, je vous ai dit et je vous répète encore que je ferais votre fortune.
— Avec quoi? Vous ne serez pas plus tôt sorti de prison que vos biens seront confisqués.
— Je ne serai pas plus tôt sorti de prison que je serai maître de Paris.
— Chut! chut donc! Eh bien... mais, est-ce que je puis entendre des choses comme cela? Voilà une belle conversation à tenir à un officier du roi! Je vois bien, Monseigneur, qu'il faudra que je cherche un second Grimaud.
— Allons! n'en parlons plus. Ainsi il a été question de moi entre toi et le cardinal? La Ramée, tu devrais, un jour qu'il te fera demander, me laisser mettre tes habits; j'irais à ta place, je l'étranglerais, et, foi de gentilhomme, si c'était une condition, je reviendrais me mettre en prison.
— Monseigneur, je vois bien qu'il faut que j'appelle Grimaud.
— J'ai tort. Et que t'a-t-il dit, le cuistre?
— Je vous passe le mot, Monseigneur, dit La Ramée d'un air fin, parce qu'il rime avec ministre. Ce qu'il m'a dit? Il m'a dit de vous surveiller.
— Et pourquoi cela, me surveiller? demanda le duc inquiet.
— Parce qu'un astrologue a prédit que vous vous échapperiez.
— Ah! un astrologue a prédit cela? dit le duc en tressaillant malgré lui.
— Oh! mon Dieu, oui! ils ne savent que s'imaginer, ma parole d'honneur, pour tourmenter les honnêtes gens, ces imbéciles de magiciens.
— Et qu'as-tu répondu à l'illustrissime Éminence?
— Que si l'astrologue en question faisait des almanachs, je ne lui conseillerais pas d'en acheter.
— Pourquoi?
— Parce que, pour vous sauver, il faudrait que vous devinssiez pinson ou roitelet.
— Et tu as bien raison, malheureusement. Allons faire une partie de paume, La Ramée.
— Monseigneur, j'en demande bien pardon à Votre Altesse, mais il faut qu'elle m'accorde une demi-heure.
— Et pourquoi cela?
— Parce que monseigneur Mazarin est plus fier que vous, quoiqu'il ne soit pas tout à fait de si bonne naissance, et qu'il a oublié de m'inviter à déjeuner.
— Eh bien! veux-tu que je te fasse apporter à déjeuner ici?
— Non pas! Monseigneur. Il faut vous dire que le pâtissier qui demeurait en face du château, et qu'on appelait le père Marteau ...
— Eh bien?
— Eh bien! il y a huit jours qu'il a vendu son fonds à un pâtissier de Paris, à qui les médecins, à ce qu'il paraît, ont recommandé l'air de la campagne.
— Eh bien! qu'est-ce que cela me fait à moi?
— Attendez donc, Monseigneur; de sorte que ce damné pâtissier a devant sa boutique une masse de choses qui vous font venir l'eau à la bouche.
— Gourmand.
— Eh, mon Dieu! Monseigneur, reprit La Ramée, on n'est pas gourmand parce qu'on aime à bien manger. Il est dans la nature de l'homme de chercher la perfection dans les pâtés comme dans les autres choses. Or, ce gueux de pâtissier, il faut vous dire, Monseigneur, que quand il m'a vu m'arrêter devant son étalage, il est venu à moi la langue tout enfarinée et m'a dit: «Monsieur La Ramée, il faut me faire avoir la pratique des prisonniers du donjon. J'ai acheté l'établissement de mon prédécesseur parce qu'il m'a assuré qu'il fournissait le château: et cependant, sur mon honneur, monsieur La Ramée, depuis huit jours que je suis établi, M. de Chavigny ne m'a pas fait acheter une tartelette.
— Mais, lui ai-je dit alors, c'est probablement que M. de Chavigny craint que votre pâtisserie ne soit pas bonne.
— Pas bonne, ma pâtisserie! eh bien, monsieur La Ramée, je veux vous en faire juge, et cela à l'instant même.
— Je ne peux pas, lui ai-je répondu, il faut absolument que je rentre au château.
— Eh bien, a-t-il dit, allez à vos affaires, puisque vous paraissez pressé, mais revenez dans une demi-heure.
— Dans une demi-heure?
— Oui. Avez-vous déjeuné?
— Ma foi, non.
— Eh bien, voici un pâté qui vous attendra avec une bouteille de vieux bourgogne...
«Et vous comprenez, Monseigneur, comme je suis à jeun, je voudrais, avec la permission de Votre Altesse...
Et La Ramée s'inclina.
— Va donc, animal, dit le duc; mais fais attention que je ne te donne qu'une demi-heure.
— Puis-je promettre votre pratique au successeur du père Marteau, Monseigneur?
— Oui, pourvu qu'il ne mette pas de champignons dans ses pâtés; tu sais, ajouta le prince, que les champignons du bois de Vincennes sont mortels à ma famille.
La Ramée sortit sans relever l'allusion, et, cinq minutes après sa sortie, l'officier de garde entra sous prétexte de faire honneur au prince en lui tenant compagnie, mais en réalité pour accomplir les ordres du cardinal, qui, ainsi que nous l'avons dit, recommandait de ne pas perdre le prisonnier de vue.
Mais pendant les cinq minutes qu'il était resté seul, le duc avait eu le temps de relire le billet de madame de Montbazon, lequel prouvait au prisonnier que ses amis ne l'avaient pas oublié et s'occupaient de sa délivrance. De quelle façon? il l'ignorait encore, mais il se promettait bien, quel que fût son mutisme, de faire parler Grimaud, dans lequel il avait une confiance d'autant plus grande qu'il se rendait maintenant compte de toute sa conduite, et qu'il comprenait qu'il n'avait inventé toutes les petites persécutions dont il poursuivait le duc, que pour ôter à ses gardiens toute idée qu'il pouvait s'entendre avec lui.
Cette ruse donna au duc une haute idée de l'intellect de Grimaud, auquel il résolut de se fier entièrement. |
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} | XI — LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES | Le château des Noires-Fontaines, où nous venons de conduire deux des principaux personnages de cette histoire, était situé dans une des plus charmantes situations de la vallée, ou s'élève la ville de Bourg.
Son parc, de cinq ou six arpents, planté d'arbres centenaires, était fermé de trois côtés par des murailles de grès, ouvertes sur le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillée au marteau, et façonnée du temps et à la manière de Louis XV, et du quatrième côté par la petite rivière de la Royssouse, charmant ruisseau qui prend sa source à Journaud, c'est-à-dire au bas des premières rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un cours presque insensible, va se jeter dans la Saône au pont de Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un mois avant lépoque où nous sommes arrivés, venait d'être tué à la fatale bataille de Novi.
Au-delà de la Reyssouse et sur ses rives s'étendaient, à droite et à gauche du château des Noires-Fontaines, les villages de Montagnat et de Saint-Just, dominés par celui de Ceyzeriat.
Derrière ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes des collines du Jura, au-dessus de la crête desquelles on distingue la cime bleuâtre des montagnes du Bugey, qui semblent se hausser pour regarder curieusement par-dessus l'épaule de leurs soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallée de l'Ain.
Ce fut en face de ce ravissant paysage que se réveilla sir John.
Pour la première fois de sa vie peut-être, le morose et taciturne Anglais souriait à la nature; il lui semblait être dans une de ces belles vallées de la Thessalie, célébrées par Virgile, ou près de ces douces rives du Lignon, chantées par d'Urfé, dont la maison natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine à trois quarts de lieue du château des Noires-Fontaines.
Il fut tiré de sa contemplation par trois coups légèrement frappés à sa porte: c'était son hôte, Roland, qui venait s'informer de quelle façon il avait passé la nuit.
Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les feuilles déjà jaunies des marronniers et des tilleuls.
— Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous féliciter; je m'attendais à voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse, quoique, à vrai dire, je n'aie jamais été facile à la peur; et, pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois d'octobre, souriant comme une matinée de mai.
— Mon cher Roland, répondit sir John, je suis presque orphelin; j'ai perdu ma mère le jour de ma naissance, mon père à douze ans. À l'âge où l'on met les enfants au collège, j'étais maître d'une fortune de plus d'un million de rente; mais j'étais seul en ce monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimât; les douces joies de la famille me sont donc complètement inconnues. De douze à dix-huit ans, j'ai étudié à l'université de Cambridge; mon caractère taciturne, un peu hautain peut-être, m'isolait au milieu de mes jeunes compagnons. À dix-huit ans, je voyageai. Voyageur armé qui parcourez le monde à l'ombre de votre drapeau, c'est-à- dire à l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les émotions de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes, les provinces, les États, les royaumes, pour visiter tout simplement une église ici, un château là; de quitter le lit à quatre heures du matin à la voix du guide impitoyable, pour voir le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme un fantôme déjà mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on appelle les hommes; de ne savoir où s'arrêter; de n'avoir pas une terre où prendre racine, pas un bras où s'appuyer, pas un coeur où verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout à coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a été comblé; j'ai vécu en vous; les joies que je cherche, je vous les ai vu éprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'épanouir florissante autour de vous; en regardant votre mère, je me suis dit: ma mère était ainsi, j'en suis certain. En regardant votre soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas voulue autrement. En embrassant votre frère, je me suis dit que je pourrais, à la rigueur, avoir un enfant de cet âge-là, et laisser ainsi quelque chose après moi dans ce monde; tandis qu'avec le caractère dont je me connais, je mourrai comme j'ai vécu, triste, maussade aux autres et importun à moi-même. Ah! vous êtes heureux, Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la jeunesse, vous avez — ce qui ne gâte rien même chez un homme — vous avez la beauté. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne vous fait défaut; je vous le répète, Roland, vous êtes un homme heureux, bien heureux.
— Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anévrisme, milord.
Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrédulité. En effet, Roland paraissait jouir d'une santé formidable.
— Votre anévrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec votre anévrisme vous me donniez cette mère qui pleure de joie en vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur à votre retour, cet enfant qui se pend à votre cou comme un jeune et beau fruit à un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore vous me donniez ce château aux frais ombrages, cette rivière aux rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuâtres, où blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec leurs clochers bourdonnants; votre anévrisme, Roland, la mort dans trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois de votre vie si pleine, si agitée, si douce, si accidentée, si glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.
Roland éclata de rire, de ce rire nerveux qui lui était particulier.
— Ah! dit-il, que voilà bien le touriste, le voyageur superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrêtant nulle part, ne peut rien apprécier, rien approfondir, juge chaque chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la porte de ces cabanes où sont renfermés ces fous qu'on appelle des hommes: derrière cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher, vous voyez bien cette charmante rivière, n'est-ce pas? ces beaux gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de l'innocence, de la fraternité; c'est le siècle de Saturne, c'est l'âge d'or; c'est l'Éden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est peuplé de gens qui s'égorgent les uns les autres; les jungles de Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuplés de tigres plus féroces et de panthères plus cruelles que ces jolis villages, que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivière. Après avoir fait des fêtes funéraires au bon, au grand, à l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter à la voirie comme une charogne qu'il était, et même qu'il avait toujours été; après avoir fait des fêtes funéraires dans lesquelles chacun apportait une urne où il versait toutes les larmes de son corps, voilà que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs de poulardes, se sont avisés que les républicains étaient tous des assassins, et qu'ils les ont assassinés par charretées, pour les corriger de ce vilain défaut qu'a lhomme sauvage ou civilisé de tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de Lons-le-Saulnier, si vous êtes curieux, on vous montrera la place où, voilà six mois à peine, il s'est organisé une tuerie qui ferait lever le coeur aux plus féroces sabreurs de nos champs de bataille. Imaginez-vous une charrette chargée de prisonniers que l'on conduisait à Lons-le-Saulnier, une charrette à ridelles, une de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux à la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont tout le crime était une folle exaltation de pensées et de paroles menaçantes; tout cela lié, garrotté, la tête pendante et bosselée par les cahots, la poitrine haletante de soif, de désespoir et de terreur; des malheureux qui n'ont pas même, comme au temps de Néron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion à main armée avec la mort; que le massacre surprend impuissants et immobiles; qu'on égorge dans leurs liens et qu'on frappe non seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le corps desquels — quand, dans ces corps, le coeur a cessé de battre — sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat, pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs têtes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui n'auraient plus dû penser qu'à faire une mort chrétienne, et qui contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, à faire à ces malheureux une mort désespérée, et, au milieu de ces vieillards, un petit septuagénaire, bien coquet, bien poudré, chiquenaudant son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussière, prenant son tabac d'Espagne dans une tabatière d'or avec un chiffre en diamants, mangeant ses pastilles à lambre dans une bonbonnière de Sèvres qui lui a été donnée par madame du Barry, bonbonnière ornée du portrait de la donatrice, ce septuagénaire — voyez le tableau, mon cher! — piétinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son bras, appauvri par l'âge, à frapper avec un jonc à pomme de vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas suffisamment morts, convenablement passés au pilon... Pouah! mon cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible. Eh bien, le simple récit de ma mère, hier, quand vous avez été rentré dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi! voilà qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement que mon anévrisme explique les miens.
Sir John regardait et écoutait Roland avec cet étonnement curieux que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son jeune ami. En effet, Roland semblait embusqué au coin de la conversation pour tomber sur le genre humain à la moindre occasion qui s'en présenterait. Il s'aperçut du sentiment qu'il venait de faire pénétrer dans l'esprit de sir John et changea complètement de ton, substituant la raillerie amère à l'emportement philanthropique.
— Il est vrai, dit-il, qu'après cet excellent aristocrate qui achevait ce que les massacreurs avaient commencé, et qui retrempait dans le sang ses talons rouges déteints, les gens qui font ces sortes d'exécutions sont des gens de bas étage, des bourgeois et des manants, comme disaient nos aïeux en parlant de ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus élégamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passé à Avignon: on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas. Ces messieurs les détrousseurs de diligences se piquent d'une délicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque: ce sont tantôt des Cartouches et des Mandrins, tantôt des Amadis et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces héros de grand chemin. Ma mère me disait hier qu'il y avait un nommé Laurent — vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom de guerre qui sert à cacher le nom véritable, comme le masque cache le visage — il y avait un nommé Laurent qui réunissait toutes les qualités d'un héros de roman, tous les accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous le prétexte que vous avez été Normands autrefois, vous permettez de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumône à nos savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent était donc beau jusqu'à l'idéalité; il faisait partie d'une bande de soixante et douze compagnons de Jéhu que l'on vient de juger à Yssengeaux: soixante-dix furent acquittés; lui et un de ses compagnons furent seuls condamnés à mort; on renvoya les innocents séance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la guillotine. Mais bast! maître Laurent avait une trop jolie tête pour que cette tête tombât sous l'ignoble couteau d'un exécuteur: les juges qui l'avaient jugé, les curieux qui s'attendaient à le voir exécuter, avaient oublié cette recommandation corporelle de la beauté, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le geôlier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nièce; lhistoire — car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman — l'histoire n'est pas fixée là-dessus; tant il y a que la femme, quelle qu'elle fût, devint amoureuse du beau condamné; si bien que, deux heures avant l'exécution, au moment ou maître Laurent croyait voir entrer l'exécuteur, et dormait ou faisait semblant de dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer l'ange sauveur.
«Vous dire comment les mesures étaient prises, je n'en sais rien: les deux amants ne sont point entrés dans les détails, et pour cause; mais la vérité est — et je vous rappelle toujours, sir John, que c'est la vérité et non une fable — la vérité est que Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son camarade, qui était dans un autre cachot. Gensonné, en pareille circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons les Girondins; mais Gensonné n'avait pas la tête d'Antinoüs sur le corps d'Apollon: plus la tête est belle, vous comprenez, plus on y tient. Laurent accepta donc loffre qui lui était faite et s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune fille, qui eût pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point l'ange sauveur; il paraît que notre chevalier tenait plus à sa maîtresse qu'à son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il ne voulut pas fuir sans sa maîtresse. Il était six heures du matin, lheure juste de l'exécution; l'impatience, le gagnait. Il avait, depuis quatre heures, tourné trois fois la fête de son cheval vers la ville et chaque fois s'en était approché davantage. Une idée, à cette troisième fois, lui passa par lesprit: c'est que sa maîtresse est prise et va payer pour lui; il était venu jusqu'aux premières maisons, il pique son cheval, rentre dans la ville, traverse à visage découvert et au milieu de gens qui le nomment par son nom, tout étonnés de le voir libre et à cheval, quand ils s'attendaient à le voir garrotté et en charrette, traverse la place de lexécution, où le bourreau vient d'apprendre qu'un de ses patients a disparu, aperçoit sa libératrice qui fendait à grand-peine la foule, non pas pour voir lexécution, elle, mais pour aller le rejoindre. À sa vue, il enlève son cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'à elle, la jette sur l'arçon de sa selle, pousse un cri de joie et disparaît en brandissant son chapeau, comme M. de Condé à la bataille de Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action héroïque et de devenir amoureuses du héros.
Roland s'arrêta et, voyant que sir John gardait le silence, il l'interrogea du regard.
— Allez toujours, répondit l'Anglais, je vous écoute, et, comme je suis sûr que vous ne me dites tout cela que pour arriver à un point qui vous reste à dire, j'attends.
— Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, très cher, et vous me connaissez, ma parole, comme si nous étions amis de collège. Eh bien, savez-vous l'idée qui m'a, toute la nuit, trotté dans l'esprit? C'est de voir de près ce que c'est que ces messieurs de Jéhu.
— Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par M. Morgan.
— Ou un autre, mon cher sir John, répondit tranquillement le jeune officier; car je vous déclare que je n'ai rien particulièrement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma première pensée, quand il est entré dans la salle et a fait son petit speech — n'est-ce pas un speech que vous appelez cela?
Sir John fit de la tête un signe affirmatif.
— Bien que ma première pensée, reprit Roland, ait été de lui sauter au cou et de létrangler d'une main, tandis que, de l'autre, je lui eusse arraché son masque.
— Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande, en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet à exécution.
— Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'étais parti, mon compagnon ma retenu.
— Il y a donc des gens qui vous retiennent?
— Pas beaucoup, mais celui-là.
— De sorte que vous en êtes aux regrets?
— Non pas, en vérité; ce brave détrousseur de diligences a fait sa petite affaire avec une crânerie qui m'a plu: j'aime instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tué M. de Barjols, j'aurais voulu être son ami. Il est vrai que je ne pouvais savoir combien il était brave qu'en le tuant. Mais parlons d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel. Pourquoi étais-je donc monté? À coup sûr, ce n'était point pour vous parler des compagnons de Jéhu, ni des exploits de M. Laurent... Ah! c'était pour m'entendre avec vous sur ce que vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser, mon cher hôte, mais jai deux chances contre moi: mon pays, qui n'est guère amusant; votre nation, qui n'est guère amusable.
— Je vous ai déjà dit, Roland, répliqua lord Tanlay en tendant la main au jeune homme, que je tenais le château de Noires-Fontaines pour un paradis.
— D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez bientôt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous distraire. Aimez-vous l'archéologie, Westminster, Cantorbéry? nous avons l'église de Brou, une merveille, de la dentelle sculptée par maître Colomban; il y a une légende là-dessus, je vous la dirai un soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problème de sa devise: «Fortune, infortune, fortune» que j'ai la prétention d'avoir résolu par cette version latinisée: «Fortuna, infortuna, forti una» Aimez-vous la pêche, mon cher hôte? vous avez la Reyssouse au bout de votre pied; à l'extrémité de votre main une collection de lignes et d'hameçons appartenant à Édouard, une collection de filets appartenant à Michel. Quant aux poissons, vous savez que c'est la dernière chose dont on s'occupe. Aimez- vous la chasse? nous avons la forêt de Seillon à cent pas de nous; pas la chasse à courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la chasse à tir. Il paraît que les bois de mes anciens croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de chevreuils, de lièvres et de renards. Personne n'y chasse par la raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce moment-ci, c'est personne. En ma qualité d'aide de camp du général Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un ose trouver mauvais qu'après avoir chassé les Autrichiens sur l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les daims, les chevreuils, les renards et les lièvres sur la Reyssouse. Un jour d'archéologie, un jour de pêche et un jour de chasse. Voilà déjà trois jours, vous voyez, mon cher hôte, nous n'avons plus à avoir d'inquiétude que pour quinze ou seize.
— Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et sans répondre à la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me direz-vous jamais quelle fièvre vous brûle, quel chagrin vous mine?
— Ah! par exemple, fit Roland avec un éclat de rire strident et douloureux, je n'ai jamais été si gai que ce matin; c'est vous qui avez le spleen, milord, et qui voyez tout en noir.
— Un jour, je serai réellement votre ami, répondit sérieusement sir John; ce jour-là, vous me ferez vos confidences; ce jour-là, je porterai une part de vos peines.
— Et la moitié de mon anévrisme... Avez-vous faim, milord?
— Pourquoi me faites-vous cette question?
— C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Édouard, qui vient nous dire que le déjeuner est servi.
En effet, Roland n'avait pas prononcé le dernier mot, que la porte s'ouvrait et que l'enfant disait:
— Grand frère Roland, mère et soeur Amélie attendent pour déjeuner milord et toi.
Puis, s'attachant à la main droite de l'Anglais, il lui regarda attentivement la première phalange du pouce, de l'index et de lannulaire.
— Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.
— Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.
— Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette encre?
— Que vous auriez écrit en Angleterre. Vous auriez demandé mes pistolets et mon sabre.
— Non, je n'ai pas écrit, dit sir John; mais j'écrirai aujourd'hui.
— Tu entends, grand frère Roland? j'aurai dans quinze jours mes pistolets et mon sabre!
Et l'enfant, tout joyeux, présenta ses joues roses et fermes au baiser de sir John, qui lembrassa aussi tendrement que leût fait un père.
Puis tous trois descendirent dans la salle à manger, où les attendaient Amélie et madame de Montrevel. |
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} | I | La villa Giordani.
Une violente éruption du Vésuve, miraculeusement calmée par saint Janvier, donna lieu à un étrange épisode.
Sur le penchant du Vésuve, à la source d'une des branches du Sebetus, s'élevait une de ces charmantes villas, comme on en voit blanchir au fond des délicieux tableaux de Léopold Robert. C'était une élégante bâtisse carrée, plus grande qu'une maison, moins imposante qu'un palais, au portique soutenu par des colonnes, au toit en terrasse, aux jalousies vertes, au perron surchargé de fleurs, dont les degrés conduisaient à un jardin tout planté d'orangers, de lauriers roses et de grenadiers. A l'un des angles de cette coquette habitation s'élevait un bouquet de palmiers dont les cimes, dépassant le toit, retombaient dessus comme un panache, et donnaient à tout l'ensemble du bâtiment un petit air oriental qui faisait plaisir à voir. Toute la journée, comme c'est l'habitude à Naples, la villa muette semblait solitaire et restait fermée; mais, lorsque le soir arrivait, et avec le avec le soir la brise de la mer, les jalousies s'ouvraient doucement, pour respirer, et alors ceux qui passaient au pied de cette demeure enchantée pouvaient voir, à travers les fenêtres, des appartemens aux meubles dorés et aux riches tentures, dans lesquels passaient, appuyés au bras l'un de l'autre, et se regardant avec amour, un beau jeune homme et une belle jeune femme. C'étaient les maîtres de ce petit palais de fée, le comte Odoardo Giordani et sa jeune femme la comtesse Lia.
Quoique les deux jeunes gens s'aimassent depuis long-temps, il y avait six mois seulement qu'ils étaient unis l'un à l'autre. Ils avaient dû se marier au moment où la révolution napolitaine avait éclaté; mais alors le comte Odoardo, que sa naissance et ses principes attachaient à la cause royale, avait suivi le roi Ferdinand en Sicile, était resté à Palerme, comme chevalier d'honneur de la reine, pendant sept à huit mois; puis, au moment où le cardinal Ruffo avait fait son expédition de Calabre, le comte Odoardo avait demandé à sa souveraine la permission de partir avec lui, et, l'ayant obtenue, avait accompagné cet étrange chef de partisans dans sa marche triomphale vers Naples. Il était entré avec lui dans la capitale, avait retrouvé sa Lia fidèle, et, comme rien ne s'opposait plus à son mariage, il l'avait épousée. Fuyant alors les massacres qui désolaient la ville, il avait emporté sa jeune femme dans le paradis que nous avons essayé de décrire, qu'ils habitaient ensemble depuis six mois, et où le comte eût été, sans contredit, l'homme le plus heureux de la terre, sans un événement qui venait de lui arriver et qui troublait profondement son bonheur.
Tous les membres de sa famille n'avaient point partagé la haine qu'il portait aux Français, et qui lui avait fait quitter Naples à leur approche. Le comte avait une soeur cadette nommée Teresa, belle et chaste enfant qui s'épanouissait comme un lis à l'ombre du cloître. Selon l'habitude des familles napolitaines, l'avenir d'amour et de bonheur de la jeune fille, cet amour que Dieu a permis à toute créature humaine d'espérer, avait été sacrifié à l'avenir d'ambition de son frère aîné. Avant que la pauvre Teresa sût ce que c'était que le monde, la grille d'un couvent s'était fermée entre le monde et elle; et, lorsque son père était mort, lorsque son frère aîné, qui l'adorait, était devenu maître de sa liberté, depuis trois ans déjà ses voeux étaient prononcés.
La première parole du comte Odoardo à sa soeur, en la revoyant après la mort de son père, avait été l'offre de lui faire obtenir du saint père la rupture d'un engagement pris avant qu'elle connût la valeur du serment prononcé, et qu'elle pût apprécier l'étendue du sacrifice qu'elle allait faire; mais pour la pauvre enfant, qui n'avait vu le monde qu'à travers le voile insouciant de ses premières années, dont le coeur ne connaissait d'autre amour que celui qu'elle avait voué au Seigneur, le cloître avait son charme, et la solitude son enchantement; elle remercia donc son frère bien-aimé de l'offre qu'il lui faisait, mais elle l'assura qu'elle se trouvait heureuse et qu'elle craignait tout changement qui viendrait donner à son existence un autre avenir que celui auquel elle s'était habituée.
Le jeune homme, qui commençait à aimer, et qui savait quel changement l'amour apporte dans la vie, se retira en priant Dieu de permettre que sa soeur ne regrettât jamais la résolution qu'elle avait prise.
Quelques mois s'écoulèrent; puis arrivèrent les événemens que nous avons racontés: le comte Odoardo se retira en Sicile, comme nous l'avons dit, laissant la jeune carmélite sous la garde du Seigneur.
Les Français entrèrent à Naples, et la république parthénopéenne fut proclamée: un des premiers actes du nouveau gouvernement fut, ainsi que l'avait fait sa soeur aînée la république française, d'ouvrir les portes de tous les couvens et de déclarer que les voeux prononcés par force étaient nuls.
Puis, comme cette décision était insuffisante pour déterminer les femmes surtout à quitter l'asile où elles s'étaient habituées à vivre et où elles comptaient mourir, un décret arriva bientôt qui déclarait les ordres religieux complètement abolis.
Force fut alors aux pauvres colombes de sortir de leur nid; Teresa se retira chez sa tante, qui l'accueillit comme si elle eût été sa fille; mais la maison de la marquise de Livello (c'est ainsi que se nommait la tante de Teresa) était mal choisie pour que la jeune religieuse pût retrouver le calme qu'elle regrettait. La marquise, que sa position aristocratique, sa fortune et sa naissance attachaient de coeur à la maison de Bourbon, avait craint d'être compromise par cet attachement bien connu, et elle s'était empressée de recevoir chez elle le général Championnet et les principaux chefs de l'armée française.
Parmi ces officiers il y avait un jeune colonel de vingt-quatre ans. A cette époque, on était colonel de bonne heure. Celui-ci, sans naissance, sans fortune, était parvenu à ce grade, aidé par son seul courage. A peine eut-il vu Teresa qu'il en devint amoureux; à peine Teresa l'eut-elle vu qu'elle comprit qu'il y a d'autre bonheur dans la vie que la solitude et le repos du cloître.
Les jeunes gens s'aimèrent, l'un avec l'imagination d'un Français, l'autre avec le coeur d'une Italienne. Cependant, dès le premier retour qu'ils avaient fait sur eux-mêmes, ils avaient compris que cet amour ne pouvait être que malheureux. Comment la soeur d'un émigré royaliste pouvait-elle épouser un colonel républicain?
Les jeunes gens ne s'en aimèrent pas moins, et peut-être ne s'en aimèrent-ils que davantage. Trois mois passèrent comme un jour; puis cet ordre fatal, qui devait être le signal de si grands malheurs, arriva à l'armée française de battre en retraite, et vint réveiller les amans au milieu de leur songe d'or. Il ne s'agissait point de se quitter: l'amour des jeunes gens était trop grand pour s'arrêter un instant à l'idée d'une séparation. Se séparer c'était mourir, et tous deux se trouvaient si heureux, qu'ils avaient bonne envie de vivre.
En Italie, pays des amours instantanées, tout a été prévu pour qu'à chaque heure du jour et de la nuit un amour du genre de celui qui liait le jeune colonel à Teresa pût recevoir sa sanctification. Deux amans se présentent devant un prêtre, lui déclarent qu'ils désirent se prendre pour époux, se confessent, reçoivent l'absolution, vont s'agenouiller devant l'autel, entendent la messe et sont mariés.
Le colonel proposa à Teresa un mariage de ce genre. Teresa accepta. Il fut convenu que pendant la nuit qui précéderait le départ des Français, Teresa quitterait le palais de sa tante, et que les deux jeunes gens iraient recevoir la bénédiction nuptiale dans l'église del Carmine, située place du Mercato nuovo.
Tout se fit ainsi qu'il avait été arrêté, à une chose près. Les deux jeunes gens se présentèrent devant le prêtre, qui leur dit qu'il était tout disposé à les unir aussitôt qu'il les aurait entendus en confession. Il n'y avait rien à dire, c'était l'habitude: le colonel s'y conforma en s'agenouillant d'un côté du confessionnal, tandis que la jeune fille s'agenouillait de l'autre; et quoique sans doute son récit ne fût pas exempt de certaines peccadiles, le prêtre, qui savait qu'il faut passer quelque chose à un colonel, et surtout à un colonel de vingt-quatre ans, lui remit ses péchés avec une facilité toute patriarcale.
Mais, contre toute attente, il n'en fut pas ainsi de la pauvre Teresa. Le prêtre lui pardonna bien son amour; il lui pardonna sa fuite de chez sa tante, puisque cette fuite avait pour but de suivre son mari; mais quand la jeune fille lui apprit qu'elle avait autrefois été religieuse, qu'elle était sortie de son couvent lors du décret qui abolissait les ordres religieux, le prêtre se leva, déclarant que, déliée aux yeux des hommes, Teresa ne l'était pas aux regards de Dieu. En conséquence, il refusa positivement de bénir leur union. Teresa supplia, le colonel menaça, mais le prêtre resta aussi insensible aux menaces qu'aux prières. Le colonel avait grande envie de lui passer son épée au travers du corps, mais il réfléchit qu'il n'en serait pas mieux marié après cela, et il emporta Teresa entre ses bras, lui jurant que ce n'était qu'un retard sans importance, et qu'à peine arrivés en France ils trouveraient un prêtre moins scrupuleux que celui-là, lequel s'empresserait de réparer le temps perdu en les unissant sans aucun délai et sans aucune contestation.
Teresa aimait: elle crut et consentit à suivre son amant. Le lendemain, la marquise de Livello trouva une lettre qui lui annonçait la fuite de sa nièce. Cette nouvelle lui causa une grande douleur. Cependant cette douleur ne venait pas tout entière de la disparition de Teresa. Nous avons dit les craintes politiques de la marquise. Ces craintes, contre son opinion, avaient été jusqu'à lui faire recevoir comme amis ces Français qu'elle haïssait. Or, elle prévoyait une réaction royaliste, elle avait déjà à répondre aux bourboniens de sa facilité à fraterniser avec les patriotes: que serait-ce donc lorsqu'on apprendrait que la nièce qui lui avait été confiée, la soeur du comte Odoardo, c'est-à-dire d'un des plus ardens santa fede de la cour du roi Ferdinand, était partie de Naples avec un colonel républicain! La marquise de Livello se voyait déjà perdue, guillotinée, prisonnière, ou tout au moins proscrite. Sa résolution fut prise immédiatement: elle annonça que, depuis quelque temps, la santé de sa nièce s'affaiblissait sans cesse, et que, supposant que l'air de Naples lui était contraire, elle allait se retirer dans sa terre de Livello. Le même soir, elle partit dans une voiture fermée où elle était censée être avec Teresa, et le lendemain elle arriva dans son château, situé dans la terre de Bari, près du petit fleuve Ofanto.
C'était un château sombre, isolé, solitaire, et qui convenait parfaitement à la résolution qu'elle avait prise. Au bout d'un mois, le bruit se répandit à Naples que Teresa venait de mourir d'une maladie de langueur. Un certificat d'un vieux prêtre attaché à la maison de la marquise depuis cinquante ans ne laissa aucun doute sur cet événement. D'ailleurs, à qui le soupçon que cette nouvelle était un mensonge pouvait-il venir? On savait que la marquise adorait sa nièce, et elle avait annoncé hautement qu'elle n'aurait pas d'autre héritière; enfin la marquise avait répandu ce bruit avec d'autant plus de confiance que Teresa lui avait annoncé dans sa lettre qu'elle ne la reverrait jamais.
Le comte Odoardo fut au désespoir. Lia et sa soeur, c'était tout ce qu'il aimait au monde: heureusement Lia lui restait.
Nous avons dit comment, en rentrant à Naples avec le cardinal Ruffo, Odoardo avait retrouvé Lia plus aimante que jamais; nous avons dit comment ils avaient été unis et comment ils avaient fui Naples pour être tout entiers à leur amour. Ils habitaient donc cette charmante villa que nous avons décrite, située sur le penchant du Vésuve, et des fenêtres de laquelle on voyait à la fois le volcan, la mer, Naples, et toute cette délicieuse vallée de l'antique Campanie qui s'étend vers Acerra.
Les deux nouveaux époux recevaient peu de monde; le bonheur aime le calme et cherche la solitude. D'ailleurs, dans les premiers jours de son mariage, une des amies de la comtesse, en venant lui rendre sa visite de noce, l'avait trouvée seule, et s'était empressée de la féliciter, non seulement de son union avec le comte Odoardo, mais encore du triomphe qu'elle avait obtenu sur sa rivale, triomphe dont cette union était la preuve. Alors, sans savoir ce que signifiaient ces paroles, Lia avait pâli et avait demandé de quelle rivale on voulait parler, et de quel triomphe il était question. L'obligeante amie avait aussitôt raconté à la jeune comtesse qu'il n'avait été bruit à la cour de Palerme que de l'amour que le comte avait inspiré à la belle Emma Lyonna, la favorite de Caroline, bruit qui avait fait craindre aux amies de la future comtesse que son mariage ne fût fort aventuré; mais il n'en avait point été ainsi: le nouveau Renaud, égaré un instant, selon la visiteuse, avait enfin rompu les fers de cette autre Armide, et, quittant l'île enchantée où s'était un instant perdu son coeur, il était revenu plus amoureux que jamais à ses premières amours.
Lia avait écouté toute cette histoire le sourire sur les lèvres et la mort dans l'âme; puis, satisfaite de la douleur qu'elle avait causée, l'officieuse amie était retournée à Naples, laissant dans le coeur de la jeune épouse toutes les angoisses de la jalousie.
Aussi, à peine la porte se fut-elle refermée derrière la visiteuse, que Lia fondit en larmes. Presqu'en même temps une porte latérale s'ouvrit, et le comte entra. Lia essaya de lui cacher ses pleurs sous un sourire; mais, quand elle voulut parler, la douleur l'étouffa, et, au lieu des tendres paroles qu'elle essayait de prononcer, elle ne put qu'éclater en sanglots.
Ce chagrin était trop profond et trop inattendu pour que le comte n'en voulût pas savoir la cause. Lia, de son côté, avait le coeur trop plein pour renfermer long-temps un pareil secret: toute sa douleur déborda, sans reproches, sans récriminations, mais telle qu'elle l'avait éprouvée, pleine d'angoisses et d'amertume.
Odoardo sourit. Il y avait quelque chose de vrai dans ce qu'avait raconté à Lia son obligeante amie. La belle Emma Lyonna avait effectivement distingué le comte; mais, à son grand étonnement, sa sympathie n'avait été accueillie que par la froide politesse de l'homme du monde. Enfin, l'occasion s'était présentée pour lui de quitter la Sicile avec le cardinal Ruffo; il s'était empressé de la saisir. Odoardo raconta tout cela à sa femme avec l'accent de la vérité, sans faire valoir aucunement le sacrifice qu'il avait fait, car il aimait trop Lia pour croire qu'il lui avait fait un sacrifice. Lia, rassurée par son sourire, avait fini par oublier cette aventure comme on oublie les soupçons d'amour, c'est-à-dire qu'elle n'y pensait plus que lorsqu'elle était seule.
Un matin qu'Odoardo était sorti dès le point du jour pour chasser dans la montagne, Lia, en traversant sa chambre, vit sur sa table quatre ou cinq lettres que le domestique venait de rapporter de la ville; elle y jeta machinalement les yeux; une de ces lettres était une écriture de femme. Lia tressaillit. Elle avait un trop profond sentiment de son devoir pour décacheter cette lettre; mais elle ne put résister au désir de s'assurer du genre de sensation qu'éprouverait son mari en la décachetant. Aussitôt qu'elle l'entendit rentrer, elle se glissa dans un cabinet d'où elle pouvait tout voir, et attendit, anxieuse et tremblante, comme si quelque chose de suprême allait se décider pour elle.
Le comte traversa sa chambre sans s'arrêter, et entra dans celle de sa femme; on lui avait dit que la comtesse était chez elle, il croyait l'y trouver. Il l'appela. Répondre, c'était se trahir. Lia se tut. Odoardo rentra alors dans sa chambre, déposa son fusil dans un coin, jeta sa carnassière sur un sofa; puis, s'avançant nonchalamment vers la table où étaient les lettres, il jeta sur elles un coup d'oeil indifférent; mais à peine eut-il vu cette écriture fine qui avait tant intrigué la comtesse, qu'il poussa un cri et que sans s'inquiéter des autres dépêches, il se saisit de celle-là. La seule vue de cette écriture avait causé au comte une telle émotion, qu'il fut obligé de s'appuyer à la table pour ne pas tomber; puis il resta un instant les regards fixés sur l'adresse comme s'il ne pouvait en croire ses yeux. Enfin il brisa le cachet en tremblant, chercha la signature, la lut avidement, dévora la lettre, la couvrit de baisers; puis il resta pensif quelques minutes et pareil à un homme qui se consulte. Enfin, ayant relu cette épître, dont l'importance n'était pas douteuse, il la replia soigneusement, regarda autour de lui pour s'assurer qu'il n'avait point été vu, et, se croyant seul, il la cacha dans la poche de côté de sa veste de chasse, de manière que, soit par hasard, soit avec intention, la lettre se trouvait reposer sur son coeur.
Cette lettre, c'était une lettre de Teresa. A la vue de l'écriture de celle qu'il croyait morte, Odoardo avait tressailli de surprise et avait cru être le jouet de quelque illusion. C'est alors qu'il avait ouvert cette lettre avec tant d'émotion et de crainte. Alors tout lui avait été révélé. Le jeune colonel avait été tué à la bataille de Genola, et Teresa s'était trouvée seule et isolée dans un pays inconnu. Femme du colonel, elle fût rentrée en France, fière du nom qu'elle portait; mais le mariage n'avait pas encore eu lieu: elle avait droit de pleurer son amant, voilà tout. Alors elle avait pensé à son frère qui l'aimait tant; c'était à lui seul qu'elle confiait sa position; elle le suppliait de lui garder le secret, désirant aux yeux de tous continuer de passer pour morte. Du reste, elle arrivait presque aussitôt que sa lettre: un mot, qu'elle priait son frère de lui jeter poste restante, lui indiquerait où elle pourrait descendre. Là, elle l'attendrait avec toute l'impatience d'une soeur qui avait craint de ne jamais le revoir. Pour plus de sécurité, ce mot ne devait porter aucun nom et être adressé à madame ***. Elle terminait sa lettre en lui recommandant de nouveau le secret, même vis-à-vis de sa femme, dont elle craignait la rigidité et dont elle ne pourrait supporter le mépris.
Odoardo tomba sur une chaise, succombant à l'excès de sa surprise et de sa joie.
Nous n'essaierons pas même de décrire les angoisses que la comtesse avait éprouvées pendant la demi-heure qui venait de s'écouler. Vingt fois elle avait été sur le point d'entrer, d'apparaître tout à coup au comte, et de lui demander en face si c'était ainsi qu'il tenait les sermens de fidélité qu'il lui avait faits. Mais retenue chaque fois par ce sentiment qui veut que l'on creuse son malheur jusqu'au fond, elle était restée immobile et sans parole, enchaînée à place comme si elle eût été sous l'empire d'un rêve.
Cependant elle comprit que, si le comte la retrouvait là, il devinerait qu'elle avait tout vu, et par conséquent se tiendrait sur ses gardes. Elle s'élança donc dans le jardin, et par une réaction désespérée sur elle-même, elle parvint, au bout de quelques minutes, à rendre un certain calme à ses trais; quant à son coeur, il semblait à la comtesse qu'un serpent la dévorait.
Le comte aussi était descendu dans le jardin: tous deux se rencontrèrent donc bientôt, et tous deux en se rencontrant firent un effort visible sur eux-mêmes, l'un pour dissimuler sa joie, l'autre pour cacher sa douleur.
Odoardo courut à sa femme. Lia l'attendit. Il la serra dans ses bras avec un mouvement si puissant, qu'il était presque convulsif.
— Qu'avez-vous donc, mon ami? demanda la comtesse.
— Oh! je suis bien heureux! s'écria le comte.
Lia se sentit prête à s'évanouir.
Tous deux rentrèrent pour dîner. Après le dîner, pendant lequel Odoardo parut tellement préoccupé qu'il ne fit point attention à la préoccupation de sa femme, il se leva et prit son chapeau.
— Où allez-vous? demanda Lia en tressaillant.
Il y avait, dans le ton avec lequel ces paroles étaient prononcées, un accent si étrange, qu'Odoardo regarda Lia avec étonnement.
— Où je vais? dit-il en regardant Lia.
— Oui, où allez-vous? reprit Lia avec un accent plus doux et en s'efforçant de sourire.
— Je vais à Naples. Qu'y a-t-il d'étonnant que j'aille à Naples? continua Odoardo en riant.
— Oh! rien, sans doute, mais vous ne m'aviez pas dit que vous me quittiez ce soir.
— Une des lettres que j'ai reçues ce matin me force à cette petite course, dit le comte; mais je rentrerai de bonne heure, sois tranquille.
— Mais c'est donc une affaire importante qui vous appelle à Naples?
— De la plus haute importance.
— Ne pouvez-vous la remettre à demain?
— Impossible.
— En ce cas, allez.
Lia prononça ce dernier mot avec un tel effort, que le comte revint à elle; et, la prenant dans son bras pour l'embrasser au front:
— Souffres-tu, mon amour? lui dit-il.
— Pas le moins du monde, répondit Lia.
— Mais tu as quelque chose? continua-t-il en insistant.
— Moi? rien, absolument rien. Que voulez-vous que j'aie, moi? Lia prononça ces paroles avec un sourire si amer, que cette fois Odoardo vit bien qu'il se passait en elle quelque chose d'étrange.
— Écoute, mon enfant, lui dit-il, je ne sais pas si tu as quelque cause de chagrin; mais ce que je sais, c'est que mon coeur me dit que tu souffres.
— Votre coeur se trompe, dit Lia; partez donc tranquille et ne vous inquiétez pas de moi.
— M'est-il possible de te quitter, même pour un instant, lorsque tu me dis adieu ainsi?
— Eh bien! donc, puisque tu le veux, dit Lia en faisant un nouvel effort sur elle-même, va, mon Odoardo, et reviens bien vite. Adieu.
Pendant ce temps on avait sellé le cheval favori du comte, et il piétinait au bas du perron. Odoardo sauta dessus et s'éloigna en faisant de la main un signe à Lia. Lorsqu'il eut disparu derrière le premier massif d'arbres, Lia monta dans un petit pavillon qui surmontait la terrasse et d'où l'on découvrait toute la route de Naples.
De là elle vit Odoardo se dirigeant vers la ville au grand galop de son cheval. Son coeur se serra plus fort; car, au lieu que l'idée lui vînt que c'était pour être plus tôt de retour, elle pensa que c'était pour s'éloigner plus rapidement.
Odoardo allait à Naples pour retenir un appartement à sa soeur.
D'abord il eut l'idée de lui louer un palais, puis il comprit que ce n'était point agir selon les instructions qu'il avait reçues et que mieux valait quelque petite chambre bien isolée dans un quartier perdu. Il trouva ce qu'il cherchait, rue San-Giacomo, no. 11, au troisième étage, chez une pauvre femme qui louait des chambres en garni. Seulement, lorsqu'il eut fait choix de celle qu'il réservait pour Teresa, il fit venir un tapissier et lui fit promettre que le lendemain au matin les murs seraient couverts de soie et les carreaux de tapis. Le tapissier s'engagea à faire de cette pauvre chambre un petit boudoir digne d'une duchesse. Le tapissier fut payé d'avance un tiers en plus de ce qu'il demandait.
En sortant, le comte rencontra son hôtesse: elle était avec sa soeur, vieille mégère comme elle. Le comte lui recommanda tous les soins possibles pour sa nouvelle pensionnaire. L'hôtesse demanda quel était son nom. Le comte répondit qu'il était inutile qu'elle connût ce nom, qu'une femme jeune et jolie se présenterait, demandant le comte Giordani, et que c'était à cette femme que la chambre était destinée. Les deux vieilles échangèrent un sourire, que le comte ne vit même pas, ou auquel il ne fit pas attention. Puis, sans même se donner le temps d'écrire, tant il était inquiet de Lia, il reprit le chemin de la villa Giordani, pensant qu'il enverrait la lettre par un domestique.
Lia était restée dans le pavillon jusqu'à ce qu'elle eût perdu son mari de vue. Alors elle était redescendue dans sa chambre, continuant de le suivre avec les yeux inquiets et perçans de la jalousie. Son coeur était oppressé à ne plus le sentir battre; elle ne pouvait ni pleurer ni crier, c'était un supplice affreux, et il lui semblait qu'on ne pouvait l'éprouver sans mourir. Lia resta deux heures, la tête renversée sur le dos de son fauteuil, tenant à pleines mains ses cheveux tordus entre ses doigts. Au bout de deux heures, elle entendit le galop du cheval: c'était Odoardo qui revenait; elle sentit qu'en ce moment elle ne pourrait pas le voir, il lui semblait qu'elle le haïssait autant qu'elle l'avait aimé; elle courut à la porte qu'elle ferma au verrou, et revint se jeter sur son lit. Bientôt elle entendit les pas du comte qui s'approchait de la porte; il essaya de l'ouvrir, mais la porte résista. Alors il parla à voix basse, et Lia entendit ces mots venir jusqu'à elle:--C'est moi, mon enfant, dors-tu?
Lia ne répondit rien. Elle retourna seulement la tête et regarda du côté par où venait cette voix avec des yeux ardens de fièvre.
— Réponds-moi, continua Odoardo.
Lia se tut.
Elle entendit alors les pas du comte qui s'éloignait. Un instant après sa voix parvint de nouveau jusqu'à elle: il demandait à sa femme de chambre si elle savait ce qu'avait sa maîtresse; mais celle-ci, qui ne s'était aperçue de rien, répondit que sa maîtresse était rentrée dans sa chambre, et que, sans doute fatiguée de la chaleur, elle s'était couchée et endormie.
— C'est bien, dit le comte, je vais écrire. Quand la comtesse sera éveillée, prévenez-moi.
Et Lia entendit Odoardo qui rentrait dans sa chambre et qui s'asseyait devant une table. Les deux chambres étaient contiguës; Lia se leva doucement, tira la clé de la porte et regarda par la serrure. Odoardo écrivait effectivement; et sans doute la lettre qu'il écrivait répondait à un besoin de son coeur, car une expression infinie de bonheur était répandue sur tout son visage.
— Il lui écrit! murmura Lia.
Et elle continua de regarder, hésitant entre sa jalousie qui la poussait à ouvrir cette porte, à courir au comte, à arracher cette lettre de ses mains, et un reste de raison qui lui disait que ce n'était peut-être point à une femme qu'il écrivait et que mieux valait attendre.
Le comte acheva la lettre, la cacheta, mit l'adresse, sonna un domestique, lui ordonna de monter à cheval et de porter à l'instant la lettre qu'il venait d'écrire.
C'était celle que Teresa devait trouver poste restante.
Le domestique prit la lettre des mains du comte et sortit.
La comtesse courut à une petite porte de dégagement qui donnait de son cabinet de toilette dans le corridor, et descendit au jardin. Au moment où le domestique allait franchir la grille du parc, il rencontra la comtesse.
— Où allez-vous si tard, Giuseppe? demanda la comtesse.
— Porter, de la part de M. le comte, cette lettre à la poste, répondit le domestique.
Et en disant ces mots il tendit la lettre vers la comtesse; Lia jeta un coup d'oeil rapide sur l'adresse et lut:
«A madame ***, poste restante, à Naples.»
— C'est bien, dit-elle. Allez.
Le domestique partit au galop.
Cette fois, il n'y avait plus de doute, c'était bien à une femme qu'il écrivait, à une femme qui cachait son nom sous un signe, à une femme qui, par conséquent, voulait rester inconnue. Pourquoi ce mystère, s'il n'y avait pas en dessous quelque intrigue criminelle? Dès lors le parti de la comtesse fut arrêté. Elle résolut de dissimuler, afin d'épier son mari jusqu'au bout, et, avec une puissance dont elle se serait crue elle-même incapable, elle rentra dans sa chambre, et, ouvrant la porte qui donnait dans l'appartement du comte, elle s'avança vers Odoardo, le sourire sur les lèvres.
Le lendemain, Odoardo avait complètement oublié cette préoccupation qu'il avait remarquée la veille sur le visage de Lia, et qui l'avait un instant inquiété. Lia paraissait plus joyeuse et plus confiante dans l'avenir que jamais.
Le lendemain était un dimanche. La matinée de ce jour-là était consacrée par la comtesse à une grande distribution d'aumônes. Aussi, dès huit heures du matin, la grille du parc était-elle encombrée de pauvres.
Après le déjeûner, le comte, qui était habitué à abandonner cette oeuvre de bienfaisance à sa femme, prit son fusil, sa carnassière et son chien et s'en alla faire un tour dans la montagne.
Lia monta au pavillon; elle vit Odoardo s'éloigner dans la direction d'Avellino. Cette fois, il n'allait donc pas à Naples.
Elle respira. C'était, depuis la veille, la première fois qu'elle se retrouvait seule avec elle-même.
Au bout d'un instant, sa femme de chambre vint lui dire que les pauvres l'attendaient.
Lia descendit, prit une poignée de carlins et s'achemina vers la grille du parc. Chacun eut sa part: vieillards, femmes, enfans, chacun étendit vers la belle comtesse sa main vide et retira sa main enrichie d'une aumône.
Au fur et à mesure que s'opérait la distribution, ceux qui avaient reçu se retiraient et faisaient place à d'autres. Il ne restait plus qu'une vieille femme assise sur une pierre, qui n'avait encore rien demandé ni rien reçu, et qui, comme si elle eût été endormie, tenait sa tête sur ses deux genoux.
Lia l'appela, elle ne répondit point; Lia fit quelques pas vers elle, la vieille resta immobile; enfin Lia lui toucha l'épaule, et elle leva la tête.
— Tenez, ma bonne femme, dit la comtesse en lui présentant une petite pièce d'argent, prenez et priez pour moi.
— Je ne demande pas l'aumône, dit la vieille femme, je dis la bonne aventure.
Lia regarda alors celle qu'elle avait prise pour une pauvresse, et elle reconnut son erreur.
En effet, ses vêtemens, qui étaient ceux des paysannes de Solatra et d'Avellino, n'indiquaient pas précisément la misère; elle avait une jupe bleue bordée d'une espèce de broderie grecque, un corsage de drap rouge, une serviette pliée sur le front à la manière d'Aquila, un tablier autour duquel courait une arabesque, et de larges manches de toile grise par lesquelles sortaient ses bras nus. Sa tête, qui eût pu servir de modèle à Schnetz pour prendre une de ces vieilles paysannes qu'il affectionne, était pleine de caractère et semblait taillée dans un bloc de bistre. Les rides et les plis qui la sillonnaient étaient accusés avec tant de fermeté, qu'ils semblaient creusés à l'aide du ciseau. Toute sa figure avait l'immobilité de la vieillesse. Ses yeux seuls vivaient et semblaient avoir le don de lire jusqu'au fond du coeur.
Lia reconnut une de ces bohémiennes à qui leur vie errante a livré quelques uns des secrets de la nature et qui ont vieilli en spéculant sur l'ignorance ou sur la curiosité. Lia avait toujours eu de la répugnance pour ces prétendus sorciers. Elle fit donc un pas pour s'éloigner.
— Vous ne voulez donc pas que je vous dise votre bonne aventure, signora? reprit la vieille.
— Non, dit Lia, car ma bonne aventure, à moi, pourrait bien, si elle était vraie, n'être qu'une sombre révélation.
— L'homme est souvent plus pressé de connaître le mal qui le menace que le bien qui peut lui arriver, répondit la vieille.
— Oui, tu as raison, dit Lia. Aussi, si je pouvais croire en ta science, je n'hésiterais pas à te consulter.
— Que risquez-vous? reprit la vieille. Aux premières paroles que je dirai, vous verrez bien si je mens.
— Tu ne peux pas connaître ce que je veux savoir, dit Lia. Ainsi ce serait inutile.
— Peut-être, dit la vieille. Essayez.
Lia se sentait combattue par ce double principe dont, depuis la veille, elle avait plusieurs fois éprouvé l'influence. Cette fois encore elle céda à son mauvais génie, et se rapprochant de la vieille:
— Eh bien! que faut-il que je fasse? demanda-t-elle.
— Donnez-moi votre main, répondit la vieille.
La comtesse ôta son gant et tendit sa main blanche, que la vieille prit entre ses mains noires et ridées. C'était un tableau tout composé que cette jeune, belle, élégante et aristocratique personne, debout, pâle et immobile devant cette vieille paysanne aux vêtemens grossiers, au teint brûlé par le soleil.
— Que voulez-vous savoir? dit la bohémienne après avoir examiné les lignes de la main de la comtesse avec autant d'attention que si elle avait pu y lire aussi facilement que dans un livre. Dites, que voulez-vous savoir? le présent, le passé ou l'avenir?
La vieille prononça ces mots avec une telle confiance que Lia tressaillit; elle était Italienne, c'est-à-dire superstitieuse; elle avait eu une nourrice calabraise, elle avait été bercée par des histoires de stryges et de bohémiens.
— Ce que je veux savoir, dit-elle en essayant de donner à sa voix l'assurance de l'ironie; je désire savoir le passé: il m'indiquera la foi que je puis avoir dans l'avenir.
— Vous êtes née à Salerne, dit la vieille; vous êtes riche, vous êtes noble, vous avez eu vingt ans à la dernière fête de la Madone de l'Arc, et vous avez épousé dernièrement un homme dont vous avez été longtemps séparée et que vous aimez profondément.
— C'est cela, c'est bien cela, dit Lia en pâlissant; et voilà pour le passé.
— Voulez-vous savoir le présent? dit la vieille en fixant sur la comtesse ses petits yeux de vipère.
— Oui, dit Lia après un instant de silence et d'hésitation; oui, je le veux.
— Vous vous sentez le courage de le supporter?
— Je suis forte.
— Mais si je rencontre juste, que me donnerez-vous? demanda la vieille.
— Cette bourse, répondit la comtesse en tirant de sa poche un petit filet enrichi de perles, et dans laquelle on voyait briller, à travers la soie, l'or d'une vingtaine de sequins.
La vieille jeta sur l'or un regard de convoitise, et étendit instinctivement la main pour s'en emparer.
— Un instant! dit la comtesse, vous ne l'avez pas encore gagné.
— C'est juste, signora, répondit la vieille. Rendez-moi votre main. Lia rendit sa main à la bohémienne.
— Oui, oui, le présent, murmura la vieille, le présent est une triste chose pour vous, signora; car voici une ligne qui va du pouce à l'annulaire, et qui me dit que vous êtes jalouse.
— Ai-je tort de l'être? demanda Lia.
— Ah! cela, je ne puis vous le dire, reprit la bohémienne, car ici la ligne se confond avec deux autres. Seulement ce que je sais, c'est que votre mari a un secret qu'il vous cache.
— Oui, c'est cela, murmura la comtesse; continuez.
— C'est une femme qui est l'objet de ce secret, reprit la bohémienne.
— Jeune? demanda Lia.
— Jeune?... oui, jeune, répondit la bohémienne après un moment d'hésitation.
— Jolie? continua la comtesse.
— Jolie? Je ne la vois qu'à travers un voile; je ne puis donc vous répondre.
— Et où est cette femme?
— Je ne sais.
— Comment, tu ne sais?
— Non! je ne sais pas où elle est aujourd'hui. Il me semble qu'elle est dans une église, et je ne vois pas de ce côté-là; mais je puis vous dire où elle sera demain.
— Et où sera-t-elle demain?
— Demain elle sera dans une petite chambre de la rue San-Giacomo, no. 11, au troisième étage, où elle attendra votre mari.
— Je veux voir cette femme! s'écria la comtesse en jetant sa bourse à la bohémienne. Cinquante sequins si je la vois.
— Je vous la ferai voir, dit la vieille; mais à une condition.
— Parle. Laquelle?
— C'est que, quelque chose que vous voyiez et que vous entendiez, vous ne paraîtrez point.
— Je te le promets.
— Ce n'est pas assez de le promettre, il faut le jurer.
— Je te le jure.
— Sur quoi?
— Sur les plaies du Christ.
— Bien. Ensuite il faudrait vous procurer un vêtement de religieuse, afin que, si vous êtes rencontrée, vous ne soyez pas reconnue.
— J'en ferai demander un au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces, dont ma tante est abbesse; ou plutôt... attends... J'irai dès le matin sous prétexte de lui faire une visite; viens m'y prendre à dix heures avec une voiture fermée, et attends-moi à la petite porte qui donne dans la rue de l'Arenaccia.
— Très bien, dit la bohémienne; j'y serai.
Lia rentra chez elle, et la vieille s'éloigna en branlant la tête et en comptant son or.
A deux heures Odoardo rentra. Lia l'entendit demander au valet de chambre si l'on n'avait pas apporté quelque lettre pour lui. Le valet de chambre répondit que non.
Lia fit semblant de n'avoir rien entendu que les pas du comte, pas qu'elle connaissait si bien, et elle ouvrit la porte en souriant.
— Oh! quelle bonne surprise! lui dit-elle. Tu es rentré plus tôt que je n'espérais.
— Oui, dit Odoardo en jetant les yeux du côté du Vésuve; oui, j'étais inquiet. Ne sens-tu pas qu'il fait étouffant? ne vois-tu pas que la fumée du Vésuve est plus épaisse que d'habitude? La montagne nous promet quelque chose!
— Je ne sens rien, je ne vois rien, dit Lia. D'ailleurs, ne sommes-nous pas du côté privilégié?
— Oui, et maintenant plus privilégié que jamais, dit Odoardo: un ange le garde.
Cette soirée se passa comme l'autre, sans que le comte conçût aucun soupçon, tant Lia sut dissimuler sa douleur. Le lendemain, à neuf heures du matin, elle demanda au comte la permission d'aller voir sa tante la supérieure du couvent de Sainte-Marie. Cette permission lui fut gracieusement accordée.
Le Vésuve devenait de plus en plus menaçant; mais tous deux avaient trop de choses dans le coeur et l'esprit pour penser au Vésuve.
La comtesse monta en voiture et se fit conduire au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces. Arrivée là, elle dit à sa tante que, pour accomplir incognito une oeuvre de bienfaisance, elle avait besoin d'un costume de religieuse. L'abbesse lui en fit apporter un à sa taille. Lia le revêtit. Comme elle achevait sa toilette monastique, la vieille la fit demander: elle attendait à la porte avec la voiture fermée. Cinq minutes après, cette voiture s'arrêtait à l'angle de la rue San-Giacomo et de la place Santa-Medina.
Lia et sa conductrice descendirent et firent quelques pas à pied; puis elles entrèrent par une petite porte à gauche, trouvèrent un escalier sombre et étroit, et montèrent au troisième étage. Arrivée là, la vieille poussa une porte et entra dans une espèce d'antichambre, où une autre vieille l'attendait. Les deux bohémiennes alors firent renouveler à Lia son serment de ne jamais rien dire sur la manière dont elle avait découvert la trahison de son mari; puis ce serment fait dans les mêmes termes que la première fois, elles l'introduisirent dans une petite chambre, à la cloison de laquelle une ouverture presque imperceptible avait été pratiquée. Lia colla son oeil à cette ouverture.
La première chose qui la frappa dans cette chambre, et la seule qui attira d'abord toute son attention, fut une ravissante jeune femme de son âge à peu près, reposant tout habillée sur un lit aux rideaux de satin bleu moiré d'argent; elle paraissait avoir cédé à la fatigue et dormait profondément.
Lia se retourna pour interroger l'une ou l'autre des deux vieilles; mais toutes deux avaient disparu. Elle reporta avidement son oeil à l'ouverture.
La jeune femme s'éveillait; elle venait de soulever sa tête, qu'elle appuyait encore tout endormie sur sa main. Ses longs cheveux noirs tombaient en boucles de son front jusque sur l'oreiller, lui couvrant à demi le visage. Elle secoua la tête pour écarter ce voile, ouvrit languissamment les yeux, regarda autour d'elle, comme pour reconnaître où elle était; puis, rassurée sans doute par l'inspection, un léger et triste sourire passa sur ses lèvres; elle fit une courte prière mentale, baisa un petit crucifix qu'elle portait au cou, et, descendant de son lit, elle alla soulever le rideau de la fenêtre, regarda long-temps dans la rue comme attendant quelqu'un, et, ce quelqu'un ne paraissant pas encore, elle revint s'asseoir.
Pendant ce temps, Lia l'avait suivie de l'oeil, et ce long examen lui avait brisé le coeur. Cette femme était parfaitement belle.
La vue de Lia se reporta alors de cette femme aux objets qui l'entouraient. La chambre qu'elle habitait était pareille à celle dans laquelle Lia avait été introduite; mais dans la chambre voisine une main prévoyante avait réuni tous ces mille détails de luxe dont a besoin d'être sans cesse accompagnée, comme une peinture l'est de son cadre, la femme belle, élégante et aristocratique; tandis que l'autre chambre, celle où se trouvait Lia, avec ses murs nus, ses chaises de paille, ses tables boiteuses, avait conservé son caractère de misère et de vétusté.
Il était évident que l'autre chambre avait été préparée pour recevoir la belle hôtesse.
Cependant celle-ci attendait toujours, dans la même pose, pensive et mélancolique, la tête penchée sur sa poitrine, celui qui sans doute avait veillé à l'arrangement du charmant boudoir qu'elle occupait. Tout à coup elle releva le front, prêta l'oreille avec anxiété et demeura soulevée à demi et les yeux fixés sur la porte. Bientôt sans doute le bruit qui l'avait tirée de sa rêverie devint plus distinct; elle se leva tout à fait, appuyant une main sur son coeur et cherchant de l'autre un appui, car elle pâlissait visiblement et semblait prête à s'évanouir. Il y eut alors un instant de silence, pendant lequel le bruit des pas d'un homme montant l'escalier arriva jusqu'à Lia elle-même; puis la porte de la chambre voisine s'ouvrit: l'inconnue jeta un grand cri, étendit les bras et ferma les yeux comme si elle ne pouvait résister à son émotion. Un homme se précipita dans la chambre et la retint sur son coeur au moment où elle allait tomber. Cet homme, c'était le comte.
La jeune femme et lui ne purent qu'échanger deux paroles:
— Odoardo! Teresa!
La comtesse n'en put supporter davantage; elle poussa un gémissement douloureux et tomba évanouie sur le plancher.
Quand elle recouvra ses sens, elle était dans une autre chambre. Les deux vieilles lui jetaient de l'eau sur le visage et lui faisaient respirer du vinaigre.
Lia se leva d'un mouvement rapide comme la pensée, et voulut s'élancer vers la porte de la chambre qui renfermait Odoardo et la femme inconnue, mais les deux vieilles lui rappelèrent son serment. Lia courba la tête sous une promesse sacrée, tira de sa poche une bourse contenant une cinquantaine de louis et la donna à la bohémienne; c'était le prix de la prophétie faite par elle, et qui s'était si ponctuellement et si cruellement accomplie.
La comtesse descendit l'escalier, remonta dans sa voiture, donna machinalement l'ordre de la conduire au couvent de Sainte-Marie-des-Grâces et rentra chez sa tante.
Lia était si pâle que la bonne abbesse s'aperçut tout aussitôt qu'il venait de lui arriver quelque chose; mais à toutes les questions de sa tante, Lia répondit qu'elle s'était trouvée mal et que ce reste de pâleur venait de l'évanouissement qu'elle avait subi.
L'amour de la supérieure s'alarma d'autant plus que, tout en lui racontant l'accident qui venait de lui arriver, sa nièce lui en cachait la cause. Aussi fit-elle tout ce qu'elle put pour obtenir de la comtesse qu'elle restât au couvent jusqu'à ce qu'elle fût remise tout à fait; mais l'émotion qu'avait éprouvée Lia n'était point une de ces secousses dont on se remet en quelques heures. La blessure était profonde, douloureuse et envenimée. Lia sourit amèrement aux craintes de sa tante, et, sans même essayer de les combattre, déclara qu'elle voulait retourner chez elle.
L'abbesse lui montra alors la cime de la montagne tout enveloppée de fumée, et lui dit qu'une éruption prochaine étant inévitable, il serait plus raisonnable à elle de faire dire à son mari de venir la rejoindre et d'attendre les résultats de cette éruption en un lieu sûr. Mais Lia lui répondit en lui montrant d'un geste cette pente verdoyante de la montagne sur laquelle, depuis que le Vésuve existait, pas le plus petit ruisseau de lave ne s'était égaré. L'abbesse, voyant alors que sa résolution était inébranlable, prit congé d'elle en la recommandant à Dieu.
La comtesse remonta en voiture. Dix minutes après, elle était à la villa Giordani.
Odoardo n'était pas encore rentré.
Là, les douleurs de Lia redoublèrent. Elle parcourut comme une insensée les appartemens et les jardins: chaque chambre, chaque bouquet d'arbres, chaque allée avait pour elle un souvenir, délicieux trois jours auparavant, aujourd'hui mortel. Partout Odoardo lui avait dit qu'il l'aimait. Chaque objet lui rappelait une parole d'amour. Alors Lia sentit que tout était fini pour elle et qu'il lui serait impossible de vivre ainsi; mais elle sentit en même temps qu'il lui était impossible de mourir en laissant Odoardo dans le monde qu'habitait sa rivale. En ce moment, il lui vint une idée terrible: c'était de tuer Odoardo et de se tuer ensuite. Lorsque cette idée se présenta à son esprit, elle jeta presque un cri d'horreur; mais peu à peu elle força son esprit de revenir à cette pensée, comme un cavalier puissant force son cheval rebelle de franchir l'obstacle qui l'avait d'abord effarouché.
Bientôt cette pensée, loin de lui inspirer de la crainte, lui causa une sombre joie; elle se voyait le poignard à la main, réveillant Odoardo de son sommeil, lui criant le nom de sa rivale entre deux blessures mortelles, se frappant à son tour, mourant à côté de lui, et le condamnant à ses embrassemens pour l'éternité. Et Lia s'étonnait qu'au fond d'une douleur si poignante une résolution pareille pût remuer une si grande joie.
Elle alla dans le cabinet d'Odoardo. Là étaient des trophées d'armes de tous les pays, de toutes les espèces, depuis le crik empoisonné du Malais jusqu'à la hache gothique du chevalier franc. Lia détacha un beau cangiar turc, au fourreau de velours, au manche tout émaillé de topazes, de perles et de diamans. Elle l'emporta dans sa chambre, en essaya la pointe au bout de son doigt, dont une goutte de sang jaillit, limpide et brillante comme un rubis, puis le cacha sous son oreiller.
En ce moment, elle entendit le hennissement du cheval d'Odoardo et comme elle se trouvait devant une glace, elle vit qu'elle devenait pâle comme une morte. Alors elle se mit à rire de sa faiblesse, mais l'éclat de son propre rire l'effraya, et elle s'arrêta toute frissonnante.
En ce moment elle entendit les pas de son mari, qui montait l'escalier. Elle courut aux rideaux des fenêtres, qu'elle laissa retomber afin d'augmenter l'obscurité et de dérober ainsi au comte l'altération de son visage.
Le comte ouvrit la porte, et, encore ébloui par l'éclat du jour, il appela Lia de sa plus douce et de sa plus tendre voix. Lia sourit avec dédain, et, se levant du fauteuil où elle était assise dans l'ombre des rideaux de la fenêtre, elle fit quelques pas au devant de lui.
Odoardo l'embrassa avec cette effusion de l'homme heureux qui a besoin de répandre son bonheur sur tout ce qui l'entoure. Lia crut que son mari s'abaissait à feindre pour elle un amour qu'il n'éprouvait plus. Un instant auparavant elle avait crut le haïr; dès lors elle crut le mépriser.
La journée se passa ainsi, puis la nuit vint. Bien souvent Odoardo, en regardant sa femme, qui s'efforçait de sourire sous son regard, ouvrit la bouche comme pour révéler un secret; puis chaque fois il retint les paroles sur ses lèvres, et le secret rentra dans son coeur.
Pendant la soirée, les menaces du Vésuve devinrent plus effrayantes que jamais. Odoardo proposa plusieurs fois à sa femme de quitter la villa et de s'en aller dans leur palais de Naples; mais à chaque fois Lia pensa que cette proposition lui était faite par Odoardo pour se rapprocher de sa rivale, le palais du comte étant situé dans la rue de Tolède, à cent pas à peine de la rue San-Giacomo. Aussi, à chaque proposition du comte, lui rappela-t-elle que le côté du Vésuve où s'élevait la villa avait toujours été respecté par le volcan. Odoardo en convint; mais il n'en décida pas moins que, si le lendemain les symptômes de la montagne étaient toujours les mêmes, ils quitteraient la villa pour aller attendre à Naples la fin de l'événement.
Lia y consentit. La nuit lui restait pour sa vengeance; elle ne demandait pas autre chose.
Par un étrange phénomène atmosphérique, à mesure que l'obscurité descendait du ciel, la chaleur augmentait. En vain les fenêtres de la villa s'étaient ouvertes comme d'habitude pour aspirer le souffle du soir, la brise quotidienne avait manqué, et, à sa place, la mer en ébullition dégageait une vapeur lourde et tiède presque visible à l'oeil, et qui se répandait comme un brouillard à la surface de la terre. Le ciel, au lieu de s'étoiler comme à l'ordinaire, semblait un dôme d'étain rougi pesant de tout son poids sur le monde. Une chaleur insupportable passait par bouffées, venant de la montagne et descendant vers la villa; et cette chaleur énervante semblait, à chaque fois qu'elle se faisait sentir, emporter avec elle une portion des forces humaines.
Odoardo voulait veiller. Ces symptômes bien connus l'inquiétaient pour Lia, mais Lia le rassurait en riant de ses frayeurs; Lia paraissait insensible à tous ces phénomènes. Quand le comte se couchait sans force et les yeux à demi fermés sur un fauteuil, Lia restait debout, ferme, roide et immobile, soutenue par la douleur qui veillait au fond de son âme. Le comte finit par croire que la faiblesse qu'il éprouvait venait d'une mauvaise disposition de sa part. Il demanda en riant le bras de Lia, s'y appuya pour gagner son lit, se jeta dessus tout habillé, lutta un instant encore contre le sommeil, puis tomba enfin dans une espèce d'engourdissement léthargique, et s'endormit la main de Lia dans les siennes.
Lia resta debout près du lit, silencieuse et sans faire un mouvement, tant qu'elle crut que le sommeil n'avait pas encore pris tout son empire. Puis, lorsqu'elle fut à peu près certaine que le comte était devenu insensible au bruit comme au toucher, elle retira doucement sa main, s'avança vers l'antichambre, donna l'ordre aux domestiques de partir à l'instant même pour Naples, afin de préparer le palais à les recevoir le lendemain matin, et rentra dans son appartement.
Les domestiques, enchantés de pouvoir se mettre en sûreté en accomplissant leur devoir, s'éloignèrent à l'instant même. La comtesse, appuyée à sa fenêtre ouverte, les entendit sortir, fermer la porte de la villa, puis la grille du jardin. Elle descendit alors, visita les antichambres, les corridors, les offices. La maison était déserte: comme la comtesse le désirait, elle était restée seule avec Odoardo.
Elle rentra dans sa chambre, s'approcha de son lit d'un pas ferme, fouilla sous son oreiller, en tira le cangiar, le sortit du fourreau, examina de nouveau sa lame recourbée et toute diaprée d'arabesques d'or; puis, les lèvres serrées, les yeux fixes, le front plissé, elle s'avança vers la chambre d'Odoardo, pareille à Gulnare s'avançant vers l'appartement de Séide.
La porte de communication était ouverte, et la lumière laissée par Lia dans sa chambre projetait ses rayons dans celle du comte. Elle s'avança donc vers le lit, guidée par cette lueur. Odoardo était toujours couché dans la même position et dans la même immobilité.
Arrivée au chevet, elle étendit la main pour chercher l'endroit où elle devait frapper. Le comte, oppressé par la chaleur, avait, avant de se coucher, ôté sa cravate et entr'ouvert son gilet et sa chemise. La main de Lia rencontra donc sur sa poitrine nue, à l'endroit même du coeur, un petit médaillon renfermant un portrait et des cheveux qu'elle lui avait donnés au moment où il était parti pour la Sicile, et qu'il n'avait jamais quittés depuis.
La suprême exaltation touche à la suprême faiblesse. A peine Lia eut-elle senti et reconnu ce médaillon, qu'il lui sembla qu'un rideau se levait et qu'elle voyait repasser une à une, comme de douces et gracieuses ombres, les premières heures de son amour. Elle se rappela, avec cette rapidité merveilleuse de la pensée qui enveloppe des années dans l'espace d'une seconde, le jour où elle vit Odoardo pour la première fois, le jour où elle lui avoua qu'elle l'aimait, le jour où il partit pour la Sicile, le jour où il revint pour l'épouser; tout ce bonheur qu'elle avait supporté sans fatigue, disséminé qu'il avait été sur sa vie, brisa sa force en se condensant pour ainsi dire dans sa pensée. Elle plia sous le poids des jours heureux; et, laissant échapper le cangiar de sa main tremblante, elle tomba à genoux près du lit, mordant les draps pour étouffer les cris qui demandaient à sortir de sa poitrine, et suppliant Dieu de leur envoyer à tous deux cette mort qu'elle craignait de n'avoir plus la force de donner et de recevoir.
Au moment même où elle achevait cette prière, un grondement sourd et prolongé se fit entendre, une secousse violente ébranla le sol, et une lumière sanglante illumina l'appartement. Lia releva la tête: tous les objets qui l'entouraient avaient pris une teinte fantastique. Elle courut à la fenêtre, se croyant sous l'empire d'une hallucination; mais là tout lui fut expliqué.
La montagne venait de se fendre sur une longueur d'un quart de lieue. Une flamme ardente s'échappait de cette gerçure infernale, et au pied de cette flamme bouillonnait, en prenant sa course vers la villa, un fleuve de lave qui menaçait de l'avoir, avant un quart d'heure, engloutie et dévorée.
Lia, au lieu de profiter du temps qui lui était accordé pour sauver Odoardo et se sauver avec lui, crut que Dieu avait entendu et exaucé sa prière, et ses lèvres pâles murmurèrent ces paroles impies: «Seigneur, Seigneur, tu es grand, tu es miséricordieux, je te remercie!...»
Puis, les bras croisés, le sourire sur les lèvres, les yeux brillans d'une volupté mortelle, tout illuminée par ce reflet sanglant, silencieuse et immobile, elle suivit du regard les progrès dévorans de la lave.
Le torrent, ainsi que nous l'avons dit, s'avançait directement sur la villa Giordani, comme si, pareille à une de ces cités maudites, elle était condamnée par la colère de Dieu, et que ce fût elle surtout et avant tout que ce feu de la terre, rival du feu du ciel, avait mission d'atteindre et de punir. Mais la course du fleuve de feu était assez lente pour que les hommes et les animaux pussent fuir devant lui ou s'écarter de son passage. A mesure qu'il avançait, l'air, de lourd et humide qu'il était, devenait sec et ardent. Long-temps devant la lave les objets enchaînés à la terre et en apparence insensibles semblaient, à l'approche du danger, recevoir la vie pour mourir. Les sources se tarissaient en sifflant, les herbes se desséchaient en agitant leurs cimes jaunies, les arbres se tordaient en se courbant comme pour fuir du côté opposé à celui d'où venait la flamme. Les chiens de garde qu'on lâchait la nuit dans le parc étaient venus chercher un refuge sur le perron, et se pressant contre le mur hurlaient lamentablement. Chaque chose créée, mue par l'instinct de la conservation, semblait réagir contre l'épouvantable fléau. Lia seule semblait hâter du geste sa course et murmurait à voix basse: Viens! viens! viens!
En ce moment, il sembla à Lia qu'Odoardo se réveillait: elle s'élança vers son lit. Elle se trompait; Odoardo, sur lequel pesait pendant son sommeil cet air dévorant, se débattait aux prises avec quelque songe terrible. Il semblait vouloir repousser loin de lui un objet menaçant. Lia le regarda un instant, effrayée de l'expression douloureuse de son visage. Mais en ce moment les liens qui enchaînaient ses paroles se brisèrent. Odoardo prononça le nom de Teresa. C'était donc Teresa qui visitait ses rêves! c'était donc pour Teresa qu'il tremblait! Lia sourit d'un sourire terrible, et revint prendre sa place sur le balcon.
Pendant ce temps, la lave marchait toujours et avait gagné du terrain; déjà elle étendait ses deux bras flamboyans autour de la colline sur laquelle était située la villa. Si à cette heure Lia avait réveillé Odoardo, il était encore temps de fuir; car la lave, battant de front le monticule et s'étendant à ses deux flancs, ne s'était point encore rejointe derrière lui. Mais Lia garda le silence, n'ayant au contraire qu'une crainte, c'était que le cri suprême de toute cette nature à l'agonie ne parvint aux oreilles du comte et ne le tirât de son sommeil.
Il n'en fut rien. Lia vit la lave s'étendre, pareille à un immense croissant, et se réunir derrière la colline. Elle poussa alors un cri de joie. Toute issue était fermée à la fuite. La villa et ses jardins n'étaient plus qu'une île battue de tous côtés par une mer de flammes.
Alors la terrible marée commença de monter aux flancs de la colline comme un flux immense et redoublé. A chaque ressac, on voyait les vagues enflammées gagner du terrain et ronger l'île, dont la circonférence devenait de plus en plus étroite. Bientôt la lave arriva aux murs du parc, et les murs se couchèrent dans ses flots, tranchés à leur base. A l'approche du torrent, les arbres se séchèrent, et la flamme, jaillissant de leur racine, monta à leur sommet. Chaque arbre, tout en brûlant, conservait sa forme jusqu'au moment où il s'abîmait en cendres dans l'inondation ardente, qui s'avançait toujours. Enfin les premiers flots de lave commencèrent à paraître dans les allées du jardin. A cette vue, Lia comprit qu'à peine il lui restait le temps de réveiller Odoardo, de lui reprocher son crime et de lui faire comprendre qu'ils allaient mourir l'un par l'autre. Elle quitta la terrasse et s'approchant du lit:
— Odoardo! Odoardo! s'écria-t-elle en le secouant par le bras; Odoardo! lève-toi pour mourir!
Ces terribles paroles, dites avec l'accent suprême de la vengeance, allèrent chercher l'esprit du comte au plus profond de son sommeil. Il se dressa sur son lit, ouvrit des yeux hagards; puis, au reflet de la flamme, aux pétillemens des carreaux qui se brisaient, aux vacillemens de la maison que les vagues de lave commençaient d'étreindre et de secouer, il comprit tout, et s'élançant de son lit:
— Le volcan! le volcan! s'écria-t-il. Ah! Lia! je te l'avais bien dit!
Puis, bondissant vers la fenêtre, il embrassa d'un coup d'oeil tout cet horizon brûlant, jeta un cri de terreur, courut à l'extrémité opposée de la chambre, ouvrit une fenêtre qui donnait sur Naples, et voyant toute retraite fermée, il revint vers la comtesse en s'écriant, désespéré:
— Oh! Lia, Lia, mon amour, mon âme, ma vie, nous sommes perdus!
— Je le sais, répondit Lia.
— Comment, tu le sais?
— Depuis une heure je regarde le volcan! je n'ai pas dormi, moi!
— Mais si tu ne dormais pas, pourquoi m'as-tu laissé dormir?
— Tu rêvais de Teresa, et je ne voulais pas te réveiller.
— Oui, je rêvais qu'on voulait m'enlever ma soeur une seconde fois. Je rêvais que j'avais été trompé, qu'elle était bien réellement morte, qu'elle était étendue sur son lit dans sa petite chambre de la rue San-Giacomo, qu'on apportait une bière et qu'on voulait la clouer dedans. C'était un rêve terrible, mais moins terrible encore que la réalité.
— Que dis-tu? que dis-tu? s'écria la comtesse saisissant les mains d'Odoardo et le regardant en face. Cette Teresa, c'est ta soeur?
— Oui.
— Cette femme qui loge rue San-Giacomo, au troisième étage, no. 11. c'est ta soeur?
— Oui.
— Mais ta soeur est morte! Tu mens!
— Ma soeur vit. Lia; ma soeur vit, et c'est nous qui allons mourir. Ma soeur avait suivi un colonel français qui a été tué. Moi aussi je la croyais morte, on me l'avait dit, mais j'ai reçu une lettre d'elle avant-hier, mais hier je l'ai vue. C'était bien elle, c'était bien ma soeur, humiliée, flétrie, voulant rester inconnue. Oh! mais que nous fait tout cela en ce moment? Sens-tu, sens-tu la maison qui tremble; entends-tu les murs qui se fendent? O mon Dieu, mon Dieu, secourez-nous!
— Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! s'écria Lia en tombant à genoux. Oh! pardonne-moi avant que je meure!
— Et que veux-tu que je te pardonne? qu'ai-je à te pardonner?
— Odoardo! Odoardo! c'est moi qui te tue! J'ai tout vu, j'ai pris cette femme pour une rivale, et, ne pouvant plus vivre avec toi, j'ai voulu mourir avec toi. Mon Dieu! mon Dieu! n'est-il aucune chance de nous sauver? N'y a-t-il aucun moyen de fuir? Viens, Odoardo! viens! je suis forte; je n'ai pas peur. Courons!
Et elle prit son mari par la main, et tous deux se mirent à courir comme des insensés par les chambres de la villa chancelante, s'élançant à toutes les portes, tentant toutes les issues et rencontrant partout l'inexorable lave qui montait sans cesse, impassible, dévorante, et battant déjà le pied des murs qu'elle secouait de ses embrassemens mortels.
Lia était tombée sur ses genoux, ne pouvant plus marcher. Odoardo l'avait prise dans ses bras et l'emportait de fenêtre en fenêtre en criant, appelant au secours. Mais tout secours était impossible, la lave continuait de monter. Odoardo, par un mouvement instinctif, alla chercher un refuge sur la terrasse qui couronnait la maison; mais là il comprit réellement que tout était fini, et, tombant à genoux et élevant Lia au dessus de sa tête comme s'il eût espéré qu'un ange la viendrait prendre:
— O mon Dieu! s'écria-t-il, ayez pitié de nous!
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il entendit les planchers s'abîmer successivement et tomber dans la lave. Bientôt la terrasse vacilla et se précipita à son tour, les entraînant l'un et l'autre dans sa chute. Enfin les quatre murailles se replièrent comme le couvercle d'un tombeau. La lave continua de monter, passa sur les ruines, et tout fut fini. |
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"file_name": "pg18402.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 03",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XLIV | LA CRÈCHE DU ROI FERDINAND
Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près inintelligible à nos lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.
Une des plus grandes solennités de Naples, une des plus fêtées, est la Noël,--Natale, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques économies, dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en réserve pour le cas où la madone de la loterie,--car, à Naples, il y a des madones pour tout,--pour le cas où la madone de la loterie serait inflexible.
Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs misérables vêtements et jusqu'aux matelas de leur lit.
Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements à engager, volent.
On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence de vols pendant le mois de décembre.
Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de Noël, au moins trois plats de poisson sur sa table.
Le lendemain de la Noël, un tiers de la population de Naples est malade d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.
A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se fait saigner parce qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a fait sirocco, parce qu'il a fait tramontane. J'ai un petit domestique de onze ans qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie, fait une rente d'un sou par jour à un moine qui lui donne depuis trois ans des numéros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres sous pour se faire saigner.
De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:
— Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.
Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine était la chose la plus récréative du monde.
De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre à Naples et surtout à l'époque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de barbiers, salassatori, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le rasoir d'une main et la lancette de l'autre.
Pardon de la digression, mais la saignée est un trait des moeurs napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.
Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions dire à propos de Naples.
Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples, à l'approche de Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persisté jusqu'à nos jours, était la composition des crèches.
En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur crèche, soit une crèche en miniature pour l'amusement des enfants, soit une crèche gigantesque pour l'édification des grandes personnes.
Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour sa manière de faire sa crèche, et dans la plus grande salle du rez-de-chaussée du palais royal, il avait fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français pour y installer sa crèche.
C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occupé son active jeunesse et dont il avait conservé le goût, disons mieux, le fanatisme pendant son âge mûr.
Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée, et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur royale.
Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.
Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.
La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère, pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq millions.
Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa maison de banque dans celles du palais royal.
Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard que la matinée.
Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante, surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche du roi Ferdinand.
En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.
Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.
Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.
Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la rampe au mur de fond.
L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême lointain, touchait presque aux frises.
Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.
Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.
La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers lui.
Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.
Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:
Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge.
Au-dessus du petit compartiment:
Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement.
La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.
L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant l'auréole.
Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et serré entre ses bras.
Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un magnifique carrosse drapé.
Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côté jardin, comme on dit en termes de coulisses.
Au côté cour, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.
Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à franges d'or.
Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.
Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son âne, représentés au naturel, comme la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello, avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances, il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.
Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour n'en pas faire autant.
Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des princesses autrichiennes.
Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,--dîner pendant lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer avec ses cheveux,--par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus. Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.
Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations étaient marquées par des croix.
Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur, tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.
Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, des pantalons qui dansaient, des paglietti qui se disputaient, des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.
Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que, sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.
Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui paraissait immense.
Le roi était en train,--tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,--de se faire raconter par fra Pacifico la légende du beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée; seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.
Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.
Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.
Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.
— Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher, convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout seul.
— Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui est-il arrivé quelque malheur.
En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.
— Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.
— Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.
Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas en dix pas.
Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée d'une bandelette ensanglantée. |
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"language": "French"
} | LV | LA VICTOIRE
Championnet, se tournant vers l'aide de camp Villeneuve:
— Vous voyez d'ici Macdonald? lui dit-il.
— Non-seulement je le vois, général, répondit l'aide de camp, mais je l'admire!
— Et vous faites bien. C'est une belle étude pour vous, jeunes gens. Voilà comme il faut être au feu.
— Vous vous y connaissez, général, dit Villeneuve.
— Eh bien, allez à lui, dites-lui de tenir ferme une demi-heure encore, et que la journée est à nous.
— Pas d'autre explication?
— Non, si ce n'est que, aussitôt qu'il verra se manifester parmi les Napolitains un certain trouble dont il ne pourra comprendre la cause, je l'invite à se reformer en colonne d'attaque, à faire battre la charge et à marcher en avant. Deux de ces messieurs vous suivront, continua Championnet en indiquant deux jeunes officiers qui attendaient impatiemment ses ordres, et, dans le cas où il vous arriverait malheur, vous suppléeront; dans le cas contraire, ce que j'espère, mon cher Villeneuve, l'un d'eux ira à Duhesme, l'autre aux carrés de gauche; la même chose à dire à chacun, ajouter seulement: «Le général répond de tout.»
Les trois officiers, fiers d'être choisis par Championnet, partirent au galop pour s'acquitter de leur mission.
Championnet les suivit des yeux; il vit les braves jeunes gens s'engager dans la fournaise ardente et se rendre chacun au poste qui lui était assigné.
— Brave jeunesse!... murmura-t-il; avec des hommes comme ceux-là, bien maladroit serait celui qui se laisserait battre.
Cependant les deux corps républicains avançaient rapidement, cavalerie en tête, l'infanterie marchant au pas de course, sans que rien annonçât leur approche aux Napolitains, sur lesquels il était évident qu'ils allaient tomber à l'improviste.
Tout à coup, sur les deux flancs de l'armée royale, les trompettes républicaines sonnèrent la charge, et, pareils à deux avalanches renversant tout ce qui se trouve sur leur passage, les deux corps de cavalerie se ruèrent sur cette masse compacte, dans laquelle ils entrèrent en frayant un chemin à l'infanterie, tandis qu'autour d'elle, trois pièces d'artillerie légère manoeuvraient comme des tonnerres volants.
Ce qu'avait prévu Championnet arriva: les Napolitains, ne sachant d'où venaient ces nouveaux adversaires qui semblaient tomber du ciel, commencèrent à se débander; Macdonald et Duhesme reconnurent, à l'oscillation de l'ennemi et à l'amollissement de ses coups, qu'il se passait dans l'armée du général Mack quelque chose d'extraordinaire et d'imprévu; que ce quelque chose était probablement ce qu'avait indiqué Championnet, et que le moment était venu d'exécuter ses instructions; en conséquence, Macdonald rompit ses carrés, Duhesme en fit autant, les autres chefs les imitèrent, les carrés s'allongèrent en colonnes et se soudèrent les uns aux autres comme les tronçons de trois immenses serpents, le terrible pas de charge retentit, les baïonnettes menaçantes s'abaissèrent, les cris de «Vive la République!» se firent entendre, et, devant l'élan irrésistible de la furia francese, les Napolitains s'écartèrent.
— Allons, amis, cria Championnet aux cinq ou six cents hommes gardés par lui comme réserve, qu'il ne soit pas dit que nos frères aient vaincu sous nos yeux et que nous n'avons pas pris part à la victoire. En avant!
Et, entraînant ses hommes dans l'horrible mêlée, lui aussi vint faire sa brèche dans la muraille vivante.
Au milieu de cet immense désordre, où Dieu, qui semblait avoir conduit les différents corps français par la main, eût pu seul se reconnaître, un grand malheur faillit arriver. Après avoir culbuté chacun de son côté les Napolitains, après les avoir écartés comme le coin écarte le chêne, le corps de Kellermann et celui qui venait de Riéti, c'est-à-dire les dragons de Kellermann et les Polonais de Kniasewitch, se rencontrèrent et se prirent pour deux corps ennemis: les dragons pointèrent leurs sabres, les Polonais abaissèrent leurs lances, quand tout à coup deux jeunes gens se précipitèrent dans l'espace libre en criant de chaque côté: «Vive la République!» et en se précipitant dans les bras l'un de l'autre. Ces deux jeunes gens, c'était, du côté de Kellermann, Hector Caraffa, qui, on se le rappelle, était allé demander ce renfort à Joubert; c'était, du côté de Kniasewitch et de Pignatelli, Salvato Palmieri, qui, en venant de Naples pour rejoindre son général, était tombé au milieu des Polonais et de la légion romaine; tous deux, las d'un long repos, guidés par leur courage et par leur haine, avaient pris la tête de colonne, et, les premiers à la charge, frappant d'une égale ardeur, pareils à des faucheurs qui, partis chacun de l'extrémité opposée d'un champ de blé, se rencontrent au milieu de ce champ, ils s'étaient rencontrés au centre de l'armée napolitaine et s'étaient reconnus assez à temps pour que Français et Polonais ne tirassent point les uns sur les autres.
Si l'on a pris, par l'exposition que nous en avons faite, une idée exacte du caractère des deux jeunes gens, on doit comprendre quelle joie pure et profonde ils éprouvèrent, après deux mois de séparation, à se presser dans les bras l'un de l'autre, au milieu de ce cri magique poussé par dix mille voix: «Victoire! victoire!»
Et, en effet, la victoire était complète, les trois colonnes de Duhesme et de Macdonald avaient, comme celles de Kellermann et de Kniasewitch, pénétré jusqu'au coeur de l'armée napolitaine en marchant sur le corps de tout ce qui avait voulu lui résister.
Championnet arriva pour achever la déroute; elle fut terrible, insensée, inouïe. Trente mille Napolitains, vaincus, dispersés, fuyant dans toutes les directions, se débattaient au milieu de douze mille Français vainqueurs, combinant tous leurs mouvements avec un implacable sang-froid pour anéantir d'un seul coup un ennemi trois fois plus nombreux qu'eux.
Au milieu de cette effroyable débâcle, au milieu des morts, des mourants, des blessés, des canons abandonnés, des fourgons entr'ouverts, des armes jonchant le sol, des prisonniers se rendant par mille, les chefs se rejoignirent; Championnet pressa dans ses bras Salvato Palmieri et Hector Caraffa, et les fit tous deux chefs de brigade sur le champ de bataille, leur laissant, ainsi qu'à Macdonald et à Duhesme, tous les honneurs d'une victoire qu'il avait dirigée, serra les mains de Kellermann, de Kniasewitch, de Pignatelli, leur dit que par eux Rome était sauvée, mais que ce n'était point assez de sauver Rome, qu'il fallait conquérir Naples; qu'en conséquence, on ne devrait donner aucun relâche aux Napolitains, mais au contraire les poursuivre à outrance et couper, s'il était possible, les défilés des Abruzzes au roi de Naples et à son armée.
En conséquence du plan qu'il venait d'exposer à ses lieutenants, Championnet ordonna aux corps les moins fatigués de se remettre en marche et de poursuivre ou même de devancer l'ennemi; Salvato Palmieri et Ettore Caraffa s'offrirent pour servir de guides aux corps qui, par Civita-Ducale, Tagliacozzo et Sora, devaient faire invasion dans le royaume des Deux-Siciles, Championnet accepta. Maurice Mathieu et Duhesme furent chargés de commander les deux avant-gardes, qui devaient s'avancer, l'une par Albano et Terracine, l'autre par Tagliacozzo et Sora; ils auraient sous leurs ordres Kniasewitch et Pignatelli, Lemaire, Rusca et Casabianca, que l'on avertirait de quitter leurs positions, tandis que Championnet et Kellermann rallieraient les différents corps épars, prendraient en passant Lahure à Regnano, rentreraient à Rome, y rétabliraient le gouvernement républicain; après quoi, l'armée française, marchant le plus rapidement possible sur les pas de son avant-garde, se dirigerait immédiatement sur Naples.
Ce conseil tenu à cheval, en plein air, les pieds dans le sang, on s'occupa de recueillir les trophées de la victoire.
Trois mille morts étaient couchés sur le champ de bataille; autant de blessés, cinq mille prisonniers étaient désarmés et conduits à Civita-Castellana; huit mille fusils étaient jetés sur le sol; trente canons et soixante caissons, abandonnés de leurs artilleurs et de leurs chevaux, justifiaient la prédiction de Championnet, qui avait dit qu'avec deux millions de cartouches, dix mille Français ne manquaient jamais de canons. Enfin, au milieu de tous les bagages, de tous les effets de campement tombés au pouvoir de l'armée républicaine, on amenait au générai Championnet deux fourgons pleins d'or.
C'était le trésor de l'armée royale, montant à sept millions.
Une partie de la traite tirée par sir William sur la banque d'Angleterre, endossée par Nelson, escomptée par les Backer, allait servir à remettre au courant la solde de l'armée française.
Chaque soldat reçut cent francs. Un million deux cent mille francs y passèrent. La part des morts fut faite et distribuée aux survivants. Chaque caporal eut cent vingt francs; chaque sergent, cent cinquante; chaque sous-lieutenant, quatre cents; chaque lieutenant, six cents; chaque capitaine, mille; chaque colonel, quinze cents; chaque chef de brigade, deux mille cinq cents; chaque général, quatre mille.
La distribution fut faite le même soir, aux flambeaux, par le payeur de l'armée, qui, depuis l'entrée en campagne de 1792, ne s'était jamais trouvé si riche. Elle eut lieu sur le champ de bataille même.
On résolut de réserver quinze cent mille francs pour acheter aux soldats des habits et des souliers, et l'on envoya le reste, c'est-à-dire près de quatre millions, en France.
Dans sa lettre au Directoire, lettre dans laquelle il lui annonçait sa victoire et le nom de tous ceux qui s'étaient distingués, Championnet rendait compte des trois millions cinq ou six cent mille francs qu'il avait distribués ou dont il avait décidé l'emploi; puis il demandait que MM. les directeurs voulussent bien l'autoriser à prendre pour lui cette même somme de quatre mille francs qu'il avait fait distribuer aux autres généraux, mais dont il n'avait pas pris la liberté de faire l'application à lui-même.
La nuit fut une nuit de fête; les blessés étouffaient leurs gémissements pour ne pas attrister leurs compagnons d'armes; les morts furent oubliés. N'était-ce point assez pour eux d'être morts en un jour de victoire!
Cependant, le roi, resté à Rome, y avait bientôt repris ses habitudes de Naples; le jour même de la bataille, il était allé, avec une escorte de trois cents hommes, chasser le sanglier à Corneto, et, comme il lui avait été impossible de réunir une meute de bons chiens à Rome, il avait, dans des fourgons, fait venir en poste ses chiens de Naples.
La veille au soir, il avait reçu de Mack une dépêche de Baccano en date de deux heures de l'après-midi; elle était conçue en ces termes:
«Sire, j'ai l'honneur d'annoncer à Votre Majesté qu'aujourd'hui j'ai attaqué l'avant-garde française, qui, après une vigoureuse défense, a été détruite. L'ennemi a perdu cinquante hommes, tandis que la bienheureuse Providence a permis que nous n'ayons qu'un mort et deux blessés.
»On m'assure que Championnet a l'audace de m'attendre à Civita-Castellana; demain, je marche sur lui au point du jour, et, s'il ne se met pas en retraite, je l'écrase. A huit heures du matin, Votre Majesté entendra mon canon ou plutôt son canon, et elle pourra dire: «La danse a commencé!»
»Ce soir, part un corps de quatre mille hommes pour forcer les défilés d'Ascoli, et, au point du jour, un second corps de même nombre pour forcer celui de Terni et prendre l'ennemi à revers, tandis que je l'attaquerai de face.
»Demain, s'il plaît à Dieu, Votre Majesté aura de bonnes nouvelles de Civita-Castellana, et, si elle va au spectacle, pourra, entre deux actes, apprendre que les Français ont évacué les États romains.
»J'ai l'honneur d'être avec respect,
»De Votre Majesté, etc.,
»Baron MACK.»
Cette lettre avait été très-agréable au roi; il l'avait reçue au dessert, l'avait lue tout haut, avait fait son whist, avait gagné cent ducats au marquis Malaspina, ce qui avait beaucoup réjoui Sa Majesté, attendu que le marquis Malaspina était pauvre, s'était couché par là-dessus, n'avait fait qu'un somme jusqu'à six heures, où on l'avait éveillé, était parti à six heures et demie pour Corneto, y était arrivé à dix, avait écouté, avait entendu le canon, et avait dit:
— Voilà Mack qui écrase Championnet. La danse a commencé.
Et il s'était mis en chasse, avait tué de sa main royale trois sangliers, était revenu fort content, avait jeté un regard de travers sur le château Saint-Ange, dont le drapeau tricolore lui tirait désagréablement l'oeil, avait récompensé et régalé son escorte, avait fait dire qu'il honorerait de sa présence le théâtre Argentina, où l'on jouait le Matrimonio segreto, de Cimarosa, et un ballet de circonstance intitulé l'Entrée d'Alexandre à Babylone.
Il va sans dire que c'était le roi Ferdinand qui était Alexandre.
Le roi dîna confortablement avec ses familiers, le duc d'Ascoli, le marquis Malaspina, le duc de la Salhandra, son grand veneur, qu'il avait fait venir de Naples avec ses chiens, son premier écuyer, le prince de Migliano, ses deux gentilshommes en exercice, le duc de Sora et le prince Borghèse, et enfin son confesseur, monseigneur Rossi, archevêque de Nicosia, qui, tous les matins, lui disait une messe basse, et, tous les huit jours, lui donnait l'absolution.
A huit heures, Sa Majesté monta en voiture et se rendit au théâtre Argentina, éclairé à giorno; une loge magnifique lui avait été préparée, avec une table toute servie dans le salon qui la précédait, afin que, dans l'entr'acte de l'opéra au ballet, elle pût manger son macaroni comme elle le faisait à Naples; or, le bruit avait couru que ce spectacle était ajouté à celui qui était promis par l'affiche, et la salle regorgeait de monde.
L'entrée de Sa Majesté fut accueillie par les plus vifs applaudissements.
Sa Majesté avait eu le soin de prévenir au palais Farnèse qu'on lui envoyât, au théâtre Argentina, les courriers qui pourraient lui arriver de la part du général Mack, et le régisseur du théâtre, prévenu de son côté, se tenait prêt, en grand costume, à faire lever la toile et à annoncer que les Français avaient évacué les États romains.
Le roi écouta le chef-d'oeuvre de Cimarosa avec une distraction dont il n'était pas le maître. Peu accessible en tout temps aux charmes de la musique, il y était encore plus indifférent ce soir-là que les autres soirs; il lui semblait toujours entendre le canon du matin, et il prêtait bien plus l'oreille aux bruits qui venaient du corridor qu'à ceux de l'orchestre et du théâtre.
La toile tomba sur le dénoûment du Matrimonio segreto, au milieu des hourras de la salle tout entière; on rappela le castrat Veluti, qui, quoique âgé de plus de quarante ans et fort ridé hors de la scène, jouait encore l'amoureuse avec le plus grand succès, et qui vint modestement, l'éventail à la main, les yeux baissés et faisant semblant de rougir, tirer ses trois révérences au public, et deux laquais en grande livrée apportèrent dans la loge royale la table du souper, chargée de deux candélabres supportant chacun vingt bougies, et entre lesquels s'élevait un plat de macaroni gigantesque, surmonté d'une appétissante couche de tomates.
C'était au tour du roi à donner sa représentation.
Sa Majesté s'avança sur le devant de la loge, et, avec sa pantomime accoutumée, annonça au public romain qu'il allait avoir l'honneur de lui voir manger son macaroni à la manière de Polichinelle.
Le public romain, moins démonstratif que le public napolitain, accueillit cette annonce mimique avec assez de froideur; mais le roi fit au parterre un signe qui voulait dire: «Vous ne savez pas ce que vous allez voir; quand vous l'aurez vu, vous m'en donnerez des nouvelles.»
Puis, se retournant vers le duc d'Ascoli:
— Il me semble, dit-il, qu'il y a cabale ce soir.
— Ce n'est qu'un ennemi de plus dont Votre Majesté aura à triompher, lui répondit le courtisan, et cela ne l'inquiète point.
Le roi remercia son ami par un sourire, prit le plat de macaroni d'une main, s'avança sur le devant de la loge, opéra, avec l'autre main, le mélange de la pomme d'or avec la pâte, et, ce mélange achevé, ouvrit une bouche démesurée dans laquelle, avec cette même main dédaigneuse de la fourchette, il fit tomber une cascade de macaroni qui ne pouvait se comparer qu'à cette fameuse cascade de Terni dont le général Lemoine avait été chargé par Championnet de défendre l'approche aux Napolitains.
A cette vue, les Romains, si graves et ayant conservé de la dignité suprême une si haute idée, éclatèrent de rire. Ce n'était plus un roi qu'ils avaient devant les yeux, c'était Pasquin, c'était Marforio, c'était encore moins que cela, c'était le bouffon Osque Pulcinella.
Le roi, encouragé par ces rires, qu'il prit pour des applaudissements, avait déjà vidé la moitié de son saladier, et, s'apprêtant à engloutir le reste, en était à sa troisième cascade, lorsque, tout à coup, la porte de sa loge s'ouvrit avec un fracas tellement en dehors de toutes les règles de l'étiquette, qu'il pivota sur lui-même la bouche ouverte et la main en l'air, pour voir quel était le malotru qui se permettait de le troubler au beau milieu de cette importante occupation.
Ce malotru, c'était le général Mack en personne, mais si pâle, si effaré, si couvert de poussière, qu'à son seul aspect et sans lui demander quelles nouvelles il apportait, le roi laissa tomber son saladier et essuya ses doigts avec son mouchoir de batiste.
— Est-ce que...? demanda-t-il.
— Hélas, sire!... répondit Mack.
Tous deux s'étaient compris.
Le roi s'élança dans le salon de la loge en refermant la porte derrière lui.
— Sire, lui dit le général, j'ai abandonné le champ de bataille, j'ai laissé l'armée pour venir dire moi-même à Votre Majesté qu'elle n'a pas un instant à perdre.
— Pour quoi faire? demanda le roi.
— Pour quitter Rome.
— Quitter Rome?
— Ou bien elle risquera que les Français soient avant elle aux défilés des Abruzzes.
— Les Français avant moi aux défilés des Abruzzes! Mannaggio san Gennaro! Ascoli, Ascoli!
Le duc entra dans le salon.
— Dis aux autres de rester jusqu'à la fin du spectacle, tu entends? Il est important qu'on les voie dans la loge, pour que l'on ne se doute de rien, et viens avec moi.
Le duc d'Ascoli transmit l'ordre du roi aux courtisans, fort préoccupés de ce qui se passait, mais qui cependant étaient loin de soupçonner l'entière vérité, et rejoignit le roi, qui avait déjà gagné le corridor en criant:
— Ascoli! Ascoli! mais viens donc, imbécile! N'as-tu pas entendu que l'illustre général Mack a dit qu'il n'y avait pas un instant à perdre, ou que ces fils de... Français seraient avant nous à Sora?
FIN DU TOME TROISIÈME
TABLE
XXXVII.--Giovannina.
XXXVIII.--André Backer.
XXXIX.--Les kangourous.
XL.--L'homme propose.
XLI.--L'acrostiche.
XLII.--Les vers saphiques.
XLIII.--Dieu dispose.
XLIV.--La crèche du roi Ferdinand.
XLV.--Ponce Pilate.
XLVI.--Les inquisiteurs d'État.
XLVII.--Le départ.
XLVIII.--Quelques pages d'histoire.
XLIX.--La diplomatie du général Championnet. L.--Ferdinand à Rome.
LI.--Le fort Saint-Ange parle.
LII.--Où Nanno reparaît.
LIII.--Achille chez Déidamie.
LIV.--La bataille.
LV.--La victoire. |
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"title": "Les quarante-cinq — Tome 3",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXX | LES DEUX COMPÈRES
Chicot, à cette annonce, s'était assis, et, selon son habitude, tournait impertinemment le dos à la porte, et son oeil à demi voilé se plongeait dans une de ces méditations intérieures qui lui étaient si habituelles, quand les premiers mots que prononça le messager des Guises le firent tressaillir.
En conséquence, il rouvrit l'oeil.
Heureusement, ou malheureusement, le roi, occupé du nouveau venu, ne fit point attention à cette manifestation, toujours effrayante de la part de Chicot.
Le messager se trouvait placé à dix pas du fauteuil dans lequel Chicot s'était blotti, et comme le profil de Chicot dépassait à peine les garnitures du fauteuil, l'oeil de Chicot voyait le messager tout entier, tandis que le messager ne pouvait voir que l'oeil de Chicot.
— Vous venez de la Lorraine? demanda le roi à ce messager, dont la taille était assez noble et la mine assez guerrière.
— Non pas, sire, mais de Soissons, où M. le duc, qui n'a pas quitté cette ville depuis un mois, m'a remis cette lettre que j'ai l'honneur de déposer aux pieds de Votre Majesté.
L'oeil de Chicot étincelait et ne perdait pas un geste du nouveau venu, comme ses oreilles n'en perdaient pas une parole.
Le messager ouvrit son buffle fermé par des agrafes d'argent, et tira d'une poche de cuir, doublée de soie, placée sur le coeur, non pas une lettre, mais deux lettres, car l'une entraîna l'autre à laquelle elle s'était attachée par la cire de son cachet, de sorte que, comme le capitaine n'en tirait qu'une, la seconde ne tomba pas moins sur le tapis.
L'oeil de Chicot suivit cette lettre au vol, comme l'oeil du chat suit le vol de l'oiseau.
Il vit aussi, à la chute inattendue de cette lettre, la rougeur se répandre sur les joues du messager, son embarras pour la ramasser, comme pour donner la première au roi.
Mais Henri ne vit rien, lui; Henri, modèle de confiance, c'était son heure, ne fit attention à rien. Il ouvrit seulement celle des deux lettres qu'on voulait bien lui offrir, et lut.
De son côté, le messager, voyant le roi absorbé dans sa lecture, s'absorba dans la contemplation du roi, sur le visage duquel il semblait chercher le reflet de toutes les pensées que cette intéressante lecture pouvait faire naître dans son esprit.
— Ah! maître Borromée! maître Borromée! murmura Chicot, en suivant de son côté des yeux chaque mouvement du fidèle de M. de Guise! Ah! tu es capitaine, et tu ne donnes qu'une lettre au roi quand tu en as deux dans ta poche; attends, mon mignon, attends.
— C'est bien! c'est bien! fit le roi en relisant chaque ligne de la lettre du duc avec une satisfaction visible; allez, capitaine, allez, et dites à M. de Guise que je suis reconnaissant de l'offre qu'il me fait.
— Votre Majesté ne m'honore point d'une réponse écrite? demanda le messager.
— Non, je le verrai dans un mois ou six semaines; par conséquent, je le remercierai moi-même; allez!
Le capitaine s'inclina et sortit de l'appartement.
— Tu vois bien, Chicot, dit alors le roi à son compagnon, qu'il croyait toujours dans le fond de son fauteuil, tu vois bien, M. de Guise est pur de toute machination. Ce brave duc, il a su l'affaire de Navarre: il craint que les huguenots ne s'enhardissent et ne relèvent la tête, car il a appris que les Allemands veulent déjà envoyer du renfort au roi de Navarre. Or, que fait-il? devine ce qu'il fait.
Chicot ne répondit point: Henri crut qu'il attendait l'explication.
— Eh bien! continua-t-il, il m'offre l'armée qu'il vient de lever en Lorraine pour surveiller les Flandres, et il me prévient que, dans six semaines, cette armée sera tout à ma disposition avec son général. Que dis-tu de cela, Chicot?
Silence absolu de la part du Gascon.
— En vérité, mon cher Chicot, continua le roi, tu as cela d'absurde, mon ami, que tu es entêté comme une mule d'Espagne, et que si l'on a le malheur de te convaincre de quelque erreur, ce qui arrive souvent, tu boudes; eh! oui, tu boudes comme un sot que tu es.
Pas un souffle ne vint contredire Henri dans l'opinion qu'il venait de manifester d'une façon si franche sur son ami.
Il y avait quelque chose qui déplaisait plus encore à Henri que la contradiction, c'était le silence.
— Je crois, dit-il, que le drôle a eu l'impertinence de s'endormir. Chicot, continua-t-il en s'avançant vers le fauteuil, ton roi te parle, veux-tu répondre?
Mais Chicot ne pouvait répondre, attendu qu'il n'était plus là. Et Henri trouva le fauteuil vide.
Ses yeux parcoururent toute la chambre; le Gascon n'était pas plus dans la chambre que dans le fauteuil.
Son casque avait disparu comme lui et avec lui.
Le roi fut saisi d'une sorte de frisson superstitieux; il lui passait quelquefois par l'esprit que Chicot était un être surhumain, quelque incarnation diabolique, de la bonne espèce, c'est vrai, mais diabolique, enfin.
Il appela Nambu.
Nambu n'avait rien de commun avec Henri. C'était un esprit fort au contraire, comme le sont en général ceux qui gardent les antichambres des rois. Il croyait aux apparitions et aux disparitions des êtres vivants, et non des spectres.
Nambu assura positivement à Sa Majesté avoir vu Chicot sortir cinq minutes avant la sortie de l'envoyé de monseigneur le duc de Guise.
Seulement il sortait avec une légèreté et les précautions d'un homme qui ne voulait pas qu'on le vît sortir.
— Décidément, fit Henri en passant dans son oratoire, Chicot s'est fâché d'avoir eu tort. Que les hommes sont mesquins, mon Dieu! Je dis cela pour tous, et même pour les plus spirituels.
Maître Nambu avait raison; Chicot, coiffé de sa salade et raidi par sa longue épée, avait traversé les antichambres sans grand bruit; mais quelque précaution qu'il prît, il lui avait bien fallu laisser sonner ses éperons sur les degrés qui conduisaient des appartements au guichet du Louvre, bruit qui avait fait retourner beaucoup de monde, et avait valu à Chicot force saluts, car on savait la position de Chicot près du roi, et beaucoup saluaient Chicot plus bas qu'ils n'eussent salué le duc d'Anjou.
Dans un angle du guichet, Chicot s'arrêta comme pour rattacher un éperon.
Le capitaine de M. de Guise, nous l'avons dit, était sorti cinq minutes à peine après Chicot, auquel il n'avait prêté aucune attention. Il avait descendu les degrés et avait traversé les cours, fier et enchanté à la fois; fier, parce qu'à tout prendre il n'était point un soldat de mauvaise mine, et qu'il se plaisait à faire parader ses grâces devant les Suisses et les gardes de Sa Majesté très chrétienne: enchanté, parce que le roi l'avait accueilli de façon à prouver qu'il n'avait aucun soupçon contre M. de Guise. Au moment où il franchissait le guichet du Louvre, et où il traversait le pont-levis, il fut réveillé par un cliquetis d'éperons qui semblait être l'écho des siens.
Il se retourna, pensant que le roi faisait peut-être courir après lui, et grande fut sa stupéfaction en reconnaissant, sous les pointes retroussées de sa salade, le visage bénin et la physionomie chattemite du bourgeois Robert Briquet, sa damnée connaissance.
On se rappelle que le premier mouvement de ces deux hommes à l'égard l'un de l'autre n'avait pas été précisément un mouvement de sympathie.
Borromée ouvrit sa bouche d'un demi-pied carré, comme dit Rabelais, et croyant voir que celui qui le suivait désirait avoir affaire à lui, il suspendit sa marche, de sorte que Chicot l'eut rejoint en deux enjambées.
On sait, au reste, quelles enjambées c'étaient que celles de Chicot.
— Corboeuf! dit Borromée.
— Ventre de biche! s'écria Chicot.
— Mon doux bourgeois!
— Mon révérend père!
— Avec cette salade!
— Sous ce buffle!
— C'est merveille pour moi de vous voir!
— C'est satisfaction pour moi de vous rejoindre!
Et les deux fiers à bras se regardèrent pendant quelques secondes avec l'hésitation hostile de deux coqs qui vont se quereller et qui, pour s'intimider l'un l'autre, se dressent sur leurs ergots.
Borromée fut le premier qui passa du grave au doux.
Les muscles de son visage se détendirent, et avec un air de franchise guerrière et d'aimable urbanité:
— Vive Dieu! dit-il, vous êtes un rusé compère, maître Robert Briquet!
— Moi, mon révérend! répondit Chicot, à quelle occasion me dites-vous cela, je vous prie?
— A l'occasion du couvent des Jacobins, où vous m'avez fait croire que vous n'étiez qu'un simple bourgeois. Il faut, en vérité, que vous soyez dix fois plus retors et plus vaillant qu'un procureur et un capitaine tout ensemble.
Chicot sentit que le compliment était fait des lèvres, et non du coeur.
— Ah! ah! répondit-il avec bonhomie, et que devons-nous dire de vous, seigneur Borromée?
— De moi?
— Oui, de vous.
— Et pourquoi?
— Pour m'avoir fait croire que vous n'étiez qu'un moine. Il faut, en vérité, que vous soyez dix fois plus retors que le pape lui-même; et, compère, je ne vous déprécie point en disant cela, car le pape d'aujourd'hui est, convenez-en, un rude éventeur de mèches.
— Pensez-vous ce que vous dites? demanda Borromée.
— Ventre de biche! est-ce que je mens jamais, moi?
— Eh bien! touchez là.
Et il tendit la main à Chicot.
— Ah! vous m'avez malmené au convent, frère capitaine, dit Chicot.
— Je vous prenais pour un bourgeois, mon maître, et vous savez bien le souci que nous avons des bourgeois, nous autres gens d'épée.
— C'est vrai, dit Chicot en riant, c'est comme des moines, et cependant vous m'avez pris au piège.
— Au piège?
— Sans doute; car, sous ce déguisement vous tendiez un piège. Un brave capitaine comme vous ne troque point, sans grave raison, sa cuirasse contre un froc.
— Avec un homme d'épée, dit Borromée, je n'aurai pas de secrets. Eh bien! oui, j'ai certains intérêts personnels dans le couvent des Jacobins; mais vous?
— Et moi aussi, dit Chicot; mais chut!
— Causons un peu de tout cela, voulez-vous?
— Sur mon âme, j'en brûle.
— Aimez-vous le bon vin?
— Oui, quand il est bon.
— Eh bien! je connais un petit cabaret sans rival, selon moi, dans Paris.
— Eh! j'en connais un aussi, dit Chicot; comment s'appelle le vôtre?
— La Corne d'Abondance.
— Ah! ah! fit Chicot en tressaillant.
— Eh bien! que se passe-t-il donc?
— Rien.
— Avez-vous quelque chose contre ce cabaret?
— Non pas, au contraire.
— Vous le connaissez?
— Pas le moins du monde, et je m'en étonne.
— Vous plaît-il que nous y marchions, compère?
— Comment donc! tout de suite.
— Allons donc.
— Où est-ce?
— Du côté de la porte Bourdelle. L'hôte est un vieux dégustateur, et qui sait parfaitement apprécier la différence qu'il y a entre le palais d'un homme comme vous et le gosier d'un passant altéré.
— C'est-à-dire que nous y pourrons causer à l'aise.
— Dans la cave, si nous voulons.
— Et sans être dérangés?
— Nous fermerons les portes.
— Allons, dit Chicot, je vois que vous êtes l'homme de ressource, et aussi bien vu dans les cabarets que dans les couvents.
— Croiriez-vous que j'ai des intelligences avec l'hôte?
— Cela m'en a tout l'air.
— Ma foi non, et cette fois vous êtes dans l'erreur; maître Bonhomet me vend du vin quand je veux, et je le paie quand je peux, voilà tout.
— Bonhomet? dit Chicot. Sur ma parole, voilà un nom qui promet.
— Et qui tient. Venez, compère, venez.
— Oh! oh! se dit Chicot en suivant le faux moine, c'est ici qu'il faut faire un choix parmi tes meilleures grimaces, ami Chicot; car si Bonhomet te reconnaît tout de suite, c'est fait de toi, et tu n'es qu'un sot. |
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"title": "Les trois mousquetaires",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XLIII. | L’AUBERGE DU COLOMBIER-ROUGE
À peine arrivé au camp, le roi, qui avait si grande hâte de se trouver en face de l’ennemi, et qui, à meilleur droit que le cardinal, partageait sa haine contre Buckingham, voulut faire toutes les dispositions, d’abord pour chasser les Anglais de l’île de Ré, ensuite pour presser le siège de La Rochelle; mais, malgré lui, il fut retardé par les dissensions qui éclatèrent entre MM. de Bassompierre et Schomberg, contre le duc d’Angoulême.
MM. de Bassompierre et Schomberg étaient maréchaux de France, et réclamaient leur droit de commander l’armée sous les ordres du roi; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du coeur, ne pressât faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frères en religion, poussait au contraire le duc d’Angoulême, que le roi, à son instigation, avait nommé lieutenant général. Il en résulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg déserter l’armée, on fut obligé de faire à chacun un commandement particulier: Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu jusqu’à Dompierre; le duc d’Angoulême à l’est, depuis Dompierre jusqu’à Périgny; et M. de Schomberg au midi, depuis Périgny jusqu’à Angoutin.
Le logis de Monsieur était à Dompierre.
Le logis du roi était tantôt à Étré, tantôt à La Jarrie.
Enfin le logis du cardinal était sur les dunes, au pont de La Pierre, dans une simple maison sans aucun retranchement.
De cette façon, Monsieur surveillait Bassompierre; le roi, le duc d’Angoulême, et le cardinal, M. de Schomberg.
Aussitôt cette organisation établie, on s’était occupé de chasser les Anglais de l’île.
La conjoncture était favorable: les Anglais, qui ont, avant toute chose, besoin de bons vivres pour être de bons soldats, ne mangeant que des viandes salées et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp; de plus, la mer, fort mauvaise à cette époque de l’année sur toutes les côtes de l’océan, mettait tous les jours quelque petit bâtiment à mal; et la plage, depuis la pointe de l’Aiguillon jusqu’à la tranchée, était littéralement, à chaque marée, couverte des débris de pinasses, de roberges et de felouques; il en résultait que, même les gens du roi se tinssent- ils dans leur camp, il était évident qu’un jour ou l’autre Buckingham, qui ne demeurait dans l’île de Ré que par entêtement, serait obligé de lever le siège.
Mais, comme M. de Toiras fit dire que tout se préparait dans le camp ennemi pour un nouvel assaut, le roi jugea qu’il fallait en finir et donna les ordres nécessaires pour une affaire décisive.
Notre intention n’étant pas de faire un journal de siège, mais au contraire de n’en rapporter que les événements qui ont trait à l’histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots que l’entreprise réussit au grand étonnement du roi et à la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repoussés pied à pied, battus dans toutes les rencontres, écrasés au passage de l’île de Loix, furent obligés de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenant-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualité, quatre pièces de canon et soixante drapeaux qui furent apportés à Paris par Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux voûtes de Notre-Dame.
Des Te Deum furent chantés au camp, et de là se répandirent par toute la France.
Le cardinal resta donc maître de poursuivre le siège sans avoir, du moins momentanément, rien à craindre de la part des Anglais.
Mais, comme nous venons de le dire, le repos n’était que momentané.
Un envoyé du duc de Buckingham, nommé Montaigu, avait été pris, et l’on avait acquis la preuve d’une ligue entre l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre et la Lorraine.
Cette ligue était dirigée contre la France.
De plus, dans le logis de Buckingham, qu’il avait été forcé d’abandonner plus précipitamment qu’il ne l’avait cru, on avait trouvé des papiers qui confirmaient cette ligue, et qui, à ce qu’assure M. le cardinal dans ses mémoires, compromettaient fort Mme de Chevreuse, et par conséquent la reine.
C’était sur le cardinal que pesait toute la responsabilité, car on n’est pas ministre absolu sans être responsable; aussi toutes les ressources de son vaste génie étaient-elles tendues nuit et jour, et occupées à écouter le moindre bruit qui s’élevait dans un des grands royaumes de l’Europe.
Le cardinal connaissait l’activité et surtout la haine de Buckingham; si la ligue qui menaçait la France triomphait, toute son influence était perdue: la politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs représentants dans le cabinet du Louvre, où elles n’avaient encore que des partisans; lui Richelieu, le ministre français, le ministre national par excellence, était perdu. Le roi, qui, tout en lui obéissant comme un enfant, le haïssait comme un enfant hait son maître, l’abandonnait aux vengeances réunies de Monsieur et de la reine; il était donc perdu, et peut-être la France avec lui. Il fallait parer à tout cela.
Aussi vit-on les courriers, devenus à chaque instant plus nombreux, se succéder nuit et jour dans cette petite maison du pont de La Pierre, où le cardinal avait établi sa résidence.
C’étaient des moines qui portaient si mal le froc, qu’il était facile de reconnaître qu’ils appartenaient surtout à l’église militante; des femmes un peu gênées dans leurs costumes de pages, et dont les larges trousses ne pouvaient entièrement dissimuler les formes arrondies; enfin des paysans aux mains noircies, mais à la jambe fine, et qui sentaient l’homme de qualité à une lieue à la ronde.
Puis encore d’autres visites moins agréables, car deux ou trois fois le bruit se répandit que le cardinal avait failli être assassiné.
Il est vrai que les ennemis de Son Éminence disaient que c’était elle-même qui mettait en campagne les assassins maladroits, afin d’avoir le cas échéant le droit d’user de représailles; mais il ne faut croire ni à ce que disent les ministres, ni à ce que disent leurs ennemis.
Ce qui n’empêchait pas, au reste, le cardinal, à qui ses plus acharnés détracteurs n’ont jamais contesté la bravoure personnelle, de faire force courses nocturnes tantôt pour communiquer au duc d’Angoulême des ordres importants, tantôt pour aller se concerter avec le roi, tantôt pour aller conférer avec quelque messager qu’il ne voulait pas qu’on laissât entrer chez lui.
De leur côté les mousquetaires qui n’avaient pas grand-chose à faire au siège n’étaient pas tenus sévèrement et menaient joyeuse vie. Cela leur était d’autant plus facile, à nos trois compagnons surtout, qu’étant des amis de M. de Tréville, ils obtenaient facilement de lui de s’attarder et de rester après la fermeture du camp avec des permissions particulières.
Or, un soir que d’Artagnan, qui était de tranchée, n’avait pu les accompagner, Athos, Porthos et Aramis, montés sur leurs chevaux de bataille, enveloppés de manteaux de guerre, une main sur la crosse de leurs pistolets, revenaient tous trois d’une buvette qu’Athos avait découverte deux jours auparavant sur la route de La Jarrie, et qu’on appelait le Colombier-Rouge, suivant le chemin qui conduisait au camp, tout en se tenant sur leurs gardes, comme nous l’avons dit, de peur d’embuscade, lorsqu’à un quart de lieue à peu près du village de Boisnar ils crurent entendre le pas d’une cavalcade qui venait à eux; aussitôt tous trois s’arrêtèrent, serrés l’un contre l’autre, et attendirent, tenant le milieu de la route: au bout d’un instant, et comme la lune sortait justement d’un nuage, ils virent apparaître au détour d’un chemin deux cavaliers qui, en les apercevant, s’arrêtèrent à leur tour, paraissant délibérer s’ils devaient continuer leur route ou retourner en arrière. Cette hésitation donna quelques soupçons aux trois amis, et Athos, faisant quelques pas en avant, cria de sa voix ferme:
«Qui vive?
— Qui vive vous-même? répondit un de ces deux cavaliers.
— Ce n’est pas répondre, cela! dit Athos. Qui vive? Répondez, ou nous chargeons.
— Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs! dit alors une voix vibrante qui paraissait avoir l’habitude du commandement.
— C’est quelque officier supérieur qui fait sa ronde de nuit, dit Athos, que voulez-vous faire, messieurs?
— Qui êtes-vous? dit la même voix du même ton de commandement; répondez à votre tour, ou vous pourriez vous mal trouver de votre désobéissance.
— Mousquetaires du roi, dit Athos, de plus en plus convaincu que celui qui les interrogeait en avait le droit.
— Quelle compagnie?
— Compagnie de Tréville.
— Avancez à l’ordre, et venez me rendre compte de ce que vous faites ici, à cette heure.»
Les trois compagnons s’avancèrent, l’oreille un peu basse, car tous trois maintenant étaient convaincus qu’ils avaient affaire à plus fort qu’eux; on laissa, au reste, à Athos le soin de porter la parole.
Un des deux cavaliers, celui qui avait pris la parole en second lieu, était à dix pas en avant de son compagnon; Athos fit signe à Porthos et à Aramis de rester de leur côté en arrière, et s’avança seul.
«Pardon, mon officier! dit Athos; mais nous ignorions à qui nous avions affaire, et vous pouvez voir que nous faisions bonne garde.
— Votre nom? dit l’officier, qui se couvrait une partie du visage avec son manteau.
— Mais vous-même, monsieur, dit Athos qui commençait à se révolter contre cette inquisition; donnez-moi, je vous prie, la preuve que vous avez le droit de m’interroger.
— Votre nom? reprit une seconde fois le cavalier en laissant tomber son manteau de manière à avoir le visage découvert.
— Monsieur le cardinal! s’écria le mousquetaire stupéfait.
— Votre nom? reprit pour la troisième fois Son Éminence.
— Athos», dit le mousquetaire.
Le cardinal fit un signe à l’écuyer, qui se rapprocha.
«Ces trois mousquetaires nous suivront, dit-il à voix basse, je ne veux pas qu’on sache que je suis sorti du camp, et, en nous suivant, nous serons sûrs qu’ils ne le diront à personne.
— Nous sommes gentilshommes, Monseigneur, dit Athos; demandez- nous donc notre parole et ne vous inquiétez de rien. Dieu merci, nous savons garder un secret.»
Le cardinal fixa ses yeux perçants sur ce hardi interlocuteur.
«Vous avez l’oreille fine, monsieur Athos, dit le cardinal; mais maintenant, écoutez ceci: ce n’est point par défiance que je vous prie de me suivre, c’est pour ma sûreté: sans doute vos deux compagnons sont MM. Porthos et Aramis?
— Oui, Votre Éminence, dit Athos, tandis que les deux mousquetaires restés en arrière s’approchaient, le chapeau à la main.
— Je vous connais, messieurs, dit le cardinal, je vous connais: je sais que vous n’êtes pas tout à fait de mes amis, et j’en suis fâché, mais je sais que vous êtes de braves et loyaux gentilshommes, et qu’on peut se fier à vous. Monsieur Athos, faites-moi donc l’honneur de m’accompagner, vous et vos deux amis, et alors j’aurai une escorte à faire envie à Sa Majesté, si nous la rencontrons.»
Les trois mousquetaires s’inclinèrent jusque sur le cou de leurs chevaux.
«Eh bien, sur mon honneur, dit Athos, Votre Éminence a raison de nous emmener avec elle: nous avons rencontré sur la route des visages affreux, et nous avons même eu avec quatre de ces visages une querelle au Colombier-Rouge.
— Une querelle, et pourquoi, messieurs? dit le cardinal, je n’aime pas les querelleurs, vous le savez!
— C’est justement pour cela que j’ai l’honneur de prévenir Votre Éminence de ce qui vient d’arriver; car elle pourrait l’apprendre par d’autres que par nous, et, sur un faux rapport, croire que nous sommes en faute.
— Et quels ont été les résultats de cette querelle? demanda le cardinal en fronçant le sourcil.
— Mais mon ami Aramis, que voici, a reçu un petit coup d’épée dans le bras, ce qui ne l’empêchera pas, comme Votre Éminence peut le voir, de monter à l’assaut demain, si Votre Éminence ordonne l’escalade.
— Mais vous n’êtes pas hommes à vous laisser donner des coups d’épée ainsi, dit le cardinal: voyons, soyez francs, messieurs, vous en avez bien rendu quelques-uns; confessez-vous, vous savez que j’ai le droit de donner l’absolution.
— Moi, Monseigneur, dit Athos, je n’ai pas même mis l’épée à la main, mais j’ai pris celui à qui j’avais affaire à bras-le-corps et je l’ai jeté par la fenêtre; il paraît qu’en tombant, continua Athos avec quelque hésitation, il s’est cassé la cuisse.
— Ah! ah! fit le cardinal; et vous, monsieur Porthos?
— Moi, Monseigneur, sachant que le duel est défendu, j’ai saisi un banc, et j’en ai donné à l’un de ces brigands un coup qui, je crois, lui a brisé l’épaule.
— Bien, dit le cardinal; et vous, monsieur Aramis?
— Moi, Monseigneur, comme je suis d’un naturel très doux et que, d’ailleurs, ce que Monseigneur ne sait peut-être pas, je suis sur le point de rentrer dans les ordres, je voulais séparer mes camarades, quand un de ces misérables m’a donné traîtreusement un coup d’épée à travers le bras gauche: alors la patience m’a manqué, j’ai tiré mon épée à mon tour, et comme il revenait à la charge, je crois avoir senti qu’en se jetant sur moi il se l’était passée au travers du corps: je sais bien qu’il est tombé seulement, et il m’a semblé qu’on l’emportait avec ses deux compagnons.
— Diable, messieurs! dit le cardinal, trois hommes hors de combat pour une dispute de cabaret, vous n’y allez pas de main morte; et à propos de quoi était venue la querelle?
— Ces misérables étaient ivres, dit Athos, et sachant qu’il y avait une femme qui était arrivée le soir dans le cabaret, ils voulaient forcer la porte.
— Forcer la porte! dit le cardinal, et pour quoi faire?
— Pour lui faire violence sans doute, dit Athos; j’ai eu l’honneur de dire à Votre Éminence que ces misérables étaient ivres.
— Et cette femme était jeune et jolie? demanda le cardinal avec une certaine inquiétude.
— Nous ne l’avons pas vue, Monseigneur, dit Athos.
— Vous ne l’avez pas vue; ah! très bien, reprit vivement le cardinal; vous avez bien fait de défendre l’honneur d’une femme, et, comme c’est à l’auberge du Colombier-Rouge que je vais moi- même, je saurai si vous m’avez dit la vérité.
— Monseigneur, dit fièrement Athos, nous sommes gentilshommes, et pour sauver notre tête, nous ne ferions pas un mensonge.
— Aussi je ne doute pas de ce que vous me dites, monsieur Athos, je n’en doute pas un seul instant; mais, ajouta-t-il pour changer la conversation, cette dame était donc seule?
— Cette dame avait un cavalier enfermé avec elle, dit Athos; mais, comme malgré le bruit ce cavalier ne s’est pas montré, il est à présumer que c’est un lâche.
— Ne jugez pas témérairement, dit l’évangile», répliqua le cardinal.
Athos s’inclina.
«Et maintenant, messieurs, c’est bien, continua Son Éminence, je sais ce que je voulais savoir; suivez-moi.»
Les trois mousquetaires passèrent derrière le cardinal, qui s’enveloppa de nouveau le visage de son manteau et remit son cheval en marche, se tenant à huit ou dix pas en avant de ses quatre compagnons.
On arriva bientôt à l’auberge silencieuse et solitaire; sans doute l’hôte savait quel illustre visiteur il attendait, et en conséquence il avait renvoyé les importuns.
Dix pas avant d’arriver à la porte, le cardinal fit signe à son écuyer et aux trois mousquetaires de faire halte, un cheval tout sellé était attaché au contrevent, le cardinal frappa trois coups et de certaine façon.
Un homme enveloppé d’un manteau sortit aussitôt et échangea quelques rapides paroles avec le cardinal; après quoi il remonta à cheval et repartit dans la direction de Surgères, qui était aussi celle de Paris.
«Avancez, messieurs, dit le cardinal.
— Vous m’avez dit la vérité, mes gentilshommes, dit-il en s’adressant aux trois mousquetaires, il ne tiendra pas à moi que notre rencontre de ce soir ne vous soit avantageuse; en attendant, suivez-moi.»
Le cardinal mit pied à terre, les trois mousquetaires en firent autant; le cardinal jeta la bride de son cheval aux mains de son écuyer, les trois mousquetaires attachèrent les brides des leurs aux contrevents.
L’hôte se tenait sur le seuil de la porte; pour lui, le cardinal n’était qu’un officier venant visiter une dame.
«Avez-vous quelque chambre au rez-de-chaussée où ces messieurs puissent m’attendre près d’un bon feu?» dit le cardinal.
L’hôte ouvrit la porte d’une grande salle, dans laquelle justement on venait de remplacer un mauvais poêle par une grande et excellente cheminée.
«J’ai celle-ci, répondit-il.
— C’est bien, dit le cardinal; entrez là, messieurs, et veuillez m’attendre; je ne serai pas plus d’une demi-heure.»
Et tandis que les trois mousquetaires entraient dans la chambre du rez-de-chaussée, le cardinal, sans demander plus amples renseignements, monta l’escalier en homme qui n’a pas besoin qu’on lui indique son chemin. |
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} | XXI. Ce que contenaient les pâtés du successeur du père Marteau | Une demi-heure après, La Ramée rentra gai et allègre comme un homme qui a bien mangé, et qui surtout a bien bu. Il avait trouvé les pâtés excellents et le vin délicieux.
Le temps était beau et permettait la partie projetée. Le jeu de paume de Vincennes était un jeu de longue paume, c'est-à-dire en plein air; rien n'était donc plus facile au duc que de faire ce que lui avait recommandé Grimaud, c'est-à-dire d'envoyer les balles dans les fossés.
Cependant, tant que deux heures ne furent pas sonnées, le duc ne fut pas trop maladroit, car deux heures étaient l'heure dite. Il n'en perdit pas moins les parties engagées jusque-là, ce qui lui permit de se mettre en colère et de faire ce qu'on fait en pareil cas, faute sur faute.
Aussi, à deux heures sonnant, les balles commencèrent-elles à prendre le chemin des fossés, à la grande joie de La Ramée qui marquait quinze à chaque dehors que faisait le prince.
Les dehors se multiplièrent tellement que bientôt on manqua de balles. La Ramée proposa alors d'envoyer quelqu'un pour les ramasser dans le fossé. Mais le duc fit observer très judicieusement que c'était du temps perdu, et s'approchant du rempart qui à cet endroit, comme l'avait dit l'exempt, avait au moins cinquante pieds de haut, il aperçut un homme qui travaillait dans un des mille petits jardins que défrichent les paysans sur le revers du fossé.
— Eh! l'ami? cria le duc.
L'homme leva la tête, et le duc fut prêt à pousser un cri de surprise. Cet homme, ce paysan, ce jardinier, c'était Rochefort, que le prince croyait à la Bastille.
— Eh bien, qu'y a-t-il là-haut? demanda l'homme.
— Ayez l'obligeance de nous rejeter nos balles, dit le duc.
Le jardinier fit un signe de la tête, et se mit à jeter les balles, que ramassèrent La Ramée et les gardes. Une d'elles tomba aux pieds du duc, et comme celle-là lui était visiblement destinée, il la mit dans sa poche.
Puis, ayant fait au jardinier un signe de remerciement, il retourna à sa partie.
Mais décidément le duc était dans son mauvais jour, les balles continuèrent à battre la campagne: au lieu de se maintenir dans les limites du jeu, deux ou trois retournèrent dans le fossé; mais comme le jardinier n'était plus là pour les renvoyer, elles furent perdues, puis le duc déclara qu'il avait honte de tant de maladresse et qu'il ne voulait pas continuer.
La Ramée était enchanté d'avoir si complètement battu un prince du sang.
Le prince rentra chez lui et se coucha; c'était ce qu'il faisait presque toute la journée depuis qu'on lui avait enlevé ses livres.
La Ramée prit les habits du prince, sous prétexte qu'ils étaient couverts de poussière, et qu'il allait les faire brosser, mais, en réalité, pour être sûr que le prince ne bougerait pas. C'était un homme de précaution que La Ramée.
Heureusement le prince avait eu le temps de cacher la balle sous son traversin.
Aussitôt que la porte fut refermée, le duc déchira l'enveloppe de la balle avec ses dents, car on ne lui laissait aucun instrument tranchant; il mangeait avec des couteaux à lames d'argent pliantes, et qui ne coupaient pas.
Sous l'enveloppe était une lettre qui contenait les lignes suivantes:
«Monseigneur, vos amis veillent, et l'heure de votre délivrance approche: demandez après-demain à manger un pâté fait par le nouveau pâtissier qui a acheté le fonds de boutique de l'ancien, et qui n'est autre que Noirmont, votre maître d'hôtel; n'ouvrez le pâté que lorsque vous serez seul, j'espère que vous serez content de ce qu'il contiendra.
«Le serviteur toujours dévoué de Votre Altesse, à la Bastille comme ailleurs,
«Comte de ROCHEFORT.»
«P.-S. — Votre Altesse peut se fier à Grimaud en tout point; c'est un garçon fort intelligent et qui nous est tout à fait dévoué.»
Le duc de Beaufort, à qui l'on avait rendu son feu depuis qu'il avait renoncé à la peinture, brûla la lettre, comme il avait fait, avec plus de regrets, de celle de madame de Montbazon, et il allait en faire autant de la balle, lorsqu'il pensa qu'elle pourrait lui être utile pour faire parvenir sa réponse à Rochefort.
Il était bien gardé, car au mouvement qu'il avait fait, La Ramée entra.
— Monseigneur a besoin de quelque chose? dit-il.
— J'avais froid, répondit le duc, et j'attisais le feu pour qu'il donnât plus de chaleur. Vous savez, mon cher, que les chambres du donjon de Vincennes sont réputées pour leur fraîcheur. On pourrait y conserver la glace et on y récolte du salpêtre. Celles où sont morts Puylaurens, le maréchal d'Ornano et le grand prieur, mon oncle, valaient, sous ce rapport, comme le disait madame de Rambouillet, leur pesant d'arsenic.
Et le duc se recoucha en fourrant la balle sous son traversin. La Ramée sourit du bout des lèvres. C'était un brave homme au fond, qui s'était pris d'une grande affection pour son illustre prisonnier, et qui eût été désespéré qu'il lui arrivât malheur. Or, les malheurs successifs arrivés aux trois personnages qu'avait nommés le duc étaient incontestables.
— Monseigneur, lui dit-il, il ne faut point se livrer à de pareilles pensées. Ce sont ces pensées-là qui tuent, et non le salpêtre.
— Eh! mon cher, dit le duc, vous êtes charmant; si je pouvais comme vous aller manger des pâtés et boire du vin de Bourgogne chez le successeur du père Marteau, cela me distrairait.
— Le fait est, Monseigneur, dit La Ramée, que ses pâtés sont, de fameux pâtés, et que son vin est un fier vin.
— En tout cas, reprit le duc, sa cave et sa cuisine n'ont pas de peine à valoir mieux que celles de M. de Chavigny.
— Eh bien! Monseigneur, dit La Ramée donnant dans le piège, qui vous empêche d'en tâter? d'ailleurs, je lui ai promis votre pratique.
— Tu as raison, dit le duc, si je dois rester ici à perpétuité, comme monsieur Mazarin a eu la bonté de me le faire entendre, il faut que je me crée une distraction pour mes vieux jours, il faut que je me fasse gourmand.
— Monseigneur, dit La Ramée, croyez-en un bon conseil, n'attendez pas que vous soyez vieux pour cela.
— Bon, dit à part le duc de Beaufort, tout homme doit avoir, pour perdre son coeur et son âme, reçu de la magnificence céleste un des sept péchés capitaux, quand il n'en a pas reçu deux; il paraît que celui de maître La Ramée est la gourmandise. Soit, nous en profiterons.
Puis tout haut:
— Eh bien! mon cher La Ramée, ajouta-t-il, c'est après-demain fête?
— Oui, Monseigneur, c'est la Pentecôte.
— Voulez-vous me donner une leçon, après-demain?
— De quoi?
— De gourmandise.
— Volontiers, Monseigneur.
— Mais une leçon en tête à tête. Nous enverrons dîner les gardes à la cantine de M. de Chavigny, et nous ferons ici un souper dont je vous laisse la direction.
— Hum! fit La Ramée.
L'offre était séduisante; mais La Ramée, quoi qu'en eût pensé de désavantageux en le voyant M. le cardinal, était un vieux routier qui connaissait tous les pièges que peut tendre un prisonnier. M. de Beaufort avait, disait-il, préparé quarante moyens de fuir de prison. Ce déjeuner ne cachait-il pas quelque ruse?
Il réfléchit un instant; mais le résultat de ses réflexions fut qu'il commanderait les vivres et le vin, et que par conséquent aucune poudre ne serait semée sur les vivres, aucune liqueur ne serait mêlée au vin.
Quant à le griser, le duc ne pouvait avoir une pareille intention, et il se mit à rire à cette seule pensée; puis une idée lui vint qui conciliait tout.
Le duc avait suivi le monologue intérieur de La Ramée d'un oeil assez inquiet à mesure que le trahissait sa physionomie; mais enfin, le visage de l'exempt s'éclaira.
— Eh bien, demanda le duc, cela va-t-il?
— Oui, Monseigneur, à une condition.
— Laquelle?
— C'est que Grimaud nous servira à table.
Rien ne pouvait mieux aller au prince.
Cependant il eut cette puissance de faire prendre à sa figure une teinte de mauvaise humeur des plus visibles.
— Au diable votre Grimaud! s'écria-t-il, il me gâtera toute la fête.
— Je lui ordonnerai de se tenir derrière Votre Altesse, et comme il ne souffle pas un mot, Votre Altesse ne le verra ni ne l'entendra, et, avec un peu de bonne volonté, pourra se figurer qu'il est à cent lieues d'elle.
— Mon cher, dit le duc, savez-vous ce que je vois de plus clair dans cela? c'est que vous vous défiez de moi.
— Monseigneur, c'est après-demain la Pentecôte.
— Eh bien! que me fait la Pentecôte à moi? Avez-vous peur que le Saint-Esprit ne descende sous la figure d'une langue de feu pour m'ouvrir les portes de ma prison?
— Non, Monseigneur; mais je vous ai raconté ce qu'avait prédit ce magicien damné.
— Et qu'a-t-il prédit?
— Que le jour de la Pentecôte ne se passerait pas sans que Votre Altesse fût hors de Vincennes.
— Tu crois donc aux magiciens? imbécile!
— Moi, dit La Ramée, je m'en soucie comme de cela, et il fit claquer ses doigts. Mais c'est monseigneur Giulio qui s'en soucie; en qualité d'italien, il est superstitieux.
Le duc haussa les épaules.
— Eh bien, soit, dit-il avec une bonhomie parfaitement jouée, j'accepte Grimaud, car sans cela la chose n'en finirait point; mais je ne veux personne autre que Grimaud; vous vous chargerez de tout. Vous commanderez le souper comme vous l'entendrez, le seul mets que je désigne est un de ces pâtés dont vous m'avez parlé. Vous le commanderez pour moi, afin que le successeur du père Marteau se surpasse, et vous lui promettrez ma pratique, non seulement pour tout le temps que je resterai en prison, mais encore pour le moment où j'en serai sorti.
— Vous croyez donc toujours que vous en sortirez? dit La Ramée.
— Dame! répliqua le prince, ne fût-ce qu'à la mort de Mazarin: j'ai quinze ans de moins que lui. Il est vrai, ajouta-t-il en souriant, qu'à Vincennes on vit plus vite.
— Monseigneur! reprit La Ramée, Monseigneur!
— Ou qu'on meurt plus tôt, ajouta le duc de Beaufort, ce qui revient au même.
— Monseigneur, dit La Ramée, je vais commander le souper.
— Et vous croyez que vous pourrez faire quelque chose de votre élève?
— Mais je l'espère, Monseigneur, répondit La Ramée.
— S'il vous en laisse le temps, murmura le duc.
— Que dit Monseigneur? demanda La Ramée.
— Monseigneur dit que vous n'épargniez pas la bourse de M. le cardinal, qui a bien voulu se charger de notre pension.
La Ramée s'arrêta à la porte.
— Qui Monseigneur veut-il que je lui envoie?
— Qui vous voudrez, excepté Grimaud.
— L'officier des gardes, alors?
— Avec son jeu d'échecs.
— Oui.
Et La Ramée sortit.
Cinq minutes après, l'officier des gardes entrait et le duc de Beaufort paraissait profondément plongé dans les sublimes combinaisons de l'échec et mat.
C'est une singulière chose que la pensée, et quelles révolutions un signe, un mot, une espérance, y opèrent. Le duc était depuis cinq ans en prison, et un regard jeté en arrière lui faisait paraître ces cinq années, qui cependant s'étaient écoulées bien lentement, moins longues que les deux jours, les quarante-huit heures qui le séparaient encore du moment fixé pour l'évasion.
Puis il y avait une chose surtout qui le préoccupait affreusement: c'était de quelle manière s'opérerait cette évasion. On lui avait fait espérer le résultat; mais on lui avait caché les détails que devait contenir le mystérieux pâté. Quels amis l'attendaient? Il avait donc encore des amis après cinq ans de prison? En ce cas il était un prince bien privilégié.
Il oubliait qu'outre ses amis, chose bien plus extraordinaire, une femme s'était souvenue de lui; il est vrai qu'elle ne lui avait peut-être pas été bien scrupuleusement fidèle, mais elle ne l'avait pas oublié, ce qui était beaucoup.
Il y en avait là plus qu'il n'en fallait pour donner des préoccupations du duc; aussi en fut-il des échecs comme de la longue paume: M. de Beaufort fit école sur école, et l'officier le battit à son tour le soir comme l'avait battu le matin La Ramée.
Mais ses défaites successives avaient eu un avantage: c'était de conduire le prince jusqu'à huit heures du soir; c'était toujours trois heures gagnées; puis la nuit allait venir, et avec la nuit, le sommeil.
Le duc le pensait ainsi du moins: mais le sommeil est une divinité fort capricieuse, et c'est justement lorsqu'on l'invoque qu'elle se fait attendre. Le duc l'attendit jusqu'à minuit, se tournant et se retournant sur ses matelas comme saint Laurent sur son gril. Enfin il s'endormit.
Mais avec le jour il s'éveilla: il avait fait des rêves fantastiques; il lui était poussé des ailes; il avait alors et tout naturellement voulu s'envoler, et d'abord ses ailes l'avaient parfaitement soutenu; mais, parvenu à une certaine hauteur, cet appui étrange lui avait manqué tout à coup, ses ailes s'étaient brisées, et il lui avait semblé qu'il roulait dans des abîmes sans fond; et il s'était réveillé le front couvert de sueur et brisé comme s'il avait réellement fait une chute aérienne.
Alors il s'était endormi pour errer de nouveau dans un dédale de songes plus insensés les uns que les autres; à peine ses yeux étaient-ils fermés, que son esprit, tendu vers un seul but, son évasion, se reprenait à tenter cette évasion. Alors c'était autre chose: on avait trouvé un passage souterrain qui devait le conduire hors de Vincennes, il était engagé dans ce passage, et Grimaud marchait devant lui une lanterne à la main; mais peu à peu le passage se rétrécissait, et cependant le duc continuait toujours son chemin; enfin le souterrain devenait si étroit, que le fugitif essayait inutilement d'aller plus loin: les parois de la muraille se resserraient et le pressaient entre elles, il faisait des efforts inouïs pour avancer, la chose était impossible; et cependant il voyait au loin Grimaud avec sa lanterne qui continuait de marcher; il voulait l'appeler pour qu'il l'aidât à se tirer de ce défilé qui l'étouffait, mais impossible de prononcer une parole. Alors, à l'autre extrémité, à celle par laquelle il était venu, il entendait les pas de ceux qui le poursuivaient, ces pas se rapprochaient incessamment, il était découvert, il n'avait plus d'espoir de fuir. La muraille semblait être d'intelligence avec ses ennemis, et le presser d'autant plus qu'il avait plus besoin de fuir; enfin il entendait la voix de La Ramée, il l'apercevait. La Ramée étendait la main et lui posait cette main sur l'épaule en éclatant de rire; il était repris et conduit dans cette chambre basse et voûtée où étaient morts le maréchal Ornano, Puylaurens et son oncle; leurs trois tombes étaient là, bosselant le terrain, et une quatrième fosse était ouverte, n'attendant plus qu'un cadavre.
Aussi, quand il se réveilla, le duc fit-il autant d'efforts pour se tenir éveillé qu'il en avait fait pour s'endormir; et lorsque La Ramée entra, il le trouva si pâle et si fatigué qu'il lui demanda s'il était malade.
— En effet, dit un des gardes qui avait couché dans la chambre et qui n'avait pas pu dormir à cause d'un mal de dents que lui avait donné l'humidité, Monseigneur a eu une nuit agitée et deux ou trois fois dans ses rêves a appelé au secours.
— Qu'a donc Monseigneur? demanda La Ramée.
— Eh! c'est toi, imbécile, dit le duc, qui avec toutes tes billevesées d'évasion m'as rompu la tête hier, et qui es cause que j'ai rêvé que je me sauvais, et qu'en me sauvant je me cassais le cou.
La Ramée éclata de rire.
— Vous le voyez, Monseigneur, dit La Ramée, C'est un avertissement du ciel; aussi j'espère que Monseigneur ne commettra jamais de pareilles imprudences qu'en rêve.
— Et vous avez raison, mon cher La Ramée, dit le duc en essuyant la sueur qui coulait encore sur son front, tout éveillé qu'il était, je ne veux plus songer qu'à boire et à manger.
— Chut! dit La Ramée.
Et il éloigna les gardes les uns après les autres sous un prétexte quelconque.
— Eh bien? demanda le duc quand ils furent seuls.
— Eh bien! dit La Ramée, votre souper est commandé.
— Ah! fit le prince, et de quoi se composera-t-il? Voyons, monsieur mon majordome.
— Monseigneur a promis de s'en rapporter à moi.
— Et il y aura un pâté?
— Je crois bien! comme une tour.
— Fait par le successeur du père Marteau?
— Il est commandé.
— Et tu lui as dit que c'était pour moi?
— Je le lui ai dit.
— Et il a répondu?
— Qu'il ferait de son mieux pour contenter Votre Altesse.
— À la bonne heure! dit le duc en se frottant les mains.
— Peste! Monseigneur, dit La Ramée, comme vous mordez à la gourmandise! je ne vous ai pas encore vu, depuis cinq ans, si joyeux visage qu'en ce moment.
Le duc vit qu'il n'avait point été assez maître de lui; mais en ce moment, comme s'il eût écouté à la porte et qu'il eût compris qu'une distraction aux idées de La Ramée était urgente, Grimaud entra et fit signe à La Ramée qu'il avait quelque chose à lui dire.
La Ramée s'approcha de Grimaud, qui lui parla tout bas. Le duc se remit pendant ce temps.
— J'ai déjà défendu à cet homme, dit-il, de se présenter ici sans ma permission.
— Monseigneur, dit La Ramée, il faut lui pardonner, car c'est moi qui l'ai mandé.
— Et pourquoi l'avez-vous mandé, puisque vous savez qu'il me déplaît?
— Monseigneur se rappelle ce qui a été convenu, dit La Ramée, et qu'il doit nous servir à ce fameux souper. Monseigneur a oublié le souper.
— Non; mais j'avais oublié M. Grimaud.
— Monseigneur sait qu'il n'y a pas de souper sans lui.
— Allons donc, faites à votre guise.
— Approchez, mon garçon, dit La Ramée, et écoutez ce que je vais vous dire.
Grimaud s'approcha avec son visage le plus renfrogné.
La Ramée continua:
— Monseigneur me fait l'honneur de m'inviter à souper demain en tête à tête.
Grimaud fit un signe qui voulait dire qu'il ne voyait pas en quoi la chose pouvait le regarder.
— Si fait, si fait, dit La Ramée, la chose vous regarde, au contraire, car vous aurez l'honneur de nous servir, sans compter que, si bon appétit et si grande soif que nous ayons, il restera bien quelque chose au fond des plats et au fond des bouteilles, et que ce quelque chose sera pour vous.
Grimaud s'inclina en signe de remerciement.
— Et maintenant, Monseigneur, dit La Ramée, j'en demande pardon à Votre Altesse, il paraît que M. de Chavigny s'absente pour quelques jours, et avant son départ il me prévient qu'il a des ordres à me donner.
Le duc essaya d'échanger un regard avec Grimaud, mais l'oeil de Grimaud était sans regard.
— Allez, dit le duc à La Ramée, et revenez le plus tôt possible.
— Monseigneur veut-il donc prendre sa revanche de la partie de paume d'hier?
Grimaud fit un signe de tête imperceptible de haut en bas.
— Oui, dit le duc; mais prenez garde, mon cher La Ramée, les jours se suivent et ne se ressemblent pas, de sorte qu'aujourd'hui je suis décidé à vous battre d'importance.
La Ramée sortit: Grimaud le suivit des yeux, sans que le reste de son corps déviât d'une ligne; puis, lorsqu'il vit la porte refermée, il tira vivement de sa poche un crayon et un carré de papier.
— Écrivez, Monseigneur, lui dit-il.
— Et que faut-il que j'écrive?
Grimaud fit un signe du doigt et dicta:
«Tout est prêt pour demain soir, tenez-vous sur vos gardes de sept à neuf heures, ayez deux chevaux de main tout prêts, nous descendrons par la première fenêtre de la galerie.»
— Après? dit le duc.
— Après, Monseigneur? reprit Grimaud étonné. Après, signez.
— Et c'est tout?
— Que voulez-vous de plus, Monseigneur? reprit Grimaud, qui était pour la plus austère concision.
Le duc signa.
— Maintenant, dit Grimaud, Monseigneur a-t-il perdu la balle?
— Quelle balle?
— Celle qui contenait la lettre.
— Non, j'ai pensé qu'elle pouvait nous être utile. La voici.
Et le duc prit la balle sous son oreiller et la présenta à Grimaud.
Grimaud sourit le plus agréablement qu'il lui fut possible.
— Eh bien? demanda le duc.
— Eh bien! Monseigneur, dit Grimaud, je recouds le papier dans la balle, en jouant à la paume vous envoyez la balle dans le fossé.
— Mais peut-être sera-t-elle perdue?
— Soyez tranquille, Monseigneur, il y aura quelqu'un pour la ramasser.
— Un jardinier? demanda le duc.
Grimaud fit signe que oui.
— Le même qu'hier?
Grimaud répéta son signe.
— Le comte de Rochefort, alors?
Grimaud fit trois fois signe que oui.
— Mais, voyons, dit le duc, donne-moi au moins quelques détails sur la manière dont nous devons fuir.
— Cela m'est défendu, dit Grimaud, avant le moment même de l'exécution.
— Quels sont ceux qui m'attendront de l'autre côté du fossé?
— Je n'en sais rien, Monseigneur.
— Mais, au moins, dis-moi ce que contiendra ce fameux pâté, si tu ne veux pas que je devienne fou.
— Monseigneur, dit Grimaud, il contiendra deux poignards, une corde à noeud et une poire d'angoisse.
— Bien, je comprends.
— Monseigneur voit qu'il y en aura pour tout le monde.
— Nous prendrons pour nous les poignards et la corde, dit le duc.
— Et nous ferons manger la poire à La Ramée, répondit Grimaud.
— Mon cher Grimaud, dit le duc, tu ne parles pas souvent, mais quand tu parles, c'est une justice à te rendre, tu parles d'or. |
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"file_name": "pg13952.txt",
"title": "Vingt ans après",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXI. Les gentilshommes | Pendant que Mordaunt s'acheminait vers la tente de Cromwell, d'Artagnan et Porthos ramenaient leurs prisonniers dans la maison qui leur avait été assignée pour logement à Newcastle.
La recommandation faite par Mordaunt au sergent n'avait point échappé au Gascon; aussi avait-il recommandé de l'oeil à Athos et à Aramis la plus sévère prudence. Aramis et Athos avaient en conséquence marché silencieux près de leurs vainqueurs; ce qui ne leur avait pas été difficile, chacun ayant assez à faire de répondre à ses propres pensées.
Si jamais homme fut étonné, ce fut Mousqueton, lorsque du seuil de la porte il vit s'avancer les quatre amis suivis du sergent et d'une dizaine d'hommes. Il se frotta les yeux, ne pouvant se décider à reconnaître Athos et Aramis, mais enfin force lui fut de se rendre à l'évidence. Aussi allait-il se confondre en exclamations, lorsque Porthos lui imposa silence d'un de ces coups d'oeil qui n'admettent pas de discussion.
Mousqueton resta collé le long de la porte, attendant l'explication d'une chose si étrange; ce qui le bouleversait surtout, c'est que les quatre amis avaient l'air de ne plus se reconnaître.
La maison dans laquelle d'Artagnan et Porthos conduisirent Athos et Aramis était celle qu'ils habitaient depuis la veille et qui leur avait été donnée par le général Cromwell: elle faisait l'angle d'une rue, avait une espèce de jardin et des écuries en retour sur la rue voisine.
Les fenêtres du rez-de-chaussée, comme cela arrive souvent dans les petites villes de province, étaient grillées, de sorte qu'elles ressemblaient fort à celles d'une prison.
Les deux amis firent entrer les prisonniers devant eux et se tinrent sur le seuil après avoir ordonné à Mousqueton de conduire les quatre chevaux à l'écurie.
— Pourquoi n'entrons-nous pas avec eux? dit Porthos.
— Parce que, auparavant, répondit d'Artagnan, il faut voir ce que nous veulent ce sergent et les huit ou dix hommes qui l'accompagnent.
Le sergent et les huit ou dix hommes s'établirent dans le petit jardin.
D'Artagnan leur demanda ce qu'ils désiraient et pourquoi ils se tenaient là.
— Nous avons reçu l'ordre, dit le sergent, de vous aider à garder vos prisonniers.
Il n'y avait rien à dire à cela, c'était au contraire une attention délicate dont il fallait avoir l'air de savoir gré à celui qui l'avait eue. D'Artagnan remercia le sergent et lui donna une couronne pour boire à la santé du général Cromwell.
Le sergent répondit que les puritains ne buvaient point et mit la couronne dans sa poche.
— Ah! dit Porthos, quelle affreuse journée, mon cher d'Artagnan!
— Que dites-vous là, Porthos, vous appelez une affreuse journée celle dans laquelle nous avons retrouvé nos amis!
— Oui, mais dans quelle circonstance!
Il est vrai que la conjoncture est embarrassante, dit d'Artagnan; mais n'importe, entrons chez eux, et tâchons de voir clair un peu dans notre position.
— Elle est fort embrouillée, dit Porthos, et je comprends maintenant pourquoi Aramis me recommandait si fort d'étrangler cet affreux Mordaunt.
— Silence donc! dit d'Artagnan, ne prononcez pas ce nom.
— Mais, dit Porthos, puisque je parle français et qu'ils sont anglais!
D'Artagnan regarda Porthos avec cet air d'admiration qu'un homme raisonnable ne peut refuser aux énormités de tout genre.
Puis, comme Porthos de son côté le regardait sans rien comprendre à son étonnement, d'Artagnan le poussa en lui disant:
— Entrons.
Porthos entra le premier, d'Artagnan le second; d'Artagnan referma soigneusement la porte et serra successivement les deux amis dans ses bras.
Athos était d'une tristesse mortelle. Aramis regardait successivement Porthos et d'Artagnan sans rien dire, mais son regard était si expressif, que d'Artagnan le comprit.
— Vous voulez savoir comment il se fait que nous sommes ici? Eh! mon Dieu! c'est bien facile à deviner, Mazarin nous a chargés d'apporter une lettre au général Cromwell.
— Mais comment vous trouvez-vous à côté de Mordaunt? dit Athos, de Mordaunt, dont je vous avais dit de vous défier, d'Artagnan.
— Et que je vous avais recommandé d'étrangler, Porthos, dit Aramis.
— Toujours Mazarin. Cromwell l'avait envoyé à Mazarin; Mazarin nous a envoyés à Cromwell. Il y a de la fatalité dans tout cela.
— Oui, vous avez raison, d'Artagnan, une fatalité qui nous divise et qui nous perd. Ainsi, mon cher Aramis, n'en parlons plus et préparons-nous à subir notre sort.
— Sang-Diou! parlons-en, au contraire, car il a été convenu une fois pour toutes, que nous sommes toujours ensemble, quoique dans des causes opposées.
— Oh! oui, bien opposées, dit en souriant Athos; car ici, je vous le demande, quelle cause servez-vous? Ah! d'Artagnan, voyez à quoi le misérable Mazarin vous emploie. Savez-vous de quel crime vous vous êtes rendu coupable aujourd'hui? De la prise du roi, de son ignominie, de sa mort.
— Oh! oh! dit Porthos, croyez-vous?
— Vous exagérez, Athos, dit d'Artagnan, nous n'en sommes pas là.
— Eh, mon Dieu! nous y touchons, au contraire. Pourquoi arrête-t- on un roi? Quand on veut le respecter comme un maître, on ne l'achète pas comme un esclave. Croyez-vous que ce soit pour le remettre sur le trône que Cromwell l'a payé deux cent mille livres sterling? Amis, ils le tueront, soyez-en sûrs, et c'est encore le moindre crime qu'ils puissent commettre. Mieux vaut décapiter que souffleter un roi.
— Je ne vous dis pas non, et c'est possible après tout, dit d'Artagnan; mais que nous fait tout cela? Je suis ici, moi, parce que je suis soldat, parce que je sers mes maîtres, c'est-à-dire ceux qui me payent ma solde. J'ai fait serment d'obéir et j'obéis; mais vous qui n'avez pas fait de serment, pourquoi êtes-vous ici, et quelle cause y servez-vous?
— La cause la plus sacrée qu'il y ait au monde, dit Athos; celle du malheur, de la royauté et de la religion. Un ami, une épouse, une fille, nous ont fait l'honneur de nous appeler à leur aide. Nous les avons servis selon nos faibles moyens, et Dieu nous tiendra compte de la volonté à défaut du pouvoir. Vous pouvez penser d'une autre façon, d'Artagnan, envisager les choses d'une autre manière, mon ami; je ne vous en détourne pas, mais je vous blâme.
— Oh! oh! dit d'Artagnan, et que me fait au bout du compte que M. Cromwell, qui est Anglais, se révolte contre son roi, qui est Écossais? Je suis Français, moi, toutes ces choses ne me regardent pas. Pourquoi donc voudriez-vous m'en rendre responsable?
— Au fait, dit Porthos.
— Parce que tous les gentilshommes sont frères, parce que vous êtes gentilhomme, parce que les rois de tous les pays sont les premiers entre les gentilshommes, parce que la plèbe aveugle, ingrate et bête prend toujours plaisir à abaisser ce qui lui est supérieur; et c'est vous, vous, d'Artagnan, l'homme de la vieille seigneurie, l'homme au beau nom, l'homme à la bonne épée, qui avez contribué à livrer un roi à des marchands de bière, à des tailleurs, à des charretiers! Ah! d'Artagnan, comme soldat, peut- être avez-vous fait votre devoir, mais comme gentilhomme, vous êtes coupable, je vous le dis.
D'Artagnan mâchonnait une tige de fleur, ne répondait pas et se sentait mal à l'aise; car lorsqu'il détournait son regard de celui d'Athos, il rencontrait celui d'Aramis.
— Et vous, Porthos, continua le comte comme s'il eût eu pitié de l'embarras de d'Artagnan; vous, le meilleur coeur, le meilleur ami, le meilleur soldat que je connaisse; vous que votre âme faisait digne de naître sur les degrés d'un trône, et qui tôt ou tard serez récompensé par un roi intelligent; vous, mon cher Porthos, vous, gentilhomme par les moeurs, par les goûts et par le courage, vous êtes aussi coupable que d'Artagnan.
Porthos rougit, mais de plaisir plutôt que de confusion, et cependant, baissant la tête comme s'il était humilié:
— Oui, oui, dit-il, je crois que vous avez raison, mon cher comte.
Athos se leva.
— Allons, dit-il en marchant à d'Artagnan et en lui tendant la main; allons, ne bougez pas, mon cher fils, car tout ce que je vous ai dit, je vous l'ai dit sinon avec la voix, du moins avec le coeur d'un père. Il m'eût été plus facile, croyez-moi, de vous remercier de m'avoir sauvé la vie et de ne pas vous toucher un seul mot de mes sentiments.
— Sans doute, sans doute, Athos, répondit d'Artagnan en lui serrant la main à son tour; mais c'est qu'aussi vous avez de diables de sentiments que tout le monde ne peut avoir. Qui va s'imaginer qu'un homme raisonnable va quitter sa maison, la France, son pupille, un jeune homme charmant, car nous l'avons vu au camp, pour courir où? Au secours d'une royauté pourrie et vermoulue qui va crouler un de ces matins comme une vieille baraque. Le sentiment que vous dites est beau, sans doute, si beau qu'il est surhumain.
— Quel qu'il soit, d'Artagnan, répondit Athos sans donner dans le piège qu'avec son adresse gasconne son ami tendait à son affection paternelle pour Raoul, quel qu'il soit, vous savez bien au fond du coeur qu'il est juste; mais j'ai tort de discuter avec mon mettre. D'Artagnan, je suis votre prisonnier, traitez-moi donc comme tel.
— Ah! pardieu! dit d'Artagnan, vous savez bien que vous ne le serez pas longtemps, mon prisonnier.
— Non, dit Aramis, on nous traitera sans doute comme ceux qui furent faits à Philip-Haugh.
— Et comment les a-t-on traités? demanda d'Artagnan.
— Mais, dit Aramis, on en a pendu une moitié et l'on a fusillé l'autre.
— Eh bien! moi, dit d'Artagnan, je vous réponds que tant qu'il me restera une goutte de sang dans les veines, vous ne serez ni pendus ni fusillés. Sang-Diou! qu'ils y viennent! D'ailleurs, voyez-vous cette porte, Athos?
— Eh bien?
— Eh bien! vous passerez par cette porte quand vous voudrez; car, à partir de ce moment, vous et Aramis, vous êtes libres comme l'air.
— Je vous reconnais bien là, mon brave d'Artagnan, répondit Athos, mais vous n'êtes plus maîtres de nous: cette porte est gardée, d'Artagnan, vous le savez bien.
— Eh bien, vous la forcerez, dit Porthos. Qu'y a-t-il là? dix hommes tout au plus.
— Ce ne serait rien pour nous quatre, c'est trop pour nous deux. Non, tenez, divisés comme nous sommes maintenant, il faut que nous périssions. Voyez l'exemple fatal: sur la route du Vendômois, d'Artagnan, vous si brave, Porthos, vous si vaillant et si fort, vous avez été battus; aujourd'hui Aramis et moi nous le sommes, c'est notre tour. Or, jamais cela ne nous était arrivé lorsque nous étions tous quatre réunis; mourons donc comme est mort de Winter; quant à moi, je le déclare, je ne consens à fuir que tous quatre ensemble.
— Impossible, dit d'Artagnan, nous sommes sous les ordres de Mazarin.
— Je le sais, et ne vous presse point davantage; mes raisonnements n'ont rien produit; sans doute ils étaient mauvais, puisqu'ils n'ont point eu d'empire sur des esprits aussi justes que les vôtres.
— D'ailleurs eussent-ils fait effet, dit Aramis, le meilleur est de ne pas compromettre deux excellents amis comme sont d'Artagnan et Porthos. Soyez tranquilles, messieurs, nous vous ferons honneur en mourant; quant à moi, je me sens tout fier d'aller au-devant des balles et même de la corde avec vous, Athos, car vous ne m'avez jamais paru si grand qu'aujourd'hui.
D'Artagnan ne disait rien, mais, après avoir rongé la tige de sa fleur, il se rongeait les doigts.
— Vous figurez-vous, reprit-il enfin, que l'on va vous tuer? Et pourquoi faire? Qui a intérêt à votre mort? D'ailleurs, vous êtes nos prisonniers.
— Fou, triple fou! dit Aramis, ne connais-tu donc pas Mordaunt? Eh bien! moi, je n'ai échangé qu'un regard avec lui, et j'ai vu dans ce regard que nous étions condamnés.
— Le fait est que je suis fâché de ne pas l'avoir étranglé comme vous me l'aviez dit, Aramis, reprit Porthos.
— Eh! je me moque pas mal de Mordaunt! s'écria d'Artagnan; cap de Diou! s'il me chatouille de trop près, je l'écraserai, cet insecte! Ne vous sauvez donc pas, c'est inutile, car, je vous le jure, vous êtes ici aussi en sûreté que vous l'étiez il y a vingt ans, vous, Athos, dans la rue Férou, et vous, Aramis, rue de Vaugirard.
— Tenez, dit Athos en étendant la main vers une des deux fenêtres grillées qui éclairaient la chambre, vous saurez tout à l'heure à quoi vous en tenir, car le voilà qui accourt.
— Qui?
— Mordaunt.
En effet, en suivant la direction qu'indiquait la main d'Athos, d'Artagnan vit un cavalier qui accourait au galop.
C'était en effet Mordaunt.
D'Artagnan s'élança hors de la chambre.
Porthos voulut le suivre.
— Restez, dit d'Artagnan, et ne venez que lorsque vous m'entendrez battre le tambour avec les doigts contre la porte. |
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"file_name": "pg2419.txt",
"title": "La dame aux camélias",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XVI | J'aurais pu, me dit Armand, vous raconter en quelques lignes les commencements de cette liaison, mais je voulais que vous vissiez bien par quels événements et par quelle gradation nous en sommes arrivés, moi, à consentir à tout ce que voulait Marguerite, Marguerite, à ne plus pouvoir vivre qu'avec moi.
C'est le lendemain de la soirée où elle était venue me trouver que je lui envoyai Manon Lescaut.
À partir de ce moment, comme je ne pouvais changer la vie de ma maîtresse, je changeai la mienne. Je voulais avant toute chose ne pas laisser à mon esprit le temps de réfléchir sur le rôle que je venais d'accepter, car, malgré moi, j'en eusse conçu une grande tristesse. Aussi ma vie, d'ordinaire si calme, revêtit-elle tout à coup une apparence de bruit et de désordre. N'allez pas croire que, si désintéressé qu'il soit, l'amour qu'une femme entretenue a pour vous ne coûte rien. Rien n'est cher comme les mille caprices de fleurs, de loges, de soupers, de parties de campagne qu'on ne peut jamais refuser à sa maîtresse.
Comme je vous l'ai dit, je n'avais pas de fortune. Mon père était et est encore receveur général à G... Il a une grande réputation de loyauté, grâce à laquelle il a trouvé le cautionnement qu'il lui fallait déposer pour entrer en fonction. Cette recette lui donne quarante mille francs par an, et depuis dix ans qu'il l'a, il a remboursé son cautionnement et s'est occupé de mettre de côté la dot de ma sœur. Mon père est l'homme le plus honorable qu'on puisse rencontrer. Ma mère, en mourant, a laissé six mille francs de rente qu'il a partagés entre ma sœur et moi le jour où il a obtenu la charge qu'il sollicitait; puis, lorsque j'ai eu vingt et un ans, il a joint à ce petit revenu une pension annuelle de cinq mille francs, m'assurant qu'avec huit mille francs je pourrais être très heureux à Paris, si je voulais à côté de cette rente me créer une position, soit dans le barreau, soit dans la médecine. Je suis donc venu à Paris, j'ai fait mon droit, j'ai été reçu avocat, et, comme beaucoup de jeunes gens, j'ai mis mon diplôme dans ma poche et me suis laissé aller un peu à la vie nonchalante de Paris. Mes dépenses étaient fort modestes; seulement je dépensais en huit mois mon revenu de l'année, et je passais les quatre mois d'été chez mon père, ce qui me faisait en somme douze mille livres de rente et me donnait la réputation d'un bon fils. Du reste pas un sou de dettes.
Voilà où j'en étais quand je fis la connaissance de Marguerite.
Vous comprenez que, malgré moi, mon train de vie augmenta. Marguerite était d'une nature fort capricieuse, et faisait partie de ces femmes qui n'ont jamais regardé comme une dépense sérieuse les mille distractions dont leur existence se compose. Il en résultait que, voulant passer avec moi le plus de temps possible, elle m'écrivait le matin qu'elle dînerait avec moi, non pas chez elle, mais chez quelque restaurateur, soit de Paris, soit de la campagne. J'allais la prendre, nous dînions, nous allions au spectacle, nous soupions souvent, et j'avais dépensé le soir quatre ou cinq louis, ce qui faisait deux mille cinq cents ou trois mille francs par mois, ce qui réduisait mon année à trois mois et demi, et me mettait dans la nécessité ou de faire des dettes, ou de quitter Marguerite.
Or, j'acceptais tout, excepté cette dernière éventualité.
Pardonnez-moi si je vous donne tous ces détails, mais vous verrez qu'ils furent la cause des événements qui vont suivre. Ce que je vous raconte est une histoire vraie, simple, et à laquelle je laisse toute la naïveté des détails et toute la simplicité des développements.
Je compris donc que, comme rien au monde n'aurait sur moi l'influence de me faire oublier ma maîtresse, il me fallait trouver un moyen de soutenir les dépenses qu'elle me faisait faire.--Puis, cet amour me bouleversait au point que tous les moments que je passais loin de Marguerite étaient des années, et que j'avais ressenti le besoin de brûler ces moments au feu d'une passion quelconque, et de les vivre tellement vite que je ne m'aperçusse pas que je les vivais.
Je commençai à emprunter cinq ou six mille francs sur mon petit capital, et je me mis à jouer, car depuis qu'on a détruit les maisons de jeu on joue partout. Autrefois, quand on entrait à Frascati, on avait la chance d'y faire sa fortune: on jouait contre de l'argent, et si l'on perdait, on avait la consolation de se dire qu'on aurait pu gagner; tandis que maintenant, excepté dans les cercles, où il y a encore une certaine sévérité pour le paiement, on a presque la certitude, du moment que l'on gagne une somme importante, de ne pas la recevoir. On comprendra facilement pourquoi.
Le jeu ne peut être pratiqué que par des jeunes gens ayant de grands besoins et manquant de la fortune nécessaire pour soutenir la vie qu'ils mènent; ils jouent donc, et il en résulte naturellement ceci: ou ils gagnent, et alors les perdants servent à payer les chevaux et les maîtresses de ces messieurs, ce qui est fort désagréable. Des dettes se contractent, des relations commencées autour d'un tapis vert finissent par des querelles où l'honneur et la vie se déchirent toujours un peu; et quand on est honnête homme, on se trouve ruiné par de très honnêtes jeunes gens qui n'avaient d'autre défaut que de ne pas avoir deux cent mille livres de rente.
Je n'ai pas besoin de vous parler de ceux qui volent au jeu, et dont un jour on apprend le départ nécessaire et la condamnation tardive.
Je me lançai donc dans cette vie rapide, bruyante, volcanique, qui m'effrayait autrefois quand j'y songeais, et qui était devenue pour moi le complément inévitable de mon amour pour Marguerite.
Que vouliez-vous que je fisse?
Les nuits que je ne passais pas rue d'Antin, si je les avais passées seul chez moi, je n'aurais pas dormi. La jalousie m'eût tenu éveillé et m'eût brûlé la pensée et le sang; tandis que le jeu détournait pour un moment la fièvre qui eût envahi mon cœur et le reportait sur une passion dont l'intérêt me saisissait malgré moi, jusqu'à ce que sonnât l'heure où je devais me rendre auprès de ma maîtresse. Alors, et c'est à cela que je reconnaissais la violence de mon amour, que je gagnasse ou perdisse, je quittais impitoyablement la table, plaignant ceux que j'y laissais et qui n'allaient pas trouver comme moi le bonheur en la quittant.
Pour la plupart, le jeu était une nécessité; pour moi c'était un remède.
Guéri de Marguerite, j'étais guéri du jeu.
Aussi, au milieu de tout cela, gardais-je un assez grand sang-froid; je ne perdais que ce que je pouvais payer, et je ne gagnais que ce que j'aurais pu perdre.
Du reste, la chance me favorisa. Je ne faisais pas de dettes, et je dépensais trois fois plus d'argent que lorsque je ne jouais pas. Il n'était pas facile de résister à une vie qui me permettait de satisfaire, sans me gêner, aux mille caprices de Marguerite. Quant à elle, elle m'aimait toujours autant et même davantage.
Comme je vous l'ai dit, j'avais commencé d'abord par n'être reçu que de minuit à six heures du matin, puis je fus admis de temps en temps dans les loges, puis elle vint dîner quelquefois avec moi. Un matin je ne m'en allai qu'à huit heures, et il arriva un jour où je ne m'en allai qu'à midi.
En attendant la métamorphose morale, une métamorphose physique s'était opérée chez Marguerite. J'avais entrepris sa guérison, et la pauvre fille, devinant mon but, m'obéissait pour me prouver sa reconnaissance. J'étais parvenu sans secousses et sans effort à l'isoler presque de ses anciennes habitudes. Mon médecin, avec qui je l'avais fait trouver, m'avait dit que le repos seul et le calme pouvaient lui conserver la santé, de sorte qu'aux soupers et aux insomnies, j'étais arrivé à substituer un régime hygiénique et le sommeil régulier. Malgré elle, Marguerite s'habituait à cette nouvelle existence dont elle ressentait les effets salutaires. Déjà elle commençait à passer quelques soirées chez elle, ou bien, s'il faisait beau, elle s'enveloppait d'un cachemire, se couvrait d'un voile, et nous allions à pied, comme deux enfants, courir le soir dans les allées sombres des Champs-Elysées. Elle rentrait fatiguée, soupait légèrement, se couchait après avoir fait un peu de musique ou après avoir lu, ce qui ne lui était jamais arrivé. Les toux, qui, chaque fois que je les entendais, me déchiraient la poitrine, avaient disparu presque complètement.
Au bout de six semaines, il n'était plus question du comte, définitivement sacrifié; le duc seul me forçait encore à cacher ma liaison avec Marguerite, et encore avait-il été congédié souvent pendant que j'étais là, sous prétexte que madame dormait et avait défendu qu'on la réveillât.
Il résulta de l'habitude et même du besoin que Marguerite avait contractés de me voir que j'abandonnai le jeu juste au moment où un adroit joueur l'eût quitté. Tout compte fait, je me trouvais, par suite de mes gains, à la tête d'une dizaine de mille francs qui me paraissaient un capital inépuisable.
L'époque à laquelle j'avais l'habitude d'aller rejoindre mon père et ma sœur était arrivée, et je ne partais pas; aussi recevais-je fréquemment des lettres de l'un et de l'autre, lettres qui me priaient de me rendre auprès d'eux.
À toutes ces instances je répondais de mon mieux, en répétant toujours que je me portais bien et que je n'avais pas besoin d'argent, deux choses qui, je le croyais, consoleraient un peu mon père du retard que je mettais à ma visite annuelle.
Il arriva sur ces entrefaites, qu'un matin Marguerite, ayant été réveillée par un soleil éclatant, sauta en bas de son lit, et me demanda si je voulais la mener toute la journée à la campagne.
On envoya chercher Prudence et nous partîmes tous trois, après que Marguerite eut recommandé à Nanine de dire au duc qu'elle avait voulu profiter de ce beau jour, et qu'elle était allée à la campagne avec madame Duvernoy.
Outre que la présence de la Duvernoy était nécessaire pour tranquilliser le vieux duc, Prudence était une de ces femmes qui semblent faites exprès pour ces parties de campagne. Avec sa gaieté inaltérable et son appétit éternel, elle ne pouvait pas laisser un moment d'ennui à ceux qu'elle accompagnait, et devait s'entendre parfaitement à commander les œufs, les cerises, le lait, le lapin sauté, et tout ce qui compose enfin le déjeuner traditionnel des environs de Paris.
Il ne nous restait plus qu'à savoir où nous irions.
Ce fut encore Prudence qui nous tira d'embarras.
— Est-ce à une vraie campagne que vous voulez aller? demanda-t-elle.
— Oui.
— Eh bien, allons à Bougival, au Point-du-Jour, chez la veuve Arnould. Armand, allez louer une calèche.
Une heure et demie après nous étions chez la veuve Arnould.
Vous connaissez peut-être cette auberge, hôtel de semaine, guinguette le dimanche. Du jardin, qui est à la hauteur d'un premier étage ordinaire, on découvre une vue magnifique. À gauche, l'aqueduc de Marly ferme l'horizon, à droite la vue s'étend sur un infini de collines; la rivière, presque sans courant dans cet endroit, se déroule comme un large ruban blanc moiré, entre la plaine des Gabillons et l'île de Croissy, éternellement bercée par le frémissement de ses hauts peupliers et le murmure de ses saules.
Au fond, dans un large rayon de soleil, s'élèvent de petites maisons blanches à toits rouges, et des manufactures qui, perdant par la distance leur caractère dur et commercial, complètent admirablement le paysage.
Au fond, Paris dans la brume!
Comme nous l'avait dit Prudence, c'était une vraie campagne, et, je dois le dire, ce fut un vrai déjeuner.
Ce n'est pas par reconnaissance pour le bonheur que je lui ai dû que je dis tout cela, mais Bougival, malgré son nom affreux, est un des plus jolis pays que l'on puisse imaginer. J'ai beaucoup voyagé, j'ai vu de plus grandes choses, mais non de plus charmantes que ce petit village gaiement couché au pied de la colline qui le protège.
Madame Arnould nous offrit de nous faire faire une promenade en bateau, ce que Marguerite et Prudence acceptèrent avec joie.
On a toujours associé la campagne à l'amour et l'on a bien fait: rien n'encadre la femme que l'on aime comme le ciel bleu, les senteurs, les fleurs, les brises, la solitude resplendissante des champs ou des bois. Si fort que l'on aime une femme, quelque confiance que l'on ait en elle, quelque certitude sur l'avenir que vous donne son passé, on est toujours plus ou moins jaloux. Si vous avez été amoureux, sérieusement amoureux, vous avez dû éprouver ce besoin d'isoler du monde l'être dans lequel vous vouliez vivre tout entier. Il semble que, si indifférente qu'elle soit à ce qui l'entoure, la femme aimée perde de son parfum et de son unité au contact des hommes et des choses. Moi, j'éprouvais cela bien plus que tout autre. Mon amour n'était pas un amour ordinaire; j'étais amoureux autant qu'une créature ordinaire peut l'être, mais de Marguerite Gautier, c'est-à-dire qu'à Paris, à chaque pas, je pouvais coudoyer un homme qui avait été l'amant de cette femme ou qui le serait le lendemain. Tandis qu'à la campagne, au milieu de gens que nous n'avions jamais vus et qui ne s'occupaient pas de nous, au sein d'une nature toute parée de son printemps, ce pardon annuel, et séparée du bruit de la ville, je pouvais cacher mon amour et aimer sans honte et sans crainte.
La courtisane y disparaissait peu à peu. J'avais auprès de moi une femme jeune, belle, que j'aimais, dont j'étais aimé et qui s'appelait Marguerite: le passé n'avait plus de formes, l'avenir plus de nuages. Le soleil éclairait ma maîtresse comme il eût éclairé la plus chaste fiancée. Nous nous promenions tous deux dans ces charmants endroits qui semblent faits exprès pour rappeler les vers de Lamartine ou chanter les mélodies de Scudo. Marguerite avait une robe blanche, elle se penchait à mon bras, elle me répétait le soir sous le ciel étoilé les mots qu'elle m'avait dits la veille, et le monde continuait au loin sa vie sans tacher de son ombre le riant tableau de notre jeunesse et de notre amour.
Voilà le rêve qu'à travers les feuilles m'apportait le soleil ardent de cette journée, tandis que, couché tout au long sur l'herbe de l'île où nous avions abordé, libre de tous les liens humains qui la retenaient auparavant, je laissais ma pensée courir et cueillir toutes les espérances qu'elle rencontrait.
Ajoutez à cela que, de l'endroit où j'étais, je voyais sur la rive une charmante petite maison à deux étages, avec une grille en hémicycle; à travers la grille, devant la maison, une pelouse verte, unie comme du velours, et derrière le bâtiment un petit bois plein de mystérieuses retraites, et qui devait effacer chaque matin sous sa mousse le sentier fait la veille.
Des fleurs grimpantes cachaient le perron de cette maison inhabitée qu'elles embrassaient jusqu'au premier étage.
À force de regarder cette maison, je finis par me convaincre qu'elle était à moi, tant elle résumait bien le rêve que je faisais. J'y voyais Marguerite et moi, le jour dans le bois qui couvrait la colline, le soir assis sur la pelouse, et je me demandais si créatures terrestres auraient jamais été aussi heureuses que nous.
— Quelle jolie maison! me dit Marguerite qui avait suivi la direction de mon regard et peut-être de ma pensée.
— Où? fit Prudence.
— Là-bas. Et Marguerite montrait du doigt la maison en question.
— Ah! ravissante, répliqua Prudence, elle vous plaît?
— Beaucoup.
— Eh bien! Dites au duc de vous la louer; il vous la louera, j'en suis sûre. Je m'en charge, moi, si vous voulez.
Marguerite me regarda, comme pour me demander ce que je pensais de cet avis.
Mon rêve s'était envolé avec les dernières paroles de Prudence, et m'avait rejeté si brutalement dans la réalité que j'étais encore tout étourdi de la chute.
— En effet, c'est une excellente idée, balbutiai-je, sans savoir ce que je disais.
— Eh bien, j'arrangerai cela, dit en me serrant la main Marguerite, qui interprétait mes paroles selon son désir. Allons voir tout de suite si elle est à louer.
La maison était vacante et à louer deux mille francs.
— Serez-vous heureux ici? me dit-elle.
— Suis-je sûr d'y venir?
— Et pour qui donc viendrais-je m'enterrer là, si ce n'est pour vous?
— Eh bien, Marguerite, laissez-moi louer cette maison moi-même.
— Êtes-vous fou? non seulement c'est inutile, mais ce serait dangereux; vous savez bien que je n'ai le droit d'accepter que d'un seul homme, laissez-vous donc faire, grand enfant, et ne dites rien.
— Cela fait que, quand j'aurai deux jours libres, je viendrai les passer chez vous, dit Prudence.
Nous quittâmes la maison et reprîmes la route de Paris tout en causant de cette nouvelle résolution. Je tenais Marguerite dans mes bras, si bien qu'en descendant de voiture, je commençais déjà à envisager la combinaison de ma maîtresse avec un esprit moins scrupuleux. |
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"file_name": "pg39555.txt",
"title": "Un Cadet de Famille, v. 3/3",
"author": "Edward John Trelawny",
"language": "French"
} | XCIV | Je touchai à une des îles Barbie, parce qu'elle se trouvait sur mon chemin, mais je ne pus obtenir des habitants que deux sacs de tabac chinois.
En faisant l'achat de cette marchandise, je pris sur mes genoux une belle petite fille malaise dont les yeux avides et intelligents convoitaient mes pièces d'or.
— Allons, allons, me dit la mère de la jolie petite fille, donnez-moi encore une pièce d'or, et vous aurez le tabac, quatre poulets, un panier d'oeufs, des fruits et mon aînée par-dessus le marché, car il me semble qu'elle vous plaît.
Je donnai à la marchande l'argent qu'elle demandait, et je dis à mes hommes d'emporter mes acquisitions sur le bateau. La petite fille me prit la main, et sans jeter un regard à sa mère, sans recevoir d'elle une caresse ou un mot d'adieu, elle s'élança, légère comme un faon, sur les traces des hommes du grab. Je fis cadeau à Zéla de cette fleur malaise, et, dans mon âme, je sentis une réelle admiration pour cette mère qui n'était point imbue des préjugés étroits qui prévalent en Europe. Toute la nature nous enseigne que l'enfant sevré ne doit être ni une charge ni un embarras pour sa mère; la lionne abandonne le lionceau, et les mères chrétiennes vraiment éclairées laissent leurs enfants libres, guidées sans doute dans leur conduite par la supériorité d'un instinct naturel.
À l'époque de mes voyages, la France et la Hollande étaient réunies sous la même dictature, et je fus très-bien accueilli par le gouverneur de Batavia, qui était un officier hollandais. Après avoir reçu mes dépêches, il ordonna aux autorités de la ville de me faciliter par tous les moyens possibles mes achats de provisions. Ces achats devaient se faire, pour mon intérêt, avec la plus grande promptitude, car il était fort dangereux de communiquer journellement avec les habitants de l'île, sur lesquels le choléra-morbus sévissait d'une manière horrible.
Les négociants de la factorerie hollandaise étaient si officieusement bons, bienveillants et hospitaliers, que leurs offres de repas, de rafraîchissements, me causaient malgré moi une sorte de dégoût. De Ruyter était le héros de ces marchands, et la confiance illimitée que notre commodore avait en moi,--puisque, possesseur de sommes considérables, je pouvais en disposer à ma guise,--produisait sur les habitants de Java un effet presque magique.
Bien que le nom et l'amitié de de Ruyter fussent pour moi un excellent patronage, je pouvais à la rigueur me passer de cette protection dans les endroits où nous étions connus. J'avais établi depuis longtemps par mes actions une renommée particulière, et mon nom seul suffisait pour m'ouvrir toutes les portes. Depuis, la médisance, ou, pour mieux dire, la calomnie, a analysé ma conduite: elle a prétendu que je méritais la corde... mais cette assertion n'est qu'une méchante, qu'une malicieuse envie.
J'ai eu des torts de jeunesse, je l'avoue, car, semblable à Michel Cassio, j'avais la tête inflammable, et je ne pouvais supporter avec calme l'aiguillon d'un excès de vin. Je dois cependant m'accorder le mérite d'avoir toujours fui avec une profonde horreur les dégoûtants excès de la bouche, et ce dégoût me faisait repousser avec une inflexible politesse les offres hospitalières des négociants hollandais. Quand j'eus terminé mes affaires, je regagnai en toute hâte ma petite cabine, séjour charmant, qui, pour moi, contenait le monde, puisqu'elle abritait Zéla. Nous étions toujours insatiables de caresses: notre affection était l'inépuisable trésor dans lequel nos mains avides se croisaient sans cesse. Je rentrai, et nous dînâmes tête à tête, nous régalant ensemble sur la même grappe de raisin, buvant du café dans la même tasse; heureux, enfin, heureux! Ce mot résume tout! L'excès de l'amour était mon seul excès; j'étais robuste, je vivais sobrement, et le mal qui frappait les habitants de Java me laissa dans la quiétude physique la plus parfaite.
Les Européens qui se trouvaient à bord et sur terre me dirent que le préservatif le plus efficace contre les attaques du choléra-morbus était une excellente nourriture et même un abus des liqueurs fortes. La fièvre cholérique, ajoutaient-ils, n'ose attaquer les gens forts qui la bravent, mais elle tyrannise les faibles qui la craignent.
J'approuvai les diseurs, mais je ne suivis pas leurs conseils. Quant à eux, ils les mirent aussitôt en pratique, mangeant et buvant du matin jusqu'au soir pour activer la circulation du sang. On défendit, comme fort dangereuses, les consommations de riz, de légumes; moi, je mangeai tout cela, ainsi que mon équipage, et nous vécûmes en parfaite santé; tandis que les Européens, en dépit de toutes leurs précautions, moururent comme des moutons atteints par la mortalité.
Plusieurs vaisseaux qui se trouvaient dans le havre furent chassés par le vent sur le rivage, faute de mains pour les attacher; d'autres, tout frétés, n'avaient pas assez de monde pour lever leur ancre. Deux vaisseaux de guerre français et hollandais, qui avaient reçu l'ordre de mettre à la voile, se trouvaient dans un état si déplorable, qu'il leur fut impossible de quitter le port.
Si le choléra-morbus avait pu être chassé par l'excellence de la nourriture, il n'eût point attaqué la partie européenne de mon équipage; ainsi, non-seulement la maladie nous frappa, mais elle n'atteignit exclusivement que les robustes fils du Nord, et respecta sa propre race, les enfants du soleil. |
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"file_name": "pg37771.txt",
"title": "Le comte de Moret",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XVII. | LE CARDINAL A CHAILLOT.
Arrivé à Chaillot, le cardinal s'était trouvé à peu près dans la même situation qu'Atlas, après que celui-ci, fatigué de porter le monde, l'avait déposé pour quelques instants sur les épaules de son ami Hercule.
Il respira.
— Ah! murmura-t-il, je vais donc faire des vers tout à loisir.
Et, en effet, Chaillot était la retraite où le cardinal se reposait de la politique, nous ne dirons pas en faisant de la prose, mais en faisant des vers.
Un cabinet situé au rez-de-chaussée, et dont la porte s'ouvrait dans un magnifique jardin, sur une allée de tilleuls sombre et fraîche, même dans les jours les plus ardents de l'été, était le sanctuaire où il se réfugiait un jour ou deux par mois.
Cette fois, il venait lui demander le repos et l'oubli: pour combien de temps? il n'en savait rien.
Sa première idée, en mettant le pied dans cette oasis poétique, avait été d'envoyer chercher ses collaborateurs ordinaires à qui, pareil à un général d'armée, il distribuait le travail dans ce grand combat de la pensée qui était en pleine activité en Espagne, qui s'en allait mourant en Italie, qui venait de s'éteindre avec Shakespeare en Angleterre, et qui allait commencer en France avec Rotrou et Corneille.
Mais il avait réfléchi qu'il n'était plus, dans sa maison de Chaillot, le ministre puissant qui distribuait les récompenses, mais un simple particulier ayant par-dessus les autres le désavantage d'être très compromettant pour ses amis. Il avait donc résolu d'attendre que ses anciens amis vinssent à lui, mais y vinssent sans être appelés.
Il avait donc tiré des cartons le plan d'une nouvelle tragédie, Mirame, qui n'était rien autre qu'une vengeance contre la reine régnante, et les scènes qu'il en avait déjà esquissées.
Le cardinal de Richelieu, déjà assez mauvais catholique, ne restait pas assez bon chrétien pour pratiquer l'oubli des injures; blessé profondément par cette intrigue mystérieuse et invisible qui venait de le renverser, et dont il regardait la reine Anne comme un des agents les plus actifs, il se consolait à l'idée de lui rendre le mal qu'elle lui avait fait.
Nous sommes on ne peut plus fâché de révéler les faiblesses secrètes du grand ministre; mais nous nous sommes fait son historien, et non son panégyriste.
La première marque de sympathie lui vint d'un côté où il était loin de l'attendre. Guillemot, son valet de chambre, lui annonça qu'une chaise s'était arrêtée à la porte; qu'un homme, qui paraissait encore mal remis d'une grande maladie ou d'une grave blessure, en était descendu, en s'appuyant aux murailles et s'était arrêté dans l'anti-chambre et assis sur un banc en disant:
— Ma place est là.
Les porteurs payés étaient repartis du même pas qu'ils étaient venus.
Cet homme, coiffé d'un feutre tant soit peu bossué, était enveloppé d'un manteau couleur tabac d'Espagne, il portait une ceinture qui se rapprochait plus du militaire que du civil, et portait en diagonale une épée qui n'avait sa pareille que dans les dessins de Callot, qui commençaient à être à la mode.
On lui avait demandé qui l'on devait annoncer à M. le cardinal; ce à quoi il avait répondu:
— Je ne suis rien,--n'annoncez donc personne.
On lui avait demandé ce qu'il venait faire, et il avait dit simplement:
— M. le cardinal n'a plus de gardes,--je viens veiller à sa sûreté.
La chose avait paru assez bizarre à Guillemot pour qu'il crût devoir avertir Mme de Combalet et prévenir M. le cardinal.
Il avait prévenu Mme de Combalet et avertissait M. le cardinal.
Le cardinal donna ordre qu'on lui amenât ce mystérieux défenseur.
Cinq minutes après la porte s'ouvrit, et Etienne Latil apparaissait sur le seuil, pâle, ayant besoin, pour se soutenir, de s'appuyer au chambranle, le chapeau à la main droite, la main gauche au pommeau de son épée.
Avec son habitude des physionomies, avec son admirable mémoire des visages, Richelieu n'eut qu'à jeter un regard sur lui pour le reconnaître.
— Ah! ah! dit-il, c'est vous mon cher Latil.
— Moi-même, Votre Eminence.
— Cela va mieux à ce qu'il paraît.
— Oui, monseigneur, et je profite de ma convalescence pour venir offrir mes services à Votre Eminence.
— Merci, merci, dit en riant le cardinal, je n'ai personne dont je veuille me défaire.
— C'est possible, fit Latil; mais n'y a-t-il pas des gens qui voudraient se défaire de vous?
— Ah! cela, dit le cardinal, c'est plus que probable.
En ce moment, Mme de Combalet entra par une porte latérale, et son regard inquiet se porta rapidement de son oncle à l'aventurier inconnu qui se tenait près de la porte.
— Tenez, Marie, lui dit le cardinal, soyez reconnaissante, comme moi, à ce brave garçon, le premier qui vienne m'offrir ses services dans ma disgrâce.
— Oh! je ne serai pas le dernier, dit Latil; seulement, je ne suis point fâché d'avoir pris rang avant les autres.
— Mon oncle, dit Mme de Combalet avec un regard rapide et compatissant qui n'appartient qu'à la femme, monsieur est bien pâle et me paraît bien faible.
— C'est d'autant plus méritant à lui que je sais par mon médecin, qui le visite de temps en temps, que depuis huit jours seulement il est hors de danger, et qu'il n'y a que trois jours qu'il se lève. C'est d'autant plus méritant à lui, disais-je donc, de s'être dérangé pour moi.
— Ah! dit Mme de Combalet, n'est-ce pas monsieur qui a manqué succomber dans une rixe au cabaret de la Barbe Peinte?
— Vous êtes bien bonne, ma belle dame. C'était bel et bien dans un guet-apens, mais je viens de le rejoindre, le maudit bossu, et je l'ai renvoyé chez lui avec un joli coup d'épée à travers le bras.
— Le marquis de Pisani! s'écria Mme de Combalet; le malheureux n'a pas de chance, il y a huit jours qu'il était encore au lit de la blessure qu'il avait reçue le soir même du jour où vous avez failli être assassiné.
— Le marquis Pisani, le marquis Pisani, dit Latil; je ne suis point fâché de savoir son nom. C'est donc pour cela qu'il a dit à ses porteurs: Hôtel Rambouillet, tandis que je disais aux miens: A Chaillot!--Hôtel Rambouillet, je me souviendrai de l'adresse.
— Mais comment vous êtes-vous battu, tous deux vous soutenant à peine? demanda le cardinal.
— Nous nous sommes battus dans nos chaises, monseigneur; c'est très-commode quand on est malade.
— Et vous venez me dire cela à moi, après les édits que j'ai rendus contre le duel; il est vrai, ajouta le cardinal, que je ne suis plus ministre, et que, ne l'étant plus, il en sera de cette amélioration comme de toutes les autres que j'ai tentées: dans un an, disparues!...
Et le cardinal poussa un soupir qui prouva qu'il n'était point encore aussi détaché qu'il eût voulu le faire croire, des choses de ce monde.
— Mais vous dites, mon cher oncle, demanda Mme de Combalet, que M. Latil, car c'est M. Latil, je crois, que s'appelle monsieur, venait vous offrir ses services; de quel genre étaient les services que monsieur venait vous offrir?
Latil montrant son épée.
— Services à la fois offensifs et défensifs, dit-il. M. le cardinal n'a plus de capitaine des gardes, plus de gardes; c'est à moi de lui servir de tout ceci.
— Comment, plus de capitaine des gardes! dit une voix de femme derrière Latil; il me semble qu'il a toujours son Cavois, qui est aussi mon Cavois à moi.
— Ah! dit le cardinal, je connais cette voix-là, il me semble; venez ici, chère madame Cavois, venez.
Une femme leste et pimpante, quoique atteignant la trentaine et que les formes primitives commençassent à disparaître sous un certain embonpoint, glissa rapidement entre Latil et le chambranle de la porte opposé à celui auquel il s'appuyait, et se trouva en face du cardinal et de Mme de Combalet.
— Ah! dit-elle en se frottant les mains, vous voilà donc débarrassé de votre affreux ministère et de tout le tracas qu'il nous donnait.
— Comment, qu'il nous donnait? dit le cardinal; mon ministère vous donnait donc du tracas à vous aussi, chère madame?
— Ah! je crois bien, je n'en dormais ni jour ni nuit, je craignais toujours pour Votre Eminence quelque catastrophe dans laquelle mon pauvre Cavois serait mêlé. Le jour, j'y pensais, et je tressaillais au moindre bruit; la nuit, j'en rêvais, et je m'éveillais en sursaut: vous n'avez pas idée des mauvais rêves que fait une femme quand elle couche seule.
— Mais M. Cavois? demanda en riant Mme de Combalet.
— Avec cela qu'il couche avec moi, n'est-ce pas? pauvre Cavois! Dieu merci, ce n'est pas la bonne volonté qui lui manque! Nous avons eu huit enfants en neuf ans, ce qui prouve qu'il ne s'engourdit pas trop; mais plus ça avançait, plus ça allait mal. M. le cardinal l'avait emmené au siége de La Rochelle, où il est resté huit mois; heureusement que j'étais grosse quand il est parti, de sorte qu'il n'y a pas eu de temps perdu; mais M. le cardinal allait l'emmener en Italie, chère madame, comprenez-vous cela? et Dieu sait pour combien de temps! Mais j'ai tant prié Dieu que je crois qu'il a fait un miracle en ma faveur, et que c'est grâce à mes prières que M. le cardinal a perdu sa place.
— Merci, madame Cavois, dit le cardinal en riant,
— Oui, merci, dit Mme de Combalet, et c'est une grande faveur, en effet, que Dieu nous accorde, chère madame Cavois, que de vous rendre, à vous votre mari et à moi mon oncle.
— Oh! dit Mme Cavois, un mari et un oncle, ce n'est pas la même chose.
— Mais, dit le cardinal, si Cavois ne me suit pas, il suivra le roi.
— Où ça? où ça? demanda Mme Cavois.
— En Italie donc.
— Avec cela qu'il ira en Italie! Ah! vous ne le connaissez pas encore, monsieur le cardinal... Lui me quitter! lui se séparer de sa petite femme!... jamais!
— Mais il vous quittait bien, il se séparait bien de vous pour moi.
— Pour vous, oui... parce que je ne sais pas ce que vous lui avez fait, mais vous l'avez comme ensorcelé... ce n'est pas une forte tête, pauvre homme, et s'il ne m'avait pas eue pour conduire la maison et élever les enfants, je ne sais pas comment il s'en serait tiré... Mais, pour un autre que vous, se séparer de sa femme!... fâcher Dieu en couchant avec elle une fois par hasard!... jamais!
— Mais les devoirs de sa charge?
— De quelle charge?
— En quittant mon service, Cavois passe à celui du roi.
— Bon, prenez-y garde; en quittant votre service, monseigneur, Cavois passe au mien. J'espère bien qu'à l'heure qu'il est, il a déjà donné sa démission à Sa Majesté.
— Vous a-t-il donc dit qu'il devait le faire?
— Est-ce qu'il a besoin de me dire ce qu'il fera? est-ce que je ne le sais pas d'avance? est-ce que je ne vois pas tout au travers de lui comme à travers un cristal? Quand je vous dis que c'est fait à cette heure-ci, c'est fait, quoi!
— Mais, ma chère madame Cavois, dit le cardinal, la place de capitaine des gardes valait six mille livres par an; ces six mille livres vont manquer dans votre petit ménage, et comme simple particulier je ne puis pas décemment avoir un capitaine des gardes à six mille livres. Songez à vos huit enfants.
— Bon, est-ce que vous n'y avez pas pourvu? Et le privilége des chaises, qui vaut douze mille livres par an, est-ce que cela n'est pas préférable à une place que le roi enlève et donne à son caprice? Nos enfants, Dieu merci, sont gros et gras, et vous allez voir s'ils souffrent. Entrez, les petits, entrez tous.
— Comment! vos enfants sont là?
— Excepté le dernier, qui est venu pendant le siége de La Rochelle et qui est en nourrice, n'ayant que cinq mois; mais il a passé procuration à celui qui pousse.
— Comment, vous êtes déjà grosse, chère madame Cavois?
— Beau miracle, il y a près d'un mois que mon mari est revenu;--entrez tous, entrez tous, M. le cardinal le permet.
— Oui, je le permets, mais, en même temps, je permets ou plutôt j'ordonne à Latil de s'asseoir;--prenez un fauteuil et asseyez vous, Latil.
Latil ne répondit pas et obéit. S'il fût resté debout une minute de plus, il se fût trouvé mal.
Pendant ce temps toute la progéniture des Cavois défilait par rang de taille, l'aîné en tête, beau garçon de neuf ans, puis une fille, jusqu'au dernier qui était un enfant de deux ans.
Rangés en face du cardinal, ils présentaient l'aspect des tuyaux d'une flûte de Pan.
— Là, maintenant, dit Mme Cavois, voilà l'homme à qui nous devons tout, vous, votre père et moi; mettez-vous à genoux devant lui pour le remercier.
— Madame Cavois, madame Cavois, on ne se met à genoux que devant Dieu.
— Et devant ceux qui le représentent: d'ailleurs, c'est à moi à donner des ordres à mes enfants: à genoux marmaille.
Les enfants obéirent.
— Là, maintenant, dit Mme Cavois s'adressant à l'aîné, Armand, répète à M. le cardinal la prière que je t'ai apprise, et que tu dois dire soir et matin.
— Mon Dieu, seigneur, dit l'enfant, donnez la santé à mon père, à ma mère, à mes frères, à mes soeurs, et faites que S. Exc. le cardinal, à qui nous devons tout, et auquel nous vous supplions d'accorder toute sorte de biens, perde son ministère, afin que papa puisse rentrer tous les soirs à la maison.
— Amen, répondirent en choeur tous les autres enfants.
— Eh bien, dit le cardinal en riant, cela ne m'étonne point qu'une prière faite d'un si bon coeur et avec tant d'ensemble ait été exaucée.
— Là, fit Mme Cavois, maintenant que nous avons dit à monseigneur tout ce que nous avions à lui dire, levez-vous et partons.
Les enfants se levèrent avec le même ensemble qu'ils s'étaient agenouillés.
— Hein! dit Mme Cavois, comme cela obéit!
— Madame Cavois, dit le cardinal, si jamais je rentre au ministère, je vous fais nommer capitaine instructeur des troupes de Sa Majesté.
— Dieu vous en garde! monseigneur.
Mme de Combalet embrassa les enfants et la mère, qui les fit monter deux par deux dans trois chaises attendant à la porte, et monta dans la quatrième avec le plus petit de tous.
Le cardinal les suivit des yeux avec un certain attendrissement.
— Monseigneur, dit Latil en se soulevant sur son fauteuil, vous n'avez plus besoin de moi, comme homme d'épée, puisque vous avez M. Cavois qui vous suit dans votre disgrâce, mais vous n'avez pas que le fer à craindre: votre ennemie s'appelle Médicis.
— Oui, n'est-ce pas, c'est votre avis, à vous aussi? dit Mme de Combalet en rentrant; le poison...
— Il faut une personne dévouée qui goûte tout ce que boira et tout ce que mangera Votre Eminence. Je m'offre.
— Oh, pour cela, mon cher monsieur Latil, dit en souriant Mme de Combalet, vous arrivez trop tard. Il y a déjà quelqu'un qui s'est offert.
— Et qui a été accepté?
— Je l'espère du moins, dit Mme de Combalet, regardant tendrement son oncle.
— Et qui cela? demanda Latil.
— Moi, dit Mme de Combalet.
— Alors, dit Latil, je n'ai plus besoin ici. Adieu, monseigneur.
— Que faites-vous? dit le cardinal.
— Je m'en vais. Vous avez un capitaine des gardes, vous avez un dégustateur; à quel titre resterai-je chez Votre Eminence?
— A titre d'ami, Etienne Latil, un coeur comme le vôtre est rare, et l'ayant trouvé, je ne veux pas le perdre.
Puis se tournant vers Mme de Combalet:
— Ma chère Marie, lui dit il, c'est à vous que je confie, âme et corps, mon ami Latil. Si je ne trouve pas à cette heure une occasion de l'occuper selon ses mérites, peut-être cette occasion se présentera-t-elle plus tard. Allez, en supposant que mes amis littéraires me soient aussi fidèles, de leur côté que mon capitaine des gardes et mon lieutenant, il faut que je leur taille de la besogne pour demain.
— M. Jean Rotrou, dit la voix de Guillemot annonçant.
— Vous le voyez, dit le cardinal à Mme de Combalet et à Latil, en voilà déjà un qui ne s'est pas fait attendre.
— Mon Dieu, dit Etienne Latil, faut-il que mon père ne m'ait pas fait apprendre la poésie! |
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"file_name": "pg18200.txt",
"title": "Le Collier de la Reine, Tome II",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre LVI | Un ministre des finances
Nous avons vu que la reine, avant de recevoir Andrée, avait lu un billet de madame de La Motte, et qu'elle avait souri.
Ce billet renfermait seulement ces mots, avec toutes les formules possibles de respect:
«Et Votre Majesté peut être assurée qu'il lui sera fait crédit, et que la marchandise sera livrée de confiance.»
Donc, la reine avait souri, et brûlé le petit billet de Jeanne.
Lorsqu'elle se fut un peu assombrie en la société de mademoiselle de Taverney, madame de Misery vint lui annoncer que monsieur de Calonne attendait l'honneur d'être admis auprès d'elle.
Il n'est pas hors de propos d'expliquer ce nouveau personnage au lecteur. L'histoire le lui a assez fait connaître, mais le roman, qui dessine moins exactement les perspectives et les grands traits, donne peut-être un détail plus satisfaisant à l'imagination.
Monsieur de Calonne était un homme d'esprit, d'infiniment d'esprit même, qui, sortant de cette génération de la dernière moitié du siècle, peu habituée aux larmes, bien que raisonneuse, avait pris son parti du malheur suspendu sur la France, mêlait son intérêt à l'intérêt commun, disait comme Louis XV: «Après nous la fin du monde»; et cherchait partout des fleurs pour parer son dernier jour.
Il savait les affaires, était homme de cour. Tout ce qu'il y eut de femmes illustres par leur esprit, leur richesse et leur beauté, il l'avait cultivé par des hommages pareils à ceux que l'abeille rend aux plantes chargées d'arômes et de sucs.
C'était alors le résumé de toutes les connaissances que la conversation de sept à huit hommes et de dix à douze femmes. Monsieur de Calonne avait pu compter avec d'Alembert, raisonner avec Diderot, railler avec Voltaire, rêver avec Rousseau. Enfin il avait été assez fort pour rire au nez de la popularité de monsieur Necker.
Monsieur Necker le sage et le profond, dont le compte-rendu avait paru éclairer toute la France; Calonne l'ayant bien observé sur toutes ses faces, avait fini par le rendre ridicule, aux yeux même de ceux qui le craignaient le plus, et la reine et le roi, que ce nom faisait tressaillir, ne s'étaient accoutumés qu'en tremblant à l'entendre bafouer par un homme d'état élégant, de bonne humeur, qui, pour répondre à tant de beaux chiffres, se contentait de dire: «À quoi bon prouver qu'on ne peut rien prouver.»
En effet, Necker n'avait prouvé qu'une chose, l'impossibilité où il se trouvait de continuer à gérer les finances. Monsieur de Calonne, lui, les accepta comme un fardeau trop léger pour ses épaules, et dès les premiers moments on peut dire qu'il plia sous le faix.
Que voulait monsieur Necker? Des réformes. Ces réformes partielles épouvantaient tous les esprits. Peu de gens y gagnaient, et ceux qui y gagnaient y gagnaient peu de chose; beaucoup, au contraire, y perdaient et y perdaient trop. Quand Necker voulait opérer une juste répartition de l'impôt, quand il entendait frapper les terres de la noblesse et les revenus du clergé, Necker indiquait brutalement une révolution possible. Il fractionnait la nation et l'affaiblissait d'avance quand il eût fallu concentrer toutes ses forces pour l'amener à un résultat général de rénovation.
Ce but, Necker le signalait et le rendait impossible à atteindre, par cela seulement qu'il le signalait. Parler d'une réforme d'abus à ceux qui ne veulent point que ces abus soient réformés, n'est-ce pas s'exposer à l'opposition des intéressés? Faut-il prévenir l'ennemi de l'heure à laquelle on donnera l'assaut à une place?
C'est ce que Calonne avait compris, plus réellement ami de la nation, en cela, que le Genevois Necker, plus ami, disons-nous, quant aux faits accomplis, car, au lieu de prévenir un mal inévitable, Galonne accélérait l'invasion du fléau.
Son plan était hardi, gigantesque, sûr; il s'agissait d'entraîner en deux ans vers la banqueroute le roi et la noblesse, qui l'eussent retardée de dix ans; puis la banqueroute étant faite, de dire: «Maintenant, riches, payez pour les pauvres, car ils ont faim et dévoreront ceux qui ne les nourriront pas.»
Comment le roi ne vit-il pas tout d'abord les conséquences de ce plan ou ce plan lui-même? Comment lui, qui avait frémi de rage en lisant le compte-rendu, ne frissonna-t-il pas en devinant son ministre? Comment ne choisit-il pas entre les deux systèmes, et préféra-t-il se laisser aller à l'aventure? C'est le seul compte réel que Louis XVI, homme politique, ait à régler avec la postérité. C'était ce fameux principe auquel s'oppose toujours quiconque n'a pas assez de puissance pour couper le mal alors qu'il est invétéré.
Mais pour que le bandeau se soit épaissi de la sorte aux yeux du roi; pour que la reine, si clairvoyante et si nette dans ses aperçus, se soit montrée aussi aveugle que son époux sur la conduite du ministre, l'histoire, on devrait plutôt dire le roman, c'est ici qu'il est le bienvenu, va donner quelques détails indispensables.
Monsieur de Calonne entra chez la reine.
Il était beau, grand de taille et noble de manières; il savait faire rire les reines et pleurer ses maîtresses. Bien assuré que Marie-Antoinette l'avait mandé pour un besoin urgent, il arrivait le sourire sur les lèvres. Tant d'autres fussent venus avec une mine renfrognée pour doubler plus tard le mérite de leur consentement!
La reine aussi fut bien gracieuse, elle fit asseoir le ministre et parla d'abord de mille choses qui n'étaient rien.
— Avons-nous de l'argent, dit-elle ensuite, mon cher monsieur de Calonne?
— De l'argent? s'écria monsieur de Calonne, mais certainement, madame, que nous en avons, nous en avons toujours.
— Voilà qui est merveilleux, reprit la reine, je n'ai jamais connu que vous pour répondre ainsi à des demandes d'argent; comme financier vous êtes incomparable.
— Quelle somme faut-il à Votre Majesté? répliqua Calonne.
— Expliquez-moi d'abord, je vous en prie, comment vous avez fait pour trouver de l'argent là où monsieur Necker disait si bien qu'il n'y en avait pas?
— Monsieur Necker avait raison, madame, il n'y avait plus d'argent dans les coffres, et cela est si vrai que, le jour de mon avènement au ministère, le 5 novembre 1783, on n'oublie pas ces choses-là, madame, en cherchant le trésor public, je ne trouvai dans la caisse que deux sacs de douze cents livres. Il n'y avait pas un denier de moins.
La reine se mit à rire.
— Eh bien! dit-elle.
— Eh bien! madame, si monsieur Necker, au lieu de dire: «Il n'y a plus d'argent», se fût mis à emprunter, comme je l'ai fait, cent millions la première année, et cent vingt-cinq la seconde; s'il était sûr, comme je le suis, d'un nouvel emprunt de quatre-vingt millions pour la troisième, monsieur Necker eût été un vrai financier; tout le monde peut dire: «Il n'y a plus d'argent dans la caisse»; mais tout le monde ne sait pas répondre: «Il y en a.»
— C'est ce que je vous disais; c'est sur quoi je vous félicitais, monsieur. Comment paiera-t--on? voilà la difficulté.
— Oh! madame, répondit Calonne avec un sourire dont nul oeil humain ne pouvait mesurer la profonde, l'effrayante signification, je vous réponds bien qu'on paiera.
— Je m'en rapporte à vous, dit la reine, mais causons toujours finances; avec vous, c'est une science pleine d'intérêt; ronce chez les autres, elle est un arbre à fruits chez vous.
Calonne s'inclina.
— Avez-vous quelques nouvelles idées? demanda la reine; donnez m'en la primeur, je vous en prie.
— J'ai une idée, madame, qui mettra vingt millions dans la poche des Français, et sept ou huit millions dans la vôtre; pardon, dans la caisse de Sa Majesté.
— Ces millions seront les bienvenus ici et là. Par où arriveront-ils?
— Votre Majesté n'ignore pas que la monnaie d'or n'a point la même valeur dans tous les états de l'Europe?
— Je le sais. En Espagne, l'or est plus cher qu'en France.
— Votre Majesté a parfaitement raison, et c'est un plaisir que de causer finances avec elle. L'or vaut en Espagne, depuis cinq à six ans, dix-huit onces de plus par marc qu'en France. Il en résulte que les exportateurs gagnent sur un marc d'or qu'ils exportent de France en Espagne la valeur de quatorze onces d'argent à peu près.
— C'est considérable! dit la reine.
— Si bien que, dans un an, continua le ministre, si les capitalistes savaient ce que je sais, il n'y aurait plus chez nous un seul louis d'or.
— Vous allez empêcher cela?
— Immédiatement, madame; je vais hausser la valeur de l'or à quinze marcs quatre onces, un quinzième de bénéfice. Votre Majesté comprend que pas un louis ne restera dans les coffres, quand on saura qu'à la Monnaie ce bénéfice est donné aux porteurs d'or. La refonte de cette monnaie se fera donc, et dans le marc d'or, qui contient aujourd'hui trente louis, nous en trouverons trente-deux.
— Bénéfice présent, bénéfice futur, s'écria la reine. C'est une idée charmante et qui fera fureur.
— Je le crois, madame, et je suis bien heureux qu'elle ait si complètement obtenu votre approbation.
— Ayez-en toujours de pareilles, et je suis bien certaine alors que vous paierez toutes nos dettes.
— Permettez-moi, madame, dit le ministre, d'en revenir à ce que vous désirez de moi.
— Serait-il possible, monsieur, d'avoir en ce moment....
— Quelle somme?
— Oh! beaucoup trop forte peut-être.
Calonne sourit d'une manière qui encouragea la reine.
— Cinq cent mille livres, dit-elle.
— Ah! madame, s'écria-t-il, quelle peur Votre Majesté m'a faite; j'ai cru qu'il s'agissait d'une vraie somme.
— Vous pouvez donc?
— Assurément.
— Sans que le roi....
— Ah! madame, voilà qui est impossible; tous mes comptes sont chaque mois soumis au roi; mais il n'y a pas d'exemples que le roi les ait lus, et je m'en honore.
— Quand pourrai-je compter sur cette somme?
— Quel jour Votre Majesté en a-t-elle besoin?
— Au cinq du mois prochain seulement.
— Les comptes seront ordonnancés le deux; vous aurez votre argent le trois, madame.
— Monsieur de Calonne, merci.
— Mon plus grand bonheur est de plaire à Votre Majesté. Je la supplie de ne jamais se gêner avec ma caisse. Ce sera un plaisir tout d'amour-propre pour son contrôleur-général des finances.
Il s'était levé, avait salué gracieusement; la reine lui donna sa main à baiser.
— Un mot encore, dit-elle.
— J'écoute, madame.
— Cet argent me coûte un remords.
— Un remords... dit-il.
— Oui. C'est pour satisfaire un caprice.
— Tant mieux, tant mieux.... Sur la somme, alors, il y aura au moins moitié de vrais bénéfices pour notre industrie, notre commerce ou nos plaisirs.
— Au fait, c'est vrai, murmura la reine, et vous avez une façon charmante de me consoler, monsieur.
— Dieu soit loué! madame; n'ayons jamais d'autres remords que ceux de Votre Majesté, et nous irons droit au paradis.
— C'est que, voyez-vous, monsieur de Calonne, ce serait trop cruel pour moi de faire payer mes caprices au pauvre peuple.
— Eh bien! dit le ministre en appuyant avec son sourire sinistre sur chacune de ses paroles, n'ayons donc plus de scrupules, madame, car, je vous le jure, ce ne sera jamais le pauvre peuple qui paiera.
— Pourquoi? dit la reine surprise.
— Parce que le pauvre peuple n'a plus rien, répondit imperturbablement le ministre, et que là où il n'y a rien le roi perd ses droits.
Il salua et sortit. |
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"title": "Pauline et Pascal Bruno",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | VI. | Mon premier soin en arrivant fut de me mettre en quête d'un appartement pour ma sœur et pour moi; en conséquence je me présentai le même jour chez le banquier auprès duquel j'étais accrédité: il m'indiqua une petite maison toute meublée, qui faisait parfaitement l'affaire de deux personnes et de deux domestiques; je le chargeai de terminer la négociation, et le lendemain il m'écrivit que le cottage était à ma disposition.
Aussitôt, et tandis que la comtesse reposait, je me fis conduire dans une lingerie: la maîtresse de l'établissement me composa à l'instant un trousseau d'une grande simplicité, mais parfaitement complet et de bon goût; deux heures après, il était marqué au nom de Pauline de Nerval et transporté tout entier dans les armoires de la chambre à coucher de celle à qui il était destiné: j'entrai immédiatement chez une modiste, qui mit, quoique française, la même célérité dans sa fourniture; quant aux robes, comme je ne pouvais me charger d'en donner les mesures, j'achetai quelques pièces d'étoffe, les plus jolies que je pus trouver, et je priai le marchand de m'envoyer le soir même une couturière.
J'étais de retour à l'hôtel à midi: on me dit que ma sœur était réveillée et m'attendait pour prendre le thé: je la trouvai vêtue d'une robe très simple qu'elle avait eu le temps de faire faire pendant les douze heures que nous étions restés au Havre. Elle était charmante ainsi.
— Regardez, me dit-elle en me voyant entrer, n'ai-je pas déjà bien le costume de mon emploi, et hésiterez-vous maintenant à me présenter comme une sous-maîtresse?
— Je ferai tout ce que vous m'ordonnerez de faire, lui dis-je.
— Oh! mais ce n'est pas ainsi que vous devez me parler, et si je suis à mon rôle, il me semble que vous oubliez le vôtre: les frères, en général, ne sont pas soumis aussi aveuglément aux volontés de leur sœur, et surtout les frères aînés. Vous vous trahirez, prenez garde.
— J'admire vraiment votre courage, lui dis-je, laissant tomber mes bras et la regardant:--la tristesse au fond du cœur, car vous souffrez de l'âme; la pâleur sur le front, car vous souffrez du corps; éloignée pour jamais de tout ce que vous aimez, vous me l'avez dit, vous avez la force de sourire. Tenez, pleurez, pleurez, j'aime mieux cela, et cela me fait moins de mal.
— Oui, vous avez raison, me dit-elle, et je suis une mauvaise comédienne. On voit mes larmes, n'est-ce pas, à travers mon sourire? Mais j'avais pleuré pendant que vous n'y étiez pas, cela m'avait fait du bien; de sorte qu'à un œil moins pénétrant, à un frère moins attentif, j'aurais pu faire croire que j'avais déjà tout oublié.
— Oh! soyez tranquille, madame, lui dis-je avec quelque amertume, car tous mes soupçons me revenaient, soyez tranquille, je ne le croirai jamais.
— Croyez-vous qu'on oublie sa mère quand on sait qu'elle vous croit morte et qu'elle pleure votre mort?... O ma mère, ma pauvre mère! s'écria la comtesse en fondant en larmes et en se laissant retomber sur le canapé.
— Voyez comme je suis égoïste, lui dis-je en m'approchant d'elle, je préfère vos larmes à votre sourire. Les larmes sont confiantes et le sourire est dissimulé; le sourire, c'est le voile sous lequel le cœur se cache pour mentir. Puis, quand vous pleurez, il me semble que vous avez besoin de moi pour essuyer vos pleurs... Quand vous pleurez, j'ai l'espoir que lentement, à force de soins, d'attentions, de respect, je vous consolerai; tandis que, si vous étiez consolée déjà, quel espoir me resterait-il?
— Tenez, Alfred, me dit la comtesse avec un sentiment profond de bienveillance et en m'appelant pour la première fois par mon nom, ne nous faisons pas une vaine guerre de mots; il s'est passé entre nous des choses si étranges, que nous sommes dispensés, vous de détours envers moi, moi de ruse envers vous. Soyez franc, interrogez-moi; que voulez-vous savoir? je vous répondrai.
— Oh! vous êtes un ange, m'écriai-je, et moi je suis un fou: je n'ai le droit de rien savoir, de rien demander. N'ai-je pas été aussi heureux qu'un homme puisse l'être, quand je vous ai retrouvée dans ce caveau, quand je vous ai emportée dans mes bras en descendant cette montagne, quand vous vous êtes appuyée sur mon épaule dans cette barque? Aussi je ne sais, mais je voudrais qu'un danger éternel vous menaçât, pour vous sentir toujours frissonner contre mon cœur: ce serait une existence vite usée qu'une existence pleine de sensations pareilles. On ne vivrait qu'un an peut-être ainsi, puis le cœur se briserait; mais quelle longue vie ne changerait-on pas pour une pareille année? Alors vous étiez toute à votre crainte, et moi j'étais votre seul espoir. Vos souvenirs de Paris ne vous tourmentaient pas. Vous ne feigniez pas de sourire pour me cacher vos larmes; j'étais heureux!.. je n'étais pas jaloux.
— Alfred, me dit gravement la comtesse, vous avez fait assez pour moi pour que je fasse quelque chose pour vous. D'ailleurs, il faut que vous souffriez, et beaucoup, pour me parler ainsi; car en me parlant ainsi vous me prouvez que vous ne vous souvenez plus que je suis sous votre dépendance entière. Vous me faites honte pour moi; vous me faites mal pour vous.
— Oh! pardonnez-moi, pardonnez-moi! m'écriai-je en tombant à ses genoux; mais vous savez que je vous ai aimée jeune fille, quoique je ne vous l'aie jamais dit; vous savez que mon défaut de fortune seul m'a empêché d'aspirer à votre main; et vous savez encore que depuis que je vous ai retrouvée, cet amour, endormi peut-être, mais jamais éteint, s'est réveillé plus ardent, plus vif que jamais. Vous le savez, car on n'a pas besoin de dire de pareilles choses pour qu'elles soient sues. Eh bien! voilà ce qui fait que je souffre également à vous voir sourire et à vous voir pleurer; c'est que, quand vous souriez, vous me cachez quelque chose; c'est que, quand vous pleurez, vous m'avouez tout. Ah! vous aimez, vous regrettez quelqu'un.
— Vous vous trompez, me répondit la comtesse; si j'ai aimé, je n'aime plus; si je regrette quelqu'un, c'est ma mère!
— Oh! Pauline! Pauline! m'écriai-je, me dites-vous vrai? ne me trompez-vous pas? Mon Dieu, mon Dieu!
— Croyez-vous que je sois capable d'acheter votre protection par un mensonge?
— Oh! le ciel m'en garde!... Mais d'où est venue la jalousie de votre mari? car la jalousie seule a pu le porter à une pareille infamie.
— Ecoutez, Alfred, un jour ou l'autre il aurait fallu que je vous avouasse ce terrible secret; vous avez le droit de le connaître. Ce soir vous le saurez, ce soir vous lirez dans mon âme; ce soir, vous disposerez de plus que de ma vie, car vous disposerez de mon honneur et de celui de toute ma famille, mais à une condition.
— Laquelle? dites, je l'accepte à l'avance.
— Vous ne me parlerez plus de votre amour; je vous promets, moi, de ne pas oublier que vous m'aimez.
Elle me tendit la main; je la baisai avec un respect qui tenait de la religion.
— Asseyez-vous là, me dit-elle, et ne parlons plus de tout cela jusqu'au soir: qu'avez-vous fait?
— J'ai cherché une petite maison bien simple et bien isolée, où vous soyez libre et maîtresse, car vous ne pouvez rester dans un hôtel.
— Et vous l'avez trouvée?
— Oui, à Piccadilly. Et, si vous voulez, nous irons la voir après le déjeuner.
— Alors, tendez donc votre tasse.
Nous prîmes le thé; puis nous montâmes en voiture, et nous nous rendîmes au cottage.
C'était une jolie petite fabrique à jalousies vertes, avec un jardin plein de fleurs; une véritable maison anglaise, à deux étages seulement. Le rez-de-chaussée devait nous être commun; le premier était préparé pour Pauline. Je m'étais réservé le second.
Nous montâmes à son appartement: il se composait d'une antichambre, d'un salon, d'une chambre à coucher, d'un boudoir et d'un cabinet de travail, où l'on avait réuni tout ce qu'il fallait pour faire de la musique et dessiner. J'ouvris les armoires; la lingère m'avait tenu parole.
— Qu'est-ce cela? me dit Pauline.
— Si vous entrez dans une pension, lui répondis-je, on exigera que vous ayez un trousseau. Celui-ci est marqué à votre nom, un P et un N, Pauline de Nerval.
— Merci, mon frère, me dit-elle en me serrant la main. C'était la première fois qu'elle me redonnait ce titre depuis notre explication; mais cette fois ce titre ne me fit pas mal.
Nous entrâmes dans la chambre à coucher; sur le lit étaient deux chapeaux d'une forme toute parisienne et un châle de cachemire fort simple.
— Alfred, me dit la comtesse en les apercevant, vous eussiez dû me laisser entrer seule ici, puisque j'y devais trouver toutes ces choses. Ne voyez-vous pas que j'ai honte devant vous de vous avoir donné tant de peine?... Puis vraiment je ne sais s'il est convenable...
— Vous me rendrez tout cela sur le prix de vos leçons, interrompis-je en souriant: un frère peut prêter à sa sœur.
— Il peut même lui donner lorsqu'il est plus riche qu'elle, dit Pauline, car, dans ce cas-là, c'est celui qui donne qui est heureux.
— Oh! vous avez raison, m'écriai-je, et aucune délicatesse du cœur ne vous échappe... Merci, merci!..
Nous passâmes dans le cabinet de travail; sur le piano étaient les romances les plus nouvelles de madame Duchange, de Labarre et de Plantade; les morceaux les plus à la mode de Bellini, de Meyerbeer et de Rossini. Pauline ouvrit un cahier de musique et tomba dans une profonde rêverie.
— Qu'avez-vous? lui dis-je, voyant que ses yeux restaient fixés sur la même page, et qu'elle semblait avoir oublié que j'étais là.
— Chose étrange! murmura-t-elle, répondant à la fois à sa pensée et à ma question, il y a une semaine au plus que je chantais ce même morceau chez la comtesse M.; alors j'avais une famille, un nom, une existence. Huit jours se sont passés... et je n'ai plus rien de tout cela... Elle pâlit et tomba plutôt qu'elle ne s'assit sur un fauteuil, et l'on eût dit que véritablement elle allait mourir. Je m'approchai d'elle, elle ferma les yeux; je compris qu'elle était tout entière à sa pensée, je m'assis près d'elle, et lui appuyant la tête sur mon épaule:
— Pauvre sœur! lui dis-je.
Alors elle se reprit à pleurer; mais cette fois sans convulsions ni sanglots: c'étaient des larmes mélancoliques et silencieuses, de ces larmes enfin qui ne manquent pas d'une certaine douceur, et qu'il faut que ceux qui les regardent sachent laisser couler. Au bout d'un instant elle rouvrit les yeux avec un sourire.
— Je vous remercie, me dit-elle, de m'avoir laissée pleurer.
— Je ne suis plus jaloux, lui répondis-je.
Elle se leva.--N'y a-t-il pas un second étage? me dit-elle.
— Oui; il se compose d'un appartement tout pareil à celui-ci.
— Et doit-il être occupé?
— C'est vous qui en déciderez.
— Il faut accepter la position qui nous est imposée par la destinée avec toute franchise. Aux yeux du monde vous êtes mon frère, il est tout simple que vous habitiez la maison que j'habite, tandis qu'on trouverait sans doute étrange que vous allassiez loger autre part. Cet appartement sera le vôtre. Descendons au jardin.
C'était un tapis vert avec une corbeille de fleurs. Nous en fîmes deux ou trois fois le tour en suivant une allée sablée et circulaire qui l'enveloppait; puis Pauline alla vers le massif et y cueillit un bouquet.
— Voyez donc ces pauvres roses, me dit-elle en revenant à moi, comme elles sont pâles et presque sans odeur. N'ont-elles pas l'air d'exilées qui languissent après leur pays? Croyez-vous qu'elles aussi ont une idée de ce que c'est que la patrie, et qu'en souffrant elles ont le sentiment de leur souffrance?
— Vous vous trompez, lui dis-je, ces fleurs sont nées ici; cet air est l'atmosphère qui leur convient; ce sont des filles du brouillard et non de la rosée; un soleil plus ardent les brûlerait. D'ailleurs, elles sont faites pour parer des cheveux blonds et pour s'harmonier avec le teint mat des filles du Nord. A vous, à vos cheveux noirs il faudrait de ces roses ardentes comme il en fleurit en Espagne. Nous irons en chercher là quand vous en voudrez.
Pauline sourit tristement.--Oui, dit-elle, en Espagne... en Suisse... en Italie... partout... excepté en France... Puis elle continua de marcher sans parler davantage, effeuillant machinalement les roses sur le chemin.
— Mais, lui dis-je, avez-vous donc à tout jamais perdu l'espoir d'y rentrer?
— Ne suis-je pas morte?
— Mais en changeant de nom?...
— Il me faudrait aussi changer de visage.
— Mais c'est donc bien terrible, ce secret?
— C'est une médaille à deux faces, qui porte d'un côté du poison et de l'autre un échafaud. Écoutez, je vais vous raconter tout cela; il faut que vous le sachiez, et le plus tôt est le mieux. Mais vous, dites-moi d'abord par quel miracle de la Providence vous avez été conduit vers moi?
Nous nous assîmes sur un banc au-dessous d'un platane magnifique, qui couvrait de sa tente de feuillage une partie du jardin. Alors je commençai mon récit à partir de mon arrivée à Trouville. Je lui racontai tout: comment j'avais été surpris par l'orage et poussé sur la côte; comment, en cherchant un abri, j'étais entré dans les ruines de l'abbaye; comment, réveillé au milieu de mon sommeil par le bruit d'une porte, j'avais vu sortir un homme du souterrain; comment cet homme avait enfoui quelque chose sous une tombe, et comment, dès lors, je m'étais douté d'un mystère que j'avais résolu de pénétrer. Puis je lui dis mon voyage à Dives, la nouvelle fatale que j'y appris, la résolution désespérée de la revoir une fois encore, mon étonnement et ma joie en reconnaissant que le linceul couvrait une autre femme qu'elle; enfin mon expédition nocturne, la clef sous la tombe, mon entrée dans le souterrain, mon bonheur et ma joie en la retrouvant; et je lui racontai tout cela avec cette expression de l'âme, qui, sans prononcer le mot d'amour, le fait palpiter dans chaque parole que l'on dit; et pendant que je parlais, j'étais heureux et récompensé, car je voyais ce récit passionné l'inonder de mon émotion, et quelques-unes de mes paroles filtrer secrètement jusqu'à son cœur. Lorsque j'eus fini, elle me prit la main, la serra entre les siennes sans parler, me regarda quelque temps avec une expression de reconnaissance angélique; puis enfin, rompant le silence:
— Faites-moi un serment, me dit-elle.
— Lequel? parlez.
— Jurez-moi, sur ce que vous avez de plus sacré, que vous ne révélerez à qui que ce soit au monde ce que je vais vous dire, à moins que je ne sois morte, que ma mère ne soit morte, que le comte ne soit mort.
— Je le jure sur l'honneur, répondis-je.
— Et maintenant, écoutez, dit-elle. |
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"file_name": "pg9639.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 3.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXXVI | LES AMIS DE BUSSY.
Si les amis du roi avaient passé la nuit à dormir tranquillement, ceux du duc d'Anjou avaient pris la même précaution.
A la suite d'un bon souper auquel ils s'étaient réunis d'eux-mêmes, sans le conseil ni la présence de leur patron, qui ne prenait pas de ses favoris les mêmes inquiétudes que le roi prenait des siens, ils se couchèrent dans de bons lits, chez Antraguet, dont la maison avait été choisie comme lieu de réunion, se trouvant la plus proche du champ de bataille.
Un écuyer, celui de Ribérac, grand chasseur et habile armurier, avait passé toute la journée à nettoyer, fourbir et aiguiser les armes.
Il fut, en outre, chargé de réveiller les jeunes gens au point du jour: c'était son habitude tous les matins de fête, de chasse ou de duel.
Antraguet, avant de souper, s'en était allé voir, rue Saint-Denis, une petite marchande qu'il idolâtrait et qu'on n'appelait, dans tout le quartier, que la belle imagière. Ribérac avait écrit à sa mère; Livarot avait fait son testament.
A trois heures sonnant, c'est-à-dire quand les amis du roi s'éveillaient à peine, ils étaient déjà tous sur pied, frais, dispos et armés de bonne sorte.
Ils avaient pris des caleçons et des bas rouges pour que leurs ennemis ne vissent pas leur sang, et que ce sang ne les effrayât point eux-mêmes; ils avaient des pourpoints de soie grise, afin, si l'on se battait tout habillé, qu'aucun pli ne gênât leurs mouvements. Enfin ils étaient chaussés de souliers sans talons, et leurs pages portaient leurs épées, pour que leur bras et leur épaule n'éprouvassent aucune fatigue.
C'était un admirable temps pour l'amour, pour la bataille ou pour la promenade: le soleil dorait les pignons des toits sur lesquels fondait étincelante la rosée de la nuit.
Une senteur âcre et délicieuse en même temps moulait des jardins et se répandait par les rues.
Le pavé était sec et l'air vif.
Avant de sortir de la maison, les jeunes gens avaient fait demander au duc d'Anjou des nouvelles de Bussy.
On leur avait fait répondre qu'il était sorti la veille à dix heures du soir, et qu'il n'était pas rentrée depuis.
Le messager s'informa s'il était sorti seul et armé.
Il apprit qu'il était sortit accompagné de Remy, et que tous deux avaient leurs épées.
Au reste, on n'était point inquiet chez le comte, il faisait souvent des absences semblables; puis on le savait si fort, si brave et si adroit, que ses absences, même prolongées, causaient peu d'inquiétudes.
Les trois amis se firent répéter tous ces détails.
— Bon, dit Antraguet, n'avez-vous pas entendu dire, messieurs, que le roi avait commandé une grande chasse au cerf dans la forêt de Compiègne, et que M. de Monsoreau avait, à cet effet, dû partir hier?
— Oui, répondirent les jeunes gens.
— Alors je sais où il est: tandis que le grand veneur détourne le cerf, lui chasse la biche du grand veneur. Soyez tranquilles, messieurs, il est plus près du terrain que nous, et il y sera avant nous.
— Oui, dit Livarot, mais fatigué, harassé, n'ayant pas dormi.
Antraguet haussa les épaules.
— Est-ce que Bussy se fatigue? répliqua-t-il. Allons! en route, en route, messieurs, nous le prendrons en passant.
Tous se mirent en marche.
C'était juste le moment où Henri distribuait les épées à leurs ennemis; ils avaient donc dix minutes à peu près d'avance sur eux.
Comme Antraguet demeurait vers Saint-Eustache, ils prirent la rue des Lombards, la rue de la Verrerie et enfin la rue Saint-Antoine.
Toutes ces rues étaient désertes.
Les paysans qui venaient de Montreuil, de Vincennes ou de Saint-Maur-les-Fossés, avec leur lait et leurs légumes, et qui dormaient sur leurs chariots ou sur leurs mules, étaient seuls admis à voir cette fière escouade de trois vaillants hommes suivis de leurs trois pages et de leurs trois écuyers.
Plus de bravades, plus de cris, plus de menaces: lorsqu'on se bat pour tuer ou pour être tué, qu'on sait que le duel, de part et d'autre, sera acharné, mortel, sans miséricorde, on réfléchit; les plus étourdis des trois étaient, ce matin-là, les plus rêveurs.
En arrivant à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, tous trois portèrent, avec un sourire qui indiquait qu'une même pensée les tenait en ce moment, leurs yeux vers la petite maison de Monsoreau.
— On verra bien de là, dit Antraguet, et je suis sûr que la pauvre Diane viendra plus d'une fois à sa fenêtre.
— Tiens! dit Ribérac, elle y est déjà venue, ce me semble.
— Pourquoi cela?
— Elle est ouverte.
— C'est vrai. Mais pourquoi cette échelle dressée devant la fenêtre, quand le logis a des portes?
— En effet, c'est bizarre, dit Antraguet.
Tous trois s'approchèrent de la maison, avec le pressentiment intérieur qu'ils marchaient à quelque grave révélation.
— Et nous ne sommes pas les seuls à nous étonner, dit Livarot: voyez ces paysans qui passent, et qui se dressent dans leur voiture pour regarder.
Les jeunes gens arrivèrent sous le balcon.
Un maraîcher y était déjà, et semblait examiner la terre.
— Eh! seigneur de Monsoreau, cria Antraguet, venez-vous nous voir? En ce cas, dépêchez-vous, car nous tenons à arriver les premiers.
Ils attendirent, mais inutilement.
— Personne ne répond, dit Ribérac; mais pourquoi, diable! cette échelle?
— Eh! manant, dit Livarot au maraîcher, que fais-tu là? Est-ce que c'est toi qui as dressé cette échelle?
— Dieu m'en garde, messieurs! répondit-il.
— Et pourquoi cela? demanda Antraguet.
— Regardez donc là-haut.
Tous trois levèrent la tête.
— Du sang! s'écria Ribérac.
— Ma foi, oui, du sang, dit le villageois, et qui est bien noir, même.
— La porte a été forcée; dit en même temps le page d'Antraguet.
Antraguet jeta un coup d'oeil de la porte à la fenêtre, et, saisissant l'échelle, il fut sur le balcon en une seconde.
Il plongea son regard dans la chambre.
— Qu'y a-t-il donc? demandèrent les autres, qui le virent chanceler et pâlir.
Un cri terrible fut sa seule réponse.
Livarot était monté derrière lui.
— Des cadavres! la mort! la mort partout! s'écria le jeune homme.
Et tous deux entrèrent dans la chambre.
Ribérac resta en bas, de peur de surprise.
Pendant ce temps, le maraîcher arrêtait, par ses exclamations, tous les passants.
La chambre portait partout les traces de l'horrible lutte de la nuit.
Les taches, ou plutôt une rivière de sang s'était étendue sur le carreau.
Les tentures étaient hachées de coups d'épées et de balles de pistolets.
Les meubles gisaient, brisés et rouges, dans des débris de chair et de vêtements.
— Oh! Remy, le pauvre Remy! dit tout à coup Antraguet.
— Mort? demanda Livarot.
— Déjà froid.
— Mais il faut donc, s'écria Livarot, qu'un régiment de reîtres ait passé par cette chambre!
En ce moment, Livarot vit la porte du corridor ouverte; des traces de sang indiquaient que, de ce côté aussi, avait eu lieu la lutte.
Il suivit les terribles vestiges, et vint jusqu'à l'escalier.
La cour était vide et solitaire.
Pendant ce temps, Antraguet, au lieu de le suivre, prenait le chemin de la chambre voisine.
Il y avait du sang partout: le sang conduisait à la fenêtre.
Il se pencha sur son appui, et plongea son oeil effrayé sur le petit jardin.
Le treillage de fer retenait encore le cadavre livide et roide du malheureux Bussy.
A cette vue, ce ne fut pas un cri, mais un rugissement qui s'échappa de la poitrine d'Antraguet.
Livarot accourut.
— Regarde, dit Antraguet, Bussy mort!
— Bussy assassiné, précipité par une fenêtre! Entre, Ribérac, entre!
Pendant ce temps, Livarot s'élançait dans la cour, et rencontrait au bas de l'escalier Ribérac, qu'il emmenait avec lui.
Une petite porte, qui communiquait de la cour au jardin, leur donna passage.
— C'est bien lui! s'écria Livarot.
— Il a le poing haché, dit Ribérac.
— Il a deux balles dans la poitrine.
— Il est criblé de coups de dague.
— Ah! pauvre Bussy! hurlait Antraguet; vengeance! vengeance!
En se retournant, Livarot heurta un second cadavre.
— Monsoreau! cria-t-il.
— Quoi, Monsoreau aussi?
— Oui, Monsoreau percé comme un crible, et qui a eu la tête brisée sur le pavé.
— Ah ça, mais on a donc assassiné tous nos amis, cette nuit!
— Et sa femme, sa femme! cria Antraguet; Diane, madame Diane!
Personne ne répondit, excepté la populace, qui commençait à fourmiller autour de la maison.
C'est en ce moment que le roi et Chicot arrivaient à la hauteur de la rue Sainte-Catherine, et se détournaient pour éviter le rassemblement.
— Bussy! pauvre Bussy! s'écriait Ribérac désespéré.
— Oui, dit Antraguet, on a voulu se défaire du plus terrible de nous tous.
— C'est une lâcheté! c'est une infamie! crièrent les deux autres jeunes gens.
— Allons nous plaindre au duc! cria l'un d'eux.
— Non pas, dit Antraguet, ne chargeons personne du soin de notre vengeance; nous serions mal vengés, ami; attends-moi.
En une seconde il descendit, et rejoignit Livarot et Ribérac.
— Mes amis, dit-il, regardez cette noble figure du plus brave des hommes, voyez les gouttes encore vermeilles de son sang; celui-là nous donne l'exemple; celui-là ne chargeait personne du soin de le venger... Bussy! Bussy! nous ferons comme toi; et, sois tranquille, nous nous vengerons!
En disant ces mots, il se découvrit, posa ses lèvres sur les lèvres de Bussy; et, tirant son épée, il la trempa dans son sang.
— Bussy, dit-il, je jure sur ton cadavre que ce sang sera lavé dans le sang de tes ennemis!
— Bussy, dirent les autres, nous jurons de tuer ou de mourir!
— Messieurs, dit Antraguet, remettant son épée au fourreau, pas de merci, pas de miséricorde, n'est-ce pas?
Les deux jeunes gens étendirent la main sur le cadavre:
— Pas de merci, pas de miséricorde! répétèrent-ils.
— Mais, dit Livarot, nous ne serons plus que trois contre quatre.
— Oui, mais nous n'aurons assassiné personne, nous, dit Antraguet; et Dieu fera forts ceux qui sont innocents. Adieu, Bussy!
— Adieu, Bussy! répétèrent les deux autres compagnons.
Et ils sortirent, l'effroi dans l'âme et la pâleur au front, de cette maison maudite.
Ils y avaient trouvé, avec l'image de la mort, ce désespoir profond qui centuple les forces; ils y avaient recueilli cette indignation généreuse qui rend l'homme supérieur à son essence mortelle.
Ils percèrent avec peine la foule, tant, en un quart d'heure, la foule était devenue considérable.
En arrivant sur le terrain, ils trouvèrent leurs ennemis qui les attendaient, les uns assis sur des pierres, les autres pittoresquement campés sur les barrières de bois.
Ils firent les derniers pas en courant, honteux d'arriver les derniers.
Les quatre mignons avaient avec eux quatre écuyers.
Leurs quatre épées, posées à terre, semblaient attendre et se reposer comme eux.
— Messieurs, dit Quélus en se levant et en saluant avec une espèce de morgue hautaine, nous avons eu l'honneur de vous attendre.
— Excusez-nous, messieurs, dit Antraguet; mais nous fussions arrivés avant vous, sans le retard d'un de nos compagnons.
— M. de Bussy? fit d'Épernon; effectivement, je ne le vois pas. Il paraît qu'il se fait tirer l'oreille, ce matin.
— Nous avons bien attendu jusqu'à présent, dit Schomberg; nous attendrons bien encore.
— M. de Bussy ne viendra pas, répondit Antraguet.
Une stupeur profonde se peignit sur tous les visages; celui de d'Épernon seul exprima un autre sentiment.
— Il ne viendra pas! dit-il; ah! ah! le brave des braves a donc peur?
— Ce ne peut être pour cela, reprit Quélus.
— Vous avez raison, monsieur, dit Livarot.
— Et pourquoi ne viendra-t-il pas? demanda Maugiron.
— Parce qu'il est mort! répliqua Antraguet.
— Mort! s'écrièrent les mignons.
D'Épernon ne dit rien, et pâlit même légèrement.
— Et mort assassiné! reprit Antraguet. Ne le savez-vous pas, messieurs?
— Non, dit Quélus. Et pourquoi le saurions-nous?
— D'ailleurs, est-ce sûr? demanda d'Épernon.
Antraguet tira sa rapière.
— Si sûr, dit-il, que voilà de son sang sur mon épée.
— Assassiné! s'écrièrent les trois amis du roi. M. de Bussy assassiné!
D'Épernon continuait de secouer la tête d'un air de doute.
— Ce sang crie vengeance! dit Ribérac; ne l'entendez-vous pas, messieurs?
— Ah çà! reprit Schomberg, on dirait que votre douleur a un sens.
— Pardieu! fit Antraguet.
— Qu'est-ce à dire? s'écria Quélus.
— Cherche à qui le crime profite, dit le légiste, murmura Livarot.
— Ah ça, messieurs, vous expliquerez-vous haut et clair? dit Maugiron d'une voix tonnante.
— Nous venons justement pour cela, messieurs, dit Ribérac, et nous avons plus de sujets qu'il n'en faut pour nous égorger cent fois.
— Alors, vite l'épée à la main, dit d'Épernon en tirant son arme du fourreau; et faisons vite.
— Oh! oh! vous êtes bien pressé, monsieur le Gascon, dit Livarot; vous ne chantiez pas si haut quand nous étions quatre contre quatre.
— Est-ce notre faute, si vous n'êtes plus que trois? répondit d'Épernon.
— Oui, c'est votre faute! s'écria Antraguet; il est mort parce qu'on l'aimait mieux couché dans la tombe que debout sur le terrain; il est mort le poing coupé, pour que son poing ne pût plus soutenir son épée; il est mort parce qu'il fallait à tout prix éteindre ses yeux, dont l'éclair vous eût ébloui tous quatre. Comprenez-vous? suis-je clair?
Schomberg, Maugiron et d'Épernon hurlaient de rage.
— Assez, assez, messieurs! dit Quélus. Retirez-vous, monsieur d'Épernon; nous nous battrons trois contre trois; ces messieurs verront alors si, malgré notre droit, nous sommes gens à profiter d'un malheur que nous déplorons comme eux. Venez, messieurs, venez, ajouta le jeune homme en jetant son chapeau en arrière et en levant la main gauche, tandis que de la droite il faisait siffler son épée; venez, et, en nous voyant combattre à ciel ouvert et sous le regard de Dieu, vous pourrez juger si nous sommes des assassins. Allons, de l'espace! de l'espace!
— Ah! je vous haïssais, dit Schomberg, maintenant je vous exècre!
— Et moi, dit Antraguet, il y a une heure je vous eusse tué, maintenant je vous égorgerais. En garde, messieurs, en garde!
— Avec nos pourpoints ou sans pourpoints? demanda Schomberg.
— Sans pourpoint, sans chemise, dit Antraguet; la poitrine à nu, le coeur à découvert.
Les jeunes gens jetèrent leurs pourpoints et arrachèrent leurs chemises.
— Tiens, dit Quélus en se dévêtant, j'ai perdu ma dague. Elle tenait mal au fourreau, et sera tombée en route.
— Ou vous l'aurez laissée chez M. de Monsoreau, place de la Bastille, dit Antraguet, dans quelque fourreau dont vous n'aurez pas osé la retirer.
Quélus poussa un hurlement de rage, et tomba en garde.
— Mais il n'a pas de dague, monsieur Antraguet, il n'a pas de dague! cria Chicot, qui arrivait en ce moment sur le champ de bataille.
— Tant pis pour lui, dit Antraguet; ce n'est point ma faute.
Et, tirant sa dague de la main gauche, il tomba en garde de son côté. |
{
"file_name": "pg9637.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 1.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE VI | COMMENT SE FAISAIT LE PETIT COUCHER DU ROI HENRI III.
Après cette scène commencée en tragédie et terminée en comédie, et dont le bruit, échappé au dehors comme un écho du Louvre, se répandit par la ville, le roi, tout courroucé, reprit le chemin de son appartement, suivi de Chicot, qui demandait à souper.
— Je n'ai pas faim, dit le roi en franchissant le seuil de sa porte.
— C'est possible, dit Chicot; mais moi j'enrage, et je voudrais mordre quelque chose, ne fût-ce qu'un gigot.
Le roi fit comme s'il n'avait pas entendu. Il dégrafa son manteau, qu'il posa sur son lit, ôta son toquet, maintenu sur sa tête par de longues épingles noires, et le jeta sur son fauteuil; puis, s'avançant vers le couloir qui conduisait à la chambre de Saint-Luc, laquelle n'était séparée de la sienne que par une simple muraille:
— Attends-moi ici, bouffon, dit-il, je reviens.
— Oh! ne te presse pas, mon fils, dit Chicot, ne te presse pas; je désire même, continua-t-il en écoutant le pas de Henri qui s'éloignait, que tu me laisses le temps de te ménager une petite surprise.
Puis, lorsque le bruit des pas se fut tout à fait éteint:
— Holà! dit-il en ouvrant la porte de l'antichambre.
Un valet accourut.
— Le roi a changé d'avis, dit il, il veut un joli souper fin pour lui et Saint-Luc. Surtout il a recommandé le vin; allez, laquais.
Le valet tourna sur ses talons et courut exécuter les ordres de Chicot, qu'il ne doutait pas être les ordres du roi.
Quant à Henri, il était passé, comme nous l'avons dit, dans l'appartement de Saint-Luc, lequel, prévenu de la visite de Sa Majesté, s'était couché et se faisait lire des prières par un vieux serviteur, qui, l'ayant suivi au Louvre, avait été fait prisonnier avec lui. Sur un fauteuil doré, dans un coin, la tête entre ses deux mains, dormait profondément le page qu'avait amené Bussy.
Le roi embrassa toutes ces choses d'un coup d'oeil.
— Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda-t-il à Saint-Luc avec inquiétude.
— Votre Majesté, en me retenant ici, ne m'a-t-elle pas autorisé à faire venir un page?
— Oui, sans doute, répondit Henri III.
— Eh bien, j'ai profité de la permission, sire.
— Ah! ah!
— Sa Majesté se repent-elle de m'avoir accordé cette distraction? demanda Saint-Luc.
— Non pas, mon fils, non pas; distrais-toi, au contraire. Eh bien, comment vas-tu?
— Sire, dit Saint-Luc, j'ai une grande fièvre.
— En effet, dit le roi, tu as le visage empourpré, mon enfant; voyons le pouls, tu sais que je suis un peu médecin.
Saint-Luc tendit la main avec un mouvement visible de mauvaise humeur.
— Oui-da! dit le roi, plein-intermittent, agité.
— Oh! sire, dit Saint-Luc, c'est qu'en vérité je suis bien malade.
— Sois tranquille, dit Henri, je te ferai soigner par mon propre médecin.
— Merci! sire. Je déteste Miron.
— Je te garderai moi-même.
— Sire, je ne souffrirai pas....
— Je vais faire dresser un lit pour moi dans ta chambre, Saint-Luc. Nous causerons toute la nuit. J'ai mille choses à te raconter.
— Ah! s'écria Saint-Luc désespéré, vous vous dites médecin, vous vous dites mon ami, et vous voulez m'empêcher de dormir. Morbleu! docteur, vous avez une drôle de manière de traiter vos malades! Morbleu! sire, vous avez une singulière façon d'aimer vos amis.
— Eh quoi! tu veux rester seul, souffrant comme tu es!
— Sire, j'ai mon page Jean.
— Mais il dort.
— C'est comme cela que j'aime les gens qui me veillent; au moins ils ne m'empêchent point de dormir moi-même.
— Laisse-moi au moins te veiller avec lui. Je ne te parlerai que si tu te réveilles.
— Sire, j'ai le réveil très-maussade, et il faut être bien habitué à moi pour me pardonner toutes les sottises que je dis avant d'être bien éveillé.
— Au moins, viens assister à mon coucher.
— Et je serai libre après de revenir me mettre au lit?
— Parfaitement libre.
— Eh bien, soit. Mais je ferai un triste courtisan, je vous en réponds. Je tombe de sommeil.
— Tu bâilleras tout à ton aise.
— Quelle tyrannie! dit Saint-Luc, quand vous avez tous vos autres amis.
— Ah! oui, ils sont dans un bel état, et Bussy me les a bien accommodés. Schomberg a la cuisse crevée; d'Épernon a le poignet tailladé comme une manche à l'espagnole; Quélus est encore tout étourdi de son coup de poing d'hier et de son embrassade d'aujourd'hui; reste d'O, qui m'ennuie à mourir, et Maugiron qui me boude. Allons! réveille ce grand bélître de page, et fais-toi passer une robe de chambre.
— Sire, si Votre Majesté veut me laisser.
— Pourquoi faire?
— Le respect....
— Allons donc!
— Sire, dans cinq minutes je serai chez Votre Majesté.
— Dans cinq minutes, soit! Mais pas plus de cinq minutes, entends-tu; et pendant ces cinq minutes trouve-moi de bons contes, Saint-Luc, que nous tâchions de rire un peu.
Et là-dessus, le roi, qui avait obtenu la moitié de ce qu'il voulait, sortit à moitié content.
La porte ne se fut pas plutôt refermée derrière lui, que le page se réveilla en sursaut, et d'un bond fut à la portière.
— Ah! Saint-Luc, dit-il quand le bruit des pas se fut perdu, vous allez encore me quitter. Mon Dieu! quel supplice! je meurs d'effroi ici. Si l'on allait découvrir!
— Ma chère Jeanne, dit Saint-Luc, Gaspard que voilà ici, et il lui montrait le vieux serviteur, vous défendra contre toute indiscrétion.
— Alors, autant vaut que je m'en aille, dit la jeune femme en rougissant.
— Si vous l'exigez absolument, Jeanne, dit Saint-Luc d'un ton attristé, je vous ferai reconduire à l'hôtel Montmorency, car la consigne n'est que pour moi. Mais si vous étiez aussi bonne que belle, si vous aviez dans le coeur quelques sentiments pour le pauvre Saint-Luc, vous l'attendriez quelques instants. Je vais tant souffrir de la tête, des nerfs et des entrailles, que le roi ne voudra pas d'un si triste compagnon et me renverra coucher.
Jeanne baissa les yeux.
— Allez donc, dit-elle, j'attendrai; mais je vous dirai comme le roi: Ne soyez pas longtemps.
— Jeanne, ma chère Jeanne, vous êtes adorable, dit, Saint-Luc, rapportez-vous-en à moi de revenir le plus tôt possible près de vous. D'ailleurs, il me vient une idée, je vais la mûrir un peu, et, à mon retour, je vous en ferai part.
— Une idée qui vous rendra la liberté?
— Je l'espère.
— Alors, allez.
— Gaspard, dit Saint-Luc, empêchez bien que personne n'entre ici. Puis, dans un quart d'heure, fermez la porte à clef; apportez-moi cette clef chez le roi. Allez dire à l'hôtel qu'on ne soit point inquiet de madame la comtesse, et ne revenez que demain.
Gaspard promit en souriant d'exécuter les ordres que la jeune femme écoutait en rougissant.
Saint-Luc prit la main de sa femme, la baisa tendrement, et courut à la chambre de Henri, qui déjà s'impatientait.
Jeanne, toute seule et toute frémissante, se blottit dans l'ample rideau qui tombait des tringles du lit, et là, rêveuse, inquiète, courroucée, elle chercha de son côté, en jouant avec une sarbacane, un moyen de sortir victorieuse de l'étrange position où elle se trouvait.
Quand Saint-Luc entra chez le roi, il fut saisi du parfum âpre et voluptueux qu'exhalait la chambre royale. Les pieds de Henri foulaient, en effet, une jonchée de fleurs dont on avait coupé les tiges, de peur qu'elles n'offensassent la peau délicate de Sa Majesté; roses, jasmins, violettes, giroflées, malgré la rigueur de la saison, formaient un moelleux et odorant tapis au roi Henri III.
La chambre, dont le plafond avait été abaissé et décoré de belles peintures sur toile, était meublée, comme nous l'avons dit, de deux lits, l'un desquels était si large, que, quoique son chevet fût appuyé au mur, il tenait près du tiers de la chambre. Ce lit était d'une tapisserie d'or et de soie à personnages mythologiques, représentant l'histoire de Cenée ou de Cenis, tantôt homme et tantôt femme, laquelle métamorphose ne s'opérait pas, comme on peut le présumer, sans les plus fantasques efforts de l'imagination du peintre. Le ciel du lit était de toile d'argent lamée d'or et de figures de soie, et les armes royales richement brodées étaient appliquées à la portion du baldaquin qui, appliquée à la muraille, formait le chevet du lit.
Il y avait aux fenêtres même tapisserie qu'aux lits, et les canapés et les fauteuils étaient formés de même étoffe que celle du lit et des fenêtres. Au milieu du plafond, une chaîne d'or laissait pendre une lampe de vermeil, dans laquelle brûlait une huile qui répandait, en se consumant, un parfum exquis. A la droite du lit, un satyre d'or tenait à la main un candélabre où brûlaient quatre bougies roses parfumées aussi. Ces bougies, grosses comme des cierges, jetaient une lumière qui, jointe à celle de là lampe, éclairait suffisamment la chambre.
Le roi, les pieds nus posés sur les fleurs qui jonchaient le parquet, était assis sur sa chaise d'ébène incrustée d'or; il avait sur les genoux sept ou huit petits chiens épagneuls tout jeunes, et dont les frais museaux chatouillaient doucement ses mains. Deux serviteurs triaient et frisaient ses cheveux retroussés comme ceux d'une femme, sa moustache à crochet, et sa barbe rare et floconneuse.
Un troisième enduisait le visage du prince d'une couche onctueuse de crème rosé d'un goût tout particulier et d'odeurs des plus appétissantes.
Henri fermait les yeux et se laissait faire avec la majesté et le sérieux d'un dieu indien.
— Saint-Luc, disait-il, où est Saint-Luc?
Saint-Luc entra.
Chicot le prit par la main et l'amena devant le roi.
— Tiens, dit-il à Henri, le voici, ton ami Saint-Luc; ordonne-lui de se débarbouiller ou plutôt de se barbouiller aussi avec de la crème; car si tu ne prends cette indispensable précaution, il arrivera une chose fâcheuse: ou lui sentira mauvais pour toi, qui sens si bon, ou toi tu sentiras trop bon pour lui, qui ne sentira rien. Çà, les graisses et les peignes! ajouta Chicot en s'étendant sur un grand fauteuil en face du roi, j'en veux tâter aussi, moi.
— Chicot, Chicot! s'écria Henri; votre peau est trop sèche et absorberait une trop grande quantité de crème; à peine y en a-t-il assez pour moi; et votre poil est si dur, qu'il casserait mes peignes.
— Ma peau s'est séchée à tenir la campagne pour toi, prince ingrat! et si mon poil est si dur, c'est que les contrariétés que tu me donnes le tiennent continuellement hérissé; mais si tu me refuses la crème pour mes joues, c'est-à-dire pour mon extérieur, c'est bon, mon fils, je ne te dis que cela.
Henri haussa les épaules en homme peu disposé à s'amuser des facéties de son bouffon.
— Laissez-moi, dit-il, vous radotez.
Puis, se retournant vers Saint-Luc:
— Eh bien, mon fils, dit-il, ce mal de tête?
Saint-Luc porta la main à son front, et poussa un gémissement.
— Figure-toi, continua Henri, que j'ai vu Bussy d'Amboise. Aïe!... monsieur, dit-il au coiffeur, vous me brûlez.
Le coiffeur s'agenouilla.
— Vous avez vu Bussy d'Amboise, sire? dit Saint-Luc tout frissonnant.
— Oui, répondit le roi; comprends-tu ces imbéciles qui l'ont attaqué à cinq, et qui l'ont manqué? Je les ferai rouer. Si tu avais été là, dis donc, Saint-Luc?
— Sire, répondit le jeune homme, il est probable que je n'eusse pas été plus heureux que mes compagnons.
— Allons donc! que dis-tu? je gage mille écus d'or que tu touches dix fois Bussy, contre Bussy six. Pardieu! il faudra que demain nous voyions cela. Tires-tu toujours, mon enfant?
— Mais oui, sire.
— Je demande si tu t'exerces souvent.
— Presque tous les jours quand je me porte bien; mais, quand je suis malade, sire, je ne suis bon à rien absolument.
— Combien de fois me touchais-tu?
— Nous faisions jeu égal à peu près, sire.
— Oui, mais je tire mieux que Bussy. Par la mordieu! monsieur, dit Henri à son barbier, vous m'arrachez la moustache.
Le barbier s'agenouilla.
— Sire, dit Saint-Luc, indiquez-moi un remède pour le mal de coeur.
— Il faut manger, dit le roi.
— Oh! sire, je crois que vous vous trompez.
— Non, je t'assure.
— Tu as raison, Valois, dit Chicot, et comme j'ai grand mal de coeur ou d'estomac, je ne sais pas bien lequel, je suis l'ordonnance.
Et l'on entendit un bruit singulier pareil à celui qui résulte du mouvement très-multiplié des mâchoires d'un singe.
Le roi se retourna et vit Chicot, qui, après avoir englouti à lui tout seul le double souper qu'il avait fait monter au nom du roi, faisait jouer bruyamment ses mandibules, tout en dégustant le contenu d'une tasse de porcelaine du Japon.
— Eh bien, dit Henri, que diable faites-vous là, monsieur Chicot?
— Je prends ma crème à l'intérieur, dit Chicot, puisque extérieurement elle m'est défendue.
— Ah! traître, s'écria le roi en faisant un demi-tour de tête si malencontreux que le doigt pâteux du valet de chambre emplit de crème la bouche du roi.
— Mange, mon fils, dit gravement Chicot, je ne suis pas si tyrannique que toi; intérieure ou extérieure, je te les permets toutes deux.
— Monsieur, vous m'étouffez, dit Henri au valet de chambre.
Le valet de chambre s'agenouilla comme avaient fait le coiffeur et le barbier.
— Qu'on aille me chercher mon capitaine des gardes, s'écria Henri, qu'on me l'aille chercher à l'instant même.
— Et pourquoi faire, ton capitaine des gardes? demanda Chicot, passant son doigt dans l'intérieur de la tasse de porcelaine, et faisant glisser ensuite son doigt entre ses lèvres.
— Pour qu'il passe son épée au travers du corps de Chicot, et que, si maigre qu'il puisse être, il en fasse un rôti à mes chiens.
Chicot se redressa, et, se coiffant de travers:
— Par la mordieu! dit-il, du Chicot à tes chiens, du gentilhomme à tes quadrupèdes! Eh bien, qu'il y vienne, mon fils, ton capitaine des gardes, et nous verrons.
Et Chicot tira sa longue épée, dont il s'escrima si plaisamment contre le coiffeur, contre le barbier, contre le valet de chambre, que le roi ne put s'empêcher de rire.
— Mais j'ai faim, dit le roi d'une voix dolente, et le coquin a mangé à lui seul tout le souper.
— Tu es un capricieux, Henri, dit Chicot. Je t'ai offert de te mettre à table, et tu as refusé. En tout cas, il reste ton bouillon. Moi, je n'ai plus faim et je vais me coucher.
Pendant ce temps, le vieux Gaspard était venu apporter la clef à son maître.
— Moi aussi, dit Saint-Luc, car je manquerais, si je restais plus longtemps debout, de respect à mon roi, en tombant devant lui dans des attaques nerveuses. J'ai le frisson.
— Tiens, Saint-Luc, dit le roi en tendant au jeune homme une poignée de petits chiens, emporte, emporte.
— Pourquoi faire? demanda Saint-Luc.
— Pour les faire coucher avec toi; ils prendront ton mal, et tu ne l'auras plus.
— Merci, sire, dit Saint-Luc en remettant les chiens dans leur corbeille, je n'ai pas de confiance dans votre recette.
— Je t'irai voir cette nuit, Saint-Luc, dit le roi.
— Oh! ne venez pas, sire, je vous en supplie, dit Saint-Luc, vous me réveilleriez en sursaut, et l'on dit que cela rend épileptique.
Et, sur ce, ayant salué le roi, il sortit de la chambre, poursuivi par les signes d'amitié que lui prodigua Henri tant qu'il put le voir.
Chicot avait déjà disparu.
Les deux ou trois personnes qui avaient assisté au coucher sortirent à leur tour.
Il ne resta près du roi que les valets, qui lui couvrirent le visage d'un masque de toile fine enduite de graisse parfumée. Des trous pour le nez, pour les yeux et pour la bouche étaient ménagés dans ce masque. Un bonnet d'une étoffe de soie et d'argent le fixait sur le front et aux oreilles.
Puis on passa les bras du roi dans une brassière de satin rose, bien douillettement doublée de soie fine et de ouate; puis on lui présenta des gants d'une peau si souple, qu'on eût dit qu'ils étaient de tricot. Ces gants montaient jusqu'aux coudes, et ils étaient oints intérieurement d'une huile parfumée qui leur donnait cette élasticité dont à l'extérieur on cherchait inutilement la cause.
Ces mystères de la toilette royale achevés, on fit boire à Henri son consommé dans une tasse d'or; mais, avant de le porter à ses lèvres, il en versa la moitié dans une autre tasse toute pareille à la sienne, et ordonna qu'on envoyât cette moitié à Saint-Luc, en lui souhaitant une bonne nuit.
Ce fut alors le tour de Dieu, qui, ce soir-là, sans doute à cause de la grande préoccupation du roi, fut traité assez légèrement. Henri ne fit qu'une seule prière sans même toucher à ses chapelets bénits; et, faisant ouvrir son lit bassiné avec de la coriandre, du benjoin et de la cannelle, il se coucha.
Puis, une fois accommodé sur ses nombreux oreillers, Henri ordonna que l'on enlevât la jonchée de fleurs qui commençait à épaissir l'air de la chambre. On ouvrit pendant quelques secondes les fenêtres pour renouveler cet air trop chargé de carbone. Après quoi un grand feu de sarments brûla dans la cheminée de marbre, et, rapide comme un météore, ne s'éteignit néanmoins qu'après avoir répandu sa douce chaleur dans tout l'appartement.
Alors le valet ferma tout, rideaux et portières, et fit entrer le grand chien favori du roi, qui s'appelait Narcisse. D'un bond, il sauta sur le lit du roi, trépigna, tourna un instant, puis il se coucha en s'allongeant en travers sur les pieds de son maître.
Enfin on souffla les bougies roses qui brûlaient aux mains du satyre d'or, on baissa la lumière de la veilleuse en y substituant une mèche moins forte, et le valet chargé de ces derniers détails sortit à son tour sur la pointe du pied.
Déjà plus tranquille, plus nonchalant, plus oublieux que ces moines oisifs de son royaume enfouis dans leurs grasses abbayes, le roi de France ne se donnait plus la peine de songer qu'il y eût une France.
Il dormait.
Une demi-heure après, les gens qui veillaient dans les galeries, et qui, de leurs différents postes, pouvaient distinguer les fenêtres de la chambre de Henri, virent à travers les rideaux s'éteindre tout à fait la lampe royale, et les rayons argentés de la lune remplacer sur les vitres la douce lumière rose qui les colorait. Ils pensèrent en conséquence que Sa Majesté dormait de mieux en mieux.
En ce moment, tous les bruits du dedans et du dehors s'étaient éteints, et l'on eût entendu la chauve-souris la plus silencieuse voler dans les sombres corridors du Louvre. |
{
"file_name": "pg9638.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 2.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE VIII | COMMENT LE DUC D'ANJOU APPRIT QUE DIANE DE MÉRIDOR N'ÉTAIT POINT MORTE.
Pendant ce temps, les derniers jours d'avril étaient arrivés.
La grande cathédrale de Chartres était tendue de blanc, et sur les piliers, des gerbes de feuillage (car on a vu par l'époque où nous sommes arrivés que le feuillage était encore une rareté), et sur les piliers, disons-nous, des gerbes de feuillage remplaçaient les fleurs absentes.
Le roi, pieds nus, comme il était venu depuis la porte de Chartres, se tenait debout au milieu de la nef, regardant de temps en temps si tous ses courtisans et tous ses amis s'étaient trouvés fidèlement au rendez-vous. Mais les uns, écorchés par le pavé de la rue, avaient repris leurs souliers; les autres, affamés ou fatigués, se reposaient ou mangeaient dans quelque hôtellerie de la route, où ils s'étaient glissés en contrebande, et un petit nombre seulement avait eu le courage de demeurer dans l'église sur la dalle humide, avec les jambes nues sous leurs longues robes de pénitents.
La cérémonie religieuse qui avait pour but de donner un héritier à la couronne de France s'accomplissait; les deux chemises de Notre-Dame, dont, vu la grande quantité de miracles qu'elles avaient faits, la vertu prolifique ne pouvait être mise en doute, avaient été tirées de leurs châsses d'or, et le peuple, accouru en foule à cette solennité, s'inclinait sous le feu des rayons qui jaillirent du tabernacle quand les deux tuniques en sortirent.
Henri III, en ce moment, au milieu du silence général, entendit un bruit étrange, un bruit qui ressemblait à un éclat de rire étouffé, et il chercha par habitude si Chicot n'était pas là, car il lui sembla qu'il n'y avait que Chicot qui dût avoir l'audace de rire en un pareil moment.
Ce n'était pas Chicot cependant qui avait ri à l'aspect des deux saintes tuniques; car Chicot, hélas! était absent, ce qui attristait fort le roi, qui, on se le rappelle, l'avait perdu de vue tout à coup sur la route de Fontainebleau et n'en avait pas entendu reparler depuis. C'était un cavalier que son cheval encore fumant venait d'amener à la porte de l'église, et qui s'était fait un chemin, avec ses habits et ses bottes tout souillés de boue, au milieu des courtisans affublés de leurs robes de pénitents ou coiffés de sacs, mais, dans l'un et l'autre cas, pieds nus.
Voyant le roi se retourner, il resta bravement debout dans le choeur avec l'apparence du respect; car ce cavalier était homme de cour; cela se voyait dans son attitude encore plus que dans l'élégance des habits dont il était couvert.
Henri, mécontent de voir ce cavalier arrivé si tard faire tant de bruit, et différer si insolemment par ses habits de ce costume monacal qui était d'ordonnance ce jour-là, lui adressa un coup d'oeil plein de reproche et de dépit.
Le nouveau venu ne fit pas semblant de s'en apercevoir, et franchissant quelques dalles où étaient sculptées des effigies d'évêques en faisant crier ses souliers pont-levis (c'était la mode alors), il alla s'agenouiller près de la chaise de velours de M. le duc d'Anjou, lequel, absorbé dans ses pensées bien plutôt que dans ses prières, ne prêtait pas la moindre attention à ce qui se passait autour de lui.
Cependant, lorsqu'il sentit le contact de ce nouveau personnage, il se retourna vivement, et à demi-voix s'écria: Bussy!
— Bonjour, monseigneur, répondit le gentilhomme, comme s'il eût quitté le duc depuis la veille seulement et qu'il ne se fût rien passé d'important depuis qu'il l'avait quitté.
— Mais, lui dit le prince, tu es donc enragé?
— Pourquoi cela, monseigneur?
— Pour quitter n'importe quel lieu où tu étais, et pour venir voir à Chartres les chemises de Notre-Dame.
— Monseigneur, dit Bussy, c'est que j'ai à vous parler tout de suite.
— Pourquoi n'es-tu pas venu plus tôt?
— Probablement parce que la chose était impossible.
— Mais que s'est-il passé depuis tantôt trois semaines que tu as disparu?
— C'est justement de cela que j'ai à vous parler.
— Bah! tu attendras bien que nous soyons sortis de l'église?
— Hélas! il le faut bien, et c'est justement ce qui me fâche.
— Chut! voici la fin; prends patience, et nous retournerons ensemble à mon logis.
— J'y compte bien, monseigneur.
En effet, le roi venait de passer sur sa chemise de fine toile la chemise assez grossière de Notre-Dame, et la reine, avec l'aide de ses femmes, était occupée à en faire autant.
Alors le roi se mit à genoux, la reine l'imita; chacun d'eux demeura un moment sous un vaste poêle, priant de tout son coeur, tandis que les assistants, pour faire leur cour au roi, frappaient du front la terre.
Après quoi, le roi se releva, ôta sa tunique sainte, salua l'archevêque, salua la reine et se dirigea vers la porte de la cathédrale.
Mais, sur la route, il s'arrêta: il venait d'apercevoir Bussy.
— Ah! monsieur, dit-il, il paraît que nos dévotions ne sont point de votre goût, car vous ne pouvez vous décider à quitter l'or et la soie, tandis que votre roi prend la bure et la serge?
— Sire, répondit Bussy avec dignité, mais en pâlissant d'impatience sous l'apostrophe, nul ne prend à coeur comme moi le service de Votre Majesté, même parmi ceux dont le froc est le plus humble et dont les pieds sont le plus déchirés; mais j'arrive d'un voyage long et fatigant, et je n'ai su que ce matin le départ de Votre Majesté pour Chartres, j'ai donc fait vingt-deux lieues en cinq heures, sire, pour venir joindre Votre Majesté: voilà pourquoi je n'ai pas eu le temps de changer d'habit, ce dont Votre Majesté ne se serait point aperçue au reste si, au lieu de venir pour joindre humblement mes prières aux siennes, j'étais resté à Paris.
Le roi parut assez satisfait de cette raison; mais, comme il avait regardé ses amis, dont quelques-uns avaient haussé les épaules aux paroles de Bussy, il craignit de les désobliger en faisant bonne mine au gentilhomme de son frère, et il passa outre.
Bussy laissa passer le roi sans sourciller.
— Eh quoi! dit le duc, tu ne vois donc pas?
— Quoi?
— Que Schomberg, que Quélus et que Maugiron ont haussé les épaules à ton excuse?
— Si fait, monseigneur, je l'ai parfaitement vu, dit Bussy très-calme.
— Eh bien?
— Eh bien, croyez-vous que je vais égorger mes semblables ou à peu près dans une église? Je suis trop bon chrétien pour cela.
— Ah! fort bien, dit le duc d'Anjou étonné, je croyais que tu n'avais pas vu, ou que tu n'avais pas voulu voir.
Bussy haussa les épaules à son tour, et, à la sortie de l'église, prenant le prince à part.
— Chez vous, n'est-ce pas, monseigneur? dit-il.
— Tout de suite, car tu dois avoir bien des choses à m'apprendre.
— Oui, en effet, monseigneur, et des choses dont vous ne vous doutez pas, j'en suis sûr.
Le duc regarda Bussy avec étonnement.
— C'est comme cela, dit Bussy.
— Eh bien, laisse-moi seulement saluer le roi, et je suis à toi.
Le duc alla prendre congé de son frère, qui, par une grâce toute particulière de Notre-Dame, disposé sans doute à l'indulgence, donna au duc d'Anjou la permission de retourner à Paris quand bon lui semblerait.
Alors, revenant en toute hâte vers Bussy, et s'enfermant avec lui dans une des chambres de l'hôtel qui lui était assigné pour logement:
— Voyons, compagnon, dit-il, assieds-toi là et raconte-moi ton aventure; sais-tu que je t'ai cru mort?
— Je le crois bien, monseigneur.
— Sais-tu que toute la cour a pris les habits blancs en réjouissance de ta disparition, et que beaucoup de poitrines ont respiré librement pour la première fois depuis que tu sais tenir une épée? Mais il ne s'agit pas de cela; voyons, tu m'as quitté pour te mettre à la poursuite d'une belle inconnue! Quelle était cette femme et que dois-je attendre?
— Vous devez récolter ce que vous avez semé, monseigneur, c'est-à-dire beaucoup de honte!
— Plaît-il? fit le duc, plus étonné encore de ces étranges paroles que du ton irrévérencieux de Bussy.
— Monseigneur a entendu, dit froidement Bussy; il est donc inutile que je répète.
— Expliquez-vous, monsieur, et laissez à Chicot les énigmes et les anagrammes.
— Oh! rien de plus facile, monseigneur, et je me contenterai d'en appeler à votre souvenir.
— Mais qui est cette femme?
— Je croyais que monseigneur l'avait reconnue.
— C'était donc elle? s'écria le duc.
— Oui, monseigneur.
— Tu l'as vue?
— Oui.
— T'a-t-elle parlé?
— Sans doute; il n'y a que les spectres qui ne parlent pas. Après cela, peut-être monseigneur avait-il le droit de la croire morte, et l'espérance qu'elle l'était?
Le duc pâlit, et demeura comme écrasé par la rudesse des paroles de celui qui eût dû être son courtisan.
— Eh bien, oui, monseigneur, continua Bussy, quoique vous ayez poussé au martyre une jeune fille de race noble, cette jeune fille a échappé au martyre; mais ne respirez pas encore, et ne vous croyez pas encore absous, car, en conservant la vie, elle a trouvé un malheur plus grand que la mort.
— Qu'est-ce donc, et que lui est-il arrivé? demanda le duc tout tremblant.
— Monseigneur, il lui est arrivé qu'un homme lui a conservé l'honneur, qu'un homme lui a sauvé la vie; mais cet homme s'est fait payer son service si cher, que c'est à regretter qu'il l'ait rendu.
— Achève, voyons.
— Eh bien, monseigneur, la demoiselle de Méridor, pour échapper aux bras déjà étendus de M. le duc d'Anjou, dont elle ne voulait pas être la maîtresse, la demoiselle de Méridor s'est jetée aux bras d'un homme qu'elle exècre.
— Que dis-tu?
— Je dis que Diane de Méridor s'appelle aujourd'hui madame de Monsoreau.
A ces mots, au lieu de la pâleur qui couvrait ordinairement les joues de François, le sang reflua si violemment à son visage, qu'on eût cru qu'il allait lui jaillir par les yeux.
— Sang du Christ! s'écria le prince furieux; cela est-il bien vrai?
— Pardieu! puisque je le dis, répliqua Bussy avec son air hautain.
— Ce n'est point ce que je voulais dire, répéta le prince, et je ne suspectais point votre loyauté, Bussy; je me demandais seulement s'il était possible qu'un de mes gentilshommes, un Monsoreau, eût eu l'audace de protéger contre mon amour une femme que j'honorais de mon amour.
— Et pourquoi pas? dit Bussy.
— Tu eusses donc fait ce qu'il a fait, toi?
— J'eusse fait mieux, monseigneur, je vous eusse averti que votre honneur se fourvoyait.
— Un moment, Bussy, dit le duc redevenu calme, écoutez, s'il vous plaît; vous comprenez, mon cher, que je ne me justifie pas.
— Et vous avez tort, mon prince, car vous n'êtes qu'un gentilhomme toutes les fois qu'il s'agit de prud'homme.
— Eh bien c'est pour cela que je vous prie d'être le juge de M. de Monsoreau.
— Moi?
— Oui, vous, et de me dire s'il n'est point un traître, traître envers moi?
— Envers vous?
— Envers moi, dont il connaissait les intentions.
— Et les intentions de Votre Altesse étaient?...
— De me faire aimer de Diane sans doute!
— De vous faire aimer?
— Oui, mais dans aucun cas de n'employer la violence.
— C'étaient là vos intentions, monseigneur? dit Bussy avec un sourire ironique.
— Sans doute, et ces intentions, je les ai conservées jusqu'au dernier moment, quoique M. de Monsoreau les ait combattues avec toute la logique dont il était capable.
— Monseigneur! monseigneur! que dites-vous là? Cet homme vous a poussé à déshonorer Diane?
— Oui.
— Par ses conseils!
— Par ses lettres. En veux-tu voir une, de ses lettres?
— Oh! s'écria Bussy, si je pouvais croire cela!
— Attends une seconde, tu verras.
Et le duc courut à une petite caisse que gardait toujours un page dans son cabinet, et en tira un billet qu'il donna à Bussy:
— Lis, dit-il, puisque tu doutes de la parole de ton prince.
Bussy prit le billet d'une main tremblante de doute, et lut:
«Monseigneur,
Que Votre Altesse se rassure: ce coup de main se fera sans risques, car la jeune personne part ce soir pour aller passer huit jours chez une tante qui demeure au château de Lude; je m'en charge donc, et vous n'avez pas besoin de vous en inquiéter. Quant aux scrupules de la demoiselle, croyez bien qu'ils s'évanouiront dès qu'elle se trouvera en présence de Votre Altesse; en attendant, j'agis... et ce soir... elle sera au château de Beaugé.
De Votre Altesse, le très-respectueux serviteur,
BRYANT DE MONSOREAU.»
— Eh bien, qu'en dis-tu, Bussy? demanda le prince après que le gentilhomme eut relu la lettre une seconde fois.
— Je dis que vous êtes bien servi, monseigneur.
— C'est-à-dire que je suis trahi, au contraire.
— Ah! c'est juste! j'oubliais la suite.
— Joué! le misérable. Il m'a fait croire à la mort d'une femme....
— Qu'il vous volait; en effet, le trait est noir; mais, ajouta Bussy avec une ironie poignante, l'amour de M. de Monsoreau est une excuse.
— Ah! tu crois? dit le duc avec son plus mauvais sourire.
— Dame! reprit Bussy, je n'ai pas d'opinion là-dessus; je le crois si vous le croyez.
— Que ferais-tu à ma place? Mais d'abord, attends; qu'a-t-il fait lui-même?
— Il a fait accroire au père de la jeune fille que c'était vous qui étiez le ravisseur. Il s'est offert pour appui; il s'est présenté au château de Beaugé avec une lettre du baron de Méridor; enfin il a fait approcher une barque des fenêtres du château, et il a enlevé la prisonnière; puis, la renfermant dans la maison que vous savez, il l'a poussée, de terreurs en terreurs, à devenir sa femme.
— Et ce n'est point là une déloyauté infâme? s'écria le duc.
— Mise à l'abri sous la vôtre, monseigneur, répondit le gentilhomme avec sa hardiesse ordinaire.
— Ah! Bussy!... tu verras si je sais me venger!
— Vous venger! allons donc, monseigneur, vous ne ferez point une chose pareille.
— Comment?
— Les princes ne se vengent point, monseigneur, ils punissent. Vous reprocherez son infamie à ce Monsoreau, et vous le punirez.
— Et de quelle façon?
— En rendant le bonheur à mademoiselle de Méridor.
— Et le puis-je?
— Certainement.
— Et comment cela?
— En lui rendant la liberté.
— Voyons, explique-toi.
— Rien de plus facile; le mariage a été forcé, donc le mariage est nul.
— Tu as raison.
— Faites donc annuler le mariage, et vous aurez agi, monseigneur, en digne gentilhomme et en noble prince.
— Ah! ah! dit le prince soupçonneux, quelle chaleur! cela t'intéresse donc, Bussy?
— Moi, pas le moins du monde; ce qui m'intéresse, monseigneur, c'est qu'on ne dise pas que Louis de Clermont, comte de Bussy, sert un prince perfide et un homme sans honneur.
— Eh bien, tu verras. Mais comment rompre ce mariage?
— Rien de plus facile, en faisant agir le père.
— Le baron de Méridor?
— Oui.
— Mais il est au fond de l'Anjou.
— Il est ici, monseigneur, c'est-à-dire à Paris.
— Chez toi?
— Non, près de sa fille. Parlez-lui, monseigneur, qu'il puisse compter sur vous; qu'au lieu de voir dans Votre Altesse ce qu'il y a vu jusqu'à présent, c'est-à-dire un ennemi, il y voie un protecteur, et lui, qui maudissait votre nom, va vous adorer comme son bon génie.
— C'est un puissant seigneur dans son pays, dit le duc, et l'on assure qu'il est très-influent dans toute la province.
— Oui, monseigneur; mais ce dont vous devez vous souvenir avant toute chose, c'est qu'il est père, c'est que sa fille est malheureuse, et qu'il est malheureux du malheur de sa fille.
— Et quand pourrais-je le voir?
— Aussitôt votre retour à Paris.
— Bien.
— C'est convenu alors, n'est-ce pas, monseigneur?
— Oui.
— Foi de gentilhomme?
— Foi de prince.
— Et quand partez-vous?
— Ce soir; m'attends-tu?
— Non, je cours devant.
— Va, et tiens-toi prêt.
— Tout à vous, monseigneur. Où retrouverai-je Votre Altesse?
— Au lever du roi, demain, vers midi.
— J'y serai, monseigneur; adieu.
Bussy ne perdit pas un moment, et le chemin que le duc fit en dormant dans sa litière et qu'il mit quinze heures à faire, le jeune homme, qui revenait à Paris le coeur gonflé d'amour et de joie, le dévora en cinq heures pour consoler plus tôt le baron, auquel il avait promis assistance, et Diane, à laquelle il allait porter la moitié de sa vie. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
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} | Chapitre XXVI — Le cœur et l’esprit | — Milord, dit le comte de La Fère, vous êtes un noble Anglais, vous êtes un homme loyal, vous parlez à un noble Français, à un homme de cœur. Cet or, contenu dans les deux barils que voici, je vous ai dit qu’il était à moi, j’ai eu tort; c’est le premier mensonge que j’aie fait de ma vie, mensonge momentané, il est vrai: cet or, c’est le bien du roi Charles II, exilé de sa patrie, chassé de son palais, orphelin à la fois de son père et de son trône, et privé de tout, même du triste bonheur de baiser à genoux la pierre sur laquelle la main de ses meurtriers a écrit cette simple épitaphe qui criera éternellement vengeance contre eux: «Ci-gît le roi Charles Ier.»
Monck pâlit légèrement, et un imperceptible frisson rida sa peau et hérissa sa moustache grise.
— Moi, continua Athos, moi, le comte de La Fère, le seul, le dernier fidèle qui reste au pauvre prince abandonné, je lui ai offert de venir trouver l’homme duquel dépend aujourd’hui le sort de la royauté en Angleterre, et je suis venu, et je me suis placé sous le regard de cet homme, et je me suis mis nu et désarmé dans ses mains en lui disant: «Milord, ici est la dernière ressource d’un prince que Dieu fit votre maître, que sa naissance fit votre roi; de vous, de vous seul dépendent sa vie et son avenir. Voulez-vous employer cet argent à consoler l’Angleterre des maux qu’elle a dû souffrir pendant l’anarchie, c’est-à-dire voulez-vous aider, ou, sinon aider, du moins laisser faire le roi Charles II?»
«Vous êtes le maître, vous êtes le roi, maître et roi tout-puissant, car le hasard défait parfois l’œuvre du temps et de Dieu. Je suis avec vous seul, milord; si le succès vous effraie étant partagé, si ma complicité vous pèse, vous êtes armé, milord, et voici une tombe toute creusée; si, au contraire, l’enthousiasme de votre cause vous enivre, si vous êtes ce que vous paraissez être, si votre main, dans ce qu’elle entreprend, obéit à votre esprit, et votre esprit à votre cœur, voici le moyen de perdre à jamais la cause de votre ennemi Charles Stuart; tuez encore l’homme que vous avez devant les yeux, car cet homme ne retournera pas vers celui qui l’a envoyé sans lui rapporter le dépôt que lui confia Charles Ier, son père, et gardez l’or qui pourrait servir à entretenir la guerre civile. Hélas! milord, c’est la condition fatale de ce malheureux prince. Il faut qu’il corrompe ou qu’il tue; car tout lui résiste, tout le repousse, tout lui est hostile, et cependant il est marqué du sceau divin, et il faut, pour ne pas mentir à son sang, qu’il remonte sur le trône ou qu’il meure sur le sol sacré de la patrie.
«Milord, vous m’avez entendu. À tout autre qu’à l’homme illustre qui m’écoute, j’eusse dit: «Milord, vous êtes pauvre; milord, le roi vous offre ce million comme arrhes d’un immense marché; prenez-le et servez Charles II comme j’ai servi Charles Ier, et je suis sûr que Dieu, qui nous écoute, qui nous voit, qui lit seul dans votre cœur fermé à tous les regards humains; je suis sûr que Dieu vous donnera une heureuse vie éternelle après une heureuse mort.» Mais au général Monck, à l’homme illustre dont je crois avoir mesuré la hauteur, je dis: «Milord, il y a pour vous dans l’histoire des peuples et des rois une place brillante, une gloire immortelle, impérissable, si seul, sans autre intérêt que le bien de votre pays et l’intérêt de la justice, vous devenez le soutien de votre roi. Beaucoup d’autres ont été des conquérants et des usurpateurs glorieux. Vous, milord, vous vous serez contenté d’être le plus vertueux, le plus probe et le plus intègre des hommes; vous aurez tenu une couronne dans votre main, et, au lieu de l’ajuster à votre front, vous l’aurez déposée sur la tête de celui pour lequel elle avait été faite. Oh! milord, agissez ainsi, et vous léguerez à la postérité le plus envié des noms qu’aucune créature humaine puisse s’enorgueillir de porter.»
Athos s’arrêta. Pendant tout le temps que le noble gentilhomme avait parlé, Monck n’avait pas donné un signe d’approbation ni d’improbation; à peine même si, durant cette véhémente allocution, ses yeux s’étaient animés de ce feu qui indique l’intelligence. Le comte de La Fère le regarda tristement et, voyant ce visage morne, sentit le découragement pénétrer jusqu’à son cœur.
Enfin Monck parut s’animer, et, rompant le silence:
— Monsieur, dit-il d’une voix douce et grave, je vais, pour vous répondre, me servir de vos propres paroles. À tout autre qu’à vous, je répondrais par l’expulsion, la prison ou pis encore. Car enfin, vous me tentez et vous me violentez à la fois. Mais vous êtes un de ces hommes, monsieur, à qui l’on ne peut refuser l’attention et les égards qu’ils méritent: vous êtes un brave gentilhomme, monsieur, je le dis et je m’y connais. Tout à l’heure, vous m’avez parlé d’un dépôt que le feu roi transmit pour son fils: n’êtes-vous donc pas un de ces Français qui, je l’ai ouï dire, ont voulu enlever Charles à White Hall?
— Oui, milord, c’est moi qui me trouvais sous l’échafaud pendant l’exécution; moi qui, n’ayant pu le racheter, reçus sur mon front le sang du roi martyr; je reçus en même temps la dernière parole de Charles Ier, c’est à moi qu’il a dit «Remember!» et en me disant «Souviens-toi!» il faisait allusion à cet argent qui est à vos pieds, milord.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, monsieur, dit Monck, mais je suis heureux de vous avoir apprécié tout d’abord par ma propre inspiration et non par mes souvenirs. Je vous donnerai donc des explications que je n’ai données à personne, et vous apprécierez quelle distinction je fais entre vous et les personnes qui m’ont été envoyées jusqu’ici.
Athos s’inclina, s’apprêtant à absorber avidement les paroles qui tombaient une à une de la bouche de Monck, ces paroles rares et précieuses comme la rosée dans le désert.
— Vous me parliez, dit Monck, du roi Charles II; mais je vous prie, monsieur, dites-moi, que m’importe à moi, ce fantôme de roi? J’ai vieilli dans la guerre et dans la politique, qui sont aujourd’hui liées si étroitement ensemble, que tout homme d’épée doit combattre en vertu de son droit ou de son ambition, avec un intérêt personnel, et non aveuglément derrière un officier, comme dans les guerres ordinaires. Moi, je ne désire rien peut-être mais je crains beaucoup. Dans la guerre aujourd’hui réside la liberté de l’Angleterre, et peut-être celle de chaque Anglais. Pourquoi voulez-vous que, libre dans la position que je me suis faite, j’aille tendre la main aux fers d’un étranger? Charles n’est que cela pour moi. Il a livré ici des combats qu’il a perdus, c’est donc un mauvais capitaine; il n’a réussi dans aucune négociation, c’est donc un mauvais diplomate; il a colporté sa misère dans toutes les cours de l’Europe, c’est donc un cœur faible et pusillanime. Rien de noble, rien de grand, rien de fort n’est sorti encore de ce génie qui aspire à gouverner un des plus grands royaumes de la terre. Donc, je ne connais ce Charles que sous de mauvais aspects, et vous voudriez que moi, homme de bon sens, j’allasse me faire gratuitement l’esclave d’une créature qui m’est inférieure en capacité militaire, en politique et en dignité? Non, monsieur; quand quelque grande et noble action m’aura appris à apprécier Charles, je reconnaîtrai peut-être ses droits à un trône dont nous avons renversé le père, parce qu’il manquait des vertus qui jusqu’ici manquent au fils; mais jusqu’ici, en fait de droits, je ne reconnais que les miens: la révolution m’a fait général, mon épée me fera protecteur si je veux. Que Charles se montre, qu’il se présente, qu’il subisse le concours ouvert au génie, et surtout qu’il se souvienne qu’il est d’une race à laquelle on demandera plus qu’à toute autre. Ainsi, monsieur, n’en parlons plus, je ne refuse ni n’accepte: je me réserve, j’attends.
Athos savait Monck trop bien informé de tout ce qui avait rapport à Charles II pour pousser plus loin la discussion. Ce n’était ni l’heure ni le lieu.
— Milord, dit-il, je n’ai donc plus qu’à vous remercier.
— Et de quoi, monsieur? de ce que vous m’avez bien jugé et de ce que j’ai agi d’après votre jugement? Oh! vraiment, est-ce la peine? Cet or que vous allez porter au roi Charles va me servir d’épreuve pour lui: en voyant ce qu’il en saura faire, je prendrai sans doute une opinion que je n’ai pas.
— Cependant Votre Honneur ne craint-elle pas de se compromettre en laissant partir une somme destinée à servir les armes de son ennemi?
— Mon ennemi, dites-vous? Eh! monsieur, je n’ai pas d’ennemis, moi. Je suis au service du Parlement, qui m’ordonne de combattre le général Lambert et le roi Charles, ses ennemis à lui et non les miens; je combats donc. Si le Parlement, au contraire, m’ordonnait de faire pavoiser le port de Londres, de faire assembler les soldats sur le rivage, de recevoir le roi Charles II...
— Vous obéiriez? s’écria Athos avec joie.
— Pardonnez-moi, dit Monck en souriant, j’allais, moi, une tête grise... en vérité, où avais-je l’esprit? j’allais, moi, dire une folie de jeune homme.
— Alors, vous n’obéiriez pas? dit Athos.
— Je ne dis pas cela non plus, monsieur. Avant tout, le salut de ma patrie. Dieu, qui a bien voulu me donner la force, a voulu sans doute que j’eusse cette force pour le bien de tous, et il m’a donné en même temps le discernement. Si le Parlement m’ordonnait une chose pareille, je réfléchirais.
Athos s’assombrit.
— Allons, dit-il, je le vois, décidément Votre Honneur n’est point disposée à favoriser le roi Charles II.
— Vous me questionnez toujours, monsieur le comte; à mon tour, s’il vous plaît.
— Faites, monsieur, et puisse Dieu vous inspirer l’idée de me répondre aussi franchement que je vous répondrai!
— Quand vous aurez rapporté ce million à votre prince, quel conseil lui donnerez-vous?
Athos fixa sur Monck un regard fier et résolu.
— Milord, dit-il, avec ce million que d’autres emploieraient à négocier peut-être, je veux conseiller au roi de lever deux régiments, d’entrer par l’Écosse que vous venez de pacifier; de donner au peuple des franchises que la révolution lui avait promises et n’a pas tout à fait tenues. Je lui conseillerai de commander en personne cette petite armée, qui se grossirait, croyez-le bien, de se faire tuer le drapeau à la main et l’épée au fourreau, en disant: «Anglais! voilà le troisième roi de ma race que vous tuez: prenez garde à la justice de Dieu!»
Monck baissa la tête et rêva un instant.
— S’il réussissait, dit-il, ce qui est invraisemblable, mais non pas impossible, car tout est possible en ce monde, que lui conseilleriez-vous?
— De penser que par la volonté de Dieu il a perdu sa couronne, mais que par la bonne volonté des hommes il l’a recouvrée.
Un sourire ironique passa sur les lèvres de Monck.
— Malheureusement, monsieur, dit-il, les rois ne savent pas suivre un bon conseil.
— Ah! milord, Charles II n’est pas un roi, répliqua Athos en souriant à son tour, mais avec une tout autre expression que n’avait fait Monck.
— Voyons, abrégeons, monsieur le comte... C’est votre désir, n’est-il pas vrai?
Athos s’inclina.
— Je vais donner l’ordre qu’on transporte où il vous plaira ces deux barils. Où demeurez-vous, monsieur?
— Dans un petit bourg, à l’embouchure de la rivière, Votre Honneur.
— Oh! je connais ce bourg, il se compose de cinq ou six maisons, n’est-ce pas?
— C’est cela. Eh bien! j’habite la première; deux faiseurs de filets l’occupent avec moi; c’est leur barque qui m’a mis à terre.
— Mais votre bâtiment à vous, monsieur?
— Mon bâtiment est à l’ancre à un quart de mille en mer et m’attend.
— Vous ne comptez cependant point partir tout de suite?
— Milord, j’essaierai encore une fois de convaincre Votre Honneur.
— Vous n’y parviendrez pas, répliqua Monck; mais il importe que vous quittiez Newcastle sans y laisser de votre passage le moindre soupçon qui puisse nuire à vous ou à moi. Demain, mes officiers pensent que Lambert m’attaquera. Moi, je garantis, au contraire, qu’il ne bougera point; c’est à mes yeux impossible. Lambert conduit une armée sans principes homogènes, et il n’y a pas d’armée possible avec de pareils éléments. Moi, j’ai instruit mes soldats à subordonner mon autorité à une autorité supérieure, ce qui fait qu’après moi, autour de moi, au-dessus de moi, ils tentent encore quelque chose. Il en résulte que, moi mort, ce qui peut arriver, mon armée ne se démoralisera pas tout de suite; il en résulte que, s’il me plaisait de m’absenter, par exemple, comme cela me plaît quelquefois, il n’y aurait pas dans mon camp l’ombre d’une inquiétude ou d’un désordre. Je suis l’aimant, la force sympathique et naturelle des Anglais. Tous ces fers éparpillés qu’on enverra contre moi, je les attirerai à moi.
«Lambert commande en ce moment dix-huit mille déserteurs; mais je n’ai point parlé de cela à mes officiers, vous le sentez bien. Rien n’est plus utile à une armée que le sentiment d’une bataille prochaine: tout le monde demeure éveillé, tout le monde se garde. Je vous dis cela à vous pour que vous viviez en toute sécurité. Ne vous hâtez donc pas de repasser la mer: d’ici à huit jours, il y aura quelque chose de nouveau, soit la bataille, soit l’accommodement. Alors, comme vous m’avez jugé honnête homme et confié votre secret, et que j’ai à vous remercier de cette confiance, j’irai vous faire visite ou vous manderai. Ne partez donc pas avant mon avis, je vous en réitère l’invitation.
— Je vous le promets, général, s’écria Athos, transporté d’une joie si grande que, malgré toute sa circonspection, il ne put s’empêcher de laisser jaillir une étincelle de ses yeux.
Monck surprit cette flamme et l’éteignit aussitôt par un de ces muets sourires qui rompaient toujours chez ses interlocuteurs le chemin qu’ils croyaient avoir fait dans son esprit.
— Ainsi, milord, dit Athos, c’est huit jours que vous me fixez pour délai?
— Huit jours, oui, monsieur.
— Et pendant ces huit jours, que ferai-je?
— S’il y a bataille, tenez-vous loin, je vous prie. Je sais les Français curieux de ces sortes de divertissements; vous voudriez voir comment nous nous battons, et vous pourriez recueillir quelque balle égarée; nos Écossais tirent fort mal, et je ne veux pas qu’un digne gentilhomme tel que vous regagne, blessé, la terre de France. Je ne veux pas enfin être obligé de renvoyer moi-même à votre prince son million laissé par vous; car alors on dirait, et cela avec quelque raison, que je paie le prétendant pour qu’il guerroie contre le Parlement. Allez donc, monsieur, et qu’il soit fait entre nous comme il est convenu.
— Ah! milord, dit Athos, quelle joie ce serait pour moi d’avoir pénétré le premier dans le noble cœur qui bat sous ce manteau.
— Vous croyez donc décidément que j’ai des secrets, dit Monck sans changer l’expression demi-enjouée de son visage. Eh! monsieur, quel secret voulez-vous donc qu’il y ait dans la tête creuse d’un soldat? Mais il se fait tard, et voici notre falot qui s’éteint, rappelons notre homme Holà! cria Monck en français; et s’approchant de l’escalier: Holà! pêcheur!
Le pêcheur, engourdi par la fraîcheur de la nuit, répondit d’une voix enrouée en demandant quelle chose on lui voulait.
— Va jusqu’au poste, dit Monck, et ordonne au sergent, de la part du général Monck, de venir ici sur-le-champ.
C’était une commission facile à remplir, car le sergent, intrigué de la présence du général en cette abbaye déserte, s’était approché peu à peu, et n’était qu’à quelques pas du pêcheur.
L’ordre du général parvint donc directement jusqu’à lui, et il accourut.
— Prends un cheval et deux hommes, dit Monck.
— Un cheval et deux hommes? répéta le sergent.
— Oui, reprit Monck. As-tu un moyen de te procurer un cheval avec un bât ou des paniers?
— Sans doute, à cent pas d’ici, au camp des Écossais.
— Bien.
— Que ferai-je du cheval, général?
— Regarde.
Le sergent descendit les trois ou quatre marches qui le séparaient de Monck et apparut sous la voûte.
— Tu vois, lui dit Monck, là-bas où est ce gentilhomme?
— Oui, mon général.
— Tu vois ces deux barils?
— Parfaitement.
— Ce sont deux barils contenant, l’un de la poudre, l’autre des balles; je voudrais faire transporter ces barils dans le petit bourg qui est au bord de la rivière, et que je compte faire occuper demain par deux cents mousquets. Tu comprends que la commission est secrète, car c’est un mouvement qui peut décider du gain de la bataille.
— Oh! mon général, murmura le sergent.
— Bien! Fais donc attacher ces deux barils sur le cheval, et qu’on les escorte, deux hommes et toi, jusqu’à la maison de ce gentilhomme, qui est mon ami; mais tu comprends, que nul ne le sache.
— Je passerais par le marais si je connaissais un chemin, dit le sergent.
— J’en connais un, moi, dit Athos; il n’est pas large, mais il est solide, ayant été fait sur pilotis, et, avec de la précaution, nous arriverons.
— Faites ce que ce cavalier vous ordonnera, dit Monck.
— Oh! oh! les barils sont lourds, dit le sergent, qui essaya d’en soulever un.
— Ils pèsent quatre cents livres chacun, s’ils contiennent ce qu’ils doivent contenir, n’est-ce pas, monsieur?
— À peu près, dit Athos.
Le sergent alla chercher le cheval et les hommes. Monck, resté seul avec Athos, affecta de ne plus lui parler que de choses indifférentes, tout en examinant distraitement le caveau. Puis, entendant le pas du cheval:
— Je vous laisse avec vos hommes, monsieur, dit-il, et retourne au camp. Vous êtes en sûreté.
— Je vous reverrai donc, milord? demanda Athos.
— C’est chose dite, monsieur, et avec grand plaisir.
Monck tendit la main à Athos.
— Ah! milord, si vous vouliez! murmura Athos.
— Chut! monsieur, dit Monck, il est convenu que nous ne parlerons plus de cela.
Et, saluant Athos, il remonta, croisant au milieu de l’escalier ses hommes qui descendaient. Il n’avait pas fait vingt pas hors de l’abbaye, qu’un petit coup de sifflet lointain et prolongé se fit entendre. Monck dressa l’oreille; mais ne voyant plus rien, il continua sa route. Alors, il se souvint du pêcheur et le chercha des yeux, mais le pêcheur avait disparu. S’il eût cependant regardé avec plus d’attention qu’il ne le fit, il eût vu cet homme courbé en deux, se glissant comme un serpent le long des pierres et se perdant au milieu de la brume, rasant la surface du marais; il eût vu également, essayant de percer cette brume, un spectacle qui eût attiré son attention: c’était la mâture de la barque du pêcheur qui avait changé de place, et qui se trouvait alors au plus près du bord de la rivière. Mais Monck ne vit rien et, pensant n’avoir rien à craindre, il s’engagea sur la chaussée déserte qui conduisait à son camp. Ce fut alors que cette disparition du pêcheur lui parut étrange, et qu’un soupçon réel commença d’assiéger son esprit. Il venait de mettre aux ordres d’Athos le seul poste qui pût le protéger. Il avait un mille de chaussée à traverser pour regagner son camp.
Le brouillard montait avec une telle intensité, qu’à peine pouvait-on distinguer les objets à une distance de dix pas.
Monck crut alors entendre comme le bruit d’un aviron qui battait sourdement le marais à sa droite.
— Qui va là? cria-t-il.
Mais personne ne répondit. Alors il arma son pistolet, mit l’épée à la main, et pressa le pas sans cependant vouloir appeler personne. Cet appel, dont l’urgence n’était pas absolue, lui paraissait indigne de lui. |
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"file_name": "pg18402.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 03",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | XXXVIII | ANDRÉ BACKER
L'âme tout entière de Luisa était passée dans ses yeux, et ses yeux étaient fixés sur ceux de Salvato, qui, reconnaissant la jeune femme dans celle qui lui donnait des soins, revenait à lui avec un sourire.
Il rouvrit complétement les yeux et murmura:
— Oh! mourir ainsi!
— Oh! non, non! pas mourir! s'écria Luisa.
— Je sais bien qu'il vaudrait mieux vivre ainsi, continua Salvato; mais...
Il poussa un soupir dont le souffle fit frémir les cheveux de la jeune femme et passa sur son visage comme l'haleine brûlante du sirocco.
Elle secoua la tête, sans doute pour écarter le fluide magnétique dont l'avait enveloppée ce soupir de flamme, reposa la tête du blessé sur l'oreiller, s'assit sur le fauteuil auquel s'appuyait le chevet du lit; puis, se tournant vers Michele et répondant un peu tardivement peut-être à sa question:
— Non, je n'ai plus besoin de toi, dit-elle, heureusement; mais entre toujours, et vois comme notre malade va bien.
Michele s'approcha sur la pointe du pied, comme s'il eût eu peur d'éveiller un homme endormi.
— Le fait est qu'il a meilleur mine que lorsque nous l'avons quitté, la vieille Nanno et moi.
— Mon ami, dit la San-Felice au blessé, c'est le jeune homme qui, dans la nuit où vous avez failli être assassiné, nous a aidés à vous porter secours.
— Oh! je le reconnais, dit Salvato en souriant; c'est lui qui pilait les herbes que cette femme que je n'ai pas revue appliquait sur ma blessure.
— Il est revenu depuis pour vous voir, car, comme nous tous, il prend un grand intérêt à vous; seulement, on ne l'a point laissé entrer.
— Oh! mais je ne me suis point fâché de cela, dit Michele; je ne suis pas susceptible, moi.
Salvato sourit et lui tendit la main.
Michele prit la main que Salvato lui tendait et la regarda en la retenant dans les siennes.
— Vois donc, petite soeur, dit-il, on dirait une main de femme; et quand on pense que c'est avec cette petite main-là qu'il a donné le fameux coup de sabre au beccaïo; car vous lui avez donné un fameux coup de sabre, allez!
Salvato sourit.
Michele regarda autour de lui.
— Que cherches-tu? demanda Luisa.
— Je cherche le sabre, maintenant que j'ai vu la main; ce doit être une fière arme.
— Il t'en faudrait un comme celui-là quand tu seras colonel, n'est-ce pas, Michele? dit en riant Luisa.
— M. Michele sera colonel? demanda Salvato.
— Oh! ça ne peut plus me manquer maintenant, répondit le lazzarone.
— Et comment cela ne peut-il plus te manquer? demanda Luisa.
— Non, puisque la chose m'a été prédite par la vieille Nanno, et que tout ce qu'elle t'a prédit, à toi, se réalise.
— Michele! fit la jeune femme.
— Voyons: ne t'a-t-elle pas prédit qu'un beau jeune homme qui descendait du Pausilippe courait un grand danger, qu'il était menacé par six hommes, et que ce serait un grand bonheur pour toi s'il était tué par ces six hommes, attendu que tu devais l'aimer et que cet amour serait cause de ta mort?
— Michele! Michele! s'écria la jeune femme en écartant son fauteuil du lit, tandis que Giovannina avançait sa tête pâle derrière le rideau rouge de la fenêtre.
Le blessé regarda attentivement Michele et Luisa.
— Comment! demanda-t-il à Luisa, on vous a prédit que je serais cause de votre mort?
— Ni plus ni moins! dit Michele.
— Et, ne me connaissant pas, ne pouvant par conséquent prendre aucun intérêt à moi, vous n'avez pas laissé les sbires faire leur métier?
— Ah bien, oui! dit Michele répondant pour Luisa, quand elle a entendu les coups de pistolet, quand elle a entendu le cliquetis des sabres, quand elle a vu que moi, un homme, et un homme qui n'a pas peur, je n'osais pas aller à votre secours parce que vous aviez affaire aux sbires de la reine, elle a dit: «Alors, c'est à moi de le sauver!» Et elle s'est élancée dans le jardin. Si vous l'aviez vue, Excellence! elle ne courait pas, elle volait.
— Oh! Michele! Michele!
— Tu n'as pas fait cela, petite soeur? tu n'as pas dit cela?
— Mais à quoi bon le redire? s'écria Luisa en se cachant la tête entre ses deux mains.
Salvato étendit le bras et écarta les mains dans lesquelles la jeune femme cachait son visage rouge de honte et ses yeux humides de larmes.
— Vous pleurez! dit-il; avez-vous donc regret maintenant de m'avoir sauvé la vie?
— Non; mais j'ai honte de ce que vous a dit ce garçon; on l'appelle Michele le Fou, et, à coup sûr, il est bien nommé.
Puis, à la camériste:
— J'ai eu tort, Nina, de te gronder de ne point l'avoir laissé entrer; tu avais bien fait de lui refuser la porte.
— Ah! petite soeur! petite soeur! ce n'est pas bien, ce que tu fais là, dit le lazzarone, et, cette fois, tu ne parles pas avec ton coeur.
— Votre main, Luisa, votre main! dit le blessé d'une voix suppliante.
La jeune femme à bout de forces, brisée par tant de sensations différentes, appuya sa tête au dossier du fauteuil, ferma les yeux et laissa tomber sa main frissonnante dans la main du jeune homme.
Salvato la saisit avec avidité; Luisa poussa un soupir: ce soupir confirmait tout ce qu'avait dit le lazzarone.
Michele regardait cette scène à laquelle il ne comprenait rien, et qu'au contraire comprenait trop Giovannina debout, les mains crispées, l'oeil fixe, et pareille à la statue de la Jalousie.
— Eh bien, sois tranquille, mon garçon, dit Salvato d'une voix joyeuse, c'est moi qui te donnerai ton sabre de colonel; pas celui avec lequel j'ai houspillé les drôles qui m'attaquaient, ils me l'ont pris, mais un autre et qui vaudra celui-là.
— Eh bien, voilà qui va pour le mieux, dit Michele; il ne me manque plus que le brevet, les épaulettes, l'uniforme et le cheval.
Puis, se retournant vers la camériste:
— N'entends-tu pas, Nina? on sonne à arracher la sonnette!
Nina sembla s'éveiller.
— On sonne? dit-elle; et où cela?
— A la porte, il faut croire.
— Oui, à celle de la maison, dit Luisa.
Puis, rapidement et tout bas à Salvato:
— Ce n'est pas mon mari, ajouta-t-elle, il rentre toujours par celle du jardin. Va, dit-elle à Nina, cours! je n'y suis pas, tu entends?
— Petite soeur n'y est pas, tu entends, Nina? répéta Michele.
Nina sortit sans répondre.
Luisa se rapprocha du blessé; elle se sentait, sans savoir pourquoi, plus à l'aise sous la parole du bavard Michele que sous le regard de la muette Nina; mais cela, nous le répétons, instinctivement, sans qu'elle eût rien scruté des bons sentiments de son frère de lait, ou des mauvais instincts de sa camériste.
Au bout de cinq minutes, Nina rentra, et, s'approchant mystérieusement de sa maîtresse:
— Madame, lui dit-elle tout bas, c'est M. André Backer, qui demande à vous parler.
— Ne lui avez-vous pas dit que je n'y étais point? répliqua Luisa assez haut pour que Salvato, s'il n'avait point entendu la demande, pût au moins entendre la réponse.
— J'ai hésité, madame, répondit Nina toujours à voix basse, d'abord parce que je sais que c'est votre banquier, et ensuite parce qu'il a dit que c'était pour une affaire importante.
— Les affaires importantes se règlent avec mon mari, et non point avec moi.
— Justement, madame, continua Giovannina sur le même diapason; mais j'ai eu peur qu'il ne revînt quand M. le chevalier y serait; qu'il ne dit à M le chevalier qu'il n'avait point trouvé madame, et, comme madame ne sait pas mentir, j'ai pensé qu'il valait mieux que madame le reçût.
— Ah! vous avez pensé?... dit Luisa regardant la jeune fille.
Nina baissa les yeux.
— Si j'ai eu tort, madame, il est encore temps; mais cela lui fera bien de la peine, pauvre garçon!
— Non, dit Luisa après un instant de réflexion, mieux vaut en effet que je le reçoive, et tu as bien fait, mon enfant.
Puis, se tournant vers Salvato, qui s'était écarté voyant que Giovannina parlait bas à sa maîtresse:
— Je reviens dans un instant, lui dit-elle; soyez tranquille, l'audience ne sera pas longue.
Les jeunes gens échangèrent un serrement de main et un sourire, puis Luisa se leva et sortit.
A peine la porte fut-elle refermée derrière Luisa, que Salvato ferma les yeux, comme il avait l'habitude de le faire quand la jeune femme n'était plus là.
Michele, croyant qu'il voulait dormir, s'approcha de Nina.
— Qui était-ce donc? demanda-t-il à demi-voix, avec cette curiosité naïve de l'homme à demi sauvage dont l'instinct n'est point soumis aux convenances de la société.
Nina, qui avait parlé très-bas à sa maîtresse, haussa la voix d'un demi-ton et de manière que Salvato, qui n'avait point entendu ce qu'elle disait à sa maîtresse, entendit ce qu'elle disait à Michele.
— C'est ce jeune banquier si riche et si élégant, dit-elle; tu le connais bien!
— Bon! répliqua Michele, voilà que je connais les banquiers, moi!
— Comment! tu ne connais pas M. André Backer?
— Qu'est-ce que c'est que cela, M. André Backer?
— Comment! tu ne te rappelles pas? Ce joli garçon blond, un Allemand ou un Anglais, je ne sais pas bien, mais qui a fait sa cour à madame avant qu'elle épousât le chevalier.
— Ah! oui, oui. N'est-ce pas chez lui que Luisa a toute sa fortune?
— Justement, tu y es.
— C'est bon. Lorsque je serai colonel, lorsque j'aurai des épaulettes et le sabre que M. Salvato m'a promis, il ne me manquera qu'un cheval comme celui sur lequel se promène M. André Backer pour être équipé complétement.
Nina ne répondit point; elle avait, tandis qu'elle parlait, tenu son regard arrêté sur le blessé, et, au frémissement presque imperceptible des muscles de son visage, elle avait compris que le prétendu dormeur n'avait point perdu une parole de ce qu'elle avait dit à Michele.
Pendant ce temps, Luisa était passée au salon, où l'attendait la visite annoncée; au premier moment, elle eut peine à reconnaître André Backer; il était vêtu en costume de cour, avait coupé ses longs favoris blonds à l'anglaise, ornement que, soit dit en passant, détestait le roi Ferdinand; il portait au cou la croix de commandeur de Saint-Georges Constantinien, et la plaque sur l'habit; il avait la culotte courte et l'épée au côté.
Un léger sourire passa sur les lèvres de Luisa. A quelle intention le jeune banquier lui faisait-il, dans un pareil costume, c'est-à-dire dans un costume de cour, une pareille visite à onze heures et demie du matin? Sans doute, elle allait le savoir.
Au reste, hâtons-nous de dire que André Backer, de race anglo-saxonne, était un charmant garçon de vingt-six à vingt-huit ans, blond, frais, rose, avec la tête carrée des faiseurs de chiffres, le menton accentué du spéculateur entêté aux affaires, et la main spatulée des compteurs d'argent.
Très-élégant et habituellement plein de désinvolture, il était un peu emprunté sous ce costume dont il n'avait pas l'habitude et qu'il portait avec tant de complaisance, que, sans affectation et comme par hasard, il s'était placé devant une glace pour voir l'effet que faisait la croix de Saint-Georges à son cou et la plaque du même ordre sur sa poitrine.
— Oh! mon Dieu, cher monsieur André, lui dit Luisa après l'avoir regardé un instant et lui avoir laissé faire un respectueux salut, comme vous voilà splendide! Je ne m'étonne point que vous ayez insisté, non pour me voir sans doute, mais pour que j'aie le plaisir de vous voir dans toute votre gloire. Où allez-vous donc comme cela? car je présume que ce n'est point pour me faire une visite d'affaires que vous avez revêtu ce costume de cour.
— Si j'eusse cru, madame, que vous eussiez pu avoir plus de plaisir à me voir avec ce costume que sous mes habits ordinaires, je n'eusse point attendu jusqu'aujourd'hui pour le revêtir; non, madame, je sais, au contraire, que vous êtes une de ces femmes intelligentes qui, en choisissant toujours le vêtement qui leur convient le mieux, font peu d'attention à la façon dont les autres sont vêtus; ma visite est un effet de ma volonté; mais ce costume, sous lequel je me présente à vous, est le résultat des circonstances. Le roi a daigné, il y a trois jours, me faire commandeur de l'ordre de Saint-Georges Constantinien, et m'inviter à dîner à Caserte pour aujourd'hui.
— Vous êtes invité par le roi à dîner à Caserte aujourd'hui? fit Luisa avec une expression de surprise qui indiquait un degré d'étonnement peu flatteur pour les droits que pouvait se croire le jeune banquier à être admis à la table du roi, le plus lazzarone des hommes dans les rues, le plus aristocrate des rois dans son château. Ah! mais je vous en fais mon compliment bien sincère, monsieur André.
— Vous avez raison de vous étonner, madame, de voir un pareil honneur fait au fils d'un banquier, répliqua le jeune homme, un peu piqué de la façon dont Luisa le félicitait; mais n'avez-vous pas entendu raconter qu'un jour Louis XIV, si aristocrate qu'il fût, invita à dîner avec lui, à Versailles, le banquier Samuel Bernard, auquel il voulait emprunter vingt-cinq millions? Eh bien, il paraît que le roi Ferdinand a un besoin d'argent non moins grand que son ancêtre le roi Louis XIV, et, comme mon père est le Samuel Bernard de Naples, le roi invite son fils André Backer à dîner avec lui à Caserte, qui est le Versailles de Sa Majesté Ferdinand, et, pour être sûr que les vingt-cinq millions ne lui échapperont point, il a mis, au cou du croquant qu'il admet à sa table, ce licol par lequel il espère le conduire jusqu'à sa caisse.
— Vous êtes homme d'esprit, monsieur André; ce n'est point d'aujourd'hui que je m'en aperçois, croyez-le, et vous pourriez être invité à la table de tous les rois de la terre, si l'esprit suffisait à ouvrir les portes des châteaux royaux. Vous avez comparé votre père à Samuel Bernard, monsieur André; moi qui connais son inattaquable probité et sa largeur en affaires, j'accepte pour mon compte la comparaison. Samuel Bernard était un noble coeur, qui non-seulement sous Louis XIV, mais encore sous Louis XV, a rendu de grands services à la France. Eh bien, qu'avez-vous à me regarder ainsi?
— Je ne vous regarde pas, madame, je vous admire.
— Et pourquoi?
— Parce que je pense que vous êtes probablement la seule femme à Naples qui sache ce que c'est que Samuel Bernard et qui ait le talent de faire un compliment à un homme qui reconnaît le premier qu'ayant une simple visite à vous faire, il se présente à vous dans un accoutrement ridicule.
— Faut-il que je vous fasse mes excuses, monsieur André? Je suis prête.
— Oh! non, madame, non! Le sarcasme lui-même, en passant par votre bouche, deviendrait une charmante causerie, que l'homme le plus vaniteux voudrait prolonger, fût-ce aux dépens de son amour-propre.
— En vérité, monsieur André, répliqua Luisa, vous commencez à m'embarrasser, et je me hâte, pour sortir d'embarras, de vous demander s'il existe une nouvelle route qui passe par Mergellina pour aller à Caserte.
— Non; mais, ne devant être à Caserte qu'à deux heures, j'ai cru, madame, que j'aurais le temps de vous parler d'une affaire qui se rattache justement à ce voyage de Caserte.
— Ah! mon Dieu, cher monsieur André, vous ne voudriez pas, je le présume, profiter de votre faveur pour me faire nommer dame d'honneur de la reine? Je vous préviens d'avance que je refuserais.
— Dieu m'en garde! Quoique serviteur dévoué de la famille royale et prêt à donner ma vie, et je vais vous parler en banquier, plus que ma vie, mon argent pour elle, je sais qu'il est des âmes pures qui doivent se tenir éloignées de régions où l'on respire une certaine atmosphère..., de même que les santés qui veulent rester intactes doivent s'éloigner des miasmes des marais Pontins et des vapeurs du lac d'Agnano; mais l'or, qui est un métal inaltérable, peut se montrer là où hésiterait à se risquer le cristal, plus facile à ternir. Notre maison engage une grande affaire avec le roi, madame; le roi nous fait l'honneur de nous emprunter vingt-cinq millions, garantis par l'Angleterre; c'est une affaire sûre, dans laquelle l'argent placé peut rapporter sept et huit, au lieu de quatre ou cinq pour cent; vous avez un demi-million placé chez nous, madame; on va s'empresser de nous demander des coupons de cet emprunt dans lequel notre maison entre personnellement pour huit millions; je viens donc vous demander, avant que nous rendions l'affaire publique, si vous désirez que nous vous y fassions participer.
— Cher monsieur Backer, je vous suis on ne peut plus obligée de la démarche, répliqua Luisa; mais vous savez que les affaires, et surtout les affaires d'argent, ne me regardent point, qu'elles regardent seulement le chevalier; or, à cette heure, le chevalier, vous connaissez ses habitudes, cause très-probablement du haut de son échelle avec Son Altesse royale le prince de Calabre; c'était donc à la bibliothèque du palais qu'il fallait aller si vous vouliez le rencontrer et non ici; d'ailleurs, la présence de l'héritier de la couronne eût, infiniment mieux que la mienne, utilisé votre habit de cérémonie.
— Vous êtes cruel, madame, pour un homme qui, ayant si rarement l'occasion de vous présenter ses hommages, saisit avec avidité cette occasion quand elle se présente.
— Je croyais, répliqua Luisa du ton le plus naïf, que le chevalier vous avait dit, monsieur Backer, que nous étions toujours et particulièrement les jeudis à la maison, de six à dix heures du soir. S'il l'avait oublié, je m'empresse de vous le dire en son lieu et place; si vous l'avez oublié seulement, je vous le rappelle.
— Oh! madame! madame! balbutia André, si vous l'eussiez voulu, vous eussiez rendu bien heureux un homme qui vous aimait et qui est forcé de vous adorer seulement.
Luisa le regarda de son grand oeil noir, calme et limpide comme un diamant de Nigritie; puis, allant à lui et lui tendant la main:
— Monsieur Backer, lui dit-elle, vous m'avez fait l'honneur de demander à Luisa Molina la main que la chevalière San-Felice vous tend; si je permettais que vous la serrassiez à un autre titre que celui d'ami, vous vous seriez trompé sur moi et vous seriez adressé à une femme qui n'eût point été digne de vous; ce n'est point un caprice d'un instant qui m'a fait vous préférer le chevalier, qui a près de trois fois mon âge et de deux fois le vôtre; c'est le profond sentiment de reconnaissance filiale que je lui avais voué; ce qu'il était pour moi il y a deux ans, il l'est encore aujourd'hui; restez de votre côté ce que le chevalier, qui vous estime, vous a offert d'être, c'est-à-dire mon ami, et prouvez-moi que vous êtes digne de cette amitié en ne me rappelant jamais une circonstance où j'ai été forcée de blesser, par un refus qui n'avait rien de fâcheux cependant, un noble coeur qui ne doit garder ni rancune ni espoir.
Puis, avec une révérence pleine de dignité:
— Le chevalier aura l'honneur de passer chez monsieur votre père, lui dit-elle, et de lui donner une réponse.
— Si vous ne permettez ni que l'on vous aime ni que l'on vous adore, répondit le jeune homme, vous ne pouvez empêcher du moins que l'on ne vous admire.
Et, saluant à son tour avec les marques du plus profond respect, il se retira en étouffant un soupir.
Quant à Luisa, sans penser dans sa bonne foi juvénile qu'elle démentait peut-être, par l'action, la morale qu'elle venait de prêcher, à peine entendit-elle la porte de la rue se refermer sur André Backer et sa voiture s'éloigner, qu'elle s'élança par le corridor et regagna la chambre du blessé, avec la promptitude et presque la légèreté de l'oiseau qui revient à son nid.
Son premier regard, en entrant dans la chambre, fut naturellement pour Salvato.
Il était très-pâle, il avait les yeux fermés, et son visage, rigide comme le marbre, avait pris l'expression d'une vive douleur.
Inquiète, Luisa courut à lui, et, comme à son approche il n'ouvrait pas les yeux, quoique ce fût son habitude:
— Dormez-vous, mon ami? lui demanda-t-elle en français, ou, continua-t-elle avec une voix à l'anxiété de laquelle il n'y avait point à se méprendre, ou seriez-vous évanoui?
— Je ne dors pas, je ne suis pas évanoui; tranquillisez-vous, madame, dit Salvato en entr'ouvrant les yeux, mais sans regarder Luisa.
— Madame! répéta Luisa étonnée, madame!
— Seulement, reprit le jeune homme, je souffre.
— De quoi?
— De ma blessure.
— Vous me trompez, mon ami... Oh! j'ai étudié l'expression de votre physionomie pendant trois jours d'agonie, allez! Non, vous ne souffrez pas de votre blessure; vous souffrez d'une douleur morale.
Salvato secoua la tête.
— Dites-moi tout de suite quelle est cette douleur? s'écria Luisa. Je le veux.
— Vous le voulez? demanda Salvato. C'est vous qui le voulez, comprenez-vous bien?
— Oui, c'est mon droit; le docteur n'a-t-il pas dit que je devais vous épargner toute émotion?
— Eh bien, puisque vous le voulez, dit Salvato regardant fixement la jeune femme, je suis jaloux.
— Jaloux! de qui, mon Dieu? dit Luisa.
— De vous.
— De moi! s'écria-t-elle sans même songer à se fâcher cette fois. Pourquoi? comment? à quel propos? Pour être jaloux, il faut un motif.
— D'où vient que vous êtes restée une demi-heure hors de cette chambre, quand vous ne deviez rester que quelques instants? Et que vous est donc ce M. Backer qui a le privilége de me voler une demi-heure de votre présence?
Le visage de la jeune femme prit une céleste expression de bonheur; Salvato venait, lui aussi, de lui dire qu'il l'aimait sans prononcer le mot d'amour; elle abaissa sa tête vers lui de manière que ses cheveux touchassent presque le visage du blessé, qu'elle enveloppa de son souffle et couvrit de son regard.
— Enfant! dit-elle avec cette mélodie de la voix qui a sa source dans les fibres les plus profondes du coeur. Ce qu'il est? ce qu'il vient faire? pourquoi il est resté si longtemps? Je vais vous le dire.
— Non, non, non, murmura le blessé, non, je n'ai plus besoin de rien savoir; merci, merci!
— Merci de quoi? Pourquoi merci?
— Parce que vos yeux m'ont tout dit, ma bien-aimée Luisa. Ah! votre main! votre main!
Luisa donna sa main au blessé, qui y appuya convulsivement ses lèvres, tandis qu'une larme tombait de ses yeux et tremblait, perle liquide, sur cette main.
Cet homme de bronze avait pleuré.
Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Luisa porta sa main à ses lèvres et but cette larme.
Ce fut le philtre de cet irrésistible et implacable amour que lui avait prédit la sorcière Nanno. |
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"file_name": "pg9638.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 2.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXV | ÉTÉOCLE ET POLYNICE.
Cette journée de la Ligue finissait tumultueuse et brillante comme elle avait commencé.
Les amis du roi se réjouissaient; les prédicateurs de la Ligue se préparaient à canoniser frère Henri, et s'entretenaient, comme on avait fait autrefois pour saint Maurice, des grandes actions guerrières de Valois, dont la jeunesse avait été si éclatante.
Les favoris disaient: «Enfin le renard a deviné le piège.»
Et, comme le caractère de la nation française est principalement l'amour-propre, et que les Français n'aiment pas les chefs d'une intelligence inférieure, les conspirateurs eux-mêmes se réjouissaient d'être joués par leur roi.
Il est vrai que les principaux d'entre eux s'étaient mis à l'abri.
Les trois princes lorrains, comme on l'a vu, avaient quitté Paris à franc étrier, et leur agent principal, M. de Monsoreau, allait sortir du Louvre pour faire ses préparatifs de départ, dans le but de rattraper le duc d'Anjou.
Mais, au moment où il allait mettre le pied sur le seuil, Chicot l'aborda. Le palais était vide de ligueurs, le Gascon ne craignait plus rien pour son roi.
— Où allez-vous donc en si grande hâte, monsieur le grand veneur? demanda-t-il.
— Auprès de Son Altesse, répondit laconiquement le comte.
— Auprès de Son Altesse?
— Oui! je suis inquiet de monseigneur. Nous ne vivons pas dans un temps où les princes puissent se mettre en route sans une bonne suite.
— Oh! celui-là est si brave, dit Chicot, qu'il en est téméraire.
Le grand veneur regarda le Gascon.
— En tout cas, lui dit-il, si vous êtes inquiet, je le suis bien plus encore, moi!
— De qui?
— Toujours de la même Altesse.
— Pourquoi?
— Vous ne savez pas ce que l'on dit?
— Ne dit-on pas qu'il est parti? demanda le comte.
— On dit qu'il est mort, souffla tout bas le Gascon à l'oreille de son interlocuteur.
— Bah! fit Monsoreau avec une intonation de surprise qui n'était pas exempte d'une certaine joie; vous disiez qu'il était en route.
— Dame! on me l'avait persuadé. Je suis de si bonne foi, moi, que je crois toutes les bourdes qu'on me conte; mais maintenant, voyez-vous, j'ai tout lieu de croire, pauvre prince! que, s'il est en route, c'est pour l'autre monde.
— Voyons, qui vous donne ces funèbres idées?
— Il est entré au Louvre hier, n'est-ce pas?
— Sans doute, puisque j'y suis entré avec lui.
— Eh bien, on ne l'en a pas vu sortir.
— Du Louvre?
— Non.
— Mais Aurilly?
— Disparu!
— Mais ses gens?
— Disparus! disparus! disparus!
— C'est une raillerie, n'est-ce pas, monsieur Chicot?
— Demandez!
— A qui?
— Au roi.
— On n'interroge point Sa Majesté?
— Bah! il n'y a que manière de s'y prendre.
— Voyons, dit le comte, je ne puis rester dans un pareil doute.
Et, quittant Chicot, ou plutôt marchant devant lui, il s'achemina vers le cabinet du roi.
Sa Majesté venait de sortir.
— Où est allé le roi? demanda le grand veneur; je dois lui rendre compte de certains ordres qu'il m'a donnés.
— Chez M. le duc d'Anjou, lui répondit celui auquel il s'adressait.
— Chez M. le duc d'Anjou! dit le comte à Chicot; le prince n'est donc pas mort?
— Heu! fit le Gascon, m'est avis qu'il n'en vaut guère mieux.
Pour le coup, les idées du grand veneur s'embrouillèrent tout à fait: il devenait certain que M. d'Anjou n'avait pas quitté le Louvre. Certains bruits qu'il recueillit, certains mouvements de gens d'office, lui confirmèrent la vérité.
Or, comme il ignorait les véritables causes de l'absence du prince, cette absence l'étonnait au delà de toute mesure dans un moment si décisif.
Le roi, en effet, était allé chez le duc d'Anjou; mais, comme le grand veneur, malgré le grand désir où il était de savoir ce qui se passait chez le prince, ne pouvait y pénétrer, force lui fut d'attendre les nouvelles dans le corridor.
Nous avons dit que, pour assister à la séance, les quatre mignons s'étaient fait remplacer par des Suisses; mais, aussitôt la séance finie, malgré l'ennui que leur causait la garde qu'ils montaient près du prince, le désir d'être désagréables à Son Altesse en lui apprenant le triomphe du roi l'avait emporté sur l'ennui, et ils étaient venus reprendre leur poste, Schomberg et d'Épernon dans le salon, Maugiron et Quélus dans la chambre même de Son Altesse.
François, de son côté, s'ennuyait mortellement, de cet ennui terrible doublé d'inquiétudes, et, il faut le dire, la conversation de ces messieurs n'était pas faite pour le distraire.
— Vois-tu, disait Quélus à Maugiron d'un bout de la chambre à l'autre, et comme si le prince n'eût point été là, vois-tu, Maugiron, je commence, depuis une heure seulement, à apprécier notre ami Valois; en vérité, c'est un grand politique.
— Explique ton dire, répondit Maugiron en se carrant dans une chaise longue.
— Le roi a parlé tout haut de la conspiration, donc il la dissimulait; s'il la dissimulait, c'est qu'il la craignait; s'il en a parlé tout haut, c'est qu'il ne la craint plus.
— Voilà qui est logique, répondit Maugiron.
— S'il ne la craint plus, il va la punir; tu connais Valois: il brille certainement par un grand nombre de qualités, mais sa resplendissante personne est assez obscure à l'endroit de la clémence.
— Accordé.
— Or, s'il punit la susdite conspiration, ce sera par un procès; s'il y a procès, nous allons jouir, sans nous déranger, d'une seconde représentation de l'affaire d'Amboise.
— Beau spectacle, morbleu!
— Oui, et dans lequel nos places sont marquées d'avance, à moins que....
— A moins que... c'est possible encore... à moins qu'on ne laisse de côté les formes judiciaires, à cause de la position des accusés, et qu'on arrange cela sous le manteau de la cheminée, comme on dit.
— Je suis pour ce dernier avis, dit Maugiron; c'est assez comme cela que se traitent d'habitude les affaires de famille, et cette dernière conspiration est une véritable affaire de famille.
Aurilly lança un coup d'oeil inquiet au prince.
— Ma foi, dit Maugiron, je sais une chose, moi: c'est qu'à la place du roi je n'épargnerais pas les grosses têtes, en vérité, parce qu'ils sont deux fois plus coupables que les autres en se permettant de conspirer; ces messieurs se croient toute conspiration permise. Je dis donc que j'en sanglerais un ou deux, un surtout, mais là, carément; puis je nouerais tout le fretin. La Seine est profonde au devant de Nesle, et à la place du roi, parole d'honneur, je ne résisterais pas à la tentation.
— En ce cas, dit Quélus, je crois qu'il ne serait point mal de faire revivre la fameuse invention des sacs.
— Et quelle était cette invention? demanda Maugiron.
— Une fantaisie royale qui date de 1350 à peu près; voici la chose: on enfermait un homme dans un sac en compagnie de trois ou quatre chats, puis on jetait le tout à l'eau. Les chats, qui ne peuvent pas souffrir l'humidité, ne se sentaient pas plutôt dans la Seine qu'ils s'en prenaient à l'homme de l'accident qui leur arrivait; alors il se passait dans ce sac des choses que malheureusement on ne pouvait pas voir.
— En vérité, dit Maugiron, tu es un puits de science, Quélus, et ta conversation est des plus intéressantes.
— On pourrait ne pas appliquer cette invention aux chefs: les chefs ont toujours droit de réclamer le bénéfice de décapitation en place publique ou de l'assassinat dans quelque coin; mais comme tu le disais, au fretin, et par le fretin j'entends les favoris, les écuyers, les maîtres d'hôtel, les joueurs de luth....
— Messieurs! balbutia Aurilly pâle de terreur.
— Ne réponds donc pas, Aurilly, dit François, cela ne peut s'adresser à moi ni par conséquent à ma maison: on ne raille pas les princes du sang en France.
— Non, on les traite plus sérieusement, dit Quélus, on leur coupe le cou; Louis XI ne s'en privait pas, lui, le grand roi! témoin M. de Nemours.
Les mignons en étaient là de leur dialogue, lorsqu'on entendit du bruit dans le salon; puis la porte de la chambre s'ouvrit, et le roi parut sur le seuil.
François se leva.
— Sire, s'écria-t-il, j'en appelle à votre justice du traitement indigne que me font subir vos gens.
Mais Henri ne parut ni avoir vu ni avoir entendu son frère.
— Bonjour, Quélus, dit Henri en baisant son favori sur les deux joues; bonjour, mon enfant, la vue me réjouit l'âme; et toi, mon pauvre Maugiron, comment allons-nous?
— Je m'ennuie à périr, dit Maugiron; j'avais cru, quand je me suis chargé de garder votre frère, sire, qu'il était plus divertissant que cela. Fi! l'ennuyeux prince! est-ce bien le fils de votre père et de votre mère?
— Sire, vous l'entendez, dit François, est-il donc dans vos intentions royales que l'on insulte ainsi votre frère?
— Silence, monsieur, dit Henri sans se retourner, je n'aime pas que mes prisonniers se plaignent.
— Prisonnier tant qu'il vous plaira, mais ce prisonnier n'en est pas moins votre....
— Le titre que vous invoquez est justement celui qui vous perd dans mon esprit. Mon frère, coupable, est coupable deux fois.
— Mais s'il ne l'est pas?
— Il l'est!
— De quel crime?
— De m'avoir déplu, monsieur.
— Sire, dit François humilié, nos querelles de famille ont-elles besoin d'avoir des témoins?
— Vous avez raison, monsieur. Mes amis, laissez-moi donc causer un instant avec monsieur mon frère.
— Sire, dit tout bas Quélus, ce n'est pas prudent à Votre Majesté de rester entre deux ennemis.
— J'emmène Aurilly, dit Maugiron à l'autre oreille du roi.
Les deux gentilshommes emmenèrent Aurilly, à la fois brûlant de curiosité et mourant d'inquiétude.
— Nous voici donc seuls, dit le roi.
— J'attendais ce moment avec impatience, sire.
— Et moi aussi, Ah! vous en voulez à ma couronne, mon digne Étéocle; ah! vous vous faisiez de la Ligue un moyen et du trône un but. Ah! l'on vous sacrait dans un coin de Paris, dans une église perdue, pour vous montrer tout à coup aux Parisiens tout reluisant d'huile sainte?
— Hélas! dit François, qui sentait peu à peu la colère du roi, Votre Majesté ne me laisse pas parler.
— Pourquoi faire? dit Henri, pour mentir, ou pour me dire du moins des choses que je sais aussi bien que vous? Mais non, vous mentiriez, mon frère; car l'aveu de ce que vous avez fait, ce serait l'aveu que vous méritez la mort. Vous mentiriez, et c'est une honte que je vous épargne.
— Mon frère, mon frère, dit François éperdu, est-ce bien votre intention de m'abreuver de pareils outrages?
— Alors, si ce que je vous dis peut être tenu pour outrageant, c'est moi qui mens, et je ne demande pas mieux que de mentir. Voyons, parlez, parlez, j'écoute; apprenez-nous comment vous n'êtes pas un déloyal, et, qui pis est, un maladroit.
— Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, et elle semble avoir pris à tâche de me parler par énigmes.
— Alors je vais vous expliquer mes paroles, moi, s'écria Henri d'une voix pleine de menaces et qui vibrait à la portée des oreilles de François: oui, vous avez conspiré contre moi, comme vous avez autrefois conspiré contre mon frère Charles; seulement autrefois c'était à l'aide du roi de Navarre, aujourd'hui c'est à l'aide du duc de Guise. Beau projet, que j'admire et qui vous eût fait une riche place dans l'histoire des usurpateurs. Il est vrai qu'autrefois vous rampiez comme un serpent, et qu'aujourd'hui vous voulez mordre comme un lion; après la perfidie, la force ouverte; après le poison, l'épée.
— Le poison! Que voulez-vous dire, monsieur? s'écria François, pâle de rage et cherchant, comme cet Étéocle à qui Henri l'avait comparé, une place où frapper Polynice avec ses regards de flamme, a défaut de glaive et de poignard. Quel poison?
— Le poison avec lequel tu as assassiné notre frère Charles; le poison que tu destinais à Henri de Navarre, ton associé. Il est connu, va, ce poison fatal; notre mère en a déjà usé tant de fois! Voilà sans doute pourquoi tu y as renoncé à mon égard; voilà pourquoi tu as voulu prendre des airs de capitaine, en commandant les milices de la Ligue. Mais regarde-moi bien en face, François, continua Henri en faisant vers son frère un pas menaçant, et demeure bien convaincu qu'un homme de ta trempe ne tuera jamais un homme de la mienne.
François chancela sous le poids de cette terrible attaque; mais, sans égards, sans miséricorde pour son prisonnier, le roi reprit:
— L'épée! l'épée! je voudrais bien te voir dans cette chambre seul à seul avec moi, tenant une épée. Je t'ai déjà vaincu en fourberie, François, car, moi aussi, j'ai pris les chemins tortueux pour arriver au trône de France; mais ces chemins, il fallait les franchir en passant sur le ventre d'un million de Polonais; à la bonne heure! Si vous voulez être fourbe, soyez-le, mais de cette façon; si vous voulez m'imiter, imitez-moi, mais pas en me rapetissant. Voilà des intrigues royales, voilà de la fourberie digne d'un capitaine; donc, je le répète, en ruses tu es vaincu, et dans un combat loyal tu serais tué; ne songe donc plus à lutter d'une façon ni de l'autre; car, dès à présent, j'agis en roi, en maître, en desposte; dès à présent, je te surveille dans tes oscillations, je te poursuis dans tes ténèbres, et à la moindre hésitation, à la moindre obscurité, au moindre doute, j'étends ma large main sur toi, chétif, et je te jette pantelant à la hache de mon bourreau.
Voilà ce que j'avais à te dire relativement à nos affaires de famille, mon frère; voilà pourquoi je voulais te parler tête à tête, François; voilà pourquoi je vais ordonner à mes amis de te laisser seul cette nuit, afin que, dans la solitude, tu puisses méditer mes paroles. Si la nuit porte véritablement conseil, comme on dit, ce doit être surtout aux prisonniers.
— Ainsi, murmura le duc, par un caprice de Votre Majesté, sur un soupçon qui ressemble à un mauvais rêve que vous auriez fait, me voilà tombé dans votre disgrâce?
— Mieux que cela François: te voilà tombé sous ma justice.
— Mais au moins, sire, fixez un terme à ma captivité, que je sache à quoi m'en tenir.
— Quand on vous lira votre jugement, vous le saurez.
— Ma mère! ne pourrais-je pas voir ma mère?
— Pourquoi faire? Il n'y avait que trois exemplaires au monde du fameux livre de chasse que mon pauvre frère Charles a dévoré, c'est le mot, et les deux autres sont: l'un à Florence et l'autre à Londres. D'ailleurs, je ne suis pas un Nemrod, moi, comme mon pauvre frère. Adieu! François.
Le prince tomba atterré sur un fauteuil.
— Messieurs, dit le roi en rouvrant la porte, messieurs, M. le duc d'Anjou m'a demandé la liberté de réfléchir cette nuit à une réponse qu'il doit me faire demain matin. Vous le laisserez donc seul dans sa chambre, sauf les visites de précaution que, de temps en temps, vous croirez devoir faire. Vous trouverez peut-être votre prisonnier un peu exalté par la conversation que nous venons d'avoir ensemble; mais souvenez-vous qu'en conspirant contre moi M. le duc d'Anjou a renoncé au titre de mon frère; il n'y a par conséquent ici qu'un captif et des gardes; pas de cérémonies: si le captif vous désoblige, avertissez-moi; j'ai la Bastille sous ma main, et dans la Bastille, maître Laurent Testu, le premier homme du monde pour dompter les rebelles humeurs.
— Sire! sire! murmura François tentant un dernier effort, souvenez-vous que je suis votre...
— Vous étiez aussi le frère du roi Charles IX, je crois, dit Henri.
— Mais, au moins, qu'on me rende mes serviteurs, mes amis.
— Plaignez-vous! je me prive des miens pour vous les donner.
Et Henri referma la porte sur la face de son frère, qui recula pâle et chancelant jusqu'à son fauteuil, dans lequel il tomba. |
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"title": "Création et rédemption, deuxième partie",
"author": "Alexandre Dumas",
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} | VIII | L'anniversaire du 10 août arrivait. Te rappelles-tu, mon bien-aimé Jacques, que ce fut ce jour-là même où parvinrent à Argenton les détails de cette terrible journée, de laquelle date notre séparation.
La date peut être glorieuse pour la révolution, mais, à coup sûr, elle est fatale pour moi...
Les nouvelles du dehors étaient mauvaises; les Anglais continuaient d'assiéger Dunkerque; les armées coalisées marchaient sur Paris; la fête se donnait sous les yeux des Prussiens et des Autrichiens; en quatre jours de marches forcées ils eussent pu y assister.
Les nouvelles de l'intérieur étaient pires. Marat mort, le journal le Père Duchesne avait succédé à l'Ami du peuple, et comme Hébert disposait du ministère de la guerre et de la Commune, il puisait à deux mains dans la double caisse, et, selon qu'il le jugeait nécessaire à ses intérêts, à sa haine ou à son amitié, faisait tirer son journal à six cent mille exemplaires.
À tout moment des incendies éclataient dans les ports; on les attribuait aux Anglais; Pitt vient d'être déclaré par la Convention l'ennemi du genre humain; les clubs ne parlent que de tuer. On va tuer la reine à la première occasion; on va tuer les girondins au premier caprice; on veut tuer la royauté jusque dans le passé; on vient d'ordonner la destruction des tombeaux de Saint-Denis.
Danton s'est épuisé à leur crier: Créez un gouvernement! Et, en effet, personne ne gouverne et tout le monde tue.
Danton est sombre et inquiet; il sent qu'il n'a plus les mêmes moyens d'action sur le peuple qu'il avait en 92, l'enthousiasme a disparu; il est vrai que le dévouement continue.
— Mais des hommes ne suffisent plus, dit Danton; il faut des soldats.
Nos fédérés de 93 n'ont rien à ce qu'il paraît des volontaires de 92; ils sont soucieux, mis humblement, ils donnent leurs bras, ils donnent leur vies, mais froidement, tristement, comme des hommes qui accomplissent un devoir.
Puis ce n'est plus cette entraînante Marseillaise qui les pousse en avant: c'est le Chant du départ qui les guide. La musique de Méhul est véritablement splendide; il y a dans ce chant des coups de trompette qui doivent percer l'Europe à jour.
On dit que la Convention a dépensé un million deux cent mille francs à la fête qu'elle vient de nous donner.
On a ouvert deux musées. Danton nous y a conduites, sa femme et moi.
L'un est celui du Louvre; le monde artiste tout entier a contribué à sa composition; l'école flamande et italienne surtout y sont richement représentées.
M. Danton, qui de son côté est un excellent juge, a bien voulu s'étonner de mes connaissances en peinture.
L'autre musée, celui des monuments français, est un admirable trésor archéologique. Les couvents, les églises, les palais, ont contribué à le peupler. David, l'ordonnateur de la fête, le même qui a fait le portrait de Marat mort dans sa baignoire, a classé toute cette grande chronologie de la France par siècle, presque par règne.
Tous ces dormeurs de marbre, étendus sur leurs tombes avec la double rigidité de la mort et du granit, offrant, de la croix de Dagobert jusqu'aux bas-reliefs de François Ier, l'histoire de douze siècles, parlent à l'imagination avec la voix de la science. Là encore, par ma connaissance exacte des costumes, j'ai mérité l'éloge de M. Danton. Il paraît que tu as fait de moi, cher bien-aimé, une femme plus complète que je ne croyais; la pauvre petite madame Danton, qui ne sait rien de tout cela et qui n'a jamais entendu parler d'art ni de sciences dans sa famille, est encore plus étonnée que son mari; elle me regarde presque avec admiration, ce qui me fait rougir, mais en même temps me rappelle que c'est à toi que je dois tout cela.
Je m'attendais à voir paraître dans la fête quelque effigie gigantesque de Marat. Je me trompais. Danton dit que c'est Robespierre qui s'y est opposé.
Je vais te raconter la fête telle que Danton me l'a expliquée.
Peut-être un jour liras-tu ce manuscrit. Alors tu sauras que je n'ai pas été un instant sans songer à toi.
Voici ce qu'il m'a dit:
David, pour cette occasion, s'est fait à la fois historien, architecte et auteur dramatique.
Il a fait une pièce en cinq actes de la Révolution.
D'abord, sur la place de la Bastille, il a dressé une statue colossale de la Nature, quelque chose comme une Isis aux cent mamelles, jetant par chacune d'elles, dans un bassin immense, l'eau de la régénération.
La liberté, colosse de la même taille, qu'il a mise sur la place de la Révolution.
Enfin un troisième Titan, le peuple, Hercule terrassant devant l'hôtel des Invalides le Fédéralisme sous les traits de la Discorde.
Pour arriver à ce dernier groupe, il faut passer sous un arc de triomphe tenant toute la largeur du boulevard d'Italie; puis, du groupe des Invalides, on va à l'autel de la Patrie, situé au milieu du Champ de Mars.
Sur chacun de ces points, désignés à l'avance comme des reposoirs le jour de la Fête-Dieu, s'arrêtait et accomplissait un acte patriotique le cortége parti de la place de la Bastille.
Danton, qui était obligé de marcher avec la Convention, nous avait remis sa femme et moi, pour ce jour-là, à la garde de Camille Desmoulins et de Lucile.
Camille Desmoulins, quoique membre de la Convention, ne tenait aucune place obligée dans toutes ces fêtes. Curieux comme un gamin de Paris, il voulait tout voir pour tout critiquer. Lucile riait comme une folle des saillies de son mari; moi, je l'avoue, ce spectacle avait un côté de grandeur qui m'impressionnait énormément.
C'est Hérault de Séchelles qui, en sa qualité de président de la Convention, menait la tête du cortège; si on l'avait choisi pour sa beauté, on ne pouvait faire un meilleur choix. C'est bien l'homme des cérémonies nationales, et je me le figurais avec la robe grecque ou avec la toge romaine; il monta sur les débris de la Bastille, tendit une coupe étrusque, la remplit d'eau, la porta à ses lèvres, et la passa aux quatre-vingt-six vieillards représentant les quatre-vingt-six départements, dont chacun portait une bannière, et chacun d'eux, buvant à son tour, disait après avoir bu:
— Nous nous sentons renaître avec le genre humain.
Le cortége descendit le boulevard; la terrible société des jacobins marchait en tête avec sa bannière, symbole de sa police universelle, montrant un œil ouvert dans les nuages. Derrière la société des jacobins marchait la Convention.
David, pour symboliser la fraternité du peuple avec ses mandataires, avait dépouillé les représentants de leur costume; habillés en bourgeois, il n'y avait aucune différence de vêtements entre eux et les gens qui les avaient nommés. Seulement ils étaient enfermés d'un ruban tricolore, que tenaient les envoyés des assemblées primaires.
Camille ne put s'empêcher de rire.
— Voyez donc, nous dit-il, la Convention menée en laisse par les jacobins!
Les seuls juges révolutionnaires portaient un panache noir, indice de leur terrible mission de deuil.
Tous les autres, la Commune, les ministres, les ouvriers, marchaient pêle-mêle. Seulement, comme parure et comme signe de la noblesse du travail, les ouvriers portaient leurs outils.
Les rois de la fête étaient les humbles et les malheureux de la société. Les aveugles, les vieillards, les enfants trouvés allaient sur des chars. Les tout petits qui ne pouvaient se tenir debout étaient traînés dans leurs berceaux. Deux vieillards, un homme et une femme, étaient, comme Cléobis et Biton, traînés dans une petite charrette par leurs quatre enfants.
Une urne sur un char était censée contenir les cendres des héros. Huit chevaux blancs avec des panaches rouges, relevant et secouant la tête à chaque coup de trompette, traînaient le char. Les parents de ceux qui avaient été tués dans cette grande journée marchaient derrière, le front joyeux et couronnés de fleurs, indiquant qu'ils ne sont point à regretter ceux-là qui sont morts pour la patrie.
Une charrette ressemblant à celle du bourreau emportait les trônes, les couronnes et les sceptres.
L'échafaud avait disparu de la place de la Révolution. Au pied de la statue de la Liberté, le président fit verser le tombereau contenant les insignes de la royauté. Le bourreau y mit le feu.
Trois mille oiseaux délivrés en même temps, s'envolèrent dans toutes les directions comme un joyeux nuage.
Deux colombes allèrent se reposer dans les plis de la robe de la Liberté.
Le lendemain, l'échafaud, de retour à son poste, devait les faire envoler.
De la place de la Révolution on se rendit au Champ de Mars; la statue d'Hercule écrasant le Fédéralisme était placée sur un rocher élevé devant lequel on avait ménagé une plate-forme. Au pied de la montagne était placé le niveau de l'égalité.
Tout le monde passa dessous.
Arrivés sur la plate-forme, les quatre-vingt-six vieillards remirent chacun à son tour, au président, la pique qu'ils tenaient à la main.
Le président les relia toutes avec un ruban tricolore, proclamant ainsi l'alliance des départements avec la capitale. Ils étaient debout, et à la vue de tous, et en face de l'autel fumant d'encens.
Hérault de Séchelles lut l'acceptation de la loi nouvelle, proclamant l'égalité.
À ses dernières paroles le canon éclata.
Mon ami, je ne suis qu'une femme, mais je vous jure qu'en ce moment j'éprouvai un si profond sentiment d'enthousiasme, que mes larmes coulèrent malgré moi. Ah! si vous eussiez été là! Oh! si j'eusse été appuyée à votre bras au lieu d'être appuyée à celui d'un étranger! Ah! comme je me serais jetée dans votre poitrine, et comme j'y eusse pleuré tout à mon aise!
La République française, fondée sur la base de l'égalité! Le char portant la cendre des victimes du 10 août s'avança jusqu'au temple qui était élevé à l'extrémité du Champ de Mars; là, on prit l'urne, on la déposa sur l'autel, et tous s'agenouillant, le président baisa l'urne et on l'entendit dire à haute voix ces paroles:
— Cendres chéries! urne sacrée, je vous embrasse au nom du peuple!
Un homme s'approcha de Camille Desmoulins et lui demanda:
— Citoyen, peux-tu me dire pourquoi je ne vois plus ici, comme en 92, ce glaive de justice couvert de crêpes que portaient des hommes couronnés de cyprès?
— Parce que, répondit Desmoulins, quand on sent le glaive partout, il est inutile de le montrer.
J'ai oublié de te dire, mon bien-aimé Jacques, que l'arc de triomphe des Italiens était consacré aux femmes des 5 et 6 octobre, qui ramenèrent de Versailles le roi, la reine et la royauté.
Seulement j'ai entendu raconter que ces héroïnes étaient de vraies mères de famille, qui s'étaient arrachées mourantes de faim à leurs enfants; de belles jeunes filles, chastes, qui n'osèrent parler lorsqu'elles se trouvèrent en face du roi, et qui s'évanouirent en face de la reine, tandis qu'ici le peintre les a remplacées par des modèles hardis et effrontés.
Les femmes de l'arc de triomphe des Italiens sont plus belles, mais les autres, j'en suis sûre, étaient plus touchantes.
Aux premières ombres du soir, toute la foule s'éparpilla; les uns, parmi ceux qui la composaient, entrèrent calmes et paisibles dans Paris; les autres, non moins calmes et paisibles, s'assirent sur l'herbe déjà flétrie du mois d'août et dînèrent en famille de ce qu'ils avaient apporté.
Nous étions à moitié chemin de Sèvres, où Danton devait nous rejoindre; Camille et Lucile y dînaient avec nous. Nous prîmes une voiture, et en une demi-heure, du Champ de Mars nous fûmes à la maison de campagne de Danton.
Danton ramena avec lui un homme que je ne connaissais pas, mais que tu dois connaître, toi; il se nomme Carnot; c'est un petit homme en culottes courtes, coiffé à la Jean-Jacques Rousseau, avec un habit gris. Il a l'air d'un sous-chef de ministère. C'est sur lui que l'on compte pour faire face à la fois aux Anglais qui sont devant Dunkerque et aux Prussiens qui ont pris Valenciennes, ou plutôt à qui Valenciennes a été livrée.
Par sa position au ministère de la guerre, il sait toutes les nouvelles, et les nouvelles sont déplorables à ce qu'il paraît. Danton a une grande confiance en lui; mais il paraît que Robespierre ne l'aime pas. C'est un travailleur obstiné, qui passe, quand il est à Paris, sa vie à aller de la rue Saint-Florentin aux Tuileries, où il fouille les anciens cartons. Quand il va à l'armée, il ôte son habit gris pour prendre un habit de général, puis la bataille gagnée, il reprend son habit gris et revient faire son plan à Paris.
Ce qui l'inquiète surtout c'est Valenciennes, qui est devenu un foyer de réaction et de fanatisme. On y chante, sur la terre de France, le Salvum fac imperatorem; les femmes pleurent de joie, remercient Dieu; les émigrés tirent leurs épées et crient:--À Paris! à Paris!
Je m'émerveille quand je pense que ce petit homme, qui a à peine cinq pieds deux pouces et qui ne boit que de l'eau, va aller avec sa culotte courte et son habit gris combattre le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, qui a six pieds de haut et qui boit dix bouteilles de vin après son dîner. Il paraît qu'il aurait bien voulu rester tranquille à Valenciennes, n'aimant pas à se déranger; mais qu'il a été tellement tourmenté par les belles dames, qui raffolent de lui et par les émigrés qui le comparent à Marlborough, qu'il a fini par tirer son épée comme les autres et par crier:--or now, or never! Maintenant ou jamais!
Ses dernières nouvelles lui annonçaient que les avant-postes ennemis étaient à Saint-Quentin.
Danton a rédigé un décret de levée en masse que l'homme à l'habit gris proposera et fera adopter demain à la Convention, et qui me paraît un chef-d'œuvre.
Tous les Français sont en réquisition permanente... Les jeunes gens iront au combat, les hommes mariés forgeront des armes et transporteront des subsistances, les femmes feront des tentes, des habits et serviront les hôpitaux; les enfants feront la charpie; les vieillards, sur les places, animeront les guerriers, enseignant la haine des rois et l'unité de la république.
Dès demain nous nous mettons au travail, madame Danton et moi. |
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} | XIX | Les jours se passaient et n'apportaient aucun changement à notre situation. Nous n'apprenions aucune nouvelle du dehors. Nous ne savions pas à quel degré d'irritation ou de lutte en étaient arrivés les partis.
Mes deux malheureuses compagnes tremblaient et pâlissaient au moindre bruit qui se faisait dans les corridors.
Un matin, la porte s'ouvrit et le concierge me dit que l'on me demandait à la geôle.
Mes deux compagnes me regardèrent avec terreur.
— Ne craignez rien pour moi, leur dis-je; je ne suis pas jugée, pas condamnée, et ne puis par conséquent être exécutée.
Elles ne m'embrassèrent pas moins comme si elles ne devaient pas me revoir.
Mais je leur jurai que je ne quitterais pas les Carmes sans leur dire adieu.
Je descendis. Comme je m'en doutais, j'étais attendue par mon commissaire.
— J'ai à interroger cette jeune fille, dit-il; laissez-moi seul au parloir avec elle.
Il avait le même costume que la première fois, l a carmagnole et le bonnet rouge lui donnaient, au premier abord, un aspect féroce; mais sous ce masque on retrouvait des yeux bons et francs, et des lignes douces aboutissant à une bouche bienveillante.
— Tu vois, citoyenne, me dit-il, que je ne t'ai pas oubliée?
Je m'inclinai en signe de remerciement.
— Maintenant traite-moi en homme qui te veut du bien, et dis-moi ton secret.
— Je n'en ai pas.
— Comment te trouvais-tu sur la charrette des condamnés quand il n'y avait contre toi ni arrêt ni condamnation?
— Je voulais mourir.
— Ce que l'on m'a dit à la Force était donc vrai, que tu t'étais fait lier les mains, et que tu étais montée sur la charrette par surprise?
— Qui t'a dit cela?
— Le citoyen Santerre lui-même.
— Il ne lui arrivera pas malheur pour le service qu'il m'a rendu?
— Non.
— Eh bien! il t'a dit la vérité. À mon tour à parler.
— J'écoute.
— Quel intérêt prends-tu à moi?
— Je te l'ai dit, je suis commissaire de section. C'est moi qui ai été chargé de l'arrestation de la pauvre petite Nicole; les larmes me sont venues aux yeux en l'arrêtant. Son exécution m'a donné les premiers remords que j'aie eus de ma vie. Alors je me suis juré que si l'occasion se présentait de pouvoir sauver une pauvre innocente comme elle, je ne la laisserais pas échapper. La Providence vous a conduite sur mon chemin et je viens vous dire: Voulez-vous la vie?
Je tressaillis; la vie m'était indifférente pour moi-même, mais je réfléchis combien comptaient sur elle les deux pauvres créatures que j'allais laisser derrière moi en prison.
— Comment vous y prendrez-vous, lui demandai-je, pour me tirer d'ici?
— C'est bien simple. Il n'y a aucune charge contre vous; je me suis renseigné à la Force; vous êtes écrouée ici sous un faux nom. Je viens vous chercher pour vous transporter dans une autre prison. Je vous laisse en passant sur le pont Neuf ou le pont des Tuileries, et vous allez où vous voudrez.
— J'ai promis de dire adieu à mes deux compagnes de chambre.
— Comment les appelez-vous?
— Je puis vous dire leurs noms sans danger pour elles?
— Ne voyez-vous point que vous m'offensez?
— Madame Beauharnais, madame Terezia Cabarrus.
— La maîtresse de Tallien?
— Elle-même.
— Toute la question est aujourd'hui entre son amant et Robespierre. Si Tallien triomphe, vous me recommanderez à elle?
— Soyez tranquille.
— Remontez à votre chambre et descendez vite. Nous sommes dans un temps où l'on peut faire attendre la mort, mais pas la vie.
Je remontai toute joyeuse.
— Oh! dirent mes deux amies en m'apercevant, bonne nouvelle, n'est-ce pas?
— Oui, dis-je, j'ai revu mon commissaire, il offre de me faire sortir.
— Accepte, s'écria Terezia en me sautant au cou, et sauve-nous!
— Comment?
Elle tira de sa poitrine un poignard espagnol fin comme une aiguille, mortel comme une vipère; puis, avec de petits ciseaux que madame d'Aiguillon avait laissés à madame de Beauharnais, elle coupa une boucle de ses cheveux et en enveloppa le poignard.
— Tiens, dit-elle, tu iras trouver Tallien; tu lui diras que tu me quittes, que tu m'as demandé mes commissions pour lui, que je t'ai remis ces cheveux et ce poignard, en te disant: «Donne ce poignard à Tallien, et dis-lui de ma part que je suis appelée après-demain devant le tribunal révolutionnaire, que si dans vingt-quatre heures Robespierre n'est pas mort, c'est un lâche!»
Je comprenais cette furia espagnole.
— C'est bien, répliquai-je, je le lui dirai. Et vous, madame, continuai-je en me retournant vers madame de Beauharnais, n'avez-vous pas de votre côté quelque recommandation à me faire?
— Moi! dit-elle de sa douce voix créole, je n'ai que Dieu pour me défendre et pour veiller sur moi. Mais si vous passez dans la rue Saint-Honoré, entrez au magasin de lingerie du nº 362, et embrassez sur le front ma chère Hortense, qui rendra ce baiser à son frère. Dites-lui que je me porte aussi bien qu'on peut le faire en prison et avec un cœur rongé d'inquiétudes. Ajoutez que je mourrai en disant son nom et en la recommandant à Dieu.
Nous nous embrassâmes. Terezia me tira à elle.
— Tu n'as pas d'argent, me dit-elle, et peut-être pour notre salut t'en faudra-t-il. Partageons.
Elle mit dans ma main vingt louis.
Je voulus faire quelques observations.
— Pardon, pardon, dit-elle, mais je ne me soucie pas que dans une affaire de cette importance, où il est question de nos trois têtes, tu sois arrêtée par un louis ou deux.
Elle avait raison; je pris les vingt louis de Terezia, je les mis dans ma poche. Je cachai son poignard dans ma poitrine et j'allai rejoindre mon protecteur au parloir.
Pendant mon absence, il avait tout arrangé avec le concierge.
Il me donna le bras; nous sortîmes. Un fiacre nous attendait.
Pendant la course, mon commissaire de police, qui ne me paraissait pas bien sûr de l'inamovibilité de Robespierre, me mit au courant des événements.
Robespierre, qui, depuis l'exécution des chemises rouges, s'était retiré sous sa tente, laissant en apparence la France aller au hasard, mais maintenant toujours la main sur le comité de salut public auquel il faisait signer des listes par Herman, Robespierre était revenu le 5 thermidor.
Il attendait Saint-Just pour éclater. Saint-Just revenait les mains pleines de dénonciations. Quand le triumvirat Saint-Just, Couthon et Robespierre serait réuni, on demanderait les dernières têtes qu'il était indispensable de sacrifier à la Terreur.
C'étaient celles de Fouché, de Collot-d'Herbois, de Cambon, de Billaud-Varennes, de Tallien, de Barrère, de Léonard Bourdon, de Lecointre, de Merlin de Thionville, de Fréron, de Panis, de Dubois-Crancé, de Bentabole, de Barras...
Quinze ou vingt têtes, voilà tout.
Après quoi on en viendrait à la clémence.
Restait à savoir si ceux dont on allait demander les têtes les laisseraient prendre. En effet, de leur côté ils avaient préparé une accusation contre celui qu'ils appelaient le dictateur.
Seulement le dictateur leur donnerait-il le temps d'accuser?
Pendant le mois où il était resté absent, Robespierre avait rédigé son apologie.
Homme de la légalité, il croyait n'avoir à répondre qu'à la légalité.
On était au 8 thermidor, tout se dénouerait certainement avant trois ou quatre jours.
Je demandai à mon commissaire où je pourrais trouver Tallien.
Il m'indiqua son domicile, rue de la Perle, nº 460, au Marais.
Je me fis descendre à la porte Saint-Honoré.
Là, mon protecteur prit congé de moi. Je lui demandai son nom.
— Inutile, me dit-il; si vous réussissez, vous me reverrez, et je viendrai demander moi-même ma récompense. Si vous échouez, vous ne pourrez rien pour moi, je ne pourrai rien pour vous. Nous ne nous connaissons pas.
Il partit avec son fiacre du côté des boulevards.
J'entrai dans la rue Saint-Honoré, et gagnai le nº 352.
J'entrai dans le magasin de lingerie. On se rappelle que c'était celui de madame de Condorcet.
Je demandai mademoiselle Hortense.
On me montra une charmante petite fille d'une dizaine d'années, avec des cheveux et des yeux magnifiques.
Elle travaillait pour sa nourriture!
Je demandai la permission de lui parler en particulier: la permission me fut accordée. Je l'entraînai dans une arrière-boutique, et je lui dis que je venais de la part de sa mère.
La pauvre enfant éclata en sanglots, tout en se jetant à mon cou et en m'embrassant.
Je lui donnai deux louis pour sa petite toilette. Elle en avait grand besoin.
Je demandai à voir madame Condorcet.
Elle était à son atelier de l'entresol.
J'y montai.
Elle jeta un cri en m'apercevant et se précipita dans mes bras.
— Oh! me dit-elle, je vous croyais bien morte; on m'avait dit vous avoir vue passer sur la charrette.
En deux mots je lui racontai tout.
— Qu'allez-vous faire? me demanda-t-elle.
— Je n'en sais rien, répondis-je en sourient. Peut-être suis-je la montagne renfermant la souris dans son sein; peut-être suis-je le grain de sable où versera brisé le char de la Terreur.
— En tout cas, vous restez ici, dit-elle.
— Après ce que je vous ai dit, n'avez-vous pas peur de moi? lui demandai-je.
Elle sourit et me tendit la main.
Je la prévins que j'aurais une course à faire la nuit même, et lui demandai si je pouvais avoir une clef de son appartement pour y rentrer et en sortir quand je voudrais.
— Cela est d'autant plus facile, me dit-elle, que je couche à ma maison d'Auteuil et que vous serez maîtresse ici.
Et elle me remit la clef à l'instant même.
La séance de la Convention avait été orageuse. L'apologie de Robespierre n'avait pas eu le succès qu'il en attendait. Son début avait été de la plus grande maladresse. La séance s'était ouverte par Barrère annonçant la reprise d'Anvers, c'est-à-dire la reprise de la Belgique tout entière.
Or, c'était contre Carnot, qui venait de reprendre Anvers, que Robespierre, qui ne se doutait pas de cette reprise, avait dirigé son attaque.
Par malheur, Robespierre n'était point assez habile improvisateur pour se tirer d'un pareil embarras, et, ne changeant rien à son discours, il avait débuté par ces mots:
«L'Angleterre, tant maltraitée par nos discours, est ménagée par nos armes.»
Le discours dura deux heures.
Lecointre, l'ennemi de Robespierre, voyant le peu d'effet que le discours de Robespierre avait fait, demanda à grands cris l'impression.
Un robespierriste n'eût pas osé la demander.
Cependant l'assemblée vota par habitude l'impression.
Alors un homme s'était élancé à la tribune. C'était Cambon, l'homme intègre par excellence. Robespierre l'avait appelé fripon, comme il avait appelé Carnot traître.
— Un instant, dit-il, ne nous hâtons pas. Avant d'être déshonoré, je parlerai.
Et il exposa clairement et en peu de mots son système de finances. Terminant par ces mots:
— C'est l'heure de dire la vérité. Un homme paralyse à lui seul toute la Convention. Cet homme, c'est Robespierre. Jugez-nous.
Alors Billaud s'était écrié:
— Oui, tu as raison, Cambon, il faut arracher les masques. S'il est vrai que nous n'ayons plus la liberté d'opinion, j'aime mieux que mon cadavre serve de trône à un ambitieux que de devenir par mon silence le complice de son crime.
— Moi, dit Panis, je lui demande seulement si mon nom est sur la liste de proscription. Qu'ai-je gagné à la révolution? pas de quoi acheter un sabre à mon fils et une jupe à ma fille.
Les cris: Rétracte-toi! rétracte-toi! éclatèrent alors dans la salle.
Mais Robespierre avec calme:
— Je ne rétracte rien, dit-il. J'ai jeté mon bouclier; je me suis présenté à découvert à mes ennemis; je n'ai flatté personne, je n'ai calomnié personne, je ne crains personne! Je persiste et ne prends aucune part à ce que décidera la Convention pour l'impression ou la non-impression de mon discours.
De toutes les parties de la salle des voix crièrent:
— Révoquons l'impression!
L'impression fut révoquée.
L'échec était terrible.
Du moment où la Convention n'acceptait pas les accusations de friponnerie, de trahison, de conspiration, portées par Robespierre contre les comités et les représentants du peuple en mission, la Chambre accusait Robespierre de calomnies contre les représentants du peuple et les comités.
C'était aux jacobins que Robespierre comptait prendre sa revanche. Cette société, qui lui devait sa fondation, sa force et son éclat, était son pilier d'airain.
Je résolus d'assister à la séance. J'étais prévenue que je ne trouverais Tallien chez lui qu'à minuit.
Je m'enveloppai d'une mante de femme du peuple que me prêta madame Condorcet.
On étouffait dans l'espèce de cave où les jacobins tenaient leurs séances.
La Commune était déjà prévenue de l'échec qu'avait éprouvé son héros; on voyait passer Henriot ivre, chancelant sur son cheval, comme cela lui arrivait dans les grandes occasions. Il donnait des ordres pour que la garde nationale prit les armes le lendemain.
Vers neuf heures, Robespierre entre au milieu des acclamations générales. Sa tête pâle se roidit sur ses épaules, ses yeux verts s'illuminèrent. Il monta à la tribune tenant, pour la lire aux jacobins, son apologie qu'il avait déjà lue à la Convention.
Mais Robespierre n'était jamais las de lire ses discours.
Il fut écouté avec la religion d'apôtres pour leur dieu, applaudi avec enthousiasme.
Puis, lorsqu'il eut fini, lorsque la triple salve d'applaudissements se fut éteinte.
— Citoyens, dit-il, c'est mon testament de mort que je vous apporte. Je vous laisse ma mémoire, vous la défendrez. S'il me faut boire la ciguë, vous me verrez calme.
— Je la boirai avec toi! cria David.
— Tous,--nous la boirons tous!--crièrent les assistants, en se jetant dans les bras l'un de l'autre.
Et ce ne furent plus que larmes et sanglots.
L'enthousiasme atteignait la frénésie.
Couthon monta à la tribune et demanda qu'on rayât de la Convention les membres qui avaient voté contre l'impression du discours de Robespierre.
Les jacobins votèrent d'une seule voix.
Ils ne s'apercevaient pas que ce refus d'impression ayant été voté à la majorité, ils venaient de voter la destitution de la majorité de la chambre.
Les Robespierristes ardents entourèrent alors leur apôtre.
Ils demandaient un mot de lui pour faire un second 31 mai.
Robespierre, pressé, entouré, laissa tomber ces paroles:
— Eh bien! essayez encore, délivrez la Convention, séparez les bons des méchants.
En ce moment une grande rumeur se fit entendre dans la partie la plus sombre de la salle. Les jacobins venaient de reconnaître parmi eux Collot-d'Herbois et Billaud, ces deux grands ennemis de Robespierre qui venaient d'entendre tout ce qui avait été dit contre la Convention, ainsi que l'autorisation donnée par Robespierre à ses séides de séparer les méchants des bons.
Des cris de mort se firent entendre contre eux, les couteaux se levèrent.
Quelques jacobins, qui ne voulaient pas que leur salle fût tachée de sang, les entourèrent, les protégèrent, les aidèrent à fuir.
Le président annonça que la séance était levée.
Les deux partis n'avaient pas trop de la nuit pour se préparer au combat du lendemain.
Je sortis avec la foule. Il était plus de onze heures du soir. C'était donc le moment de trouver Tallien chez lui.
Je me trouvais derrière Robespierre.
Il sortait appuyé sur Coffinhal. Le menuisier Duplay passait près de lui.
On parlait de la séance du lendemain. Le triomphe des jacobins ne rassurait pas complètement les amis de Robespierre.
— Je n'attends plus rien de la Montagne, disait-il; mais la majorité est jeune, la masse de la Convention m'entendra.
La femme Duplay et ses deux filles attendaient Robespierre à la porte de la rue.
Elles coururent à lui en l'apercevant. Il les rassura. Tous rentrèrent dans l'allée qui conduisait à la maison du menuisier. La porte se referma sur eux.
Je revins sur mes pas; la curiosité m'avait entraînée à la suite de cet homme, et je repris la rue Saint-Honoré, marchant cette fois du côté du palais Égalité.
Quoiqu'il fût tard, les rues n'étaient point désertes. Une fièvre ardente courait dans les veines de la capitale. Des gens sortaient mystérieusement de chez eux; d'autres y rentraient non moins mystérieusement; on échangeait des paroles d'un côté à l'autre de la rue, des signaux d'une fenêtre à l'autre; arrivée au bout de la rue de la Ferronnerie, je pris la rue du Temple et j'atteignis la rue de la Perle.
La rue était mal éclairée; j'avais peine à lire les numéros. Je croyais cependant me trouver devant le numéro 460.
Mais j'hésitais à frapper à la porte d'une allée étroite qui me paraissait la seule entrée de cette maison sombre, sur la façade de laquelle aucune lumière ne transparaissait.
Tout à coup la porte de l'allée s'ouvrit, et un homme vêtu d'une carmagnole et armé d'un gros bâton, parut.
J'eus peur, et je fis un pas en arrière.
— Que veux-tu, citoyenne? demanda cet homme en frappant le pavé de son bâton.
— Je veux parler au citoyen Tallien.
— D'où viens-tu?
— De la prison des Carmes.
— De la part de qui viens-tu?
— De la part de la citoyenne Terezia Cabarrus.
L'homme tressaillit.
— Dis-tu vrai? demanda-t-il.
— Conduis-moi près de lui et tu verras.
— Viens.
L'homme entr'ouvrit la porte. Je me glissai dans l'allée. Il prit les devants, monta un escalier faiblement éclairé.
Dès les premières marches j'avais entendu le bruit d'un grand nombre de voix qui paraissaient discuter.
La discussion était violente, et à mesure que je montais les marches le bruit me parvenait plus distinct.
J'entendais les noms de Robespierre, de Couthon, de Saint-Just, d'Henriot.
Ces voix venaient du second étage.
L'homme au bâton s'arrêta devant une porte et l'ouvrit.
Un flot de lumière envahit l'escalier, mais à sa vue la discussion cessa; toutes les voix se turent.
— Qu'y a-t-il? demanda Tallien.
— Une femme qui vient des Carmes, dit mon guide, et qui apporte, dit-elle, des nouvelles de la citoyenne Terezia Cabarrus.
— Qu'elle entre! dit vivement Tallien.
L'homme au bâton s'effaça. Je laissai tomber ma mante sur la rampe de l'escalier, et je m'avançai dans cette chambre où chacun avait gardé la pose dans laquelle je l'avais surpris.
— Lequel de vous tous est le citoyen Tallien? demandai-je.
— Moi, répondit le plus jeune de tous ces hommes.
Je m'avançai vers lui.
— Je quitte la citoyenne Terezia Cabarrus. «Porte cette boucle de cheveux et ce poignard à Tallien, et dis-lui que je suis appelée au tribunal révolutionnaire après-demain, et que si dans vingt-quatre heures Robespierre n'est pas mort, c'est un lâche!»
Tallien sauta sur la boucle de cheveux et sur le poignard.
Il baisa la boucle de cheveux, et, levant ce poignard:
— Vous avez entendu, citoyens, dit-il; libre à vous de ne pas décréter demain Robespierre d'accusation; mais si vous ne le décrétez pas d'accusation, je le poignarde, et à moi seul sera la gloire d'avoir délivré la France de son tyran.
D'un seul geste, tous ceux qui étaient présents étendirent la main au-dessus du poignard de Terezia Cabarrus.
— Nous jurons, dirent-ils, que demain nous serons morts ou que la France sera libre!
Alors Tallien se tournant de mon côté:
— Si tu veux voir quelque chose de grand comme la chute d'Appius ou la mort de César, viens à la séance de demain, jeune fille, et tu pourras aller dire à Terezia ce que tu auras vu!...
— Oui; mais si vous voulez réussir, dit une voix, ne vous lancez pas dans les discussions, ne lui donnez pas la parole. La mort sans phrases!
— Bravo, Sieyès! crièrent toutes les voix; tu es homme de bon conseil et ton conseil sera suivi. |
{
"file_name": "pg18028.txt",
"title": "Le chevalier d'Harmental",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre 34 | Nous avons quitté Buvat remontant chez lui son rouleau de papiers à la main, pour accomplir la promesse qu'il avait faite au prince de Listhnay. Cette promesse avait été religieusement tenue, et, malgré la difficulté qu'il y avait pour Buvat à écrire dans une langue étrangère le lendemain la copie attendue avait été portée dans la rue du Bac, n° 110, à sept heures du soir. Buvat avait alors reçu des mêmes mains augustes de nouvelle besogne, qu'il avait rendue avec la même ponctualité; de sorte que le prince de Listhnay, prenant confiance dans un homme qui lui avait déjà donné de pareilles preuves d'exactitude, avait pris sur son bureau une liasse de papiers plus considérable que les deux premières, et, afin de ne pas déranger Buvat tous les jours, et sans doute pour ne pas être dérangé lui-même, lui avait ordonné de rapporter le tout ensemble, ce qui supposait trois ou quatre jours d'intervalle entre l'entrevue présente et l'entrevue à venir.
Buvat était rentré chez lui plus fier et plus honoré que jamais de cette marque de confiance, et il avait trouvé Bathilde si gaie et si heureuse, qu'il était remonté dans sa chambre dans un état de satisfaction intérieure qui se rapprochait de la béatitude. Il s'était mis aussitôt au travail, et il est inutile de dire que le travail s'était ressenti de cette disposition de l'esprit. Quoique Buvat, malgré l'espérance qu'il avait un instant conçue, ne comprît point le moins du monde l'espagnol, il était parvenu à le lire couramment; de sorte que ce travail tout mécanique, lui épargnant même la peine de suivre une pensée étrangère, lui permettait de chantonner sa petite chanson tout en copiant son long mémoire. Ce fut donc presque un désappointement pour lui lorsque, la première copie terminée, il trouva, entre cette première et la seconde, une pièce entièrement française. Buvat s'était habitué depuis cinq jours au pur castillan et tout dérangement dans les habitudes du brave homme était une fatigue; mais Buvat, esclave de son devoir ne se prépara pas moins à l'accomplir scrupuleusement, et quoique la pièce n'eût point de numéro d'ordre et qu'elle eût l'air de s'être glissée là par mégarde, il n'en résolut pas moins de la copier à son tour, de fait sinon de droit, en vertu de cette maxime: Quod abundat non vitiat. Il rafraîchit donc sa plume d'un léger coup de canif, et passant de l'écriture bâtarde à l'écriture renversée, il commença à copier les lignes suivantes:
«Confidentielle.
Pour Son Excellence Monseigneur Alberoni en personne.
Rien n'est plus important que de s'assurer des places voisines des Pyrénées, et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.»
Dans ces cantons, répéta Buvat après avoir écrit; puis, enlevant un cheveu qui s'était glissé dans la fente de sa plume, il continua:
«Gagner la garnison de Bayonne ou s'en rendre maître.»
— Qu'est-ce à dire? murmura Buvat: gagner la garnison de Bayonne. Est-ce que Bayonne n'est pas une ville française? Voyons, voyons un peu, et il reprit:
«Le marquis de P... est gouverneur de D... On connaît les intentions de ce seigneur; quand il sera décidé, il doit tripler sa dépense pour attirer la noblesse, il doit répandre des gratifications.
En Normandie, Carentan est un poste important. Se conduire avec le gouverneur de cette ville comme avec le marquis de P...; aller plus loin, assurer à ces officiers les récompenses qui leur conviennent.
Agir de même dans toutes les provinces.»
— Ouais! dit Buvat en relisant ce qu'il venait d'écrire. Qu'est-ce que cela signifie? Il me semble qu'il serait prudent de lire la chose entière avant d'aller plus loin.
Et il lut:
«Pour fournir à cette dépense, on doit compter au moins sur trois cent mille livres le premier mois, et dans la suite cent mille livres par mois payées exactement.»
— Payées exactement, murmura Buvat en s'interrompant. Il est évident que ce n'est point par la France que ces paiements doivent être faits, puisque la France est si gênée, que depuis cinq ans elle ne peut pas me payer mes neuf cents livres d'appointements. Voyons! voyons! Et il reprit:
«Cette dépense, qui cessera à la paix, met le roi catholique à même d'agir sûrement en cas de guerre.
L'Espagne ne sera qu'une auxiliaire. L'armée de Philippe V est en France.»
— Tiens, tiens, tiens! dit Buvat, et moi qui ne savais pas même qu'elle eût passé la frontière.
«L'armée de Philippe V est en France: une tête d'environ dix mille Espagnols est plus que suffisante avec la présence du roi.
Mais il faut compter d'enlever au moins la moitié de l'armée du duc d'Orléans (Buvat tressaillit). C'est ici le point décisif, cela ne peut s'exécuter sans argent. Une gratification de 100.000 livres est nécessaire par bataillon et par escadron.
Vingt bataillons, c'est deux millions: avec cette somme on forme une armée sûre: on détruit celle de l'ennemi.
Il est presque certain que les sujets les plus dévoués du roi d'Espagne ne seront pas employés dans l'armée qui marchera contre lui, qu'ils se dispersent dans les provinces: là ils agiront utilement; les revêtir d'un caractère, s'ils n'en ont pas: dans ce cas, il est nécessaire que Sa Majesté Catholique envoie des ordres en blanc que son ministre à Paris puisse remplir.
Attendu la multiplicité des ordres à donner, il convient que l'ambassadeur ait pouvoir de signer pour le roi d'Espagne.
Il convient encore que Sa Majesté Catholique signe ses ordres comme fils de France: c'est là son titre.
Faire un fonds pour une armée de trente mille hommes que Sa Majesté trouvera ferme, aguerrie et disciplinée.
Ce fonds, arrivé en France à la fin de mai ou au commencement de juin doit être distribué immédiatement dans les capitales des provinces, telles que Nantes, Bayonne, etc., etc.
Ne pas laisser sortir d'Espagne l'ambassadeur de France; sa présence répondra de la sûreté de ceux qui se déclareront.»
— Sabre de bois! s'écria Buvat en se frottant les yeux, mais c'est une conspiration! une conspiration contre la personne du régent et contre la sûreté du royaume. Oh! oh!
Et Buvat tomba dans une méditation profonde.
En effet, la position était critique: Buvat mêlé à une conspiration! Buvat chargé d'un secret d'État! Buvat tenant dans sa main peut-être le sort des nations! Il n'en fallait pas tant pour jeter le brave homme dans une étrange perplexité.
Aussi les secondes, les minutes, les heures s'écoulèrent sans que Buvat, la tête renversée sur son fauteuil et ses gros yeux fixés au plafond, fît le moindre mouvement. De temps en temps seulement une bouffée de respiration bruyante sortait de sa poitrine, comme l'expression d'un étonnement indéfini.
Dix heures, onze heures, minuit sonnèrent; Buvat pensa que la nuit portait conseil, et se détermina enfin à se coucher; il va sans dire qu'il était resté à l'endroit de sa copie où il s'était aperçu que l'original prenait une tournure illicite.
Mais Buvat ne put dormir, le pauvre diable eut beau se tourner et se retourner de tous côtés, à peine fermait-il les yeux, qu'il voyait le malheureux plan de conspiration écrit en lettres de feu sur la muraille. Une ou deux fois, vaincu par la fatigue, il sentit le sommeil venir; mais à peine eut-il perdu connaissance, qu'il rêva, la première fois, qu'il était arrêté par le guet comme complice de la conjuration; et la seconde fois, qu'il était poignardé par les conjurés. La première fois, Buvat se réveilla tout tremblant, et la seconde fois tout baigné de sueur. Ces deux impressions avaient été si cruelles, que Buvat battit le briquet, ralluma sa chandelle, et résolut d'attendre le jour sans plus longtemps essayer de dormir.
Le jour vint; mais le jour, loin de chasser les fantômes de la nuit, ne fit que leur donner une plus effrayante réalité. Au moindre bruit qui se faisait dans la rue, Buvat tressaillait; on frappa à la porte de la rue, et Buvat pensa s'évanouir. Nanette ouvrit la porte de la chambre, et Buvat jeta un cri. Nanette accourut à lui et lui demanda ce qu'il avait, mais Buvat se contenta de secouer la tête et de répondre en poussant un soupir:
— Ah! ma pauvre Nanette, nous vivons dans un temps bien triste!
Et il s'arrêta aussitôt, craignant d'en avoir trop dit.
Buvat était trop préoccupé pour descendre déjeuner avec Bathilde; d'ailleurs, il craignait que la jeune fille ne s'aperçut de son inquiétude et ne lui en demandât la cause. Or, comme il ne savait rien cacher à Bathilde, cette cause, il la lui eût dite, et Bathilde aussi alors devenait complice. Il se fit donc monter son café sous prétexte qu'il avait un surcroît de besogne et qu'il allait travailler tout en déjeunant. Comme l'amour de Bathilde trouvait son compte à cette absence, la pauvre amitié ne s'en plaignit point.
À dix heures moins quelques minutes, Buvat partit pour son bureau; si ses craintes avaient été grandes chez lui, comme on le pense bien, une fois dans la rue, elles se changèrent en terreur. À chaque carrefour, au fond de chaque impasse, derrière chaque angle, il croyait voir des exempts de police embusqués et attendant son passage pour lui mettre la main sur le collet. Au coin de la place des Victoires un mousquetaire déboucha, venant de la rue Pagevin, et Buvat fit en l'apercevant un tel saut de côté, qu'il pensa se jeter sous les roues d'un carrosse qui venait de la rue du Mail. Au commencement de la rue Neuve-des-Petits-Champs, Buvat entendit marcher vivement derrière lui, et Buvat se mit à courir sans tourner la tête jusqu'à la rue de Richelieu, où il fut forcé de s'arrêter, vu que ses jambes, peu habituées à ce surcroît d'excitation menaçaient de ne le point mener plus loin; enfin, tant bien que mal, il arriva à la Bibliothèque, salua jusqu'à terre le factionnaire qui montait la garde à la porte, et, s'étant glissé vivement sous la galerie de droite, il prit le petit escalier qui conduisait à la section des manuscrits, gagna son bureau, et tomba épuisé sur son fauteuil de cuir, enferma dans son tiroir tout le paquet du prince de Listhnay, qu'il avait apporté de peur que la police ne fit une visite chez lui en son absence; et, reconnaissant enfin qu'il était à peu près en sûreté, poussa un soupir, qui n'eût point manqué de dénoncer Buvat à ses collègues comme en proie à une grande agitation, si, selon son habitude, Buvat n'était point arrivé avant tous ses collègues.
Buvat avait un principe, c'est qu'il n'y avait aucune préoccupation particulière, que cette préoccupation fût gaie ou triste, qui dût détourner un employé de son service. Or, il se mit à sa besogne, en apparence, comme si rien ne s'était passé, mais, en réalité, dans un état de perturbation morale impossible à décrire.
Cette besogne consistait comme d'habitude à classer et à étiqueter des livres; le feu ayant pris quelques jours auparavant dans une des salles de la Bibliothèque, on avait jeté pêle-mêle dans des tapis, et transporté hors de la portée des flammes, trois ou quatre mille volumes, qu'il s'agissait maintenant de réinstaller sur leurs rayons respectifs. Or, comme c'était une besogne fort longue et surtout fort ennuyeuse, Buvat en avait été chargé de préférence, et s'en était acquitté jusque-là avec une intelligence et surtout une assiduité qui lui avaient mérité l'éloge de ses supérieurs et la raillerie de ses collègues. Deux ou trois cents volumes restaient donc seulement à classer et à ajouter à la série de leurs confrères en langage, sens, moralité, et nous pourrions même dire immoralité, car une des deux chambres déménagées était remplie de volumes fort peu chastes, qui plus d'une fois avaient, soit par leurs titres, soit par leurs dessins, fait rougir jusqu'au blanc des yeux le pudique écrivain, qui au milieu de ces piles de romans licencieux et de mémoires effrontés, parmi lesquels s'étaient égarés quelques livres d'histoire, étonnés de se trouver en pareille compagnie, semblait un autre Loth debout sur les ruines des vieilles cités corrompues.
Malgré l'urgence du travail, Buvat resta quelques instants à se remettre; mais à peine vit-il la porte s'ouvrir et un de ses collègues entrer et prendre sa place, qu'instinctivement il se leva, saisit sa plume, la trempa dans l'encre, et, faisant provision dans sa main gauche d'un certain nombre de petits carrés de parchemin, s'achemina vers les derniers volumes empilés les uns sur les autres ou gisants sur le parquet, et prit, pour continuer son classement, le premier qui lui tomba sous la main, tout en marmottant entre ses dents, comme il avait l'habitude de le faire en pareille circonstance:
— Le Bréviaire des Amoureux, imprimé à Liège en 1712, chez... Pas de nom d'imprimeur. Ah! mon Dieu! encore des nudités; mais quel amusement les chrétiens peuvent-ils trouver à lire de pareils livres, et que l'on ferait bien mieux de les faire brûler en Grève par la main du bourreau! Par la main du bourreau! prrrouu! quel diable de nom ai-je prononcé là, moi!... Mais aussi qu'est-ce que cela peut être que ce prince de Listhnay qui me fait copier de pareilles choses? et ce jeune homme qui, sous prétexte de me rendre service vient me faire faire connaissance avec un pareil coquin! Allons, allons il ne s'agit pas de cela ici, c'est égal, c'est bien agréable d'écrire sur du parchemin, la plume glisse comme sur de la soie, les déliés sont fins, les pleins sont gras, et véritablement on se mire dans son écriture. Passons à autre chose: Angélique ou les Plaisirs secrets, avec gravures, et quelles gravures encore! Londres. On devrait défendre à de pareils livres de passer la frontière. D'ici à quelques jours nous allons en voir de belles sur la frontière.
«S'assurer des places voisines des Pyrénées et des seigneurs qui font leur résidence dans ces cantons.» Il faut espérer que les places ne se laisseront pas prendre comme cela que diable! et il y a encore des sujets fidèles en France. Allons, voilà que j'écris Bayonne au lieu de Londres, et France au lieu d'Angleterre. Ah! maudit prince! voilà! puisses-tu être pris pendu, écartelé. Mais si on le prend et qu'il me dénonce! Sabre de bois! c'est possible.
— Eh bien! monsieur Buvat, dit le commis d'ordre, que faites-vous là les bras croisés depuis cinq minutes, à rouler vos gros yeux effarés?
— Rien, monsieur Ducoudray, rien. Je rumine dans ma tête un nouveau mode de classement.
— Un nouveau mode de classement? Qu'est-ce qu'un perturbateur comme vous? Vous voulez donc faire une révolution, monsieur Buvat?
— Moi, une révolution? s'écria Buvat avec terreur. Une révolution! Jamais, monsieur, au grand jamais! Dieu merci! on connaît mon dévouement à monseigneur le régent, dévouement bien désintéressé, puisque depuis cinq ans, comme vous le savez, on ne nous paie plus, et si un jour j'avais le malheur d'être accusé d'une pareille chose, j'espère monsieur que je trouverais des témoins, des amis qui répondraient de moi.
— C'est bien, c'est bien. En attendant, monsieur Buvat, continuez votre besogne. Vous savez qu'elle est pressée; tous ces livres nous encombrent notre bureau, et il faut que demain, à quatre heures au plus tard, ils soient sur leurs rayons.
— Ils y seront, monsieur; ils y seront, quand je devrais passer la nuit.
— Il est bon enfant, le père Buvat, dit un employé qui était arrivé depuis une demi-heure et qui n'avait pas encore fini de tailler sa plume; il propose de passer la nuit depuis qu'il sait qu'il y a une ordonnance qui défend de veiller de peur du feu; mais c'est égal ça fait toujours du bien, on a l'air d'avoir de la bonne volonté, ça flatte les chefs. Oh! câlin que tu es, va, père Buvat!
Buvat était trop habitué à de pareilles apostrophes pour s'en inquiéter; aussi, ayant classé les deux premiers livres qu'il venait d'inscrire et d'étiqueter, il en prit un troisième et continua.
— Bibi, ou Mémoires inédits de l'épagneul de mademoiselle de Champmeslé. Peste! voici un livre qui doit être fort intéressant... Mademoiselle de Champmeslé, une grande actrice! orné du portrait de la maîtresse de l'auteur, une fort belle femme, ma foi! des cheveux magnifiques. Ce chien a dû connaître M. Racine, et une foule d'autres grands, et s'il dit la vérité, je le répète, ces mémoires doivent être fort curieux:--à Paris, chez Barbin, 1604.... Ah!... Conjuration de M. de Cinq-Mars... diable! diable!... j'ai entendu parler de cela: c'était un beau gentilhomme qui était en correspondance avec l'Espagne.... Cette maudite Espagne, qu'a-t-elle besoin de se mêler éternellement de nos affaires? Il est vrai que cette fois-ci, il est dit que l'Espagne ne sera qu'une auxiliaire; mais une auxiliaire qui s'empare de nos villes et qui débauche nos soldats, cela ressemble beaucoup à une ennemie.... Conjuration de M. de Cinq-Mars, suivie de la relation de sa mort, et de celle de M. de Thou, condamné pour non révélation, par un témoin oculaire.... Pour non révélation.... Oh! là, là!... c'est juste... la loi est positive... celui qui ne révèle pas est complice.... Ainsi, moi, par exemple, moi, je suis complice du prince de Listhnay, et si on lui coupe la tête, on me la coupera aussi... non, c'est-à-dire on se contentera de me pendre, attendu que je ne suis pas noble.... Pendu!... c'est impossible qu'on se porte à un tel excès à mon égard.... D'ailleurs, je suis décidé, je déclarerai tout, mais en déclarant tout, je suis un dénonciateur.... Un dénonciateur! fi donc! mais pendu... oh! oh!...
— Mais que diable avez-vous donc aujourd'hui, père Buvat? dit le collègue du bonhomme en achevant de tailler sa plume; vous défaites votre cravate. Est-ce qu'elle vous étrangle, par hasard? Eh bien! vous ne vous gênez pas!
Ôtez votre habit, maintenant! à votre aise, père Buvat! à votre aise!
— Pardon, messieurs, dit Buvat; mais c'était sans y faire attention....
Machinalement.... Je n'avais pas l'intention de vous offenser.
— À la bonne heure!
Et Buvat, après avoir resserré sa cravate, classa la Conjuration de M. de Cinq-Mars et étendit en tremblant la main vers un autre volume.
— Art de plumer la poule sans la faire crier. Ceci est sans doute un livre de cuisine. Si j'avais le temps de m'occuper du ménage, je copierais quelque bonne recette que je donnerais à Nanette pour ajouter quelque chose à notre ordinaire des dimanches, car maintenant que l'argent revient.... Oui, il revient, malheureusement il revient, et par quelle source, mon Dieu! Oh! je le lui rendrai, son argent, et ses papiers aussi, jusqu'à la dernière ligne. Oui, mais j'aurai beau les lui rendre, il ne me rendra pas les miens, lui.... Plus de quarante pages de mon écriture.... Et le cardinal de Richelieu qui ne demandait que cinq lignes de la main d'un homme pour le faire pendre! Ils ont de quoi me faire pendre cent fois, moi!... Et encore, c'est qu'il n'y aura pas moyen de la nier, cette écriture, cette superbe écriture, elle est connue, c'est bien la mienne.... Oh! les misérables! Ils ne savent donc pas lire, qu'ils ont besoin de manifestes moulés! Et quand je pense que lorsqu'on lira mes étiquettes et qu'on me demandera: «Oh! oh! quel est l'employé qui a classé ces volumes?» On répondra: «Mais, vous savez bien, c'est ce gueux de Buvat, qui était de la conspiration du prince de Listhnay....» Voyons, ce n'est pas tout cela.
— Art de plumer la poule sans la faire crier. Paris, 1709, chez Comon, rue du Bac, n° 110. Allons, voilà que je mets l'adresse du prince, maintenant. Ah! ma parole d'honneur, ma tête se perd, je deviens fou! Mais si j'allais tout déclarer, en refusant de nommer celui qui m'a donné ces papiers à copier.... Oui, mais ils me forceront à tout dire, ils ont des moyens pour cela. C'est incroyable comme je bats la campagne. Allons, Buvat, mon ami, à ton affaire!
— Conspiration du chevalier Louis de Rohan. Ah çà! mais je ne tombe donc que sur des conspirations! Qu'est-ce qu'il avait donc fait celui-là?... Il avait voulu soulever la Normandie. Mais, je me rappelle, c'est ce pauvre garçon qui a été exécuté en 1674, quatre années avant celle de ma naissance. Ma mère l'a vu mourir. Pauvre garçon!... Elle m'a souvent raconté cela. Ô mon Dieu! qui est-ce qui lui aurait dit à ma pauvre mère!... Et puis on en a pendu un autre en même temps, un grand maigre habillé tout en noir. Comment s'appelait-il donc?... Ah! bien, j'ai le livre là!... je suis bien bête!... Ah! oui, Van den Enden. C'est cela. Copie d'un plan de gouvernement trouvé dans les papiers de monsieur de Rohan et entièrement écrit de la main de Van den Enden. Ah! mon Dieu!... Eh bien! c'est justement mon affaire: pendu! pour avoir copié un plan.... Oh! là, là! J'ai le ventre qui se retourne.
— Procès-verbal de torture de François-Affinius Van den Enden. Miséricorde! si on allait lire un jour à la fin de la conjuration du prince de Listhnay: Procès-verbal de torture de Jean Buvat. Ouf! «L'an mil six cent soixante-quatorze, etc.: nous, Claude Bazin, chevalier de Bezons, et Auguste-Robert de Pomereu, nous sommes transportés au château de la Bastille, assistés de Louis Le Mazier, conseiller et secrétaire du roi, etc., etc., et, étant dans une des tours d'icelui château, avons fait mander et venir Francois-Affinius Van den Enden, condamné à mort par ledit arrêt, et à être appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, et après serment fait par lui de dire la vérité, lui avons remontré qu'il n'avait pas tout dit ce qu'il savait des conspirations et desseins de révolte des sieurs Rohan et Latréaumont.
À répondu qu'il avait dit tout ce qu'il savait, et qu'étranger à la conspiration et n'ayant fait qu'en copier différentes pièces, il ne pouvait en dire davantage.
Alors lui avons fait appliquer les brodequins.»
— Monsieur, vous qui êtes instruit, dit Buvat à son commis d'ordre, pourrai-je sans indiscrétion vous demander ce que c'était que l'instrument de torture appelé brodequin?
— Mon cher monsieur Buvat, répondit l'employé, visiblement flatté du compliment que lui adressait le bonhomme, je puis vous en parler savamment, j'ai vu donner la question l'année passée à Duchauffour.
— Alors, monsieur, je serais curieux de savoir....
— Les brodequins, mon cher Buvat, reprit d'un ton important monsieur Ducoudray, ne sont rien autre chose que quatre planches à peu près pareilles à des douves de tonneaux.
— Très bien!
— On vous met (quand je dis vous, vous comprenez, mon cher Buvat, que c'est à titre de généralité et non pas pour vous faire une application personnelle), on vous met donc la jambe droite d'abord entre deux planches, puis on assure les planches avec deux cordes, puis on en fait autant à la jambe gauche, puis on rassemble les deux jambes, et entre les planches du milieu on introduit des coins qu'on enfonce à coups de maillets: cinq pour la question ordinaire, dix pour la question extraordinaire.
— Mais, dit Buvat d'une voix altérée, mais, monsieur Ducoudray, cela doit vous mettre les jambes dans un état déplorable.
— C'est-à-dire que cela vous les broie tout bonnement. Au sixième coin, par exemple, les jambes de Duchauffour ont crevé, et au huitième, la moelle des os coulait avec le sang par les ouvertures.
Buvat devint pâle comme la mort et s'assit sur l'échelle double pour ne pas tomber.
— Jésus! murmura-t-il. Que me dites-vous là, monsieur Ducoudray!
— L'exacte vérité, mon cher Buvat. Lisez le supplice d'Urbain Grandier; vous trouverez son procès-verbal de torture, et alors vous verrez si je vous en impose.
— J'en tiens un. Je tiens celui de ce pauvre monsieur Van den Enden.
— Eh bien! lisez alors.
Buvat reporta les yeux sur le livre et lut:
«Au premier coin:
Affirme qu'il a dit la vérité, qu'il n'a rien à dire davantage, qu'il endure innocemment.
Au deuxième coin:
Dit qu'il a avoué tout ce qu'il savait.
Au troisième coin:
A crié: Ah! mon Dieu, mon Dieu! J'ai dit tout ce que j'ai su.
Au quatrième coin:
A dit qu'il ne pouvait rien avouer autre chose que ce que l'on savait déjà, c'est-à-dire qu'il avait copié un plan de gouvernement qui lui était donné par le chevalier de Rohan.»
Buvat s'essuya le front avec son mouchoir.
Au cinquième coin:
A dit: Aïe, aïe, mon Dieu! mais n'a point voulu dire autre chose.
Au sixième coin:
A crié: Aïe, mon Dieu!
Au septième coin:
A crié: Je suis mort!
Au huitième coin:
A crié: Ah! mon Dieu! je ne puis parler, puisque je n'ai rien à dire.
Au neuvième coin, qui est l'enfoncement d'un gros coin:
A dit: Mon Dieu! mon Dieu! à quoi bon me martyriser ainsi! vous savez bien que je ne puis rien dire; et puisque je suis condamné à mort, faites-moi mourir.
Au dixième coin:
A dit: Oh! messieurs, que voulez-vous que je dise? Oh! merci, mon Dieu! je me meurs! je me meurs!»
— Eh bien! eh bien! qu'est-ce que vous avez donc, Buvat? s'écria Ducoudray en voyant le bonhomme pâlir et chanceler. Eh bien! voilà que vous vous trouvez mal!
— Ah! monsieur Ducoudray, dit Buvat, laissant tomber le livre en se traînant jusqu'à son fauteuil, comme si ses jambes brisées ne pouvaient plus le soutenir; ah! monsieur Ducoudray, je sens que je m'en vais!
— Voilà ce que c'est que de faire la lecture au lieu de travailler, dit l'employé; si vous vous contentiez d'inscrire vos titres sur votre registre et de coller vos étiquettes sur le dos de vos volumes, cela ne vous arriverait pas. Mais monsieur Buvat lit! monsieur Buvat veut s'instruire!
— Eh bien! père Buvat, cela va-t-il mieux? dit Ducoudray.
— Oui, monsieur, car ma résolution est prise, prise irrévocablement, il ne serait pas juste, ma foi! que je portasse la peine d'un crime que je n'ai pas commis. Je me dois à la société, à ma pupille; à moi-même. Monsieur Ducoudray, si monsieur le conservateur me demande, vous direz que je suis sorti pour une affaire indispensable.
Et Buvat, tirant le rouleau de papier de son bureau, enfonça son chapeau sur sa tête, prit sa canne à pleine main, et sortit sans se retourner et avec la majesté du désespoir.
— Savez-vous où il va? dit l'employé lorsqu'il fut parti.
— Non, répondit Ducoudray.
— Eh bien! il va jouer au cochonnet aux Champs-Élysées ou aux Porcherons.
L'employé se trompait. Buvat n'allait ni aux Champs-Élysées ni aux Porcherons.
Il allait chez Dubois |
{
"file_name": "pg26476.txt",
"title": "Création et rédemption, deuxième partie",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | X | Hélas! je n'ai plus que des exécutions à te raconter. Celle des girondins eut son retentissement jusqu'à Arcis-sur-Aube, mais ne suffit pas cependant pour arracher Danton à sa torpeur.
Sa jeune femme, qui était enceinte, m'écrivait que son mari passait quelquefois deux ou trois heures de la nuit à la fenêtre de sa chambre à coucher qui donnait sur la campagne.
Là, les yeux fixés au ciel, écoutant chaque bruit, aspirant chaque brise, Danton, dont toute la religion n'était qu'un vaste panthéisme, semblait se préparer à rendre à la nature tous les éléments qu'il avait reçus d'elle.
Il reparut le 3 décembre, il reparut retrempé par la solitude et par le repos. Il parla avec une éloquence qu'il n'avait jamais eue; mais nul ne sut de quoi il avait parlé. À peine sut-on même qu'il avait reparu à la Convention. Le Moniteur avait reçu l'ordre de ne pas imprimer son discours.
Il trouva le vide tout autour de lui; ses amis les plus chauds s'étaient ralliés à Robespierre; un ou deux seulement lui étaient restés fidèles: Bourdon de l'Oise et Camille.
On se rappelle ce cri poussé par Camille au jugement des girondins:
— Malheureux! c'est moi qui les ai perdus!
Ce cri, le club des jacobins en demanda compte. Camille, qui écrivait très-bien, parlait très-mal. Il était bègue, et Robespierre avait bien compté qu'il pataugerait dans son bégayement, et ne pourrait se faire entendre.
Mais voilà que pour faire face à l'art que lui a refusé la nature, son cœur lui donna tout à coup la puissance des larmes.
— Oui, s'écria-t-il, oui, je le répète ici: je me suis trompé. Sept des vingt-deux étaient nos amis. Hélas! soixante amis vinrent à mon mariage, tous sont morts! Il ne m'en reste que deux, Robespierre et Danton!
Le discours de rentrée de Danton qui n'avait point été imprimé au Moniteur était de sa part une espèce d'abdication de toute prétention politique.
Il avait dit,--ce qui était parfaitement vrai,--que les deux années de lutte qu'il avait soutenues ne lui avaient laissé ni orgueil, ni vanité, ni velléité de concurrence. Cette fois, comme Camille, il s'était rallié à Robespierre, s'était fait son second; enfin son discours s'était terminé par un vœu:
— Puisse la république, hors de péril, faire un jour, comme Henri IV, grâce à ses ennemis!
Deux ou trois jours après, Robespierre avait demandé de sa voix larmoyante cinq cent mille francs pour les indigents.
Cambon, le vrai ministre des finances de l'époque, le dantoniste Cambon, qui avait tant de mal à lâcher son argent, répondit de sa voix rude:
— Cinq cent mille francs, ce n'est pas assez. J'offre dix millions.
Les dix millions avaient été mis aux voix et adoptés.
Enfin il était arrivé ceci que, le 26 décembre, le jour même où Robespierre réclamait l'accélération des jugements révolutionnaires, un dantoniste monta à la tribune, pâle et égaré, en criant:
— On va guillotiner un innocent, et en voilà la preuve!
Il y avait un tel besoin de retour vers la clémence, que la Convention vota un sursis à l'instant même, et plus de vingt membres se précipitèrent alors de la salle, les uns courant au palais de justice, les autres à la place de la Révolution, pour empêcher que cet innocent ne fût exécuté.
Cela donna du cœur aux dantonistes. Ils allèrent plus loin que Danton lui-même n'aurait voulu.
Bourdon de l'Oise, une espèce de sanglier à poils roux, rejeta toutes les précipitations sur l'agent public du comité de sûreté, Héron, qui était l'agent secret de Robespierre.
L'immaculé Robespierre était censé n'avoir aucune relation avec la police; jamais il n'avait vu Héron.
Mais du petit hôtel où se tenait le comité de salut public il y avait un corridor obscur communiquant avec les Tuileries.
C'était là que les hommes de Héron venaient remettre à Robespierre des papiers cachetés qui le tenaient au courant de tout ce qui se passait.
Souvent des petites jeunes filles portaient des paquets pareils aux demoiselles Duplay. Robespierre les trouvait en rentrant chez son menuisier.
Robespierre, qui une fois sa confiance donnée la maintenait jusqu'à l'imprudence, avait assuré l'impunité à cet agent, ce qui le rendait insolent au point d'insulter les députés.
Comme beaucoup avaient à se plaindre de lui, la proposition de Bourdon (de l'Oise) fut acceptée. L'assemblée vota. Héron fut arrêté.
Alors tous les robespierristes accourent; ils avaient reçu le mot de Robespierre, la mesure avait été prise en son absence, et, si elle était maintenue, Robespierre était sinon perdu, du moins cruellement entamé.
Ce fut d'abord Couthon qui vint demander que l'assemblée continuât sa confiance au comité de salut public. Puis Moïse Bayle, qui vint témoigner que, dans plusieurs affaires, Héron s'était montré adroit et hardi. Puis ce fut Robespierre lui-même qui joua l'attendrissement, qui parla des âmes sensibles et de son ambition d'obtenir la palme du martyre.
L'arrestation de Héron fut révoquée.
Si Héron eût été arrêté, c'était notre ami Danton qui régnait à la place de Robespierre; Brune, l'ami de la maison, homme déterminé s'il en fût, mettait la main sur les satellites de Héron, Westermann sabrait Henriot et soulevait avec son ami Santerre la grande rue du grand faubourg.
Il venait alors imposer l'homme populaire par excellence, Danton, à l'assemblée qui ne demandait pas mieux.
Robespierre sauvé, c'est Danton qui était mort.
Robespierre avait vu de trop près l'abîme pour ne pas le combler avec les cadavres des dantonistes. En le voyant tout pâle et tout tremblant du choc, Billaud lui prit la main et lui dit tout bas:
— Il faut tuer Danton, n'est-ce pas?
Robespierre bondit d'étonnement qu'on eût osé prononcer une semblable parole.
— Quoi! dit-il, en regardant Billaud les yeux dans les yeux, vous tueriez donc les premiers patriotes!
— Pourquoi pas? répondit Billaud.
— Mais vous? dit Robespierre.
— Oui, moi, répondit celui-ci.
Robespierre fit appeler Saint-Just et Couthon. Il leur dit qu'on se plaignait de l'immoralité, de la corruption de Danton.
Couthon et Saint-Just applaudirent.
On commença d'en parler au comité de salut public. Lindet, qui était dans les bureaux, fit avertir Danton.
Danton haussa les épaules.
— Eh bien, soit, dit-il; j'aime mieux être guillotiné que guillotineur.
Et comme nous lui disions au moins de fuir:
— Est-ce que vous croyez, répondit-il, que l'on emporte la patrie à la semelle de ses souliers?
— Au moins cachez-vous, lui dis-je.
— Est-ce que l'on cache Danton? dit-il.
Et, en effet, Danton était difficile à cacher.
Aussi, sans qu'il sût même encore qu'il allait être accusé, déjà créait-on pour lui un nouveau cimetière.
Et cependant Danton semblait avoir un pressentiment de ce qui devait arriver.
Danton nous racontait lui-même que, sortant du palais de justice avec Souberbielle, juré du tribunal révolutionnaire, et Camille, par une de ces soirées sombres et froides qui préparent aux impressions sinistres et qui laissent échapper les secrets de l'âme, il s'était arrêté sur le pont Neuf et regarda mélancoliquement couler l'eau. Souberbielle s'approcha de lui:
— Que fais-tu là? lui demanda-t-il.
— Regarde, dit Danton, est-ce que la rivière ne te fait pas l'effet de rouler du sang?
— C'est vrai, dit Souberbielle, le ciel est rouge, il y a bien d'autres pluies de sang derrière ces nuages.
Danton se retourna, et s'adossant au parapet:
— Sais-tu, lui dit-il, que du train dont on y va, il n'y aura plus bientôt de sûreté pour personne; les meilleurs patriotes sont confondus sans choix avec les traîtres, le sang versé par les généraux sur le champ de bataille ne les dispense pas de verser le reste sur l'échafaud; je suis las de vivre!
— Que veux-tu? dit Souberbielle, ces gens-là ont commencé par demander des juges inflexibles, et j'ai accepté la position de juré; mais ils ne veulent plus que des bourreaux complaisants. Que puis-je, moi? je ne suis qu'un patriote obscur. Ah! si j'étais Danton!
Danton lui posa la main sur l'épaule:
— Danton dort, tais-toi, lui dit-il; il se réveillera quand il sera temps. Tout cela commence à me faire horreur.
Je suis un homme de révolution; je ne suis pas un homme de carnage... Mais toi, poursuivit Danton en s'adressant à Camille Desmoulins, pourquoi gardes-tu le silence?
— J'en suis las du silence! répondit Camille. La main me pèse; j'ai quelquefois envie de faire de ma plume un stylet et d'en poignarder ces misérables. Mon encre est plus indélébile que leur sang: elle tache pour l'immortalité.
— Bravo, Camille! reprit Danton. Commence dès demain. C'est toi qui as lancé la révolution, c'est à toi de l'enrayer, et, sois tranquille, cette main t'aidera. Tu sais si elle est forte.
Trois jours après le Vieux cordelier parut.
Voici ce qu'il disait dans son numéro 6, le lendemain du jour où on avait arrêté le poëte Fabre d'Églantine, ami de Camille:
«Considérant que l'auteur du Philinte vient d'être mis au Luxembourg avant d'avoir vu le quatrième mois de son calendrier; voulant profiter du moment où j'ai encore encre et papier et les deux pieds sur les chenets pour mettre ordre à ma réputation, je vais publier ma foi politique, dans laquelle j'ai vécu et mourrai, soit d'un boulet, soit d'un stylet, soit de la mort des philosophes, comme dit le compère Mathieu.»
Ce numéro, déjà très-violent, annonçait un numéro plus violent encore.
Je vis que Camille se perdait, et, n'oubliant pas qu'il était un des deux amis à qui tu m'avais léguée et qui m'avaient accueillie à mon arrivée à Paris, je courus rue de l'Ancienne-Comédie, où j'avais autrefois été reçue par Lucile, au temps de la toute-puissance de Danton et de Camille, et où leurs amis terrifiés venaient prier Camille de s'arrêter pendant qu'il en était temps encore.
Il y avait là un officier très-patriote nommé Brune, et qui ne paraissait nullement timide. Il déjeunait avec Camille et lui conseillait la prudence. Mais Camille était lancé; il regardait comme une lâcheté de faire un pas en arrière.
On lui apporta ses épreuves; il les corrigea tranquillement, et, entre deux filets, il ajouta:
— Miracle! Cette nuit un homme est mort dans son lit!
Puis, comme Brune haussait les épaules:
— Edamus et bibamus, dit-il en latin, pour n'être pas entendu de Lucile, et, croyant que je ne comprenais pas, il continua:
— Cras enim moriemur.
J'allai à Lucile et je lui dis tout bas ce que je venais d'entendre. Elle faisait le chocolat.
— Laissez-le, laissez-le, dit-elle; qu'il remplisse sa mission, c'est lui qui sauvera la France; ceux qui pensent autrement n'auront pas de mon chocolat.
Le lieu où l'on devait enterrer Danton étant marqué d'avance, il n'y avait plus qu'à l'arrêter.
Camille fit déborder le vase en demandant dans son journal un comité de la clémence.
Le 28 mars, Danton nous annonça qui dînait avec Robespierre; des amis communs avaient tenté un dernier effort pour les réunir.
Je résolus de rester à Sèvres cette nuit-là, afin d'avoir des nouvelles de cette réunion, où le dîner n'était qu'un prétexte.
C'était chez Panis, à Charenton.
Danton revint vers une heure du matin.
Eh bien! nous écriâmes-nous en le voyant paraître.
— Rien, dit-il, cet homme est impassible, ce n'est pas un homme, c'est un spectre. On ne sait par où le prendre, il n'a rien d'humain, je crois que nous sommes plus brouillés que nous ne l'avons jamais été.
— Mais enfin, dit madame Danton, que s'est-il passé? Donne-nous des détails.
— Pourquoi faire? Est-ce que je sais moi-même ce qui s'est dit; est-ce que l'on peut tirer quelque chose de clair de cette parole terne et visqueuse de Robespierre? Des récriminations des deux côtés; il m'a reproché septembre, comme s'il ne savait pas que c'est Marat qui a fait septembre. Moi je lui ai reproché Lyon et Nantes. Bref, nous nous sommes quittés au plus mal.
Le lendemain, le bruit s'était déjà répandu de ce qui s'était passé.
Robespierre avait dit à Panis:
— Tu le vois, il n'y a pas moyen de ramener cet homme au gouvernement; dedans il corrompt, dehors il menace. Nous ne sommes pas assez forts pour mépriser Danton, nous sommes trop courageux pour le craindre; nous voulions la paix, il veut la guerre: il l'aura.
Les amis de Danton accoururent à Sèvres, le suppliant de conjurer l'orage qui se préparait, tous le poussaient à la résistance:
— La Montagne est à toi, lui disait le boucher Legendre.
— Les troupes sont à toi, disait l'Alsacien Westermann.
— Le sentiment public est à nous, disait Camille Desmoulins, qui à travers les numéros du Vieux cordelier, sentait palpiter le cœur de la France.
Mais Danton ne répondit que par un sourire d'indifférence et d'orgueil en disant:
— Ils n'oseront s'attaquer à moi, je suis plus fort qu'eux!
Le lendemain, 31 mars, à six heures du matin, lui et ses amis étaient arrêtés.
Ce fut le pauvre Camille que cette arrestation frappa le plus cruellement.
Les gendarmes entrèrent justement au moment où il décachetait une lettre qui commençait par ces mots:
«Ta mère est morte!»
Il apprit en même temps que Danton était arrêté.
— C'est bien, dit-il, où il ira, j'irai.
Il embrassa son fils, le petit Horace, qui dormait dans son berceau, et se livra aux gendarmes.
On le conduisit à la prison du Luxembourg. Il y arrivait en même temps que Danton; ils y entrèrent tous deux ensemble, et la première chose qu'ils virent fut Hérault de Séchelles, qui en attendant la mort, jouait au bouchon avec les enfants du concierge.
Il courut à Danton et à Camille et les embrassa.
Quand le bruit de leur arrestation se répandit dans Paris, Paris fut consterné.
Camille Desmoulins était comme un fou; il se frappait la tête contre la muraille, il pleurait, il appelait Lucile.
— À quoi bon ces larmes? demanda Danton; on nous envoie à l'échafaud; marchons-y gaiement.
Une voix faible arriva d'un cachot voisin.
C'était celle de Fabre d'Églantine.
— Qui es-tu, pauvre malheureux au désespoir? demanda la voix.
— Je suis Camille Desmoulins, répondit le prisonnier.
— La contre-révolution est donc faite? s'écria Fabre.
En entrant au Luxembourg et en baissant sa tête sous la voûte qu'on ne repassait que pour mourir, Danton murmura:
— C'est à pareil temps que j'ai fait instituer le tribunal révolutionnaire. J'en demande pardon à Dieu et aux hommes.
Le 2 avril, à onze heures du matin, on amena les accusés.
Madame Danton, malade de sa grossesse, n'avait pas eu le courage d'assister à la séance; on avait réuni deux ou trois hommes salis par leurs tripotages d'argent, et on les avait adjoints au procès pour que le public crût Danton, Camille Desmoulins et Hérault de Séchelles les complices de ces misérables.
À la vue de Danton entre ces deux larrons, Delaunay et Despagnac, le greffier du tribunal n'y put tenir, il jeta sa plume et alla embrasser Danton.
— Votre âge, votre nom et votre demeure? demanda-t-on à Danton.
— Je suis Danton, répondit-il; j'ai trente-cinq ans; ma demeure sera demain le néant, mon nom restera au Panthéon de l'histoire.
La même question fut faite à Camille Desmoulins.
— Je suis Camille Desmoulins, dit-il, j'ai trente-trois ans, l'âge du sans-culotte Jésus-Christ.
Depuis qu'il était en prison, Camille avait écrit à sa femme deux lettres qui lui étaient parvenues.
Elle errait, éperdue de douleur, autour du Luxembourg. Camille, collé aux barreaux, essayait de la voir, ne pensant qu'à elle et à la mort.
Elle s'adressa à Robespierre; elle lui écrivit, elle lui rappela que Camille avait été son ami, qu'il avait été témoin de son mariage.
Robespierre ne répondit pas.
Elle vint trouver madame Danton; elle voulait l'entraîner chez Robespierre, que toutes deux ensemble et à genoux lui demandassent la grâce de leurs maris.
Madame Danton s'y refusa obstinément.
— Quand même je serais sûre de sauver mon mari, dit-elle, je ne ferais pas une pareille démarche. Quand on s'appelle Danton, on peut mourir, mais on ne doit pas être avili.
— Vous êtes plus grande que moi, dit Lucile à madame Danton.
Et elle nous quitta désespérée.
Inutile de mentionner leur condamnation.
À quatre heures, les valets du bourreau vinrent lier les mains des condamnés et couper leurs cheveux.
Danton se laissa faire; puis, se regardant dans une glace.
— Ils ont réussi, dit-il, à me faire encore plus laid que d'habitude; heureusement que ce n'est point ainsi que je paraîtrai devant la postérité.
Camille Desmoulins n'avait jamais pu croire que Robespierre consentît à sa mort. Quand il vit paraître les exécuteurs, il entra dans un terrible accès de rage. Il n'attendit point qu'ils vinssent à lui, il se jeta sur eux, luttant en désespéré.
Il fallut le terrasser pour lui lier les mains et lui couper les cheveux.
Les mains liées, il pria Danton d'y glisser une boucle de cheveux de Lucile qu'il portait sur sa poitrine et qu'il voulait serrer en mourant.
Ils étaient quatorze dans la même charrette.
Tout le long de la route, Camille en appela au peuple.
— Peuple, criait-il, tu ne me reconnais donc pas! Je suis Camille Desmoulins! C'est moi qui ai fait le 14 juillet, c'est moi qui t'ai donné la cocarde que tu portes!
Et à tous ces cris la foule ne répondait que par des insultes, tandis que Danton, essayant de le calmer, lui disait:
— Meurs donc tranquille, et laisse cette vile canaille.
Quand on arriva rue Saint-Honoré, devant la maison du menuisier Duplay, habitée par Robespierre, on la trouva portes et volets fermés. La foule redoubla de cris.
Mais Danton se leva dans la charrette, et l'on se tut.
— Si bien caché que tu sois, cria-t-il, tu entendras ma voix. Je t'entraîne, Robespierre! Robespierre, tu me suis!
Et Robespierre l'entendit en effet, et l'on assure que, baissant la tête, il dit:
— Oui, tu as raison, Danton, innocents ou coupables, nous donnerons tous notre tête à la République. La Révolution reconnaîtra les siens de l'autre côté de l'échafaud.
Hérault de Séchelles descendit le premier, mais, avant de descendre, il se tourna pour embrasser Danton.
L'exécuteur ne lui permit pas.
— Imbécile! dit Danton, tu n'empêcheras pas nos têtes tout à l'heure de se baiser dans le panier.
Camille Desmoulins monta ensuite et, reprenant tout son calme sur l'échafaud, il regarda le couperet ruisselant du sang et dit:
— Voilà donc la fin du premier apôtre de la liberté.
Puis, au bourreau:
— Fais remettre à ma belle-mère les cheveux que tu trouveras dans ma main.
Danton monta le dernier. Jamais il n'avait été plus superbe et plus imposant à la tribune; il regarda en pitié le peuple à droite et à gauche, et, s'adressant au bourreau:
— Tu leur montreras ma tête, dit-il, elle en vaut bien la peine.
Lorsque le lendemain je voulus aller à Sèvres mêler mes larmes à celles de madame Danton, je trouvai portes et fenêtres fermées; toute la pauvre famille, décapitée dans la personne de son chef, avait quitté le pays sans dire où elle allait.
Je revins chez Lucile, elle avait été arrêtée ce matin même.
Huit jours après, elle montait à son tour sur l'échafaud.
Avec elle je perdis ma seule et ma dernière amie. Paris n'était plus qu'un désert.
Alors les idées les plus désespérées me passèrent par l'esprit.
Un instant j'eus l'intention de quitter la France, de partir pour l'Amérique, de te chercher, de t'appeler dans ce monde nouveau.
Hélas! une chose à laquelle je n'avais pas pensé me donna le dernier coup.
Quelques centaines de francs me restaient seulement: je n'avais pas de quoi payer ma traversée. |
{
"file_name": "pg13949.txt",
"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome III.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre CL — Montalais et Malicorne | Montalais avait raison. M. de Guiche, appelé partout, était fort exposé, par la multiplication même des affaires, à ne répondre nulle part.
Aussi, telle est la force des situations faibles, que Madame, malgré son orgueil blessé, malgré sa colère intérieure, ne put rien reprocher, momentanément, du moins, à Montalais, qui venait de violer si audacieusement la consigne quasi royale qui l’avait éloignée.
De Guiche aussi perdit la tête, ou, plutôt, disons-le, de Guiche avait perdu la tête avant l’arrivée de Montalais; car à peine eut-il entendu la voix de la jeune fille, que, sans prendre congé de Madame, comme la plus simple politesse l’exigeait même entre égaux, il s’enfuit le cœur brûlant, la tête folle, laissant la princesse une main levée et lui faisant un geste d’adieu. C’est que de Guiche pouvait dire, comme le dit Chérubin cent ans plus tard, qu’il emportait aux lèvres du bonheur pour une éternité.
Montalais trouva donc les deux amants fort en désordre: il y avait désordre chez celui qui s’enfuyait, désordre chez celle qui restait.
Aussi la jeune fille murmura, tout en jetant un regard interrogateur autour d’elle:
— Je crois que, cette fois, j’en sais autant que la femme la plus curieuse peut désirer en savoir.
Madame fut tellement embarrassée de ce regard inquisiteur, que, comme si elle eût entendu l’aparté de Montalais, elle ne dit pas un seul mot à sa fille d’honneur, et, baissant les yeux, rentra dans sa chambre à coucher.
Ce que voyant, Montalais écouta.
Alors elle entendit Madame qui fermait les verrous de sa chambre.
De ce moment elle comprit qu’elle avait sa nuit à elle, et, faisant du côté de cette porte qui venait de se fermer un geste assez irrespectueux, lequel voulait dire: «Bonne nuit, princesse!» elle descendit retrouver Malicorne, fort occupé pour le moment à suivre de l’œil un courrier tout poudreux qui sortait de chez le comte de Guiche.
Montalais comprit que Malicorne accomplissait quelque œuvre d’importance; elle le laissa tendre les yeux, allonger le cou, et, quand Malicorne en fut revenu à sa position naturelle, elle lui frappa seulement sur l’épaule.
— Eh bien! dit Montalais, quoi de nouveau?
— M. de Guiche aime Madame, dit Malicorne.
— Belle nouvelle! Je sais quelque chose de plus frais, moi.
— Et que savez-vous?
— C’est que Madame aime M. de Guiche.
— L’un était la conséquence de l’autre.
— Pas toujours, mon beau monsieur.
— Cet axiome serait-il à mon adresse?
— Les personnes présentes sont toujours exceptées.
— Merci, fit Malicorne. Et de l’autre côté? continua-t-il en interrogeant.
— Le roi a voulu ce soir, après la loterie, voir Mlle de La Vallière.
— Eh bien! il l’a vue?
— Non pas.
— Comment, non pas?
— La porte était fermée.
— De sorte que?...
— De sorte que le roi s’en est retourné tout penaud comme un simple voleur qui a oublié ses outils.
— Bien.
— Et du troisième côté? demanda Montalais.
— Le courrier qui arrive à M. de Guiche est envoyé par M. de Bragelonne.
— Bon! fit Montalais en frappant dans ses mains.
— Pourquoi, bon?
— Parce que voilà de l’occupation. Si nous nous ennuyons maintenant, nous aurons du malheur.
— Il importe de se diviser la besogne, fit Malicorne, afin de ne point faire confusion.
— Rien de plus simple, répliqua Montalais. Trois intrigues un peu bien chauffées, un peu bien menées, donnent, l’une dans l’autre, et au bas chiffre, trois billets par jour.
— Oh! s’écria Malicorne en haussant les épaules, vous n’y pensez pas, ma chère, trois billets en un jour, c’est bon pour des sentiments bourgeois. Un mousquetaire en service, une petite fille au couvent, échangeant le billet quotidiennement par le haut de l’échelle ou par le trou fait au mur. En un billet tient toute la poésie de ces pauvres petits cœurs-là. Mais chez nous... Oh! que vous connaissez peu le Tendre royal, ma chère.
— Voyons, concluez, dit Montalais impatientée. On peut venir.
— Conclure! Je n’en suis qu’à la narration. J’ai encore trois points.
— En vérité, il me fera mourir, avec son flegme de Flamand! s’écria Montalais.
— Et vous, vous me ferez perdre la tête avec vos vivacités d’Italienne. Je vous disais donc que nos amoureux s’écriront des volumes, mais où voulez vous en venir?
— À ceci, qu’aucune de nos dames ne peut garder les lettres qu’elle recevra.
— Sans aucun doute.
— Que M. de Guiche n’osera pas garder les siennes non plus.
— C’est probable.
— Eh bien! je garderai tout cela, moi.
— Voilà justement ce qui est impossible, dit Malicorne.
— Et pourquoi cela?
— Parce que vous n’êtes pas chez vous; que votre chambre est commune à La Vallière et à vous; que l’on pratique assez volontiers des visites et des fouilles dans une chambre de fille d’honneur; que je crains fort la reine, jalouse comme une Espagnole, la reine mère, jalouse comme deux Espagnoles, et, enfin, Madame jalouse comme dix Espagnoles.
— Vous oubliez quelqu’un.
— Qui?
— Monsieur.
— Je ne parlais que pour les femmes. Numérotons donc. Monsieur, N° 1.
— N° 2, de Guiche.
— N° 3, le vicomte de Bragelonne.
— N° 4, et le roi.
— Le roi?
— Certainement, le roi, qui sera non seulement plus jaloux, mais encore plus puissant que tout le monde. Ah! ma chère!
— Après?
— Dans quel guêpier vous êtes-vous fourrée!
— Pas encore assez avant, si vous voulez m’y suivre.
— Certainement que je vous y suivrai. Cependant...
— Cependant?...
— Tandis qu’il en est temps encore, je crois qu’il serait prudent de retourner en arrière.
— Et moi, au contraire, je crois que le plus prudent est de nous mettre du premier coup à la tête de toutes ces intrigues-là.
— Vous n’y suffirez pas.
— Avec vous, j’en mènerais dix. C’est mon élément, voyez-vous. J’étais faite pour vivre à la Cour, comme la salamandre est faite pour vivre dans les flammes.
— Votre comparaison ne me rassure pas le moins du monde, chère amie. J’ai entendu dire à des savants fort savants, d’abord qu’il n’y a pas de salamandres, et qu’y en eût-il, elles seraient parfaitement grillées, elles seraient parfaitement rôties en sortant du feu.
— Vos savants peuvent être fort savants en affaires de salamandres. Or, vos savants ne vous diront point ceci, que je vous dis, moi: Aure de Montalais est appelée à être, avant un mois, le premier diplomate de la Cour de France!
— Soit, mais à la condition que j’en serai le deuxième.
— C’est dit: alliance offensive et défensive, bien entendu.
— Seulement, défiez-vous des lettres.
— Je vous les remettrai au fur et à mesure qu’on me les remettra.
— Que dirons-nous au roi, de Madame?
— Que Madame aime toujours le roi.
— Que dirons-nous à Madame, du roi?
— Qu’elle aurait le plus grand tort de ne pas le ménager.
— Que dirons-nous à La Vallière, de Madame?
— Tout ce que nous voudrons: La Vallière est à nous.
— À nous?
— Doublement.
— Comment cela?
— Par le vicomte de Bragelonne, d’abord.
— Expliquez-vous.
— Vous n’oubliez pas, je l’espère, que M. de Bragelonne a écrit beaucoup de lettres à Mlle de La Vallière?
— Je n’oublie rien.
— Ces lettres, c’est moi qui les recevais, c’est moi qui les cachais.
— Et, par conséquent, c’est vous qui les avez?
— Toujours.
— Où cela? ici?
— Oh! que non pas. Je les ai à Blois, dans la petite chambre que vous savez.
— Petite chambre chérie, petite chambre amoureuse, antichambre du palais que je vous ferai habiter un jour. Mais, pardon, vous dites que toutes ces lettres sont dans cette petite chambre?
— Oui.
— Ne les mettiez-vous pas dans un coffret?
— Sans doute, dans le même coffret où je mettais les lettres que je recevais de vous, et où je déposais les miennes quand vos affaires ou vos plaisirs vous empêchaient de venir au rendez-vous.
— Ah! fort bien, dit Malicorne.
— Pourquoi cette satisfaction?
— Parce que je vois la possibilité de ne pas courir à Blois après les lettres. Je les ai ici.
— Vous avez rapporté le coffret?
— Il m’était cher, venant de vous.
— Prenez-y garde, au moins; le coffret contient des originaux qui auront un grand prix plus tard.
— Je le sais parbleu bien! et voilà justement pourquoi je ris, et de tout mon cœur même.
— Maintenant, un dernier mot.
— Pourquoi donc un dernier?
— Avons-nous besoin d’auxiliaires?
— D’aucun.
— Valets, servantes?
— Mauvais, détestable! Vous donnerez les lettres, vous les recevrez. Oh! pas de fierté; sans quoi, M. Malicorne et Mlle Aure, ne faisant pas leurs affaires eux-mêmes, devront se résoudre à les voir faire par d’autres.
— Vous avez raison; mais que se passe-t-il chez M. de Guiche?
— Rien; il ouvre sa fenêtre.
— Disparaissons.
Et tous deux disparurent; la conjuration était nouée.
La fenêtre qui venait de s’ouvrir était, en effet, celle du comte de Guiche.
Mais, comme eussent pu le penser les ignorants, ce n’était pas seulement pour tâcher de voir l’ombre de Madame à travers ses rideaux qu’il se mettait à cette fenêtre, et sa préoccupation n’était pas toute amoureuse.
Il venait, comme nous l’avons dit, de recevoir un courrier; ce courrier lui avait été envoyé par de Bragelonne. De Bragelonne avait écrit à de Guiche.
Celui-ci avait lu et relu la lettre, laquelle lui avait fait une profonde impression.
— Étrange! étrange! murmurait-il. Par quels moyens puissants la destinée entraîne-t-elle donc les gens à leur but?
Et, quittant la fenêtre pour se rapprocher de la lumière, il relut une troisième fois cette lettre, dont les lignes brûlaient à la fois son esprit et ses yeux.
«Calais.
«Mon cher comte,
J’ai trouvé à Calais M. de Wardes, qui a été blessé grièvement dans une affaire avec M. de Buckingham.
C’est un homme brave, comme vous savez, que de Wardes, mais haineux et méchant.
Il m’a entretenu de vous, pour qui, dit-il, son cœur a beaucoup de penchant; de Madame, qu’il trouve belle et aimable.
Il a deviné votre amour pour la personne que vous savez.
Il m’a aussi entretenu d’une personne que j’aime, et m’a témoigné le plus vif intérêt en me plaignant fort, le tout avec des obscurités qui m’ont effrayé d’abord, mais que j’ai fini par prendre pour les résultats de ses habitudes de mystère.
Voici le fait:
Il aurait reçu des nouvelles de la Cour. Vous comprenez que ce n’est que par M. de Lorraine.
On s’entretient, disent ses nouvelles, d’un changement survenu dans l’affection du roi.
Vous savez qui cela regarde.
Ensuite, disaient encore ses nouvelles, on parle d’une fille d’honneur qui donne sujet à la médisance.
Ces phrases vagues ne m’ont point permis de dormir. J’ai déploré depuis hier que mon caractère droit et faible, malgré une certaine obstination, m’ait laissé sans réplique à ces insinuations.
En un mot, M. de Wardes partait pour Paris; je n’ai point retardé son départ avec des explications; et puis il me paraissait dur, je l’avoue, de mettre à la question un homme dont les blessures sont à peine fermées.
Bref, il est parti à petites journées, parti pour assister, dit-il, au curieux spectacle que la Cour ne peut manquer d’offrir sous peu de temps.
Il a ajouté à ces paroles certaines félicitations, puis certaines condoléances. Je n’ai pas plus compris les unes que les autres. J’étais étourdi par mes pensées et par une défiance envers cet homme, défiance, vous le savez mieux que personne, que je n’ai jamais pu surmonter.
Mais, lui parti, mon esprit s’est ouvert.
Il est impossible qu’un caractère comme celui de de Wardes n’ait pas infiltré quelque peu de sa méchanceté dans les rapports que nous avons eus ensemble.
Il est donc impossible que dans toutes les paroles mystérieuses que M. de Wardes m’a dites, il n’y ait point un sens mystérieux dont je puisse me faire l’application à moi ou à qui savez.
Forcé que j’étais de partir promptement pour obéir au roi, je n’ai point eu l’idée de courir après M. de Wardes pour obtenir l’explication de ses réticences; mais je vous expédie un courrier et vous écris cette lettre, qui vous exposera tous mes doutes. Vous, c’est moi: j’ai pensé, vous agirez.
M. de Wardes arrivera sous peu: sachez ce qu’il a voulu dire, si déjà vous ne le savez.
Au reste M. de Wardes a prétendu que M. de Buckingham avait quitté Paris, comblé par Madame; c’est une affaire qui m’eût immédiatement mis l’épée à la main sans la nécessité où je crois me trouver de faire passer le service du roi avant toute querelle.
Brûlez cette lettre, que vous remet Olivain.
Qui dit Olivain, dit la sûreté même.
Veuillez, je vous prie, mon cher comte, me rappeler au souvenir de Mlle de La Vallière, dont je baise respectueusement les mains.
Vous, je vous embrasse.
Vicomte de Bragelonne.
P.-S.— Si quelque chose de grave survenait, tout doit se prévoir, cher ami, expédiez-moi un courrier avec ce seul mot: «Venez», et je serai à Paris, trente-six heures après votre lettre reçue.
De Guiche soupira, replia la lettre une troisième fois, et, au lieu de la brûler, comme le lui avait recommandé Raoul, il la remit dans sa poche.
Il avait besoin de la lire et de la relire encore.
— Quel trouble et quelle confiance à la fois, murmura le comte; toute l’âme de Raoul est dans cette lettre; il y oublie le comte de La Fère, et il y parle de son respect pour Louise! Il m’avertit pour moi, il me supplie pour lui. Ah! continua de Guiche avec un geste menaçant, vous vous mêlez de mes affaires, monsieur de Wardes? Eh bien! je vais m’occuper des vôtres. Quant à toi, mon pauvre Raoul, ton cœur me laisse un dépôt; je veillerai sur lui, ne crains rien.
Cette promesse faite, de Guiche fit prier Malicorne de passer chez lui sans retard, s’il était possible.
Malicorne se rendit à l’invitation avec une vivacité qui était le premier résultat de sa conversation avec Montalais.
Plus de Guiche, qui se croyait couvert, questionna Malicorne, plus celui-ci, qui travaillait à l’ombre, devina son interrogateur.
Il s’ensuivit que, après un quart d’heure de conversation, pendant lequel de Guiche crut découvrir toute la vérité sur La Vallière et sur le roi, il n’apprit absolument rien que ce qu’il avait vu de ses yeux; tandis que Malicorne apprit ou devina, comme on voudra, que Raoul avait de la défiance à distance et que de Guiche allait veiller sur le trésor des Hespérides.
Malicorne accepta d’être le dragon.
De Guiche crut avoir tout fait pour son ami et ne s’occupa plus que de soi.
On annonça le lendemain au soir le retour de de Wardes, et sa première apparition chez le roi.
Après sa visite, le convalescent devait se rendre chez Monsieur.
De Guiche se rendit chez Monsieur avant l’heure. |
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"file_name": "pg18199.txt",
"title": "Le Collier de la Reine, Tome I",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XLII | Où l'on commence à voir les visages sous les masques
Les longues causeries sont le privilège heureux des gens qui n'ont plus rien à se dire. Après le bonheur de se taire ou de désirer, par interjection, le plus grand, sans contredit, est de parler beaucoup sans phrases.
Deux heures après le renvoi de sa voiture, le cardinal et la comtesse en étaient au point où nous disons. La comtesse avait cédé, le cardinal avait vaincu, et cependant le cardinal, c'était l'esclave; la comtesse, c'était le triomphateur.
Deux hommes se trompent en se donnant la main. Un homme et une femme se trompent dans un baiser.
Mais ici chacun ne trompait l'autre que parce que l'autre voulait être trompé.
Chacun avait un but. Pour ce but, l'intimité était nécessaire. Chacun avait donc atteint son but.
Aussi le cardinal ne se donna-t-il point la peine de dissimuler son impatience. Il se contenta de faire un petit détour, et ramenant la conversation sur Versailles et sur les honneurs qui y attendaient la nouvelle favorite de la reine:
— Elle est généreuse, dit-il, et rien ne lui coûte pour les gens qu'elle aime. Elle a le rare esprit de donner un peu à beaucoup de monde, et de donner beaucoup à peu d'amis.
— Vous la croyez donc riche? demanda madame de La Motte.
— Elle sait se faire des ressources avec un mot, un geste, un sourire. Jamais ministre, excepté Turgot peut-être, n'a eu le courage de refuser à la reine ce qu'elle demandait.
— Eh bien! moi, dit madame de La Motte, je la vois moins riche que vous ne la faites, pauvre reine, ou plutôt pauvre femme!
— Comment cela?
— Est-on riche quand on est obligée de s'imposer des privations?
— Des privations! contez-moi cela, chère Jeanne.
— Oh! mon Dieu, je vous dirai ce que j'ai vu, rien de plus, rien de moins.
— Dites, je vous écoute.
— Figurez-vous deux affreux supplices que cette malheureuse reine a endurés.
— Deux supplices! Lesquels, voyons?
— Savez-vous ce que c'est qu'un désir de femme, mon cher prince?
— Non, mais je voudrais que vous me l'apprissiez, comtesse.
— Eh bien! la reine a un désir qu'elle ne peut satisfaire.
— De qui?
— Non, de quoi.
— Soit, de quoi?
— D'un collier de diamants.
— Attendez donc, je sais. Ne voulez-vous point parler des diamants de Boehmer et Bossange?
— Précisément.
— Oh! la vieille histoire, comtesse.
— Vieille ou neuve, n'est-ce pas un véritable désespoir pour une reine, dites, que de ne pouvoir posséder ce qu'a failli posséder une simple favorite? Quinze jours d'existence de plus au roi Louis XV, et Jeanne Vaubernier avait ce que ne peut avoir Marie-Antoinette.
— Eh bien! chère comtesse, voilà ce qui vous trompe, la reine a pu avoir cinq ou six fois ces diamants, et la reine les a toujours refusés.
— Oh!
— Quand je vous le dis, le roi les lui a offerts, et elle les a refusés de la main du roi.
Et le cardinal raconta l'histoire du vaisseau.
Jeanne écouta avidement, et lorsque le cardinal eut fini:
— Eh bien! dit-elle, après?
— Comment, après?
— Oui, qu'est-ce que cela prouve?
— Qu'elle n'en a point voulu, ce me semble.
Jeanne haussa les épaules.
— Vous connaissez les femmes, vous connaissez la cour, vous connaissez les rois, et vous vous laissez prendre à une pareille réponse?
— Dame! je constate un refus.
— Mon cher prince, cela constate une chose: c'est que la reine a eu besoin de faire un mot brillant, un mot populaire, et qu'elle l'a fait.
— Bon! dit le cardinal, voilà comme vous croyez aux vertus royales, vous? Ah! sceptique! Mais saint Thomas était un croyant, près de vous.
— Sceptique ou croyante, je vous affirme une chose, moi.
— Laquelle?
— C'est que la reine n'a pas eu plutôt refusé le collier, qu'elle a été prise d'une envie folle de l'avoir.
— Vous vous forgez ces idées-là, ma chère, et d'abord, croyez bien à une chose, c'est qu'à travers tous ses défauts, la reine a une qualité immense.
— Laquelle?
— Elle est désintéressée! Elle n'aime ni l'or ni l'argent, ni les pierres. Elle pèse les minéraux à leur valeur; pour elle une fleur au corset vaut un diamant à l'oreille.
— Je ne dis pas non. Seulement, à cette heure, je soutiens qu'elle a envie de se mettre plusieurs diamants au cou.
— Oh! comtesse, prouvez.
— Rien ne sera plus facile; tantôt j'ai vu le collier.
— Vous?
— Moi; non seulement je l'ai vu, mais je l'ai touché.
— Où cela?
— À Versailles, toujours.
— À Versailles?
— Oui, où les joailliers l'apportaient pour essayer de tenter la reine une dernière fois.
— Et c'est beau.
— C'est merveilleux.
— Alors, vous qui êtes vraiment femme, vous comprenez qu'on pense à ce collier.
— Je comprends qu'on en perde l'appétit et le sommeil.
— Hélas! que n'ai-je un vaisseau à donner au roi!
— Un vaisseau?
— Oui, il me donnerait le collier; et une fois que je l'aurais, vous pourriez manger et dormir tranquille.
— Vous riez?
— Non, je vous jure.
— Eh bien! je vais vous dire une chose qui vous étonnera fort.
— Dites.
— Ce collier, je n'en voudrais pas!
— Tant mieux, comtesse, car je ne pourrais pas vous le donner.
— Hélas! ni vous ni personne, c'est bien ce que sent la reine, et voilà pourquoi elle le désire.
— Mais je vous répète que le roi le lui offrait.
Jeanne fit un mouvement rapide, un mouvement presque importun.
— Et moi, dit-elle, je vous dis que les femmes aiment surtout ces présents-là quand ils ne sont pas faits par des gens qui les forcent de les accepter.
Le cardinal regarda Jeanne avec plus d'attention.
— Je ne comprends pas trop, dit-il.
— Tant mieux; brisons là. Que vous fait d'abord ce collier, puisque nous ne pouvons pas l'avoir?
— Oh! si j'étais le roi et que vous fussiez la reine, je vous forcerais bien de l'accepter.
— Eh bien! sans être le roi, forcez la reine à le prendre, et vous verrez si elle est aussi fâchée que vous croyez de cette violence.
Le cardinal regarda Jeanne encore une fois.
— Vrai, dit-il, vous êtes sûre de ne pas vous tromper; la reine a ce désir?
— Dévorant. Écoutez, cher prince, ne m'avez-vous pas dit une fois, ou n'ai-je point entendu dire que vous ne seriez point fâché d'être ministre?
— Mais il est très possible que j'aie dit cela, comtesse.
— Eh bien! gageons, mon cher prince...
— Quoi?
— Que la reine ferait ministre l'homme qui s'arrangerait de façon que ce collier fût sur sa toilette dans huit jours.
— Oh! comtesse.
— Je dis ce que je dis... Aimez-vous mieux que je pense tout bas?
— Oh! jamais.
— D'ailleurs, ce que je dis ne vous concerne pas. Il est bien clair que vous n'allez pas engloutir un million et demi dans un caprice royal; ce serait, par ma foi! payer trop cher un portefeuille que vous aurez pour rien et qui vous est dû. Prenez donc tout ce que je vous ai dit pour du bavardage. Je suis comme les perroquets: on m'a éblouie au soleil, et me voilà répétant toujours qu'il fait chaud. Ah! monseigneur, que c'est une rude épreuve qu'une journée de faveur pour une petite provinciale! Ces rayons-là, il faut être aigle comme vous pour les regarder en face.
Le cardinal devint rêveur.
— Allons, voyons, dit Jeanne, voilà que vous me jugez si mal, voilà que vous me trouvez si vulgaire et si misérable, que vous ne daignez plus même me parler.
— Ah! par exemple!
— La reine jugée par moi, c'est moi.
— Comtesse!
— Que voulez-vous? j'ai cru qu'elle désirait les diamants parce qu'elle a soupiré en les voyant; je l'ai cru parce qu'à sa place je les eusse désirés; excusez ma faiblesse.
— Vous êtes une adorable femme, comtesse; vous avez, par une alliance incroyable, la faiblesse du coeur, comme vous dites, et la force de l'esprit: vous êtes si peu femme en de certains moments, que je m'en effraie. Vous l'êtes si adorablement dans d'autres, que j'en bénis le ciel et que je vous en bénis.
Et le galant cardinal ponctua cette galanterie par un baiser.
— Voyons, ne parlons plus de toutes ces choses-là, dit-il.
— Soit, murmura Jeanne tout bas, mais je crois que l'hameçon a mordu dans les chairs.
Mais tout en disant: «Ne parlons plus de cela», le cardinal reprit:
— Et vous croyez que c'est Boehmer qui est revenu à la charge? dit-il.
— Avec Bossange, oui, répondit innocemment madame de La Motte.
— Bossange... Attendez donc, fit le cardinal, comme s'il cherchait; Bossange, n'est-ce pas son associé?
— Oui, un grand sec.
— C'est cela.
— Qui demeure?...
— Il doit demeurer quelque part comme au quai de la Ferraille ou bien de l'École, je ne sais pas trop; mais en tout cas dans les environs du Pont-Neuf.
— Du Pont-Neuf; vous avez raison; j'ai lu ces noms-là au-dessus d'une porte en passant dans mon carrosse.
«Allons, allons, murmura Jeanne, le poisson mord de plus en plus.»
Jeanne avait raison, et l'hameçon était entré au plus profond de la proie.
Aussi, le lendemain, en sortant de la petite maison du faubourg Saint-Antoine, le cardinal se fit-il conduire directement chez Boehmer.
Il comptait garder l'incognito, mais Boehmer et Bossange étaient les joailliers de la cour, et aux premiers mots qu'il prononça, ils l'appelèrent monseigneur.
— Eh bien! oui, monseigneur, dit le cardinal; mais puisque vous me reconnaissez, tâchez au moins que d'autres ne me reconnaissent pas.
— Monseigneur peut être tranquille. Nous attendons les ordres de monseigneur.
— Je viens pour vous acheter le collier en diamants que vous avez montré à la reine.
— En vérité, nous sommes au désespoir, mais monseigneur vient trop tard.
— Comment cela?
— Il est vendu.
— C'est impossible, puisque hier vous avez été l'offrir de nouveau à Sa Majesté.
— Qui l'a refusé de nouveau, monseigneur, voilà pourquoi l'ancien marché subsiste.
— Et avec qui ce marché a-t-il été conclu? demanda le cardinal.
— C'est un secret, monseigneur.
— Trop de secrets, monsieur Boehmer.
Et le cardinal se leva.
— Mais, monseigneur.
— Je croyais, monsieur, continua le cardinal, qu'un joaillier de la couronne de France devait se trouver content de vendre en France ces belles pierreries; vous préférez le Portugal, à votre aise, monsieur Boehmer.
— Monseigneur sait tout! s'écria le joaillier.
— Eh bien! que voyez-vous d'étonnant à cela?
— Mais, si monseigneur sait tout, ce ne peut être que par la reine.
— Et quand cela serait? dit monsieur de Rohan sans repousser la supposition, qui flattait son amour-propre.
— Oh! c'est que cela changerait bien les choses, monseigneur.
— Expliquez-vous, je ne comprends pas.
— Monseigneur veut-il me permettre de lui parler en toute liberté?
— Parlez.
— Eh bien! la reine a envie de notre collier.
— Vous le croyez?
— Nous en sommes sûrs.
— Ah! et pourquoi ne l'achète-t-elle pas alors?
— Mais parce qu'elle a refusé au roi, et que revenir sur cette décision qui a valu tant d'éloges à Sa Majesté, ce serait montrer du caprice.
— La reine est au-dessus de ce que l'on dit.
— Oui, quand c'est le peuple, ou même quand ce sont des courtisans qui disent; mais quand c'est le roi qui parle...
— Le roi, vous le savez bien, a voulu donner ce collier à la reine?
— Sans doute; mais il s'est empressé de remercier la reine quand la reine a refusé.
— Voyons, que conclut M. Boehmer?
— Que la reine voudrait bien avoir le collier sans paraître l'acheter.
— Eh bien! vous vous trompez, monsieur, dit le cardinal, il ne s'agit point de cela.
— C'est fâcheux, monseigneur, car c'eût été la seule raison décisive pour nous de manquer de parole à monsieur l'ambassadeur de Portugal.
Le cardinal réfléchit.
Si forte que soit la diplomatie des diplomates, celle des marchands leur est toujours supérieure... D'abord, le diplomate négocie presque toujours des valeurs qu'il n'a pas; le marchand tient et serre dans sa griffe l'objet qui excite la curiosité: le lui acheter, le lui payer cher, c'est presque le dépouiller.
Monsieur de Rohan, voyant qu'il était au pouvoir de cet homme:
— Monsieur, dit-il, supposez si vous voulez que la reine ait envie de votre collier.
— Cela change tout, monseigneur. Je puis rompre tous les marchés quand il s'agit de donner la préférence à la reine.
— Combien vendez-vous ce collier?
— Quinze cent mille livres.
— Comment organisez-vous le paiement?
— Le Portugal me payait un acompte, et j'allais porter le collier moi-même à Lisbonne, où l'on me payait à vue.
— Ce mode de paiement n'est pas praticable avec nous, monsieur Boehmer; un acompte, vous l'aurez s'il est raisonnable.
— Cent mille livres.
— On peut les trouver. Pour le reste?
— Votre Éminence voudrait du temps? dit Boehmer. Avec la garantie de Votre Éminence, tout est faisable. Seulement, le retard implique une perte; car, notez bien ceci, monseigneur: dans une affaire de cette importance, les chiffres grossissent d'eux-mêmes sans raison. Les intérêts de quinze cent mille livres font, au denier cinq, soixante-quinze mille livres, et le denier cinq est une ruine pour les marchands. Dix pour cent sont tout au plus le taux acceptable.
— Ce serait cent cinquante mille livres, à votre compte?
— Mais, oui, monseigneur.
— Mettons que vous vendez le collier seize cent mille livres, monsieur Boehmer, et divisez le paiement de quinze cent mille livres qui resteront en trois échéances complétant une année. Est-ce dit?
— Monseigneur, nous perdons cinquante mille livres à ce marché.
— Je ne crois pas, monsieur. Si vous aviez à toucher demain quinze cent mille livres, vous seriez embarrassé: un joaillier n'achète pas une terre de ce prix-là.
— Nous sommes deux, monseigneur, mon associé et moi.
— Je le veux bien, mais n'importe, et vous serez bien plus à l'aise de toucher cinq cent mille livres chaque tiers d'année, c'est-à-dire deux cent cinquante mille livres chacun.
— Monseigneur oublie que ces diamants ne nous appartiennent pas. Oh! s'ils nous appartenaient, nous serions assez riches pour ne nous inquiéter ni du paiement, ni du placement à la rentrée des fonds.
— À qui donc appartiennent-ils alors?
— Mais, à dix créanciers peut-être: nous avons acheté ces pierres en détail. Nous les devons l'une à Hambourg, l'autre à Naples; une à Buenos-Ayres, deux à Moscou. Nos créanciers attendent la vente du collier pour être remboursés. Le bénéfice que nous ferons fait notre seule propriété; mais, hélas! monseigneur, depuis que ce malheureux collier est en vente, c'est-à-dire depuis deux ans, nous perdons déjà deux cent mille livres d'intérêt. Jugez si nous sommes en bénéfice.
Monsieur de Rohan interrompit Boehmer.
— Avec tout cela, dit-il, je ne l'ai pas vu, moi, ce collier.
— C'est vrai, monseigneur, le voici.
Et Boehmer, après toutes les précautions d'usage, exhiba le précieux joyau.
— Superbe! s'écria le cardinal en touchant avec amour les fermoirs qui avaient dû s'imprimer sur le col de la reine.
Quand il eut fini et que ses doigts eurent à satiété cherché sur les pierres les effluves sympathiques qui pouvaient lui être demeurées adhérentes:
— Marché conclu? dit-il.
— Oui, monseigneur; et de ce pas, je m'en vais à l'ambassade pour me dédire.
— Je ne croyais pas qu'il y eût d'ambassadeur du Portugal à Paris en ce moment?
— En effet, monseigneur, monsieur de Souza s'y trouve en ce moment; il est venu incognito.
— Pour traiter l'affaire, dit le cardinal en riant.
— Oui, monseigneur.
— Oh! pauvre Souza! Je le connais beaucoup. Pauvre Souza!
Et il redoubla d'hilarité.
Monsieur Boehmer crut devoir s'associer à la gaieté de son client. On s'égaya longtemps sur cet écrin, aux dépens du Portugal.
Monsieur de Rohan allait partir.
Boehmer l'arrêta.
— Monseigneur veut-il me dire comment se réglera l'affaire? demanda-t-il.
— Mais tout naturellement.
— L'intendant de monseigneur?
— Non pas; personne excepté moi; vous n'aurez affaire qu'à moi.
— Et quand?
— Dès demain.
— Les cent mille livres?
— Je les apporterai ici demain.
— Oui, monseigneur. Et les effets?
— Je les souscrirai ici demain.
— C'est au mieux, monseigneur.
— Et puisque vous êtes un homme de secret, monsieur Boehmer, souvenez-vous bien que vous en tenez dans vos mains un des plus importants.
— Monseigneur, je le sens, et je mériterai votre confiance, ainsi que celle de Sa Majesté la reine, ajouta-t-il finement.
Monsieur de Rohan rougit et sortit troublé, mais heureux comme tout homme qui se ruine dans un paroxysme de passion.
Le lendemain de ce jour, monsieur Boehmer se dirigea d'un air composé vers l'ambassade de Portugal.
Au moment où il allait frapper à la porte, monsieur Beausire, premier secrétaire, se faisait rendre des comptes par monsieur Ducorneau, premier chancelier, et don Manoël y Souza, l'ambassadeur, expliquait un nouveau plan de campagne à son associé, le valet de chambre.
Depuis la dernière visite de monsieur Boehmer à la rue de la Jussienne, l'hôtel avait subi beaucoup de transformations.
Tout le personnel débarqué, comme nous l'avons vu, dans les deux voitures de poste, s'était casé selon les exigences du besoin, et dans les attributions diverses qu'il devait remplir dans la maison du nouvel ambassadeur.
Il faut dire que les associés, en se partageant les rôles qu'ils remplissaient admirablement bien, devant les changer, avaient l'occasion de surveiller eux-mêmes leurs intérêts, ce qui donne toujours un peu de courage dans les plus pénibles besognes.
Monsieur Ducorneau, enchanté de l'intelligence de tous ces valets, admirait en même temps que l'ambassadeur se fût assez peu soucié du préjugé national pour prendre une maison entièrement française, depuis le premier secrétaire jusqu'au troisième valet de chambre.
Aussi ce fut à ce propos qu'en établissant les chiffres avec monsieur de Beausire, il entamait avec ce dernier une conversation pleine d'éloges pour le chef de l'ambassade.
— Les Souza, voyez-vous, disait Beausire, ne sont pas de ces Portugais encroûtés qui s'en tiennent à la vie du quatorzième siècle, comme vous en verriez beaucoup dans nos provinces. Non, ce sont des gentilshommes voyageurs, riches à millions, qui seraient rois quelque part si l'envie leur en prenait.
— Mais elle ne leur prend pas, dit spirituellement monsieur Ducorneau.
— Pour quoi faire, monsieur le chancelier? est-ce qu'avec un certain nombre de millions et un nom de prince, on ne vaut pas un roi?
— Oh! mais voilà des doctrines philosophiques, monsieur le secrétaire, dit Ducorneau surpris; je ne m'attendais pas à voir sortir ces maximes égalitaires de la bouche d'un diplomate.
— Nous faisons exception, répondit Beausire un peu contrarié de son anachronisme; sans être un voltairien ou un Arménien à la façon de Rousseau, on connaît son monde philosophique, on connaît les théories naturelles de l'inégalité des conditions et des forces.
— Savez-vous, s'écria le chancelier avec élan, qu'il est heureux que le Portugal soit un petit État!
— Eh! pourquoi?
— Parce que, avec de tels hommes à son sommet, il s'agrandirait vite, monsieur.
— Oh! vous nous flattez, cher chancelier. Non, nous faisons de la politique philosophique. C'est spécieux, mais peu applicable. Maintenant brisons là. Il y a donc cent huit mille livres dans la caisse, dites-vous?
— Oui, monsieur le secrétaire, cent huit mille livres.
— Et pas de dettes?
— Pas un denier.
— C'est exemplaire. Donnez-moi le bordereau, je vous prie.
— Le voici. À quand la présentation, monsieur le secrétaire? Je vous dirai que dans le quartier c'est un sujet de curiosité, de commentaires inépuisables, je dirai presque d'inquiétudes.
— Ah! ah!
— Oui, l'on voit de temps en temps rôder autour de l'hôtel des gens qui voudraient que la porte fût en verre.
— Des gens!... fit Beausire, des gens du quartier?
— Et autres. Oh! la mission de monsieur l'ambassadeur étant secrète, vous jugez bien que la police s'occupera vite d'en pénétrer les motifs.
— J'ai pensé comme vous, dit Beausire assez inquiet.
— Tenez, monsieur le secrétaire, fit Ducorneau en menant Beausire au grillage d'une fenêtre qui s'ouvrait sur le pan coupé d'un pavillon de l'hôtel. Tenez, voyez-vous dans la rue cet homme en surtout brun sale?
— Oui, je le vois.
— Comme il regarde, hein?
— En effet. Que croyez-vous qu'il soit, cet homme?
— Que sais-je, moi... Un espion de monsieur de Crosne, peut-être.
— C'est probable.
— Entre nous soit dit, monsieur le secrétaire, monsieur de Crosne n'est pas un magistrat de la force de monsieur de Sartine. Avez-vous connu monsieur de Sartine?
— Non, monsieur, non!
— Oh! celui-là vous eût dix fois déjà devinés. Il est vrai que vous prenez des précautions...
La sonnette retentit.
— Monsieur l'ambassadeur appelle, dit précipitamment Beausire, que la conversation commençait à gêner.
Et, ouvrant la porte avec force, il repoussa avec les deux battants de cette porte deux associés qui, l'un la plume à l'oreille et l'autre le balai à la main, l'un service de quatrième ordre, l'autre valet de pied, trouvaient la conversation longue et voulaient y participer, ne fût-ce que par le sens de l'ouïe.
Beausire jugea qu'il était suspect, et se promit de redoubler de vigilance.
Il monta donc chez l'ambassadeur, après avoir, dans l'ombre, serré la main de ses deux amis et co-intéressés. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
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} | Chapitre XVI — Remember! | Un cavalier qui passait rapidement sur la route remontant vers Blois, qu’il venait de quitter depuis une demi-heure à peu près, croisa les deux voyageurs, et, tout pressé qu’il était, leva son chapeau en passant près d’eux. Le roi fit à peine attention à ce jeune homme, car ce cavalier qui les croisait était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, lequel, se retournant parfois, faisait des signes d’amitié à un homme debout devant la grille d’une belle maison blanche et rouge, c’est-à-dire de briques et de pierres, à toit d’ardoises, située à gauche de la route que suivait le prince.
Cet homme, vieillard grand et maigre, à cheveux blancs, nous parlons de celui qui se tenait près de la grille, cet homme répondait aux signaux que lui faisait le jeune homme par des signes d’adieu aussi tendres que les eût faits un père. Le jeune homme finit par disparaître au premier tournant de la route bordée de beaux arbres, et le vieillard s’apprêtait à rentrer dans la maison, lorsque les deux voyageurs, arrivés en face de cette grille, attirèrent son attention.
Le roi, nous l’avons dit, cheminait la tête baissée, les bras inertes, se laissant aller au pas et presque au caprice de son cheval; tandis que Parry, derrière lui, pour se mieux laisser pénétrer de la tiède influence du soleil, avait ôté son chapeau et promenait ses regards à droite et à gauche du chemin. Ses yeux se rencontrèrent avec ceux du vieillard adossé à la grille, et qui, comme s’il eût été frappé de quelque spectacle étrange, poussa une exclamation et fit un pas vers les deux voyageurs. De Parry, ses yeux se portèrent immédiatement au roi, sur lequel ils s’arrêtèrent un instant.
Cet examen, si rapide qu’il fût, se refléta à l’instant même d’une façon visible sur les traits du grand vieillard; car à peine eut-il reconnu le plus jeune des voyageurs, et nous disons reconnu, car il n’y avait qu’une reconnaissance positive qui pouvait expliquer un pareil acte; à peine, disons-nous, eut-il reconnu le plus jeune des deux voyageurs, qu’il joignit d’abord les mains avec une respectueuse surprise, et, levant son chapeau de sa tête, salua si profondément qu’on eût dit qu’il s’agenouillait.
Cette démonstration, si distrait ou plutôt si plongé que fût le roi dans ses réflexions, attira son attention à l’instant même. Charles, arrêtant donc son cheval et se retournant vers Parry:
— Mon Dieu! Parry, dit-il, quel est donc cet homme qui me salue ainsi? Me connaîtrait-il, par hasard?
Parry, tout agité, tout pâle, avait déjà poussé son cheval du côté de la grille.
— Ah! Sire, dit-il en s’arrêtant tout à coup à cinq ou six pas du vieillard toujours agenouillé, Sire, vous me voyez saisi d’étonnement, car il me semble que je reconnais ce brave homme. Eh! oui, c’est bien lui-même. Votre Majesté permet que je lui parle?
— Sans doute.
— Est-ce donc vous, monsieur Grimaud? demanda Parry.
— Oui, moi, dit le grand vieillard en se redressant, mais sans rien perdre de son attitude respectueuse.
— Sire, dit alors Parry, je ne m’étais pas trompé, cet homme est le serviteur du comte de La Fère, et le comte de La Fère, si vous vous en souvenez, est ce digne gentilhomme dont j’ai si souvent parlé à Votre Majesté, que le souvenir doit en être resté, non seulement dans son esprit, mais encore dans son cœur.
— Celui qui assista le roi mon père à ses derniers moments? demanda Charles.
Et Charles tressaillit visiblement à ce souvenir.
— Justement, Sire.
— Hélas! dit Charles.
Puis, s’adressant à Grimaud, dont les yeux vifs et intelligents semblaient chercher à deviner sa pensée:
— Mon ami, demanda-t-il, votre maître, M. le comte de La Fère, habiterait-il dans les environs?
— Là, répondit Grimaud en désignant de son bras étendu en arrière la grille de la maison blanche et rouge.
— Et M. le comte de La Fère est chez lui en ce moment?
— Au fond, sous les marronniers.
— Parry, dit le roi, je ne veux pas manquer cette occasion si précieuse pour moi de remercier le gentilhomme auquel notre maison doit un si bel exemple de dévouement et de générosité. Tenez mon cheval, mon ami, je vous prie.
Et jetant la bride aux mains de Grimaud, le roi entra tout seul chez Athos, comme un égal chez son égal. Charles avait été renseigné par l’explication si concise de Grimaud, au fond, sous les marronniers; il laissa donc la maison à gauche et marcha droit vers l’allée désignée. La chose était facile; la cime de ces grands arbres, déjà couverts de feuilles et de fleurs, dépassait celle de tous les autres. En arrivant sous les losanges lumineux et sombres tour à tour qui diapraient le sol de cette allée, selon le caprice de leurs voûtes plus ou moins feuillées, le jeune prince aperçut un gentilhomme qui se promenait les bras derrière le dos et paraissant plongé dans une sereine rêverie. Sans doute, il s’était fait souvent redire comment était ce gentilhomme, car sans hésitation Charles II marcha droit à lui. Au bruit de ses pas, le comte de La Fère releva la tête, et voyant un inconnu à la tournure élégante et noble qui se dirigeait de son côté, il leva son chapeau de dessus sa tête et attendit. À quelques pas de lui, Charles II, de son côté, mit le chapeau à la main; puis, comme pour répondre à l’interrogation muette du comte:
— Monsieur le comte, dit-il, je viens accomplir près de vous un devoir. J’ai depuis longtemps l’expression d’une reconnaissance profonde à vous apporter. Je suis Charles II, fils de Charles Stuart, qui régna sur l’Angleterre et mourut sur l’échafaud.
À ce nom illustre, Athos sentit comme un frisson dans ses veines; mais à la vue de ce jeune prince debout, découvert devant lui et lui tendant la main deux larmes vinrent un instant troubler le limpide azur de ses beaux yeux.
Il se courba respectueusement; mais le prince lui prit la main:
— Voyez comme je suis malheureux, monsieur le comte, dit Charles; il a fallu que ce fût le hasard qui me rapprochât de vous. Hélas! ne devrais-je pas avoir près de moi les gens que j’aime et que j’honore, tandis que j’en suis réduit à conserver leurs services dans mon cœur et leurs noms dans ma mémoire, si bien que sans votre serviteur, qui a reconnu le mien, je passais devant votre porte comme devant celle d’un étranger.
— C’est vrai, dit Athos, répondant avec la voix à la première partie de la phrase du prince, et avec un salut à la seconde; c’est vrai, Votre Majesté a vu de biens mauvais jours.
— Et les plus mauvais, hélas! répondit Charles, sont peut-être encore à venir.
— Sire, espérons!
— Comte, comte! continua Charles en secouant la tête, j’ai espéré jusqu’à hier soir, et c’était d’un bon chrétien, je vous le jure. Athos regarda le roi comme pour l’interroger.
— Oh! l’histoire est facile à raconter, dit Charles II: proscrit, dépouillé, dédaigné, je me suis résolu, malgré toutes mes répugnances, à tenter une dernière fois la fortune. N’est-il pas écrit là-haut que, pour notre famille, tout bonheur et tout malheur viennent éternellement de la France! Vous en savez quelque chose, vous, monsieur, qui êtes un des Français que mon malheureux père trouva au pied de son échafaud le jour de sa mort, après les avoir trouvés à sa droite les jours de bataille.
— Sire, dit modestement Athos, je n’étais pas seul, et mes compagnons et moi avons fait, dans cette circonstance, notre devoir de gentilshommes, et voilà tout. Mais Votre Majesté allait me faire l’honneur de me raconter...
— C’est vrai. J’avais la protection, pardon de mon hésitation, comte, mais pour un Stuart, vous comprendrez cela, vous qui comprenez toutes choses, le mot est dur à prononcer, j’avais, dis-je, la protection de mon cousin le stathouder de Hollande; mais, sans l’intervention, ou tout au moins sans l’autorisation de la France, le stathouder ne veut pas prendre d’initiative. Je suis donc venu demander cette autorisation au roi de France, qui m’a refusé.
— Le roi vous a refusé, Sire!
— Oh! pas lui: toute justice doit être rendue à mon jeune frère Louis; mais M. de Mazarin.
Athos se mordit les lèvres.
— Vous trouvez peut-être que j’eusse dû m’attendre à ce refus, dit le roi, qui avait remarqué le mouvement.
— C’était en effet ma pensée, Sire, répliqua respectueusement le comte, je connais cet Italien de longue main.
— Alors j’ai résolu de pousser la chose à bout et de savoir tout de suite le dernier mot de ma destinée; j’ai dit à mon frère Louis que, pour ne compromettre ni la France, ni la Hollande, je tenterais la fortune moi-même en personne, comme j’ai déjà fait, avec deux cents gentilshommes, s’il voulait me les donner, et un million, s’il voulait me le prêter.
— Eh bien! Sire?
— Eh bien! monsieur, j’éprouve en ce moment quelque chose d’étrange, c’est la satisfaction du désespoir. Il y a dans certaines âmes, et je viens de m’apercevoir que la mienne est de ce nombre, une satisfaction réelle dans cette assurance que tout est perdu et que l’heure est enfin venue de succomber.
— Oh! j’espère, dit Athos, que Votre Majesté n’en est point encore arrivée à cette extrémité.
— Pour me dire cela, monsieur le comte, pour essayer de raviver l’espoir dans mon cœur, il faut que vous n’ayez pas bien compris ce que je viens de vous dire. Je suis venu à Blois, comte, pour demander à mon frère Louis l’aumône d’un million avec lequel j’avais l’espérance de rétablir mes affaires, et mon frère Louis m’a refusé. Vous voyez donc bien que tout est perdu.
— Votre Majesté me permettra-t-elle de lui répondre par un avis contraire?
— Comment, comte, vous me prenez pour un esprit vulgaire, à ce point que je ne sache pas envisager ma position?
— Sire, j’ai toujours vu que c’était dans les positions désespérées qu’éclatent tout à coup les grands revirements de fortune.
— Merci, comte, il est beau de retrouver des cœurs comme le vôtre, c’est-à-dire assez confiants en Dieu et dans la monarchie pour ne jamais désespérer d’une fortune royale, si bas qu’elle soit tombée.
«Malheureusement, vos paroles, cher comte, sont comme ces remèdes que l’on dit souverains et qui cependant, ne pouvant guérir que les plaies guérissables, échouent contre la mort. Merci de votre persévérance à me consoler, comte; merci de votre souvenir dévoué, mais je sais à quoi m’en tenir.
«Rien ne me sauvera maintenant. Et tenez, mon ami, j’étais si bien convaincu, que je prenais la route de l’exil avec mon vieux Parry; je retournais savourer mes poignantes douleurs dans ce petit ermitage que m’offre la Hollande. Là, croyez-moi, comte, tout sera bientôt fini, et la mort viendra vite; elle est appelée si souvent par ce corps que ronge l’âme et par cette âme qui aspire aux cieux!
— Votre Majesté a une mère, une sœur, des frères; Votre Majesté est le chef de la famille, elle doit donc demander à Dieu une longue vie au lieu de lui demander une prompte mort. Votre Majesté est proscrite, fugitive, mais elle a son droit pour elle; elle doit donc aspirer aux combats, aux dangers, aux affaires, et non pas au repos des cieux.
— Comte, dit Charles II avec un sourire d’indéfinissable tristesse, avez-vous entendu dire jamais qu’un roi ait reconquis son royaume avec un serviteur de l’âge de Parry et avec trois cents écus que ce serviteur porte dans sa bourse!
— Non, Sire; mais j’ai entendu dire, et même plus d’une fois, qu’un roi détrôné reprit son royaume avec une volonté ferme, de la persévérance, des amis et un million de francs habilement employés.
— Mais vous ne m’avez donc pas compris? Ce million, je l’ai demandé à mon frère Louis; qui me l’a refusé.
— Sire, dit Athos, Votre Majesté veut-elle m’accorder quelques minutes encore à écouter attentivement ce qui me reste à lui dire?
Charles II regarda fixement Athos.
— Volontiers, monsieur, dit-il.
— Alors je vais montrer le chemin à Votre Majesté, reprit le comte en se dirigeant vers la maison.
Et il conduisit le roi vers son cabinet et le fit asseoir.
— Sire, dit-il, Votre Majesté m’a dit tout à l’heure qu’avec l’état des choses en Angleterre un million lui suffirait pour reconquérir son royaume?
— Pour le tenter du moins, et pour mourir en roi si je ne réussissais pas.
— Eh bien! Sire, que Votre Majesté, selon la promesse qu’elle m’a faite, veuille bien écouter ce qui me reste à lui dire.
Charles fit de la tête un signe d’assentiment Athos marcha droit à la porte, dont il ferma le verrou après avoir regardé si personne n’écoutait aux environs, et revint.
— Sire, dit-il, Votre Majesté a bien voulu se souvenir que j’avais prêté assistance au très noble et très malheureux Charles Ier, lorsque ses bourreaux le conduisirent de Saint-James à White Hall.
— Oui, certes, je me suis souvenu et me souviendrai toujours.
— Sire, c’est une lugubre histoire à entendre pour un fils, qui sans doute se l’est déjà fait raconter bien des fois; mais cependant je dois la redire à Votre Majesté sans en omettre un détail.
— Parlez, monsieur.
— Lorsque le roi votre père monta sur l’échafaud, ou plutôt passa de sa chambre à l’échafaud dressé hors de sa fenêtre, tout avait été pratiqué pour sa fuite. Le bourreau avait été écarté, un trou préparé sous le plancher de son appartement, enfin moi-même j’étais sous la voûte funèbre que j’entendis tout à coup craquer sous ses pas.
— Parry m’a raconté ces terribles détails, monsieur. Athos s’inclina et reprit:
— Voici ce qu’il n’a pu vous raconter, Sire, car ce qui suit, s’est passé entre Dieu, votre père et moi, et jamais la révélation n’en a été faite, même à mes plus chers amis:
«— Éloigne-toi, dit l’auguste patient au bourreau masqué, ce n’est que pour un instant, et je sais que je t’appartiens; mais souviens-toi de ne frapper qu’à mon signal. Je veux faire librement ma prière.
— Pardon, dit Charles II en pâlissant; mais vous, comte, qui savez tant de détails sur ce funeste événement, de détails qui, comme vous le disiez tout à l’heure, n’ont été révélés à personne, savez-vous le nom de ce bourreau infernal, de ce lâche, qui cacha son visage pour assassiner impunément un roi?
Athos pâlit légèrement.
— Son nom? dit-il; oui, je le sais, mais je ne puis le dire.
— Et ce qu’il est devenu?... car personne en Angleterre n’a connu sa destinée.
— Il est mort.
— Mais pas mort dans son lit, pas mort d’une mort calme et douce, pas de la mort des honnêtes gens?
— Il est mort de mort violente, dans une nuit terrible, entre la colère des hommes et la tempête de Dieu. Son corps percé d’un coup de poignard a roulé dans les profondeurs de l’océan. Dieu pardonne à son meurtrier!
— Alors, passons, dit le roi Charles II, qui vit que le comte n’en voulait pas dire davantage.
— Le roi d’Angleterre, après avoir, ainsi que j’ai dit, parlé au bourreau voilé, ajouta: «Tu ne me frapperas, entends-tu bien? que lorsque je tendrai les bras en disant: Remember!»
— En effet, dit Charles d’une voix sourde, je sais que c’est le dernier mot prononcé par mon malheureux père. Mais dans quel but, pour qui?
— Pour le gentilhomme français placé sous son échafaud.
— Pour lors à vous, monsieur?
— Oui, Sire, et chacune des paroles qu’il a dites, à travers les planches de l’échafaud recouvertes d’un drap noir, retentissent encore à mon oreille. Le roi mit donc un genou en terre.
«— Comte de La Fère, dit-il, êtes-vous là?
«— Oui, Sire, répondis-je.
«Alors le roi se pencha.
Charles II, lui aussi, tout palpitant d’intérêt, tout brûlant de douleur, se penchait vers Athos pour recueillir une à une les premières paroles que laisserait échapper le comte. Sa tête effleurait celle d’Athos.
— Alors, continua le comte, le roi se pencha.
«— Comte de La Fère, dit-il, je n’ai pu être sauvé par toi. Je ne devais pas l’être. Maintenant, dussé-je commettre un sacrilège, je te dirai: «Oui, j’ai parlé aux hommes; oui, j’ai parlé à Dieu, et je te parle à toi le dernier. Pour soutenir une cause que j’ai crue sacrée, j’ai perdu le trône de mes pères et diverti l’héritage de mes enfants.»
Charles II cacha son visage entre ses mains, et une larme dévorante glissa entre ses doigts blancs et amaigris.
«— Un million en or me reste, continua le roi. Je l’ai enterré dans les caves du château de Newcastle au moment où j’ai quitté cette ville.
Charles releva sa tête avec une expression de joie douloureuse qui eût arraché des sanglots à quiconque connaissait cette immense infortune.
— Un million! murmura-t-il, oh! comte!
«— Cet argent, toi seul sais qu’il existe, fais-en usage quand tu croiras qu’il en est temps pour le plus grand bien de mon fils aîné. Et maintenant, comte de La Fère, dites-moi adieu!
«— Adieu, adieu Sire! m’écriai-je.
Charles II se leva et alla appuyer son front brûlant à la fenêtre.
— Ce fut alors, continua Athos, que le roi prononça le mot «Remember!» adressé à moi. Vous voyez, Sire, que je me suis souvenu.
Le roi ne put résister à son émotion. Athos vit le mouvement de ses deux épaules qui ondulaient convulsivement. Il entendit les sanglots qui brisaient sa poitrine au passage. Il se tut, suffoqué lui-même par le flot de souvenirs amers qu’il venait de soulever sur cette tête royale. Charles II, avec un violent effort, quitta la fenêtre, dévora ses larmes et revint s’asseoir auprès d’Athos.
— Sire, dit celui-ci, jusqu’aujourd’hui j’avais cru que l’heure n’était pas encore venue d’employer cette dernière ressource, mais les yeux fixés sur l’Angleterre, je sentais qu’elle approchait. Demain j’allais m’informer en quel lieu du monde était Votre Majesté, et j’allais aller à elle. Elle vient à moi, c’est une indication que Dieu est pour nous.
— Monsieur, dit Charles d’une voix encore étranglée par l’émotion, vous êtes pour moi ce que serait un ange envoyé par Dieu; vous êtes mon sauveur suscité de la tombe par mon père lui-même; mais croyez-moi, depuis dix années les guerres civiles ont passé sur mon pays, bouleversant les hommes, creusant le sol; il n’est probablement pas plus resté d’or dans les entrailles de ma terre que d’amour dans les cœurs de mes sujets.
— Sire, l’endroit où Sa Majesté a enfoui le million est bien connu de moi, et nul, j’en suis bien certain, n’a pu le découvrir. D’ailleurs le château de Newcastle est-il donc entièrement écroulé; l’a-t-on démoli pierre à pierre et déraciné du sol jusqu’à sa dernière fibre?
— Non, il est encore debout, mais en ce moment le général Monck l’occupe et y campe. Le seul endroit où m’attend un secours, où je possède une ressource, vous le voyez, est envahi par mes ennemis.
— Le général Monck, Sire, ne peut avoir découvert le trésor dont je vous parle.
— Oui, mais dois-je aller me livrer à Monck pour le recouvrer, ce trésor? Ah! vous le voyez donc bien, comte, il faut en finir avec la destinée, puisqu’elle me terrasse à chaque fois que je me relève. Que faire avec Parry pour tout serviteur, avec Parry, que Monck a déjà chassé une fois? Non, non, comte, acceptons ce dernier coup.
— Ce que Votre Majesté ne peut faire, ce que Parry ne peut plus tenter, croyez-vous que moi je puisse y réussir?
— Vous, vous comte, vous iriez!
— Si cela plaît à Votre Majesté, dit Athos en saluant le roi, oui, j’irai, Sire.
— Vous si heureux ici, comte!
— Je ne suis jamais heureux, Sire, tant qu’il me reste un devoir à accomplir, et c’est un devoir suprême que m’a légué le roi votre père de veiller sur votre fortune et de faire un emploi royal de son argent. Ainsi, que Votre Majesté me fasse un signe, et je pars avec elle.
— Ah! monsieur, dit le roi, oubliant toute étiquette royale et se jetant au cou d’Athos, vous me prouvez qu’il y a un Dieu au ciel, et que ce Dieu envoie parfois des messagers aux malheureux qui gémissent sur cette terre.
Athos, tout ému de cet élan du jeune homme, le remercia avec un profond respect, et s’approchant de la fenêtre:
— Grimaud, dit-il, mes chevaux.
— Comment! ainsi, tout de suite? dit le roi. Ah! monsieur, vous êtes, en vérité, un homme merveilleux.
— Sire! dit Athos, je ne connais rien de plus pressé que le service de Votre Majesté. D’ailleurs, ajouta-t-il en souriant, c’est une habitude contractée depuis longtemps au service de la reine votre tante et au service du roi votre père. Comment la perdrais-je précisément à l’heure où il s’agit du service de Votre Majesté?
— Quel homme! murmura le roi.
Puis, après un instant de réflexion:
— Mais non, comte, je ne puis vous exposer à de pareilles privations. Je n’ai rien pour récompenser de pareils services.
— Bah! dit en riant Athos, Votre Majesté me raille, elle a un million. Ah! que ne suis je riche seulement de la moitié de cette somme, j’aurais déjà levé un régiment. Mais, Dieu merci! il me reste encore quelques rouleaux d’or et quelques diamants de famille. Votre Majesté, je l’espère, daignera partager avec un serviteur dévoué.
— Avec un ami. Oui, comte, mais à condition qu’à son tour cet ami partagera avec moi plus tard.
— Sire, dit Athos en ouvrant une cassette, de laquelle il tira de l’or et des bijoux, voilà maintenant que nous sommes trop riches. Heureusement que nous nous trouverons quatre contre les voleurs.
La joie fit affluer le sang aux joues pâles de Charles II. Il vit s’avancer jusqu’au péristyle deux chevaux d’Athos, conduits par Grimaud, qui s’était déjà botté pour la route.
— Blaisois, cette lettre au vicomte de Bragelonne. Pour tout le monde, je suis allé à Paris. Je vous confie la maison, Blaisois.
Blaisois s’inclina, embrassa Grimaud et ferma la grille. |
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"title": "Mémoires de Garibaldi, tome 2/2",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | III | LE COLONEL NEGRA
Le 17 novembre de la même année, la légion italienne se trouvait de service aux avant-postes; je m’y trouvais avec elle.
Après le déjeuner, le colonel montévidéen Negra monta à cheval et parcourut la ligne avec quelques hommes.
On tira sur lui, et il tomba de cheval, blessé mortellement.
En le voyant tomber, l’ennemi chargea et s’empara de son corps.
A peine eus-je appris cette nouvelle, que, ne voulant pas laisser le corps d’un si brave officier exposé aux insultes de l’ennemi, je pris une centaine d’hommes qui me tombèrent sous la main et je chargeai avec eux.
Je repris le corps du colonel.
Mais alors ce furent les soldats d’Oribe qui s’acharnèrent, et il arriva à l’ennemi un tel renfort d’hommes, que je me trouvai enveloppé. Les nôtres, voyant cela, vinrent à mon secours, si bien que, peu à peu, toute la légion se trouva aux prises.
Exaltés par ma voix, mes hommes alors s’élancèrent en avant, culbutèrent tout, prirent une batterie et chassèrent l’ennemi de ses positions.
Mais bientôt il revint sur nous en masse.
Toutes les forces, ou à peu près toutes les forces de la garnison sortirent; le combat devint général et dura huit heures.
Nous avions été obligés d’abandonner les positions prises du premier élan; mais nous avions fait subir à Oribe une perte énorme, et nous rentrâmes à Montevideo, vainqueurs en réalité et convaincus désormais de notre supériorité sur l’ennemi.
Nous avions eu soixante hommes tués ou blessés.
Je m’étais laissé emporter à charger comme un simple soldat; je n’avais donc vu que ce qui se passait autour de moi.
Mais, au milieu de la mêlée, j’avais aperçu Anzani combattant avec son calme ordinaire, et je savais que, dominant la lutte, aucun détail ne lui avait échappé.
Le soir même, je lui demandai un rapport sur ceux qui s’étaient distingués.
Le lendemain, je réunis la légion, je la louai et la remerciai au nom de l’Italie, et je fis des promotions d’officiers et de sous-officiers.
Après ces deux combats, la légion italienne avait pris une telle influence sur l’ennemi, que, lorsqu’il la voyait marcher sur lui à la baïonnette, il ne l’attendait plus, ou, s’il l’attendait, il était culbuté.
Pendant ce temps, Rivera était parvenu à réunir un petit corps d’armée de cinq ou six mille hommes, avec lequel il tenait la campagne et combattait l’ennemi.
Il avait devant lui Urquiza, aujourd’hui président de la république Argentine. De temps en temps, il envoyait par le Cerro des approvisionnements à Montevideo.
Oribe se lassa de voir manœuvrer ainsi Rivera; il détacha un certain nombre d’hommes de son armée, leur ordonnant de joindre Urquiza et de lui transmettre l’ordre de combattre et de détruire Rivera à l’aide du renfort qu’il lui envoyait. |
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"title": "Vingt ans après",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXVIII. Le procès | Le lendemain une garde nombreuse conduisait Charles Ier devant la haute cour qui devait le juger.
La foule envahissait les rues et les maisons voisines du palais; aussi, dès les premiers pas que firent les quatre amis, ils furent arrêtés par l'obstacle presque infranchissable de ce mur vivant; quelques hommes du peuple, robustes et hargneux, repoussèrent même Aramis si rudement, que Porthos leva son poing formidable et le laissa retomber sur la face farineuse d'un boulanger, laquelle changea immédiatement de couleur et se couvrit de sang, écachée qu'elle était comme une grappe de raisins mûrs. La chose fit grande rumeur; trois hommes voulurent s'élancer sur Porthos; mais Athos en écarta un, d'Artagnan l'autre, et Porthos jeta le troisième par-dessus sa tête. Quelques Anglais amateurs de pugilat apprécièrent la façon rapide et facile avec laquelle avait été exécutée cette manoeuvre, et battirent des mains. Peu s'en fallut alors qu'au lieu d'être assommés, comme ils commençaient à le craindre, Porthos et ses amis ne fussent portés en triomphe; mais nos quatre voyageurs, qui craignaient tout ce qui pouvait les mettre en lumière, parvinrent à se soustraire à l'ovation. Cependant ils gagnèrent une chose à cette démonstration herculéenne, c'est que la foule s'ouvrit devant eux et qu'ils parvinrent au résultat qui un instant auparavant leur avait paru impossible, c'est-à-dire à aborder le palais.
Tout Londres se pressait aux portes des tribunes; aussi, lorsque les quatre amis réussirent à pénétrer dans une d'elles, trouvèrent-ils les trois premiers bancs occupés. Ce n'était que demi-mal pour des gens qui désiraient ne pas être reconnus; ils prirent donc leurs places, fort satisfaits d'en être arrivés là, à l'exception de Porthos, qui désirait montrer son pourpoint rouge et ses chausses vertes, et qui regrettait de ne pas être au premier rang.
Les bancs étaient disposés en amphithéâtre, et de leur place les quatre amis dominaient toute l'assemblée. Le hasard avait fait justement qu'ils étaient entrés dans la tribune du milieu et qu'ils se trouvaient juste en face du fauteuil préparé pour Charles Ier.
Vers onze heures du matin le roi parut sur le seuil de la salle. Il entra environné de gardes, mais couvert et l'air calme, et promena de tous côtés un regard plein d'assurance, comme s'il venait présider une assemblée de sujets soumis, et non répondre aux accusations d'une cour rebelle.
Les juges, fiers d'avoir un roi à humilier, se préparaient visiblement à user de ce droit qu'ils s'étaient arrogé. En conséquence, un huissier vint dire à Charles Ier que l'usage était que l'accusé se découvrît devant lui.
Charles, sans répondre un seul mot, enfonça son feutre sur sa tête, qu'il tourna d'un autre côté; puis, lorsque l'huissier se fut éloigné, il s'assit sur le fauteuil préparé en face du président, fouettant sa botte avec un petit jonc qu'il portait à la main.
Parry, qui l'accompagnait, se tint debout derrière lui.
D'Artagnan, au lieu de regarder tout ce cérémonial, regardait Athos, dont le visage reflétait toutes les émotions que le roi, à force de puissance sur lui-même, parvenait à chasser du sien. Cette agitation d'Athos, l'homme froid et calme, l'effraya.
— J'espère bien, lui dit-il en se penchant à son oreille, que vous allez prendre exemple de Sa Majesté et ne pas vous faire sottement tuer dans cette cage?
— Soyez tranquille, dit Athos.
— Ah! ah! continua d'Artagnan, il paraît que l'on craint quelque chose, car voici les postes qui se doublent; nous n'avions que des pertuisanes, voici des mousquets. Il y en a maintenant pour tout le monde: les pertuisanes regardent les auditeurs du parquet, les mousquets sont à notre intention.
— Trente, quarante, cinquante, soixante-dix hommes, dit Porthos en comptant les nouveaux venus.
— Eh! dit Aramis, vous oubliez l'officier, Porthos, il vaut cependant, ce me semble, bien la peine d'être compté.
— Oui-da! dit d'Artagnan.
Et il devint pâle de colère, car il avait reconnu Mordaunt qui, l'épée nue, conduisait les mousquetaires derrière le roi, c'est-à- dire en face des tribunes.
— Nous aurait-il reconnus? continua d'Artagnan; c'est que, dans ce cas, je battrais très promptement en retraite. Je ne me soucie aucunement qu'on m'impose un genre de mort, et désire fort mourir à mon choix. Or, je ne choisis pas d'être fusillé dans une boîte.
— Non, dit Aramis, il ne nous a pas vus. Il ne voit que le roi. Mordieu! avec quels yeux il le regarde, l'insolent! Est-ce qu'il haïrait Sa Majesté autant qu'il nous hait nous-mêmes?
— Pardieu! dit Athos, nous ne lui avons enlevé que sa mère, nous, et le roi l'a dépouillé de son nom et de sa fortune.
— C'est juste, dit Aramis; mais, silence! voici le président qui parle au roi.
En effet, le président Bradshaw interpellait l'auguste accusé.
— Stuart, lui dit-il, écoutez l'appel nominal de vos juges, et adressez au tribunal les observations que vous aurez à faire.
Le roi, comme si ces paroles ne s'adressaient point à lui, tourna la tête d'un autre côté.
Le président attendit, et comme aucune réponse ne vint, il se fit un instant de silence.
Sur cent soixante-trois membres désignés, soixante-treize seulement pouvaient répondre car les autres, effrayés de la complicité d'un pareil acte, s'étaient abstenus.
— Je procède à l'appel, dit Bradshaw sans paraître remarquer l'absence des trois cinquièmes de l'assemblée.
Et il commença à nommer les uns après les autres les membres présents et absents. Les présents répondaient d'une voix forte ou faible, selon qu'ils avaient ou non le courage de leur opinion. Un court silence suivait le nom des absents, répétés deux fois.
Le nom du colonel Fairfax vint à son tour, et fut suivi d'un de ces silences courts mais solennels qui dénonçaient l'absence des membres qui n'avaient pas voulu personnellement prendre part à ce jugement.
— Le colonel Fairfax? répéta Bradshaw.
— Fairfax? répondit une voix moqueuse, qu'à son timbre argentin on reconnut pour une voix de femme, il a trop d'esprit pour être ici.
Un immense éclat de rire accueillit ces paroles prononcées avec cette audace que les femmes puisent dans leur propre faiblesse, faiblesse qui les soustrait à toute vengeance.
— C'est une voix de femme, s'écria Aramis. Ah! par ma foi, je donnerais beaucoup pour qu'elle fût jeune et jolie.
Et il monta sur le gradin pour tâcher de voir dans la tribune d'où la voix était partie.
— Sur mon âme, dit Aramis, elle est charmante! regardez donc, d'Artagnan, tout le monde la regarde, et malgré le regard de Bradshaw, elle n'a point pâli.
— C'est lady Fairfax elle-même, dit d'Artagnan; vous la rappelez- vous, Porthos? nous l'avons vue avec son mari chez le général Cromwell.
Au bout d'un instant le calme troublé par cet étrange épisode se rétablit, et l'appel continua.
— Ces drôles vont lever la séance, quand ils s'apercevront qu'ils ne sont pas en nombre suffisant, dit le comte de La Fère.
— Vous ne les connaissez pas, Athos; remarquez donc le sourire de Mordaunt, voyez comme il regarde le roi. Ce regard est-il celui d'un homme qui craint que sa victime lui échappe? Non, non, c'est le sourire de la haine satisfaite, de la vengeance sûre de s'assouvir. Ah! basilic maudit, ce sera un heureux jour pour moi que celui où je croiserai avec toi autre chose que le regard!
— Le roi est véritablement beau, dit Porthos; et puis voyez, tout prisonnier qu'il est, comme il est vêtu avec soin.
La plume de son chapeau vaut au moins cinquante pistoles, regardez-la donc, Aramis.
L'appel achevé, le président donna ordre de passer à la lecture de l'acte d'accusation.
Athos, pâlit: il était trompé encore une fois dans son attente. Quoique les juges fussent en nombre insuffisant, le procès allait s'instruire, le roi était donc condamné d'avance.
— Je vous l'avais dit, Athos, fit d'Artagnan en haussant les épaules. Mais vous doutez toujours. Maintenant prenez votre courage à deux mains et écoutez, sans vous faire trop de mauvais sang, je vous prie, les petites horreurs que ce monsieur en noir va dire de son roi avec licence et privilège.
En effet, jamais plus brutale accusation, jamais injures plus basses, jamais plus sanglant réquisitoire n'avaient encore flétri la majesté royale. Jusque-là on s'était contenté d'assassiner les rois, mais ce n'était du moins qu'à leurs cadavres qu'on avait prodigué l'insulte.
Charles Ier écoutait le discours de l'accusateur avec une attention toute particulière, laissant passer les injures, retenant les griefs, et, quand la haine débordait par trop, quand l'accusateur se faisait bourreau par avance, il répondait par un sourire de mépris. C'était, après tout, une oeuvre capitale et terrible que celle où ce malheureux roi retrouvait toutes ses imprudences changées en guet-apens, ses erreurs transformées en crimes.
D'Artagnan, qui laissait couler ce torrent d'injures avec tout le dédain qu'elles méritaient, arrêta cependant son esprit judicieux sur quelques-unes des inculpations de l'accusateur.
— Le fait est, dit-il, que si l'on punit pour imprudence et légèreté, ce pauvre roi mérite punition; mais il me semble que celle qu'il subit en ce moment est assez cruelle.
— En tout cas, répondit Aramis, la punition ne saurait atteindre le roi, mais ses ministres, puisque la première loi de la constitution est: Le roi ne peut faillir.
Pour moi, pensait Porthos en regardant Mordaunt et ne s'occupant que de lui, si ce n'était troubler la majesté de la situation, je sauterais de la tribune en bas, je tomberais en trois bonds sur M. Mordaunt, que j'étranglerais; je le prendrais par les pieds et j'en assommerais tous ces mauvais mousquetaires qui parodient les mousquetaires de France. Pendant ce temps-là, d'Artagnan, qui est plein d'esprit et d'à-propos, trouverait peut-être un moyen de sauver le roi. Il faudra que je lui en parle.
Quant à Athos, le feu au visage, les poings crispés, les lèvres ensanglantées par ses propres morsures, il écumait sur son banc, furieux de cette éternelle insulte parlementaire et de cette longue patience royale, et ce bras inflexible, ce coeur inébranlable s'étaient changés en une main tremblante et un corps frissonnant.
À ce moment l'accusateur terminait son office par ces mots:
«La présente accusation est portée par nous au nom du peuple anglais.»
Il y eut à ces paroles un murmure dans les tribunes, et une autre voix, non pas une voix de femme, mais une voix d'homme, mâle et furieuse, tonna derrière d'Artagnan.
— Tu mens! s'écria cette voix, et les neuf dixièmes du peuple anglais ont horreur de ce que tu dis!
Cette voix était celle d'Athos, qui, hors de lui, debout, le bras étendu, interpellait ainsi l'accusateur public.
À cette apostrophe, roi, juges, spectateurs, tout le monde tourna les yeux vers la tribune où étaient les quatre amis. Mordaunt fit comme les autres et reconnut le gentilhomme autour duquel s'étaient levés les trois autres Français, pâles et menaçants. Ses yeux flamboyèrent de joie, il venait de retrouver ceux à la recherche et à la mort desquels il avait voué sa vie. Un mouvement furieux appela près de lui vingt de ses mousquetaires, et montrant du doigt la tribune où étaient ses ennemis:
— Feu sur cette tribune! dit-il.
Mais alors, rapides comme la pensée, d'Artagnan saisissant Athos par le milieu du corps, Porthos emportant Aramis, sautèrent à bas des gradins, s'élancèrent dans les corridors, descendirent rapidement les escaliers et se perdirent dans la foule; tandis qu'à l'intérieur de la salle les mousquets abaissés menaçaient trois mille spectateurs, dont les cris de miséricorde et les bruyantes terreurs arrêtèrent l'élan déjà donné au carnage.
Charles avait aussi reconnu les quatre Français; il mit une main sur son coeur pour en comprimer les battements, l'autre sur ses yeux pour ne pas voir égorger ses fidèles amis.
Mordaunt, pâle et tremblant de rage, se précipita hors de la salle, l'épée nue à la main, avec dix hallebardiers, fouillant la foule, interrogeant, haletant, puis il revint sans avoir rien trouvé.
Le trouble était inexprimable. Plus d'une demi-heure se passa sans que personne pût se faire entendre. Les juges croyaient chaque tribune prête à tonner. Les tribunes voyaient les mousquets dirigés sur elles, et, partagées entre la crainte et la curiosité, demeuraient tumultueuses et agitées.
Enfin le calme se rétablit.
— Qu'avez-vous à dire pour votre défense? demanda Bradshaw au roi.
Alors, du ton d'un juge et non de celui d'un accusé, la tête toujours couverte, se levant, non point par humilité, mais par domination:
— Avant de m'interroger, dit Charles, répondez-moi. J'étais libre à Newcastle, j'y avais conclu un traité avec les deux chambres. Au lieu d'accomplir de votre part ce traité que j'accomplissais de la mienne, vous m'avez acheté aux Écossais, pas cher, je le sais, et cela fait honneur à l'économie de votre gouvernement. Mais pour m'avoir payé le prix d'un esclave, espérez-vous que j'aie cessé d'être votre roi? Non pas. Vous répondre serait l'oublier. Je ne vous répondrai donc que lorsque vous m'aurez justifié de vos droits à m'interroger. Vous répondre serait vous reconnaître pour mes juges, et je ne vous reconnais que pour mes bourreaux.
Et au milieu d'un silence de mort, Charles, calme, hautain et toujours couvert, se rassit sur son fauteuil.
— Que ne sont-ils là, les Français! murmura Charles avec orgueil et en tournant les yeux vers la tribune où ils étaient apparus un instant, ils verraient que leur ami, vivant, est digne d'être défendu; mort, d'être pleuré.
Mais il eut beau sonder les profondeurs de la foule, et demander en quelque sorte à Dieu ces douces et consolantes présences, il ne vit rien que des physionomies hébétées et craintives; il se sentit aux prises avec la haine et la férocité.
— Eh bien, dit le président voyant Charles décidé à se taire invinciblement, soit, nous vous jugerons malgré votre silence; vous êtes accusé de trahison, d'abus de pouvoir et d'assassinat. Les témoins feront foi. Allez, et une prochaine séance accomplira ce que vous vous refusez à faire dans celle-ci.
Charles se leva, et se retournant vers Parry, qu'il voyait pâle et les tempes mouillées de sueur:
— Eh bien! mon cher Parry, lui dit-il, qu'as-tu donc et qui peut t'agiter ainsi?
— Oh! sire, dit Parry les larmes aux yeux et d'une voix suppliante, sire, en sortant de la salle, ne regardez pas à votre gauche.
— Pourquoi cela, Parry?
— Ne regardez pas, je vous en supplie, mon roi!
— Mais qu'y a-t-il? parle donc, dit Charles en essayant de voir à travers la haie de gardes qui se tenaient derrière lui.
— Il y a; mais vous ne regarderez point, sire, n'est-ce pas? Il y a que, sur une table, ils ont fait apporter la hache avec laquelle on exécute les criminels. Cette vue est hideuse; ne regardez pas, sire, je vous en supplie.
— Les sots! dit Charles, me croient-ils donc un lâche comme eux? Tu fais bien de m'avoir prévenu; merci, Parry.
Et comme le moment était venu de se retirer, le roi sortit suivant ses gardes.
À gauche de la porte, en effet, brillait d'un reflet sinistre, celui du tapis rouge sur lequel elle était déposée, la hache blanche, au long manche poli par la main de l'exécuteur.
Arrivé en face d'elle, Charles s'arrêta; et se tournant avec un sourire:
— Ah! ah! dit-il en riant, la hache! Épouvantail ingénieux et bien digne de ceux qui ne savent pas ce que c'est qu'un gentilhomme; tu ne me fais pas peur, hache du bourreau, ajouta-t- il en la fouettant du jonc mince et flexible qu'il tenait à la main, et je te frappe, en attendant patiemment et chrétiennement que tu me le rendes.
Et haussant les épaules avec un royal dédain, il continua sa route, laissant stupéfaits ceux qui s'étaient pressés en foule autour de cette table pour voir quelle figure ferait le roi en voyant cette hache qui devait séparer sa tête de son corps.
— En vérité, Parry, continua le roi en s'éloignant, tous ces gens-là me prennent, Dieu me pardonne! pour un marchand de coton des Indes, et non pour un gentilhomme accoutumé à voir briller le fer; pensent-ils donc que je ne vaux pas bien un boucher!
Comme il disait ces mots, il arriva à la porte. Une longue file de peuple était accourue, qui, n'ayant pu trouver place dans les tribunes, voulait au moins jouir de la fin du spectacle dont la plus intéressante partie lui était échappée. Cette multitude innombrable, dont les rangs étaient semés de physionomies menaçantes, arracha un léger soupir au roi.
— Que de gens, pensa-t-il, et pas un ami dévoué!
Et comme il disait ces paroles de doute et de découragement en lui-même, une voix répondant à ces paroles dit près de lui:
— Salut à la majesté tombée!
Le roi se retourna vivement, les larmes aux yeux et au coeur.
C'était un vieux soldat de ses gardes qui n'avait pas voulu voir passer devant lui son roi captif sans lui rendre ce dernier hommage.
Mais au même instant le malheureux fut presque assommé à coups de pommeau d'épée.
Parmi les assommeurs, le roi reconnut le capitaine Groslow.
— Hélas! dit Charles, voici un bien grand châtiment pour une bien petite faute.
Puis, le coeur serré, il continua son chemin, mais il n'avait pas fait cent pas, qu'un furieux, se penchant entre deux soldats de la haie, cracha au visage du roi, comme jadis un Juif infâme et maudit avait craché au visage de Jésus le Nazaréen.
De grands éclats de rire et de sombres murmures retentirent tout ensemble: la foule s'écarta, se rapprocha, ondula comme une mer tempétueuse, et il sembla au roi qu'il voyait reluire au milieu de la vague vivante les yeux étincelants d'Athos.
Charles s'essuya le visage et dit avec un triste sourire:
— Le malheureux! pour une demi-couronne il en ferait autant à son père.
Le roi ne s'était pas trompé; il avait vu en effet Athos et ses amis, qui, mêlés de nouveau dans les groupes, escortaient d'un dernier regard le roi martyr.
Quand le soldat salua Charles, le coeur d'Athos se fondit de joie; et lorsque ce malheureux revint à lui, il put trouver dans sa poche dix guinées qu'y avait glissées le gentilhomme français. Mais quand le lâche insulteur cracha au visage du roi prisonnier, Athos porta la main à son poignard.
Mais d'Artagnan arrêta cette main, et d'une voix rauque:
— Attends! dit-il.
Jamais d'Artagnan n'avait tutoyé ni Athos ni le comte de La Fère.
Athos s'arrêta.
D'Artagnan s'appuya sur Athos, fit signe à Porthos et à Aramis de ne pas s'éloigner, et vint se placer derrière l'homme aux bras nus, qui riait encore de son infâme plaisanterie et que félicitaient quelques autres furieux.
Cet homme s'achemina vers la Cité. D'Artagnan, toujours appuyé sur Athos, le suivit en faisant signe à Porthos et à Aramis de les suivre eux-mêmes.
L'homme aux bras nus, qui semblait un garçon boucher, descendit avec deux compagnons par une petite rue rapide et isolée qui donnait sur la rivière.
D'Artagnan avait quitté le bras d'Athos et marchait derrière l'insulteur.
Arrivés près de l'eau, ces trois hommes s'aperçurent qu'ils étaient suivis, s'arrêtèrent, et, regardant insolemment les Français, échangèrent quelques lazzi entre eux.
— Je ne sais pas l'anglais, Athos, dit d'Artagnan, mais vous le savez, vous, et vous m'allez servir d'interprète.
Et à ces mots, doublant le pas, ils dépassèrent les trois hommes. Mais se retournant tout à coup, d'Artagnan marcha droit au garçon boucher, qui s'arrêta, et le touchant à la poitrine du bout de son index:
— Répétez-lui ceci, Athos, dit-il à son ami: «Tu as été lâche, tu as insulté un homme sans défense, tu as souillé la face de ton roi, tu vas mourir!...»
Athos, pâle comme un spectre et que d'Artagnan tenait par le poignet, traduisit ces étranges paroles à l'homme, qui, voyant ces préparatifs sinistres et l'oeil terrible de d'Artagnan, voulut se mettre en défense. Aramis, à ce mouvement, porta la main à son épée.
— Non, pas de fer, pas de fer! dit d'Artagnan, le fer est pour les gentilshommes.
Et, saisissant le boucher à la gorge:
— Porthos, dit d'Artagnan, assommez-moi ce misérable d'un seul coup de poing.
Porthos leva son bras terrible, le fit siffler en l'air comme la branche d'une fronde, et la masse pesante s'abattit avec un bruit sourd sur le crâne du lâche, qu'elle brisa.
L'homme tomba comme tombe un boeuf sous le marteau.
Ses compagnons voulurent crier, voulurent fuir, mais la voix manqua à leur bouche, et leurs jambes tremblantes se dérobèrent sous eux.
— Dites-leur encore ceci, Athos, continua d'Artagnan: «Ainsi mourront tous ceux qui oublient qu'un homme enchaîné est une tête sacrée, qu'un roi captif est deux fois le représentant du Seigneur.»
Athos répéta les paroles de d'Artagnan.
Les deux hommes, muets et les cheveux hérissés, regardèrent le corps de leur compagnon qui nageait dans des flots de sang noir; puis, retrouvant à la fois la voix et les forces, ils s'enfuirent avec un cri et en joignant les mains.
— Justice est faite! dit Porthos en s'essuyant le front.
— Et maintenant, dit d'Artagnan à Athos, ne doutez point de moi et tenez-vous tranquille, je me charge de tout ce qui regarde le roi. |
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"file_name": "pg21017.txt",
"title": "La San-Felice, Tome 08, Emma Lyonna, tome 4",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | LXXIV | LES ÉLUS DE LA VENGEANCE
Au milieu du choeur de joie et de tristesse qui s'élevait de cette foule d'exilés, selon qu'ils tenaient plus à la vie ou à la patrie, deux jeunes gens, silencieusement et tristement, se tenaient embrassés dans une des chambres du Château-Neuf.
Ces deux jeunes gens étaient Salvato et Luisa.
Luisa n'avait pris encore aucun parti, et c'était le lendemain, 24 juin, qu'il fallait choisir entre son mari et son amant, entre rester à Naples ou partir pour la France.
Luisa pleurait, mais, de toute la soirée, n'avait point eu la force de prononcer une parole.
Salvato était resté longtemps à genoux et, lui aussi, muet devant elle; puis enfin il l'avait prise entre ses bras, et la tenait serrée contre son coeur.
Minuit sonna.
Luisa releva ses yeux baignés de larmes et brillants de fièvre, et compta, les unes après les autres, les douze vibrations du marteau sur le timbre; puis, laissant tomber son bras autour du cou du jeune homme:
— Oh! non, dit-elle, je ne pourrai jamais!
— Que ne pourras-tu jamais, ma Luisa bien-aimée?
— Te quitter, mon Salvato. Jamais! jamais!
— Ah! fit le jeune homme respirant avec joie.
— Dieu fera de moi ce qu'il voudra, mais ou nous vivrons ou nous mourrons ensemble!
Et elle éclata en sanglots.
— Écoute, lui dit Salvato, nous ne sommes point forcés de nous arrêter en France; où tu voudras aller, j'irai.
— Mais ton grade? mais ton avenir?
— Sacrifice pour sacrifice, ma bien-aimée Luisa. Je te le répète, si tu veux fuir au bout du monde les souvenirs que tu laisses ici, j'irai au bout du monde avec toi. Te connaissant comme je te connais, ange de pureté, ce ne sera pas trop de ma présence et de mon amour éternels pour te faire oublier.
— Mais je ne partirai point ainsi, comme une ingrate, comme une fugitive, comme une adultère; je lui écrirai, je lui dirai tout. Son beau, son grand, son sublime coeur me pardonnera un jour, il me donnera l'absolution de ma faute, et, à partir de ce jour seulement, je me pardonnerai à moi-même.
Salvato détacha son bras du cou de Luisa, s'approcha d'une table, y prépara du papier, une plume et de l'encre; puis, revenant à elle et l'embrassant au front:
— Je te laisse seule, sainte pécheresse, dit-il.
Confesse-toi à Dieu et à lui. Celle sur laquelle Jésus a étendu son manteau n'était pas plus digue de pardon que toi.
— Tu me quittes! s'écria la jeune femme presque effrayée de rester seule.
— Il faut que ta parole coule dans toute sa pureté, de ton âme chaste à ton coeur dévoué: ma présence en troublerait le limpide cristal. Dans une demi-heure, nous serons de retour et nous ne nous quitterons plus.
Luisa tendit son front à son amant, qui l'embrassa et sortit.
Puis elle se leva, et, à son tour, s'approchant de la table, s'assit devant elle.
Tous ses mouvements avaient la lenteur que prend le corps dans les moments suprêmes; son oeil fixe semblait chercher à reconnaître, à travers la distance et l'obscurité, la place où le coup frapperait, et à quelle profondeur s'enfoncerait le glaive de la douleur.
Un sourire triste passa sur ses lèvres, et elle murmura en secouant la tête:
— Oh! mon pauvre ami! comme tu vas souffrir!
Puis, plus bas, et d'une voix presque inintelligible:
— Mais pas plus, ajouta-t-elle, que je n'ai souffert moi-même.
Elle prit la plume, laissa tomber son front sur sa main gauche et écrivit:
«Mon bien-aimé père! mon ami miséricordieux!
»Pourquoi m'avez-vous quittée quand je voulais vous suivre! pourquoi n'êtes-vous pas revenu quand je vous ai crié du rivage, à vous qui disparaissiez dans la tempête:
«Ne savez-vous pas que je l'aime!»
»Il était temps encore: je partais avec vous, j'étais sauvée!
»Vous m'avez abandonnée, je suis perdue!
»Il y a eu fatalité.
»Je ne veux pas m'excuser, je ne veux pas vous répéter les paroles que, la main étendue vers le crucifix, vous avez dites au lit de mort du prince de Caramanico, lorsqu'il insistait et que j'insistais moi-même pour que je devinsse votre épouse. Non: je suis sans excuse; mais je connais votre coeur. La miséricorde sera toujours plus grande que la faute.
»Compromise politiquement par cette même fatalité qui me poursuit, je quitte Naples, et, partageant le sort des malheureux qui s'exilent, et parmi lesquels, ô mon doux juge! je suis la plus malheureuse, je pars pour la France.
»Les derniers moments de mon exil sont à vous comme les dernières heures de ma vie seront à vous. En quittant la patrie, c'est à vous que je songe; en quittant l'existence, c'est à vous que je songerai.
»Expliquez cet inexplicable mystère; mon coeur a failli, mon âme est restée pure; la meilleure partie de moi-même, vous l'avez prise et gardée.
»Écoutez, mon ami! écoutez, mon père!
»Je vous fuis encore plus par honte de vous revoir, que par amour pour l'homme que je suis. Pour lui, je donnerais ma vie en ce monde; mais, pour vous, mon salut dans l'autre. Partout où je serai, vous le saurez. Si, pour un dévouement quelconque, vous aviez besoin de moi, rappelez-moi, et je reviendrai tomber à genoux devant vous.
»Maintenant, laissez-moi vous prier pour une créature innocente, qui non-seulement ne sait pas encore qu'elle devra le jour à une faute, mais qui même ne sait pas encore qu'elle vit. Elle peut se trouver seule sur la terre. Son père est soldat: il peut être tué; sa mère est désespérée: elle peut mourir. Promettez-moi que, tant que vous vivrez, mon enfant ne sera point orphelin.
»Je n'emporte point avec moi un seul ducat de l'argent déposé chez les Backer. Est-il besoin de vous dire que je suis parfaitement innocente de leur mort, et que j'eusse subi les tortures avant de dire un mot qui les compromit! Sur cet argent, vous ferez à l'enfant que je vous lègue, en cas de mort, la part que vous voudrez.
»Vous ayant dit tout cela, vous pouvez croire, mon père adoré, que je vous ai tout dit; il n'en est rien. Mon âme est pleine, ma tête déborde. Depuis que je vous écris, je vous revois, je repasse dans mon coeur les dix-huit ans de bontés que vous avez eues pour moi, je vous tends les bras comme au dieu qu'on adore, que l'on offense, et vers lequel on voudrait s'élancer. Oh! que n'êtes-vous là, au lieu d'être à deux cents lieues de moi! je sens que c'est à vous que j'irais, et qu'appuyée à votre coeur, rien ne pourrait m'en arracher.
»Mais ce que Dieu fait est bien fait. Aux yeux de tous, maintenant, je suis non-seulement épouse ingrate, mais encore sujette rebelle, et j'ai à rendre compte, tout à la fois, et de votre bonheur perdu et de votre loyauté compromise. Mon départ vous sauvegarde, ma fuite vous innocente, et vous avez à dire: «Il n'y a pas à s'étonner qu'étant femme adultère, elle soit sujette déloyale.»
»Adieu, mon ami, adieu, mon père! Quand vous voudrez vous faire une idée de ma souffrance, songez à ce que vous avez souffert vous-même. Vous n'avez que la douleur; moi, j'ai le remords.
»Adieu, si vous m'oubliez et si je vous suis inutile!
»Mais, si vous avez jamais besoin de moi, au revoir!
»Votre enfant coupable, mais qui ne cessera jamais de croire en votre miséricorde,
»LUISA.»
Comme Luisa achevait ces derniers mots, Salvato rentra. Elle l'entendit, se retourna, lui tendit la lettre; mais, en voyant le papier tout baigné de larmes et en comprenant ce qu'elle aurait à souffrir tandis qu'il lirait ce papier, il le repoussa.
Elle comprit cette délicatesse de son amant.
— Merci, mon ami, dit-elle.
Elle plia la lettre, la cacheta, mit l'adresse.
— Maintenant, dit-elle, comment faire passer cette lettre au chevalier San-Felice? Vous comprenez bien, n'est-ce pas, qu'il faut qu'il la reçoive, lui et non pas un autre?
— C'est bien simple, répondit Salvato, le commandant Massa a un sauf-conduit. Je vais le lui demander, et je porterai moi-même la lettre au cardinal, avec prière de la faire passer à Palerme, en lui disant de quelle importance il est qu'elle arrive sûrement.
Luisa avait grand besoin de la présence de Salvato. Tant qu'il était là, sa voix écartait les fantômes qui l'assaillaient dès qu'il avait disparu. Mais, comme elle l'avait dit, il était nécessaire que cette lettre parvînt au chevalier.
Salvato monta à cheval: Massa, outre son sauf-conduit, lui donna un homme pour porter devant lui le drapeau blanc; de sorte qu'il arriva sans accident au camp du cardinal.
Celui-ci n'était pas encore couché. A peine Salvato se fut-il nommé, que le cardinal ordonna de l'introduire auprès de lui.
Le cardinal le connaissait de nom. Il savait quels prodiges de valeur il avait faits pendant le siége. Brave lui-même, il appréciait les hommes braves.
Salvato lui exposa la cause de sa visite, et ajouta qu'il avait voulu venir en personne non-seulement pour veiller à la sûreté de la lettre, mais encore pour voir l'homme extraordinaire qui venait d'accomplir l'oeuvre de la restauration. Malgré le mal qu'à son avis cette restauration faisait, Salvato ne pouvait s'empêcher de reconnaître que le cardinal avait été tempérant dans la victoire, et que les conditions qu'il avait accordées étaient celles d'un vainqueur généreux.
Tout en recevant les compliments de Salvato, ce qu'il semblait faire avec toutes les apparences de l'orgueil satisfait, le cardinal jeta les yeux sur la lettre que lui recommandait Salvato, et y lut l'adresse du chevalier San-Felice.
Il tressaillit malgré lui.
— Cette lettre, demanda le cardinal, serait-elle, par hasard, de la femme du chevalier?
— D'elle-même, Votre Éminence.
Le cardinal se promena un instant soucieux.
Puis, tout à coup, s'arrêtant devant Salvato:
— Cette dame, lui dit-il en le regardant fixement, vous intéresse-t-elle?
Salvato ne put réprimer une expression d'étonnement.
— Oh! dit le cardinal, ce n'est point une question de curiosité que je vous fais, et vous le verrez tout à l'heure; d'ailleurs, je suis prêtre, et un secret qu'on me confie devient dès lors une confession sacrée.
— Oui, Votre Éminence, elle m'intéresse, et infiniment!
— Eh bien, alors, monsieur Salvato, comme une preuve de l'admiration que j'ai pour votre courage, laissez-moi vous dire tout bas, bien bas, que la personne à laquelle vous vous intéressez est cruellement compromise, et, si elle était dans la ville, et ne se trouvait point comprise dans la capitulation des forts, il faudrait la conduire immédiatement soit au château de l'Oeuf, soit au Château-Neuf, et trouver moyen d'y antidater son entrée de cinq ou six jours.
— Mais, dans le cas contraire, Votre Éminence, aurait-elle encore à craindre?
— Non, ma signature la couvrirait, je l'espère. Seulement, dans l'un ou l'autre cas, prenez toutes vos précautions pour qu'elle soit embarquée une des premières. Une personne très-puissante la poursuit et veut sa mort.
Salvato pâlit affreusement.
— La signora San-Felice, dit-il d'une voix étouffée, n'a pas quitté le Château-Neuf depuis le commencement du siège. Elle se trouve donc jouir du bénéfice de la capitulation que le général Massa a signée avec Votre Éminence. Je ne vous en remercie pas moins, monsieur le cardinal, de l'avis que vous m'avez donné et dont j'ai pris bonne note.
Salvato salua et s'apprêta à se retirer; mais le cardinal lui posa la main sur le bras.
— Encore un mot, lui dit-il.
— J'écoute, Éminence, répliqua le jeune homme.
Quoi qu'en eût dit le cardinal, il était évident qu'il hésitait à parler et qu'un combat se livrait en lui.
Enfin, le premier mouvement l'emporta.
— Vous avez dans vos rangs, dit-il, un homme qui n'est point mon ami, mais que j'estime à cause de son courage et de son génie. Cet homme, je voudrais le sauver.
— Cet homme est condamné? demanda Salvato.
— Comme la chevalière San-Felice, répliqua le cardinal.
Salvato sentit une sueur froide perler à la racine de ses cheveux.
— Et par la même personne? demanda Salvato.
— Par la même personne, répéta le cardinal.
— Et Votre Éminence dit que cette personne est très-puissante?
— Ai-je dit très-puissante? Je me suis trompé alors: j'aurais dû dire toute-puissante.
— J'attends que Votre Éminence me nomme celui qu'elle honore de son estime et couvre de sa protection.
— François Caracciolo.
— Et que lui dirai-je?
— Vous lui direz ce que vous voudrez; mais, à vous, je vous dis que sa vie n'est en sûreté, ou plutôt ne sera en sûreté que lorsqu'il aura les deux pieds hors du royaume.
— Je remercie pour lui Votre Éminence, dit Salvato; il sera fait selon ses désirs.
— Ou ne confie de pareils secrets qu'à un homme comme vous, monsieur Salvato, et on ne lui recommande pas le silence, tant on est certain qu'il en comprend la valeur.
Salvato s'inclina.
— Votre Éminence, demanda-t-il, a-t-elle d'autres recommandations à me faire?
— Une seule.
— Laquelle?
— De vous ménager, général. Les plus braves de mes hommes qui vous ont vu combattre vous ont accusé de témérité. Votre lettre sera remise au chevalier San-Felice, monsieur Salvato, je vous en jure ma foi.
Salvato comprit que le cardinal lui donnait congé. Il salua, et, toujours précédé de son homme portant un drapeau blanc, reprit tout rêveur le chemin du Château-Neuf.
Mais, avant d'y rentrer, Salvato s'arrêta au môle, descendit dans une barque et se fit conduire dans le port militaire, où Caracciolo s'était réfugié avec sa flottille.
Les marins s'étaient dispersés; quelques-uns de ces hommes seulement qui ne quittent le pont de leur bâtiment qu'à la dernière extrémité, étaient restés à bord.
Il parvint à la chaloupe canonnière qui avait porté Caracciolo dans le combat du 13.
Trois hommes seulement se trouvaient à bord.
L'un d'eux était le contre-maître, vieux marin qui avait fait toutes les campagnes avec l'amiral.
Salvato le fit venir et l'interrogea.
Le matin même, l'amiral, voyant que le cardinal n'avait pas traité directement avec lui, et qu'il n'était pas compris dans la capitulation des forts, s'était fait mettre à terre, déguisé en campagnard, disant qu'on ne s'inquiétât point de son sort, et qu'en attendant qu'il pût quitter le royaume, il avait un asile sûr chez un de ses serviteurs, du dévouement duquel il était certain.
Salvato rentra au Château-Neuf, monta à la chambre de Luisa et la retrouva assise devant la table, la tête appuyée dans sa main, dans l'attitude même où il l'avait laissée. |
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"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre IV — Le père et le fils | Raoul suivit la route bien connue, bien chère à sa mémoire, qui conduisait de Blois à la maison du comte de La Fère. Le lecteur nous dispensera d’une description nouvelle de cette habitation. Il y a pénétré avec nous en d’autres temps; il la connaît. Seulement, depuis le dernier voyage que nous y avons fait, les murs avaient pris une teinte plus grise, et la brique des tons de cuivre plus harmonieux; les arbres avaient grandi, et tel autrefois allongeait ses bras grêles par-dessus les haies, qui maintenant, arrondi, touffu, luxuriant, jetait au loin, sous ses rameaux gonflés de sève, l’ombre épaisse des fleurs ou des fruits pour le passant.
Raoul aperçut au loin le toit aigu, les deux petites tourelles, le colombier dans les ormes, et les volées de pigeons qui tournoyaient incessamment, sans pouvoir le quitter jamais, autour du cône de briques, pareils aux doux souvenirs qui voltigent autour d’une âme sereine. Lorsqu’il s’approcha, il entendit le bruit des poulies qui grinçaient sous le poids des seaux massifs; il lui sembla aussi entendre le mélancolique gémissement de l’eau qui retombe dans le puits, bruit triste, funèbre, solennel, qui frappe l’oreille de l’enfant et du poète rêveurs, que les Anglais appellent splass, les poètes arabes gasgachau, et que nous autres Français, qui voudrions bien être poètes, nous ne pouvons traduire que par une périphrase: le bruit de l’eau tombant dans l’eau. Il y avait plus d’un an que Raoul n’était venu voir son père. Il avait passé tout ce temps chez M. le prince.
En effet, après toutes ces émotions de la Fronde dont nous avons autrefois essayé de reproduire la première période, Louis de Condé avait fait avec la cour une réconciliation publique, solennelle et franche. Pendant tout le temps qu’avait duré la rupture de M. le prince avec le roi, M. le prince, qui s’était depuis longtemps affectionné à Bragelonne, lui avait vainement offert tous les avantages qui peuvent éblouir un jeune homme. Le comte de La Fère, toujours fidèle à ses principes de loyauté et de royauté, développés un jour devant son fils dans les caveaux de Saint-Denis, le comte de La Fère, au nom de son fils, avait toujours refusé. Il y avait plus: au lieu de suivre M. de Condé dans sa rébellion, le vicomte avait suivi M. de Turenne, combattant pour le roi. Puis, lorsque M. de Turenne, à son tour, avait paru abandonner la cause royale, il avait quitté M. de Turenne, comme il avait fait de M. de Condé. Il résultait de cette ligne invariable de conduite que, comme jamais Turenne et Condé n’avaient été vainqueurs l’un de l’autre que sous les drapeaux du roi, Raoul avait, si jeune qu’il fût encore, dix victoires inscrites sur l’état de ses services, et pas une défaite dont sa bravoure et sa conscience eussent à souffrir. Donc Raoul avait, selon le vœu de son père, servi opiniâtrement et passivement la fortune du roi Louis XIV, malgré toutes les tergiversations, qui étaient endémiques et, on peut dire, inévitables à cette époque.
M. de Condé, rentré en grâce, avait usé de tout, d’abord de son privilège d’amnistie pour redemander beaucoup de choses qui lui avaient été accordées et, entre autres choses, Raoul. Aussitôt M. le comte de La Fère, dans son bon sens inébranlable, avait renvoyé Raoul au prince de Condé.
Un an donc s’était écoulé depuis la dernière séparation du père et du fils; quelques lettres avaient adouci, mais non guéri, les douleurs de son absence. On a vu que Raoul laissait à Blois un autre amour que l’amour filial.
Mais rendons-lui cette justice que, sans le hasard et Mlle de Montalais, deux démons tentateurs, Raoul, après le message accompli, se fût mis à galoper vers la demeure de son père en retournant la tête sans doute, mais sans s’arrêter un seul instant, eût-il vu Louise lui tendre les bras.
Aussi, la première partie du trajet fut-elle donnée par Raoul au regret du passé qu’il venait de quitter si vite, c’est-à-dire à l’amante; l’autre moitié à l’ami qu’il allait retrouver, trop lentement au gré de ses désirs. Raoul trouva la porte du jardin ouverte et lança son cheval sous l’allée, sans prendre garde aux grands bras que faisait, en signe de colère, un vieillard vêtu d’un tricot de laine violette et coiffé d’un large bonnet de velours râpé. Ce vieillard, qui sarclait de ses doigts une plate-bande de rosiers nains et de marguerites, s’indignait de voir un cheval courir ainsi dans ses allées sablées et ratissées.
Il hasarda même un vigoureux hum! qui fit retourner le cavalier. Ce fut alors un changement de scène; car aussitôt qu’il eut vu le visage de Raoul, ce vieillard se redressa et se mit à courir dans la direction de la maison avec des grognements interrompus qui semblaient être chez lui le paroxysme d’une joie folle. Raoul arriva aux écuries, remit son cheval à un petit laquais, et enjamba le perron avec une ardeur qui eût bien réjoui le cœur de son père.
Il traversa l’antichambre, la salle à manger et le salon sans trouver personne; enfin, arrivé à la porte de M. le comte de La Fère, il heurta impatiemment et entra presque sans attendre le mot: Entrez! que lui jeta une voix grave et douce tout à la fois. Le comte était assis devant une table couverte de papiers et de livres: c’était bien toujours le noble et le beau gentilhomme d’autrefois, mais le temps avait donné à sa noblesse, à sa beauté, un caractère plus solennel et plus distinct. Un front blanc et sans rides sous ses longs cheveux plus blancs que noirs, un œil perçant et doux sous des cils de jeune homme, la moustache fine et à peine grisonnante, encadrant des lèvres d’un modèle pur et délicat, comme si jamais elles n’eussent été crispées par les passions mortelles; une taille droite et souple, une main irréprochable mais amaigrie, voilà quel était encore l’illustre gentilhomme dont tant de bouches illustres avaient fait l’éloge sous le nom d’Athos. Il s’occupait alors de corriger les pages d’un cahier manuscrit, tout entier rempli de sa main. Raoul saisit son père par les épaules, par le cou, comme il put, et l’embrassa si tendrement, si rapidement, que le comte n’eut pas la force ni le temps de se dégager, ni de surmonter son émotion paternelle.
— Vous ici, vous voici, Raoul! dit-il, est-ce bien possible?
— Oh! monsieur, monsieur, quelle joie de vous revoir!
— Vous ne me répondez pas, vicomte. Avez-vous un congé pour être à Blois, ou bien est-il arrivé quelque malheur à Paris?
— Dieu merci! monsieur, répliqua Raoul en se calmant peu à peu, il n’est rien arrivé que d’heureux; le roi se marie, comme j’ai eu l’honneur de vous le mander dans ma dernière lettre, et il part pour l’Espagne. Sa Majesté passera par Blois.
— Pour rendre visite à Monsieur?
— Oui, monsieur le comte. Aussi, craignant de le prendre à l’improviste, ou désirant lui être particulièrement agréable, M. le prince m’a-t-il envoyé pour préparer les logements.
— Vous avez vu Monsieur? demanda le comte vivement.
— J’ai eu cet honneur.
— Au château?
— Oui, monsieur, répondit Raoul en baissant les yeux, parce que, sans doute, il avait senti dans l’interrogation du comte plus que de la curiosité.
— Ah! vraiment, vicomte?... Je vous fais mon compliment. Raoul s’inclina.
— Mais vous avez encore vu quelqu’un à Blois?
— Monsieur, j’ai vu Son Altesse Royale, Madame.
— Très bien. Ce n’est pas de Madame que je parle.
Raoul rougit extrêmement et ne répondit point.
— Vous ne m’entendez pas, à ce qu’il paraît, monsieur le vicomte? insista M. de La Fère sans accentuer plus nerveusement sa question, mais en forçant l’expression un peu plus sévère de son regard.
— Je vous entends parfaitement, monsieur, répliqua Raoul, et si je prépare ma réponse, ce n’est pas que je cherche un mensonge, vous le savez, monsieur.
— Je sais que vous ne mentez jamais. Aussi, je dois m’étonner que vous preniez un si long temps pour me dire: oui ou non.
— Je ne puis vous répondre qu’en vous comprenant bien, et si je vous ai bien compris, vous allez recevoir en mauvaise part mes premières paroles. Il vous déplaît sans doute, monsieur le comte, que j’aie vu...
— Mlle de La Vallière, n’est-ce pas?
— C’est d’elle que vous voulez parler, je le sais bien, monsieur le comte, dit Raoul avec une inexprimable douceur.
— Et je vous demande si vous l’avez vue.
— Monsieur, j’ignorais absolument, lorsque j’entrai au château, que Mlle de La Vallière pût s’y trouver; c’est seulement en m’en retournant, après ma mission achevée, que le hasard nous a mis en présence. J’ai eu l’honneur de lui présenter mes respects.
— Comment s’appelle le hasard qui vous a réuni à Mlle de La Vallière?
— Mlle de Montalais, monsieur.
— Qu’est-ce que Mlle de Montalais?
— Une jeune personne que je ne connaissais pas, que je n’avais jamais vue. Elle est fille d’honneur de Madame.
— Monsieur le vicomte, je ne pousserai pas plus loin mon interrogatoire, que je me reproche déjà d’avoir fait durer. Je vous avais recommandé d’éviter Mlle de La Vallière, et de ne la voir qu’avec mon autorisation. Oh! je sais que vous m’avez dit vrai, et que vous n’avez pas fait une démarche pour vous rapprocher d’elle. Le hasard m’a fait du tort; je n’ai pas à vous accuser. Je me contenterai donc de ce que je vous ai déjà dit concernant cette demoiselle. Je ne lui reproche rien, Dieu m’en est témoin; seulement il n’entre pas dans mes desseins que vous fréquentiez sa maison. Je vous prie encore une fois, mon cher Raoul, de l’avoir pour entendu. On eût dit que l’œil si limpide et si pur de Raoul se troublait à cette parole.
— Maintenant, mon ami, continua le comte avec son doux sourire et sa voix habituelle, parlons d’autre chose. Vous retournez peut-être à votre service?
— Non, monsieur, je n’ai plus qu’à demeurer auprès de vous tout aujourd’hui. M. le prince ne m’a heureusement fixé d’autre devoir que celui-là, qui était si bien d’accord avec mes désirs.
— Le roi se porte bien?
— À merveille.
— Et M. le Prince aussi?
— Comme toujours, monsieur.
Le comte oubliait Mazarin: c’était une vieille habitude.
— Eh bien! Raoul, puisque vous n’êtes plus qu’à moi, je vous donnerai, de mon côté, toute ma journée. Embrassez-moi... encore... encore... Vous êtes chez vous, vicomte... Ah! voici notre vieux Grimaud!... Venez, Grimaud, M. le vicomte veut vous embrasser aussi.
Le grand vieillard ne se le fit pas répéter; il accourait les bras ouverts. Raoul lui épargna la moitié du chemin.
— Maintenant, voulez-vous que nous passions au jardin, Raoul? Je vous montrerai le nouveau logement que j’ai fait préparer pour vous à vos congés, et, tout en regardant les plantations de cet hiver et deux chevaux de main que j’ai changés, vous me donnerez des nouvelles de nos amis de Paris.
Le comte ferma son manuscrit, prit le bras du jeune homme et passa au jardin avec lui.
Grimaud regarda mélancoliquement partir Raoul, dont la tête effleurait presque la traverse de la porte, et, tout en caressant sa royale blanche, il laissa échapper ce mot profond:
— Grandi! |
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"title": "Le chevalier d'Harmental",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre 23 | Tout le monde sait les commencements de l'abbé Dubois; nous ne nous étendrons donc pas sur la biographie de ses jeunes années, que l'on trouvera dans tous les mémoires du temps et particulièrement dans ceux de l'implacable Saint-Simon.
Dubois n'a point été calomnié: c'était chose impossible; seulement on a dit de lui tout le mal qu'il méritait, et l'on n'a pas dit tout le bien qu'on pouvait en dire. Il y avait dans ses antécédents et dans ceux d'Alberoni, son rival, une grande similitude; mais, il faut le dire, le génie était pour Dubois, et dans cette longue lutte avec l'Espagne, que la nature de notre sujet nous force d'indiquer seulement, tout l'avantage fut au fils de l'apothicaire contre le fils du jardinier. Dubois précédait Figaro, auquel il a peut-être servi de type; mais, plus heureux que lui, il était passé de l'office au salon et du salon à la salle du trône.
Tous ses avancements successifs avaient payé non seulement des services particuliers, mais aussi des services publics: c'était un de ces hommes qui, pour nous servir de l'expression de monsieur de Talleyrand, ne parviennent pas mais qui arrivent.
Sa dernière négociation était son chef-d'oeuvre: c'était plus que la ratification du traité d'Utrecht, c'était un traité plus avantageux encore pour la France. L'empereur non seulement renonçait à tous ses droits sur la couronne d'Espagne, comme Philippe V avait renoncé à tous ses droits sur la couronne de France, mais encore il entrait, avec l'Angleterre et la Hollande, dans la ligue formée à la fois contre l'Espagne au midi, et contre la Suède et la Russie au nord.
La division des cinq ou six grands États de l'Europe était établie par ce traité sur une base si juste et si solide, qu'après cent vingt ans de guerres, de révolutions et de bouleversements, tous ces États, moins l'Empire, se retrouvent aujourd'hui à peu près dans la même situation où ils étaient alors.
De son côté, le régent, peu rigoriste de sa nature, aimait cet homme qui avait fait son éducation, et dont il avait fait la fortune. Le régent appréciait dans Dubois les qualités qu'il avait, et n'osait blâmer trop fort quelque vice dont il n'était pas exempt. Cependant, il y avait entre le régent et Dubois un abîme; les vices et les vertus du régent étaient ceux d'un grand seigneur, les qualités et les défauts de Dubois étaient ceux d'un laquais. Aussi le régent avait-il beau lui dire, à chaque faveur nouvelle qu'il lui accordait:
— Dubois, Dubois, fais-y bien attention: ce n'est qu'un habit de livrée que je te mets sur le dos!
Dubois, qui s'inquiétait du don et non point de la manière dont il était fait, lui répondait avec cette grimace de singe et ce bredouillement de cuistre qui n'appartenaient qu'à lui.
— Je suis votre valet, monseigneur; habillez-moi toujours de même.
Au reste, Dubois aimait fort le régent et lui était on ne peut plus dévoué. Il sentait bien que cette main puissante le soutenait seule au-dessus du cloaque dont il était sorti, et dans lequel, haï et méprisé comme il l'était de tous, un signe du maître pouvait le faire retomber. Il veillait donc avec un intérêt tout personnel sur les haines et sur les complots qui pouvaient atteindre le prince, et plus d'une fois, à l'aide d'une contre-police souvent mieux servie que celle du lieutenant général et qui s'étendait, par madame de Tencin, aux plus hauts degrés de l'aristocratie et par la Fillon, aux plus bas étages de la société, il avait déjoué des conspirations dont messire Voyer d'Argenson n'avait pas même entendu souffler mot.
Aussi le régent, qui appréciait les offices de tous genres que Dubois lui avait rendus et pouvait lui rendre encore, reçut-il l'abbé ambassadeur les bras ouverts. Dès qu'il le vit paraître, il se leva, et au contraire des princes ordinaires qui, pour diminuer la récompense, déprécient les services:
— Dubois, lui dit-il joyeusement, tu es mon meilleur ami, et le traité de la quadruple alliance sera plus profitable au roi Louis XV que toutes les victoires de son aïeul Louis XIV.
— À la bonne heure! dit Dubois, et vous me rendez justice, vous, monseigneur; mais malheureusement il n'en est pas de même de tout le monde.
— Ah! ah! dit le régent, aurais-tu rencontré ma mère? elle sort d'ici.
— Justement, et elle était presque tentée d'y rentrer pour vous demander, vu la bonne réussite de mon ambassade, de m'en accorder une autre en Chine ou en Perse.
— Que veux-tu? mon pauvre abbé, reprit en riant le prince, ma mère est pleine de préjugés, et elle ne te pardonnera jamais d'avoir fait de son fils un pareil élève. Mais tranquillise-toi, l'abbé, j'ai besoin de toi ici.
— Et comment se porte Sa Majesté? demanda Dubois, avec un sourire plein d'une détestable espérance. Il était bien malingre au moment de mon départ!
— Bien, l'abbé, très bien, répondit gravement le prince. Dieu nous le conservera, je l'espère, pour le bonheur de la France et pour la honte de nos calomniateurs.
— Et monseigneur le voit, comme d'habitude, tous les jours?
— Je l'ai encore vu hier, et lui ai même parlé de toi.
— Bah! et que lui avez-vous dit?
— Je lui ai dit que tu venais d'assurer probablement la tranquillité de son règne.
— Et qu'a répondu le roi?
— Ce qu'il a répondu? Il a répondu, mon cher, qu'il ne croyait pas les abbés si utiles.
— Sa Majesté est pleine d'esprit! Et le vieux Villeroy était là sans doute?
— Comme toujours.
— Il faudra quelque beau matin, avec la permission de Votre Altesse, que j'envoie ce vieux drôle voir à l'autre bout de la France si j'y suis. Il commence à me lasser pour vous, avec son insolence!
— Laisse faire, Dubois, laisse faire; toute chose viendra en son temps.
— Même mon archevêché?
— À propos, qu'est-ce que cette nouvelle folie?
— Nouvelle folie, monseigneur? Sur ma parole! rien n'est plus sérieux.
— Comment! cette lettre du roi d'Angleterre qui me demande un archevêché pour toi....
— Votre Altesse n'en a-t-elle point reconnu le style?
— C'est toi qui l'as dictée, maraud!
— À Néricault Destouches, qui l'a fait signer au roi.
— Et le roi l'a signée comme cela, sans rien dire?
— Si fait! «Comment voulez-vous, a-t-il dit à notre poète, qu'un prince protestant se mêle de faire un archevêque en France? Le régent lira ma recommandation, en rira et n'en fera rien.--Oui bien, Sire, a répondu Destouches, qui a, ma foi! plus d'esprit qu'il n'en met dans ses pièces, le régent en rira, mais après en avoir ri, il fera ce que lui demandera Votre Majesté.»
— Destouches en a menti!
— Destouches n'a jamais dit si vrai, monseigneur.
— Toi, archevêque! Le roi George mériterait qu'en revanche, je lui désignasse quelque maraud de ton espèce pour l'archevêché d'York, lorsqu'il viendra à vaquer.
— Je vous mets au défi de trouver mon pareil. Je ne connais qu'un homme....
— Et quel est-il? Je serais curieux de le connaître, moi.
— Oh! c'est inutile; il est déjà placé, et, comme sa place est bonne, il ne la changerait pas pour tous les archevêchés du monde.
— Insolent!
— À qui donc en avez-vous, monseigneur?
— Un drôle qui veut être archevêque et qui n'a seulement pas fait sa première communion.
— Eh bien! je n'en serai que mieux préparé.
— Mais le sous-diaconat, le diaconat, la prêtrise?
— Bah! nous trouverons bien quelque dépêcheur de messes, quelque frère Jean des Entomeures qui me donnera tout cela en une heure.
— Je te mets au défi de le trouver.
— C'est déjà fait.
— Et quel est celui-là?
— Votre premier aumônier, l'évêque de Nantes, Tressan.
— Le drôle a réponse à tout! Mais ton mariage?
— Mon mariage?
— Oui, madame Dubois!
— Madame Dubois? Je ne connais pas cela!
— Comment, malheureux! L'aurais-tu assassinée?
— Monseigneur oublie qu'il n'y a pas plus de trois jours encore qu'il a ordonnancé le quartier de pension qu'elle touche sur sa cassette.
— Et si elle vient mettre opposition à ton archevêché?
— Je l'en défie! elle n'a pas de preuves.
— Elle peut se faire donner une copie de ton acte de mariage.
— Il n'y a pas de copie sans original.
— Et l'original?
— En voici les restes, dit Dubois en tirant de son portefeuille un petit papier qui contenait une pincée de cendres.
— Comment! misérable! et tu n'as pas peur que je t'envoie aux galères?
— Si le coeur vous en dit, le moment est bon, car j'entends la voix du lieutenant de police dans votre antichambre.
— Qui l'a fait demander?
— Moi.
— Pourquoi faire?
— Pour lui laver la tête.
— À quel sujet?
— Vous allez le savoir. Ainsi, c'est convenu, me voilà archevêque.
— Et as-tu déjà fait ton choix pour un archevêché?
— Oui, je prends Cambrai.
— Peste! tu n'es pas dégoûté!
— Oh! mon Dieu! ce n'est pas pour ce qu'il rapporte, c'est pour l'honneur de succéder à Fénelon.
— Et cela nous vaudra sans doute un nouveau Télémaque?
— Oui, si Votre Altesse me trouve une seule Pénélope par tout le royaume.
— À propos de Pénélope, tu sais que madame de Sabran....
— Je sais tout.
— Ah çà! l'abbé, ta police est donc toujours aussi bien faite?
— Vous allez en juger.
Dubois étendit la main vers un cordon de sonnette; la cloche retentit, un huissier parut.
— Faites entrer monsieur le lieutenant général, dit Dubois.
— Mais, dis donc, l'abbé, reprit le régent, il me semble que c'est toi qui ordonnes maintenant ici?
— C'est pour votre bien, monseigneur; laissez-moi faire.
— Fais donc, dit le régent; il faut avoir de l'indulgence pour les nouveaux arrivants.
Messire Voyer d'Argenson entra. C'était l'égal de Dubois pour la laideur; seulement sa laideur, à lui, offrait un type tout opposé: il était gros, grand, lourd, portait une immense perruque, avait de gros sourcils hérissés, et ne manquait jamais d'être pris pour le diable par les enfants qui le voyaient pour la première fois. Du reste, souple, actif, habile, intrigant, et faisant assez consciencieusement son office quand il n'était pas détourné de ses devoirs nocturnes par quelque galante préoccupation.
— Monsieur le lieutenant général, dit Dubois sans même laisser à d'Argenson le temps d'achever son salut, voici monseigneur qui n'a pas de secrets pour moi, et qui vient de vous envoyer chercher pour que vous me disiez sous quel costume il est sorti hier soir, dans quelle maison il a passé la nuit, et ce qui lui est arrivé en sortant de cette maison. Si je n'arrivais pas à l'instant même de Londres, je ne vous ferais pas toutes ces questions; mais vous comprenez que, comme je courais la poste sur la route de Calais, je ne puis rien savoir.
— Mais, répondit d'Argenson, présumant que toutes ces questions cachaient quelque piège, s'est-il donc passé quelque chose d'extraordinaire hier soir? Quant à moi, je dois avouer que je n'ai reçu aucun rapport. En tout cas, je l'espère, il n'est arrivé aucun accident à monseigneur?
— Oh! mon Dieu! non, aucun. Seulement, monseigneur, qui était sorti hier à huit heures du soir, en garde française, pour aller souper chez madame de Sabran, a manqué d'être enlevé en sortant de chez elle.
— Enlevé! s'écria d'Argenson en pâlissant, tandis que de son côté le régent poussait une exclamation d'étonnement. Enlevé! et par qui?
— Ah! dit Dubois, voilà ce que nous ignorons et ce que vous devriez savoir, vous, monsieur le lieutenant général, si, au lieu de faire la police cette nuit, vous n'aviez pas été passer votre temps au couvent de la Madeleine de Traisnel.
— Comment, d'Argenson! dit le régent en éclatant de rire, vous, un grave magistrat, vous donnez de pareils exemples! Ah! soyez tranquille, je vous recevrai bien maintenant si vous venez, comme vous l'avez déjà fait du temps du feu roi, m'apporter au bout de l'année le journal de mes faits et gestes.
— Monseigneur, reprit en balbutiant le lieutenant général, j'espère que Votre Altesse ne croit pas un mot de ce que lui dit monsieur l'abbé Dubois.
— Hé quoi! malheureux, au lieu de vous humilier de votre ignorance, vous me donnez un démenti! Monseigneur, je veux vous conduire au sérail de d'Argenson, une abbesse de vingt-six ans et des novices de quinze; un boudoir en étoffe des Indes ravissant et des cellules tendues en toile peinte! Oh! monsieur le lieutenant de police fait bien les choses, et un quinze pour cent de la loterie y a passé.
Le régent se tenait les côtes en voyant la figure bouleversée de d'Argenson.
— Mais, reprit le lieutenant de police, en essayant de ramener la conversation sur celui des deux sujets qui tout en étant le plus humiliant pour lui, était cependant le moins désagréable, il n'y a pas grand mérite à vous, monsieur l'abbé, à connaître les détails d'un événement que monseigneur vous a sans doute raconté.
— Sur mon honneur! d'Argenson, s'écria le régent, je ne lui en ai pas dit une parole.
— Laissez donc, monsieur le lieutenant! Est-ce que c'est monseigneur aussi qui m'a raconté l'histoire de cette novice des hospitalières du faubourg Saint-Marceau que vous avez failli enlever par-dessus les murailles de son couvent? Est-ce que c'est monseigneur qui m'a parlé de cette maison que vous avez fait bâtir, sous un faux nom mitoyennement avec les murs du couvent de la Madeleine, ce qui fait que vous y pouvez entrer à toute heure, par une porte cachée dans une armoire, et qui donne dans la sacristie de la chapelle du bienheureux saint Marc, votre patron? Enfin, est-ce encore monseigneur qui m'a dit qu'hier Votre Grandeur avait passé la soirée à se faire gratter la plante des pieds, et à se faire lire, par les épouses du Seigneur, les placets qu'elle avait reçus dans la journée? Mais non, tout cela, mon cher lieutenant, c'est l'enfance de l'art, et celui qui ne saurait que cela ne serait pas digne, je l'espère bien, de dénouer les cordons de vos souliers.
— Écoutez, monsieur l'abbé, répondit le lieutenant de police en reprenant son ton sérieux; si tout ce que vous m'avez dit sur monseigneur est vrai, la chose est grave, et je suis dans mon tort de ne pas la savoir, quand un autre la sait; mais il n'y a pas de temps perdu: nous connaîtrons les coupables, et nous les punirons comme ils le méritent.
— Mais, dit le régent, il ne faut pas non plus attacher trop d'importance à cela: ce sont sans doute quelques officiers ivres qui croyaient faire une plaisanterie à un de leurs camarades.
— C'est une belle et bonne conspiration, monseigneur reprit Dubois, et qui part de l'ambassade d'Espagne, en passant par l'Arsenal, pour arriver au Palais-Royal.
— Encore, Dubois!
— Toujours, monseigneur.
— Et vous, d'Argenson, quelle est votre opinion là-dessus?
— Que vos ennemis sont capables de tout, monseigneur; mais nous déjouerons leurs complots quels qu'ils soient, je vous en donne ma parole!
En ce moment, la porte s'ouvrit, et l'huissier de service annonça Son Altesse monseigneur le duc du Maine, qui venait pour le conseil, et qui, en sa qualité de prince du sang, avait le privilège de ne point attendre. Il s'avança de cet air timide et inquiet qui lui était naturel, jetant un regard oblique sur les trois personnes en face desquelles il se trouvait, comme pour pénétrer de quelle chose on s'occupait au moment de son arrivée. Le régent comprit sa pensée.
— Soyez le bienvenu, mon cousin, lui dit-il. Tenez, voici deux méchants sujets que vous connaissez, et qui m'assuraient à l'instant même que vous conspiriez contre moi.
Le duc du Maine devint pâle comme la mort, et, sentant les jambes lui manquer, s'appuya sur la canne en forme de béquille qu'il portait habituellement.
— Et j'espère, monseigneur, répondit-il d'une voix à laquelle il essayait vainement de rendre sa fermeté, que vous n'avez pas ajouté foi à une pareille calomnie?
— Oh! mon Dieu, non, répondit négligemment le régent. Mais? que voulez-vous? j'ai affaire à deux entêtés qui prétendent qu'ils vous prendront un jour sur le fait. Je n'en crois rien; mais comme je suis beau joueur, à tout hasard je vous en préviens. Mettez-vous donc en garde contre eux, car ce sont de fins compères, je vous en réponds!
Le duc du Maine desserrait les dents pour répondre quelque excuse banale, lorsque la porte s'ouvrit de nouveau et que l'huissier annonça successivement monsieur le duc de Bourbon, monsieur le prince de Conti, monsieur le duc de Saint-Simon, monsieur le duc de Guiche, capitaine des gardes, monsieur le duc de Noailles, président du conseil des finances, monsieur le duc d'Antin, surintendant des bâtiments, le maréchal d'Uxelles président des affaires étrangères, l'évêque de Troyes, le marquis de Lavrillière, le marquis d'Éffiat, le duc de Laforce, le marquis de Torcy, et les maréchaux de Villeroy d'Éstrées, de Villars et de Bezons.
Comme ces graves personnages étaient convoqués pour examiner le traité de la quadruple alliance, rapporté de Londres par Dubois, et que le traité de la quadruple alliance ne figure que très secondairement dans l'histoire que nous nous sommes engagé à raconter, nos lecteurs trouveront bon que nous quittions le somptueux cabinet du Palais-Royal pour les ramener dans la pauvre mansarde de la rue du Temps-Perdu. |
{
"file_name": "pg13947.txt",
"title": "Le vicomte de Bragelonne, Tome I.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | Chapitre XIX — Ce que d’Artagnan venait faire à Paris | Le lieutenant mit pied à terre devant une boutique de la rue des Lombards, à l’enseigne du Pilon-d’Or. Un homme de bonne mine, portant un tablier blanc et caressant sa moustache grise avec une bonne grosse main, poussa un cri de joie en apercevant le cheval pie.
— Monsieur le chevalier, dit-il; ah! c’est vous!
— Bonjour, Planchet! répondit d’Artagnan en faisant le gros dos pour entrer dans la boutique.
— Vite, quelqu’un, cria Planchet, pour le cheval de M. d’Artagnan, quelqu’un pour sa chambre, quelqu’un pour son souper!
— Merci, Planchet! bonjour, mes enfants, dit d’Artagnan aux garçons empressés.
— Vous permettez que j’expédie ce café, cette mélasse et ces raisins cuits? dit Planchet, ils sont destinés à l’office de M. le surintendant.
— Expédie, expédie.
— C’est l’affaire d’un moment, puis nous souperons.
— Fais que nous soupions seuls, dit d’Artagnan, j’ai à te parler.
Planchet regarda son ancien maître d’une façon significative.
— Oh! tranquillise-toi, ce n’est rien que d’agréable, dit d’Artagnan.
— Tant mieux! tant mieux!...
Et Planchet respira, tandis que d’Artagnan s’asseyait fort simplement dans la boutique sur une balle de bouchons, et prenait connaissance des localités. La boutique était bien garnie; on respirait là un parfum de gingembre, de cannelle et de poivre pilé qui fit éternuer d’Artagnan. Les garçons, heureux d’être aux côtés d’un homme de guerre aussi renommé qu’un lieutenant de mousquetaires qui approchait la personne du roi, se mirent à travailler avec un enthousiasme qui tenait du délire, et à servir les pratiques avec une précipitation dédaigneuse que plus d’un remarqua.
Planchet encaissait l’argent et faisait ses comptes entrecoupés de politesses à l’adresse de son ancien maître.
Planchet avait avec ses clients la parole brève et la familiarité hautaine du marchand riche, qui sert tout le monde et n’attend personne. D’Artagnan observa cette nuance avec un plaisir que nous analyserons plus tard. Il vit peu à peu la nuit venir; et enfin, Planchet le conduisit dans une chambre du premier étage, où, parmi les ballots et les caisses, une table fort proprement servie attendait deux convives.
D’Artagnan profita d’un moment de répit pour considérer la figure de Planchet, qu’il n’avait pas vu depuis un an.
L’intelligent Planchet avait pris du ventre, mais son visage n’était pas boursouflé. Son regard brillant jouait encore avec facilité dans ses orbites profondes, et la graisse, qui nivelle toutes les saillies caractéristiques du visage humain, n’avait encore touché ni à ses pommettes saillantes, indice de ruse et de cupidité, ni à son menton aigu, indice de finesse et de persévérance. Planchet trônait avec autant de majesté dans sa salle à manger que dans sa boutique. Il offrit à son maître un repas frugal, mais tout parisien: le rôti cuit au four du boulanger, avec les légumes, la salade, et le dessert emprunté à la boutique même. D’Artagnan trouva bon que l’épicier eût tiré de derrière les fagots une bouteille de ce vin d’Anjou qui, durant toute la vie de d’Artagnan, avait été son vin de prédilection.
— Autrefois, monsieur, dit Planchet avec un sourire plein de bonhomie, c’était moi qui vous buvais votre vin; maintenant, j’ai le bonheur que vous buviez le mien.
— Et Dieu merci! ami Planchet, je le boirai encore longtemps, j’espère, car à présent me voilà libre.
— Libre! Vous avez congé, monsieur?
— Illimité!
— Vous quittez le service? dit Planchet stupéfait.
— Oui, je me repose.
— Et le roi? s’écria Planchet, qui ne pouvait supposer que le roi pût se passer des services d’un homme tel que d’Artagnan.
— Et le roi cherchera fortune ailleurs... Mais nous avons bien soupé, tu es en veine de saillies, tu m’excites à te faire des confidences, ouvre donc tes oreilles.
— J’ouvre.
Et Planchet, avec un rire plus franc que malin, décoiffa une bouteille de vin blanc.
— Laisse-moi ma raison seulement.
— Oh! quand vous perdrez la tête, vous, monsieur...
— Maintenant, ma tête est à moi, et je prétends la ménager plus que jamais. D’abord causons finances... Comment se porte notre argent?
— À merveille, monsieur. Les vingt mille livres que j’ai reçues de vous sont placées toujours dans mon commerce, où elles rapportent neuf pour cent; je vous en donne sept, je gagne donc sur vous.
— Et tu es toujours content?
— Enchanté. Vous m’en apportez d’autres?
— Mieux que cela... Mais en as-tu besoin?
— Oh! que non pas. Chacun m’en veut confier à présent. J’étends mes affaires.
— C’était ton projet.
— Je fais un jeu de banque... J’achète les marchandises de mes confrères nécessiteux, je prête de l’argent à ceux qui sont gênés pour les remboursements.
— Sans usure?...
— Oh! monsieur, la semaine passée j’ai eu deux rendez-vous au boulevard pour ce mot que vous venez de prononcer.
— Comment!
— Vous allez comprendre: il s’agissait d’un prêt... L’emprunteur me donne en caution des cassonades avec condition que je vendrais si le remboursement n’avait pas lieu à une époque fixe. Je prête mille livres. Il ne me paie pas, je vends les cassonades treize cents livres. Il l’apprend et réclame cent écus. Ma foi, j’ai refusé... prétendant que je pouvais ne les vendre que neuf cents livres. Il m’a dit que je faisais de l’usure. Je l’ai prié de me répéter cela derrière le boulevard. C’est un ancien garde, il est venu; je lui ai passé votre épée au travers de la cuisse gauche.
— Tudieu! quelle banque tu fais! dit d’Artagnan.
— Au-dessus de treize pour cent je me bats, répliqua Planchet; voilà mon caractère.
— Ne prends que douze, dit d’Artagnan, et appelle le reste prime et courtage.
— Vous avez raison, monsieur. Mais votre affaire?
— Ah! Planchet, c’est bien long et bien difficile à dire.
— Dites toujours.
D’Artagnan se gratta la moustache comme un homme embarrassé de sa confidence et défiant du confident.
— C’est un placement? demanda Planchet.
— Mais, oui.
— D’un beau produit?
— D’un joli produit: quatre cents pour cent, Planchet.
Planchet donna un coup de poing sur la table avec tant de raideur que les bouteilles en bondirent comme si elles avaient peur.
— Est-ce Dieu possible!
— Je crois qu’il y aura plus, dit froidement d’Artagnan, mais enfin j’aime mieux dire moins.
— Ah diable! fit Planchet se rapprochant... Mais, monsieur, c’est magnifique!... Peut-on mettre beaucoup d’argent?
— Vingt mille livres chacun, Planchet.
— C’est tout votre avoir, monsieur. Pour combien de temps?
— Pour un mois.
— Et cela nous donnera?
— Cinquante mille livres chacun; compte.
— C’est monstrueux!... Il faudra se bien battre pour un jeu comme celui-là?
— Je crois en effet qu’il se faudra battre pas mal, dit d’Artagnan avec la même tranquillité; mais cette fois, Planchet, nous sommes deux, et je prends les coups pour moi seul.
— Monsieur, je ne souffrirai pas...
— Planchet, tu ne peux en être, il te faudrait quitter ton commerce.
— L’affaire ne se fait pas à Paris?
— Non.
— Ah! à l’étranger?
— En Angleterre.
— Pays de spéculation, c’est vrai, dit Planchet... pays que je connais beaucoup... Quelle sorte d’affaire, monsieur, sans trop de curiosité?
— Planchet, c’est une restauration.
— De monuments?
— Oui, de monuments, nous restaurerons White Hall.
— C’est important... Et en un mois vous croyez?...
— Je m’en charge.
— Cela vous regarde, monsieur, et une fois que vous vous en mêlez...
— Oui, cela me regarde... je suis fort au courant... cependant je te consulterai volontiers.
— C’est beaucoup d’honneur... mais je m’entends mal à l’architecture.
— Planchet... tu as tort, tu es un excellent architecte, aussi bon que moi pour ce dont il s’agit.
— Merci...
— J’avais, je te l’avoue, été tenté d’offrir la chose à ces Messieurs, mais ils sont absents de leurs maisons... C’est fâcheux, je n’en connais pas de plus hardis ni de plus adroits.
— Ah çà! il paraît qu’il y aura concurrence et que l’entreprise sera disputée?
— Oh! oui, Planchet, oui...
— Je brûle d’avoir des détails, monsieur.
— En voici, Planchet, ferme bien toutes les portes.
— Oui, monsieur.
Et Planchet s’enferma d’un triple tour.
— Bien, maintenant, approche-toi de moi.
Planchet obéit.
— Et ouvre la fenêtre, parce que le bruit des passants et des chariots rendra sourds tous ceux qui pourraient nous entendre.
Planchet ouvrit la fenêtre comme on le lui avait prescrit, et la bouffée de tumulte qui s’engouffra dans la chambre, cris, roues, aboiements et pas, assourdit d’Artagnan lui-même, selon qu’il l’avait désiré. Ce fut alors qu’il but un verre de vin blanc et qu’il commença en ces termes:
— Planchet, j’ai une idée.
— Ah! monsieur, je vous reconnais bien là, répondit l’épicier, pantelant d’émotion. |
{
"file_name": "pg9639.txt",
"title": "La dame de Monsoreau — Tome 3.",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | CHAPITRE XXIV | OU CHICOT S'ENDORT.
Toutes ces dispositions des Angevins avaient été remarquées par le roi d'abord et par Chicot. Henri s'agitait dans l'intérieur du Louvre, attendant impatiemment que ses amis revinssent de leur promenade avec messieurs de l'Anjou.
Chicot avait suivi de loin la promenade, examiné en connaisseur ce que personne ne pouvait comprendre aussi bien que lui, et, après s'être convaincu des intentions de Bussy et de Quélus, il avait rebroussé chemin vers la demeure de Monsoreau.
C'était un homme rusé que Monsoreau; mais, quant à duper Chicot, il n'y pouvait prétendre. Le Gascon lui apportait force compliments de condoléance de la part du roi; comment ne pas le recevoir à merveille?
Chicot trouva Monsoreau couché. La visite de la veille avait brisé tous les ressorts de cette organisation à peine reconstruite; et Remy, une main sur son menton, guettait avec dépit les premières atteintes de la fièvre qui menaçait de ressaisir sa victime.
Néanmoins Monsoreau put soutenir la conversation, et dissimuler assez habilement sa colère contre le duc d'Anjou pour que tout autre que Chicot ne l'eût pas soupçonnée. Mais plus il était discret et réservé, plus le Gascon découvrait sa pensée.
— En effet, se disait-il, un homme ne peut être si passionné pour M. d'Anjou sans qu'il y ait quelque chose sous jeu.
Chicot, qui se connaissait en malades, voulut savoir également si la fièvre du comte n'était pas une comédie à l'instar de celle qu'avait jouée naguère Nicolas David.
Mais Remy ne trompait pas; et, à la première pulsation du pouls de Monsoreau:
— Celui-là est malade réellement, pensa Chicot, et ne peut rien entreprendre. Il reste M. de Bussy; voyons un peu de quoi il est capable.
Et il courut à l'hôtel de Bussy, qu'il trouva tout éblouissant de lumières, tout embaumé de vapeurs qui eussent fait pousser à Gorenflot des exclamations de joie.
— Est-ce que M. de Bussy se marie? demanda-t-il à un laquais.
— Non, monsieur, répliqua celui-ci, M. de Bussy se réconcilie avec plusieurs seigneurs de la cour, et on célèbre cette réconciliation par un repas; fameux repas, allez.
— A moins qu'il ne les empoisonne, ce dont je le sais incapable, pensa Chicot, Sa Majesté est encore en sûreté de ce côté-là.
Il retourna au Louvre, et aperçut Henri qui se promenait dans une salle d'armes en maugréant. Il avait envoyé trois courriers à Quélus, et, comme ces gens ne comprenaient pas pourquoi Sa Majesté était dans l'inquiétude, ils s'étaient arrêtés tout simplement chez M. de Birague le fils, où tout homme aux livrées du roi trouvait toujours un verre plein, un jambon entamé et des fruits confits.
C'était la méthode de Birague pour demeurer en faveur.
Chicot apparaissant à la porte du cabinet, Henri poussa une grande exclamation.
— Oh! cher ami, dit-il, sais-tu ce qu'ils sont devenus?
— Qui cela? tes mignons?
— Hélas! oui, mes pauvres amis.
— Ils doivent être bien bas en ce moment, répliqua Chicot.
— On me les aurait tués? s'écria Henri en se redressant la menace dans les yeux; ils seraient morts!
— Morts, j'en ai peur....
— Tu le sais et tu ris, païen!
— Attends donc, mon fils; morts, oui; mais morts ivres.
— Ah! bouffon... que tu m'as fait du mal! Mais pourquoi calomnies-tu ces gentilshommes?
— Je les glorifie, au contraire.
— Tu railles toujours... Voyons, du sérieux, je t'en supplie; sais tu qu'ils sont sortis avec les Angevins?
— Pardieu! si je le sais.
— Eh bien qu'est-il résulté?
— Eh bien, il est résulté ce que je t'ai dit: ils sont morts ivres, ou peu s'en faut.
— Mais Bussy, Bussy!
— Bussy les soûle, c'est un homme bien dangereux.
— Chicot, par grâce!
— Eh bien, oui, Bussy leur donne à dîner, à tes amis; est-ce que tu trouves cela bien, toi?
— Bussy leur donne à dîner! Oh! c'est impossible; des ennemis jurés!
— Justement; s'ils étaient amis, ils n'éprouveraient pas le besoin de s'enivrer ensemble. Écoute, as-tu de bonnes jambes?
— Que veux-tu dire?
— Irais-tu bien jusqu'à la rivière?
— J'irais jusqu'au bout du monde pour être témoin d'une chose pareille.
— Eh bien, va seulement jusqu'à l'hôtel Bussy, tu verras ce prodige.
— Tu m'accompagnes?
— Merci, j'en arrive.
— Mais enfin, Chicot....
— Oh! non, non, tu comprends que moi qui ai vu, je n'ai pas besoin de me convaincre; mes jambes sont diminuées de trois pouces à force de me rentrer dans le ventre. Si j'allais jusque-là, elles commenceraient au genou. Va, mon fils, va.
Le roi lui lança un regard de colère.
— Tu es bien bon, dit Chicot, de te faire de la bile pour ces gens-là! Ils rient, festinent et font de l'opposition à ton gouvernement. Réponds à toutes ces choses en philosophe: ils rient, rions; ils dînent, fais-nous servir quelque chose de bon et de chaud; ils font de l'opposition, viens nous coucher après souper.
Le roi ne put s'empêcher de sourire.
— Tu peux te flatter d'être un vrai sage, dit Chicot. Il y a eu, en France, des rois chevelus, un roi hardi, un roi grand, des rois paresseux: je suis sûr que l'on t'appellera Henri le patient... Ah! mon fils, c'est une si belle vertu... quand on n'en a pas d'autre!
— Trahi! se dit le roi, trahi... Ces gens-là n'ont pas même des moeurs de gentilshommes.
— Ah çà! tu es inquiet de tes amis, s'écria Chicot en poussant le roi vers la salle dans laquelle on venait de servir le souper; tu les plains comme s'ils étaient morts; et, lorsqu'on te dit qu'ils ne sont pas morts, tu pleures et tu t'inquiètes encore... Henri, tu geins toujours.
— Vous m'impatientez, monsieur Chicot.
— Voyons, aimerais-tu mieux qu'ils eussent chacun sept ou huit grands coups de rapière dans l'estomac? sois donc conséquent.
— J'aimerais à pouvoir compter sur des amis, dit Henri d'une voix sombre.
— Oh! ventre-de-biche! répondit Chicot, compte sur moi, je suis là, mon fils; seulement, nourris-moi.--Je veux du faisan... et des truffes, ajouta-t-il en tendant son assiette.
Henri et son unique ami se couchèrent de bonne heure; le roi soupirant d'avoir le coeur si vide, Chicot essoufflé d'avoir l'estomac si plein.
Le lendemain, au petit lever du roi, se présentèrent MM. de Quélus, Schomberg, Maugiron et d'Épernon; l'huissier avait coutume d'ouvrir, il ouvrit la portière aux gentilshommes.
Chicot dormait encore; le roi n'avait pu dormir. Il sauta furieux hors de son lit, et, arrachant les appareils parfumés qui couvraient ses joues et ses mains:
— Hors d'ici! cria-t-il, hors d'ici!
L'huissier, stupéfait, expliqua aux jeunes gens que le roi les congédiait. Ils se regardèrent avec une stupeur égale.
— Mais, sire, balbutia Quélus, nous voulions dire à Votre Majesté....
— Que vous n'êtes plus ivres, vociféra Henri, n'est-ce pas?
Chicot ouvrit un oeil.
— Pardon, sire, reprit Quélus avec gravité, Votre Majesté fait erreur....
— Je n'ai pourtant pas bu le vin d'Anjou, moi!
— Ah!... fort bien, fort bien!... dit Quélus en souriant... Je comprends; oui. Eh bien!....
— Eh bien, quoi?
— Que Votre Majesté demeure seule avec nous, et nous causerons, s'il lui plaît.
— Je hais les ivrognes et les traîtres.
— Sire! s'écrièrent d'une commune voix les trois gentilshommes.
— Patience, messieurs, dit Quélus en les arrêtant; Sa Majesté a mal dormi, et aura fait de méchants rêves. Un mot donnera le réveil meilleur à notre très-vénéré prince.
Cette impertinente excuse, prêtée par un sujet à son roi, fit impression sur Henri. Il devina que des gens assez hardis pour dire de pareilles choses ne pouvaient avoir rien fait que d'honorable.
— Parlez, dit-il, et soyez bref.
— C'est possible, sire, mais c'est difficile.
— Oui... on tourne longtemps autour de certaines accusations.
— Non, sire, on y va tout droit, fit Quélus en regardant Chicot et l'huissier comme pour réitérer à Henri sa demande d'une audience particulière.
Le roi fit un geste: l'huissier sortit. Chicot ouvrit l'autre oeil, et dit:
— Ne faites pas attention à moi, je dors comme un boeuf.
Et, refermant ses deux yeux, il se mit à ronfler de tous ses poumons. |
{
"file_name": "pg36812.txt",
"title": "Création et rédemption, première partie",
"author": "Alexandre Dumas",
"language": "French"
} | V | Où le docteur trouve enfin ce qu'il cherchait
Le docteur attendit un instant, espérant que le braconnier achèverait sa phrase suspendue.
Mais comme il continuait de garder le silence:
— La providence qui m'a conduit ici, dit-il, la voilà. Et il montra Scipion.
— Il est bien vrai que ce brave animal a toujours été l'âme, le défenseur, le bon génie, et je dirai même quelquefois le pourvoyeur de notre cabane. Et puis...
Il s'arrêta de nouveau.
— Et puis? insista le docteur.
— Et puis, dit le braconnier, c'est stupide à dire, je le sais bien, mais il l'aime tant, elle!
— Qui, elle? demanda le docteur, ne pouvant croire qu'il fût question de la petite idiote et de Scipion.
— Eh! mon Dieu, oui, elle, dit le braconnier, dont les traits s'adoucirent; la pauvre créature qui est là!
Et, tout en haussant les épaules, il désignait de la main le rideau derrière lequel s'agitait cette forme humaine inachevée.
— Mais quelle est donc cette créature? demanda le docteur.
— Une pauvre innocente.
On sait que les paysans, par innocents, désignent les pauvres d'esprit, les idiots et les fous.
— Comment! fit le docteur; vous avez chez vous un pauvre enfant dans cet état-là, et vous n'avez pas consulté les médecins?
— Bon! dit le braconnier; avant qu'elle fût ici, elle en a eu, des médecins, et des premiers encore, on l'a conduite à Paris, mais ils ont tous dit qu'il n'y avait rien à faire.
— Il ne fallait pas vous contenter de cela, vous; et lorsque l'enfant vous a été rendue ou donnée--je ne cherche pas à savoir vos secrets--, il fallait vous enquérir de votre côté; il y autre part qu'à Paris des médecins habiles et amoureux de la science, qui guérissent pour guérir.
— Où voulez-vous qu'un pauvre diable comme moi aille chercher ces gens-là? Je ne sais pas seulement où ça demeure, la médecine. Tel que vous me voyez, tenez, je n'ai jamais pu vivre dans les villes; vos maisons alignées et pressées les unes contre les autres m'étouffent. On ne respire pas là-dedans. Il me faut, à moi, le grand air, le mouvement, le plafond des forêts, la maison du Bon Dieu, enfin. Braconnier, oui, c'est une vie qui me va, celle-là; vivre de mon fusil, respirer l'odeur de la poudre, sentir le vent, la rosée, la neige dans les cheveux; la lutte, la liberté, avec cela on est heureux comme un roi.
— Eh bien, maintenant que vous m'avez trouvé sans me chercher, et qu'à trois ou quatre mots qui vous sont échappés vous m'avez laissé croire que la Providence n'est pas étrangère à notre rencontre, me laisserez-vous voir le pauvre enfant?
— Oh! mon Dieu! oui, dit le braconnier.
— C'est une fille, avez-vous dit?
— Ai-je dit que c'était une fille, monsieur? Alors, je me suis trompé; ce n'est, sauf votre respect, qu'un animal immonde que nous avons toutes les peines du monde à tenir propre; mais au fait, libre à vous de regarder. Tenez, la voilà.
Et, soulevant tout à fait le rideau de serge, il indiqua du doigt une créature inerte, ramassée sur elle-même, et se roulant sur une mauvaise paillasse.
Jacques Mérey contempla tristement cette chose humaine.
Alors, les entrailles du docteur frémirent.
C'était une de ces natures d'élite qui tressaillent de pitié devant toutes les infortunes et devant toutes les dégradations; plus un être était abaissé, plus il se sentait attiré vers lui par le magnétisme du coeur.
La pauvre idiote ne s'aperçut nullement de la présence d'un étranger; sa main, nonchalante et molle, que l'on eût cru privée d'articulations, caressait le chien. Il semblait que ces deux êtres inférieurs fussent en communication, sinon de pensée, du moins d'instinct, et qu'ils se portassent l'un vers l'autre en vertu de la grande loi des affinités. Seulement, le chien était dans sa nature, la petite fille n'y était pas.
Le docteur réfléchit longtemps; il se sentait attiré vers ce néant de toutes les forces de sa charité.
L'enfant poussa une plainte.
— Elle souffre, murmura-t-il. L'absence de la pensée serait-elle une douleur? Oui, car tout aspire à la vie, c'est-à-dire à l'intelligence.
Le braconnier alors, lui montrant l'idiote, dont rien ne pouvait attirer l'attention, secoua douloureusement la tête.
— Vous voyez, monsieur le médecin, dit-il. Il y a peu de chose à espérer avec une fille qui ne peut s'occuper à rien; ma mère et moi ne sommes jamais arrivés à lui faire tenir une quenouille, quoiqu'elle ait déjà sept ans.
Mais le docteur, se parlant à lui-même:
— Elle s'occupe du chien, dit-il.
Et, sur ce mouvement de sympathie que l'enfant avait montré à l'animal, Jacques Mérey bâtit à l'instant même tout un système de traitement moral.
— Ça, c'est vrai, répéta le braconnier; elle s'occupe du chien, mais c'est tout.
— Cela suffit, dit Jacques Mérey rêveur, nous avons trouvé le levier d'Archimède.
— Je ne connais pas le levier d'Archimède, murmura le braconnier, et j'aime mieux, pour mon compte, manier mon fusil que le levier de qui que ce soit. Mais, si vous pouviez, continua-t-il en élevant la voix et frappant sur sa cuisse, si vous pouviez donner une idée à cette fille-là, ma mère et moi, nous vous aurions de la reconnaissance, car nous l'aimons, quoiqu'elle ne nous soit rien. Vous savez, l'habitude; à force de la voir, nous avons fini par nous y attacher, si repoussante qu'elle soit.--N'est-ce pas, petite?--Tenez, continua-t-il, elle ne m'entend même pas, elle ne reconnaît même pas ma voix.
— Non, reprit le docteur en secouant la tête de haut en bas, non, mais elle a entendu et reconnu le chien; c'est tout ce qu'il me faut à moi.
Jacques Mérey promit de revenir, et appela le chien, se déclarant incapable de retrouver la maison s'il n'avait pas ce guide fidèle.
Mais le chien le suivit jusqu'à la porte seulement, et, quand Jacques Mérey en eut dépassé le seuil, le chien secoua la tête en signe de dénégation, et revint vers l'enfant, plus fidèle à son ancienne amitié qu'à sa nouvelle reconnaissance.
Le docteur s'arrêta tout pensif. Il y avait plus d'un renseignement pour lui dans cette persistance du chien à rester près de la petite idiote.
Et, en effet, il réfléchit que, s'il voulait sérieusement traiter cette enfant, c'étaient des soins de tous les jours, de toutes les heures, de toutes les minutes; c'étaient des inventions et des imaginations toujours nouvelles qu'il lui fallait. D'ailleurs, il se sentait déjà par la pitié attaché à ce petit être isolé, qui ne correspondait à rien dans la nature, et qui représentait le néant de l'intelligence et de la matière au milieu des êtres animés qui se mouvaient et qui pensaient, deux choses qu'il était incapable de faire.
Les anciens cabalistes, voulant donner à Dieu un motif d'impulsion pour le faire sortir de son repos, disent que Dieu créa le monde par amour.
Jacques Mérey, malgré toutes ses tentatives, n'avait encore rien créé; mais, nous l'avons dit, il aspirait à faire un être semblable à lui. La vue de cette jeune fille idiote, chez laquelle, de l'existence humaine, il n'existait que la matière, renouvela l'ardeur de son rêve. Comme Pygmalion, il devint amoureux d'une statue, non pas de marbre, mais de chair, et, comme le statuaire antique, il conçut l'espérance de l'animer.
Les circonstances au milieu desquelles le docteur s'était trouvé lui avaient permis d'étudier non seulement les moeurs des hommes, mais encore les instincts et les inclinations des animaux.
Il avait abandonné volontairement la société des villes pour se rapprocher de la nature et des êtres inférieurs qui la peuplent, persuadé que les animaux, dans une enveloppe plus ou moins grossière, ont une étincelle du fluide divin, mais que cette âme est seulement relative à des fonctions différentes des nôtres. Il considérait la Création comme une grande famille, dont l'homme était non pas le roi, mais le père: famille dans laquelle il y avait des aînés et des cadets, ceux-ci tenus en tutelle par ceux-là.
Il avait souvent observé, avec cet intérêt qui naît dans les esprits profonds, tout incident, si léger qu'il soit, qui dénote un fait en réserve pour l'avenir. Il avait souvent regardé un jeune chien et un jeune enfant jouant ensemble.
En écoutant les sons inarticulés qu'ils échangeaient au milieu de leurs jeux et de leurs caresses, il avait souvent tenté de croire que l'animal essayait de parler la langue de l'enfant et l'enfant celle du chien.
À coup sûr, quelle que fût la langue qu'ils parlaient, ils s'entendaient, se comprenaient, et peut-être échangeaient-ils ces idées primitives qui disent plus de vérités sur Dieu que n'en ont jamais dit Platon et Bossuet.
En regardant les animaux, c'est-à-dire les humbles de la Création, en voyant l'air intelligent des uns, l'air doux et rêveur des autres, le docteur avait compris qu'il y avait un profond mystère entre eux et le grand tout. N'est-ce point pour établir ce mystère et pour les envelopper dans la bénédiction universelle qui descend sur nous et sur eux pendant cette sainte nuit de Noël, que le Seigneur, type de toute humilité, voulut naître dans une crèche, entre un âne et un boeuf? L'Orient, que Jésus touchait de la main, n'a-t-il pas adopté cette croyance, que l'animal n'est qu'une âme endormie qui plus tard se réveillera homme, pour plus tard peut-être se réveiller dieu?
En un instant, ce monde de pensées, résumé de l'histoire et des travaux de toute sa vie, se présentèrent à l'esprit de Jacques Mérey; il comprit que, puisque le chien ne voulait pas quitter l'enfant, c'est que l'enfant et le chien ne devaient pas être séparés; que d'ailleurs, quelque régularité qu'il mît dans ses visites, il ne pouvait les faire que de deux jours en deux jours tout au plus; or, à son avis, un traitement continu, une surveillance de toutes les heures, étaient nécessaires pour tirer cette âme des ténèbres dans lesquelles un oubli du Seigneur l'avait plongée.
Il rentra donc dans la cabane, et, s'adressant au braconnier et à la femme qui paraissait être sa mère:
— Braves gens, leur dit-il, encore une fois, je ne vous demande pas votre secret sur cette enfant; vous avez évidemment fait pour elle tout ce que vous pouviez faire, et, de quelque main que vous l'ayez reçue, vous n'avez point trompé la main qui vous l'a confiée. C'est à moi de faire le reste. Donnez-moi, ou plutôt prêtez-moi cette petite fille, qui vous est un fardeau inutile; j'essayerai de la guérir et de vous rendre à la place de cette matière inerte et muette une créature intelligente qui vous aidera dans vos travaux et qui, en prenant place dans la famille, y apportera sa part de forces et de capacités.
La mère et le fils se regardèrent alors, puis tous deux se retirèrent dans le fond de la cabane, discutèrent quelques instants, parurent se ranger au même avis, et le fils, revenant vers le docteur, lui dit:
— Il est évident, monsieur, que vous êtes ici par l'intervention visible du Seigneur, puisque c'est ce chien que nous avions cru perdu et dont nous avions déjà fait notre deuil qui vous y a conduit. Prenez l'enfant et emportez-le. Si le chien veut vous suivre, qu'il vous suive et s'en aille avec l'enfant; la main de Dieu est dans tout cela, et ce serait une impiété de notre part de nous opposer à Sa volonté sainte.
Le docteur déposa sur une table sa bourse et tout ce qu'elle contenait; il enveloppa l'enfant dans son manteau, et sortit accompagné du chien, qui, cette fois, ne fit aucune difficulté pour le suivre, et qui, plus joyeux qu'il ne l'avait jamais été, allait et revenait devant lui, flairant de son nez et donnant de petits coups de tête à l'enfant, qu'il ne pouvait voir, mais qu'il devinait dans son enveloppe; puis il repartait, aboyant avec la même fierté qu'un héraut d'armes qui proclame la victoire de son général. |
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